LIVRE PREMIER
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CHAPITRE PREMIER De l'amour.
Je cherche à me rendre compte de cette passion dont tous les développements sincères ont un caractère de beauté.
Il y a quatre amours différents:
1o L'amour-passion, celui de la Religieuse portugaise, celui d'Héloïse pour Abélard, celui du capitaine de Vésel, du gendarme de Cento[14].
2o L'amour-goût, celui qui régnait à Paris vers 1760, et que l'on trouve dans les mémoires et romans de cette époque, dans Crébillon, Lauzun, Duclos, Marmontel, Chamfort, Mme d'Épinay, etc., etc.
C'est un tableau où, jusqu'aux ombres, tout doit être couleur de rose, où il ne doit entrer rien de désagréable sous aucun prétexte et sous peine de manquer d'usage, de bon ton, de délicatesse, etc. Un homme bien né sait d'avance tous les procédés qu'il doit avoir et rencontrer dans les diverses phases de cet amour; rien n'y étant passion et imprévu, il a souvent plus de délicatesse que l'amour véritable, car il a toujours beaucoup d'esprit; c'est une froide et jolie miniature comparée à un tableau des Carraches; et, tandis que l'amour-passion nous emporte au travers de tous nos intérêts, l'amour-goût sait toujours s'y conformer. Il est vrai que, si l'on ôte la vanité à ce pauvre amour, il en reste bien peu de chose; une fois privé de vanité, c'est un convalescent affaibli qui peut à peine se traîner.
3o L'amour physique.
A la chasse, trouver une belle et fraîche paysanne qui fuit dans le bois. Tout le monde connaît l'amour fondé sur ce genre de plaisir; quelque sec et malheureux que soit le caractère, on commence par là à seize ans.
4o L'amour de vanité.
L'immense majorité des hommes, surtout en France, désire et a une femme à la mode, comme on a un joli cheval, comme chose nécessaire au luxe d'un jeune homme. La vanité plus ou moins flattée, plus ou moins piquée, fait naître des transports. Quelquefois il y a l'amour physique, et encore pas toujours; souvent il n'y a pas même le plaisir physique. Une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois, disait la duchesse de Chaulnes; et les habitués de la cour de cet homme juste, le roi Louis de Hollande, se rappellent encore avec gaieté une jolie femme de la Haye qui ne pouvait se résoudre à ne pas trouver charmant un homme qui était duc ou prince. Mais, fidèle au principe monarchique, dès qu'un prince arrivait à la cour, on renvoyait le duc: elle était comme la décoration du corps diplomatique.
Le cas le plus heureux de cette plate relation est celui où le plaisir physique est augmenté par l'habitude. Les souvenirs la font alors ressembler un peu à l'amour; il y a la pique d'amour-propre et la tristesse quand on est quitté; et, les idées de roman vous prenant à la gorge, on croit être amoureux et mélancolique, car la vanité aspire à se croire une grande passion. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à quelque genre d'amour que l'on doive les plaisirs, dès qu'il y a exaltation de l'âme, ils sont vifs et leur souvenir entraînant; et dans cette passion, au contraire de la plupart des autres, le souvenir de ce que l'on a perdu paraît toujours au-dessus de ce qu'on peut attendre de l'avenir.
Quelquefois, dans l'amour de vanité, l'habitude ou le désespoir de trouver mieux produit une espèce d'amitié, la moins aimable de toutes les espèces; elle se vante de sa sûreté, etc.[15].
Le plaisir physique, étant dans la nature, est connu de tout le monde, mais n'a qu'un rang subordonné aux yeux des âmes tendres et passionnées. Si elles ont des ridicules dans le salon, si souvent les gens du monde, par leurs intrigues, les rendent malheureuses, en revanche elles connaissent des plaisirs à jamais inaccessibles aux cœurs qui ne palpitent que pour la vanité ou pour l'argent.
Quelques femmes vertueuses et tendres n'ont presque pas d'idée des plaisirs physiques; elles s'y sont rarement exposées, si l'on peut parler ainsi, et même alors les transports de l'amour-passion ont presque fait oublier les plaisirs du corps.
Il est des hommes victimes et instruments d'un orgueil infernal, d'un orgueil à l'Alfieri. Ces gens, qui peut-être sont cruels, parce que, comme Néron, ils tremblent toujours, jugeant tous les hommes d'après leur propre cœur, ces gens, dis-je, ne peuvent atteindre au plaisir physique qu'autant qu'il est accompagné de la plus grande jouissance d'orgueil possible, c'est-à-dire qu'autant qu'ils exercent des cruautés sur la compagne de leurs plaisirs. De là les horreurs de Justine. Ces hommes ne trouvent pas à moins le sentiment de la sûreté.
Au reste, au lieu de distinguer quatre amours différents, on peut fort bien admettre huit ou dix nuances. Il y a peut-être autant de façons de sentir parmi les hommes que de façons de voir; mais ces différences dans la nomenclature ne changent rien aux raisonnements qui suivent. Tous les amours qu'on peut voir ici-bas naissent, vivent et meurent, ou s'élèvent à l'immortalité, suivant les mêmes lois[16].
CHAPITRE II De la naissance de l'amour.
Voici ce qui se passe dans l'âme:
1o L'admiration.
2o On se dit: «Quel plaisir de lui donner des baisers, d'en recevoir! etc.»
3o L'espérance.
On étudie les perfections; c'est à ce moment qu'une femme devrait se rendre, pour le plus grand plaisir physique possible. Même chez les femmes les plus réservées, les yeux rougissent au moment de l'espérance; la passion est si forte, le plaisir si vif, qu'il se trahit par des signes frappants.
4o L'amour est né.
Aimer, c'est avoir du plaisir à voir, toucher, sentir par tous les sens, et d'aussi près que possible, un objet aimable et qui nous aime.
5o La première cristallisation[17] commence.
On se plaît à orner de mille perfections une femme de l'amour de laquelle on est sûr; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se réduit à s'exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l'on ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré.
Laissez travailler la tête d'un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez.
Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes: les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une mésange, sont garnies d'une infinité de diamants mobiles et éblouissants; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.
Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections.
Un voyageur parle de la fraîcheur des bois d'orangers à Gênes, sur le bord de la mer, durant les jours brûlants de l'été: quel plaisir de goûter cette fraîcheur avec elle!
Un de vos amis se casse le bras à la chasse: quelle douceur de recevoir les soins d'une femme qu'on aime! Être toujours avec elle et la voir sans cesse vous aimant ferait presque bénir la douleur; et vous partez du bras cassé de votre ami pour ne plus douter de l'angélique bonté de votre maîtresse. En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu'on aime.
Ce phénomène, que je me permets d'appeler la cristallisation, vient de la nature qui nous commande d'avoir du plaisir et qui nous envoie le sang au cerveau, du sentiment que les plaisirs augmentent avec les perfections de l'objet aimé, et de l'idée: elle est à moi. Le sauvage n'a pas le temps d'aller au delà du premier pas. Il a du plaisir, mais l'activité de son cerveau est employée à suivre le daim qui fuit dans la forêt, et avec la chair duquel il doit réparer ses forces au plus vite, sous peine de tomber sous la hache de son ennemi.
A l'autre extrémité de la civilisation, je ne doute pas qu'une femme tendre n'arrive à ce point, de ne trouver le plaisir physique qu'auprès de l'homme qu'elle aime[18]. C'est le contraire du sauvage. Mais, parmi les nations civilisées, la femme a du loisir, et le sauvage est si près de ses affaires, qu'il est obligé de traiter sa femelle comme une bête de somme. Si les femelles de beaucoup d'animaux sont plus heureuses, c'est que la subsistance des mâles est plus assurée.
Mais quittons les forêts pour revenir à Paris. Un homme passionné voit toutes les perfections dans ce qu'il aime; cependant l'attention peut encore être distraite, car l'âme se rassasie de tout ce qui est uniforme, même du bonheur parfait[19].
Voici ce qui survient pour fixer l'attention:
6o Le doute naît.
Après que dix ou douze regards, ou toute autre série d'actions qui peuvent durer un moment comme plusieurs jours, ont d'abord donné et ensuite confirmé les espérances, l'amant, revenu de son premier étonnement, et s'étant accoutumé à son bonheur, ou guidé par la théorie qui, toujours basée sur les cas les plus fréquents, ne doit s'occuper que des femmes faciles, l'amant, dis-je, demande des assurances plus positives et veut pousser son bonheur.
On lui oppose de l'indifférence[20], de la froideur ou même de la colère, s'il montre trop d'assurance; en France, une nuance d'ironie qui semble dire: «Vous vous croyez plus avancé que vous ne l'êtes.» Une femme se conduit ainsi, soit qu'elle se réveille d'un moment d'ivresse et obéisse à la pudeur, qu'elle tremble d'avoir enfreinte, soit simplement par prudence ou par coquetterie.
L'amant arrive à douter du bonheur qu'il se promettait; il devient sévère sur les raisons d'espérer qu'il a cru voir.
Il veut se rabattre sur les autres plaisirs de la vie, il les trouve anéantis. La crainte d'un affreux malheur le saisit, et avec elle l'attention profonde.
7o Seconde cristallisation.
Alors commence la seconde cristallisation produisant pour diamants des confirmations à cette idée:
Elle m'aime.
A chaque quart d'heure de la nuit qui suit la naissance des doutes, après un moment de malheur affreux, l'amant se dit: Oui, elle m'aime; et la cristallisation se tourne à découvrir de nouveaux charmes; puis le doute à l'œil hagard s'empare de lui, et l'arrête en sursaut. Sa poitrine oublie de respirer; il se dit: Mais est-ce qu'elle m'aime? Au milieu de ces alternatives déchirantes et délicieuses, le pauvre amant sent vivement: Elle me donnerait des plaisirs qu'elle seule au monde peut me donner.
C'est l'évidence de cette vérité, c'est ce chemin sur l'extrême bord d'un précipice affreux, et touchant de l'autre main le bonheur parfait, qui donne tant de supériorité à la seconde cristallisation sur la première.
L'amant erre sans cesse entre ces trois idées:
1o Elle a toutes les perfections;
2o Elle m'aime;
3o Comment faire pour obtenir d'elle la plus grande preuve d'amour possible?
Le moment le plus déchirant de l'amour jeune encore est celui où il s'aperçoit qu'il a fait un faux raisonnement et qu'il faut détruire tout un pan de cristallisation.
On entre en doute de la cristallisation elle-même.
CHAPITRE III De l'espérance.
Il suffit d'un très petit degré d'espérance pour causer la naissance de l'amour.
L'espérance peut ensuite manquer au bout de deux ou trois jours, l'amour n'en est pas moins né.
Avec un caractère décidé, téméraire, impétueux, et une imagination développée par les malheurs de la vie,
Le degré d'espérance peut être plus petit.
Elle peut cesser plus tôt, sans tuer l'amour.
Si l'amant a eu des malheurs, s'il a le caractère tendre et pensif, s'il désespère des autres femmes, s'il a une admiration vive pour celle dont il s'agit, aucun plaisir ordinaire ne pourra le distraire de la seconde cristallisation. Il aimera mieux rêver à la chance la plus incertaine de lui plaire un jour que recevoir d'une femme vulgaire tout ce qu'elle peut accorder.
Il aurait besoin qu'à cette époque, et non plus tard, notez bien, la femme qu'il aime tuât l'espérance d'une manière atroce, et le comblât de ces mépris publics qui ne permettent plus de revoir les gens.
La naissance de l'amour admet de beaucoup plus longs délais entre toutes ces époques.
Elle exige beaucoup plus d'espérance, et une espérance beaucoup plus soutenue, chez les gens froids, flegmatiques, prudents. Il en est de même des gens âgés.
Ce qui assure la durée de l'amour, c'est la seconde cristallisation, pendant laquelle on voit à chaque instant qu'il s'agit d'être aimé ou de mourir. Comment, après cette conviction de toutes les minutes, tournée en habitude par plusieurs mois d'amour, pouvoir seulement soutenir la pensée de cesser d'aimer? Plus un caractère est fort, moins il est sujet à l'inconstance.
Cette seconde cristallisation manque presque tout à fait dans les amours inspirées par les femmes qui se rendent trop vite.
Dès que les cristallisations ont opéré, surtout la seconde, qui de beaucoup est la plus forte, les yeux indifférents ne reconnaissent plus la branche d'arbre:
Car, 1o elle est ornée de perfections ou de diamants qu'ils ne voient pas;
2o Elle est ornée de perfections qui n'en sont pas pour eux.
La perfection de certains charmes dont lui parle un ancien ami de sa belle, et une certaine nuance de vivacité aperçue dans ses yeux, sont un diamant de la cristallisation[21] de Del Rosso. Ces idées aperçues dans une soirée le font rêver toute une nuit.
Une repartie imprévue qui me fait voir plus clairement une âme tendre, généreuse, ardente, ou, comme dit le vulgaire, romanesque[22], et mettant au-dessus du bonheur des rois le simple plaisir de se promener seule avec son amant à minuit, dans un bois écarté, me donne aussi à rêver toute une nuit[23].
Il dira que ma maîtresse est une prude; je dirai que la sienne est une fille.
CHAPITRE IV
Dans une âme parfaitement indifférente—une jeune fille habitant un château isolé au fond d'une campagne,—le plus petit étonnement peut amener une petite admiration, et, s'il survient la plus légère espérance, elle fait naître l'amour et la cristallisation.
Dans ce cas, l'amour plaît d'abord comme amusant.
L'étonnement et l'espérance sont puissamment secondés par le besoin d'amour et la mélancolie que l'on a à seize ans. On sait assez que l'inquiétude de cet âge est une soif d'aimer, et le propre de la soif est de n'être pas excessivement difficile sur la nature du breuvage que le hasard lui présente.
Récapitulons les sept époques de l'amour; ce sont:
1o L'admiration;
2o Quel plaisir, etc.;
3o L'espérance;
4o L'amour est né;
5o Première cristallisation;
6o Le doute paraît;
7o Seconde cristallisation.
Il peut s'écouler un an entre le no 1 et le no 2.
Un mois entre le no 2 et le no 3; si l'espérance ne se hâte pas de venir, l'on renonce insensiblement au no 2 comme donnant du malheur.
Un clin d'œil entre le no 3 et le no 4.
Il n'y a pas d'intervalle entre le no 4 et le no 5. Ils ne sauraient être séparés que par l'intimité.
Il peut s'écouler quelques jours, suivant le degré d'impétuosité et les habitudes de hardiesse du caractère, entre les nos 5 et 6, et il n'y a pas d'intervalle entre le 6 et le 7.
CHAPITRE V
L'homme n'est pas libre de ne pas faire ce qui lui fait plus de plaisir que toutes les autres actions possibles[24].
L'amour est comme la fièvre, il naît et s'éteint sans que la volonté y ait la moindre part. Voilà une des principales différences de l'amour-goût et de l'amour-passion, et l'on ne peut s'applaudir des belles qualités de ce qu'on aime que comme d'un hasard heureux.
Enfin, l'amour est de tous les âges: voyez la passion de Mme Du Deffant pour le peu gracieux Horace Walpole. L'on se souvient peut-être encore à Paris d'un exemple plus récent et surtout plus aimable.
Je n'admets en preuve des grandes passions que celles de leurs conséquences qui sont ridicules: par exemple, la timidité, preuve de l'amour; je ne parle pas de la mauvaise honte au sortir du collège.
CHAPITRE VI Le rameau de Salzbourg.
La cristallisation ne cesse presque jamais en amour. Voici son histoire: tant qu'on n'est pas bien avec ce qu'on aime, il y a la cristallisation à solution imaginaire; ce n'est que par l'imagination que vous êtes sûr que telle perfection existe chez la femme que vous aimez. Après l'intimité, les craintes sans cesse renaissantes sont apaisées par des solutions plus réelles. Ainsi, le bonheur n'est jamais uniforme que dans sa source. Chaque jour a une fleur différente.
Si la femme aimée cède à la passion qu'elle ressent et tombe dans la faute énorme de tuer la crainte par la vivacité de ses transports[25], la cristallisation cesse un instant; mais, quand l'amour perd de sa vivacité, c'est-à-dire de ses craintes, il acquiert le charme d'un entier abandon, d'une confiance sans bornes, une douce habitude vient émousser toutes les peines de la vie et donner aux jouissances un autre genre d'intérêt.
Êtes-vous quitté, la cristallisation recommence; et chaque acte d'admiration, la vue de chaque bonheur qu'elle peut vous donner et auquel vous ne songiez plus, se termine par cette réflexion déchirante: «Ce bonheur si charmant, je ne le reverrai jamais! et c'est par ma faute que je le perds!» Que si vous cherchez le bonheur dans des sensations d'un autre genre, votre cœur se refuse à les sentir. Votre imagination vous peint bien la position physique, elle vous met bien sur un cheval rapide à la chasse, dans les bois du Devonshire[26]; mais vous voyez, vous sentez évidemment que vous n'y auriez aucun plaisir. Voilà l'erreur d'optique qui produit le coup de pistolet.
Le jeu a aussi sa cristallisation provoquée par l'emploi à faire de la somme que vous allez gagner.
Les jeux de la cour, si regrettés par les nobles, sous le nom de légitimité, n'étaient si attachants que par la cristallisation qu'ils provoquaient. Il n'y avait pas de courtisan qui ne rêvât la fortune rapide d'un Luynes ou d'un Lauzun, et de femme aimable qui ne vît en perspective le duché de madame de Polignac. Aucun gouvernement raisonnable ne peut redonner cette cristallisation. Rien n'est anti-imagination comme le gouvernement des États-Unis d'Amérique. Nous avons vu que leurs voisins les sauvages ne connaissent presque pas la cristallisation. Les Romains n'en avaient guère d'idée et ne la trouvaient que par l'amour physique.
La haine a sa cristallisation; dès qu'on peut espérer de se venger, on recommence de haïr.
Si toute croyance où il y a de l'absurde ou du non-démontré tend toujours à mettre à la tête du parti les gens les plus absurdes, c'est encore un des effets de la cristallisation. Il y a cristallisation même en mathématiques (voyez les newtoniens en 1740) dans les têtes qui ne peuvent pas à tout moment se rendre présentes toutes les parties de la démonstration de ce qu'elles croient.
Voyez en preuve la destinée des grands philosophes allemands, dont l'immortalité, tant de fois proclamée, ne peut jamais aller au delà de trente ou quarante ans.
C'est parce qu'on ne peut se rendre compte du pourquoi de ses sentiments que l'homme le plus sage est fanatique en musique.
On ne peut pas à volonté se prouver qu'on a raison contre tel contradicteur.
CHAPITRE VII Des différences entre la naissance de l'amour dans les deux sexes.
Les femmes s'attachent par les faveurs. Comme les dix-neuf vingtièmes de leurs rêveries habituelles sont relatives à l'amour, après l'intimité, ces rêveries se groupent autour d'un seul objet: elles se mettent à justifier une démarche si extraordinaire, si décisive, si contraire à toutes les habitudes de pudeur. Ce travail n'existe pas chez les hommes; ensuite l'imagination des femmes détaille à loisir des instants si délicieux.
Comme l'amour fait douter des choses les plus démontrées, cette femme qui, avant l'intimité, était si sûre que son amant est un homme au-dessus du vulgaire, aussitôt qu'elle croit n'avoir plus rien à lui refuser, tremble qu'il n'ait cherché qu'à mettre une femme de plus sur sa liste.
Alors seulement paraît la seconde cristallisation, qui, parce que la crainte l'accompagne, est de beaucoup la plus forte[27].
Une femme croit de reine s'être faite esclave. Cet état de l'âme et de l'esprit est aidé par l'ivresse nerveuse que font naître des plaisirs d'autant plus sensibles qu'ils sont plus rares. Enfin une femme, devant son métier à broder, ouvrage insipide et qui n'occupe que les mains, songe à son amant, tandis que celui-ci, galopant dans la plaine avec son escadron, est mis aux arrêts s'il fait faire un faux mouvement.
Je croirais donc que la seconde cristallisation est beaucoup plus forte chez les femmes parce que la crainte est plus vive, la vanité, l'honneur sont compromis, du moins les distractions sont-elles plus difficiles.
Une femme ne peut être guidée par l'habitude d'être raisonnable, que moi, homme, je contracte forcément à mon bureau, en travaillant six heures tous les jours, à des choses froides et raisonnables. Même hors de l'amour, elles ont du penchant à se livrer à leur imagination et de l'exaltation habituelle; la disparition des défauts de l'objet aimé doit donc être plus rapide.
Les femmes préfèrent les émotions à la raison, c'est tout simple: comme en vertu de nos plats usages, elles ne sont chargées d'aucune affaire dans la famille, la raison ne leur est jamais utile, elles ne l'éprouvent jamais bonne à quelque chose.
Elle leur est, au contraire, toujours nuisible, car elle ne leur apparaît que pour les gronder d'avoir eu du plaisir hier, ou pour leur commander de n'en plus avoir demain.
Donnez à régler à votre femme vos affaires avec les fermiers de deux de vos terres, je parie que les registres seront mieux tenus que par vous, et alors, triste despote, vous aurez au moins le droit de vous plaindre, puisque vous n'avez pas le talent de vous faire aimer. Dès que les femmes entreprennent des raisonnements généraux, elles font de l'amour sans s'en apercevoir. Dans les choses de détail, elles se piquent d'être plus sévères et plus exactes que les hommes. La moitié du petit commerce est confié aux femmes, qui s'en acquittent mieux que leurs maris. C'est une maxime connue que, si l'on parle d'affaires avec elles, on ne saurait avoir trop de gravité.
C'est qu'elles sont toujours et partout avides d'émotion: voyez les plaisirs de l'enterrement en Écosse.
CHAPITRE VIII
This was her favoured fairy realm, and here she erected her aerial palaces.
Bride of Lammermoor, I, 70.
Une jeune fille de dix-huit ans n'a pas assez de cristallisation en son pouvoir, forme des désirs trop bornés par le peu d'expérience qu'elle a des choses de la vie, pour être en état d'aimer avec autant de passion qu'une femme de vingt-huit.
Ce soir j'exposais cette doctrine à une femme d'esprit qui prétend le contraire. «L'imagination d'une jeune fille n'étant glacée par aucune expérience désagréable, et le feu de la première jeunesse se trouvant dans toute sa force, il est possible qu'à propos d'un homme quelconque elle se crée une image ravissante. Toutes les fois qu'elle rencontrera son amant, elle jouira non de ce qu'il est en effet, mais de cette image délicieuse qu'elle se sera créée.
«Plus tard, détrompée de cet amant et de tous les hommes, l'expérience de la triste réalité a diminué chez elle le pouvoir de la cristallisation, la méfiance a coupé les ailes à l'imagination. A propos de quelque homme que ce soit, fût-il un prodige, elle ne pourra plus se former une image aussi entraînante; elle ne pourra donc plus aimer avec le même feu que dans la première jeunesse. Et comme en amour on ne jouit que de l'illusion qu'on se fait, jamais l'image qu'elle pourra se créer à vingt-huit ans n'aura le brillant et le sublime de celle sur laquelle était fondé le premier amour à seize, et le second amour semblera toujours d'une espèce dégénérée.—Non, madame, la présence de la méfiance, qui n'existait pas à seize ans, est évidemment ce qui doit donner une couleur différente à ce second amour. Dans la première jeunesse, l'amour est comme un fleuve immense qui entraîne tout dans son cours, et auquel on sent qu'on ne saurait résister. Or, une âme tendre se connaît à vingt-huit ans; elle sait que si pour elle il est encore du bonheur dans la vie, c'est à l'amour qu'il faut le demander; il s'établit dans ce pauvre cœur agité une lutte terrible entre l'amour et la méfiance. La cristallisation avance lentement; mais celle qui sort victorieuse de cette épreuve terrible, où l'âme exécute tous ses mouvements à la vue continue du plus affreux danger, est mille fois plus brillante et plus solide que la cristallisation de seize ans, où, par le privilège de l'âge, tout était gaieté et bonheur.
«Donc l'amour doit être moins gai et plus passionné[28].»
Cette conversation (Bologne, 9 mars 1820), qui contredit un point qui me semblait si clair, me fait penser de plus en plus qu'un homme ne peut presque rien dire de sensé sur ce qui se passe au fond du cœur d'une femme tendre; quant à une coquette, c'est différent: nous avons aussi des sens et de la vanité.
La dissemblance entre la naissance de l'amour chez les deux sexes doit provenir de la nature de l'espérance, qui n'est pas la même. L'un attaque et l'autre défend; l'un demande et l'autre refuse; l'un est hardi, l'autre très timide.
L'homme se dit: «Pourrai-je lui plaire? voudra-t-elle m'aimer?»
La femme: «N'est-ce point par jeu qu'il me dit qu'il m'aime? est-ce un caractère solide? peut-il se répondre à soi-même de la durée de ses sentiments?» C'est ainsi que beaucoup de femmes regardent et traitent comme un enfant un jeune homme de vingt-trois ans; s'il a fait six campagnes, tout change pour lui, c'est un jeune héros.
Chez l'homme, l'espoir dépend simplement des actions de ce qu'il aime; rien de plus aisé à interpréter. Chez les femmes, l'espérance doit être fondée sur des considérations morales très difficiles à bien apprécier. La plupart des hommes sollicitent une preuve d'amour qu'ils regardent comme dissipant tous les doutes; les femmes ne sont pas assez heureuses pour pouvoir trouver une telle preuve; et il y a ce malheur dans la vie, que ce qui fait la sécurité et le bonheur de l'un des amants fait le danger et presque l'humiliation de l'autre.
En amour, les hommes courent le hasard du tourment secret de l'âme, les femmes s'exposent aux plaisanteries du public; elles sont plus timides, et d'ailleurs l'opinion est beaucoup plus pour elles, car Sois considérée, il le faut[29].
Elles n'ont pas un moyen sûr de subjuguer l'opinion en exposant un instant leur vie.
Les femmes doivent donc être beaucoup plus méfiantes. En vertu de leurs habitudes, tous les mouvements intellectuels qui forment les époques de la naissance de l'amour sont chez elles plus doux, plus timides, plus lents, moins décidés; il y a donc plus de dispositions à la constance; elles doivent se désister moins facilement d'une cristallisation commencée.
Une femme, en voyant son amant, réfléchit avec rapidité ou se livre au bonheur d'aimer, bonheur dont elle est tirée désagréablement s'il fait la moindre attaque, car il faut quitter tous les plaisirs pour courir aux armes.
Le rôle de l'amant est plus simple, il regarde les yeux de ce qu'il aime: un seul sourire peut le mettre au comble du bonheur, et il cherche sans cesse à l'obtenir[30]. Un homme est humilié de la longueur du siège; elle fait au contraire la gloire d'une femme.
Une femme est capable d'aimer, et, dans un an entier, de ne dire que dix ou douze mots à l'homme qu'elle préfère. Elle tient note au fond de son cœur du nombre de fois qu'elle l'a vu; elle est allée deux fois avec lui au spectacle, deux fois elle s'est trouvée à dîner avec lui, il l'a saluée trois fois à la promenade.
Un soir, à un petit jeu, il lui a baisé la main; on remarque que depuis elle ne permet plus, sous aucun prétexte et même au risque de paraître singulière, qu'on lui baise la main.
Dans un homme, on appellerait cette conduite de l'amour féminin, nous disait Léonore.
CHAPITRE IX
Je fais tous les efforts possibles pour être sec. Je veux imposer silence à mon cœur, qui croit avoir beaucoup à dire. Je tremble toujours de n'avoir écrit qu'un soupir, quand je crois avoir noté une vérité.
CHAPITRE X
Pour preuve de la cristallisation, je me contenterai de rappeler l'anecdote suivante[31].
Une jeune personne entend dire qu'Édouard, son parent, qui va revenir de l'armée, est un jeune homme de la plus grande distinction; on lui assure qu'elle en est aimée sur sa réputation; mais il voudra probablement la voir avant de se déclarer et de la demander à ses parents. Elle aperçoit un jeune étranger à l'église, elle l'entend appeler Édouard, elle ne pense plus qu'à lui, elle l'aime. Huit jours après, arrive le véritable Édouard; ce n'est pas celui de l'église, elle pâlit, et sera pour toujours malheureuse si on la force à l'épouser.
Voilà ce que les pauvres d'esprit appellent une des déraisons de l'amour.
Un homme généreux comble une jeune fille malheureuse des bienfaits les plus délicats; on ne peut pas avoir plus de vertus, et l'amour allait naître, mais il porte un chapeau mal retapé, et elle le voit monter à cheval d'une manière gauche; la jeune fille s'avoue en soupirant qu'elle ne peut répondre aux empressements qu'il lui témoigne.
Un homme fait la cour à la femme du monde la plus honnête, elle apprend que ce monsieur a eu des malheurs physiques et ridicules: il lui devient insupportable. Cependant elle n'avait nul dessein de se jamais donner à lui, et ces malheurs secrets ne nuisent en rien à son esprit et à son amabilité. C'est tout simplement que la cristallisation est rendue impossible.
Pour qu'un être humain puisse s'occuper avec délices à diviniser un objet aimable, qu'il soit pris dans la forêt des Ardennes ou au bal de Coulon, il faut d'abord qu'il lui semble parfait, non pas sous tous les rapports possibles, mais sous tous les rapports qu'il voit actuellement; il ne lui semblera parfait à tous égards qu'après plusieurs jours de la seconde cristallisation. C'est tout simple, il suffit alors d'avoir l'idée d'une perfection pour la voir dans ce qu'on aime.
On voit en quoi la beauté est nécessaire à la naissance de l'amour. Il faut que la laideur ne fasse pas obstacle. L'amant arrive bientôt à trouver belle sa maîtresse telle qu'elle est, sans songer à la vraie beauté.
Les traits qui forment la vraie beauté lui promettraient, s'il les voyait, et si j'ose m'exprimer ainsi, une quantité de bonheur que j'exprimerai par le nombre un, et les traits de sa maîtresse, tels qu'ils sont, lui promettent mille unités de bonheur.
Avant la naissance de l'amour, la beauté est nécessaire comme enseigne; elle prédispose à cette passion par les louanges qu'on entend donner à ce qu'on aimera. Une admiration très vive rend la plus petite espérance décisive.
Dans l'amour-goût, et peut-être dans les premières cinq minutes de l'amour-passion, une femme, en prenant un amant, tient plus de compte de la manière dont les autres femmes voient cet homme, que de la manière dont elle le voit elle-même.
De là les succès des princes et des officiers[32].
Les jolies femmes de la cour du vieux Louis XIV étaient amoureuses de ce prince.
Il faut bien se garder de présenter des facilités à l'espérance avant d'être sûr qu'il y a de l'admiration. On ferait naître la fadeur, qui rend à jamais l'amour impossible, ou du moins que l'on ne peut guérir que par la pique d'amour-propre.
On ne sympathise pas avec le niais, ni avec le sourire à tout venant; de là, dans le monde, la nécessité d'un vernis de rouerie; c'est la noblesse des manières. On ne cueille pas même le rire sur une plante trop avilie. En amour, notre vanité dédaigne une victoire trop facile; et, dans tous les genres, l'homme n'est pas sujet à s'exagérer le prix de ce qu'on lui offre.
CHAPITRE XI
Une fois la cristallisation commencée, l'on jouit avec délices de chaque nouvelle beauté que l'on découvre dans ce qu'on aime.
Mais qu'est-ce que la beauté? c'est une nouvelle aptitude à vous donner du plaisir.
Les plaisirs de chaque individu sont différents et souvent opposés: cela explique fort bien comment ce qui est beauté pour un individu est laideur pour un autre. (Exemple concluant de Del Rosso et de Lisio, le 1er janvier 1820.)
Pour découvrir la nature de la beauté, il convient de rechercher quelle est la nature des plaisirs de chaque individu; par exemple, il faut à Del Rosso une femme qui souffre quelques mouvements hasardés, et qui, par ses sourires, autorise des choses fort gaies; une femme qui, à chaque instant, tienne les plaisirs physiques devant son imagination, et qui excite à la fois le genre d'amabilité de Del Rosso et lui permette de la déployer.
Del Rosso entend par amour apparemment l'amour physique, et Lisio l'amour-passion. Rien de plus évident qu'ils ne doivent pas être d'accord sur le mot beauté[33].
La beauté que vous découvrez étant donc une nouvelle aptitude à vous donner du plaisir, et les plaisirs variant comme les individus.
La cristallisation formée dans la tête de chaque homme doit porter la couleur des plaisirs de cet homme.
La cristallisation de la maîtresse d'un homme, ou sa BEAUTÉ, n'est autre chose que la collection de TOUTES LES SATISFACTIONS, de tous les désirs qu'il a pu former successivement à son égard.
CHAPITRE XII Suite de la cristallisation.
Pourquoi jouit-on avec délices de chaque nouvelle beauté que l'on découvre dans ce qu'on aime?
C'est que chaque nouvelle beauté nous donne la satisfaction pleine et entière d'un désir. Vous la voulez tendre, elle est tendre; ensuite vous la voulez fière comme l'Émilie de Corneille, et, quoique ces qualités soient probablement incompatibles, elle paraît à l'instant avec une âme romaine. Voilà la raison morale pour laquelle l'amour est la plus forte des passions. Dans les autres, les désirs doivent s'accommoder aux froides réalités; ici ce sont les réalités qui s'empressent de se modeler sur les désirs; c'est donc celle des passions où les désirs violents ont les plus grandes jouissances.
Il y a des conditions générales de bonheur qui étendent leur empire sur toutes les satisfactions de désirs particuliers:
1o Elle semble votre propriété, car c'est vous seul qui pouvez la rendre heureuse.
2o Elle est juge de votre mérite. Cette condition était fort importante dans les cours galantes et chevaleresques de François Ier et de Henri II, et à la cour élégante de Louis XV. Sous un gouvernement constitutionnel et raisonneur, les femmes perdent toute cette branche d'influence.
3o Pour les cœurs romanesques, plus elle aura l'âme sublime, plus seront célestes et dégagés de la fange de toutes les considérations vulgaires les plaisirs que vous trouverez dans ses bras.
La plupart des jeunes Français de dix-huit ans sont élèves de J.-J. Rousseau; cette condition de bonheur est importante pour eux.
Au milieu d'opérations si décevantes pour le désir du bonheur, la tête se perd.
Du moment qu'il aime, l'homme le plus sage ne voit aucun objet tel qu'il est. Il s'exagère en moins ses propres avantages, et en plus les moindres faveurs de l'objet aimé. Les craintes et les espoirs prennent à l'instant quelque chose de romanesque (de Wayward). Il n'attribue plus rien au hasard; il perd le sentiment de la probabilité; une chose imaginée est une chose existante pour l'effet sur son bonheur[34].
Une marque effrayante que la tête se perd, c'est qu'en pensant à quelque petit fait, difficile à observer, vous le voyez blanc, et vous l'interprétez en faveur de votre amour, un instant après vous vous apercevez qu'en effet il était noir, et vous le trouvez encore concluant en faveur de votre amour.
C'est alors qu'une âme en proie aux incertitudes mortelles sent vivement le besoin d'un ami; mais pour un amant il n'est plus d'ami. On savait cela à la cour. Voilà la source du seul genre d'indiscrétion qu'une femme délicate puisse pardonner.
CHAPITRE XIII Du premier pas, du grand monde, des malheurs.
Ce qu'il y a de plus étonnant dans la passion de l'amour, c'est le premier pas, c'est l'extravagance du changement qui s'opère dans la tête d'un homme.
Le grand monde, avec ses fêtes brillantes, sert l'amour comme favorisant ce premier pas.
Il commence par changer l'admiration simple (no 1) en admiration tendre (no 2): Quel plaisir de lui donner des baisers, etc.
Une valse rapide, dans un salon éclairé de mille bougies, jette dans les jeunes cœurs une ivresse qui éclipse la timidité, augmente la conscience des forces et leur donne enfin l'audace d'aimer. Car voir un objet très aimable ne suffit pas; au contraire, l'extrême amabilité décourage les âmes tendres, il faut le voir, sinon vous aimant[35], du moins dépouillé de sa majesté.
Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine, à moins qu'elle ne fasse des avances[36]?
Rien n'est donc plus favorable à la naissance de l'amour que le mélange d'une solitude ennuyeuse et de quelques bals rares et longtemps désirés; c'est la conduite des bonnes mères de famille qui ont des filles.
Le vrai grand monde tel qu'on le trouvait à la cour de France[37], et qui, je crois, n'existe plus depuis 1780[38], était peu favorable à l'amour, comme rendant presque impossibles la solitude et le loisir indispensables pour le travail des cristallisations.
La vie de la cour donne l'habitude de voir et d'exécuter un grand nombre de nuances, et la plus petite nuance peut être le commencement d'une admiration et d'une passion[39].
Quand les malheurs propres de l'amour sont mêlés d'autres malheurs (de malheurs de vanité, si votre maîtresse offense votre juste fierté, vos sentiments d'honneur et de dignité personnelle; de malheurs de santé, d'argent, de persécution politique, etc.), ce n'est qu'en apparence que l'amour est augmenté par ces contre-temps; comme ils occupent à autre chose l'imagination, ils empêchent, dans l'amour espérant, les cristallisations, et dans l'amour heureux, la naissance des petits doutes. La douceur de l'amour et sa folie reviennent quand ces malheurs ont disparu.
Remarquez que les malheurs favorisent la naissance de l'amour chez les caractères légers ou insensibles, et qu'après sa naissance, si les malheurs sont antérieurs, ils favorisent l'amour en ce que l'imagination, rebutée des autres circonstances de la vie, qui ne fournissent que des images tristes, se jette tout entière à opérer la cristallisation.
CHAPITRE XIV
Voici un effet qui me sera contesté, et que je ne présente qu'aux hommes, dirai-je, assez malheureux pour avoir aimé avec passion pendant de longues années et d'un amour contrarié par des obstacles invincibles:
La vue de tout ce qui est extrêmement beau, dans la nature et dans les arts, rappelle le souvenir de ce qu'on aime, avec la rapidité de l'éclair. C'est que, par le mécanisme de la branche d'arbre garnie de diamants dans la mine de Salzbourg, tout ce qui est beau et sublime au monde fait partie de la beauté de ce qu'on aime, et cette vue imprévue du bonheur à l'instant remplit les yeux de larmes. C'est ainsi que l'amour du beau et l'amour se donnent mutuellement la vie.
Un des malheurs de la vie, c'est que ce bonheur de voir ce qu'on aime et de lui parler ne laisse pas de souvenirs distincts. L'âme est apparemment trop troublée par ses émotions pour être attentive à ce qui les cause ou à ce qui les accompagne. Elle est la sensation elle-même. C'est peut-être parce que ces plaisirs ne peuvent pas être usés par des rappels à volonté, qu'ils se renouvellent avec tant de force, dès que quelque objet vient nous tirer de la rêverie consacrée à la femme que nous aimons, et nous la rappeler plus vivement par quelque nouveau rapport[40].
Un vieil architecte sec la rencontrait tous les soirs dans le monde. Entraîné par le naturel, et sans faire attention à ce que je lui disais[41], un jour je lui en fis un éloge tendre et pompeux, et elle se moqua de moi. Je n'eus pas la force de lui dire: Il vous voit chaque soir.
Cette sensation est si puissante qu'elle s'étend jusqu'à la personne de mon ennemie qui l'approche sans cesse. Quand je la vois, elle rappelle tant Léonore, que je ne puis la haïr dans ce moment, quelque effort que j'y fasse.
On dirait que par une étrange bizarrerie du cœur, la femme aimée communique plus de charme qu'elle n'en a elle-même. L'image de la ville lointaine où on la vit un instant[42] jette une plus profonde et plus douce rêverie que sa présence elle-même. C'est l'effet des rigueurs.
La rêverie de l'amour ne peut se noter. Je remarque que je puis relire un bon roman tous les trois ans avec le même plaisir. Il me donne des sentiments conformes au genre de goût tendre qui me domine dans le moment, ou me procure de la variété dans mes idées, si je ne sens rien. Je puis aussi écouter avec plaisir la même musique, mais il ne faut pas que la mémoire cherche à se mettre dans la partie. C'est l'imagination uniquement qui doit être affectée; si un opéra fait plus de plaisir à la vingtième représentation, c'est que l'on comprend mieux la musique, ou qu'il rappelle la sensation du premier jour.
Quant aux nouvelles vues qu'un roman suggère pour la connaissance du cœur humain, je me rappelle fort bien les anciennes; j'aime même à les trouver notées en marge. Mais ce genre de plaisir s'applique aux romans, comme m'avançant dans la connaissance de l'homme, et nullement à la rêverie, qui est le vrai plaisir du roman. Cette rêverie est innotable. La noter, c'est la tuer pour le présent, car l'on tombe dans l'analyse philosophique du plaisir, c'est la tuer encore plus sûrement pour l'avenir, car rien ne paralyse l'imagination comme l'appel à la mémoire. Si je trouve en marge une note peignant ma sensation en lisant Old Mortality à Florence, il y a trois ans, à l'instant je suis plongé dans l'histoire de ma vie, dans l'estime du degré de bonheur aux deux époques, dans la plus haute philosophie, en un mot, et adieu pour longtemps le laisser-aller des sensations tendres.
Tout grand poète ayant une vive imagination est timide, c'est-à-dire qu'il craint les hommes pour les interruptions et les troubles qu'ils peuvent apporter à ses délicieuses rêveries. C'est pour son attention qu'il tremble. Les hommes, avec leurs intérêts grossiers, viennent le tirer des jardins d'Armide pour le pousser dans un bourbier fétide, et ils ne peuvent guère le rendre attentif à eux qu'en l'irritant. C'est par l'habitude de nourrir son âme de rêveries touchantes, et par son horreur pour le vulgaire, qu'un grand artiste est si près de l'amour.
Plus un homme est grand artiste, plus il doit désirer les titres et décorations comme rempart.
CHAPITRE XV
On rencontre, au milieu de la passion la plus violente et la plus contrariée, des moments où l'on croit tout à coup ne plus aimer; c'est comme une source d'eau douce au milieu de la mer. On n'a presque plus de plaisir à songer à sa maîtresse, et, quoique accablé de ses rigueurs, l'on se trouve encore plus malheureux de ne plus prendre intérêt à rien dans la vie. Le néant le plus triste et le plus découragé succède à une manière d'être, agitée sans doute, mais qui présentait toute la nature sous un aspect neuf, passionné, intéressant.
C'est que la dernière visite que vous avez faite à ce que vous aimez vous a mis dans une position sur laquelle une autre fois votre imagination a moissonné tout ce qu'elle peut donner de sensations: par exemple, après une période de froideur, elle vous traite moins mal, et vous laisse concevoir exactement le même degré d'espérance, et par les mêmes signes extérieurs qu'à une autre époque; tout cela peut-être sans qu'elle s'en doute. L'imagination trouvant en son chemin la mémoire et ses tristes avis, la cristallisation[43] cesse à l'instant.
CHAPITRE XVI
Dans un petit port, dont j'ignore le nom, près Perpignan, 25 février 1822[44].
Je viens d'éprouver ce soir que la musique, quand elle est parfaite, met le cœur exactement dans la même situation où il se trouve quand il jouit de la présence de ce qu'il aime, c'est-à-dire qu'elle donne le bonheur apparemment le plus vif qui existe sur cette terre.
S'il en était ainsi pour tous les hommes, rien au monde ne disposerait plus à l'amour.
Mais j'ai déjà noté à Naples, l'année dernière, que la musique parfaite, comme la pantomime parfaite[45], me fait songer à ce qui forme actuellement l'objet de mes rêveries et me fait venir des idées excellentes; à Naples, c'est le moyen d'armer les Grecs.
Or, ce soir, je ne puis me dissimuler que j'ai le malheur of being too great an admirer of milady L.
Et peut-être que la musique parfaite que j'ai eu le bonheur de rencontrer, après deux ou trois mois de privation, quoique allant tous les soirs à l'Opéra, n'a produit tout simplement que son effet anciennement reconnu, je veux dire celui de faire songer vivement à ce qui occupe.
—4 mars, huit jours après.
Je n'ose ni effacer ni approuver l'observation précédente. Il est sûr que, quand je l'écrivais, je la lisais dans mon cœur. Si je la mets en doute aujourd'hui, c'est peut être que j'ai perdu le souvenir de ce que je voyais alors.
L'habitude de la musique et de sa rêverie prédispose à l'amour. Un air tendre et triste, pourvu qu'il ne soit pas trop dramatique, que l'imagination ne soit pas forcée de songer à l'action, excitant purement à la rêverie de l'amour, est délicieux pour les âmes tendres et malheureuses: par exemple, le trait prolongé de clarinette, au commencement du quartetto de Bianca e Faliero, et le récit de la Camporesi vers le milieu du quartetto.
L'amant qui est bien avec ce qu'il aime jouit avec transport du fameux duetto d'Armida e Rinaldo de Rossini, qui peint si juste les petits doutes de l'amour heureux et les moments de délices qui suivent les raccommodements. Le morceau instrumental qui est au milieu du duetto au moment où Rinaldo veut fuir, et qui représente d'une manière si étonnante le combat des passions, lui semble avoir une influence physique sur son cœur et le toucher réellement. Je n'ose dire ce que je sens à cet égard; je passerais pour fou auprès des gens du Nord.
CHAPITRE XVII La beauté détrônée par l'amour.
Albéric rencontre dans une loge une femme plus belle que sa maîtresse (je supplie qu'on me permette une évaluation mathématique), c'est-à-dire dont les traits promettent trois unités de bonheur, au lieu de deux (je suppose que la beauté parfaite donne une quantité de bonheur exprimée par le nombre quatre).
Est-il étonnant qu'il leur préfère les traits de sa maîtresse, qui lui promettent cent unités de bonheur? Même les petits défauts de sa figure, une marque de petite vérole, par exemple, donnent de l'attendrissement à l'homme qui aime, et le jettent dans une rêverie profonde lorsqu'il les aperçoit chez une autre femme; que sera-ce chez sa maîtresse? C'est qu'il a éprouvé mille sentiments en présence de cette marque de petite vérole, que ces sentiments sont pour la plupart délicieux, sont tous du plus haut intérêt, et que, quels qu'ils soient, ils se renouvellent avec une incroyable vivacité à la vue de ce signe, même aperçu sur la figure d'une autre femme.
Si l'on parvient ainsi à préférer et à aimer la laideur, c'est que dans ce cas la laideur est beauté[46]. Un homme aimait à la passion une femme très maigre et marquée de petite vérole: la mort la lui ravit. Trois ans après, à Rome, admis dans la familiarité de deux femmes, l'une plus belle que le jour, l'autre maigre, marquée de petite vérole, et par là, si vous voulez, assez laide: je le vois aimer la laide au bout de huit jours qu'il emploie à effacer sa laideur par ses souvenirs; et, par une coquetterie bien pardonnable, la moins jolie ne manqua pas de l'aider en lui fouettant un peu le sang, chose utile à cette opération[47]. Un homme rencontre une femme et est choqué de sa laideur; bientôt, si elle n'a pas de prétentions, sa physionomie lui fait oublier les défauts de ses traits: il la trouve aimable et conçoit qu'on puisse l'aimer; huit jours après, il a des espérances; huit jours après, on les lui retire; huit jours après, il est fou.
CHAPITRE XVIII
On remarque au théâtre une chose analogue envers les acteurs chéris du public: les spectateurs ne sont plus sensibles à ce qu'ils peuvent avoir de beauté ou de laideur réelle. Lekain, malgré sa laideur remarquable, faisait des passions à foison. Garrick aussi, par plusieurs raisons, mais d'abord parce qu'on ne voyait plus la beauté réelle de leurs traits ou de leurs manières, mais bien celle que depuis longtemps l'imagination était habituée à leur prêter, en reconnaissance et en souvenir de tous les plaisirs qu'ils lui avaient donnés; et, par exemple, la figure seule d'un acteur comique fait rire dès qu'il entre en scène.
Une jeune fille qu'on menait aux Français pour la première fois pouvait bien sentir quelque éloignement pour Lekain durant la première scène; mais bientôt il la faisait pleurer ou frémir; et comment résister aux rôles de Tancrède[48] ou d'Orosmane? Si pour elle la laideur était encore un peu visible, les transports de tout un public, et l'effet nerveux qu'ils produisent sur un jeune cœur[49] parvenaient bien vite à l'éclipser. Il ne restait plus de la laideur que le nom, et pas même le nom, car l'on entendait des femmes enthousiastes de Lekain s'écrier: «Qu'il est beau!»
Rappelons-nous que la beauté est l'expression du caractère, ou, autrement dit, des habitudes morales, et qu'elle est par conséquent exempte de toute passion. Or, c'est de la passion qu'il nous faut; la beauté ne peut nous fournir que des probabilités sur le compte d'une femme, et encore des probabilités sur ce qu'elle est de sang-froid; et les regards de votre maîtresse marquée de petite vérole sont une réalité charmante qui anéantit toutes les probabilités possibles.
CHAPITRE XIX Suite des exceptions à la beauté.
Les femmes spirituelles et tendres, mais à sensibilité timide et méfiante, qui, le lendemain du jour où elles ont paru dans le monde, repassent mille fois en revue et avec une timidité souffrante ce qu'elles ont pu dire ou laisser deviner; ces femmes-là, dis-je, s'accoutument facilement au manque de beauté chez les hommes, et ce n'est presque pas un obstacle à leur donner de l'amour.
C'est par le même principe qu'on est presque indifférent pour le degré de beauté d'une maîtresse adorée et qui vous comble de rigueurs. Il n'y a presque plus de cristallisation de beauté; et, quand l'ami guérisseur vous dit qu'elle n'est pas jolie, on en convient presque, et il croit avoir fait un grand pas.
Mon ami, le brave capitaine Trab, me peignait ce soir ce qu'il avait senti autrefois en voyant Mirabeau.
Personne, en regardant ce grand homme, n'éprouvait par les yeux un sentiment désagréable, c'est-à-dire ne le trouvait laid. Entraîné par ses paroles foudroyantes, on n'était attentif, on ne trouvait du plaisir à être attentif qu'à ce qui était beau dans sa figure. Comme il n'y avait en lui presque pas de traits beaux (de la beauté de la sculpture, ou de la beauté de la peinture), l'on n'était attentif qu'à ce qui était beau d'une autre beauté[50], de la beauté d'expression.
En même temps que l'attention fermait les yeux à tout ce qui était laid, pittoresquement parlant, elle s'attachait avec transport aux plus petits détails passables, par exemple, à la beauté de sa vaste chevelure; s'il eût porté des cornes, on les eût trouvées belles[52].
La présence de tous les soirs d'une jolie danseuse donne de l'attention forcée aux âmes blasées ou privées d'imagination qui garnissent le balcon de l'Opéra. Par ses mouvements gracieux, hardis et singuliers, elle réveille l'amour physique et leur procure peut-être la seule cristallisation qui soit encore possible. C'est ainsi qu'un laideron qui n'eût pas été honoré d'un regard dans la rue, surtout de la part des gens usés, s'il paraît souvent sur la scène, trouve à se faire entretenir fort cher. Geoffroy disait que le théâtre est le piédestal des femmes. Plus une danseuse est célèbre et usée, plus elle vaut; de là le proverbe des coulisses: «Telle trouve à se vendre qui n'eût pas trouvé à se donner.» Ces filles volent une partie de leurs passions à leurs amants, et sont très susceptibles d'amour par pique.
Comment faire pour ne pas lier des sentiments généreux ou aimables à la physionomie d'une actrice dont les traits n'ont rien de choquant, que tous les soirs l'on regarde pendant deux heures exprimant les sentiments les plus nobles, et que l'on ne connaît pas autrement? Quand enfin l'on parvient à être admis chez elle, ses traits vous rappellent des sentiments si agréables, que toute la réalité qui l'entoure, quelque peu noble qu'elle soit quelquefois, se recouvre à l'instant d'une teinte romanesque et touchante.
«Dans ma première jeunesse, enthousiaste de cette ennuyeuse tragédie française[53], quand j'avais le bonheur de souper avec Mlle Olivier, à tous les instants, je me surprenais le cœur rempli de respect, croyant parler à une reine: et réellement je n'ai jamais bien su si, auprès d'elle, j'avais été amoureux d'une reine ou d'une jolie fille.»
CHAPITRE XX
Peut-être que les hommes qui ne sont pas susceptibles d'éprouver l'amour-passion sont ceux qui sentent le plus vivement l'effet de la beauté; c'est du moins l'impression la plus forte qu'ils puissent recevoir des femmes.
L'homme qui a éprouvé le battement de cœur que donne de loin le chapeau de satin blanc de ce qu'il aime est tout étonné de la froideur où le laisse l'approche de la plus grande beauté du monde. Observant les transports des autres, il peut même avoir un mouvement de chagrin.
Les femmes extrêmement belles étonnent moins le second jour. C'est un grand malheur, cela décourage la cristallisation. Leur mérite étant visible à tous et formant décoration, elles doivent compter plus de sots dans la liste de leurs amants, des princes, des millionnaires, etc.[54].
CHAPITRE XXI De la première vue.
Une âme à imagination est tendre et défiante, je dis même l'âme la plus naïve[55]. Elle peut être méfiante sans s'en douter; elle a trouvé tant de désappointements dans la vie! Donc tout ce qui est prévu et officiel dans la présentation d'un homme effarouche l'imagination et éloigne la possibilité de la cristallisation. L'amour triomphe, au contraire, dans le romanesque à la première vue.
Rien de plus simple; l'étonnement qui fait longuement songer à une chose extraordinaire est déjà la moitié du mouvement cérébral nécessaire pour la cristallisation.
Je citerai le commencement des amours de Séraphine (Gil Blas, tome II, p. 142). C'est don Fernando qui raconte sa fuite lorsqu'il était poursuivi par les sbires de l'inquisition… «Après avoir traversé quelques allées dans une obscurité profonde, et la pluie continuant à tomber par torrents, j'arrivai près d'un salon dont je trouvai la porte ouverte; j'y entrai, et, quand j'en eus remarqué toute la magnificence… je vis qu'il y avait à l'un des côtés une porte qui n'était que poussée; je l'entr'ouvris et j'aperçus une enfilade de chambres dont la dernière seulement était éclairée. Que dois-je faire? dis-je alors en moi-même… Je ne pus résister à ma curiosité. Je m'avance, je traverse les chambres, et j'arrive à celle où il y avait de la lumière, c'est-à-dire une bougie qui brûlait sur une table de marbre, dans un flambeau de vermeil. Mais bientôt, jetant les yeux sur un lit dont les rideaux étaient à demi ouverts à cause de la chaleur, je vis un objet qui s'empara de toute mon attention: c'était une jeune femme qui, malgré le bruit du tonnerre qui venait de se faire entendre, dormait d'un profond sommeil… Je m'approchai d'elle… je me sentis saisi… Pendant que je m'enivrais du plaisir de la contempler, elle se réveilla.
«Imaginez-vous quelle fut sa surprise de voir dans sa chambre et au milieu de la nuit un homme qu'elle ne connaissait point. Elle frémit en m'apercevant et jeta un cri… Je m'efforçai de la rassurer, et, mettant un genou en terre: «Madame, lui dis-je, ne craignez rien»… Elle appela ses filles… Devenue un peu plus hardie par la présence de cette petite servante, elle me demanda fièrement qui j'étais, etc., etc., etc.»
Voilà une première vue qu'il n'est pas facile d'oublier. Quoi de plus sot, au contraire, dans nos mœurs actuelles, que la présentation officielle et presque sentimentale du futur à la jeune fille! Cette prostitution légale va jusqu'à choquer la pudeur.
«Je viens de voir, cette après-midi, 17 février 1790 (dit Chamfort, 4, 155), une cérémonie de famille, comme on dit, c'est-à-dire des hommes réputés honnêtes, une société respectable, applaudir au bonheur de Mlle de Marille, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtient l'avantage de devenir l'épouse de M. R., vieillard malsain, repoussant, malhonnête, imbécile, mais riche, et qu'elle a vu pour la troisième fois aujourd'hui en signant le contrat.
«Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie, et, dans la perspective, la cruauté prude avec laquelle la même société versera le mépris à pleines mains sur la moindre imprudence d'une pauvre jeune femme amoureuse.»
Tout ce qui est cérémonie, par son essence d'être une chose affectée et prévue d'avance, dans laquelle il s'agit de se comporter d'une manière convenable, paralyse l'imagination et ne la laisse éveillée que pour ce qui est contraire au but de la cérémonie et ridicule; de là l'effet magique de la moindre plaisanterie. Une pauvre jeune fille, comblée de timidité et de pudeur souffrante durant la présentation officielle du futur, ne peut songer qu'au rôle qu'elle joue; c'est encore une manière sûre d'étouffer l'imagination.
Il est beaucoup plus contre la pudeur de se mettre au lit avec un homme qu'on n'a vu que deux fois, après trois mots latins dits à l'église, que de céder malgré soi à un homme qu'on adore depuis deux ans. Mais je parle un langage absurde.
C'est le p… qui est la source féconde des vices et du malheur qui suivent nos mariages actuels. Il rend impossible la liberté pour les jeunes filles avant le mariage, et le divorce après quand elles se sont trompées, ou plutôt quand on les a trompées dans le choix qu'on leur fait faire. Voyez l'Allemagne, ce pays des bons ménages; une aimable princesse (Mme la duchesse de Sa…) vient de s'y marier en tout bien tout honneur pour la quatrième fois, et elle n'a pas manqué d'inviter à la fête ses trois premiers maris, avec lesquels elle est très bien. Voilà l'excès; mais un seul divorce, qui punit un mari de ses tyrannies, empêche des milliers de mauvais ménages. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que Rome est l'un des pays où l'on voit le plus de divorces[56].
L'amour aime, à la première vue, une physionomie qui indique à la fois dans un homme quelque chose à respecter et à plaindre.
CHAPITRE XXII De l'engouement.
Des esprits fort délicats sont très susceptibles de curiosité et de prévention; cela se remarque surtout dans les âmes chez lesquelles s'est éteint le feu sacré, source des passions, et c'est un des symptômes les plus funestes. Il y a aussi de l'engouement chez les écoliers qui entrent dans le monde. Aux deux extrémités de la vie, avec trop ou trop peu de sensibilité, on ne s'expose pas avec simplicité à sentir le juste effet des choses, à éprouver la véritable sensation qu'elles doivent donner. Ces âmes trop ardentes ou ardentes par excès, amoureuses à crédit, si l'on peut ainsi dire, se jettent aux objets au lieu de les attendre.
Avant que la sensation, qui est la conséquence de la nature des objets, arrive jusqu'à elles, elles les couvrent de loin, et avant de les voir, de ce charme imaginaire dont elles trouvent en elles-mêmes une source inépuisable. Puis, en s'en approchant, elles voient ces choses, non telles qu'elles sont, mais telles qu'elles les ont faites, et, jouissant d'elles-mêmes sous l'apparence de tel objet, elles croient jouir de cet objet. Mais, un beau jour, on se lasse de faire tous les frais, on découvre que l'objet adoré ne renvoie pas la balle; l'engouement tombe, et l'échec qu'éprouve l'amour-propre rend injuste envers l'objet trop apprécié.
CHAPITRE XXIII Des coups de foudre.
Il faudrait changer ce mot ridicule; cependant la chose existe. J'ai vu l'aimable et noble Wilhelmine, le désespoir des beaux de Berlin, mépriser l'amour et se moquer de ses folies. Brillante de jeunesse, d'esprit, de beauté, de bonheurs de tous les genres…, une fortune sans bornes, en lui donnant l'occasion de développer toutes ses qualités, semblait conspirer avec la nature pour présenter au monde l'exemple si rare d'un bonheur parfait accordé à une personne qui en est parfaitement digne. Elle avait vingt-trois ans; déjà à la cour depuis longtemps, elle avait éconduit les hommages du plus haut parage; sa vertu modeste, mais inébranlable, était citée en exemple, et désormais les hommes les plus aimables, désespérant de lui plaire, n'aspiraient qu'à son amitié. Un soir elle va au bal chez le prince Ferdinand, elle danse dix minutes avec un jeune capitaine.
«De ce moment, écrivait-elle par la suite à une amie[57], il fut le maître de mon cœur et de moi, et cela à un point qui m'eût remplie de terreur, si le bonheur de voir Herman m'eût laissé le temps de songer au reste de l'existence. Ma seule pensée était d'observer s'il m'accordait quelque attention.
«Aujourd'hui, la seule consolation que je puisse trouver à mes fautes est de me bercer de l'illusion qu'une force supérieure m'a ravie à moi-même et à la raison. Je ne puis par aucune parole peindre, d'une manière qui approche de la réalité, jusqu'à quel point, seulement à l'apercevoir, allèrent le désordre et le bouleversement de tout mon être. Je rougis de penser avec quelle rapidité et quelle violence j'étais entraînée vers lui. Si sa première parole, quand enfin il me parla, eût été: «M'adorez-vous?» en vérité je n'aurais pas eu la force de ne pas lui répondre: «Oui.» J'étais loin de penser que les effets d'un sentiment pussent être à la fois si subits et si peu prévus. Ce fut au point qu'un instant je crus être empoisonnée.
«Malheureusement vous et le monde, ma chère amie, savez que j'ai bien aimé Herman: eh bien, il me fut si cher au bout d'un quart d'heure, que depuis il n'a pas pu me le devenir davantage. Je voyais tous ses défauts, et je les lui pardonnais tous, pourvu qu'il m'aimât.
«Peu après que j'eus dansé avec lui, le roi s'en alla; Herman, qui était du détachement de service, fut obligé de le suivre. Avec lui, tout disparut pour moi dans la nature. C'est en vain que j'essayerais de vous peindre l'excès de l'ennui dont je me sentis accablée dès que je ne le vis plus. Il n'était égalé que par la vivacité du désir que j'avais de me trouver seule avec moi-même.
«Je pus partir enfin. A peine enfermée à double tour dans mon appartement, je voulus résister à ma passion. Je crus y réussir. Ah! ma chère amie, que je payai cher ce soir-là, et les journées suivantes, le plaisir de pouvoir me croire de la vertu!»
Ce que l'on vient de lire est la narration exacte d'un événement qui fit la nouvelle du jour, car au bout d'un mois ou deux la pauvre Wilhelmine fut assez malheureuse pour qu'on s'aperçût de son sentiment. Telle fut l'origine de cette longue suite de malheurs qui l'ont fait périr si jeune et d'une manière si tragique, empoisonnée par elle ou par son amant. Tout ce que nous pûmes voir dans ce jeune capitaine, c'est qu'il dansait fort bien; il avait beaucoup de gaieté, encore plus d'assurance, un grand air de bonté, et vivait avec des filles; du reste, à peine noble, fort pauvre, et ne venant pas à la cour.
Non seulement il ne faut pas la méfiance, mais il faut la lassitude de la méfiance, et pour ainsi dire l'impatience du courage contre les hasards de la vie. L'âme, à son insu, ennuyée de vivre sans aimer, convaincue malgré elle par l'exemple des autres femmes, ayant surmonté toutes les craintes de la vie, mécontente du triste bonheur de l'orgueil, s'est fait, sans s'en apercevoir, un modèle idéal. Elle rencontre un jour un être qui ressemble à ce modèle, la cristallisation reconnaît son objet au trouble qu'il inspire, et consacre pour toujours au maître de son destin ce qu'elle rêvait depuis longtemps[58].
Les femmes sujettes à ce malheur ont trop de hauteur dans l'âme pour aimer autrement que par passion. Elles seraient sauvées si elles pouvaient s'abaisser à la galanterie.
Comme le coup de foudre vient d'une secrète lassitude de ce que le catéchisme appelle la vertu, et de l'ennui que donne l'uniformité de la perfection, je croirais assez qu'il doit tomber le plus souvent sur ce qu'on appelle le monde de mauvais sujets. Je doute fort que l'air Caton ait jamais occasionné de coup de foudre.
Ce qui les rend si rares, c'est que, si le cœur qui aime ainsi d'avance a le plus petit sentiment de sa situation, il n'y a plus de coup de foudre.
Une femme rendue méfiante par les malheurs n'est pas susceptible de cette révolution de l'âme.
Rien ne facilite les coups de foudre comme les louanges données d'avance et par des femmes à la personne qui doit en être l'objet.
Une des sources les plus comiques des aventures d'amour, ce sont les faux coups de foudre. Une femme ennuyée, mais non sensible, se croit amoureuse pour la vie pendant toute une soirée. Elle est fière d'avoir enfin trouvé un de ces grands mouvements de l'âme après lesquels courait son imagination. Le lendemain, elle ne sait plus où se cacher, et surtout comment éviter le malheureux objet qu'elle adorait la veille.
Les gens d'esprit savent voir, c'est-à-dire mettre à profit ces coups de foudre.
L'amour physique a aussi ses coups de foudre. Nous avons vu hier la plus jolie femme et la plus facile de Berlin rougir tout à coup dans sa calèche où nous étions avec elle. Le beau lieutenant Findorff venait de passer. Elle est tombée dans la rêverie profonde, dans l'inquiétude. Le soir, à ce qu'elle m'avoua au spectacle, elle avait des folies, des transports, elle ne pensait qu'à Findorff, auquel elle n'a jamais parlé. Si elle eût osé, me disait-elle, elle l'eût envoyé chercher: cette jolie figure présentait tous les signes de la passion la plus violente. Cela durait encore le lendemain; au bout de trois jours, Findorff ayant fait le nigaud, elle n'y pensa plus. Un mois après, il lui était odieux.
CHAPITRE XXIV Voyage dans un pays inconnu.
Je conseille à la plupart des gens nés dans le Nord de passer le présent chapitre. C'est une dissertation obscure sur quelques phénomènes relatifs à l'oranger, arbre qui ne croît ou qui ne parvient à toute sa hauteur qu'en Italie et en Espagne. Pour être intelligible ailleurs, j'aurais dû diminuer les faits.
C'est à quoi je n'aurais pas manqué si j'avais eu le dessein un seul instant d'écrire un livre généralement agréable. Mais, le ciel m'ayant refusé le talent littéraire, j'ai uniquement pensé à décrire avec toute la maussaderie de la science, mais aussi avec toute son exactitude, certains faits dont un séjour prolongé dans la patrie de l'oranger m'a rendu l'involontaire témoin. Frédéric le Grand, ou tel autre homme distingué du Nord, qui n'a jamais eu occasion de voir l'oranger en pleine terre, m'aurait sans doute nié les faits suivants et nié de bonne foi. Je respecte infiniment la bonne foi, et je vois son pourquoi.
Cette déclaration sincère pouvant paraître de l'orgueil, j'ajoute la réflexion suivante:
Nous écrivons au hasard chacun ce qui nous semble vrai, et chacun dément son voisin. Je vois dans nos livres autant de billets de loterie; ils n'ont réellement pas plus de valeur. La postérité, en oubliant les uns et réimprimant les autres, déclarera les billets gagnants. Jusque-là, chacun de nous, ayant écrit de son mieux ce qui lui semble vrai, n'a guère de raison de se moquer de son voisin, à moins que la satire ne soit plaisante, auquel cas il a toujours raison, surtout s'il écrit comme M. Courrier à Del Furia.
Après ce préambule, je vais entrer courageusement dans l'examen de faits qui, j'en suis convaincu, ont rarement été observés à Paris. Mais enfin, à Paris, ville supérieure à toutes les autres sans doute, l'on ne voit pas des orangers en pleine terre comme à Sorrento, et c'est à Sorrento, la patrie du Tasse, sur le golfe de Naples, dans une position à mi côte de la mer, plus pittoresque encore que celle de Naples elle-même, mais où on ne lit pas le Miroir, que Lisio Visconti a observé et noté les faits suivants:
Lorsqu'on doit voir le soir la femme qu'on aime, l'attente d'un si grand bonheur rend insupportables tous les moments qui en séparent.
Une fièvre dévorante fait prendre et quitter vingt occupations. L'on regarde sa montre à chaque instant, et l'on est ravi quand on voit qu'on a pu faire passer dix minutes sans la regarder; l'heure tant désirée sonne enfin, et quand on est à sa porte prêt à frapper, l'on serait aise de ne pas la trouver; ce n'est que par réflexion qu'on s'en affligerait; en un mot, l'attente de la voir produit un effet désagréable.
Voilà de ces choses qui font dire aux bonnes gens que l'amour déraisonne.
C'est que l'imagination, retirée violemment de rêveries délicieuses où chaque pas produit le bonheur, est ramenée à la sévère réalité.
L'âme tendre sait bien que, dans le combat qui va commencer aussitôt que vous la verrez, la moindre négligence, le moindre manque d'attention ou de courage, sera puni par une défaite empoisonnant pour longtemps les rêveries de l'imagination, et hors de l'intérêt de la passion si l'on cherchait à s'y réfugier, humiliante pour l'amour-propre. On se dit: «J'ai manqué d'esprit, j'ai manqué de courage»; mais l'on n'a du courage envers ce qu'on aime qu'en l'aimant moins.
Ce reste d'attention que l'on arrache avec tant de peine aux rêveries de la cristallisation fait que, dans les premiers discours à la femme qu'on aime, il échappe une foule de choses qui n'ont pas de sens, ou qui ont un sens contraire à ce qu'on sent, ou ce qui est plus poignant encore, on exagère ses propres sentiments, et ils deviennent ridicules à ses yeux. Comme on sent vaguement qu'on ne fait pas assez d'attention à ce qu'on dit, un mouvement machinal fait soigner et charger la déclamation. Cependant l'on ne peut pas se taire à cause de l'embarras du silence, durant lequel on pourrait encore moins songer à elle. On dit donc d'un air senti une foule de choses qu'on ne sent pas, et qu'on serait bien embarrassé de répéter; l'on s'obstine à se refuser à sa présence pour être encore plus à elle. Dans les premiers moments que je connus l'amour, cette bizarrerie que je sentais en moi me faisait croire que je n'aimais pas.
Je comprends la lâcheté, et comment les conscrits se tirent de la peur en se jetant à corps perdu au milieu du feu. Le nombre des sottises que j'ai dites depuis deux ans pour ne pas me taire me met au désespoir quand j'y songe.
Voilà qui devrait bien marquer aux yeux des femmes la différence de l'amour-passion et de la galanterie, de l'âme tendre et de l'âme prosaïque[59].
Dans ces moments décisifs, l'une gagne autant que l'autre perd; l'âme prosaïque reçoit justement le degré de chaleur qui lui manque habituellement, tandis que la pauvre âme tendre devient folle par excès de sentiment, et, qui plus est, a la prétention de cacher sa folie. Tout occupée à gouverner ses propres transports, elle est bien loin du sang-froid qu'il faut pour prendre ses avantages, et elle sort brouillée d'une visite où l'âme prosaïque eût fait un grand pas. Dès qu'il s'agit des intérêts trop vifs de sa passion, une âme tendre et fière ne peut pas être éloquente auprès de ce qu'elle aime; ne pas réussir lui fait trop de mal. L'âme vulgaire, au contraire, calcule juste les chances de succès, ne s'arrête pas à pressentir la douleur de la défaite, et, fière de ce qui la rend vulgaire, elle se moque de l'âme tendre, qui, avec tout l'esprit possible, n'a jamais l'aisance nécessaire pour dire les choses les plus simples et du succès le plus assuré. L'âme tendre, bien loin de pouvoir rien arracher par force, doit se résigner à ne rien obtenir que de la charité de ce qu'elle aime. Si la femme qu'on aime est vraiment sensible, l'on a toujours lieu de se repentir d'avoir voulu se faire violence pour lui parler d'amour. On a l'air honteux, on a l'air glacé, on aurait l'air menteur, si la passion ne se trahissait pas à d'autres signes certains. Exprimer ce qu'on sent si vivement et si en détail, à tous les instants de la vie, est une corvée qu'on s'impose, parce qu'on a lu des romans, car, si l'on était naturel, on n'entreprendrait jamais une chose si pénible. Au lieu de vouloir parler de ce qu'on sentait il y a un quart d'heure, et de chercher à faire un tableau général et intéressant, on exprimerait avec simplicité le détail de ce qu'on sent dans le moment; mais non, l'on se fait une violence extrême pour réussir moins bien, et comme l'évidence de la sensation actuelle manque à ce qu'on dit, et que la mémoire n'est pas libre, on trouve convenables dans le moment et l'on dit des choses du ridicule le plus humiliant.
Quand enfin, après une heure de trouble, cet effort extrêmement pénible est fait de se retirer des jardins enchantés de l'imagination, pour jouir tout simplement de la présence de ce qu'on aime, il se trouve souvent qu'il faut s'en séparer.
Tout ceci paraît une extravagance. J'ai vu mieux encore, c'était un de mes amis qu'une femme, qu'il aimait à l'idolâtrie, se prétendant offensée de je ne sais quel manque de délicatesse qu'on n'a jamais voulu me confier, avait condamné tout à coup à ne la voir que deux fois par mois. Ces visites, si rares et si désirées, étaient un accès de folie, et il fallait toute la force de caractère de Salviati pour qu'elle ne parût pas au dehors.
Dès l'abord, l'idée de la fin de la visite est trop présente pour qu'on puisse trouver du plaisir. L'on parle beaucoup sans s'écouter; souvent l'on dit le contraire de ce qu'on pense. On s'embarque dans des raisonnements qu'on est obligé de couper court, à cause de leur ridicule, si l'on vient à se réveiller et à s'écouter. L'effort qu'on se fait est si violent, qu'on a l'air froid. L'amour se cache par son excès.
Loin d'elle l'imagination était bercée par les plus charmants dialogues; l'on trouvait les transports les plus tendres et les plus touchants. On se croit ainsi pendant dix ou douze jours l'audace de lui parler; mais, l'avant-veille de celui qui devrait être heureux, la fièvre commence et redouble à mesure qu'on approche de l'instant terrible.
Au moment d'entrer dans son salon, l'on est réduit, pour ne pas dire ou faire des sottises incroyables, à se cramponner à la résolution de garder le silence, et de la regarder pour pouvoir au moins se souvenir de sa figure. A peine en sa présence, il survient comme une sorte d'ivresse dans les yeux. On se sent porté comme un maniaque à faire des actions étranges, on a le sentiment d'avoir deux âmes: l'une pour faire, et l'autre pour blâmer ce qu'on fait. On sent confusément que l'attention forcée donnée à la sottise rafraîchirait le sang un moment, en faisant perdre de vue la fin de la visite et le malheur de la quitter pour quinze jours.
S'il se trouve là quelque ennuyeux qui conte une histoire plate, dans son inexplicable folie, le pauvre amant, comme s'il était curieux de perdre des moments si rares, y devient tout attention. Cette heure, qu'il se promettait si délicieuse, passe comme un trait brûlant, et cependant il sent, avec une indicible amertume, toutes les petites circonstances qui lui montrent combien il est devenu étranger à ce qu'il aime. Il se trouve au milieu d'indifférents qui font visite, et il se voit le seul qui ignore tous les petits détails de sa vie de ces jours passés. Enfin il sort; et, en lui disant froidement adieu, il a l'affreux sentiment d'être à quinze jours de la revoir; nul doute qu'il souffrirait moins à ne jamais voir ce qu'il aime. C'est dans le genre, mais bien plus noir, du duc de Policastro, qui tous les six mois faisait cent lieues pour voir un quart d'heure, à Lecce, une maîtresse adorée et gardée par un jaloux.
On voit bien ici la volonté sans influence sur l'amour: outré contre sa maîtresse et contre soi-même, comme l'on se précipiterait dans l'indifférence avec fureur! Le seul bien de cette visite est de renouveler le trésor de la cristallisation.
La vie pour Salviati était divisée en périodes de quinze jours, qui prenaient la couleur de la soirée où il lui avait été permis de voir Mme ***; par exemple, il fut ravi de bonheur le 21 mai, et le 2 juin il ne rentrait pas chez lui de peur de céder à la tentation de se brûler la cervelle.
J'ai vu ce soir-là que les romanciers ont très mal peint le moment du suicide. «Je suis altéré, me disait Salviati d'un air simple, j'ai besoin de prendre ce verre d'eau.» Je ne combattis point sa résolution, je lui fis mes adieux; et il se mit à pleurer.
D'après le trouble qui accompagne les discours des amants, il ne serait pas sage de tirer des conséquences trop pressées d'un détail isolé de la conversation. Ils n'accusent juste leurs sentiments que dans les mots imprévus; alors c'est le cri du cœur. Du reste, c'est de la physionomie de l'ensemble des choses dites que l'on peut tirer des inductions. Il faut se rappeler qu'assez souvent un être très ému n'a pas le temps d'apercevoir l'émotion de la personne qui cause la sienne.
CHAPITRE XXV La présentation.
A la finesse, à la sûreté de jugement avec lesquelles je vois les femmes saisir certains détails, je suis plein d'admiration; un instant après, je les vois porter au ciel un nigaud, se laisser émouvoir jusqu'aux larmes par une fadeur, peser gravement comme trait de caractère une plate affectation. Je ne puis concevoir tant de niaiserie. Il faut qu'il y ait là quelque loi générale que j'ignore.
Attentives à un mérite d'un homme, et entraînées par un détail, elles le sentent vivement et n'ont plus d'yeux pour le reste. Tout le fluide nerveux est employé à jouir de cette qualité, il n'en reste plus pour voir les autres.
J'ai vu les hommes les plus remarquables être présentés à des femmes de beaucoup d'esprit; c'était toujours un grain de prévention qui décidait de l'effet de la première vue.
Si l'on veut me permettre un détail familier, je conterai que l'aimable colonel L. B… allait être présenté à Mme Struve de Kœnigsberg; c'est une femme du premier ordre. Nous nous disions: Farà colpo? (fera-t-il effet?) Il s'engage un pari. Je m'approche de Mme de Struve, et lui conte que le colonel porte deux jours de suite ses cravates; le second jour, il fait la lessive du Gascon; elle pourra remarquer sur sa cravate des plis verticaux. Rien de plus évidemment faux.
Comme j'achevais, on annonce cet homme charmant. Le plus petit fat de Paris eût produit plus d'effet. Remarquez que Mme de Struve aimait; c'est une femme honnête, et il ne pouvait être question de galanterie entre eux.
Jamais deux caractères n'ont été plus faits l'un pour l'autre. On blâmait Mme de Struve d'être romanesque, et il n'y avait que la vertu, poussée jusqu'au romanesque, qui pût toucher L. B… Elle l'a fait fusiller très jeune.
Il a été donné aux femmes de sentir, d'une manière admirable, les nuances d'affection, les variations les plus insensibles du corps humain, les mouvements les plus légers des amours-propres.
Elles ont à cet égard un organe qui nous manque; voyez-les soigner un blessé.
Mais peut-être aussi ne voient-elles pas ce qui est esprit, combinaison morale. J'ai vu les femmes les plus distinguées se charmer d'un homme d'esprit qui n'était pas moi, et tout d'un temps, et presque du même mot, admirer les plus grands sots. Je me trouvais attrapé comme un connaisseur qui voit prendre les plus beaux diamants pour des strass, et préférer les strass s'ils sont plus gros.
J'en concluais qu'il faut tout oser auprès des femmes. Là, où le général Lassale a échoué, un capitaine à moustaches et à jurements réussit[60]. Il y a sûrement dans le mérite des hommes tout un côté qui leur échappe.
Pour moi, j'en reviens toujours aux lois physiques. Le fluide nerveux, chez les hommes, s'use par la cervelle, et chez les femmes par le cœur; c'est pour cela qu'elles sont plus sensibles. Un grand travail obligé et dans le métier que nous avons fait toute la vie, console, et pour elles rien ne peut les consoler que la distraction.
Appiani, qui ne croit à la vertu qu'à la dernière extrémité, et avec lequel j'allais ce soir à la chasse des idées, en lui exposant celles de ce chapitre, me répond:
«La force d'âme qu'Éponine employait avait un dévouement héroïque à faire vivre son mari dans la caverne sous terre, et à l'empêcher de tomber dans le désespoir, s'ils eussent vécu tranquillement à Rome, elle l'eût employée à lui cacher un amant, il faut un aliment aux âmes fortes.»
CHAPITRE XXVI De la pudeur.
Une femme de Madagascar laisse voir sans y songer ce qu'on cache le plus ici, mais mourrait de honte plutôt que de montrer son bras. Il est clair que les trois quarts de la pudeur sont une chose apprise. C'est peut-être la loi seule, fille de la civilisation, qui ne produise que du bonheur.
On a observé que les oiseaux de proie se cachent pour boire, c'est qu'obligés de plonger la tête dans l'eau, ils sont sans défense en ce moment. Après avoir considéré ce qui se passe à Otaïti[61], je ne vois pas d'autre base naturelle à la pudeur.
L'amour est le miracle de la civilisation. On ne trouve qu'un amour physique et des plus grossiers chez les peuples sauvages ou trop barbares.
Et la pudeur prête à l'amour le secours de l'imagination, c'est lui donner la vie.
La pudeur est enseignée de très bonne heure aux petites filles par leurs mères, et avec une extrême jalousie, on dirait comme par esprit de corps; c'est que les femmes prennent soin d'avance du bonheur de l'amant qu'elles auront.
Pour une femme timide et tendre rien ne doit être au-dessus du supplice de s'être permis, en présence d'un homme, quelque chose dont elle croit devoir rougir; je suis convaincu qu'une femme un peu fière préférerait mille morts. Une légère liberté, prise du côté tendre par l'homme qu'on aime, donne un moment de plaisir vif[62]; s'il a l'air de la blâmer ou seulement de ne pas en jouir avec transport, elle doit laisser dans l'âme un doute affreux. Pour une femme au-dessus du vulgaire, il y a donc tout à gagner à avoir des manières fort réservées. Le jeu n'est pas égal; on hasarde contre un petit plaisir, ou contre l'avantage de paraître un peu plus aimable, le danger d'un remords cuisant et d'un sentiment de honte qui doit rendre même l'amant moins cher. Une soirée passée gaiement, à l'étourdie et sans songer à rien, est chèrement payée à ce prix. La vue d'un amant avec lequel on craint d'avoir eu ce genre de torts doit devenir odieuse pour plusieurs jours. Peut-on s'étonner de la force d'une habitude à laquelle les plus légères infractions sont punies par la honte la plus atroce?
Quant à l'utilité de la pudeur, elle est la mère de l'amour; on ne saurait plus lui rien contester. Pour le mécanisme du sentiment, rien n'est plus simple; l'âme s'occupe à avoir honte, au lieu de s'occuper à désirer; on s'interdit les désirs, et les désirs conduisent aux actions.
Il est évident que toute femme tendre et fière, et ces deux choses étant cause et effet vont difficilement l'une sans l'autre, doit contracter des habitudes de froideur que les gens qu'elles déconcertent appellent de la pruderie.
L'accusation est d'autant plus spécieuse, qu'il est très difficile de garder un juste milieu; pour peu qu'une femme ait peu d'esprit et beaucoup d'orgueil, elle doit bientôt en venir à croire qu'en fait de pudeur on n'en saurait trop faire. C'est ainsi qu'une Anglaise se croit insultée si l'on prononce devant elle le nom de certains vêtements. Une Anglaise se garderait bien, le soir à la campagne, de se laisser voir quittant le salon avec son mari; et, ce qui est plus grave, elle croit blesser la pudeur si elle montre quelque enjouement devant tout autre que ce mari[63]. C'est peut-être à cause d'une attention si délicate que les Anglais, gens d'esprit, laissent voir tant d'ennui de leur bonheur domestique. A eux la faute, pourquoi tant d'orgueil[64]?
En revanche, passant tout à coup de Plymouth à Cadix et Séville, je trouvai qu'en Espagne la chaleur du climat et des passions faisait un peu trop oublier une retenue nécessaire. Je remarquai des caresses fort tendres qu'on se permettait en public et qui, loin de me sembler touchantes, m'inspiraient un sentiment tout opposé. Rien n'est plus pénible.
Il faut s'attendre à trouver incalculable la force des habitudes inspirées aux femmes sous prétexte de pudeur. Une femme vulgaire, en outrant la pudeur, croit se faire l'égale d'une femme distinguée.
L'empire de la pudeur est tel, qu'une femme tendre arrive à se trahir envers son amant plutôt par des faits que par des paroles.
La femme la plus jolie, la plus riche et la plus facile de Bologne, vient de me conter qu'hier soir, un fat français, qui est ici et qui donne une drôle d'idée de sa nation, s'est avisé de se cacher sous son lit. Il voulait apparemment ne pas perdre un nombre infini de déclarations ridicules dont il la poursuit depuis un mois. Mais ce grand homme a manqué de présence d'esprit; il a bien attendu que Mme M… eût congédié sa femme de chambre et se fût mise au lit, mais il n'a pas eu la patience de donner aux gens le temps de s'endormir. Elle s'est jetée à la sonnette, et l'a fait chasser honteusement au milieu des huées et des coups de cinq ou six laquais. «Et s'il eût attendu deux heures?» lui disais-je.—«J'aurais été bien malheureuse: Qui pourra douter, m'eût-il dit, que je ne sois ici par vos ordres[65].»
Au sortir de chez cette jolie femme, je suis allé chez la femme la plus digne d'être aimée que je connaisse. Son extrême délicatesse est, s'il se peut, au-dessus de sa beauté touchante. Je la trouve seule et lui conte l'histoire de Mme M… Nous raisonnons là-dessus: «Écoutez, me dit-elle, si l'homme qui se permet cette action était aimable auparavant aux yeux de cette femme, on lui pardonnera, et, par la suite on l'aimera.»—J'avoue que je suis resté confondu de cette lumière imprévue jetée sur les profondeurs du cœur humain. Je lui ai répondu au bout d'un silence:—«Mais, quand on aime, a-t-on le courage de se porter aux dernières violences?»
Il y aurait bien moins de vague dans ce chapitre si une femme l'eût écrit. Tout ce qui tient à la fierté, à l'orgueil féminin, à l'habitude de la pudeur et de ses excès, à certaines délicatesses, la plupart dépendant uniquement d'associations de sensations[66], qui ne peuvent pas exister chez les hommes, et souvent délicatesses non fondées dans la nature; toutes ces choses, dis-je, ne pourraient se trouver ici qu'autant qu'on se serait permis d'écrire sur ouï-dire.
Une femme me disait, dans un moment de franchise philosophique, quelque chose qui revient à ceci:
«Si je sacrifiais jamais ma liberté, l'homme que j'arriverais à préférer apprécierait davantage mes sentiments en voyant combien j'ai toujours été avare même des préférences les plus légères.» C'est en faveur de cet amant, qu'elle ne rencontrera peut-être jamais, que telle femme aimable montre de la froideur à l'homme qui lui parle en ce moment. Voilà la première exagération de la pudeur: celle-ci est respectable; la seconde vient de l'orgueil des femmes; la troisième source d'exagération, c'est l'orgueil des maris.
Il me semble que cette possibilité d'amour se présente souvent aux rêveries de la femme même la plus vertueuse, et elles ont raison. Ne pas aimer quand on a reçu du ciel une âme faite pour l'amour, c'est se priver soi et autrui d'un grand bonheur. C'est comme un oranger qui ne fleurirait pas de peur de faire un péché; et remarquez qu'une âme faite pour l'amour ne peut goûter avec transport aucun autre bonheur. Elle trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs du monde, un vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts et les aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre et lui exagérer l'amour, s'il est possible, et elle s'aperçoit bientôt qu'ils lui parlent d'un bonheur dont elle a résolu de se priver.
La seule chose que je voie à blâmer dans la pudeur, c'est de conduire à l'habitude de mentir; c'est le seul avantage que les femmes faciles aient sur les femmes tendres. Une femme facile vous dit: «Mon cher ami, dès que vous me plairez, je vous le dirai, et je serai plus aise que vous, car j'ai beaucoup d'estime pour vous.»
Vive satisfaction de Constance, s'écriant après la victoire de son amant: «Que je suis heureuse de ne m'être donnée à personne depuis huit ans que je suis brouillée avec mon mari!»
Quelque ridicule que je trouve ce raisonnement, cette joie me semble pleine de fraîcheur.
Il faut absolument que je conte ici de quelle nature étaient les regrets d'une dame de Séville abandonnée par son amant. J'ai besoin qu'on se rappelle qu'en amour tout est signe, et surtout qu'on veuille bien accorder un peu d'indulgence à mon style[67].
Mes yeux d'homme croient distinguer neuf particularités dans la pudeur.
1o L'on joue beaucoup contre peu, donc être extrêmement réservée, donc souvent affectation; l'on ne rit pas, par exemple, des choses qui amusent le plus; donc il faut beaucoup d'esprit pour avoir juste ce qu'il faut de pudeur[68]. C'est pour cela que beaucoup de femmes n'en ont pas assez en petit comité, ou, pour parler plus juste, n'exigent pas que les contes qu'on leur fait soient assez gazés, et ne perdent leurs voiles qu'à mesure du degré d'ivresse et de folie[69].
Serait-ce par un effet de la pudeur et du mortel ennui qu'elle doit imposer à plusieurs femmes, que la plupart d'entre elles n'estiment rien tant dans un homme que l'effronterie? ou prennent-elles l'effronterie pour du caractère?
2o Deuxième loi: mon amant m'en estimera davantage.
3o La force de l'habitude l'emporte même dans les instants les plus passionnés.
4o La pudeur donne des plaisirs bien flatteurs à l'amant: elle lui fait sentir quelles lois l'on transgresse pour lui.
5o Et aux femmes des plaisirs plus enivrants; comme ils font vaincre une habitude puissante, ils jettent plus de trouble dans l'âme. Le comte de Valmont se trouve à minuit dans la chambre à coucher d'une jolie femme, cela lui arrive toutes les semaines, et à elle peut-être une fois tous les deux ans; la rareté et la pudeur doivent donc préparer aux femmes des plaisirs infiniment plus vifs[70].
6o L'inconvénient de la pudeur, c'est qu'elle jette sans cesse dans le mensonge.
7o L'excès de la pudeur et sa sévérité découragent d'aimer les âmes tendres et timides[71], justement celles qui sont faites pour donner et sentir les délices de l'amour.
8o Chez les femmes tendres qui n'ont pas eu plusieurs amants, la pudeur est un obstacle à l'aisance des manières, c'est ce qui les expose à se laisser un peu mener par leurs amies qui n'ont pas le même manque[72] à se reprocher. Elles donnent de l'attention à chaque cas particulier, au lieu de s'en remettre aveuglément à l'habitude. Leur pudeur délicate communique à leurs actions quelque chose de contraint; à force de naturel, elles se donnent l'apparence de manquer de naturel; mais cette gaucherie tient à la grâce céleste.
Si quelquefois leur familiarité ressemble à de la tendresse, c'est que ces âmes angéliques sont coquettes sans le savoir. Par paresse d'interrompre leur rêverie, pour s'éviter la peine de parler, et de trouver quelque chose d'agréable et de poli, et qui ne soit que poli, à dire à un ami, elles se mettent à s'appuyer tendrement sur son bras[73].
9o Ce qui fait que les femmes, quand elles se font auteurs, atteignent bien rarement au sublime, ce qui donne de la grâce à leurs moindres billets, c'est que jamais elles n'osent être franches qu'à demi: être franches serait pour elles comme sortir sans fichu. Rien de plus fréquent pour un homme que d'écrire absolument sous la dictée de son imagination, et sans savoir où il va.
RÉSUMÉ.
L'erreur commune est d'en agir avec les femmes comme avec des espèces d'hommes plus généreux, plus mobiles, et surtout avec lesquels il n'y a pas de rivalité possible. L'on oublie trop facilement qu'il y a deux lois nouvelles et singulières qui tyrannisent ces êtres si mobiles, en concurrence avec tous les penchants ordinaires de la nature humaine; je veux dire:
L'orgueil féminin et la pudeur, et les habitudes souvent indéchiffrables, filles de la pudeur.
CHAPITRE XXVII Des regards.
C'est la grande arme de la coquetterie vertueuse. On peut tout dire avec un regard, et cependant on peut toujours nier un regard, car il ne peut pas être répété textuellement.
Ceci me rappelle le comte G., le Mirabeau de Rome: l'aimable petit gouvernement de ce pays-là lui a donné une manière originale de faire des récits, par des mots entrecoupés qui disent tout et rien. Il fait tout entendre; mais libre à qui que ce soit de répéter textuellement toutes ses paroles, impossible de le compromettre. Le cardinal Lante lui disait qu'il avait volé ce talent aux femmes, je dis même les plus honnêtes. Cette friponnerie est une représaille cruelle, mais juste, de la tyrannie des hommes.
CHAPITRE XXVIII De l'orgueil féminin.
Les femmes entendent parler toute leur vie, par les hommes, d'objets prétendus importants, de gros gains d'argent, de succès à la guerre, de gens tués en duel, de vengeances atroces ou admirables, etc. Celles d'entre elles qui ont l'âme fière sentent que, ne pouvant atteindre à ces objets, elles sont hors d'état de déployer un orgueil remarquable par l'importance des choses sur lesquelles il s'appuie. Elles sentent palpiter dans leur sein un cœur qui, par la force et la fierté de ses mouvements, est supérieur à tout ce qui les entoure, et cependant elles voient le dernier des hommes s'estimer plus qu'elles. Elles s'aperçoivent qu'elles ne sauraient montrer d'orgueil que pour de petites choses, ou du moins que pour des choses qui n'ont d'importance que par le sentiment, et dont un tiers ne peut être juge. Tourmentées par ce contraste désolant entre la bassesse de leur fortune et la fierté de leur âme, elles entreprennent de rendre leur orgueil respectable par la vivacité de ses transports, ou par l'implacable ténacité avec laquelle elles maintiennent ses arrêts. Avant l'intimité, ces femmes-là se figurent, en voyant leur amant, qu'il a entrepris un siège contre elles. Leur imagination est employée à s'irriter de ses démarches, qui, après tout, ne peuvent pas faire autrement que de marquer de l'amour, puisqu'il aime. Au lieu de jouir des sentiments de l'homme qu'elles préfèrent, elles se piquent de vanité à son égard; et, enfin, avec l'âme la plus tendre, lorsque sa sensibilité n'est pas fixée sur un seul objet, dès qu'elles aiment, comme une coquette vulgaire, elles n'ont plus que de la vanité.