LIVRE SECOND (continued 2)
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Oueddah, du pays de Yamen, était renommé pour sa beauté entre les Arabes.—Lui et Om-el-Bonain, fille de Abd-el-Aziz, fils de Merouan, n'étant encore que des enfants, s'aimaient déjà tellement, que l'un ne pouvait souffrir d'être un moment séparé de l'autre.—Lorsque Om-el-Bonain devint la femme de Oualid-Ben-Abd-el-Malek, Oueddah en perdit la raison.—Après être resté longtemps dans un état d'égarement et de souffrance, il se rendit en Syrie, et commença à rôder chaque jour autour de l'habitation de Oualid, fils de Malek, sans trouver d'abord de moyen de parvenir à ce qu'il désirait.—A la fin, il fit la rencontre d'une jeune fille qu'il réussit à s'attacher à force de persévérance et de soins. Quand il crut pouvoir se fier à elle, il lui demanda si elle connaissait Om-el-Bonain.—Sans doute, puisque c'est ma maîtresse, répondit la jeune fille.—Eh bien! reprit Oueddah, ta maîtresse est ma cousine, et, si tu veux lui porter de mes nouvelles, tu lui feras certainement plaisir.—Je lui en porterai volontiers, répondit la jeune fille.» Et là-dessus elle courut aussitôt vers Om-el-Bonain pour lui donner des nouvelles de Oueddah. «Prends garde à ce que tu dis! s'écria celle-ci. Quoi! Oueddah est vivant?—Assurément, dit la jeune fille.—Va lui dire, poursuivit alors Om-el-Bonain, de ne point s'écarter jusqu'à ce qu'il lui arrive un messager de ma part.» Elle prit ensuite ses mesures pour introduire Oueddah chez elle, où elle le garda caché dans un coffre. Elle l'en faisait sortir pour être avec lui quand elle se croyait en sûreté; et, quand il arrivait quelqu'un qui aurait pu le voir, elle le faisait rentrer dans le coffre.
Il arriva un jour que l'on apporta à Oualid une perle, et il dit à l'un de ses serviteurs: «Prends cette perle et porte-la à Om-el-Bonain.» Le serviteur prit la perle et la porta à Om-el-Bonain. Ne s'étant pas fait annoncer, il entra chez elle dans un moment où elle était avec Oueddah, de sorte qu'il put lancer un coup d'œil dans l'appartement de Om-el-Bonain sans que celle-ci y prît garde. Le serviteur de Oualid s'acquitta de sa commission, et demanda quelque chose à Om-el-Bonain pour le bijou qu'il lui avait apporté. Elle le refusa sévèrement, et lui fit une réprimande. Le serviteur sortit courroucé contre elle, et, allant dire à Oualid ce qu'il avait vu, il lui décrivit le coffre où il avait vu entrer Oueddah. «Tu mens, esclave sans mère! tu mens! lui dit Oualid.» Et il court brusquement chez Om-el-Bonain. Il y avait dans l'appartement plusieurs coffres; il s'assied sur celui où était renfermé Oueddah, et que lui avait décrit l'esclave, en disant à Om-el-Bonain: «Donne-moi un de ces coffres.—Ils sont tous à toi, ainsi que moi-même, répondit Om-el-Bonain.—Eh bien! poursuivit Oualid, je désire avoir celui sur lequel je suis assis.—Il y a dans celui-là des choses nécessaires à une femme, dit Om-el-Bonain—Ce ne sont point ces choses-là, c'est le coffre que je désire, continua Oualid.—Il est à toi», répondit-elle. Oualid fit aussitôt emporter le coffre, et fit appeler deux esclaves auxquels il donna l'ordre de creuser une fosse en terre jusqu'à la profondeur où il se trouverait de l'eau. Approchant ensuite sa bouche du coffre: «On m'a dit quelque chose de toi, cria-t-il. Si l'on m'a dit vrai, que toute ta trace de toi soit séparée, que toute nouvelle de toi soit ensevelie. Si l'on m'a dit faux, je ne fais rien de mal en enfouissant un coffre: ce n'est que du bois enterré.» Il fit pousser alors le coffre dans la fosse, et la fit combler des pierres et des terres que l'on en avait retirées. Depuis lors, Om-el-Bonain ne cessa de fréquenter cet endroit, et d'y pleurer jusqu'à ce qu'on l'y trouvât un jour sans vie, la face contre terre *[186].
CHAPITRE LIV De l'éducation des femmes.
Par l'éducation actuelle des jeunes filles, qui est le fruit du hasard et du plus sot orgueil, nous laissons oisives chez elles les facultés les plus brillantes et les plus riches en bonheur pour elles-mêmes et pour nous. Mais quel est l'homme qui ne se soit écrié au moins une fois en sa vie:
Une femme en sait toujours assez, Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.
Les Femmes savantes, acte II, scène VII.
A Paris, la première louange pour une jeune fille à marier est cette phrase: «Elle a beaucoup de douceur dans le caractère, et par habitude moutonne.» Rien ne fait plus d'effet sur les sots épouseurs. Voyez-les deux ans après, déjeunant tête à tête avec leur femme par un temps sombre, la casquette sur la tête et entourés de trois grands laquais.
On a vu porter aux États-Unis, en 1818, une loi qui condamne à trente-quatre coups de fouet l'homme qui montrera à lire à un nègre de la Virginie[187]. Rien de plus conséquent et de plus raisonnable que cette loi.
Les États-Unis d'Amérique eux-mêmes ont-ils été plus utiles à la mère patrie lorsqu'ils étaient ses esclaves ou depuis qu'ils sont ses égaux? Si le travail d'un homme libre vaut deux ou trois fois celui du même homme réduit en esclavage, pourquoi n'en serait-il pas de même de la pensée de cet homme?
Si nous l'osions, nous donnerions aux jeunes filles une éducation d'esclave, la preuve en est qu'elles ne savent d'utile que ce que nous ne voulons pas leur apprendre.
Mais ce peu d'éducation qu'elles accrochent par malheur, elles le tournent contre nous, diraient certains maris. Sans doute, et Napoléon aussi avait raison de ne pas donner des armes à la garde nationale, et les ultra aussi ont raison de proscrire l'enseignement mutuel; armez un homme, et puis continuez à l'opprimer, et vous verrez qu'il sera assez pervers pour tourner, s'il le peut, ses armes contre vous.
Même quand il nous serait loisible d'élever les jeunes filles en idiotes avec des Ave Maria et des chansons lubriques, comme dans les couvents de 1770, il y aurait encore plusieurs petites objections:
1o En cas de mort du mari, elles sont appelées à gouverner la jeune famille.
2o Comme mères, elles donnent aux enfants mâles, aux jeunes tyrans futurs, la première éducation, celle qui forme le caractère, celle qui plie l'âme à chercher le bonheur par telle route plutôt que par telle autre, ce qui est toujours une affaire faite à quatre ou cinq ans.
3o Malgré tout notre orgueil, dans nos petites affaires intérieures, celles dont surtout dépend notre bonheur, parce qu'en l'absence des passions le bonheur est fondé sur l'absence des petites vexations de tous les jours, les conseils de la compagne nécessaire de notre vie ont la plus grande influence; non pas que nous voulions lui accorder la moindre influence, mais c'est qu'elle répète les mêmes choses vingt ans de suite; et où est l'âme qui ait la vigueur romaine de résister à la même idée répétée pendant toute une vie? Le monde est plein de maris qui se laissent mener; mais c'est par faiblesse et non par sentiment de justice et d'égalité. Comme ils accordent par force, on est toujours tenté d'abuser, et il est quelquefois nécessaire d'abuser pour conserver.
4o Enfin, en amour, à cette époque qui, dans les pays du midi, comprend souvent douze ou quinze années, et les plus belles de la vie, notre bonheur est en entier entre les mains de la femme que nous aimons. Un moment d'orgueil déplacé peut nous rendre à jamais malheureux, et comment un esclave transporté sur le trône ne serait-il pas tenté d'abuser du pouvoir? De là les fausses délicatesses et l'orgueil féminin. Rien de plus inutile que ces représentations: les hommes sont despotes, et voyez quels cas font d'autres despotes des conseils les plus sensés: l'homme qui peut tout ne goûte qu'un seul genre d'avis, ceux qui lui enseignent à augmenter son pouvoir. Où les pauvres jeunes filles trouveront-elles un Quiroga et un Riego pour donner aux despotes qui les oppriment, et les dégradent pour les mieux opprimer, de ces avis salutaires que l'on récompense par des grâces et des cordons au lieu de la potence de Porlier?
Si une telle révolution demande plusieurs siècles, c'est que par un hasard bien funeste toutes les premières expériences doivent nécessairement contredire la vérité. Éclairez l'esprit d'une jeune fille, formez son caractère, donnez-lui enfin une bonne éducation dans le vrai sens du mot: s'apercevant tôt ou tard de sa supériorité sur les autres femmes, elle devient pédante, c'est-à-dire l'être le plus désagréable et le plus dégradé qui existe au monde. Il n'est aucun de nous qui ne préférât, pour passer la vie avec elle, une servante à une femme savante.
Plantez un jeune arbre au milieu d'une épaisse forêt, privé d'air et de soleil par ses voisins, ses feuilles seront étiolées, il prendra une forme élancée et ridicule qui n'est pas celle de la nature. Il faut planter à la fois toute la forêt. Quelle est la femme qui s'enorgueillit de savoir lire?
Des pédants nous répètent depuis deux mille ans que les femmes ont l'esprit plus vif et les hommes plus de solidité, que les femmes ont plus de délicatesse dans les idées, et les hommes plus de force d'attention. Un badaud de Paris qui se promenait autrefois dans les jardins de Versailles concluait aussi de tout ce qu'il voyait que les arbres naissent taillés.
J'avouerai que les petites filles ont moins de force physique que les petits garçons: cela est concluant pour l'esprit, car l'on sait que Voltaire et d'Alembert étaient les premiers hommes de leur siècle pour donner un coup de poing. On convient qu'une petite fille de dix ans a vingt fois plus de finesse qu'un petit polisson du même âge. Pourquoi à vingt ans est-elle une grande idiote, gauche, timide et ayant peur d'une araignée, et le polisson un homme d'esprit?
Les femmes ne savent que ce que nous ne voulons pas leur apprendre, que ce qu'elles lisent dans l'expérience de la vie. De là l'extrême désavantage pour elles de naître dans une famille très riche; au lieu d'être en contact avec des êtres naturels à leur égard, elles se trouvent environnées de femmes de chambre ou de dames de compagnie déjà corrompues et étiolées par la richesse[188]. Rien de bête comme un prince.
Les jeunes filles se sentant esclaves ont de bonne heure les yeux ouverts; elles voient tout, mais sont trop ignorantes pour voir bien. Une femme de trente ans, en France, n'a pas les connaissances acquises d'un petit garçon de quinze ans; une femme de cinquante, la raison d'un homme de vingt-cinq. Voyez Mme de Sévigné admirant les actions les plus absurdes de Louis XIV. Voyez la puérilité, les raisonnements de Mme d'Épinay[189].
Les femmes doivent nourrir et soigner leurs enfants.—Je nie le premier article, j'accorde le second.—Elles doivent de plus régler les comptes de leur cuisinière.—Donc elles n'ont pas le temps d'égaler un petit garçon de quinze ans en connaissances acquises. Les hommes doivent être juges, banquiers, avocats, négociants, médecins, prêtres, etc. Et cependant ils trouvent du temps pour lire les discours de Fox et la Lusiade du Camoens.
A Pékin, le magistrat qui court de bonne heure au palais pour chercher les moyens de mettre en prison et de ruiner, en tout bien tout honneur, un pauvre journaliste qui a déplu au sous secrétaire d'État chez lequel il a eu l'honneur de dîner la veille, est sûrement aussi occupé que sa femme, qui règle les comptes de sa cuisinière, fait faire son bas à sa petite fille, lui voit prendre ses leçons de danse et de piano, reçoit une visite du vicaire de la paroisse qui lui apporte la Quotidienne, et va ensuite choisir un chapeau rue de Richelieu et faire un tour aux Tuileries.
Au milieu de ses nobles occupations, ce magistrat trouve encore le temps de songer à cette promenade que sa femme fait aux Tuileries, et s'il était aussi bien avec le pouvoir qui règle l'univers qu'avec celui qui règne dans l'État, il demanderait au ciel d'accorder aux femmes, pour leur bien, huit ou dix heures de sommeil de plus. Dans la situation actuelle de la société, le loisir, qui pour l'homme est la source de tout bonheur et de toute richesse, non seulement n'est pas un avantage pour les femmes, mais c'est une des funestes libertés dont le digne magistrat voudrait aider à nous délivrer.
CHAPITRE LV Objections contre l'éducation des femmes.
Mais les femmes sont chargées des petits travaux du ménage.—Mon colonel, M. S***, a quatre filles, élevées dans les meilleurs principes, c'est-à-dire qu'elles travaillent toute la journée; quand j'arrive, elles chantent la musique de Rossini que je leur ai apportée de Naples; du reste, elles lisent la Bible de Royaumont, elles apprennent le bête de l'histoire, c'est-à-dire les tables chronologiques et les vers de le Ragois; elles savent beaucoup de géographie, font des broderies admirables, et j'estime que chacune de ces jolies petites filles peut gagner, par son travail, huit sous par jour. Pour trois cents journées, cela fait quatre cent quatre-vingts francs par an, c'est moins que ce qu'on donne à un de leurs maîtres. C'est pour quatre cent quatre-vingts francs par an qu'elles perdent à jamais le temps pendant lequel il est donné à la machine humaine d'acquérir des idées.
«Si les femmes lisent avec plaisir les dix ou douze bons volumes qui paraissent chaque année en Europe, elles abandonneront bientôt le soin de leurs enfants.» C'est comme si nous avions peur, en plantant d'arbres le rivage de l'Océan, d'arrêter le mouvement de ses vagues. Ce n'est pas dans ce sens que l'éducation est toute-puissante. Au reste, depuis quatre cents ans l'on présente la même objection contre toute espèce d'éducation. Non seulement une femme de Paris a plus de vertus en 1820 qu'en 1720, du temps du système de Law et du régent, mais encore la fille du fermier général le plus riche d'alors avait une moins bonne éducation que la fille du plus mince avocat d'aujourd'hui. Les devoirs du ménage en sont-ils moins remplis? non certes. Et pourquoi? c'est que la misère, la maladie, la honte, l'instinct, forcent à s'en acquitter. C'est comme si l'on disait d'un officier qui devient trop aimable, qu'il perdra l'art de monter à cheval; on oublie qu'il se cassera le bras la première fois qu'il prendra cette liberté.
L'acquisition des idées produit les mêmes effets bons et mauvais chez les deux sexes. La vanité ne nous manquera jamais, même dans l'absence la plus complète de toutes les raisons d'en avoir: voyez les bourgeois d'une petite ville; forçons-la du moins à s'appuyer sur un vrai mérite, sur un mérite utile ou agréable à la société.
Les demi-sots, entraînés par la révolution qui change tout en France, commencent à avouer, depuis vingt ans, que les femmes peuvent faire quelque chose; mais elles doivent se livrer aux occupations convenables à leur sexe: élever des fleurs, former des herbiers, faire nicher des serins; on appelle cela des plaisirs innocents.
1o Ces innocents plaisirs valent mieux que de l'oisiveté. Laissons cela aux sottes, comme nous laissons aux sots la gloire de faire des couplets pour la fête du maître de la maison. Mais est-ce de bonne foi que l'on voudrait proposer à Mme Roland ou à Mistress Hutchinson[190] de passer leur temps à élever un petit rosier du Bengale?
Tout ce raisonnement se réduit à ceci: l'on veut pouvoir dire de son esclave: «Il est trop bête pour être méchant.»
Mais, au moyen d'une certaine loi nommée sympathie, loi de la nature, qu'à la vérité les yeux vulgaires n'aperçoivent jamais, les défauts de la compagne de votre vie ne nuisent pas à votre bonheur en raison du mal direct qu'ils peuvent vous occasionner. J'aimerais presque mieux que ma femme, dans un moment de colère, essayât de me donner un coup de poignard une fois par an que de me recevoir avec humeur tous les soirs.
Enfin, entre gens qui vivent ensemble, le bonheur est contagieux.
Que votre amie ait passé la matinée, pendant que vous étiez au Champ de Mars ou à la Chambre des communes, à colorier une rose d'après le bel ouvrage de Redouté, ou à lire un volume de Shakespeare, ses plaisirs auront été également innocents; seulement avec les idées qu'elle a prises dans sa rose, elle vous ennuiera bientôt à votre retour, et de plus elle aura soif d'aller le soir dans le monde chercher des sensations un peu plus vives. Si elle a bien lu Shakespeare, au contraire, elle est aussi fatiguée que vous, a eu autant de plaisir, et sera plus heureuse d'une promenade solitaire dans le bois de Vincennes, en vous donnant le bras, que de paraître dans la soirée la plus à la mode. Les plaisirs du grand monde n'en sont pas pour les femmes heureuses.
Les ignorants sont les ennemis nés de l'éducation des femmes. Aujourd'hui ils passent leur temps avec elles, ils leur font l'amour, et en sont bien traités; que deviendraient-ils si les femmes venaient à se dégoûter du boston? Quand nous autres nous revenons d'Amérique ou des Grandes Indes, avec un teint basané et un ton qui reste un peu grossier pendant six mois, comment pourraient-ils répondre à nos récits, s'ils n'avaient cette phrase: «Quant à nous, les femmes sont de notre côté. Pendant que vous étiez à New-York la couleur des tilburys a changé; c'est le tête-de-nègre qui est de mode aujourd'hui.» Et nous écoutons avec attention, car ce savoir-là est utile. Telle jolie femme ne nous regardera pas si notre calèche est de mauvais goût.
Ces mêmes sots, se croyant obligés en vertu de la prééminence de leur sexe à savoir plus que les femmes, seraient ruinés de fond en comble, si les femmes s'avisaient d'apprendre quelque chose. Un sot de trente ans se dit, en voyant au château d'un de ses amis des jeunes filles de douze: «C'est auprès d'elles que je passerai ma vie dans dix ans d'ici.» Qu'on juge de ses exclamations et de son effroi s'il les voyait étudier quelque chose d'utile.
Au lieu de la société et de la conversation des hommes-femmes, une femme instruite, si elle a acquis des idées sans perdre les grâces de son sexe, est sûre de trouver parmi les hommes les plus distingués de son siècle une considération allant presque jusqu'à l'enthousiasme.
Les femmes deviendraient les rivales et non les compagnes de l'homme.—Oui, aussitôt que par un délit vous aurez supprimé l'amour. En attendant cette belle loi, l'amour redoublera de charmes et de transports; voilà tout. La base sur laquelle s'établit la cristallisation deviendra plus large; l'homme pourra jouir de toutes ses idées auprès de la femme qu'il aime, la nature tout entière prendra de nouveaux charmes à leurs yeux, et comme les idées réfléchissent toujours quelques nuances des caractères, ils se connaîtront mieux et feront moins d'imprudences; l'amour sera moins aveugle et produira moins de malheurs.
Le désir de plaire met à jamais la pudeur, la délicatesse et toutes les grâces féminines hors de l'atteinte de toute éducation quelconque. C'est comme si l'on craignait d'apprendre aux rossignols à ne pas chanter au printemps.
Les grâces des femmes ne tiennent pas à l'ignorance; voyez les dignes épouses des bourgeois de notre village, voyez en Angleterre les femmes des gros marchands. L'affectation qui est une pédanterie (car j'appelle pédanterie l'affectation, de me parler hors de propos d'une robe de Leroy ou d'une romance de Romagnesi, tout comme l'affectation de citer Fra Paolo et le concile de Trente à propos d'une discussion sur nos doux missionnaires), la pédanterie de la robe et du bon ton, la nécessité de dire sur Rossini précisément la phrase convenable, tue les grâces des femmes de Paris; cependant, malgré les terribles effets de cette maladie contagieuse, n'est-ce pas à Paris que sont les femmes les plus aimables de France? Ne serait-ce point que ce sont celles dans la tête desquelles le hasard a mis le plus d'idées justes et intéressantes? Or ce sont ces idées-là que je demande aux livres. Je ne leur proposerai certainement pas de lire Grotius ou Puffendorf depuis que nous avons le commentaire de Tracy sur Montesquieu.
La délicatesse des femmes tient à cette hasardeuse position où elles se trouvent placées de si bonne heure, à cette nécessité de passer leur vie au milieu d'ennemis cruels et charmants.
Il y a peut-être cinquante mille femmes en France qui, par leur fortune, sont dispensées de tout travail. Mais sans travail il n'y a pas de bonheur. (Les passions forcent elles-mêmes à des travaux, et à des travaux fort rudes qui emploient toute l'activité de l'âme.)
Une femme qui a quatre enfants et dix mille livres de rente travaille en faisant des bas ou une robe pour sa fille. Mais il est impossible d'accorder qu'une femme qui a carrosse à elle travaille en faisant une broderie ou un meuble de tapisserie. A part quelques petites lueurs de vanité, il est impossible qu'elle y mette aucun intérêt; elle ne travaille pas.
Donc son bonheur est gravement compromis.
Et, qui plus est, le bonheur du despote, car une femme dont le cœur n'est animé depuis deux mois par aucun intérêt autre que celui de la tapisserie, aura peut-être l'insolence de sentir que l'amour-goût, ou l'amour de vanité, ou enfin même l'amour physique est un très grand bonheur comparé à son état habituel.
Une femme ne doit pas faire parler de soi.—A quoi je réponds de nouveau: Quelle est la femme citée parce qu'elle sait lire?
Et qui empêche les femmes, en attendant la révolution dans leur sort, de cacher l'étude qui fait habituellement leur occupation et leur fournit chaque jour une honnête ration de bonheur? Je leur révélerai un secret en passant. Lorsqu'on s'est donné un but, par exemple de se faire une idée nette de la conjuration de Fiesque, à Gênes, en 1547, le livre le plus insipide prend de l'intérêt: c'est comme en amour la rencontre d'un être indifférent qui vient de voir ce qu'on aime; et cet intérêt double tous les mois jusqu'à ce qu'on ait abandonné la conjuration de Fiesque.
Le vrai théâtre des vertus d'une femme, c'est la chambre d'un malade.—Mais vous faites-vous fort d'obtenir de la bonté divine qu'elle redouble la fréquence des maladies pour donner de l'occupation à nos femmes? C'est raisonner sur l'exception.
D'ailleurs je dis qu'une femme doit occuper chaque jour trois ou quatre heures de loisir comme les hommes de sens occupent leurs heures de loisir.
Une jeune mère dont le fils a la rougeole ne pourrait pas, quand elle le voudrait, trouver du plaisir à lire le voyage de Volney en Syrie, pas plus que son mari, riche banquier, ne pourrait, au moment d'une faillite, avoir du plaisir à méditer Malthus.
C'est là l'unique manière pour les femmes riches de se distinguer du vulgaire des femmes: la supériorité morale. On a ainsi naturellement d'autres sentiments[191].
Vous voulez faire d'une femme un auteur?—Exactement comme vous annoncez le projet de faire chanter votre fille à l'Opéra en lui donnant un maître de chant. Je dirai qu'une femme ne doit jamais écrire que comme Mme de Staël (de Launay), des œuvres posthumes à publier après sa mort. Imprimer, pour une femme de moins de cinquante ans, c'est mettre son bonheur à la plus terrible des loteries, si elle a le bonheur d'avoir un amant, elle commencera par le perdre.
Je ne vois qu'une exception: c'est une femme qui fait des livres pour nourrir ou élever sa famille. Alors elle doit toujours se retrancher dans l'intérêt d'argent en parlant de ses ouvrages, et dire, par exemple, à un chef d'escadron: «Votre état vous donne quatre mille francs par an, et moi, avec mes deux traductions de l'anglais, j'ai pu, l'année dernière, consacrer trois mille cinq cents francs de plus à l'éducation de mes deux fils.»
Hors de là, une femme doit imprimer comme le baron d'Holbach ou Mme de la Fayette; leurs meilleurs amis l'ignoraient. Publier un livre ne peut être sans inconvénient que pour une fille; le vulgaire, pouvant la mépriser à son aise à cause de son état, la portera aux nues à cause de son talent, et même s'engouera de ce talent.
Beaucoup d'hommes en France, parmi ceux qui ont six mille livres de rente, font leur bonheur habituel par la littérature sans songer à rien imprimer; lire un bon livre est pour eux un des plus grands plaisirs. Au bout de dix ans, ils se trouvent avoir doublé leur esprit, et personne ne niera qu'en général plus on a d'esprit moins on a de passions incompatibles avec le bonheur des autres[192]. Je ne crois pas que l'on nie davantage que les fils d'une femme qui lit Gibbon et Schiller auront plus de génie que les enfants de celle qui dit le chapelet et lit Mme de Genlis.
Un jeune avocat, un marchand, un médecin, un ingénieur, peuvent être lancés dans la vie sans aucune éducation, ils se la donnent tous les jours en pratiquant leur état. Mais quelles ressources ont leurs femmes pour acquérir des qualités estimables et nécessaires? Cachées dans la solitude de leur ménage, le grand livre de la vie et de la nécessité reste fermé pour elles. Elles dépensent toujours de la même manière, en discutant un compte avec leur cuisinière, les trois louis que leur mari leur donne tous les lundis.
Je dirai, dans l'intérêt des despotes: Le dernier des hommes, s'il a vingt ans et des joues bien roses, est dangereux pour une femme qui ne sait rien, car elle est toute à l'instinct; aux yeux d'une femme d'esprit, il fera justement autant d'effet qu'un beau laquais.
Le plaisant de l'éducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux jeunes filles qu'elles ne doivent oublier bien vite dès qu'elles seront mariées. Il faut quatre heures par jour pendant six ans, pour bien jouer de la harpe; pour bien peindre la miniature ou l'aquarelle, il faut la moitié de ce temps. La plupart des jeunes filles n'arrivent pas même à une médiocrité supportable; de là le proverbe si vrai: Qui dit amateur dit ignorant[193].
Et supposons une jeune fille avec quelque talent; trois ans après qu'elle est mariée, elle ne prend pas sa harpe ou ses pinceaux une fois par mois: ces objets de tant de travail lui sont devenus ennuyeux, à moins que le hasard ne lui ait donné l'âme d'un artiste, chose toujours fort rare et qui rend peu propre aux soins domestiques.
C'est ainsi que sous un vain prétexte de décence, l'on n'apprend rien aux jeunes filles qui puisse les guider dans les circonstances qu'elles rencontreront dans la vie; on fait plus, on leur cache, on leur nie ces circonstances afin d'ajouter à leur force: 1o l'effet de la surprise; 2o l'effet de la défiance rejetée sur toute l'éducation comme ayant été menteuse[194]. Je soutiens qu'on doit parler de l'amour à des jeunes filles bien élevées. Qui osera avancer de bonne foi que dans nos mœurs actuelles les jeunes filles de seize ans ignorent l'existence de l'amour? par qui reçoivent-elles cette idée si importante et si difficile à bien donner? Voyez Julie d'Étanges se plaindre des connaissances qu'elle doit à Chaillot, une femme de chambre de la maison. Il faut savoir gré à Rousseau d'avoir osé être peintre fidèle en un siècle de fausse décence.
L'éducation actuelle des femmes étant peut-être la plus plaisante absurdité de l'Europe moderne, moins elles ont d'éducation proprement dite, et plus elles valent[195]. C'est pour cela peut être qu'en Italie, en Espagne, elles sont si supérieures aux hommes, et je dirais même si supérieures aux femmes des autres pays.
CHAPITRE LVI (Suite)
Toutes nos idées sur les femmes nous viennent en France du catéchisme de trois sous; et ce qu'il y a de plaisant, c'est que beaucoup de gens qui n'admettraient pas l'autorité de ce livre pour régler une affaire de cinquante francs, la suivent à la lettre et stupidement pour l'objet qui, dans l'état de vanité des habitudes du XIXe siècle, importe peut-être le plus à leur bonheur.
Il ne faut pas de divorce parce que le mariage est un mystère, et quel mystère? l'emblème de l'union de Jésus-Christ avec son église. Et que devenait ce mystère si l'Église se fût trouvée un nom du genre masculin[196]? Mais quittons des préjugés qui tombent[197], observons seulement ce spectacle singulier, la racine de l'arbre a été sapée par la hache du ridicule; mais les branches continuent à fleurir. Pour revenir à l'observation des faits et de leurs conséquences:
Dans les deux sexes, c'est de la manière dont on a employé la jeunesse que dépend le sort de l'extrême vieillesse; cela est vrai de meilleure heure pour les femmes. Comment une femme de quarante-cinq ans est-elle reçue dans le monde? d'une manière sévère et plutôt inférieure à son mérite; on les flatte à vingt ans, on les abandonne à quarante.
Une femme de quarante-cinq ans n'a d'importance que par ses enfants ou son amant.
Une mère qui excelle dans les beaux-arts ne peut communiquer son talent à son fils que dans le cas extrêmement rare où ce fils a reçu de la nature précisément l'âme de ce talent. Une mère qui a l'esprit cultivé donnera à son jeune fils une idée, non seulement de tous les talents purement agréables, mais encore de tous les talents utiles à l'homme en société, et il pourra choisir. La barbarie des Turcs tient en grande partie à l'état d'abrutissement moral des belles Géorgiennes. Les jeunes gens nés à Paris doivent à leurs mères l'incontestable supériorité qu'ils ont à seize ans sur les jeunes gens provinciaux de leur âge. C'est de seize à vingt-cinq ans que la chance tourne.
Tous les jours les gens qui ont inventé le paratonnerre, l'imprimerie, l'art de faire le drap, contribuent à notre bonheur, et il en est de même des Montesquieu, des Racine, des la Fontaine. Or, le nombre des génies que produit une nation est proportionnel au nombre d'hommes qui reçoivent une culture suffisante[198], et rien ne me prouve que mon bottier n'ait pas l'âme qu'il faut pour écrire comme Corneille: il lui manque l'éducation nécessaire pour développer ses sentiments et lui apprendre à les communiquer au public.
D'après le système actuel de l'éducation des jeunes filles, tous les génies qui naissent femmes sont perdus pour le bonheur du public; dès que le hasard leur donne les moyens de se montrer, voyez-les atteindre aux talents les plus difficiles; voyez de nos jours une Catherine II, qui n'eut d'autre éducation que le danger et le c…; une Mme Roland, une Alessandra Mari, qui, dans Arezzo, lève un régiment et le lance contre les Français; une Caroline, reine de Naples, qui sait arrêter la contagion du libéralisme mieux que nos Castlereagh et nos P… Quant à ce qui met obstacle à la supériorité des femmes dans les ouvrages de l'esprit, on peut voir le chapitre de la pudeur, article 9. Où ne fût pas arrivée miss Edgeworth si la considération nécessaire à une jeune miss anglaise ne lui eût fait une nécessité, lorsqu'elle débuta, de transporter la chaire dans le roman[199]?
Quel est l'homme, dans l'amour ou dans le mariage, qui a le bonheur de pouvoir communiquer ses pensées, telles qu'elles se présentent à lui, à la femme avec laquelle il passe sa vie? Il trouve un bon cœur qui partage ses peines, mais toujours il est obligé de mettre ses pensées en petite monnaie s'il veut être entendu, et il serait ridicule d'attendre des conseils raisonnables d'un esprit qui a besoin d'un tel régiment pour saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les idées de l'éducation actuelle, laisse son partenaire isolé dans les dangers de la vie, et bientôt court risque de l'ennuyer.
Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il pas dans sa femme si elle savait penser! un conseiller dont, après tout, hors un seul objet, et qui ne dure que le matin de la vie, les intérêts sont exactement identiques avec les siens!
Une des plus belles prérogatives de l'esprit, c'est qu'il donne de la considération à la vieillesse. Voyez l'arrivée de Voltaire à Paris faire pâlir la majesté royale. Mais, quant aux pauvres femmes, dès qu'elles n'ont plus le brillant de la jeunesse, leur unique et triste bonheur est de pouvoir se faire illusion sur le rôle qu'elles jouent dans le monde.
Les débris des talents de la jeunesse ne sont plus qu'un ridicule, et ce serait un bonheur pour nos femmes actuelles de mourir à cinquante ans. Quant à la vraie morale, plus on a d'esprit et plus on voit clairement que la justice est le seul chemin du bonheur. Le génie est un pouvoir, mais il est encore plus un flambeau pour découvrir le grand art d'être heureux.
La plupart des hommes ont un moment dans leur vie où ils peuvent faire de grandes choses, c'est celui où rien ne leur semble impossible. L'ignorance des femmes fait perdre au genre humain cette chance magnifique. L'amour fait tout au plus aujourd'hui bien monter à cheval, ou bien choisir son tailleur.
Je n'ai pas le temps de garder les avenues contre la critique, si j'étais maître d'établir des usages, je donnerais aux jeunes filles, autant que possible, exactement la même éducation qu'aux jeunes garçons. Comme je n'ai pas l'intention de faire un livre à propos de botte, on n'exigera pas que je dise en quoi l'éducation actuelle des hommes est absurde. (On ne leur enseigne pas les deux premières sciences, la logique et la morale.) La prenant telle qu'elle est, cette éducation, je dis qu'il vaut mieux la donner aux jeunes filles que de leur montrer uniquement à faire de la musique, des aquarelles et de la broderie.
Donc, apprendre aux jeunes filles à lire, à écrire et l'arithmétique par l'enseignement mutuel dans les écoles-centrales-couvents, où la présence de tout homme, les professeurs exceptés, serait sévèrement punie. Le grand avantage de réunir les enfants, c'est que, quelque bornés que soient les professeurs, les enfants apprennent malgré eux de leurs petits camarades l'art de vivre dans le monde et de ménager les intérêts. Un professeur sensé devrait expliquer aux enfants leurs petites querelles et leurs amitiés, et commencer ainsi son cours de morale plutôt que par l'histoire du Veau d'or[201].
Sans doute, d'ici à quelques années l'enseignement mutuel sera appliqué à tout ce qui s'apprend; mais, prenant les choses dans leur état actuel, je voudrais que les jeunes filles étudiassent le latin comme les petits garçons; le latin est bon parce qu'il apprend à s'ennuyer; avec le latin, l'histoire, les mathématiques, la connaissance des plantes utiles comme nourriture ou comme remède, ensuite la logique et les sciences morales, etc. La danse, la musique et le dessin doivent se commencer à cinq ans.
A seize ans, une jeune fille doit songer à se trouver un mari et recevoir de sa mère des idées justes sur l'amour, le mariage et le peu de probité des hommes[202].
CHAPITRE LVI bis Du mariage.
La fidélité des femmes dans le mariage, lorsqu'il n'y a pas d'amour, est probablement une chose contre nature[203].
On a essayé d'obtenir cette chose contre nature par la peur de l'enfer et les sentiments religieux; l'exemple de l'Espagne et de l'Italie montre jusqu'à quel point on a réussi.
On a voulu l'obtenir en France par l'opinion, c'était la seule digue capable de résister; mais on l'a mal construite. Il est absurde de dire à une jeune fille: «Vous serez fidèle à l'époux de votre choix»; et ensuite de la marier par force à un vieillard ennuyeux[204].
Mais les jeunes filles se marient avec plaisir.—C'est que, dans le système contraint de l'éducation actuelle, l'esclavage qu'elles subissent dans la maison de leur mère est d'un intolérable ennui; d'ailleurs elles manquent de lumières; enfin c'est le vœu de la nature. Il n'y a qu'un moyen d'obtenir plus de fidélité des femmes dans le mariage: c'est de donner la liberté aux jeunes filles et le divorce aux gens mariés.
Une femme perd toujours dans un premier mariage les plus beaux jours de la jeunesse, et par le divorce elle donne aux sots quelque chose à dire contre elle.
Les jeunes femmes qui ont beaucoup d'amants n'ont que faire du divorce. Les femmes d'un certain âge qui ont eu beaucoup d'amants croient réparer leur réputation, et en France y réussissent toujours, en se montrant extrêmement sévères envers des erreurs qui les ont quittées. Ce sera quelque pauvre jeune femme vertueuse et éperdument amoureuse qui demandera le divorce et qui se fera honnir par des femmes qui ont eu cinquante hommes.
CHAPITRE LVII De ce qu'on appelle vertu.
Moi, j'honore du nom de vertu l'habitude de faire des actions pénibles et utiles aux autres.
Saint Siméon Stylite, qui se tient vingt-deux ans sur le haut d'une colonne et qui se donne les étrivières, n'est guère vertueux à mes yeux, j'en conviens, et c'est ce qui donne un ton trop leste à cet essai.
Je n'estime guère non plus un chartreux qui ne mange que du poisson et qui ne se permet de parler que le jeudi. J'avoue que j'aime mieux le général Carnot, qui, dans un âge avancé, supporte les rigueurs de l'exil dans une petite ville du Nord plutôt que de faire une bassesse.
J'ai quelque espoir que cette déclaration extrêmement vulgaire portera à sauter le reste du chapitre.
Ce matin, jour de fête, à Pesaro (7 mai 1819), étant obligé d'aller à la messe, je me suis fait donner un missel et je suis tombé sur ces paroles:
Joanna, Alphonsi quinti Lusitaniæ regis filia, tanta divini amoris flamma præventa fuit, ut ab ipsa pueritia rerum caducarum pertæsa, solo cœlestis patriæ desiderio flagraret.
La vertu si touchante prêchée par les phrases si belles du Génie du christianisme se réduit donc à ne pas manger de truffes de peur des crampes d'estomac. C'est un calcul fort raisonnable si l'on croit à l'enfer, mais calcul de l'intérêt le plus personnel et le plus prosaïque. La vertu philosophique qui explique si bien le retour de Régulus à Carthage, et qui a amené des traits semblables dans notre révolution[205], prouve au contraire générosité dans l'âme.
C'est uniquement pour ne pas être brûlée en l'autre monde, dans une grande chaudière d'huile bouillante, que Mme de Tourvel résiste à Valmont. Je ne conçois pas comment l'idée d'être le rival d'une chaudière d'huile bouillante n'éloigne pas Valmont par le mépris.
Combien Julie d'Étanges, respectant ses serments et le bonheur de M. de Wolmar, n'est-elle pas plus touchante?
Ce que je dis de Mme de Tourvel, je le trouve applicable à la haute vertu de Mistress Hutchinson. Quelle âme le puritanisme enleva à l'amour!
Un des travers les plus plaisants dans le monde, c'est que les hommes croient toujours savoir ce qu'il leur est évidemment nécessaire de savoir. Voyez-les parler de politique, cette science si compliquée; voyez-les parler de mariage et de mœurs.
CHAPITRE LVIII Situation de l'Europe à l'égard du mariage.
Jusqu'ici nous n'avons traité la question du mariage que par le raisonnement[206]; la voici traitée par les faits.
Quel est le pays du monde où il y a le plus de mariages heureux? incontestablement c'est l'Allemagne protestante.
J'extrais le morceau suivant du journal du capitaine Salviati, sans y changer un seul mot:
«Halberstadt, 25 juin 1807… M. de Bulow cependant est bonnement et ouvertement amoureux de Mlle de Feltheim; il la suit partout et toujours, lui parle sans cesse, et très souvent la retient à dix pas de nous. Cette préférence ouverte choque la société, la rompt, et aux rives de la Seine passerait pour le comble de l'indécence. Les Allemands songent bien moins que nous à ce qui rompt la société, et l'indécence n'est presque qu'un mal de convention. Il y a cinq ans que M. de Bulow fait ainsi la cour à Mina, qu'il n'a pas pu épouser à cause de la guerre. Toutes les demoiselles de la société ont leur amant connu de tout le monde; mais aussi, parmi les Allemands de la connaissance de mon ami M. de Mermann, il n'en est pas un seul qui ne se soit marié par amour, savoir:
«Mermann, son frère George, M. de Voigt, M. de Lazing, etc. Il vient de m'en nommer une douzaine.
«La manière ouverte et passionnée dont tous ces amants font la cour à leurs maîtresses serait le comble de l'indécence, du ridicule et de la malhonnêteté en France.
«Mermann me disait ce soir, en revenant du Chasseur vert, que, de toutes les femmes de sa famille très nombreuse, il ne croyait pas qu'il y en eût une seule qui eût trompé son mari. Mettons qu'il se trompe de moitié, c'est encore un pays singulier.
«Sa proposition scabreuse à sa belle-sœur, Mme de Munichow, dont la famille va s'éteindre faute d'héritiers mâles et les biens très considérables retourner au prince, reçue avec froideur, mais «ne m'en reparlez jamais.»
«Il en dit quelque chose en termes très couverts à la céleste Philippine (qui vient d'obtenir le divorce contre son mari, qui voulait simplement la vendre au souverain); indignation non jouée, diminuée dans les termes au lieu d'être exagérée: «Vous n'avez donc plus d'estime du tout pour notre sexe? Je crois pour votre honneur que vous plaisantez.»
«Dans un voyage au Brocken avec cette vraiment belle femme, elle s'appuyait sur son épaule en dormant, ou feignant de dormir; un cahot la jette un peu sur lui, il lui serre la taille, elle se jette de l'autre côté de la voiture; il ne pense pas qu'elle soit inséductible, mais il croit qu'elle se tuerait le lendemain de sa faute. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'a aimée passionnément, qu'il en a été aimé de même, qu'ils se voyaient sans cesse et qu'elle est sans reproche; mais le soleil est bien pâle à Halberstadt, le gouvernement bien minutieux, et ces deux personnages bien froids. Dans leurs tête-à-tête les plus passionnés, Kant et Klopstock étaient toujours de la partie.
«Mermann me contait qu'un homme marié convaincu d'adultère peut être condamné par les tribunaux de Brunswick à dix ans de prison; la loi est tombée en désuétude, mais fait du moins que l'on ne plaisante point sur ces sortes d'affaires; la qualité d'homme à aventures galantes est bien loin d'être, comme en France, un avantage que l'on ne peut presque dénier en face à un mari sans l'insulter.
«Quelqu'un qui dirait à mon colonel ou à Ch… qu'ils n'ont plus de femmes depuis leur mariage en serait fort mal reçu.
«Il y a quelques années qu'une femme de ce pays, dans un retour de religion, dit à son mari, homme de la cour de Brunswick, qu'elle l'avait trompé six ans de suite. Ce mari, aussi sot que sa femme, alla conter le propos au duc; le galant fut obligé de donner sa démission de tous ses emplois et de quitter le pays dans les vingt-quatre heures, sur la menace du duc de faire agir les lois.»
«Halberstadt, 7 juillet 1807.
«Ici les maris ne sont pas trompés, il est vrai, mais quelles femmes, grands dieux! des statues, des masses à peine organisées. Avant le mariage elles sont fort agréables, lestes comme des gazelles, et un œil vif et tendre qui comprend toujours les allusions de l'amour. C'est qu'elles sont à la chasse d'un mari. A peine ce mari trouvé, elles ne sont plus exactement que des faiseuses d'enfant, en perpétuelle adoration devant le faiseur. Il faut que dans une famille de quatre ou cinq enfants il y en ait toujours un de malade, puisque la moitié des enfants meurt avant sept ans, et dans ce pays, dès qu'un des bambins est malade, la mère ne sort plus. Je les vois trouver un plaisir indicible à être caressées par leurs enfants. Peu à peu elles perdent toutes leurs idées. C'est comme à Philadelphie. Des jeunes filles de la gaieté la plus folle et la plus innocente y deviennent, en moins d'un an, les plus ennuyeuses des femmes. Pour en finir sur les mariages de l'Allemagne protestante, la dot de la femme est à peu près nulle à cause des fiefs. Mlle de Diesdorff, fille d'un homme qui a quarante mille livres de rente, aura peut-être deux mille écus de dot (sept mille cinq cents francs).
«M. de Mermann a eu quatre mille écus de sa femme.
«Le supplément de dot est payable en vanité à la cour. «On trouverait dans la bourgeoisie, me disait Mermann, des partis de cent ou cent cinquante mille écus (six cent mille francs au lieu de quinze). Mais on ne peut plus être présenté à la cour; on est séquestré de toute société où se trouve un prince ou une princesse: c'est affreux.» Ce sont ses termes, et c'était le cri du cœur.
«Une femme allemande qui aurait l'âme de Phi***, avec son esprit, sa figure noble et sensible, le feu qu'elle devait avoir à dix-huit ans (elle en a vingt-sept), étant honnête et pleine de naturel par les mœurs du pays, n'ayant, par la même cause, que la petite dose utile de religion, rendrait sans doute son mari fort heureux. Mais comment se flatter d'être constant auprès de mères de famille si insipides?»
«—Mais il était marié,» m'a-t-elle répondu ce matin comme je blâmais les quatre ans de silence de l'amant de Corinne, lord Oswald. Elle a veillé jusqu'à trois heures pour lire Corinne; ce roman lui a donné une profonde émotion, et elle me répond avec sa touchante candeur: «Mais il était marié.»
«Phi*** a tant de naturel et une sensibilité si naïve, que, même en ce pays du naturel, elle semble prude aux petits esprits montés sur de petites âmes. Leurs plaisanteries lui font mal au cœur, et elle ne le cache guère.
«Quand elle est en bonne compagnie, elle rit comme une folle des plaisanteries les plus gaies. C'est elle qui m'a conté l'histoire de cette jeune princesse de seize ans, depuis si célèbre, qui entreprenait souvent de faire monter dans son appartement l'officier de garde à sa porte.»
LA SUISSE.
Je connais peu de familles plus heureuses que celles de l'Oberland, partie de la Suisse située près de Berne, et il est de notoriété publique (1816) que les jeunes filles y passent avec leurs amants les nuits du samedi au dimanche.
Les sots qui connaissent le monde pour avoir fait le voyage de Paris à Saint-Cloud vont se récrier; heureusement je trouve dans un écrivain suisse la confirmation de ce que j'ai vu moi-même[207] pendant quatre mois.
«Un bon paysan se plaignait de quelques dégâts faits dans son verger; je lui demandai pourquoi il n'avait pas de chien: «Mes filles ne se marieraient jamais.» Je ne comprenais pas sa réponse; il me conte qu'il avait eu un chien si méchant, qu'il n'y avait plus de garçons qui osassent escalader ses fenêtres.
«Un autre paysan, maire de son village, pour me faire l'éloge de sa femme, me disait que, du temps qu'elle était fille, il n'y en avait point qui eût plus de kilter ou veilleurs (qui eût plus de jeunes gens qui allassent passer la nuit avec elle).
«Un colonel généralement estimé fut obligé, dans une course de montagnes, de passer la nuit au fond d'une des vallées les plus solitaires et les plus pittoresques du pays. Il logea chez le premier magistrat de la vallée, homme riche et accrédité. L'étranger remarqua en entrant une jeune fille de seize ans, modèle de grâce, de fraîcheur et de simplicité: c'était la fille du maître de la maison. Il y avait ce soir-là bal champêtre: l'étranger fit la cour à la jeune fille, qui était réellement d'une beauté frappante. Enfin, se faisant courage, il osa lui demander s'il ne pourrait pas veiller avec elle. «Non, répondit la jeune fille, je couche avec ma cousine; mais je viendrai moi-même chez vous.» Qu'on juge du trouble que causa cette réponse. On soupe, l'étranger se lève, la jeune fille prend le flambeau et le suit dans sa chambre; il croit toucher au bonheur. «Non, lui dit-elle avec candeur; il faut d'abord que je demande permission à maman.» La foudre l'eût moins atterré. Elle sort; il reprend courage et se glisse autour du salon de bois de ces bonnes gens; il entend la fille, qui, d'un ton caressant, priait sa mère de lui accorder la permission qu'elle désirait; elle l'obtient enfin. «N'est-ce pas, vieux, dit la mère à son mari, qui était déjà au lit, tu consens que Trineli passe la nuit avec M. le colonel?—De bon cœur, répond le père; je crois qu'à un tel homme je prêterais encore ma femme.—Eh bien! va, dit la mère à Trineli; mais sois brave fille, et n'ôte pas ta jupe…» Au point du jour, Trineli, respectée par l'étranger, se leva vierge; elle arrangea les coussins du lit, prépara du café et de la crème pour son veilleur, et, après que, assise sur le lit, elle eut déjeuné avec lui, elle coupe un petit morceau de son broustpletz (pièce de velours qui couvre le sein). «Tiens, lui dit-elle, conserve ce souvenir d'une nuit heureuse; je ne l'oublierai jamais. Pourquoi es-tu colonel?» Et, lui ayant donné un dernier baiser, elle s'enfuit: il ne put plus la revoir[208].» Voilà l'excès exposé à nos mœurs françaises et que je suis loin d'approuver.
Je voudrais, si j'étais législateur, qu'on prît en France, comme en Allemagne, l'usage des soirées dansantes. Trois fois par semaine, les jeunes filles iraient avec leurs mères à un bal commencé à sept heures, finissant à minuit, et exigeant pour tous frais un violon et des verres d'eau. Dans une pièce voisine, les mères, peut-être un peu jalouses de l'heureuse éducation de leurs filles, joueraient au boston; dans une troisième, les pères trouveraient les journaux et parleraient politique. Entre minuit et une heure, toutes les familles se réuniraient et regagneraient le toit paternel. Les jeunes filles apprendraient à connaître les jeunes hommes; la fatuité et l'indiscrétion qui la suit leur deviendraient bien vite odieuses; enfin, elles se choisiraient un mari. Quelques jeunes filles auraient des amours malheureuses, mais le nombre des maris trompés et des mauvais ménages diminuerait dans une immense proportion. Alors il serait moins absurde de chercher à punir l'infidélité par la honte, la loi dirait aux jeunes femmes: «Vous avez choisi votre mari; soyez-lui fidèle.» Alors j'admettrais la poursuite et la punition par les tribunaux de ce que les Anglais appellent criminal conversation. Les tribunaux pourraient imposer, au profit des prisons et des hôpitaux, une amende égale aux deux tiers de la fortune du séducteur et une prison de quelques années.
Une femme pourrait être poursuivie pour adultère devant un jury. Le jury devrait d'abord déclarer que la conduite du mari a été irréprochable.
La femme convaincue pourrait être condamnée à la prison pour la vie. Si le mari avait été absent plus de deux ans, la femme ne pourrait être condamnée qu'à une prison de quelques années. Les mœurs publiques se modèleraient bientôt sur ces lois et les perfectionneraient[209].
Alors les nobles et les prêtres, tout en regrettant amèrement les siècles décents de Mme de Montespan ou de Mme du Barry, seraient forcés de permettre le divorce[210].
Il y aurait dans un village, en vue de Paris, un élysée pour les femmes malheureuses, une maison de refuge où, sous peine des galères, il n'entrerait d'autre homme que le médecin et l'aumônier. Une femme qui voudrait obtenir le divorce serait tenue, avant tout, d'aller se constituer prisonnière dans cet élysée; elle y passerait deux années sans sortir une seule fois. Elle pourrait écrire, sans jamais recevoir de réponse.
Un conseil composé de pairs de France et de quelques magistrats estimés dirigerait, au nom de la femme, les poursuites pour le divorce, et réglerait la pension à payer par le mari à l'établissement. La femme qui succomberait dans sa demande devant les tribunaux serait admise à passer le reste de sa vie à l'élysée. Le gouvernement compléterait à l'administration de l'élysée deux mille francs par femme réfugiée. Pour être reçue à l'élysée, il faudrait avoir eu une dot de plus de vingt mille francs. La sévérité du régime moral serait extrême.
Après deux ans d'une totale séparation du monde, une femme divorcée pourrait se remarier.
Une fois arrivées à ce point, les chambres pourraient examiner si, pour établir l'émulation du mérite entre les jeunes filles, il ne conviendrait pas d'attribuer aux garçons une part double de celles des sœurs dans le partage de l'héritage paternel. Les filles qui ne trouveraient pas à se marier auraient une part égale à celles des mâles. On peut remarquer en passant que ce système détruirait peu à peu l'habitude des mariages de convenance trop inconvenants. La possibilité du divorce rendrait inutiles les excès de bassesse.
Il faudrait établir sur divers points de la France, et dans des villages pauvres, trente abbayes pour les vieilles filles. Le gouvernement chercherait à entourer ces établissements de considération, pour consoler un peu la tristesse des pauvres filles qui y achèveraient leur vie. Il faudrait leur donner tous les hochets de la dignité.
Mais laissons ces chimères.
CHAPITRE LIX Werther et don Juan.
Parmi les jeunes gens, lorsque l'on s'est bien moqué d'un pauvre amoureux et qu'il a quitté le salon, ordinairement la conversation finit par agiter la question de savoir s'il vaut mieux prendre les femmes comme le don Juan de Mozart, ou comme Werther. Le contraste serait plus exact si j'eusse cité Saint-Preux, mais c'est un si plat personnage, que je ferais tort aux âmes tendres en le leur donnant pour représentant.
Le caractère de don Juan requiert un plus grand nombre de ces vertus utiles et estimées dans le monde: l'admirable intrépidité, l'esprit de ressource, la vivacité, le sang-froid, l'esprit amusant, etc.
Les don Juan ont de grands moments de sécheresse et une vieillesse fort triste; mais la plupart des hommes n'arrivent pas à la vieillesse.
Les amoureux jouent un pauvre rôle le soir dans le salon, car l'on n'a de talent et de force auprès des femmes qu'autant qu'on met à les avoir exactement le même intérêt qu'à une partie de billard. Comme la société connaît aux amoureux un grand intérêt dans la vie, quelque esprit qu'ils aient, ils prêtent le flanc à la plaisanterie; mais le matin en s'éveillant, au lieu d'avoir de l'humeur jusqu'à ce que quelque chose de piquant et de malin les soit venu ranimer, ils songent à ce qu'ils aiment et font des châteaux en Espagne habités par le bonheur.
L'amour à la Werther ouvre l'âme à tous les arts, à toutes les impressions douces et romantiques, au clair de lune, à la beauté des bois, à celle de la peinture, en un mot au sentiment et à la jouissance du beau, sous quelque forme qu'il se présente, fût-ce sous un habit de bure. Il fait trouver le bonheur même sous les richesses[211]. Ces âmes-là, au lieu d'être sujettes à se blaser comme Mielhan, Bezenval, etc., deviennent folles par excès de sensibilité comme Rousseau. Les femmes douées d'une certaine élévation d'âme qui, après la première jeunesse, savent voir l'amour où il est, et quel est cet amour, échappent en général aux don Juan qui ont pour eux plutôt le nombre que la qualité des conquêtes. Remarquez, au désavantage de la considération des âmes tendres, que la publicité est nécessaire au triomphe des don Juan, comme le secret à ceux des Werther. La plupart des gens qui s'occupent de femmes par état sont nés au sein d'une grande aisance, c'est-à-dire sont, par le fait de leur éducation et par l'imitation de ce qui les entourait dans leur jeunesse, égoïstes et secs[212].
Les vrais don Juan finissent même par regarder les femmes comme le parti ennemi, et par se réjouir de leurs malheurs de tous genres.
Au contraire, l'aimable duc delle Pignatelle nous montrait à Munich la vraie manière d'être heureux par la volupté, même sans l'amour-passion. «Je vois qu'une femme me plaît, me disait-il un soir, quand je me trouve tout interdit auprès d'elle et que je ne sais que lui dire.» Bien loin de mettre son amour-propre à rougir et à se venger de ce moment d'embarras, il le cultivait précieusement comme la source du bonheur. Chez cet aimable jeune homme, l'amour goût était tout à fait exempt de la vanité qui corrode; c'était une nuance affaiblie, mais pure et sans mélange, de l'amour véritable; et il respectait toutes les femmes comme des êtres charmants envers qui nous sommes bien injustes (20 février 1820).
Comme on ne se choisit pas un tempérament, c'est-à-dire une âme, l'on ne se donne pas un rôle supérieur. J.-J. Rousseau et le duc de Richelieu auraient eu beau faire, malgré tout leur esprit, ils n'auraient pu changer de carrière auprès des femmes. Je croirais volontiers que le duc n'a jamais eu de moments comme ceux que Rousseau trouva dans le parc de la Chevrette, auprès de Mme d'Houdetot; à Venise, en écoutant la musique des Scuole; et à Turin aux pieds de Mme Bazile. Mais aussi il n'eut jamais à rougir du ridicule dont Rousseau se couvre auprès de Mme de Larnage et dont le remords le poursuit le reste de sa vie.
Le rôle des Saint Preux est plus doux et remplit tous les moments de l'existence; mais il faut convenir que celui de don Juan est bien plus brillant. Si Saint-Preux change de goût au milieu de sa vie, solitaire et retiré, avec des habitudes pensives, il se trouve sur la scène du monde à la dernière place, tandis que don Juan se voit une réputation superbe parmi les hommes, et pourra peut-être encore plaire à une femme tendre en lui faisant le sacrifice sincère de ses goûts libertins.
Par toutes les raisons présentées jusqu'ici, il me semble que la question se balance. Ce qui me fait croire les Werther plus heureux, c'est que don Juan réduit l'amour à n'être qu'une affaire ordinaire. Au lieu d'avoir, comme Werther, des réalités qui se modèlent sur ses désirs, il a des désirs imparfaitement satisfaits par la froide réalité, comme dans l'ambition, l'avarice et les autres passions. Au lieu de se perdre dans les rêveries enchanteresses de la cristallisation, il pense comme un général au succès de ses manœuvres[213], et, en un mot, tue l'amour, au lieu d'en jouir plus qu'un autre, comme croit le vulgaire.
Ce qui précède me semble sans réplique. Une autre raison qui l'est pour le moins autant à mes yeux, mais que, grâce à la méchanceté de la providence, il faut pardonner aux hommes de ne pas reconnaître, c'est que l'habitude de la justice me paraît, sauf les accidents, la route la plus assurée pour arriver au bonheur, et les Werther ne sont pas scélérats[214].
Pour être heureux dans le crime, il faudrait exactement n'avoir pas de remords. Je ne sais si un tel être peut exister[215]; je ne l'ai jamais rencontré, et je parierais que l'aventure de Mme Michelin troublait les nuits du duc de Richelieu.
Il faudrait, ce qui est impossible, n'avoir exactement pas de sympathie, ou pouvoir mettre à mort le genre humain[216].
Les gens qui ne connaissent l'amour que par les romans éprouveront une répugnance naturelle en lisant ces phrases en faveur de la vertu en amour. C'est que, par les lois du roman, la peinture de l'amour vertueux est essentiellement ennuyeuse et peu intéressante. Le sentiment de la vertu paraît ainsi de loin neutraliser celui de l'amour, et les paroles amour vertueux semblent synonymes d'amour faible. Mais tout cela est une infirmité de l'art de peindre, qui ne fait rien à la passion telle qu'elle existe dans la nature[217].
Je demande la permission de faire le portrait du plus intime de mes amis.
Don Juan abjure tous les devoirs qui le lient au reste des hommes. Dans le grand marché de la vie, c'est un marchand de mauvaise foi qui prend toujours et ne paye jamais. L'idée de l'égalité lui inspire la rage que l'eau donne à l'hydrophobe; c'est pour cela que l'orgueil de la naissance va si bien au caractère de don Juan. Avec l'idée de l'égalité des droits disparaît celle de la justice, ou plutôt si don Juan est sorti d'un sang illustre, ces idées communes ne l'ont jamais approché; et je croirais assez qu'un homme qui porte un nom historique est plus disposé qu'un autre à mettre le feu à une ville pour se faire cuire un œuf[218]. Il faut l'excuser; il est tellement possédé de l'amour de soi-même, qu'il arrive au point de perdre l'idée du mal qu'il cause, et de ne voir plus que lui dans l'univers qui puisse jouir ou souffrir. Dans le feu de la jeunesse, quand toutes les passions font sentir la vie dans notre propre cœur et éloignent la méfiance de celui des autres, don Juan, plein de sensations et de bonheur apparent, s'applaudit de ne songer qu'à soi, tandis qu'il voit les autres hommes sacrifier au devoir; il croit avoir trouvé le grand art de vivre. Mais, au milieu de son triomphe, à peine à trente ans, il s'aperçoit avec étonnement que la vie lui manque, il éprouve un dégoût croissant pour ce qui faisait tous ses plaisirs. Don Juan me disait à Thorn, dans un accès d'humeur noire: «Il n'y a pas vingt variétés de femmes, et une fois qu'on en a eu deux ou trois de chaque variété, la satiété commence.» Je répondais: «Il n'y a que l'imagination qui échappe pour toujours à la satiété. Chaque femme inspire un intérêt différent, et bien plus, la même femme, si le hasard vous la présente deux ou trois ans plus tôt ou plus tard dans le cours de la vie, et si le hasard veut que vous aimiez, est aimée d'une manière différente. Mais une femme tendre, même en vous aimant, ne produirait sur vous, par ses prétentions à l'égalité, que l'irritation de l'orgueil. Votre manière d'avoir les femmes tue toutes les autres jouissances de la vie; celle de Werther les centuple.»
Ce triste drame arrive au dénouement. On voit le don Juan vieillissant s'en prendre aux choses de sa propre satiété, et jamais à soi. On le voit, tourmenté du poison qui le dévore, s'agiter en tous sens et changer continuellement d'objet. Mais, quel que soit le brillant des apparences, tout se termine pour lui à changer de peine; il se donne de l'ennui paisible ou de l'ennui agité: voilà le seul choix qui lui reste.
Enfin il découvre et s'avoue à soi-même cette fatale vérité; dès lors il est réduit pour toute jouissance à faire sentir son pouvoir, et à faire ouvertement le mal pour le mal. C'est aussi le dernier degré du malheur habituel; aucun poète n'a osé en présenter l'image fidèle, ce tableau ressemblant ferait horreur.
Mais on peut espérer qu'un homme supérieur détournera ses pas de cette route fatale, car il y a une contradiction au fond du caractère de don Juan. Je lui ai supposé beaucoup d'esprit, et beaucoup d'esprit conduit à la découverte de la vertu par le chemin du temple de la gloire[219].
La Rochefoucauld, qui s'entendait pourtant en amour-propre, et qui dans la vie réelle n'était rien moins qu'un nigaud d'homme de lettres[220], dit (267): «Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux par la passion que l'on a que par celle que l'on inspire.»
Le bonheur de don Juan n'est que de la vanité basée, il est vrai, sur des circonstances amenées par beaucoup d'esprit et d'activité; mais il doit sentir que le moindre général qui gagne une bataille, que le moindre préfet qui contient un département, a une jouissance plus remarquable que la sienne; tandis que le bonheur du duc de Nemours quand Mme de Clèves lui dit qu'elle l'aime est, je crois, au-dessus du bonheur de Napoléon à Marengo.
L'amour à la don Juan est un sentiment dans le genre du goût pour la chasse. C'est un besoin d'activité qui doit être réveillé par des objets divers et mettant sans cesse en doute votre talent.
L'amour à la Werther est comme le sentiment d'un écolier qui fait une tragédie et mille fois mieux; c'est un but nouveau dans la vie, auquel tout se rapporte, et qui change la face de tout. L'amour-passion jette aux yeux d'un homme toute la nature avec ses aspects sublimes, comme une nouveauté inventée d'hier. Il s'étonne de n'avoir jamais vu le spectacle singulier qui se découvre à son âme. Tout est neuf, tout est vivant, tout respire l'intérêt le plus passionné[221]. Un amant voit la femme qu'il aime dans la ligne d'horizon de tous les paysages qu'il rencontre, et faisant cent lieues pour aller l'entrevoir un instant, chaque arbre, chaque rocher lui parle d'elle d'une manière différente et lui en apprend quelque chose de nouveau. Au lieu du fracas de ce spectacle magique, don Juan a besoin que les objets extérieurs, qui n'ont de prix pour lui que par leur degré d'utilité, lui soient rendus piquants par quelque intrigue nouvelle.
L'amour à la Werther a de singuliers plaisirs; après un an ou deux, quand l'amant n'a plus, pour ainsi dire, qu'une âme avec ce qu'il aime, et cela, chose étrange, même indépendamment des succès en amour, même avec les rigueurs de sa maîtresse, quoi qu'il fasse ou qu'il voie, il se demande: «Que dirait-elle si elle était avec moi? que lui dirais-je de cette vue de Casa-Lecchio?» Il lui parle, il écoute ses réponses, il rit des plaisanteries qu'elle lui fait. A cent lieues d'elle et sous le poids de sa colère, il se surprend à se faire cette réflexion: «Léonore était fort gaie ce soir.» Il se réveille: «Mais, mon Dieu! se dit-il en soupirant, il y a des fous à Bedlam qui le sont moins que moi!»
«—Mais vous m'impatientez, me dit un de mes amis auquel je lis cette remarque: vous opposez sans cesse l'homme passionné au don Juan, ce n'est pas là la question. Vous auriez raison si l'on pouvait à volonté se donner une passion. Mais dans l'indifférence, que faire?»—L'amour-goût, sans horreurs. Les horreurs viennent toujours d'une petite âme qui a besoin de se rassurer sur son propre mérite.
Continuons. Les don Juan doivent avoir bien de la peine à convenir de la vérité de cet état de l'âme dont je parlais tout à l'heure. Outre qu'ils ne peuvent le voir ni le sentir, il choque trop leur vanité. L'erreur de leur vie est de croire conquérir en quinze jours ce qu'un amant transi obtient à peine en six mois. Ils se fondent sur des expériences faites aux dépens de ces pauvres diables qui n'ont ni l'âme qu'il faut pour plaire, en révélant ses mouvements naïfs à une femme tendre, ni l'esprit nécessaire pour le rôle de don Juan. Ils ne veulent pas voir que ce qu'ils obtiennent, fût-il même accordé par la même femme, n'est pas la même chose.
L'homme prudent sans cesse se méfie. C'est pour cela que des amants trompeurs Le nombre est grand. Les dames que l'on prie Font soupirer longtemps des serviteurs Qui n'ont jamais été faux de leur vie. Mais du trésor qu'elles donnent enfin Le prix n'est su que du cœur qui le goûte; Plus on l'achète et plus il est divin: Le lot d'amour ne vaut pas ce qu'il coûte.
Nivernais, le Troubadour Guillaume de la Tour, III, 342.
L'amour-passion à l'égard des don Juan peut se comparer à une route singulière, escarpée, incommode, qui commence à la vérité parmi des bosquets charmants, mais bientôt se perd entre des rochers taillés à pic, dont l'aspect n'a rien de flatteur pour les yeux vulgaires. Peu à peu la route s'enfonce dans les hautes montagnes au milieu d'une forêt sombre dont les arbres immenses, en interceptant le jour par leurs têtes touffues et élevées jusqu'au ciel, jettent une sorte d'horreur dans les âmes non trempées par le danger.
Après avoir erré péniblement comme dans un labyrinthe infini dont les détours multipliés impatientent l'amour-propre, tout à coup l'on fait un détour, et l'on se trouve dans un monde nouveau, dans la délicieuse vallée de Cachemire de Lalla-Rook.
Comment les don Juan, qui ne s'engagent jamais dans cette route ou qui n'y font tout au plus que quelques pas, pourraient-ils juger des aspects qu'elle présente au bout du voyage?
«Vous voyez que l'inconstance est bonne:
«Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde.»
—Bien, vous vous moquez des serments et de la justice. Que cherche-t-on par l'inconstance? le plaisir apparemment.
Mais le plaisir que l'on rencontre auprès d'une jolie femme désirée quinze jours et gardée trois mois, est différent du plaisir que l'on trouve avec une maîtresse désirée trois ans et gardée dix.
Si je ne mets pas toujours, c'est qu'on dit que la vieillesse, changeant nos organes, nous rend incapables d'aimer; pour moi, je n'en crois rien. Votre maîtresse, devenue votre amie intime, vous donne d'autres plaisirs, les plaisirs de la vieillesse. C'est une fleur qui, après avoir été rose le matin, dans la saison des fleurs, se change en un fruit délicieux le soir, quand les roses ne sont plus de saison[222].
Une maîtresse désirée trois ans est réellement maîtresse dans toute la force du terme; on ne l'aborde qu'en tremblant, et, dirais-je aux don Juan, l'homme qui tremble ne s'ennuie pas. Les plaisirs de l'amour sont toujours en proportion de la crainte.
Le malheur de l'inconstance, c'est l'ennui; le malheur de l'amour-passion, c'est le désespoir et la mort. On remarque les désespoirs d'amour; ils font anecdote; personne ne fait attention aux vieux libertins blasés qui crèvent d'ennui et dont Paris est pavé.
«L'amour brûle la cervelle à plus de gens que l'ennui.»—Je le crois bien, l'ennui ôte tout, jusqu'au courage de se tuer.
Il y a tel caractère fait pour ne trouver le plaisir que dans la variété. Mais un homme qui porte aux nues le vin de Champagne aux dépens du bordeaux ne fait que dire avec plus ou moins d'éloquence: «J'aime mieux le Champagne.»
Chacun de ces vins a ses partisans, et tous ont raison, s'ils se connaissent bien eux-mêmes, et s'ils courent après le genre de bonheur qui est le mieux adapté à leurs organes[223] et à leurs habitudes. Ce qui gâte le parti de l'inconstance, c'est que tous les sots se rangent de ce côté par manque de courage.
Mais enfin chaque homme, s'il veut se donner la peine de s'étudier soi-même, a son beau idéal, et il me semble qu'il y a toujours un peu de ridicule à vouloir convertir son voisin.
CHAPITRE LX Des fiasco (inédit).
«Tout l'empire amoureux est rempli d'histoires tragiques,» dit Mme de Sévigné, racontant le malheur de son fils auprès de la célèbre Champmeslé.
Montaigne se tire fort bien d'un sujet si scabreux.
«Je suis encore en ce doute que ces plaisantes liaisons d'aiguillettes, de quoy nostre monde se void si entraué, qu'il ne se parle d'autre chose, ce sont volontiers des impressions de l'appréhension et de la crainte; car ie sçay par expérience que tel de qui ie puis respondre comme de moy-mesme, en qui il ne pouuoit cheoir soupçon aucun de foiblesse, et aussi peu d'enchantement, ayant ouy faire le conte à vn sien compagnon d'vne défaillance extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le poinct qu'il en avoit le moins de besoin, se trouuant en pareille occasion, l'horreur de ce conte luy vint à coup si rudement frapper l'imagination, qu'il encourut vne fortune pareille. Et de là en hors fut subiect à y recheoir, ce vilain souuenir de son inconuénient le gourmandant et le tyrannisant. Il trouua quelque remède à cette resuerie par vne autre resuerie. C'est que, aduouant luy mesme, et preschant, auant la main, cette sienne subiection, la contention de son asme se soulageoit sur ce que, apportant ce mal comme attendu, son obligation s'en amoindrissoit et lui en poisoit moins…
«Qui en a esté vne fois capable n'en est plus incapable, sinon par iuste foiblesse. Ce malheur n'est à craindre qu'aux entreprises où notre asme se trouue outre mesure tendue de desir et de respect… J'en sçay à qui il a seruy d'y apporter le corps mesme, demy rassasié d'ailleurs… L'asme de l'assaillant, troublée de plusieurs diuerses allarmes, se perd aisément… La bru de Pythagoras disait que la femme qui se couche auec vn homme doit auec sa cotte laisser quant et quant la honte, et la reprendre auec sa cotte.»
Cette femme avait raison pour la galanterie et tort pour l'amour.
Le premier triomphe, mettant à part toute vanité, n'est directement agréable pour aucun homme:
1o A moins qu'il n'ait pas eu le temps de désirer cette femme et de la livrer à son imagination, c'est-à-dire à moins qu'il ne l'ait dans les premiers moments qu'il la désire. C'est le cas du plus grand plaisir physique possible; car toute l'âme s'applique encore à voir les beautés sans songer aux obstacles.
2o Ou à moins qu'il ne soit question d'une femme absolument sans conséquence, une jolie femme de chambre, par exemple, une de ces femmes que l'on ne se souvient de désirer que quand on les voit. S'il entre un grain de passion dans le cœur, il entre un grain de fiasco possible.
3o Ou à moins que l'amant n'ait sa maîtresse d'une manière si imprévue, qu'elle ne lui laisse pas le temps de la moindre réflexion.
4o Ou à moins d'un amour dévoué et excessif de la part de la femme, et non senti au même degré par son amant.
Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il est obligé de se faire pour oser toucher aussi familièrement, et risquer de fâcher un être qui, pour lui, semblable à la Divinité, lui inspire l'extrême amour et le respect extrême.
Cette crainte-là, suite d'une passion fort tendre, et dans l'amour-goût la mauvaise honte qui provient d'un immense désir de plaire et du manque de courage, forment un sentiment extrêmement pénible que l'on sent en soi insurmontable, et dont on rougit. Or, si l'âme est occupée à avoir de la honte et à la surmonter, elle ne peut pas être employée à avoir du plaisir; car, avant de songer au plaisir, qui est un luxe, il faut que la sûreté, qui est le nécessaire, ne courre aucun risque.
Il est des gens qui, comme Rousseau, éprouvent de la mauvaise honte, même chez les filles; ils n'y vont pas, car on ne les a qu'une fois, et cette première fois est désagréable.
Pour voir que, vanité à part, le premier triomphe est très souvent un effort pénible, il faut distinguer entre le plaisir de l'aventure et le bonheur du moment qui la suit; on est toujours content:
1o De se trouver enfin dans cette situation qu'on a tant désirée; d'être en possession d'un bonheur parfait pour l'avenir, et d'avoir passé le temps de ces rigueurs si cruelles qui vous faisaient douter de l'amour de ce que vous aimiez;
2o De s'en être bien tiré, et d'avoir échappé à un danger; cette circonstance fait que ce n'est pas de la joie pure dans l'amour-passion; on ne sait ce qu'on fait, et l'on est sûr de ce qu'on aime; mais dans l'amour-goût, qui ne perd jamais la tête, ce moment est comme le retour d'un voyage; on s'examine, et, si l'amour tient beaucoup de la vanité, on veut masquer l'examen;
3o La partie vulgaire de l'âme jouit d'avoir emporté une victoire.
Pour peu que vous ayez de passion pour une femme, ou que votre imagination ne soit pas épuisée, si elle a la maladresse de vous dire un soir, d'un air tendre et interdit: «Venez demain à midi, je ne recevrai personne.» Par agitation nerveuse, vous ne dormirez pas de la nuit; l'on se figure de mille manières le bonheur qui nous attend; la matinée est un supplice; enfin, l'heure sonne, et il semble que chaque coup de l'horloge vous retentit dans le diaphragme. Vous vous acheminez vers la rue avec une palpitation; vous n'avez pas la force de faire un pas. Vous apercevez derrière sa jalousie la femme que vous aimez; vous montez en vous faisant courage… et vous faites le fiasco d'imagination.
M. Rapture, homme excessivement nerveux, artiste et tête étroite, me contait à Messine que, non seulement toutes les premières fois, mais même à tous les rendez-vous, il a toujours eu du malheur. Cependant je croirais qu'il a été homme tout autant qu'un autre; du moins je lui ai connu deux maîtresses charmantes.
Quant au sanguin parfait (le vrai Français, qui prend tout du beau côté, le colonel Mathis), un rendez-vous pour demain à midi, au lieu de le tourmenter par excès de sentiment, peint tout en couleur de rose jusqu'au moment fortuné. S'il n'eût pas eu de rendez-vous, le sanguin se serait un peu ennuyé.
Voyez l'analyse de l'amour par Helvétius; je parierais qu'il sentait ainsi, et il écrivait pour la majorité des hommes. Ces gens-là ne sont guère susceptibles de l'amour-passion; il troublerait leur belle tranquillité; je crois qu'ils prendraient ses transports pour du malheur; du moins ils seraient humiliés de sa timidité.
Le sanguin ne peut connaître tout au plus qu'une espèce de fiasco moral: c'est lorsqu'il reçoit un rendez-vous de Messaline, et que, au moment d'entrer dans son lit, il vient à penser devant quel terrible juge il va se montrer.
Le timide tempérament mélancolique parvient quelquefois à se rapprocher du sanguin, comme dit Montaigne, par l'ivresse du vin de Champagne, pourvu toutefois qu'il ne se la donne pas exprès. Sa consolation doit être que ces gens si brillants qu'il envie, et dont jamais il ne saurait approcher, n'ont ni ses plaisirs divins ni ses accidents, et que les beaux-arts, qui se nourrissent des timidités de l'amour, sont pour eux lettres closes. L'homme qui ne désire qu'un bonheur commun, comme Duclos, le trouve souvent, n'est jamais malheureux, et, par conséquent, n'est pas sensible aux arts.
Le tempérament athlétique ne trouve ce genre de malheur que par épuisement ou faiblesse corporelle, au contraire des tempéraments nerveux et mélancoliques, qui semblent créés tout exprès.
Souvent, en se fatiguant auprès d'une autre femme, ces pauvres mélancoliques parviennent à éteindre un peu leur imagination, et par là à jouer un moins triste rôle auprès de la femme objet de leur passion.
Que conclure de tout ceci? Qu'une femme sage ne se donne jamais la première fois par rendez-vous.—Ce doit être un bonheur imprévu.
Nous parlions ce soir de fiasco à l'état-major du général Michaud, cinq très beaux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans et moi. Il s'est trouvé que, à l'exception d'un fat, qui probablement n'a pas dit vrai, nous avions tous fait fiasco la première fois avec nos maîtresses les plus célèbres. Il est vrai que peut être aucun de nous n'a connu ce que Delfante appelle l'amour-passion.
L'idée que ce malheur est extrêmement commun doit diminuer le danger.
J'ai connu un beau lieutenant de hussards, de vingt-trois ans, qui, à ce qu'il me semble, par excès d'amour, les trois premières nuits qu'il put passer avec une maîtresse qu'il adorait depuis six mois, et qui, pleurant un autre amant tué à la guerre, l'avait traité fort durement, ne put que l'embrasser et pleurer de joie. Ni lui ni elle n'étaient attrapés.
L'ordonnateur H. Mondor, connu de toute l'armée, a fait fiasco trois jours de suite avec la jeune et séduisante comtesse Koller.
Mais le roi du fiasco, c'est le raisonnable et beau colonel Horse, qui a fait fiasco seulement trois mois de suite avec l'espiègle et piquante N… V…, et, enfin, a été réduit à la quitter sans l'avoir jamais eue.
FRAGMENTS DIVERS
J'ai réuni sous ce titre, que j'aurais voulu rendre encore plus modeste, un choix fait sans trop de sévérité parmi trois ou quatre cents cartes à jouer sur lesquelles j'ai trouvé des lignes tracées au crayon; souvent ce qu'il faut bien appeler le manuscrit original, faute d'un nom plus simple, est bâti de morceaux de papier de toute grandeur écrits au crayon, et que Lisio attachait avec de la cire pour ne pas avoir l'embarras de recopier. Il m'a dit une fois que rien de ce qu'il notait ne lui semblait une heure après valoir la peine d'être recopié. Je suis entré dans ce détail avec l'espérance qu'il me servira d'excuse pour les répétitions.
I
On peut tout acquérir dans la solitude, hormis du caractère.
II
En 1821, la haine, l'amour et l'avarice, les trois passions les plus fréquentes, et avec le jeu, presque les seules à Rome.
Les Romains paraissent méchants au premier abord; ils ne sont qu'extrêmement méfiants, et avec une imagination qui s'enflamme à la plus légère apparence.
S'ils font des méchancetés gratuites, c'est un homme rongé par la peur, et qui cherche à se rassurer en essayant son fusil.
III
Si je disais, comme je le crois, que la bonté est le trait distinctif du caractère des habitants de Paris, je craindrais beaucoup de les offenser.
«Je ne veux pas être bon.»
IV
Une marque de l'amour vient de naître, c'est que tous les plaisirs et toutes les peines que peuvent donner toutes les autres passions et tous les autres besoins de l'homme cessent à l'instant de l'affecter.
V
La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de toutes.
VI
Avoir le caractère solide, c'est avoir une longue et ferme expérience des mécomptes et des malheurs de la vie. Alors l'on désire constamment et l'on ne désire pas du tout.
VII
L'amour tel qu'il est dans la haute société, c'est l'amour des combats, c'est l'amour du jeu.
VIII
Rien ne tue l'amour-goût comme les bouffées d'amour-passion dans le partner.
Contessina L. Forlì, 1819.
IX
Grand défaut des femmes, le plus choquant de tous pour un homme un peu digne de ce nom: le public, en fait de sentiments, ne s'élève guère qu'à des idées basses, et elles font le public juge suprême de leur vie; je dis même les plus distinguées, et souvent sans s'en douter, et même en croyant et disant le contraire.
Brescia, 1819.
X
Prosaïque est un mot nouveau qu'autrefois je trouvais ridicule, car rien de plus froid que nos poésies; s'il y a quelque chaleur en France depuis cinquante ans, c'est assurément dans la prose.
Mais enfin la contessina L… se servait du mot prosaïque, et j'aime à l'écrire.
La définition est dans Don Quichotte et dans le Contraste parfait du maître et de l'écuyer. Le maître, grand et pâle; l'écuyer, gras et frais. Le premier, tout héroïsme et courtoisie; le second tout égoïsme et servilité; le premier, toujours rempli d'imaginations romanesques et touchantes; le second, un modèle d'esprit de conduite, un recueil de proverbes bien sages; le premier, toujours nourrissant son âme de quelque contemplation héroïque et hasardée; l'autre, ruminant quelque plan bien sage et dans lequel il ne manque pas d'admettre soigneusement en ligne de compte l'influence de tous les petits mouvements honteux et égoïstes du cœur humain.
Au moment où le premier devait être détrompé par le non-succès de ses imaginations d'hier, il est déjà occupé de ses châteaux en Espagne d'aujourd'hui.
Il faut avoir un mari prosaïque et prendre un amant romanesque.
Malborough avec l'âme prosaïque; Henri IV amoureux à cinquante-cinq ans d'une jeune princesse qui n'oubliait pas son âge, un cœur romanesque[224].
Il y a moins d'âmes prosaïques dans la noblesse que dans le tiers état.
C'est le défaut du commerce, il rend prosaïque.
XI
Rien d'intéressant comme la passion, c'est que tout y est imprévu et que l'agent y est victime. Rien de plat comme l'amour-goût, où tout est calcul comme dans toutes les prosaïques affaires de la vie.
XII
On finit toujours, à la fin de la visite, par traiter son amant mieux qu'on ne voudrait.
L. 2 novembre 1818.
XIII
L'influence du rang se fait toujours sentir à travers le génie chez un parvenu. Voyez Rousseau tombant amoureux de toutes les dames qu'il rencontrait, et pleurant de ravissement, parce que le duc de L***, un des plus plats courtisans de l'époque, daigne se promener à droite plutôt qu'à gauche, pour accompagner un M. Coindet, ami de Rousseau.
L. 3 mai 1820.
XIV
Ravenne, 23 janvier 1820.
Les femmes ici n'ont que l'éducation des choses; une mère ne se gêne guère pour être au désespoir ou au comble de la joie, par amour, devant ses filles de douze à quinze ans. Rappelez-vous que dans ces climats heureux, beaucoup de femmes sont très bien jusqu'à quarante-cinq ans, et la plupart sont mariées à dix-huit.
La Valchiusa, disant hier de Lampugnani: «Ah! celui-là était fait pour moi, il savait aimer, etc., etc.,» et suivant longtemps ce discours avec une amie, devant sa fille, jeune personne très alerte, de quatorze à quinze ans, qu'elle menait aussi aux promenades sentimentales avec cet amant.
Quelquefois les jeunes filles accrochent des maximes de conduite excellentes: par exemple, Mme Guarnacci, adressant à ses deux filles et à deux hommes qui en toute leur vie ne lui ont fait que cette visite, des maximes approfondies pendant une demi-heure, et appuyées d'exemples à leur connaissance (celui de la Cercara en Hongrie), sur l'époque précise à laquelle il convient de punir, par l'infidélité, les amants qui se conduisent mal.
XV
Le sanguin, le Français véritable (le colonel M..is), au lieu de se tourmenter par excès de sentiment comme Rousseau, s'il a un rendez-vous pour demain soir à sept heures, se peint tout en couleur de rose jusqu'au moment fortuné. Ces gens-là ne sont guère susceptibles de l'amour-passion, il troublerait leur belle tranquillité. Je vais jusqu'à dire que peut être ils prendraient ses transports pour du malheur, du moins ils seraient humiliés de sa timidité.
XVI
La plupart des hommes du monde, par vanité, par méfiance, par crainte du malheur, ne se livrent à aimer une femme qu'après l'intimité.
XVII
Les âmes tendres ont besoin de la facilité chez une femme pour encourager la cristallisation.
XVIII
Une femme croit entendre la voix du public dans le premier sot ou la première amie perfide qui se déclare auprès d'elle l'interprète fidèle du public.
XIX
Il y a un plaisir délicieux à serrer dans ses bras une femme qui vous a fait beaucoup de mal, qui a été votre cruelle ennemie pendant longtemps et qui est prête à l'être encore. Bonheur des officiers français en Espagne, 1812.
XX
Il faut la solitude pour jouir de son cœur et pour aimer, mais il faut être répandu dans le monde pour réussir.
XXI
Toutes les observations des Français sur l'amour sont bien écrites, avec exactitude, point outrées, mais ne portent que des affectations, légères, disait l'aimable cardinal Lante.
XXII
Tous les mouvements de passion de la comédie des Innamorati de Goldoni sont excellents, c'est le style et les pensées qui révoltent par la plus dégoûtante bassesse: c'est le contraire d'une comédie française.
XXIII
Jeunesse de 1822. Qui dit penchant sérieux, disposition active, dit sacrifice du présent à l'avenir: rien n'élève l'âme comme le pouvoir et l'habitude de tels sacrifices. Je vois plus de probabilité pour les grandes passions en 1832 qu'en 1772.
XXIV
Le tempérament bilieux, quand il n'a pas des formes trop repoussantes, est peut-être celui de tous qui est le plus propre à frapper et à nourrir l'imagination des femmes. Si le tempérament bilieux n'est pas placé dans de belles circonstances, comme le Lauzun de Saint-Simon (Mémoires, tome V, 380), le difficile, c'est de s'y accoutumer. Mais, une fois ce caractère saisi par une femme, il doit l'entraîner. Oui, même le sauvage et fanatique Balfour (Old Mortality). C'est pour elles le contraire du prosaïque.
XXV
En amour on doute souvent de ce qu'on croit le plus (la R. 355). Dans toute autre passion, l'on ne doute plus de ce qu'on s'est une fois prouvé.
XXVI
Les vers furent inventés pour aider la mémoire. Plus tard on les conserva pour augmenter le plaisir par la vue de la difficulté vaincue. Les garder aujourd'hui dans l'art dramatique, reste de barbarie. Exemple: l'ordonnance de la cavalerie, mise en vers par M. de Bonnay.
XXVII
Tandis que ce servant jaloux se nourrit d'ennui, d'avarice, de haine et de passions vénéneuses et froides, je passe une nuit heureuse à rêver à elle, à elle qui me traite mal par méfiance.
XXVIII
Il n'y a qu'une grande âme qui ose avoir un style simple; c'est pour cela que Rousseau a mis tant de rhétorique dans la Nouvelle Héloïse, ce qui la rend illisible à trente ans.
XXIX
«Le plus grand reproche que nous puissions nous faire est assurément de laisser s'évanouir, comme ces fantômes légers que produit le sommeil, les idées d'honneur et de justice qui de temps en temps s'élèvent dans notre cœur.»
Lettre de Jena, mars 1819.
XXX
Une femme honnête est à la campagne, elle passe une heure dans la serre chaude avec son jardinier; des gens dont elle a contrarié les vues l'accusent d'avoir trouvé un amant dans ce jardinier.
Que répondre? Absolument parlant, la chose est possible. Elle pourrait dire: «Mon caractère jure pour moi, voyez les mœurs de toute ma vie»; mais ces choses sont également invisibles, et aux méchants qui ne veulent rien voir, et aux sots qui ne peuvent rien voir.
Salviati, Rome, 23 juillet 1819.
XXXI
J'ai vu un homme découvrir que son rival était aimé, et celui-ci ne pas le voir à cause de sa passion.
XXXII
Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il est obligé de se faire pour oser risquer de fâcher la femme qu'il aime et lui prendre la main.
XXXIII
Rhétorique ridicule, mais à la différence de celle de Rousseau inspirée par la vraie passion: Mémoires de M. de Mau***, lettre de S***.
XXXIV
Naturel.
J'ai vu, ou j'ai cru voir ce soir le triomphe du naturel dans une jeune personne qui, il est vrai, me semble avoir un grand caractère. Elle adore un de ses cousins, cela me semble évident, et elle doit s'être avoué à elle-même l'état de son cœur. Ce cousin l'aime; mais, comme elle est très sérieuse avec lui, il croit ne pas plaire, et se laisse entraîner aux marques de préférence que lui donne Clara, une jeune veuve amie de Mélanie. Je crois qu'il va l'épouser; Mélanie le voit et souffre tout ce qu'un cœur fier et rempli malgré lui d'une passion violente peut souffrir. Elle n'aurait qu'à changer un peu ses manières; mais elle regarde comme une bassesse qui aurait des conséquences durant toute sa vie de s'écarter un instant du naturel.
XXXV
Sapho ne vit dans l'amour que le délire des sens ou le plaisir physique sublimé par la cristallisation. Anacréon y chercha un amusement pour les sens et pour l'esprit. Il y avait trop peu de sûreté dans l'antiquité pour qu'on eût le loisir d'avoir un amour-passion.
XXXVI
Il ne me faut que le fait précédent pour rire un peu des gens qui trouvent Homère supérieur au Tasse. L'amour-passion existait du temps d'Homère et pas très loin de la Grèce.
XXXVII
Femme tendre, qui cherchez à voir si l'homme que vous adorez vous aime d'amour-passion, étudiez la première jeunesse de votre amant. Tout homme distingué fut d'abord, à ses premiers pas dans la vie, un enthousiaste ridicule ou un infortuné. L'homme à l'humeur gaie et douce, et au bonheur facile, ne peut aimer avec la passion qu'il faut à votre cœur.
Je n'appelle passion que celle qu'ont éprouvée de longs malheurs, et de ces malheurs que les romans se gardent bien de peindre, et d'ailleurs qu'ils ne peuvent pas peindre.
XXXVIII
Une résolution forte change sur-le-champ le plus extrême malheur en un état supportable. Le soir d'une bataille perdue, un homme fuit à toutes jambes sur un cheval harassé; il entend distinctement le galop du groupe de cavaliers qui le poursuivent; tout à coup il s'arrête, descend de cheval, renouvelle l'amorce de sa carabine et de ses pistolets, et prend la résolution de se défendre. A l'instant, au lieu de voir la mort, il voit la croix de la Légion d'honneur.
XXXIX
Fond des mœurs anglaises. Vers 1730, quand nous avions déjà Voltaire et Fontenelle, on inventa en Angleterre une machine pour séparer le grain qu'on vient de battre des petits fragments de paille; cela s'opérait au moyen d'une roue qui donnait à l'air le mouvement nécessaire pour enlever les fragments de paille; mais en ce pays biblique les paysans prétendirent qu'il était impie d'aller contre la volonté de la divine Providence, et de produire ainsi un vent factice, au lieu de demander au ciel, par une ardente prière, le vent nécessaire pour vanner le blé, et d'attendre le moment marqué par le dieu d'Israël. Comparez cela aux paysans français[225].
XL
Nul doute que ce ne soit une folie pour un homme de s'exposer à l'amour-passion. Quelquefois cependant le remède opère avec trop d'énergie. Les jeunes Américaines des États-Unis sont tellement pénétrées et fortifiées d'idées raisonnables, que l'amour, cette fleur de la vie, y a déserté la jeunesse. On peut laisser en toute sûreté, à Boston, une jeune fille seule avec un bel étranger, et croire qu'elle ne songe qu'à la dot du futur.
XLI
En France, les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes; les veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a un proverbe parmi les femmes sur la félicité de cet état. Il n'y a donc pas d'égalité dans le contrat d'union.
XLII
Les gens heureux en amour ont l'air profondément attentif, ce qui, pour un Français, veut dire profondément triste.
Dresde, 1818.
XLIII
Plus on plaît généralement, moins on plaît profondément.
XLIV
L'imitation des premiers jours de la vie fait que nous contractons les passions de nos parents, même quand ces passions empoisonnent notre vie (Orgueil de L.).
XLV
La source la plus respectable de l'orgueil féminin, c'est la crainte de se dégrader aux yeux de son amant par quelque démarche précipitée ou par quelque action qui peut lui sembler peu féminine.
XLVI
Le véritable amour rend la pensée de la mort fréquente, aisée, sans terreurs, un simple objet de comparaison, le prix qu'on donnerait pour bien des choses.
XLVII
Que de fois ne me suis-je pas écrié au milieu de mon courage: «Si quelqu'un me tirait un coup de pistolet dans la tête, je le remercierais avant que d'expirer si j'en avais le temps!» On ne peut avoir de courage envers ce qu'on aime qu'en l'aimant moins.
S. Février, 1820.
XLVIII
«Je ne saurais aimer, me disait une jeune femme; Mirabeau et les lettres à Sophie m'ont dégoûté des grandes âmes. Ces lettres fatales m'ont fait l'impression d'une expérience personnelle.» Cherchez ce qu'on ne voit jamais dans les romans; que deux ans de constance avant l'intimité vous assurent du cœur de votre amant.
XLIX
Le ridicule effraye l'amour. Le ridicule impossible en Italie, ce qui est de bon ton à Venise est bizarre à Naples, donc rien n'est bizarre. Ensuite rien de ce qui fait plaisir n'est blâmé. Voilà qui tue l'honneur bête, et une moitié de la comédie.
L
Les enfants commandent par les larmes, et quand on ne les écoute pas, ils se font mal exprès. Les jeunes femmes se piquent d'amour-propre.
LI
C'est une réflexion commune, mais que sous ce prétexte l'on oublie de croire, que tous les jours les âmes qui sentent deviennent plus rares, et les esprits cultivés plus communs.
LII Orgueil féminin.
Bologne, 18 avril, 2 heures du matin.
Je viens de voir un exemple frappant; mais, tout calcul fait, il faudrait quinze pages pour en donner une idée juste, j'aimerais mieux, si j'en avais le courage, noter les conséquences de ce que j'ai vu à n'en pas douter. Voilà donc une conviction qu'il faut renoncer à communiquer. Il y a trop de petites circonstances. Cet orgueil est l'opposé de la vanité française. Autant que je puis m'en souvenir, le seul ouvrage où je l'aie vu esquissé, c'est la partie des Mémoires de Mme Roland où elle conte les petits raisonnements qu'elle faisait étant fille.
LIII
En France, la plupart des femmes ne font aucun cas d'un jeune homme jusqu'à ce qu'elles en aient fait un fat. Ce n'est qu'alors qu'il peut flatter la vanité.
Duclos.
LIV
Modène, 1820.
Zilietti me dit à minuit, chez l'aimable Marchesina R…: «Je n'irai pas dîner à San-Michelle (c'est une auberge); hier j'ai dit des bons mots, j'ai été plaisant en parlant à Cl***, cela pourrait me faire remarquer.»
N'allez pas croire que Zilietti soit sot ou timide. C'est un homme prudent et fort riche de cet heureux pays-ci.