CHAPITRE I (continued 2)
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A Tiérou, où j’arrive de bonne heure, on a nettoyé à mon intention un groupe de douze cases situé à l’est du village. Ces cases, qui sont remarquables par le soin qu’on a mis à les construire, étaient destinées à recevoir l’almamy lors de son passage ici, mais il ne s’y est pas arrêté. Celle que j’occupe est ronde comme toutes les autres, et du diamètre de 7 m. 50 ; son toit en chaume est soutenu par cent vingt chevrons en palmes ban. Dans la cour, les herbes étaient enlevées et l’on avait répandu des cailloux ferrugineux mélangés de quartz ; quelques-uns de ces cailloux renferment des paillettes de mica ; j’en ai pris un échantillon ; ces cailloux ont été trouvés dans le lit du marigot qui passe près des ruines de Téniéko.
Les porteurs qui, du Djitoumo et du Tiaka, se rendent à la colonne, passent à Tiérou, et, de là, vont directement à Bougouni pour y traverser le Baoulé ; ils évitent ainsi le détour qu’occasionne le passage à Ténetou.
A partir de Tiérou jusqu’à Ténetou, le terrain se relève légèrement, à la plaine succèdent de petites rides ferrugineuses, la végétation est un peu plus dense. Les deux rivières Mono que l’on traverse sont garnies de quelques beaux arbres. Le petit Mono n’a que 1 mètre d’eau et 6 mètres de largeur ; l’autre, au delà du petit village de Sibirila (30 habitants), est une belle rivière de 12 mètres de largeur ; on la passe sur un pont assez solide que l’on traverse également quand on a suivi la route ouest. A partir de Sibirila, ces deux routes se rejoignent.
Près du Mono, on aperçoit dans le sud-est un grand mamelon, le Kouroulamini, qui a donné son nom aux environs. Deux heures après on arrive à Ténetou.
14 septembre. — De loin, on prend Ténetou pour une grande ville ; les cases, presque toutes carrées, sont rapprochées les unes des autres ; au centre on aperçoit quelques gros banans (bombax). C’est sa disposition en amphithéâtre qui trompe de loin : au fur et à mesure que l’on approche on est désillusionné.
En arrivant, je me fais indiquer la demeure d’El-Hadj Mahmadou Lamine, qui habite un groupe de cases à l’ouest du village. Bientôt un captif vient m’annoncer que je puis entrer : c’est que le pèlerin a voulu faire un peu de toilette.
C’est un grand bel homme, à la figure ouverte ; il est vêtu à l’orientale : haïk, gandoura, turban et chechia. Assis sur un tapis de Stamboul dans une case très sale, il me reçoit fort bien, et me fait asseoir sur un autre tapis placé en face de lui. Un oreiller maure, en cuir orné, à côté d’un grand flambeau en cuivre rouge dépourvu de bougies et d’un saladier en vieille faïence orné de fleurs, une bouillotte en fer battu, deux Corans et un chapelet complètent la mise en scène. Son accueil est des plus cordiaux. Ce musulman est fort poli : de la fréquentation des gens civilisés en Égypte lors de ses trois pèlerinages à la Mecque il a gardé un certain vernis d’éducation. Ce premier entretien fut naturellement de courte durée. El-Hadj me fit conduire chez le dougoukounasigui, qui m’installa près de la demeure d’El-Hadj, dans un diassa construit à l’intention de l’almamy.
Ténetou est un grand village, d’une malpropreté excessive ; ses rues étroites sont des bourbiers dans lesquels pourrissent des détritus ; la plupart des cases sont inhabitées ; j’estime cependant sa population à 800 habitants, y compris une centaine de marchands de passage et environ autant de captifs. Il y règne beaucoup d’animation, grâce à sa situation exceptionnelle au centre d’une région d’où l’on peut facilement se diriger sur n’importe quel point de la boucle du Niger, et au croisement de tous les chemins fréquentés par les caravanes.
Vue de Ténetou.

Le marché de Ténetou se tient tous les jours : il est à quelques centaines de mètres au sud du village, à droite du chemin de Niamansala.
Il se compose de trois rangées d’échoppes en paillotes ; quelquefois ce ne sont que des séko (natte) placés sur quatre branches fichées en terre qui constituent les abris contre le soleil, car il n’y a pas de gros arbres. Quand il pleut, acheteurs et vendeurs se retirent dans le village.
Sur le marché quotidien on trouve les mêmes articles et les mêmes objets que sur le grand marché de Ouolosébougou, moins le bétail ; cependant une fois j’y ai vu amener neuf bœufs qui provenaient du Fouta-Djallo. Le lendemain les gens qui les avaient amenés repartaient pour Kangaré, n’ayant pas trouvé à les échanger contre des captifs ; il y a aussi moins de denrées ici qu’à Ouolosébougou.
Dans la plupart des abris pourvus d’un toit, il y a des marchands qui vendent de l’étoffe. Leur bagage n’est pas lourd, le tout ne constitue pas la valeur d’une pièce ; ce sont des coupes de calicot blanc anglais, de la guinée, et une sorte de drap rouge très grossier, fait en déchet de laine ; ce dernier article est acheté par les sofa pour en faire des bonnets ; pour quelques centaines de cauries en plus, le marchand fabrique le bonnet et le brode grossièrement sur le devant avec du fil bleu provenant de guinée effilochée. Les vendeurs sont très nombreux, surtout les femmes qui vendent le bois, car le combustible est toujours rare autour des villages un peu fréquentés. Certains lots à vendre n’atteignent pas la valeur de 1 franc. J’y ai vu un morceau de sucre de la grosseur d’une noix duquel on demandait en cauries environ 50 centimes ; il était noir à force d’avoir été touché ; jamais il n’a été vendu pendant mon séjour, et tous les jours je le voyais figurer au même endroit, entre quatre pierres à fusil et huit aiguilles à coudre.
Je n’ai pas vu le grand marché, mais un des fils d’El-Hadj qui m’accompagnait toujours m’a dit qu’il ne différait du marché quotidien que par la plus grande quantité d’acheteurs et un nombre bien plus considérable de femmes qui venaient des environs pour vendre une calebasse de riz ou de mil. Le jour du grand marché, on débite généralement un animal, dont la viande est vendue par petits lots ou en brochettes, on y amène aussi quelques captifs.
Comme à Ouolosébougou, le sel, les kolas et les captifs se vendent dans les cases. Le surveillant du marché, qui est un vieil albinos, sert généralement de courtier pour ces opérations.
La veille de mon départ, une femme qui allait à la colonne et qui venait de Lenguésoro (Ouassoulou) y a porté cinq oranges vertes que j’ai achetées à raison de 25 centimes pièce.
Ici la pièce de 5 francs vaut 2 ba et 5 kémé de cauries (2000) ; la barre de sel coûte ici 42 fr. 50, et la pièce de guinée 24 francs. L’augmentation est peu sensible en comparant ces prix à ceux de Ouolosébougou.
J’allais souvent voir El-Hadj Mahmadou Lamine ; son accueil toujours bienveillant m’y encourageait du reste. Je lui fis quelques cadeaux consistant surtout en papier, carnets, crayons, odeurs, savonnettes, rasoirs, ciseaux, bougies, etc., ce qui n’avait pas peu contribué à me concilier son amitié.
La famille du pèlerin est sonninké et originaire de Silla près Djenné ; lui, est né à Sansanding, mais il a habité Bammako dès sa plus tendre enfance c’est donc Bammako sa patrie, me dit-il.
Plan de Ténetou.

Il a fait trois voyages à la Mecque, et a visité Constantinople. Son premier voyage s’effectua par le Niger, Tombouctou, Aghadès et la Tripolitaine. Dans le second, il traversa Kong, le Mossi, Say, le Haoussa, le Bornou, le Ouadaï, le Darfour et le Soudan égyptien ; enfin, pour son troisième pèlerinage, il passa par Sakhala du Ouorodougou, le Kouroudougou, le Mangotou, Salaga, le Dagomba, le Yorouba et le Noupé, pour de là se diriger sur l’Adamawa, le Ouadaï et le Darfour, etc.
Pour le retour, les itinéraires varient légèrement, mais il a traversé les mêmes régions, autant que j’ai pu en juger, car ce brave El-Hadj parle avec une volubilité surprenante.
La fréquentation d’El-Hadj ne pouvait être qu’utile pour moi ; malheureusement, s’il a beaucoup su, il a beaucoup oublié, et il n’apprend pas grand’chose à ceux qui, comme moi, se sont un peu occupés de la géographie de ces régions, car il intervertit fréquemment l’ordre dans lequel il cite les régions traversées.
Il me donna cependant un bon itinéraire à grandes lignes sur le Mossi. La route la plus sûre passerait, d’après lui, à Tengréla, Gogo, Niélé, Kabara, Léra, Kong, Bouna et Waghadougou (Ouoghodogho de Barth).
La population de Kong est, selon lui, composée de musulmans et de fétichistes. Le nom de tribu des premiers est Sanokho, les derniers sont tous des Ouattara. On y parle beaucoup d’idiomes, mais tout le monde comprend le mandé. C’est une population de marchands ; ils dominent sur de grandes régions, et n’ont de démêlés qu’avec un de leurs voisins, les Tagouara, etc.
Les divers peuples que l’on rencontre de Tengréla au Mossi sont les Sénoufo ou Siène-ré, Samokho, Bobo, Gourounga, Mossi, parlant tous, paraît-il, une langue différente.
Un autre itinéraire mène aussi à Kong, mais il est beaucoup plus long ; il passe à Sakhala (Ouorodougou), Kanyenni, Bânou, Dabakala (Tagono), Mangotou, Djimini et Kong[15].
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Pendant mon séjour à Ouolosébougou, j’appris l’existence d’une très grande ruine, qui, paraît-il, est excessivement vieille ; elle se trouve entre Figuéra et Faraba et à proximité d’un village qui s’appelle Manicoura (Mani nouveau). Je me demandais si ce ne serait pas les vestiges de l’antique Mali ou Mani. J’en parlai donc à El-Hadj, qui me dit que ces ruines étaient relativement récentes, que ce village n’avait rien de commun avec l’ancienne capitale de Mani, qu’il pouvait me l’affirmer.
« Moi aussi, me dit-il, j’ai entendu parler de la capitale du Mani par les anciens, qui m’ont dit qu’elle se trouvait sur la rive gauche du Niger près de Yamina. J’ai vu l’emplacement, qui est très grand. Pour y aller de Yamina, on passe à Kon, Konina, Kondou ; c’est à égale distance de ce dernier village et de Tougouni qu’elle se trouvait. Tu vois que ce n’est pas loin de Yamina ; les uns disent que cette ville s’appelait Mani, Mali, d’autres Nani, Niani, mais le nom sous lequel on la désignait surtout est Nianimâdougou. »
Je regrette d’avoir appris l’existence de ces ruines si tard, sans quoi, étant à Bammako, j’aurais été les visiter et prendre des informations à Yamina.
El-Hadj est peut-être très versé en jurisprudence musulmane, c’est un sévère interprète du Coran, mais j’ai été peiné de le voir d’une rare ignorance sur l’histoire et la géographie de ces régions. Il ne connaît aucun auteur arabe donnant des renseignements sur le Soudan, ni aucun géographe arabe. Le Tarich es-Soudan d’Ahmet Baba lui est absolument inconnu. Cet ouvrage est cependant assez répandu parmi les populations du cours moyen du Niger. Le docteur Tautain vient encore d’en trouver un exemplaire complet dans son voyage à Gombou et Sokolo (nord du Bélédougou). Quant à Ebn Khaldoun, que l’on trouve imprimé et soigneusement relié en maroquin dans la population musulmane de Saint-Louis, il n’en a jamais entendu parler.
Carte de l’emplacement probable de l’ancien Mali.

« Du temps où j’étais jeune, me dit-il, il était impossible de se procurer ces ouvrages, il fallait être excessivement riche ou passer des années à les recopier. »
Pour en revenir à Mali, il n’est pas impossible que ce soit réellement son emplacement. Ebn Batouta n’a jamais traversé le Niger, il n’en parle pas, du moins, et en arrivant à Kersekho, qui devait être Ségou-Koro, situé en face de Ségou et dont parle Mungo-Park, il se dirige sur Mali, puis il s’embarque sur la rivière Sansara. Cette rivière est peut-être le Niger lui-même, puisqu’il ne coule pas loin des ruines dont il s’agit. En quittant Mali, Ebn Batouta se rendit à Mima et envoya acheter un chameau à Zaghari, peut-être le Ségala actuel ; il ne traversa pas non plus le fleuve ; je partage donc absolument l’avis de Cooley, qui cherche l’emplacement de Mali sur la rive gauche du fleuve, et je ne suis pas loin de croire que El-Hadj m’a indiqué l’endroit où il faut le chercher.
Quant à la ruine près de Manicoura, il me paraît sage de l’écarter de la discussion, d’abord parce qu’elle est de date trop récente, ensuite parce qu’elle sort du domaine dans lequel vivaient les Maures, car l’antique Mali possédait, comme nous l’apprend Ebn Batouta, un quartier de blancs.
Barth dit que c’est pendant les guerres que se livrèrent Dabo et Sagoné, vers 1750, qu’eut lieu la destruction de la capitale de Mali ; nous pensons qu’elle est bien antérieure et qu’au contraire elle n’a pas été réédifiée après sa destruction par le sultan songhay Mohammed Askia, en 1535 ou 1540. Ce qui nous fait opter pour cette hypothèse, c’est qu’à l’arrivée des Bammana dans le Ségou, Kaladian établit précisément sa capitale aux environs de l’ancien emplacement de Mali, à Konian. Or, si l’ancienne capitale avait encore existé, il n’aurait certes pas manqué de s’y fixer.
Comme il y a environ trois cents ans que Nianimâdougou est détruit, il peut se faire que les ruines aient à peu près disparu ; l’emplacement ne doit se reconnaître qu’à des fragments de poterie et aux pierres des foyers ou ayant servi à isoler du sol les greniers à mil ; peut-être y trouve-t-on encore quelques bombax séculaires seuls témoins de l’ancienne occupation humaine. Peut-être aussi, après une première destruction, cette ville a-t-elle été partiellement réoccupée. Toujours est-il que son emplacement pourrait être retrouvé, puisque El-Hadj de Ténetou l’a vu et que d’autres noirs m’en ont parlé à plusieurs reprises.
Parmi les historiens arabes, Ebn Batouta seul cite le nom de cette capitale, qu’il appelle Mali. Dans l’histoire des Berbères d’Ebn-Khaldoun, tome II, page 116, on lit : « La capitale du royaume de Melli, dit ce même Ebn Ouaçoul, s’appelle Beled-Beni[16],... elle est très étendue, très populeuse et très commerçante. C’est maintenant un lieu de halte pour les caravanes de commerce provenant du Maghreb, de l’Ifrikia et de l’Égypte. De tous côtés on y envoie des marchandises.... »
Avant de quitter Ténetou pour me diriger sur Bénokhobougoula et Tengréla, El Hadj me remit une lettre de recommandation pour les musulmans influents que je pourrais rencontrer sur ma route.
Il m’engagea d’une façon toute spéciale à aller me recommander de lui auprès d’Alpha Mama Sissé à Tengréla et de l’almamy Saouty à Kong, ce que je ne manquerai certes pas de faire si j’ai le bonheur d’atteindre ces villes.
Voici la première de ces lettres, celle adressée à l’almamy Saouty de Kong ; l’autre est semblable comme texte, l’imam n’a fait que changer l’adresse :
« Louanges à Dieu ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient sur celui qui est le dernier des prophètes !
« Cette lettre émane d’El-Hadj Mahmadou Lamine, fils d’El-Hadj Mohammed Zeïn, dont le frère se nomme El-Hadj Ibrahim Silaouani, Glaive de Dieu et Glaive de l’Élu.
« Nous saluons un million de fois tous les musulmans. Or le chrétien porteur de cette lettre — il se nomme Binger — se dirige vers Kong.
« O Dieu ! ne le retiens aucunement, ne l’arrête aucunement et ne barre pas sa route tant qu’il ne sera pas arrivé à Kong. Donne-lui la sécurité et conserve-le en bonne santé !
« Nous saluons Karamokho Saouty, fils de Djam El-Imamy (l’almamy) Saouty, El-Hadj l’émir.
« Nous saluons aussi la totalité des musulmans et des musulmanes, chacun d’eux et chacune d’elles. J’ai fini de parler. »
18 septembre. — Libre de me rendre où je désirais, je me mis en route le 18 septembre et fis étape à Soukhoura après avoir traversé Faradienné. Soukhoura était, il y a cinq ans, un très gros village où se tenait un marché assez fréquenté ; aujourd’hui c’est une ruine contenant une quarantaine d’habitants.
Le lendemain, après avoir traversé deux grands villages ruinés, j’arrive sur les bords du Baoulé, et commence immédiatement le passage.
Cette rivière, qui vient de Sambatiguila et reçoit de nombreux affluents, dont j’ai noté les principaux sur ma carte, coule dans une plaine en partie inondée et couverte de hautes herbes. Les rives seulement sont garnies de quelques sounsoun, dont une partie du tronc baigne dans l’eau ; son courant est aussi rapide que celui du Niger à Bammako et sa largeur est de 60 mètres ; cette rivière est très profonde, mais à partir du mois de janvier quelques gués sont praticables.
D’après les indigènes, le Baoulé serait formé de deux cours d’eau dont l’un passe près de Sambatiguila et l’autre près de Maninian. Tous les deux sortent des hauteurs courant entre le Kabadougou et le Ouorocoro et se détachant du massif de Gankouna.
La rivière coule entre le Bodougou et le Lenguésoro, passe à l’ouest de Narambougoula (route du Ouassoulou à Tengréla) et à l’est de Niamansala (route du Ouassoulou au Ganadougou).
Entre ce dernier village et Ténetou, elle reçoit deux affluents de gauche, le Molou et le Dji, qui se réunissent près de Koloni, et le Témou, qui servait de limite entre le Kouroulamini et le Bolou.
Au nord de Ténetou, le Baoulé reçoit les deux Mono que nous avons décrits dans notre marche de Ouolosébougou à Ténetou, puis le Banifing et le Saméko, affluents de droite (voir chapitre II), et enfin à gauche le Bafing ou Bananba, formé d’un faisceau de rivières portant le nom de Kocourou, de Kôba et de Bafing, qui arrosent le Djitoumo, le Kéléya et le Banan ; cette rivière n’est pas navigable, elle passe à l’ouest de Bobala (Safé) et se jette dans le Baoulé près de Ouolocoroba.
A partir de ce dernier village, le cours du Baoulé s’incline légèrement vers le nord-est et coule parallèlement au cours du Niger en traversant le Ségou. En saison sèche, le Baoulé est guéable en divers endroits ; le gué de Sentilonkané, entre autres, est très fréquenté. Aux environs de Souroucoro, sur la route de Ségou au Kénédougou, le Baoulé se jette dans le Bagoé, dont il est le principal affluent.
Ba-oulé veut dire en mandé « fleuve rouge », et Mayel-Balével a la même signification en peul.
Le service du passage est assuré par une pirogue de 5 mètres de longueur ; aussi ai-je mis presque toute la journée à effectuer le passage de mes bagages et de mes animaux. Sur la rive droite, où je campe, je trouve des gens revenant de la colonne ; tous sont dans un état de santé déplorable, et, parmi eux, il y a des mourants ; ils se battent sur la rive à qui passerait le premier. La plupart d’entre eux sont d’une faiblesse extrême, ils se sont nourris des mois entiers de tiges de maïs, de feuilles et de crudités. Maintenant ils sont relativement heureux ; s’ils ne sont pas près de leur village, au moins, dans deux ou trois jours, ils auront échappé à une mort certaine, car ils seront sortis de la zone déserte qui sépare le Baoulé de Sikasso.
Les enfants bousculent des adultes sans force et les font trébucher dans la rivière, c’est indescriptible ; d’autres sont assis au bord de l’eau et ne cherchent même plus à passer : ils attendent la mort.
Des places, il n’y en a pas dans l’unique embarcation, et ils n’ont pas la force de gagner l’autre rive à la nage ; leur air résigné m’impressionne et me navre. J’ai hâte de quitter ces lieux.
Morts et mourants sur les bords du Baoulé

La région entre Ténetou et le confluent du Mono et du Baoulé se nomme Banimonotié (entre fleuve et Mono) ; les villages se composent d’une série de groupes de cases espacées de 100 à 200 mètres les unes des autres à la manière des villages serrères du Diankhine, près de Thiès (Cayor). Les cases sont en terre, mais rondes, avec toits en chaume. C’est une colonie du Ouassoulou qui est fixée ici depuis fort longtemps, la plupart d’entre eux sont des Diakhité et des Sankaré.
Foulaboula compte au moins vingt ruines ; c’est dans la plus grande d’entre elles qu’il reste quelques habitants. Bougouni, qui est situé près du passage du Baoulé, n’en compte que quatre. Le marché, ici, n’existe plus depuis l’annexion aux États de Samory.
Dans la journée, un griot m’apprit que le frère de Famako (chef de Dialacoro, près Bammako, rive droite), revenant de la colonne, était porteur d’une lettre de l’almamy pour moi ; mais, me croyant encore à Ténetou, il avait bifurqué à Ouré pour passer le fleuve à Foulaboula.
Trois heures après, cet homme arriva ; il était épuisé ; il y avait six jours qu’il avait quitté la colonne. Je lui fis donner quelque nourriture et des kolas, ce qui parut lui faire plaisir.
Voici la traduction de la lettre de Samory :
« Au nom de Dieu, le clément, le miséricordieux !
« Louanges à Dieu l’unique ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient sur Mahomet !
« Mille et mille salutations et mille souhaits au chrétien qui vient dans notre pays.
« Ma situation n’est pas comme je la voudrais, les guerriers que j’ai sont nombreux, mais si tu pouvais m’amener 30 tirailleurs noirs avec 5 blancs et quelque chose de plus formidable (du canon probablement), nous prendrions Sikasso en une heure.
« Je compte sur toi et notre alliance ; certes, cela ne va pas trop bien au camp.
« Mille et mille souhaits à tous les chrétiens et à leur chef.
« O Français, qui nous apportes la force, je te salue. J’ai fini de parler. »
Que devais-je faire ? C’était tout simplement une demande suppliante de secours ; je ne me souciais pas de me rendre à la colonne, mais je me décidai quand même à y partir le plus tôt possible.
Je comptais proposer à Samory d’ouvrir des négociations avec Tiéba, contre lequel il était en guerre, et par ce moyen gagner l’amitié de ces deux souverains, dont je devais forcément traverser les États. D’autre part, une marche sur Sikasso me permettait de juger des forces dont disposait Samory et d’en rendre compte au commandant supérieur du Soudan français.
Samory venait de traiter avec nous : il me paraissait difficile de l’abandonner, même moralement. Nous étions, certes, en droit de lui refuser un secours avoué, mais nous ne pouvions lui refuser notre appui moral. Si je réussissais dans mes négociations, le succès de mon voyage était presque assuré, la route vers l’intérieur me serait ouverte. J’informai par lettre le commandant du cercle de Bammako de ce que je venais de décider, et, le soir du 20, je parlais avec deux hommes et Diawé, emportant une tenue de rechange dans une peau de bouc, ce qu’il fallait pour lever et dessiner, une autre peau de bouc de riz, un peu de viande boucanée et du sel ; plus une malle contenant quelques cadeaux et présents.
La nouvelle lune datait déjà de trois jours ; mes hommes ne l’avaient pas encore aperçue, ce qui les inquiétait au point de ne pas vouloir se mettre en route. « Ce n’est pas bon signe, disaient-ils, personne n’a encore miré la lune et le chemin ne sera pas bon pour nous. »
Heureusement que ce soir le croissant leur est apparu ; ils ne se sentaient plus de joie ; tous se sont tournés vers lui, et, comme il est de coutume, se sont frappé le front de la main droite en disant : Allah ! ma toula kendé, kalo koura yé ! Ce qui veut dire : « Dieu m’a laissé bien portant, je vois la nouvelle lune ! »