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De l'Amour

LIVRE SECOND

Reading edition

CHAPITRE XL

Tous les amours, toutes les imaginations, prennent dans les individus la couleur des six tempéraments:

Le sanguin, ou le Français, ou M. de Francueil (Mémoires de Mme d'Épinay);

Le bilieux, ou l'Espagnol, ou Lauzun (Peguilhen des Mémoires de Saint-Simon);

Le mélancolique, ou l'Allemand, ou le don Carlos de Schiller;

Le flegmatique, ou le Hollandais;

Le nerveux, ou Voltaire;

L'athlétique, ou Milon de Crotone[128].

Si l'influence des tempéraments se fait sentir dans l'ambition, l'avarice, l'amitié, etc., etc., que sera-ce dans l'amour, qui a un mélange forcé de physique?

Supposons que tous les amours puissent se rapporter aux quatre variétés que nous avons notées:

Amour-passion, ou Julie d'Étanges;

Amour-goût, ou galanterie;

Amour physique;

Amour de vanité (une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois).

Il faut faire passer ces quatre amours par les six variétés dépendantes des habitudes que les six tempéraments donnent à l'imagination. Tibère n'avait pas l'imagination folle de Henri VIII.

Faisons passer ensuite toutes les combinaisons que nous aurons obtenues par les différences d'habitudes dépendantes des gouvernements ou des caractères nationaux:

1o Le despotisme asiatique tel qu'on le voit à Constantinople;

2o La monarchie absolue à la Louis XIV;

3o L'aristocratie masquée par une charte, ou le gouvernement d'une nation au profit des riches, comme l'Angleterre, le tout suivant les règles de la morale soi-disant biblique;

4o La république fédérative, ou le gouvernement au profit de tous, comme aux États-Unis d'Amérique;

5o La monarchie constitutionnelle, ou…

6o Un État en révolution, comme l'Espagne, le Portugal, la France. Cette situation d'un pays, donnant une passion vive à tout le monde, met du naturel dans les mœurs, détruit les niaiseries, les vertus de convention, les convenances bêtes[129], donne du sérieux à la jeunesse, et lui fait mépriser l'amour de vanité et négliger la galanterie.

Cet état peut durer longtemps et former les habitudes d'une génération. En France, il commença en 1788, fut interrompu en 1802, et recommença en 1815, pour finir Dieu sait quand.

Après toutes ces manières générales de considérer l'amour, on a les différences d'âge, et l'on arrive enfin aux particularités individuelles.

Par exemple, on pourrait dire:

J'ai trouvé à Dresde, chez le comte Woltstein, l'amour de vanité, le tempérament mélancolique, les habitudes monarchiques, l'âge de trente ans, et… les particularités individuelles.

Cette manière de voir les choses abrège et communique de la froideur à la tête de celui qui juge de l'amour, chose essentielle et fort difficile.

Or, comme en physiologie l'homme ne sait presque rien sur lui-même que par l'anatomie comparée, de même, dans les passions, la vanité et plusieurs autres causes d'illusion font que nous ne pouvons être éclairés sur ce qui se passe dans nous que par les faiblesses que nous avons observées chez les autres. Si par hasard cet essai a un effet utile, ce sera de conduire l'esprit à faire de ces sortes de rapprochements. Pour engager à les faire, je vais essayer d'esquisser quelques traits généraux du caractère de l'amour chez les diverses nations.

Je prie qu'on me pardonne si je reviens souvent à l'Italie: dans l'état actuel des mœurs de l'Europe, c'est le seul pays où croisse en liberté la plante que je décris. En France, la vanité; en Allemagne, une prétendue philosophie folle à mourir de rire; en Angleterre, un orgueil timide, souffrant, rancunier, la torturent, l'étouffent, ou lui font prendre une direction baroque[130].

CHAPITRE XLI Des nations par rapport à l'amour. DE LA FRANCE.

Je cherche à me dépouiller de mes affections et à n'être qu'un froid philosophe.

Formées par les aimables Français, qui n'ont que de la vanité et des désirs physiques, les femmes françaises sont des êtres moins agissants, moins énergiques, moins redoutés, et surtout moins aimés et moins puissants que les femmes espagnoles et italiennes.

Une femme n'est puissante que par le degré de malheur dont elle peut punir son amant; or, quand on n'a que de la vanité, toute femme est utile, aucune n'est nécessaire; le succès flatteur est de conquérir et non de conserver. Quand on n'a que des désirs physiques, on trouve les filles, et c'est pourquoi les filles de France sont charmantes, et celles de l'Espagne fort mal. En France, les filles peuvent donner à beaucoup d'hommes autant de bonheur que les femmes honnêtes, c'est-à-dire du bonheur sans amour, et il y a toujours une chose qu'un Français respecte plus que sa maîtresse: c'est sa vanité.

Un jeune homme de Paris prend dans une maîtresse une sorte d'esclave, destinée surtout à lui donner des jouissances de vanité. Si elle résiste aux ordres de cette passion dominante, il la quitte, et n'en est que plus content de lui en disant à ses amis avec quelle supériorité de manières, avec quel piquant de procédés il l'a plantée là.

Un Français qui connaissait bien son pays (Meilhan) dit: «En France, les grandes passions sont aussi rares que les grands hommes.»

La langue manque de termes pour dire combien est impossible pour un Français le rôle d'amant quitté, et au désespoir, au vu et au su de toute une ville. Rien de plus commun à Venise ou à Bologne.

Pour trouver l'amour à Paris, il faut descendre jusqu'aux classes dans lesquelles l'absence de l'éducation et de la vanité et la lutte avec les vrais besoins ont laissé plus d'énergie.

Se laisser voir avec un grand désir non satisfait, c'est laisser voir soi inférieur, chose impossible en France, si ce n'est pour les gens au-dessous de tout; c'est prêter le flanc à toutes les mauvaises plaisanteries possibles: de là les louanges exagérées des filles dans la bouche des jeunes gens qui redoutent leur cœur. L'appréhension extrême et grossière de laisser voir soi inférieur fait le principe de la conversation des gens de province. N'en a-t-on pas vu un dernièrement qui, en apprenant l'assassinat de monseigneur le duc de Berri, a répondu: «Je le savais[131].»

Au moyen âge, la présence du danger trempait les cœurs, et c'est là, si je ne me trompe, la seconde cause de l'étonnante supériorité des hommes du XVIe siècle. L'originalité, qui est chez nous rare, ridicule, dangereuse et souvent affectée, était alors commune et sans fard. Les pays où le danger montre encore souvent sa main de fer, comme la Corse[132], l'Espagne, l'Italie, peuvent encore donner de grands hommes. Dans ces climats, où une chaleur brûlante exalte la bile pendant trois mois de l'année, ce n'est que la direction du ressort qui manque; à Paris, j'ai peur que ce soit le ressort lui-même[133].

Beaucoup de nos jeunes gens, si braves d'ailleurs à Montmirail ou au bois de Boulogne, ont peur d'aimer, et c'est réellement par pusillanimité qu'on les voit à vingt ans fuir la vue d'une jeune fille qu'ils ont trouvée jolie. Quand ils se rappellent ce qu'ils ont lu dans les romans qu'il est convenable qu'un amant fasse, ils se sentent glacés. Ces âmes froides ne conçoivent pas que l'orage des passions, en formant les ondes de la mer, enfle les voiles du vaisseau et lui donne la force de les surmonter.

L'amour est une fleur délicieuse, mais il faut avoir le courage d'aller la cueillir sur les bords d'un précipice affreux. Outre le ridicule, l'amour voit toujours à ses côtés le désespoir d'être quitté par ce qu'on aime, et il ne reste plus qu'un dead blank pour tout le reste de la vie.

La perfection de la civilisation serait de combiner tous les plaisirs délicats du XIXe siècle avec la présence plus fréquente du danger[134]. Il faudrait que les jouissances de la vie privée pussent être augmentées à l'infini en s'exposant souvent au danger. Ce n'est pas purement du danger militaire que je parle. Je voudrais ce danger de tous les moments, sous toutes les formes, et pour tous les intérêts de l'existence qui formaient l'essence de la vie au moyen âge. Le danger, tel que notre civilisation l'a arrangé et paré, s'allie fort bien avec la plus ennuyeuse faiblesse de caractère.

Je vois dans A voice from Saint-Helena, de M. O'Meara, ces paroles d'un grand homme:

«Dire à Murat: Allez et détruisez ces sept à huit régiments ennemis qui sont là-bas dans la plaine, près de ce clocher; à l'instant il partait comme un éclair, et, de quelque peu de cavalerie qu'il fût suivi, bientôt les régiments ennemis étaient enfoncés, tués, anéantis. Laissez cet homme à lui-même, vous n'aviez plus qu'un imbécile sans jugement. Je ne puis concevoir comment un homme si brave était si lâche. Il n'était brave que devant l'ennemi; mais là, c'était probablement le soldat le plus brillant et le plus hardi de toute l'Europe.

«C'était un héros, un Saladin, un Richard Cœur-de-Lion sur le champ de bataille: faites-le roi et placez-le dans une salle de conseil, vous n'aviez plus qu'un poltron sans décision ni jugement. Murat et Ney sont les hommes les plus braves que j'ai connus.» (O'Meara, tome II, page 94.)

CHAPITRE XLII Suite de la France.

Je demande la permission de médire encore un peu de la France. Le lecteur ne doit pas craindre de voir ma satire rester impunie; si cet essai trouve des lecteurs, mes injures me seront rendues au centuple; l'honneur national veille.

La France est importante dans le plan de ce livre, parce que Paris, grâce à la supériorité de sa conversation et de sa littérature, est et sera toujours le salon de l'Europe.

Les trois quarts des billets du matin, à Vienne comme à Londres, sont écrits en français, ou pleins d'allusions, et de citations aussi en français[135], et Dieu sait quel français.

Sous le rapport des grandes passions, la France est, ce me semble, privée d'originalité par deux causes:

1o Le véritable honneur ou le désir de ressembler à Bayard, pour être honoré dans le monde et y voir chaque jour notre vanité satisfaite;

2o L'honneur bête ou le désir de ressembler aux gens de bon ton, du grand monde de Paris. L'art d'entrer dans un salon, de marquer de l'éloignement à un rival, de se brouiller avec sa maîtresse, etc.

L'honneur bête, d'abord par lui-même, comme capable d'être compris par les sots, et ensuite comme s'appliquant à des actions de tous les jours, et même de toutes les heures, est beaucoup plus utile que l'honneur vrai aux plaisirs de notre vanité. On voit des gens très bien reçus dans le monde avec de l'honneur bête sans honneur vrai, et le contraire est impossible.

Le ton du grand monde est:

1o De traiter avec ironie tous les grands intérêts. Rien de plus naturel; autrefois les gens véritablement du grand monde ne pouvaient être profondément affectés par rien; ils n'en avaient pas le temps. Le séjour à la campagne change cela. D'ailleurs, c'est une position contre nature pour un Français que de se laisser voir admirant[136], c'est-à-dire inférieur, non seulement à ce qu'il admire, passe encore pour cela, mais même à son voisin, si ce voisin s'avise de se moquer de ce qu'il admire.

En Allemagne, en Italie, en Espagne, l'admiration est, au contraire, pleine de bonne foi et de bonheur; là l'admirant a orgueil de ses transports et plaint le siffleur: je ne dis pas le moqueur, c'est un rôle impossible dans des pays où le seul ridicule est de manquer la route du bonheur, et non l'imitation d'une certaine manière d'être. Dans le Midi, la méfiance et l'horreur d'être troublé dans des plaisirs vivement sentis met une admiration innée pour le luxe et la pompe. Voyez les cours de Madrid et de Naples, voyez une funzione à Cadix, cela va jusqu'au délire[137].

2o Un Français se croit l'homme le plus malheureux et presque le plus ridicule s'il est obligé de passer son temps seul. Or, qu'est-ce que l'amour sans solitude?

3o Un homme passionné ne pense qu'à soi, un homme qui veut de la considération ne pense qu'à autrui; il y a plus: avant 1789, la sûreté individuelle ne se trouvait en France qu'en faisant partie d'un corps, la robe, par exemple[138], et étant protégé par les membres de ce corps. La pensée de votre voisin était donc partie intégrante et nécessaire de votre bonheur. Cela était encore plus vrai à la cour qu'à Paris. Il est facile de sentir combien ces habitudes, qui, à la vérité, perdent tous les jours de leur force, mais dont les Français ont encore pour un siècle, favorisent les grandes passions.

Je crois voir un homme qui se jette par la fenêtre, mais qui cherche pourtant à avoir une position gracieuse en arrivant sur le pavé.

L'homme passionné est comme lui et non comme un autre, source de tous les ridicules en France; et de plus il offense les autres, ce qui donne des ailes au ridicule.

CHAPITRE XLIII De l'Italie.

Le bonheur de l'Italie est d'être laissée à l'inspiration du moment, bonheur partagé jusqu'à un certain point par l'Allemagne et l'Angleterre.

De plus, l'Italie est un pays où l'utile, qui fut la vertu des républiques du moyen âge[139], n'a pas été détrôné par l'honneur ou la vertu arrangée à l'usage des rois[140], et l'honneur vrai ouvre les voies à l'honneur bête; il accoutume à se demander: Quelle idée le voisin se fait-il de mon bonheur? et le bonheur de sentiment ne peut être l'objet de vanité, car il est invisible[141]. Pour preuve de tout cela, la France est le pays du monde où il y a le moins de mariages d'inclination[142].

D'autres avantages de l'Italie, c'est le loisir profond sous un ciel admirable et qui porte à être sensible à la beauté sous toutes les formes. C'est une défiance extrême et pourtant raisonnable qui augmente l'isolement et double le charme de l'intimité, c'est le manque de la lecture des romans et presque de toute lecture qui laisse encore plus à l'inspiration du moment; c'est la passion de la musique qui excite dans l'âme un mouvement si semblable à celui de l'amour.

En France, vers 1770, il n'y avait pas de méfiance; au contraire, il était du bel usage de vivre et de mourir en public, et comme la duchesse de Luxembourg était intime avec cent amis, il n'y avait pas non plus d'intimité ou d'amitié proprement dites.

En Italie, comme avoir une passion n'est pas un avantage très rare, ce n'est pas un ridicule[143], et l'on entend citer tout haut dans les salons des maximes générales sur l'amour. Le public connaît les symptômes et les périodes de cette maladie et s'en occupe beaucoup. On dit à un homme quitté: «Vous allez être au désespoir pendant six mois; mais ensuite vous guérirez comme un tel, un tel, etc.»

En Italie, les jugements du public sont les très humbles serviteurs des passions. Le plaisir réel y exerce le pouvoir qui ailleurs est aux mains de la société; c'est tout simple, la société ne donnant presque point de plaisirs à un peuple qui n'a pas le temps d'avoir de la vanité, et qui veut se faire oublier du pacha, elle n'a que peu d'autorité. Les ennuyés blâment bien les passionnés, mais on se moque d'eux. Au midi des Alpes, la société est un despote qui manque de cachots.

A Paris, comme l'honneur commande de défendre l'épée à la main, ou par de bons mots si l'on peut, toutes les avenues de tout grand intérêt avoué, il est bien plus commode de se réfugier dans l'ironie. Plusieurs jeunes gens ont pris un autre parti, c'est de se faire de l'école de J.-J. Rousseau et de Mme de Staël. Puisque l'ironie est devenue une manière vulgaire, il a bien fallu avoir du sentiment. Un de Pezai, de nos jours, écrivait comme M. Darlincourt; d'ailleurs, depuis 1789, les événements combattent en faveur de l'utile ou de la sensation individuelle contre l'honneur ou l'empire de l'opinion; le spectacle des chambres apprend à tout discuter, même la plaisanterie. La nation devient sérieuse, la galanterie perd du terrain.

Je dois dire, comme Français, que ce n'est pas un petit nombre de fortunes colossales qui fait la richesse d'un pays, mais la multiplicité des fortunes médiocres. Par tous pays les passions sont rares, et la galanterie a plus de grâces et de finesse et par conséquent plus de bonheur en France. Cette grande nation, la première de l'univers[144], se trouve pour l'amour ce qu'elle est pour les talents de l'esprit. En 1822, nous n'avons assurément ni Moore, ni Walter Scott, ni Crabbe, ni Byron, ni Monti, ni Pellico; mais il y a chez nous plus de gens d'esprit éclairés, agréables, et au niveau des lumières du siècle qu'en Angleterre ou en Italie. C'est pour cela que les discussions de notre chambre des députés, en 1822, sont si supérieures à celles du parlement d'Angleterre, et que quand un libéral d'Angleterre vient en France, nous sommes tout surpris de lui trouver plusieurs opinions gothiques.

Un artiste romain écrivait de Paris:

«Je me déplais infiniment ici; je crois que c'est parce que je n'ai pas le loisir d'aimer à mon gré. Ici, la sensibilité se dépense goutte à goutte à mesure qu'elle se forme, et de manière, au moins pour moi, à fatiguer la source. A Rome, par le peu d'intérêt des événements de chaque jour, par le sommeil de la vie extérieure, la sensibilité s'amoncèle au profit des passions.»

CHAPITRE XLIV Rome.

Ce n'est qu'à Rome[145], qu'une femme honnête et à carrosse vient dire avec effusion à une autre femme sa simple connaissance, comme je l'ai vu ce matin: «Ah! ma chère amie, ne fais pas l'amour avec Fabio Vitteleschi; il vaudrait mieux pour toi prendre de l'amour pour un assassin de grands chemins. Avec son air doux et mesuré, il est capable de te percer le cœur d'un poignard, et de te dire avec un sourire aimable en te le plongeant dans la poitrine: Ma petite, est-ce qu'il te fait mal?» Et cela se passait auprès d'une jolie personne de quinze ans, fille de la dame qui recevait l'avis et fille très alerte.

Si l'homme du Nord a le malheur de n'être pas choqué d'abord par le naturel de cette amabilité du Midi, qui n'est que le développement simple d'une nature grandiose, favorisé par la double absence du bon ton et de toute nouveauté intéressante, en un an de séjour les femmes de tous les autres pays lui deviennent insupportables.

Il voit les Françaises avec leurs petites grâces[146] tout aimables, séduisantes les trois premiers jours, mais ennuyeuses le quatrième, jour fatal, où l'on découvre que toutes ces grâces étudiées d'avance et apprises par cœur sont éternellement les mêmes tous les jours et pour tous.

Il voit les Allemandes si naturelles, au contraire, et se livrant avec tant d'empressement à leur imagination, n'avoir souvent à montrer, avec tout leur naturel, qu'un fond de stérilité, d'insipidité et de tendresse de la bibliothèque bleue. La phrase du comte Almaviva semble faite en Allemagne: «Et l'on est tout étonné, un beau soir, de trouver la satiété où l'on allait chercher le bonheur.»

A Rome, l'étranger ne doit pas oublier que si rien n'est ennuyeux dans les pays où tout est naturel, le mauvais y est plus mauvais qu'ailleurs. Pour ne parler que des hommes[147], on voit paraître ici, dans la société, une espèce de monstres qui se cachent ailleurs. Ce sont des gens également passionnés, clairvoyants et lâches. Un mauvais sort les a jetés auprès d'une femme à titre quelconque; amoureux fous par exemple, ils boivent jusqu'à la lie le malheur de la voir préférer un rival. Ils sont là pour contrecarrer cet amant fortuné. Rien ne leur échappe, et tout le monde voit que rien ne leur échappe; mais ils n'en continuent pas moins en dépit de tout sentiment d'honneur, à vexer la femme, son amant et eux-mêmes, et personne ne les blâme, car ils font ce qui leur fait plaisir. Un soir, l'amant, poussé à bout, leur donne des coups de pied au cul; le lendemain ils lui en font bien des excuses et recommencent à scier constamment et imperturbablement la femme, l'amant et eux-mêmes. On frémit quand on songe à la quantité de malheur que ces âmes basses ont à dévorer chaque jour, et il ne leur manque sans doute qu'un grain de lâcheté de moins pour être empoisonneurs.

Ce n'est aussi qu'en Italie qu'on voit de jeunes élégants millionnaires entretenir magnifiquement des danseuses du grand théâtre, au vu et au su de toute une ville, moyennant trente sous par jour[148]. Les frères…, beaux jeunes gens toujours à la chasse, toujours à cheval, sont jaloux d'un étranger. Au lieu d'aller à lui et de leur conter leurs griefs, ils répandent sourdement dans le public des bruits défavorables à ce pauvre étranger. En France, l'opinion forcerait ces gens à prouver leur dire ou à rendre raison à l'étranger. Ici l'opinion publique et le mépris ne signifient rien. La richesse est toujours sûre d'être bien reçue partout. Un millionnaire déshonoré et chassé de partout à Paris peut aller en toute sûreté à Rome; il y sera considéré juste au prorata de ses écus.

CHAPITRE XLV De l'Angleterre.

J'ai beaucoup vécu ces temps derniers avec les danseuses du théâtre Del Sol, à Valence. L'on m'assure que plusieurs sont fort chastes; c'est que leur métier est trop fatigant. Vigano leur fait répéter son ballet de la Juive de Tolède tous les jours, de dix heures du matin à quatre, et de minuit à trois heures du matin; outre cela, il faut qu'elles dansent chaque soir dans les deux ballets.

Cela me rappelle Rousseau qui prescrit de faire beaucoup marcher Émile. Je pensais ce soir, à minuit, en me promenant au frais sur le bord de la mer, avec les petites danseuses, d'abord que cette volupté surhumaine de la fraîcheur de la brise de mer sous le ciel de Valence, en présence de ces étoiles resplendissantes qui semblent tout près de vous, est inconnue à nos tristes pays brumeux. Cela seul vaut les quatre cents lieues à faire, cela aussi empêche de penser à force de sensations. Je pensais que la chasteté de mes petites danseuses explique fort bien la marche que l'orgueil des hommes suit en Angleterre pour recréer doucement les mœurs du sérail au milieu d'une nation civilisée. On voit comment quelques-unes de ces jeunes filles d'Angleterre, d'ailleurs si belles et d'une physionomie si touchante, laissent un peu à désirer pour les idées. Malgré la liberté qui vient seulement d'être chassée de leur île, et l'originalité admirable du caractère national, elles manquent d'idées intéressantes et d'originalité. Elles n'ont souvent de remarquable que la bizarrerie de leurs délicatesses. C'est tout simple, la pudeur des femmes, en Angleterre, c'est l'orgueil de leurs maris. Mais quelque soumise que soit une esclave, sa société est bientôt à charge. De là, pour les hommes, la nécessité de s'enivrer tristement chaque soir[149], au lieu de passer, comme en Italie, leurs soirées avec leur maîtresse. En Angleterre, les gens riches ennuyés de leur maison et sous prétexte d'un exercice nécessaire font quatre ou cinq lieues tous les jours, comme si l'homme était créé et mis au monde pour trotter. Ils usent ainsi le fluide nerveux par les jambes et non par le cœur. Après quoi ils osent bien parler de délicatesse féminine, et mépriser l'Espagne et l'Italie.

Rien de plus désoccupé au contraire que les jeunes Italiens; le mouvement qui leur ôterait leur sensibilité leur est importun. Ils font de temps à autre une promenade de demi-lieue comme remède pénible pour la santé; quant aux femmes, une Romaine ne fait pas en toute l'année les courses d'une jeune miss en une semaine.

Il me semble que l'orgueil d'un mari anglais exalte très adroitement la vanité de sa pauvre femme. Il lui persuade surtout qu'il ne faut pas être vulgaire, et les mères qui préparent leurs jeunes filles pour trouver des maris ont fort bien saisi cette idée. De là la mode bien plus absurde et bien plus despotique dans la raisonnable Angleterre qu'au sein de la France légère; c'est dans Bond-street qu'a été inventé le carefully careless. En Angleterre la mode est un devoir, à Paris c'est un plaisir. La mode élève un bien autre mur d'airain à Londres entre New-Bond-street et Fenchurch-street, qu'à Paris entre la Chaussée d'Antin et la rue Saint-Martin. Les maris permettent volontiers cette folie aristocratique à leurs femmes en dédommagement de la masse énorme de tristesse qu'ils leur imposent. Je trouve bien l'image de la société des femmes en Angleterre, telle que l'a faite le taciturne orgueil des hommes dans les romans autrefois célèbres de miss Burney. Comme demander un verre d'eau quand on a soif est vulgaire, les héroïnes de miss Burney ne manquent pas de se laisser mourir de soif. Pour fuir la vulgarité, l'on arrive à l'affectation la plus abominable.

Je compare la prudence d'un jeune Anglais de vingt-deux ans, riche, à la profonde méfiance du jeune Italien du même âge. L'Italien y est forcé par sa sûreté, et la dépose, cette méfiance, ou du moins l'oublie dès qu'il est dans l'intimité, tandis que c'est précisément dans le sein de la société la plus tendre en apparence que l'on voit redoubler la prudence et la hauteur du jeune Anglais. J'ai entendu dire: «Depuis sept mois je ne lui parlais pas du voyage à Brighton.» Il s'agissait d'une économie obligée de quatre-vingts louis, et c'était un amant de vingt-deux ans parlant d'une maîtresse, femme mariée, qu'il adorait; mais, dans les transports de sa passion, la prudence ne l'avait pas quitté, bien moins encore, avait-il eu l'abandon de dire à cette maîtresse: «Je n'irai pas à Brighton, parce que cela me gênerait.»

Remarquez que le sort de Gianone de Pellico, et de cent autres, force l'Italien à la méfiance, tandis que le jeune beau Anglais n'est forcé à la prudence que par l'excès et la sensibilité maladive de sa vanité. Le Français, étant aimable avec ses idées de tous les moments, dit tout ce qu'il aime. C'est une habitude; sans cela il manquerait d'aisance, et il sait que sans aisance il n'y a point de grâce.

C'est avec peine et la larme à l'œil que j'ai osé écrire tout ce qui précède; mais, puisqu'il me semble que je ne flatterais pas un roi, pourquoi dirais-je d'un pays autre chose que ce qui m'en semble, et qui of course peut être très absurde, uniquement parce que ce pays a donné naissance à la femme la plus aimable que j'aie connue?

Ce serait, sous une autre forme, de la bassesse monarchique. Je me contenterai d'ajouter qu'au milieu de tout cet ensemble de mœurs, parmi tant d'Anglaises victimes dans leur esprit de l'orgueil des hommes, comme il existe une originalité parfaite, il suffit d'une famille élevée loin des tristes restrictions destinées à reproduire les mœurs du sérail pour donner des caractères charmants. Et que ce mot charmant est insignifiant, malgré son étymologie, et commun pour rendre ce que je voudrais exprimer! La douce Imogène, la tendre Ophélie trouveraient bien des modèles vivants en Angleterre; mais ces modèles sont loin de jouir de la haute vénération unanimement accordée à la véritable Anglaise accomplie, destinée à satisfaire pleinement à toutes les convenances et à donner à un mari toutes les jouissances de l'orgueil aristocratique le plus maladif et un bonheur à mourir d'ennui[150].

Dans les grandes enfilades de quinze ou vingt pièces extrêmement fraîches et fort sombres, où les femmes italiennes passent leur vie mollement couchées sur des divans fort bas, elles entendent parler d'amour ou de musique six heures de la journée. Le soir, au théâtre, cachées dans leur loge pendant quatre heures, elles entendent parler de musique ou d'amour.

Donc, outre le climat, la constitution de la vie est aussi favorable à la musique et à l'amour en Espagne et en Italie, qu'elle leur est contraire en Angleterre.

Je ne blâme ni n'approuve, j'observe.

CHAPITRE XLVI Suite de l'Angleterre.

J'aime trop l'Angleterre et je l'ai trop peu vue pour en parler. Je me sers des observations d'un ami.

L'état actuel de l'Irlande (1822) y réalise, pour la vingtième fois depuis deux siècles[151], cet état singulier de la société si fécond en résolutions courageuses, et si contraire à l'ennui, où des gens qui déjeunent gaiement ensemble peuvent se rencontrer dans deux heures sur un champ de bataille. Rien ne fait un appel plus énergique et plus direct à la disposition de l'âme la plus favorable aux passions tendres: le naturel. Rien n'éloigne davantage des deux grands vices anglais: le cant et la bashfulness, [hypocrisie de moralité et timidité orgueilleuse et souffrante. (Voir le voyage de M. Eustace, en Italie.) Si ce voyageur peint assez mal le pays, en revanche il donne une idée fort exacte de son propre caractère; et ce caractère, ainsi que celui de M. Beattie, le poète (voir sa vie écrite par un ami intime), est malheureusement assez commun en Angleterre. Pour le prêtre honnête homme, malgré sa place, voir les lettres de l'évêque de Landaff[152].]

On croirait l'Irlande assez malheureuse, ensanglantée comme elle l'est depuis deux siècles par la tyrannie peureuse et cruelle de l'Angleterre; mais ici fait son entrée dans l'état moral de l'Irlande un personnage terrible: le PRÊTRE…

Depuis deux siècles, l'Irlande est à peu près aussi mal gouvernée que la Sicile. Un parallèle approfondi de ces deux îles, en un volume de 500 pages, fâcherait bien des gens et ferait tomber dans le ridicule bien des théories respectées. Ce qui est évident, c'est que le plus heureux de ces deux pays, également gouvernés par des fous, au seul profit du petit nombre, c'est la Sicile. Ses gouvernants lui ont au moins laissé l'amour et la volupté; ils les lui auraient bien ravis aussi comme tout le reste; mais, grâce au ciel, il y a peu en Sicile de ce mal moral appelé loi et gouvernement[153].

Ce sont les gens âgés et les prêtres qui font et font exécuter les lois, cela paraît bien à l'espèce de jalousie comique avec laquelle la volupté est poursuivie dans les îles britanniques. Le peuple y pourrait dire à ses gouvernants comme Diogène à Alexandre: «Contentez-vous de vos sinécures et laissez-moi, du moins, mon soleil[154].»

A force de lois, de règlements, de contre-règlements et de supplices, le gouvernement a créé en Irlande la pomme de terre, et la population de l'Irlande surpasse de beaucoup celle de la Sicile; c'est-à-dire l'on a fait venir quelques millions de paysans avilis et hébétés, écrasés de travail et de misère, traînant pendant quarante ou cinquante ans une vie malheureuse sur les marais de la vieille Érin, mais payant bien la dîme. Voilà un beau miracle! Avec la religion païenne, ces pauvres diables auraient au moins joui d'un bonheur; mais pas du tout, il faut adorer saint Patrick.

En Irlande on ne voit guère que des paysans plus malheureux que des sauvages. Seulement, au lieu d'être cent mille comme ils seraient dans l'état de nature, ils sont huit millions[155], et font vivre richement cinq cents absentees à Londres et à Paris.

La société est infiniment plus avancée en Écosse[156] où, sous plusieurs rapports, le gouvernement est bon (la rareté des crimes, la lecture, pas d'évêques, etc.). Les passions tendres y ont donc beaucoup plus de développement, et nous pouvons quitter les idées noires et arriver aux ridicules.

Il est impossible de ne pas apercevoir un fond de mélancolie chez les femmes écossaises. Cette mélancolie est surtout séduisante au bal, où elle donne un singulier piquant à l'ardeur et à l'extrême empressement avec lesquels elles sautent leurs danses nationales. Édimbourg a un autre avantage, c'est de s'être soustrait à la vile omnipotence de l'or. Cette ville forme en cela, aussi bien que pour la singulière et sauvage beauté du site, un contraste complet avec Londres. Comme Rome, la belle Édimbourg semble plutôt le séjour de la vie contemplative. Le tourbillon sans repos et les intérêts inquiets de la vie active avec ses avantages et ses inconvénients sont à Londres. Édimbourg me semble payer le tribut au malin par un peu de disposition à la pédanterie. Le temps où Marie Stuart habitait le vieux Holyrood, et où l'on assassinait Riccio dans ses bras, valaient mieux pour l'amour, et toutes les femmes en conviendront, que ceux où l'on discute si longuement, et même en leur présence, sur la préférence à accorder au système neptunien sur le vulcanien de… J'aime mieux la discussion sur le nouvel uniforme donné par le roi à ses gardes ou sur la pairie manquée de sir B. Bloomfield, qui occupait Londres lorsque je m'y trouvais, que la discussion pour savoir qui a le mieux exploré la nature des roches, de Werner ou de . . . . . . . . . . Je ne dirai rien du terrible dimanche écossais, auprès duquel celui de Londres semble une partie de plaisir. Ce jour destiné à honorer le ciel est la meilleure image de l'enfer que j'aie jamais vue sur la terre. Ne marchons pas si vite, disait un Écossais en revenant de l'église à un Français, son ami, nous aurions l'air de nous promener[157].

Celui des trois pays où il y a le moins d'hypocrisie (Cant, voyez le New-Monthly-Magazine de janvier 1822, tonnant contre Mozart et les Nozze di Figaro, écrit dans un pays où l'on joue le Citizen. Mais ce sont les aristocrates qui, par tout pays, achètent et jugent un journal littéraire et la littérature; et depuis quatre ans, ceux d'Angleterre ont fait alliance avec les évêques); celui des trois pays où il y a, ce me semble, le moins d'hypocrisie, c'est l'Irlande; on y trouve, au contraire, une vivacité étourdie et fort aimable. En Écosse, il y a la stricte observance du dimanche, mais le lundi on danse avec une joie et un abandon inconnus à Londres. Il y a beaucoup d'amour dans la classe des paysans en Écosse. La toute-puissance de l'imagination a francisé ce pays au XVIe siècle.

Le terrible défaut de la société anglaise, celui qui, en un jour donné, crée une plus grande quantité de tristesse que la dette et ses conséquences, et même que la guerre à mort des riches contre les pauvres, c'est cette phrase que l'on me disait cet automne à Croydon, en présence de la belle statue de l'évêque: «Dans le monde, aucun homme ne veut se mettre en avant, de peur d'être déçu dans son attente.»

Qu'on juge quelles lois, sous le nom de pudeur, de tels hommes doivent imposer à leurs femmes et à leurs maîtresses!

CHAPITRE XLVII De l'Espagne.

L'Andalousie est un des plus aimables séjours que la volupté se soit choisis sur la terre. J'avais trois ou quatre anecdotes qui montraient de quelle manière mes idées sur les trois ou quatre actes de folie différents dont la réunion forme l'amour sont vraies en Espagne; l'on me conseille de les sacrifier à la délicatesse française. J'ai eu beau protester que j'écrivais en langue française, mais non pas certes en littérature française. Dieu me préserve d'avoir rien de commun avec les littérateurs estimés aujourd'hui!

Les Maures, en abandonnant l'Andalousie, y ont laissé leur architecture et presque leurs mœurs. Puisqu'il m'est impossible de parler des dernières dans la langue de Mme de Sévigné, je dirai du moins de l'architecture mauresque que son principal trait consiste à faire que chaque maison ait un petit jardin entouré d'un portique élégant et svelte. Là, pendant les chaleurs insupportables de l'été, quand, durant des semaines entières, le thermomètre de Réaumur ne descend jamais et se soutient à trente degrés, il règne sous les portiques une obscurité délicieuse. Au milieu du petit jardin, il y a toujours un jet d'eau dont le bruit uniforme et voluptueux est le seul qui trouble cette retraite charmante. Le bassin de marbre est environné d'une douzaine d'orangers et de lauriers-roses. Une toile épaisse en forme de tente recouvre tout le petit jardin, et, le protégeant contre les rayons du soleil et de la lumière, ne laisse pénétrer que les petites brises qui, sur le midi, viennent des montagnes.

Là vivent et reçoivent les charmantes Andalouses à la démarche si vive et si légère; une simple robe de soie noire garnie de franges de la même couleur, et laissant apercevoir un cou-de-pied charmant, un teint pâle, des yeux où se peignent toutes les nuances les plus fugitives des passions les plus tendres et les plus ardentes: tels sont les êtres célestes qu'il m'est défendu de faire entrer en scène.

Je regarde le peuple espagnol comme le représentant vivant du moyen âge.

Il ignore une foule de petites vérités (vanité puérile de ses voisins); mais il sait profondément les grandes, et a assez de caractère et d'esprit pour suivre leurs conséquences jusque dans leurs effets les plus éloignés. Le caractère espagnol fait une belle opposition avec l'esprit français; dur, brusque, peu élégant, plein d'un orgueil sauvage, jamais occupé des autres: c'est exactement le contraste du XVe siècle avec le XVIIIe.

L'Espagne m'est bien utile pour une comparaison: le seul peuple qui ait su résister à Napoléon me semble absolument pur d'honneur bête, et de ce qu'il y a de bête dans l'honneur.

Au lieu de faire de belles ordonnances militaires, de changer d'uniforme tous les six mois et de porter de grands éperons, il a le général no importa[158].

CHAPITRE XLVIII De l'amour allemand.

Si l'Italien, toujours agité entre la haine et l'amour, vit de passions, et le Français de vanité, c'est d'imagination que vivent les bons et simples descendants des anciens Germains. A peine sortis des intérêts sociaux les plus directs et les plus nécessaires à leur subsistance, on les voit avec étonnement s'élancer dans ce qu'ils appellent leur philosophie; c'est une espèce de folie douce, aimable, et surtout sans fiel. Je vais citer, non pas tout à fait de mémoire, mais sur des notes rapides, un ouvrage qui, quoique fait dans un sens d'opposition, montre bien, même par les admirations de l'auteur, l'esprit militaire dans tout son excès: c'est le voyage en Autriche, par M. Cadet-Gassicourt, en 1809. Qu'eût dit le noble et généreux Desaix s'il eût vu le pur héroïsme de 95 conduire à cet exécrable égoïsme?

Deux amis se trouvent ensemble à une batterie à la bataille de Talavera: l'un comme capitaine commandant, l'autre comme lieutenant. Un boulet arrive qui culbute le capitaine. «Bon, dit le lieutenant tout joyeux, voilà François mort: c'est moi qui vais être capitaine.—Pas encore tout à fait! s'écrie François en se relevant. Il n'avait été qu'étourdi par le boulet. Le lieutenant, ainsi que son capitaine, étaient les meilleurs garçons du monde, point méchants, seulement un peu bêtes; enthousiastes de l'empereur, l'ardeur de la chasse et l'égoïsme furieux que cet homme avait su éveiller en le décorant du nom de gloire leur faisaient oublier l'humanité.

Au milieu du spectacle sévère donné par de tels hommes, se disputant aux parades de la Schœnbrunn un regard du maître et un titre de baron, voici comment l'apothicaire de l'empereur décrit l'amour allemand, page 188:

«Rien n'est plus complaisant, plus doux, qu'une Autrichienne. Chez elle, l'amour est un culte, et, quand elle s'attache à un Français, elle l'adore dans toute la force du terme.

«Il y a des femmes légères et capricieuses partout, mais en général les Viennoises sont fidèles et ne sont nullement coquettes; quand je dis qu'elles sont fidèles, c'est à l'amant de leur choix, car les maris sont à Vienne comme partout.»

7 juin 1809.

La plus belle personne de Vienne a agréé l'hommage d'un ami à moi, M. M…, capitaine attaché au quartier général de l'empereur. C'est un jeune homme doux et spirituel; mais certainement sa taille ni sa figure n'ont rien de remarquable.

Depuis quelques jours, sa jeune amie fait la plus vive sensation parmi nos brillants officiers d'état-major, qui passent leur vie à fureter tous les coins de Vienne. C'est à qui sera le plus hardi; toutes les ruses de guerre possibles ont été employées, la maison de la belle a été mise en état de siège par les plus jolis et les plus riches. Les pages, les brillants colonels, les généraux de la garde, les princes mêmes, sont allés perdre leur temps sous les fenêtres de la belle, et leur argent auprès de ses gens. Tous ont été éconduits. Ces princes n'étaient guère accoutumés à trouver des cruelles à Paris ou à Milan. Comme je riais de leur déconvenue avec cette charmante personne: «Mais, mon Dieu, me disait-elle, est-ce qu'ils ne savent pas que j'aime M. M…?»

Voilà un singulier propos et assurément fort indécent.

Page 290: «Pendant que nous étions à Schœnbrunn, je remarquai que deux jeunes gens attachés à l'empereur ne recevaient jamais personne dans leur logement à Vienne. Nous les plaisantions beaucoup sur cette discrétion. L'un d'eux me dit un jour: «Je n'aurai pas de secret pour vous: une jeune femme de la ville s'est donnée à moi, sous la condition qu'elle ne quitterait jamais mon appartement, et que je ne recevrais qui que ce soit sans sa permission.» Je fus curieux, dit le voyageur, de connaître cette recluse volontaire, et ma qualité de médecin me donnant comme dans l'Orient un prétexte honnête, j'acceptai un déjeuner que mon ami m'offrit. Je trouvai une femme très éprise, ayant le plus grand soin du ménage, ne désirant nullement sortir, quoique la saison invitât à la promenade, et d'ailleurs convaincue que son amant la ramènerait en France.

L'autre jeune homme, qu'on ne trouvait non plus jamais à son logement en ville, me fit bientôt après une confidence pareille. Je vis aussi sa belle; comme la première, elle était blonde, fort jolie, très bien faite.

«L'une, âgée de dix-huit ans, était la fille d'un tapissier fort à son aise; l'autre, qui avait environ vingt-quatre ans, était la femme d'un officier autrichien qui faisait la campagne à l'armée de l'archiduc Jean. Cette dernière poussa l'amour jusqu'à ce qui nous semblerait de l'héroïsme en pays de vanité. Non seulement son ami lui fut infidèle, mais il se trouva dans le cas de lui faire les aveux les plus scabreux. Elle le soigna avec un dévouement parfait, et, s'attachant par la gravité de la maladie de son amant, qui bientôt fut en péril, elle ne l'en chérit peut-être que davantage.

«On sent qu'étranger et vainqueur, et toute la haute société de Vienne s'étant retirée à notre approche dans ses terres de Hongrie, je n'ai pu observer l'amour dans les hautes classes; mais j'en ai vu assez pour me convaincre que ce n'est pas de l'amour comme à Paris.

«Ce sentiment est regardé par les Allemands comme une vertu, comme une émanation de la Divinité, comme quelque chose de mystique. Il n'est pas vif, impétueux, jaloux, tyrannique, comme dans le cœur d'une Italienne: il est profond et ressemble à l'illuminisme; il y a mille lieues de là à l'Angleterre.

«Il y a quelques années, un tailleur de Leipzig, dans un accès de jalousie, attendit son rival dans le jardin public, et le poignarda. On le condamna à perdre la tête. Les moralistes de la ville, fidèles à la bonté et à la facilité d'émotion des Allemands (faisant faiblesse de caractère), discutèrent le jugement, le trouvèrent sévère, et, établissant une comparaison entre le tailleur et Orosmane, apitoyèrent sur son sort. On ne put cependant faire réformer l'arrêt. Mais le jour de l'exécution toutes les jeunes filles de Leipzig, vêtues de blanc, se réunirent et accompagnèrent le tailleur à l'échafaud en jetant des fleurs sur sa route.

«Personne ne trouva cette cérémonie singulière; cependant, dans un pays qui croit être raisonneur, on pouvait dire qu'elle honorait une espèce de meurtre. Mais c'était une cérémonie, et tout ce qui est cérémonie est sûr de n'être jamais ridicule en Allemagne. Voyez les cérémonies des cours des petits princes qui nous feraient mourir de rire, et semblent fort imposantes à Meinungen ou à Kœthen. Ils voient dans les six gardes chasses qui défilent devant leur petit prince, garni de son crachat, les soldats d'Hermann marchant à la rencontre des légions de Varus.

«Différence des Allemands à tous les autres peuples: ils s'exaltent par la méditation, au lieu de se calmer. Seconde nuance: ils meurent d'envie d'avoir du caractère.

«Le séjour des cours, ordinairement si favorable au développement de l'amour, l'hébète en Allemagne. Vous n'avez pas d'idée de l'océan de minuties incompréhensibles et de petitesses qui forment ce qu'on appelle une cour d'Allemagne[159], même celle des meilleurs princes (Munich, 1820).

«Quand nous arrivions avec un état-major, dans une ville d'Allemagne, au bout de la première quinzaine, les dames du pays avaient fait leur choix. Mais ce choix était constant; et j'ai ouï dire que les Français étaient l'écueil de beaucoup de vertus irréprochables jusqu'à eux.»

Les jeunes Allemands que j'ai rencontrés à Gœttingue, Dresde, Kœnigsberg, etc., sont élevés au milieu de systèmes prétendus philosophiques qui ne sont qu'une poésie obscure et mal écrite, mais, sous le rapport moral, de la plus haute et sainte sublimité. Il me semble voir qu'ils ont hérité de leur moyen âge, non le républicanisme, la défiance et le coup de poignard, comme les Italiens, mais une forte disposition à l'enthousiasme et à la bonne foi. C'est pour cela que, tous les dix ans, ils ont un nouveau grand homme qui doit effacer tous les autres (Kant, Steding, Fichte, etc., etc.[160]).

Luther fit jadis un appel puissant au sens moral, et les Allemands se battirent trente ans de suite pour obéir à leur conscience. Belle parole et bien respectable, quelque absurde que soit la croyance; je dis respectable, même pour l'artiste. Voir les combats dans l'âme de S… entre le troisième commandement de Dieu: Tu ne tueras point, et ce qu'il croyait l'intérêt de la patrie.

L'on trouve de l'enthousiasme mystique pour les femmes et l'amour jusque dans Tacite, si toutefois cet écrivain n'a pas fait uniquement une satire de Rome[161].

L'on n'a pas plutôt fait cinq cents lieues en Allemagne que l'on distingue, dans ce peuple désuni et morcelé, un fond d'enthousiasme doux et tendre plutôt qu'ardent et impétueux.

Si l'on ne voyait pas bien clairement cette disposition, l'on pourrait relire trois ou quatre des romans d'Auguste la Fontaine que la jolie Louise, reine de Prusse, fit chanoine de Magdebourg, en récompense d'avoir si bien peint la vie paisible[162].

Je vois une nouvelle preuve de cette disposition commune aux Allemands dans le code autrichien, qui exige l'aveu du coupable pour la punition de presque tous les crimes. Ce code, calculé pour un peuple où les crimes sont rares, et plutôt un accès de folie chez un être faible que la suite d'un intérêt courageux, raisonné, et en guerre constante avec la société, est précisément le contraire de ce qu'il faut à l'Italie, où l'on cherche à l'implanter; mais c'est une erreur d'honnêtes gens.

J'ai vu les juges allemands en Italie se désespérer des sentences de mort, ou l'équivalent, les fers durs, qu'ils étaient obligés de prononcer sans l'aveu des coupables.

CHAPITRE XLIX Une journée à Florence.

Florence, 12 février 1819.

Ce soir j'ai trouvé dans une loge un homme qui avait quelque chose à solliciter auprès d'un magistrat de cinquante ans. Sa première demande a été: «Quelle est sa maîtresse? Chi avvicina adesso?» Ici toutes ces affaires sont de la dernière publicité, elles ont leurs lois, il y a la manière approuvée de se conduire, qui est basée sur la justice, sans presque rien de conventionnel, autrement on est un porco.

«Qu'y a-t-il de nouveau?» demandait hier un de mes amis, arrivant de Volterre. Après un mot de gémissement énergique sur Napoléon et les Anglais, on ajoute avec le ton du plus vif intérêt: «La Vitteleschi a changé d'amant: ce pauvre Gherardesca se désespère.—Qui a-t-elle pris?—Montegalli, ce bel officier à moustaches, qui avait la principessa Colona; voyez-le là-bas au parterre, cloué sous sa loge; il est là toute la soirée, car le mari ne veut pas le voir à la maison, et vous apercevez près de la porte le pauvre Gherardesca se promenant tristement et comptant de loin les regards que son infidèle lance à son successeur. Il est très changé, et dans le dernier désespoir; c'est en vain que ses amis veulent l'envoyer à Paris et à Londres. Il se sent mourir, dit-il, seulement à l'idée de quitter Florence.»

Chaque année il y a vingt désespoirs pareils dans la haute société, j'en ai vu durer trois ou quatre ans. Ces pauvres diables sont sans nulle vergogne, et prennent pour confidents toute la terre. Au reste, il y a peu de société ici, et encore, quand on aime, on n'y va presque plus. Il ne faut pas croire que les grandes passions et les belles âmes soient communes nulle part, même en Italie; seulement des cœurs plus enflammés et moins étiolés par les mille petits soins de la vanité y trouvent des plaisirs délicieux, même dans les espèces subalternes d'amour. J'y ai vu l'amour-caprice, par exemple, causer des transports et des moments d'ivresse, que la passion la plus éperdue n'a jamais amenés sous le méridien de Paris[163].

Je remarquais ce soir qu'il y a des noms propres en italien pour mille circonstances particulières de l'amour, qui, en français, exigeraient des périphrases à n'en plus finir: par exemple, l'action de se retourner brusquement, quand du parterre on lorgne dans sa loge la femme qu'on veut avoir, et que le mari ou le servant viennent à s'approcher du parapet de la loge.

Voici les traits principaux du caractère de ce peuple.

1o L'attention accoutumée à être au service de passions profondes ne peut pas se mouvoir rapidement, c'est la différence la plus marquante du Français à l'Italien. Il faut voir un Italien s'embarquer dans une diligence, ou faire un payement, c'est là la furia francese; c'est pour cela qu'un Français des plus vulgaires, pour peu qu'il ne soit pas un fat spirituel à la Démasure, paraît toujours un être supérieur à une Italienne. (L'amant de la princesse D… à Rome.)

2o Tout le monde fait l'amour, et non pas en cachette comme en France; le mari est le meilleur ami de l'amant;

3o Personne ne lit;

4o Il n'y a pas de société. Un homme ne compte pas pour remplir et occuper sa vie sur le bonheur qu'il tire chaque jour de deux heures de conversation et le jeu de vanité dans telle maison. Le mot causerie ne se traduit pas en italien. L'on parle quand on a quelque chose à dire pour le service d'une passion, mais rarement l'on parle pour bien parler et sous tous les sujets venus;

5o Le ridicule n'existe pas en Italie.

En France nous cherchons à imiter tous les deux le même modèle et je suis juge compétent de la manière dont vous le copiez[164]. En Italie je ne sais pas si cette action singulière que je vois faire ne fait pas plaisir à celui qui la fait, et peut-être ne m'en ferait pas à moi-même.

Ce qui est affecté dans le langage ou dans les manières à Rome est de bon ton ou inintelligible à Florence, qui en est à cinquante lieues. On parle français à Lyon comme à Nantes. Le vénitien, le napolitain, le génois, le piémontais, sont des langues presque entièrement différentes et seulement parlées par des gens qui sont convenus de n'imprimer jamais que dans une langue commune, celle qu'on parle à Rome. Rien n'est absurde comme une comédie dont la scène est à Milan et dont les personnages parlent romain. La langue italienne, beaucoup plus faite pour être chantée et parlée, ne sera soutenue contre la clarté française qui l'envahit que par la musique.

En Italie la crainte du pacha et de ses espions fait estimer l'utile; il n'y a pas du tout d'honneur bête[165]. Il est remplacé par une sorte de petite haine de société, appelée petegolismo.

Enfin donner un ridicule, c'est se faire un ennemi mortel, chose fort dangereuse dans un pays où la force et l'office des gouvernements se bornent à arracher l'impôt et à punir tout ce qui se distingue.

6o Le patriotisme d'antichambre.

Cet orgueil qui nous porte à chercher l'estime de nos concitoyens, et à faire corps avec eux, expulsé de toute noble entreprise, vers l'an 1550, par le despotisme jaloux des petits princes d'Italie, a donné naissance à un produit barbare, à une espèce de Caliban, à un monstre plein de fureur et de sottise, le patriotisme d'antichambre, comme disait M. Turgot, à propos du siège de Calais (le Soldat laboureur de ce temps-là). J'ai vu ce monstre hébéter les gens les plus spirituels. Par exemple un étranger se fera mal vouloir, même des jolies femmes, s'il s'avise de trouver des défauts dans le peintre ou dans le poète de ville, on lui dit fort bien et d'un grand sérieux qu'il ne faut pas venir chez les gens pour s'en moquer, et on lui cite à ce sujet un mot de Louis XIV sur Versailles.

A Florence on dit: il nostro Benvenuti, comme à Brescia, il nostro Arrici; ils mettent sur le mot nostro une certaine emphase contenue et pourtant bien comique, à peu près comme le Miroir parlant avec onction de la musique nationale, et de M. Monsigny, le musicien de l'Europe.

Pour ne pas rire au nez de ces braves patriotes, il faut se rappeler que, par suite des dissensions du moyen âge, envenimées par la politique atroce des papes[166], chaque ville hait mortellement la cité voisine, et le nom des habitants de celle-ci passe toujours dans la première pour synonyme de quelque grossier défaut. Les papes ont su faire de ce beau pays la patrie de la haine.

Ce patriotisme d'antichambre est la grande plaie morale de l'Italie, typhus délétère qui aura encore des effets funestes longtemps après qu'elle aura secoué le joug de ses petits p….. ridicules[167]. Une des formes de ce patriotisme est la haine inexorable pour tout ce qui est étranger. Ainsi ils trouvent les Allemands bêtes, et se mettent en colère quand on leur dit: «Qu'a produit l'Italie dans le XVIIIe siècle d'égal à Catherine II ou à Frédéric le Grand? Où avez-vous un jardin anglais comparable au moindre jardin allemand, vous qui par votre climat avez un véritable besoin d'ombre?»

7o Au contraire des Anglais et des Français, les Italiens n'ont aucun préjugé politique; on y sait par cœur le vers de la Fontaine:

Notre ennemi c'est notre M.

L'aristocratie, s'appuyant sur les prêtres et sur les sociétés bibliques, est pour eux un vieux tour de passe-passe qui les fait rire. En revanche, un Italien a besoin de trois mois de séjour en France pour concevoir comment un marchand de draps peut être ultra.

8o Je mettrais pour dernier trait de caractère l'intolérance dans la discussion et la colère, dès qu'ils ne trouvent pas sous la main un argument à lancer contre celui de leur adversaire. Alors on les voit pâlir. C'est une des formes de l'extrême sensibilité, mais ce n'est pas une de ses formes aimables; par conséquent, c'est une de celles que j'admets le plus volontiers en preuve de son existence.

J'ai voulu voir l'amour éternel, et après bien des difficultés j'ai obtenu d'être présenté ce soir au chevalier C… et à sa maîtresse, auprès de laquelle il vit depuis cinquante-quatre ans. Je suis sorti attendri de la loge de ces aimables vieillards; voilà l'art d'être heureux, art ignoré de tant de jeunes gens.

Il y a deux mois que j'ai vu monsignor R***, duquel j'ai été bien reçu parce que je lui portais des Minerves. Il était à sa maison de campagne avec Mme D., qu'il avvicina, comme on dit, depuis trente-quatre ans. Elle est encore belle, mais il y a un fond de mélancolie dans ce ménage, on l'attribue à la perte d'un fils empoisonné autrefois par le mari.

Ici, faire l'amour n'est pas, comme à Paris, voir sa maîtresse, un quart d'heure toutes les semaines, et, le reste du temps, accrocher un regard ou un serrement de main: l'amant, l'heureux amant, passe quatre ou cinq heures de chacune de ses journées avec la femme qu'il aime. Il lui parle de ses procès, de son jardin anglais, de ses parties de chasse, de son avancement, etc., etc. C'est l'intimité la plus complète et la plus tendre; il la tutoie en présence du mari, et partout.

Un jeune homme de ce pays, et fort ambitieux, à ce qu'il croyait, appelé à une grande place à Vienne (rien moins qu'ambassadeur), n'a pas pu se faire à l'absence. Il a remercié de la place au bout de six mois, et est revenu être heureux dans la loge de son amie.

Ce commerce de tous les instants serait gênant en France, où il est nécessaire de porter dans le monde une certaine affectation, et où votre maîtresse vous dit fort bien: «Monsieur un tel, vous êtes maussade ce soir, vous ne dites rien.» En Italie il ne s'agit que de dire à la femme qu'on aime tout ce qui passe par la tête, il faut exactement penser tout haut. Il y a un certain effet nerveux de l'intimité et de la franchise provoquant la franchise, que l'on ne peut attraper que par là. Mais il y a un grand inconvénient; on trouve que faire l'amour de cette manière paralyse tous les goûts, et rend insipides toutes les autres occupations de la vie. Cet amour-là est le meilleur remplaçant de la passion.

Nos gens de Paris qui en sont encore à concevoir qu'on puisse être Persan, ne sachant que dire, s'écrieront que ces mœurs sont indécentes. D'abord je ne suis qu'historien, et puis je me réserve de leur démontrer un jour, par lourds raisonnements, qu'en fait de mœurs, et pour le fond des choses, Paris ne doit rien à Bologne. Sans s'en douter, ces pauvres gens répètent encore leur catéchisme de trois sous.

12 juillet 1821.—A Bologne il n'y a point d'odieux dans la société. A Paris, le rôle de mari trompé est exécrable; ici (à Bologne) ce n'est rien, il n'y a pas de maris trompés. Les mœurs sont donc les mêmes, il n'y a que la haine de moins, le cavalier servant de la femme est toujours ami du mari, et cette amitié, cimentée par des services réciproques, survit bien souvent à d'autres intérêts. La plupart de ces amours durent cinq ou six ans, plusieurs toujours. On se quitte enfin quand on ne trouve plus de douceur à se tout dire, et, passé le premier mois de la rupture, il n'y a pas d'aigreur.

Janvier 1822.—L'ancienne mode des cavaliers servants, importée en Italie par Philippe II avec l'orgueil et les mœurs espagnoles, est entièrement tombée dans les grandes villes. Je ne connais d'exception que les Calabres, où toujours le frère aîné se fait prêtre, marie le cadet et s'établit le servant de sa belle-sœur et en même temps l'amant.

Napoléon a ôté le libertinage à la haute Italie et même à ce pays-ci (Naples).

Les mœurs de la génération actuelle des jolies femmes font honte à leurs mères; elles sont plus favorables à l'amour-passion. L'amour physique a beaucoup perdu[168].

CHAPITRE L L'amour aux États-Unis.

Un gouvernement libre est un gouvernement qui ne fait point de mal aux citoyens, mais qui, au contraire, leur donne la sûreté et la tranquillité. Mais il y a encore loin de là au bonheur; il faut que l'homme le fasse lui-même, car ce serait une âme bien grossière que celle qui se tiendrait parfaitement heureuse parce qu'elle jouirait de la sûreté et de la tranquillité. Nous confondons ces choses en Europe, surtout en Italie; accoutumés que nous sommes à des gouvernements qui nous font du mal, il nous semble qu'en être délivré serait le suprême bonheur; semblables en cela à des malades travaillés par des maux douloureux. L'exemple de l'Amérique montre bien le contraire. Là, le gouvernement s'acquitte fort bien de son office, et ne fait de mal à personne. Mais, comme si le destin voulait déconcerter et démentir toute notre philosophie, ou plutôt l'accuser de ne pas connaître tous les éléments de l'homme, éloignés comme nous le sommes depuis tant de siècles par le malheureux état de l'Europe de toute véritable expérience, nous voyons que lorsque le malheur venant des gouvernements manque aux Américains, ils semblent se manquer à eux-mêmes. On dirait que la source de la sensibilité se tarit chez ces gens-là. Ils sont justes, ils sont raisonnables, et ils ne sont point heureux.

L. B…, c'est-à-dire les ridicules conséquences et règles de conduite que des esprits bizarres déduisent de ce recueil de poèmes et de chansons, suffit-elle pour causer tout ce malheur? L'effet me semble bien considérable pour la cause.

M. de Volney racontait que, se trouvant à table à la campagne, chez un brave Américain, homme à son aise et environné d'enfants déjà grands, il entre un jeune homme dans la salle: «Bonjour, William, dit le père de famille; asseyez-vous.» Le voyageur demanda qui était ce jeune homme: «C'est le second de mes fils.—Et d'où vient-il?—De Canton.»

L'arrivée d'un fils des bouts de l'univers ne faisait pas plus de sensation.

Toute l'attention semble employée aux arrangements raisonnables de la vie, et à prévenir tous les inconvénients: arrivés enfin au moment de recueillir le fruit de tant de soins et d'un si long esprit d'ordre, il ne se trouve plus de vie de reste pour jouir.

On dirait que les enfants de Penn n'ont jamais lu ce vers qui semble leur histoire:

Et propter vitam, vivendi perdere causas.

Les jeunes gens des deux sexes, lorsque l'hiver est venu, qui comme en Russie est la saison gaie du pays, courent ensemble en traîneaux sur la neige le jour et la nuit, ils font des courses de quinze ou vingt milles fort gaiement et sans personne pour les surveiller; et il n'en résulte jamais d'inconvénient.

Il y a la gaieté physique de la jeunesse qui passe bientôt avec la chaleur du sang et qui est finie à vingt-cinq ans: je ne vois pas les passions qui font jouir. Il y a tant d'habitude de raison aux États-Unis, que la cristallisation y a été rendue impossible.

J'admire ce bonheur et ne l'envie pas; c'est comme le bonheur d'êtres d'une espèce différente et inférieure. J'augure beaucoup mieux des Florides et de l'Amérique méridionale[169].

Ce qui fortifie ma conjecture sur celle du Nord, c'est le manque absolu d'artistes et d'écrivains. Les États-Unis ne nous ont pas encore envoyé une scène de tragédie, un tableau ou une vie de Washington.

CHAPITRE LI De l'amour en Provence jusqu'à la conquête de Toulouse en 1328, par les Barbares du Nord.

L'amour eut une singulière forme en Provence, depuis l'an 1100 jusqu'en 1328. Il y avait une législation établie pour les rapports des deux sexes en amour, aussi sévère et aussi exactement suivie que peuvent l'être aujourd'hui les lois du point d'honneur. Celles de l'amour faisaient d'abord abstraction complète des droits sacrés des maris. Elles ne supposaient aucune hypocrisie. Ces lois, prenant la nature humaine telle qu'elle est, devaient produire beaucoup de bonheur.

Il y avait la manière officielle de se déclarer amoureux d'une femme, et celle d'être agréé par elle en qualité d'amant. Après tant de mois de cour d'une certaine façon, on obtenait de lui baiser la main. La société, jeune encore, se plaisait dans les formalités et les cérémonies qui alors montraient la civilisation, et qui aujourd'hui feraient mourir d'ennui. Le même caractère se retrouve dans la langue des Provençaux, dans la difficulté et l'entrelacement de leurs rimes, dans leurs mots masculins et féminins pour exprimer le même objet, enfin dans le nombre infini de leurs poètes. Tout ce qui est forme dans la société, et qui aujourd'hui est si insipide, avait alors toute la fraîcheur et la saveur de la nouveauté.

Après avoir baisé la main d'une femme, on s'avançait de grade en grade à force de mérite et sans passe-droits. Il faut bien remarquer que si les maris étaient toujours hors de la question, d'un autre côté l'avancement officiel des amants s'arrêtait à ce que nous appellerions les douceurs de l'amitié la plus tendre entre personnes de sexes différents[170]. Mais après plusieurs mois ou plusieurs années d'épreuve, une femme étant parfaitement sûre du caractère et de la discrétion d'un homme, cet homme, ayant avec elle toutes les apparences et toutes les facilités que donne l'amitié la plus tendre, cette amitié devait donner à la vertu de bien fortes alarmes.

J'ai parlé de passe-droits, c'est qu'une femme pouvait avoir plusieurs amants, mais un seul dans les grades supérieurs. Il semble que les autres ne pouvaient pas être avancés beaucoup au delà du degré d'amitié qui consistait à lui baiser la main et à la voir tous les jours. Tout ce qui nous reste de cette singulière civilisation est en vers et en vers rimés de la manière la plus baroque et la plus difficile; il ne faut pas s'étonner si les notions que nous tirons des ballades des troubadours sont vagues et peu précises. On a trouvé jusqu'à un contrat de mariage en vers. Après la conquête en 1328, pour cause d'hérésie, les papes prescrivirent à plusieurs reprises de brûler tout ce qui était écrit dans la langue vulgaire. L'astuce italienne proclamait le latin, la seule langue digne de gens si spirituels. Ce serait une mesure bien avantageuse si l'on pouvait la renouveler en 1822.

Tant de publicité et d'officiel dans l'amour semblent au premier aspect ne pas s'accorder avec la vraie passion. Si la dame disait à son servant: «Allez pour l'amour de moi visiter la tombe de notre Seigneur Jésus-Christ à Jérusalem; vous y passerez trois ans et reviendrez ensuite; l'amant partait aussitôt: hésiter un instant l'aurait couvert de la même ignominie qu'aujourd'hui une faiblesse sur le point d'honneur. La langue de ces gens-là a une finesse extrême pour rendre les nuances les plus fugitives du sentiment. Une autre marque que ces mœurs étaient fort avancées sur la route de la véritable civilisation, c'est qu'à peine sortis des horreurs du moyen âge et de la féodalité, où la force était tout, nous voyons le sexe le plus faible moins tyrannisé qu'il ne l'est légalement aujourd'hui; nous voyons les pauvres et faibles créatures qui ont le plus à perdre en amour et dont les agréments disparaissent le plus vite, maîtresses du destin des hommes qui les approchent. Un exil de trois ans en Palestine, le passage d'une civilisation pleine de gaieté au fanatisme et à l'ennui d'un camp de croisés devaient être pour tout autre qu'un chrétien exalté une corvée fort pénible. Que peut faire à son amant une femme lâchement abandonnée par lui à Paris?

Il n'y a qu'une réponse que je vois d'ici: aucune femme de Paris, qui se respecte, n'a d'amant. On voit que la prudence a droit de conseiller bien plus aux femmes d'aujourd'hui de ne pas se livrer à l'amour-passion. Mais une autre prudence, qu'assurément je suis loin d'approuver, ne leur conseille-t-elle pas de se venger avec l'amour physique? Nous avons gagné à notre hypocrisie et à notre ascétisme[171], non pas un hommage rendu à la vertu, l'on ne contredit jamais impunément la nature, mais il y a moins de bonheur sur la terre et infiniment moins d'inspirations généreuses.

Un amant qui, après dix ans d'intimité, abandonnait sa pauvre maîtresse, parce qu'il s'apercevait qu'elle avait trente-deux ans, était perdu d'honneur dans l'aimable Provence; il n'avait d'autre ressource que de s'enterrer dans la solitude d'un cloître. Un homme non pas généreux, mais simplement prudent, avait donc intérêt à ne pas jouer alors plus de passion qu'il n'en avait.

Nous devinons tout cela, car il nous reste bien peu de monuments donnant des notions exactes…

Il faut juger l'ensemble des mœurs d'après quelques faits particuliers. Vous connaissez l'anecdote de ce poète qui avait offensé sa dame: après deux ans de désespoir, elle daigna enfin répondre à ses nombreux messages, et lui fit dire que, s'il se faisait arracher un ongle, et qu'il lui fît présenter cet ongle par cinquante chevaliers amoureux et fidèles, elle pourrait peut-être lui pardonner. Le poète se hâta de se soumettre à l'opération douloureuse. Cinquante chevaliers bien venus de leurs dames allèrent présenter cet ongle à la belle offensée avec toute la pompe possible. Cela fit une cérémonie aussi imposante que l'entrée d'un des princes du sang dans une des villes du royaume. L'amant couvert des livrées du repentir suivait de loin son ongle. La dame, après avoir vu s'accomplir toute la cérémonie, qui fut fort longue, daigna lui pardonner; il fut réintégré dans toutes les douceurs de son premier bonheur. L'histoire dit qu'ils passèrent ensemble de longues et heureuses années. Il est sûr que les deux ans de malheur prouvent une passion véritable et l'auraient fait naître quand elle n'eût pas existé avec cette force auparavant.

Vingt anecdotes que je pourrais citer montrent partout une galanterie aimable, spirituelle et conduite entre les deux sexes sur les principes de la justice; je dis galanterie, car en tout temps l'amour-passion est une exception plus curieuse que fréquente, et l'on ne saurait lui imposer de lois. En Provence, ce qu'il peut y avoir de calculé et de soumis à l'empire de la raison était fondé sur la justice et sur l'égalité de droits entre les deux sexes, voilà ce que j'admire surtout comme éloignant le malheur autant qu'il est possible. Au contraire, la monarchie absolue sous Louis XV était parvenue à mettre à la mode la scélératesse et la noirceur dans ces mêmes rapports[172].

Quoique cette jolie langue provençale, si remplie de délicatesse et si tourmentée par la rime[173], ne fût pas probablement celle du peuple, les mœurs de la haute classe avaient passé aux classes inférieures, très peu grossières alors en Provence, parce qu'elles avaient beaucoup d'aisance. Elles étaient dans les premières joies d'un commerce fort prospère et fort riche. Les habitants des rives de la Méditerranée venaient de s'apercevoir (au IXe siècle) que faire le commerce en hasardant quelques barques sur cette mer était moins pénible et presque aussi amusant que de détrousser les passants sur le grand chemin voisin, à la suite de quelque petit seigneur féodal. Peu après, les Provençaux du Xe siècle virent chez les Arabes qu'il y avait des plaisirs plus doux que piller, violer et se battre.

Il faut considérer la Méditerranée comme le foyer de la civilisation européenne. Les bords heureux de cette belle mer si favorisée par le climat l'étaient encore par l'état prospère des habitants et par l'absence de toute religion ou législation triste. Le génie éminemment gai des Provençaux d'alors avait traversé la religion chrétienne sans en être altéré.

Nous voyons une vive image d'un effet semblable de la même cause dans les villes d'Italie dont l'histoire nous est parvenue d'une manière plus distincte, et qui d'ailleurs ont été assez heureuses pour nous laisser le Dante, Pétrarque et la peinture.

Les Provençaux ne nous ont pas légué un grand poème, comme la Divine Comédie, dans lequel viennent se réfléchir toutes les particularités des mœurs de l'époque. Ils avaient, ce me semble, moins de passion et beaucoup plus de gaieté que les Italiens. Ils tenaient de leurs voisins, les Maures d'Espagne, cette agréable manière de prendre la vie. L'amour régnait avec l'allégresse, les fêtes et les plaisirs dans les châteaux de l'heureuse Provence.

Avez-vous vu à l'Opéra le final d'un bel opéra-comique de Rossini? Tout est gaieté, beauté, magnificence idéale sur la scène. Nous sommes à mille lieues des vilains côtés de la nature humaine. L'opéra finit, la toile tombe, les spectateurs s'en vont, le lustre s'élève, on éteint les quinquets. L'odeur de lampe mal éteinte remplit la salle, le rideau se relève à moitié, l'on aperçoit des polissons sales et mal vêtus se démener sur la scène; ils s'y agitent d'une manière hideuse, ils y tiennent la place des jeunes femmes qui la remplissaient de leurs grâces il n'y a qu'un instant.

Tel fut pour le royaume de Provence l'effet de la conquête de Toulouse par l'armée des croisés. Au lieu d'amour, de grâces et de gaieté, on eut les Barbares du Nord et saint Dominique. Je ne noircirai point ces pages du récit à faire dresser les cheveux des horreurs de l'inquisition dans toute la ferveur de la jeunesse. Quant aux barbares, c'étaient nos pères; ils tuaient et saccageaient tout; ils détruisaient pour le plaisir de détruire ce qu'ils ne pouvaient emporter; une rage sauvage les animait contre tout ce qui portait quelque trace de civilisation, surtout ils n'entendaient pas un mot de cette belle langue du Midi, et leur fureur en était redoublée. Fort superstitieux, et guidés par l'affreux saint Dominique, ils croyaient gagner le ciel en tuant des Provençaux. Tout fut fini pour ceux-ci: plus d'amour, plus de gaieté, plus de poésie; moins de vingt ans après la conquête (1335), ils étaient presque aussi barbares et aussi grossiers que les Français, que nos pères[174].

D'où était tombée dans ce coin du monde cette charmante forme de civilisation qui, pendant deux siècles, fit le bonheur des hautes classes de la société? des Maures d'Espagne apparemment.

CHAPITRE LII La Provence au XIIe siècle.

Je vais traduire une anecdote des manuscrits provençaux; le fait que l'on va lire eut lieu vers l'an 1180, et l'histoire fut écrite vers 1250[175]; l'anecdote est assurément fort connue: toute la nuance des mœurs est dans le style. Je supplie qu'on me permette de traduire mot à mot et sans chercher aucunement l'élégance du langage actuel.

«Monseigneur Raymond de Roussillon fut un vaillant baron, ainsi que le savez, et eut pour femme madona Marguerite, la plus belle femme que l'on connût en ce temps, et la plus douée de toutes belles qualités, de toute valeur et de toute courtoisie. Il arriva ainsi que Guillaume de Cabstaing, qui fut fils d'un pauvre chevalier du château Cabstaing, vint à la cour de Mgr Raymond de Roussillon, se présenta à lui et lui demanda s'il lui plaisait qu'il fût varlet de sa cour. Mgr Raymond, qui le vit beau et avenant, lui dit qu'il fût le bienvenu et qu'il demeurât en sa cour. Ainsi Guillaume demeura avec lui et sut si gentiment se conduire, que petits et grands l'aimaient; et il sut tant se distinguer, que Monseigneur Raymond voulut qu'il fût donzel de madona Marguerite, sa femme; et ainsi fut fait. Adonc s'efforça Guillaume de valoir encore plus et en dit et en faits. Mais ainsi, comme il a coutume d'avenir en amour, il se trouva qu'amour voulut prendre madona Marguerite et enflammer sa pensée. Tant lui plaisait le faire de Guillaume, et son dire, et son semblant, qu'elle ne dut se tenir un jour de lui dire: «Or çà, dis-moi, Guillaume, si une femme te faisait semblant d'amour, oserais-tu bien l'aimer?» Guillaume, qui s'en était aperçu, lui répondit tout franchement: «Oui, bien ferais-je, madame, pourvu seulement que le semblant fût vérité.—Par saint Jean! fit la dame, bien avez répondu comme un homme de valeur; mais à présent je te veux éprouver si tu pourras savoir et connaître, en fait de semblants, quels sont de vérité et quels non.»

«Quand Guillaume eut entendu ces paroles, il répondit: «Madame, qu'il soit ainsi comme il vous plaira.»

«Il commença à être pensif, et Amour aussitôt lui chercha guerre; et les pensers qu'Amour envoie aux siens lui entrèrent dans le tout profond du cœur, et de là en avant il fut des servants d'amour et commença à trouver[176] de petits couplets avenants et gais, et des chansons à danser, et des chansons de chant[177] plaisant, par quoi il était fort agréé, et plus de celle pour laquelle il chantait. Or Amour, qui accorde à ses servants leur récompense quand il lui plaît, voulut à Guillaume donner le prix du sien; et le voilà qui commence à prendre la dame si fort de pensers et de réflexions d'amour, que ni jour ni nuit elle ne pouvait reposer, songeant à la valeur et à la prouesse qui en Guillaume s'était si copieusement logée et mise.

«Un jour, il arriva que la dame prit Guillaume et lui dit: «Guillaume, or çà, dis-moi, t'es-tu à cette heure aperçu de mes semblants, s'ils sont véritables ou mensongers?» Guillaume répond: «Madona, ainsi Dieu me soit en aide, du moment en çà que j'ai été votre servant, il ne m'a pu entrer au cœur nulle pensée que vous ne fussiez la meilleure qui onc naquit et la plus véritable et en paroles et en semblants. Cela je crois et croirai toute ma vie.» Et la dame répondit:

«Guillaume, je vous dis que si Dieu m'aide que jà ne serez par moi trompé, et que vos pensers ne seront pas vains ni perdus.» Et elle étendit les bras et l'embrassa doucement dans la chambre où ils étaient tous deux aussi, et ils commencèrent leur druerie[178]; et il ne tarda guère que les médisants, que Dieu ait en ire, se mirent à parler et à deviser de leur amour, à propos des chansons que Guillaume faisait, disant qu'il avait mis son amour en madame Marguerite, et tant dirent-ils à tort et à travers, que la chose vint aux oreilles de monseigneur Raymond. Alors il fut grandement peiné et fort grièvement triste, d'abord parce qu'il lui fallait perdre son compagnon-écuyer qu'il aimait tant, et plus encore pour la honte de sa femme.

«Un jour, il arriva que Guillaume s'en était allé à la chasse à l'épervier avec un écuyer seulement; et monseigneur Raymond fit demander où il était; et un valet lui répondit qu'il était allé à l'épervier, et tel qui le savait ajouta qu'il était en tel endroit. Sur-le-champ, Raymond prend des armes cachées et se fait amener son cheval, et prend tout seul son chemin vers cet endroit où Guillaume était allé: tant il chevaucha qu'il le trouva. Quand Guillaume le vit venir, il s'en étonna beaucoup, et sur-le-champ il lui vint de sinistres pensées, et il s'avança à sa rencontre et lui dit: «Seigneur, soyez le bien arrivé. Comment êtes-vous ainsi seul?» Monseigneur Raymond répondit: «Guillaume, c'est que je vais vous cherchant pour me divertir avec vous. N'avez-vous rien pris?—Je n'ai guère pris, seigneur, car je n'ai guère trouvé; et qui peu trouve ne peut guère prendre, comme dit le proverbe.—Laissons là désormais cette conversation dit monseigneur Raymond, et, par la foi que vous me devez, dites-moi vérité sur tous les sujets que je vous voudrai demander.—Par Dieu! seigneur, dit Guillaume, si cela est chose à dire, bien vous la dirai-je.—Je ne veux ici aucune subtilité, ainsi dit monseigneur Raymond, mais vous me direz tout entièrement sur tout ce que je vous demanderai.—Seigneur, autant qu'il vous plaira me demander, dit Guillaume, autant vous dirai-je la vérité.» Et monseigneur Raymond demande: «Guillaume, si Dieu et la sainte foi vous vaut, avez-vous une maîtresse pour qui vous chantiez ou pour laquelle Amour vous étreigne?» Guillaume répond: «Seigneur, et comment ferais-je pour chanter, si Amour ne me pressait pas? Sachez la vérité, monseigneur, qu'Amour m'a tout en son pouvoir.» Raymond répond: «Je veux bien le croire, qu'autrement vous ne pourriez pas si bien chanter; mais je veux savoir s'il vous plaît qui est votre dame.—Ah! seigneur, au nom de Dieu, dit Guillaume, voyez ce que vous me demandez. Vous savez trop bien qu'il ne faut pas nommer sa dame, et que Bernard de Ventadour dit:

«En une chose ma raison me sert[179]. «Que jamais homme ne m'a demandé ma joie, «Que je ne lui en aie menti volontiers. «Car cela ne me semble pas bonne doctrine, «Mais plutôt folie et acte d'enfant, «Que quiconque est bien traité en amour «En veuille ouvrir son cœur à un autre homme, «A moins qu'il ne puisse le servir et l'aider.

«Monseigneur Raymond répond: «Et je vous donne ma foi que je vous servirai selon mon pouvoir.» Raymond en dit tant que Guillaume lui répondit:

«Seigneur, il faut que vous sachiez que j'aime la sœur de madame Marguerite, votre femme, et que je pense en avoir échange d'amour. Maintenant que vous le savez, je vous prie de venir à mon aide ou du moins de ne pas me faire dommage.—Prenez main et foi, fit Raymond, car je vous jure et vous engage que j'emploierai pour vous tout mon pouvoir.» Et alors il lui donna sa foi, et quand il la lui eut donnée, Raymond lui dit: «Je veux que nous allions à son château, car il est près d'ici.—Et je vous en prie, fit Guillaume, par Dieu.» Et ainsi ils prirent leur chemin vers le château de Liet. Et, quand ils furent au château, ils furent bien accueillis par En[180] Robert de Tarascon, qui était mari de madame Agnès, la sœur de madame Marguerite, et par madame Agnès elle-même. Et monseigneur Raymond prit madame Agnès par la main, il la mena dans la chambre et ils s'assirent sur le lit. Et monseigneur Raymond dit: «Maintenant, dites-moi, belle-sœur, par la foi que vous me devez, aimez-vous d'amour?» Et elle dit: «Oui, seigneur.—Et qui? fit-il.—Oh! cela, je ne vous le dis pas, répondit-elle; et quels discours me tenez-vous là?»

«A la fin, tant la pria, qu'elle dit qu'elle aimait Guillaume de Cabstaing, elle dit cela parce que elle voyait Guillaume triste et pensif, et elle savait bien comme quoi il aimait sa sœur; et ainsi elle craignait que Raymond n'eût de mauvaises pensées de Guillaume. Une telle réponse causa une grande joie à Raymond. Agnès conta tout à son mari, et le mari lui répondit qu'elle avait bien fait, et lui donna parole qu'elle avait la liberté de faire ou dire tout ce qui pourrait sauver Guillaume. Agnès n'y manqua pas. Elle appela Guillaume dans sa chambre tout seul, et resta tant avec lui, que Raymond pensa qu'il devait avoir eu d'elle plaisir d'amour; et tout cela lui plaisait, et il commença à penser que ce que on lui avait dit de lui n'était pas vrai et qu'on parlait en l'air. Agnès et Guillaume sortirent de la chambre, le souper fut préparé, et l'on soupa en grande gaieté. Et après souper Agnès fit préparer le lit des deux proches de la porte de sa chambre, et si bien firent de semblant en semblant la dame et Guillaume, que Raymond crut qu'il couchait avec elle.

«Et le lendemain ils dînèrent au château avec grande allégresse, et après dîner ils partirent avec tous les honneurs d'un noble congé et vinrent à Roussillon. Et aussitôt que Raymond le put, il se sépara de Guillaume et s'en vint à sa femme, et lui conta ce qu'il avait vu de Guillaume et de sa sœur, de quoi eut sa femme une grande tristesse toute la nuit. Et le lendemain elle fit appeler Guillaume, et le reçut mal, et l'appela faux ami et traître. Et Guillaume lui demanda merci, comme homme qui n'avait faute aucune de ce dont elle l'accusait, et lui conta tout ce qui s'était passé mot à mot. Et la femme manda sa sœur, et par elle sut bien que Guillaume n'avait pas tort. Et pour cela elle lui dit et commanda qu'il fît une chanson par laquelle il montrât qu'il n'aimait aucune femme excepté elle, et alors il fit la chanson qui dit:

«La douce pensée «Qu'amour souvent me donne.»

Et quand Raymond de Roussillon ouït la chanson que Guillaume avait faite pour sa femme, il le fit venir pour lui parler assez loin du château et lui coupa la tête, qu'il mit dans un carnier; il lui tira le cœur du corps et il le mit avec la tête. Il s'en alla au château; il fit rôtir le cœur et apporter à table à sa femme, et il le lui fit manger sans qu'elle le sût. Quand elle l'eut mangé, Raymond se leva et dit à sa femme que ce qu'elle venait de manger était le cœur du seigneur Guillaume de Cabstaing, et lui montra la tête, et lui demanda si le cœur avait été bon à manger. Et elle entendit ce qu'il disait et vit et connut la tête du seigneur Guillaume. Elle lui répondit et dit que le cœur avait été si bon et si savoureux, que jamais autre manger ou autre boire ne lui ôterait de la bouche le goût que le cœur du seigneur Guillaume y avait laissé. Et Raymond lui courut sus avec une épée. Elle se prit à fuir, se jeta d'un balcon en bas et se cassa la tête.

«Cela fut su dans toute la Catalogne et dans toutes les terres du roi d'Aragon. Le roi Alphonse et tous les barons de ces contrées eurent grande douleur et grande tristesse de la mort du seigneur Guillaume et de la femme que Raymond avait aussi laidement mise à mort. Ils lui firent la guerre à feu et à sang. Le roi Alphonse d'Aragon ayant pris le château de Raymond, il fit placer Guillaume et sa dame dans un monument devant la porte de l'église d'un bourg nommé Perpignac. Tous les parfaits amants, toutes les parfaites amantes, prièrent Dieu pour leurs âmes. Le roi d'Aragon prit Raymond, le fit mourir en prison et donna tous ses biens aux parents de Guillaume et aux parents de la femme qui mourut pour lui.»

CHAPITRE LIII L'Arabie.

C'est sous la tente noirâtre de l'Arabe-Bédouin qu'il faut chercher le modèle de la patrie du véritable amour. Là, comme ailleurs, la solitude et un beau climat ont fait naître la plus noble des passions du cœur humain, celle qui, pour trouver le bonheur, a besoin de l'inspirer au même degré qu'elle le sent.

Il fallait pour que l'amour parût tout ce qu'il peut être dans le cœur de l'homme, que l'égalité entre la maîtresse et son amant fût établie autant que possible. Elle n'existe point, cette égalité, dans notre triste Occident: une femme quittée est malheureuse ou déshonorée. Sous la tente de l'Arabe, la foi donnée ne peut pas se violer. Le mépris et la mort suivent immédiatement ce crime.

La générosité est si sacrée chez ce peuple qu'il est permis de voler pour donner. D'ailleurs les dangers y sont de tous les jours, et la vie s'écoule toute, pour ainsi dire, dans une solitude passionnée. Même réunis, les Arabes parlent peu.

Rien ne change chez l'habitant du désert; tout y est éternel et immobile. Les mœurs singulières, dont je ne puis, par ignorance, que donner une faible esquisse, existaient probablement dès le temps d'Homère[181]. Elles ont été écrites pour la première fois vers l'an 600 de notre ère, deux siècles avant Charlemagne.

On voit que c'est nous qui fûmes les barbares à l'égard de l'Orient, quand nous allâmes le troubler par nos croisades[182]. Aussi devons-nous ce qu'il y a de noble dans nos mœurs à ces croisades et aux Maures d'Espagne.

Si nous nous comparons aux Arabes, l'orgueil de l'homme prosaïque sourira de pitié. Nos arts sont extrêmement supérieurs aux leurs, nos législations sont en apparence encore plus supérieures; mais je doute que nous l'emportions dans l'art du bonheur domestique: il nous a toujours manqué bonne foi et simplicité; dans les relations de famille, le trompeur est le premier malheureux. Il n'y a plus de sécurité pour lui: toujours injuste, il a toujours peur.

A l'origine des plus anciens monuments historiques, nous voyons les Arabes divisés de toute antiquité en un grand nombre de tribus indépendantes, errant dans le désert. Suivant que ces tribus pouvaient, avec plus ou moins de facilité, pourvoir aux premiers besoins de l'homme, elle avait des mœurs plus ou moins élégantes. La générosité était la même partout; mais, suivant le degré d'opulence de la tribu, elle se montrait par le don du quartier de chevreau nécessaire à la vie physique, ou par celui de cent chameaux, don provoqué par quelque relation de famille ou d'hospitalité.

Le siècle héroïque des Arabes, celui où ces âmes généreuses brillèrent pures de toute affectation de bel esprit ou de sentiment raffiné, fut celui qui précéda Mohammed et qui correspond au Ve siècle de notre ère, à la fondation de Venise et au règne de Clovis. Je supplie notre orgueil de comparer les chants d'amour qui nous restent des Arabes et les mœurs nobles retracées dans les Mille et une Nuits aux horreurs dégoûtantes qui ensanglantent chaque page de Grégoire de Tours, l'historien de Clovis, ou d'Éginard, l'historien de Charlemagne.

Mohammed fut un puritain, il voulut proscrire les plaisirs qui ne font de mal à personne; il a tué l'amour dans les pays qui ont admis l'islamisme[183]; c'est pour cela que sa religion a toujours été moins pratiquée dans l'Arabie, son berceau, que dans tous les autres pays mahométans.

Les Français ont rapporté d'Égypte quatre volumes in-folio, intitulés: le Livre des Chansons. Ces volumes contiennent:

1o Les biographies des poètes qui ont fait les chansons.

2o Les chansons elles-mêmes. Le poète y chante tout ce qui l'intéresse, il y loue son coursier rapide et son arc, après avoir parlé de sa maîtresse. Ces chants furent souvent les lettres d'amour de leurs auteurs; ils y donnaient à l'objet aimé un tableau fidèle de toutes les affections de leur âme. Ils parlent quelquefois de nuits froides pendant lesquelles ils ont été obligés de brûler leur arc et leurs flèches. Les Arabes sont une nation sans maisons.

3o Les biographies des musiciens qui ont fait la musique de ces chansons.

4o Enfin l'indication des formules musicales; ces formules sont des hiéroglyphes pour nous: cette musique nous restera à jamais inconnue, et d'ailleurs ne nous plairait pas.

Il y a un autre recueil intitulé: Histoire des Arabes qui sont morts d'amour.

Ces livres si curieux sont extrêmement peu connus; le petit nombre de savants qui pourraient les lire ont eu le cœur desséché par l'étude et par les habitudes académiques.

Pour nous reconnaître au milieu de monuments si intéressants par leur antiquité et par la beauté singulière des mœurs qu'ils font deviner, il faut demander quelques faits à l'histoire.

De tout temps, et surtout avant Mohammed, les Arabes se rendaient à la Mecque pour faire le tour de la Caaba ou maison d'Abraham. J'ai vu à Londres un modèle fort exact de la ville sainte. Ce sont sept à huit cents maisons à toits en terrasse, jetées au milieu d'un désert de sable dévoré par le soleil. A l'une des extrémités de la ville, l'on découvre un édifice immense à peu près de forme carrée; cet édifice entoure la Caaba; il se compose d'une longue suite de portiques nécessaires sous le soleil d'Arabie pour effectuer la promenade sacrée. Ce portique est bien important dans l'histoire des mœurs et de la poésie arabes: ce fut apparemment pendant des siècles le seul lieu où les hommes et les femmes se trouvassent réunis. On faisait pêle-mêle, à pas lents, et en récitant en chœur des poésies sacrées, le tour de la Caaba; c'est une promenade de trois quarts d'heure: ces tours se répétaient plusieurs fois dans la même journée; c'était là le rite sacré pour lequel hommes et femmes accouraient de toutes les parties du désert. C'est sous le portique de la Caaba que se sont polies les mœurs arabes. Il s'établit bientôt une lutte entre les pères et les amants; bientôt ce fut par des odes d'amour que l'amant dévoila sa passion à la jeune fille sévèrement surveillée par ses frères ou son père, à côté de laquelle il faisait la promenade sacrée. Les habitudes généreuses et sentimentales de ce peuple existaient déjà dans le camp; mais il me semble que la galanterie arabe est née autour de la Caaba: c'est aussi la patrie de leur littérature. D'abord elle exprima la passion avec simplicité et véhémence, telle que la sentait le poète; plus tard le poète, au lieu de songer à toucher son amie, pensa à écrire de belles choses; alors naquit l'affectation, que les Maures portèrent en Espagne et qui gâte encore aujourd'hui les livres de ce peuple[184].

Je vois une preuve touchante du respect des Arabes pour le sexe le plus faible dans la formule de leur divorce. La femme, en l'absence du mari duquel elle voulait se séparer, détendait la tente et la relevait en ayant soin d'en placer l'ouverture du côté opposé à celui qu'elle occupait auparavant. Cette simple cérémonie séparait à jamais les deux époux.

FRAGMENTS EXTRAITS ET TRADUITS D'UN RECUEIL ARABE INTITULÉ LE DIVAN DE L'AMOUR

Compilé par Ebn-Abi-Hadglat (manuscrits de la bibliothèque du roi, nos 1461 et 1462).

Mohammed, fils de Djaâfar Elahouâzadi, raconte que, Djamil étant malade de la maladie dont il mourut, Elâbas, fils de Sohail, le visita et le trouva prêt à rendre l'âme. «O fils de Sohail! lui dit Djamil, que penses-tu d'un homme qui n'a jamais bu de vin, qui n'a jamais fait de gain illicite, qui n'a jamais donné injustement la mort à nulle créature vivante que Dieu ait défendu de tuer, et qui rend témoignage qu'il n'y a d'autre dieu que Dieu, et que Mohammed est son prophète?—Je pense, répondit Ben Sohail, que cet homme sera sauvé et obtiendra le paradis; mais quel est-il, cet homme que tu dis?—C'est moi, répliqua Djamil.—Je ne croyais pas que tu professasses l'islamisme, dit alors Ben Sohail, et d'ailleurs il y a vingt ans que tu fais l'amour à Bothaina et que tu la célèbres dans tes vers.—Me voici, répondit Djamil, au premier des jours de l'autre monde et au dernier des jours de ce monde, et je veux que la clémence de notre maître Mohammed ne s'étende pas sur moi au jour du jugement, si j'ai jamais porté la main sur Bothaina pour quelque chose de répréhensible.»

Ce Djamil et Bothaina, sa maîtresse, appartenaient tous les deux aux Benou-Azra, qui sont une tribu célèbre en amour parmi toutes les tribus des Arabes. Aussi leur manière d'aimer a-t-elle passé en proverbe, et Dieu n'a point fait de créatures aussi tendres qu'eux en amour.

Sahid, fils d'Agba, demanda un jour à un Arabe: «De quel peuple es-tu?—Je suis du peuple chez lequel on meurt quand on aime, répondit l'Arabe.—Tu es donc de la tribu de Azra? ajouta Sahid.—Oui, par le maître de la Caaba! répliqua l'Arabe.—D'où vient donc que vous aimez de la sorte? demanda ensuite Sahid.—Nos femmes sont belles et nos jeunes gens sont chastes», répondit l'Arabe.

Quelqu'un demanda un jour à Arouâ-Ben-Hezam[185]: «Est-il donc bien vrai, comme on le dit de vous, que vous êtes de tous les hommes ceux qui avez le cœur le plus tendre en amour?—Oui, par Dieu! cela est vrai, répondit Arouâ, et j'ai connu dans ma tribu trente jeunes gens que la mort a enlevés, et qui n'avaient d'autre maladie que l'amour.»

Un Arabe des Benou-Fazârat dit un jour à un autre Arabe des Benou-Azra: «Vous autres, Benou-Azra, vous pensez que mourir d'amour est une douce et noble mort; mais c'est là une faiblesse manifeste et une stupidité; et ceux que vous prenez pour des hommes de grand cœur ne sont que des insensés et de molles créatures.—Tu ne parlerais pas ainsi, lui répondit l'Arabe de la tribu de Azra, si tu avais vu les grands yeux noirs de nos femmes voilés par-dessus de leurs longs sourcils, et décochant des flèches par-dessous; si tu les avais vues sourire, et leurs dents briller entre leurs lèvres brunes!»

Abou-el-Hassan, Ali, fils d'Abdalla, Elzagouni, raconte ce qui suit: «Un musulman aimait une fille chrétienne jusqu'au point d'en perdre la raison. Il fut obligé de faire un voyage dans un pays étranger avec un ami qui était dans la confidence de son amour. Ses affaires s'étant prolongées dans ce pays, il y fut attaqué d'une maladie mortelle, et dit alors à son ami: «Voilà que mon terme approche, je ne rencontrerai plus dans ce monde celle que j'aime, et je crains, si je meurs musulman, de ne pas la rencontrer non plus dans l'autre vie.» Il se fit chrétien et mourut. Son ami se rendit auprès de la jeune chrétienne, qu'il trouva malade. Elle lui dit: «Je ne verrai plus mon ami dans ce monde; mais je veux me retrouver avec lui dans l'autre: ainsi donc je rends témoignage qu'il n'y a d'autre dieu que Dieu, et que Mohammed est le prophète de Dieu.» Là-dessus, elle mourut, et que la miséricorde de Dieu soit sur elle *.»

Eltemimi raconte qu'il y avait dans la tribu des Arabes de Tagleb une fille chrétienne fort riche qui aimait un jeune musulman. Elle lui offrit sa fortune et tout ce qu'elle avait de précieux sans pouvoir parvenir à se faire aimer de lui. Quand elle eut perdu toute espérance, elle donna cent dinars à un artiste pour lui faire une figure du jeune homme qu'elle aimait. L'artiste fit cette figure, et, quand la jeune fille l'eut, elle la plaça dans un endroit où elle venait tous les jours. Là elle commençait par embrasser cette figure et puis s'asseyait à côté d'elle, et passait le reste de la journée à pleurer. Quand le soir était venu, elle saluait la figure et se retirait. Elle fit cela pendant longtemps. Le jeune homme vint à mourir; elle voulut le voir et l'embrasser mort, après quoi elle retourna auprès de sa figure, la salua, l'embrassa comme à l'ordinaire, et se coucha à côté d'elle. Le matin venu, on l'y trouva morte, la main étendue vers des lignes d'écriture qu'elle avait tracées avant de mourir *.

Notes in this chapter

Note 1 · Voir Cabanis, influence du physique, etc.Note 2 · Les souliers sans rubans du ministre Roland: «Ah! Monsieur, tout est perdu», répond Dumourier. A la séance royale, le président de l'assemblNote 3 · On ne se sera que trop aperçu que ce traité est fait de morceaux écrits à mesure que Lisio Visconti voyait les anecdotes se passer sous ses Note 4 · Historique. Plusieurs, quoique fort curieux, sont choqués d'apprendre des nouvelles: ils redoutent de paraître inférieurs à celui qui les leNote 5 · Mémoires de M. Réalier-Dumas. La Corse, qui, par sa population, cent quatre-vingt mille âmes, ne formerait pas la moitié de la plupart des dNote 6 · A Paris, pour être bien, il faut faire attention à un million de petites choses. Cependant voici une objection très forte. L'on compte beaucNote 7 · J'admire les mœurs du temps de Louis XIV: on passait sans cesse et en trois jours des salons de Marly aux champs de bataille de Senef et de Note 8 · Les écrivains les plus graves croient, en Angleterre, se donner un air cavalier en citant des mots français qui, la plupart, n'ont jamais étNote 9 · L'admiration de mode, comme Hume vers 1775, ou Franklin en 1784, ne fait pas objection.Note 10 · Voyage en Espagne de M. Semple; il peint vrai, et l'on trouvera une description de la bataille de Trafalgar, entendue dans le lointain, qui Note 11 · Correspondance de Grimm, janvier 1783. «M. le comte de N***, capitaine en survivance des gardes de Monsieur, piqué de ne plus trouver de plaNote 12 · G. Pechio nelle sue vivacissime lettere ad una bella giovane Inglese sopra la Spagna libera, laquale è un medio-evo, non redidivo, ma sempreNote 13 · Un homme s'honore, en 1620, en disant sans cesse, et le plus servilement qu'il peut: Le roi mon maître (voir les mémoires de Noailles, de ToNote 14 · On ne peut l'évaluer que sur les actions non réfléchies.Note 15 · Miss O'Neil, Mrs Couts, et la plupart des grandes actrices anglaises quittent le théâtre pour se marier richement.Note 16 · On passe la galanterie aux femmes, mais l'amour leur donne du ridicule, écrivait le judicieux abbé Girard, à Paris, en 1740.Note 17 · Je n'en veux pour preuve que l'envie. Voir l'Edinburg-Review de 1821; voir les journaux littéraires allemands et italiens, et le ScimiatigreNote 18 · 30 septembre 1819.Note 19 · Outre que l'auteur avait le malheur de n'être pas né à Paris, il y avait très peu vécu. (Note de l'éditeur.)Note 20 · Heu! male nunc artes miseras hæc secula tractant; Jam tener assuevit munera velle puer. Tibul., I, IV.Note 21 · Voir dans les mœurs du siècle de Louis XV l'honneur et l'aristocratie combler de profusions les demoiselles Duthé, la Guerre et autres. QuatNote 22 · Cet usage commence à tomber un peu dans la très bonne compagnie, qui se francise comme partout; mais je parle de l'immense généralité.Note 23 · Voir Richardson. Les mœurs de la famille des Harlowe, traduites en manières modernes, sont fréquentes en Angleterre: leurs domestiques valenNote 24 · Le jeune enfant de Spencer brûlé vif en Irlande.Note 25 · Réfuter autrement que par des injures le portrait d'une certaine classe d'Anglais présenté dans ces trois ouvrages, me semble la chose imposNote 26 · J'appelle mal moral, en 1822, tout gouvernement qui n'a pas les deux chambres; il n'y a d'exception que lorsque le chef du gouvernement est Note 27 · Voir dans le procès de la feue reine d'Angleterre une liste curieuse des pairs avec les sommes qu'eux et leurs familles reçoivent de l'État.Note 28 · Plunkell Craig, Vie de Curran.Note 29 · Degré de civilisation du paysan Robert Burns et de sa famille; club de paysans où l'on payait deux sous par séance; questions qu'on y discutNote 30 · Le même fait en Amérique. En Écosse, étalage des titres.Note 31 · Voir les charmantes Lettres de M. Pecchio. L'Italie est pleine de gens de cette force; mais, au lieu de se produire, ils se tiennent tranquiNote 32 · Voir les Mémoires de la margrave de Bareuth, et Vingt ans de séjour à Berlin, par M. Thiébaut.Note 33 · Voir en 1821 leur enthousiasme pour la tragédie du Triomphe de la croix, qui fait oublier Guillaume Tell.Note 34 · J'ai eu le bonheur de rencontrer un homme de l'esprit le plus vif et en même temps savant comme dix savants allemands, et exposant ce qu'il Note 35 · Titre d'un des romans d'Auguste la Fontaine, la Vie paisible, autre grand trait des mœurs allemandes, c'est le farniente de l'Italien, c'estNote 36 · De ce Paris qui a donné au monde Voltaire, Molière et tant d'hommes distingués par l'esprit; mais l'on ne peut pas tout avoir, et il y auraiNote 37 · Cette habitude des Français, diminuant tous les jours, éloignera de nous les héros de Molière.Note 38 · Toutes les infractions à cet honneur sont ridicules dans les sociétés bourgeoises en France. (Voir la Petite Ville, de M. Picard.)Note 39 · Voir l'excellente et curieuse Histoire de l'Église, par M. de Potter.Note 40 · 1822.Note 41 · Vers 1780, la maxime était: Molti averne, Un goderne, E cambiar spesso. Voyage de Shylock.Note 42 · Voir les mœurs des îles Açores: l'amour de Dieu et l'autre amour y occupent tous les instants. La religion chrétienne, interprétée par les jNote 43 · Mémoires de la vie de Chabanon, écrits par lui-même. Les coups de canne au plafond.Note 44 · Principe ascétique de Jérémie Bentham.Note 45 · Il faut avoir entendu parler l'aimable général Laclos, Naples, 1802. Si l'on n'a pas eu ce bonheur, l'on peut ouvrir la Vie privée du maréchNote 46 · Née à Narbonne; mélange de latin et d'arabe.Note 47 · Voir l'État de la puissance militaire de la Russie, véridique ouvrage du général sir Robert Wilson.Note 48 · Le manuscrit est à la bibliothèque Laurentiana. M. Raynouard le rapporte au tome V de ses Troubadours, page 189. Il y a plusieurs fautes danNote 49 · Faire.Note 50 · Il inventait les airs et les paroles.Note 51 · A far all' amore.Note 52 · On traduit mot à mot les vers provençaux cités par Guillaume.Note 53 · En, manière de parler parmi les Provençaux, que nous traduisons par le sire.Note 54 · 900 ans avant Jésus-Christ.Note 55 · 1095.Note 56 · Mœurs de Constantinople. La seule manière de tuer l'amour-passion est d'empêcher toute cristallisation par la facilité.Note 57 · Il y a un fort grand nombre de manuscrits arabes à Paris. Ceux des temps postérieurs ont de l'affectation, mais jamais aucune imitation des Note 58 · Cet Arouâ-Ben-Hezam était de la tribu de Azra dont il vient d'être fait mention. Il est célèbre comme poète, et plus célèbre encore comme un
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