CHAPITRE II (continued 2)
Reading edition
Passage de la rivière sur le faîte des arbres.

La nuit était venue, nous couchons dans cette ruine, deux vieilles femmes m’offrent leur case, car il va tomber de l’eau. Le soir elles m’apportent quelques pistaches et une petite calebasse de fonio non pilé qui fait le régal de mon mulet.
Mardi 4. — Le lendemain de bonne heure, nous effectuons sans incident le passage du cours d’eau ; sur la rive gauche se trouvent une dizaine de cases de culture qui portent le nom de Nakouna. La rivière que nous venons de traverser n’a pas de nom, on l’appelle simplement Kô. Nakouna n’est séparé de Komina que par les ruines de Faracouna.
Singes dans les ruines.

Nous arrivons à Komina de bonne heure. Les premières ruines que nous traversons sont peuplées de singes verts de l’espèce que nous autres Sénégalais appelons singes de Podor, mais beaucoup plus grands. C’est la première fois que j’en vois depuis que je suis sur la rive droite du Niger. En mandé, on appelle ces singes ouarra.
J’ai compté dix-sept ruines à Komina, toutes sont assez grandes et devaient contenir au moins 2 à 300 habitants. Douze ont été habitées simultanément, ce qui portait la population totale de Komina à près de 4000 habitants comme on le voit. Sa perte date de l’arrivée dans le pays de Tari Mori, lieutenant de Samory. Il y a quatre ans, tous les habitants ont été vendus. Actuellement il n’y a plus qu’une cinquantaine d’habitants, disséminés dans deux ruines. C’est tout ce qui reste de la splendeur passée. Deux de mes hommes m’avaient parlé de Komina comme d’un des plus grands marchés de cette région ; ils y étaient venus en 1882, au moment où ce village était en pleine prospérité.
Mon hôte à Komina, qui était allé jusqu’à Saint-Louis, il y a cinq ans, me parle de cela tout bas, il me dit : « Du jour où l’almamy nous a pris, nous étions perdus, regarde ce qui reste ; moi qui suis du pays, j’ai vu à un moment donné les dix-sept villages pleins de monde ; tous les marchands venaient ici parce qu’ils vivaient presque pour rien ; un âne, dans le pays, coûtait 15 francs, notre terre est bonne, tout le monde était nafouloutigui (riche). » Quelques instants après, il m’apportait une corbeille pleine de beaux citrons, presque aussi gros que ceux de France. Ces citronniers sont délaissés et disséminés au milieu des ruines ; dans celle où j’ai séjourné j’en ai vu deux.
Dans la soirée, ce brave homme m’a fait apporter une grande calebasse de to. Le to est un mets indigène connu par les Wolof sous le nom de lakhlalo ; il a un avantage considérable sur les autres, c’est qu’il n’entre pas de beurre de cé dans sa préparation. Beaucoup d’Européens ont le goût de cette graisse en horreur. J’avoue que moi aussi j’ai été longtemps à m’y habituer.
On fabrique du to avec de la farine de maïs, de fonio, de sorgho ou de mil. On en fait une pâte un peu consistante et on la met par cuillerées dans de l’eau bouillante comme pour les knepfl alsaciens.
Ces galettes sont servies avec une sauce faite à part et composée de feuilles de haricots, d’oseille, de baobab, de piments, de gombos et, quand on est riche, du sel[28]. C’est délicieux quand on n’a pas autre chose.
Renseignements pris, on me dit qu’il n’y a pas de pirogues en face de Tiékoungo et qu’il me faut aller à Ouaranina. De l’autre côté, sur la rive gauche du Bagoé, il y a un somono qui habite les ruines de Dodia, il possède une pirogue.
Mercredi 5. — J’arrive à Ouaranina (70 habitants) de bonne heure ; une grande plaine inondée nous sépare de Badié, dont on aperçoit le rideau de verdure en quittant Komina. A sept heures du matin nous étions au bord du fleuve, mais nous n’y trouvons pas de pirogues ; mes hommes grimpent dans les arbres et hêlent le passeur, mais rien ne vient. Enfin à deux heures de l’après-midi, après avoir surveillé pendant sept heures les abords du fleuve, nous voyons à quelques centaines de pas sortir de la verdure deux hommes se dirigeant sur Ouaranina ; ils me disent qu’ils viennent de traverser le fleuve, que le piroguier fait le passage en cachette, l’almamy ayant défendu de passer ailleurs qu’au chemin de ravitaillement.
La pirogue qui leur a servi est très petite, disent-ils, trois de leurs camarades sont encore sur l’autre rive et vont aussi passer dans quelques instants. Diawé s’embusque dans les hautes herbes, le piroguier arrive bientôt avec les autres passagers et veut aussitôt pousser au large, mais, mis en joue par mon domestique, il regagne notre rive. Je plaisante le somono sur cette aventure, et il rit de bon cœur. Après lui avoir donné une pipe et des hameçons je suis tout à fait son ami, il redevient de bonne humeur en nous traversant.
Le piroguier mis en joue par le domestique.

Le Bagoé est aussi large ici qu’au chemin que j’ai suivi pour me rendre à Sikasso, il n’a pourtant pas encore reçu le Banifin, ni la grosse rivière de Tiékorobougou. Sur ses bords, il y a quelques coquilles d’huîtres laissées par les eaux, qui ont déjà baissé d’environ 20 centimètres.
Le passeur m’apprend que le Bagoé est formé de plusieurs rivières nommées Banifing, qui passent à l’ouest de Tengréla et que le fleuve lui-même passe au nord de cette ville. Je connaissais déjà une partie de son cours par un itinéraire de Tengréla à Sikasso qui coupe le Badié à Maribougou et par l’itinéraire Caillié qui le coupe à Fala.
Les pirogues peuvent aller partout, quoiqu’il soit guéable en beaucoup d’endroits en février ; mais on évite de le traverser à gué à cause des caïmans. Ce batelier dit qu’il ne connaît pas de chute et qu’il sait que le fleuve va dans le pays de Ségou ; mais c’est tout ce qu’il sait. Un hippopotame tué à Kanakono, près de Tengréla, avait été charrié jusqu’ici. Très étonné de voir le batelier si bien renseigné, je l’interroge sur Tengréla ; il m’affirme qu’on y va d’ici en cinq jours à pied, ce qui rapprocherait beaucoup plus Bénokhobougoula de Tengréla, si son renseignement est exact.
La rive gauche est inondée aussi. A 500 mètres du fleuve se trouvent Dodia, deux villages ruinés, un seul habitant, le piroguier. Nous continuons encore le soir même notre route et, après avoir traversé un joli ruisseau qui a son confluent à côté de Dadio, nous arrivons à Zangouéla. Ce village se compose de quatre ruines dont l’une contient une vingtaine d’habitants ; nous y passons la nuit, quoique peu éloignés de Bénokhobougoula ; mais il y a des terrains vaseux à traverser, et de nuit on ne peut effectuer le passage du Baniégué.
Quoique je possède une moustiquaire en bon état et que j’aie eu soin de la faire établir avant de me coucher, il est impossible de fermer l’œil à cause des moustiques, c’est du reste la vingtième nuit que je passe ainsi, c’est-à-dire avec deux ou trois heures de sommeil.
Jeudi 6. — En sortant de Zangouéla on tombe dans la plaine herbeuse que traverse le Baniégué qu’on longe pendant trois quarts d’heure avant d’arriver au point de passage ; ce terrain est difficile à traverser, il y a des endroits où hommes et animaux enfoncent jusqu’au jarret.
Un hourrah de joie m’accueille à mon arrivée : mon personnel, que j’avais dirigé du Baoulé directement sur Bénokhobougoula, est sur la rive opposée et salue mon retour. Le voyage de mon convoi s’est effectué sans incident, les ânes sont relativement en bon état et les bagages ne sont pas tombés trop souvent à l’eau, mais mes malheureux noirs ont eu toutes les peines du monde à se procurer juste de quoi ne pas mourir de faim.