← Table of contents
Criquet

PREMIÈRE PARTIE

Reading edition

I

Camille poussa la porte du couloir obscur qui sentait les champignons et le salpêtre, et, franchissant d’un bond les trois marches du seuil, sauta dans la lumière.

Elle demeura un instant immobile, éblouie, clignotant vers la dune escarpée dont les herbes claires tremblaient sur le ciel. On entendait des pas dans la maison, des voix, des bruits de malles traînées sur le plancher, de placards et de tiroirs ouverts et fermés, tout le tumulte de l’arrivée. Des persiennes rabattues claquèrent au-dessus de la fillette. Alors, craignant d’être aperçue, elle se glissa furtivement le long du mur, tourna, et levant la tête vers la façade de côté, que trouait une seule lucarne en pointe:

—Michel! appela-t-elle à demi-voix.

Un garçon de quinze à seize ans apparut, la tête hérissée de cheveux noirs, les yeux brillants, la lèvre supérieure mâchurée de poils et relevée sur de larges dents blanches dont l’une, en bas, était un peu cassée. Il était en bras de chemise et nouait une régate rouge autour de son col de flanelle.

—Que veux-tu, Criquet? demanda-t-il. Comment? Déjà en costume de voyou?

Elle mit les deux mains dans les poches de sa culotte.

—Comme tu vois, fit-elle satisfaite.

Puis, d’un ton suppliant:

—Je t’attends: viens vite tout revoir avec moi!

Michel haussa les épaules.

—J’ai bien le temps... Sois tranquille, ça n’a pas bougé depuis l’an dernier... Je te rejoindrai tout à l’heure.

—Méfie-toi! Si tu restes trop longtemps, on te fera travailler à l’installation: porter la malle, huiler la serrure, chercher la clef perdue.... Moi je file!

Et, abandonnant son cousin, Camille s’élança vers la dune, ferma résolument les yeux, et se mit à grimper, lèvres serrées, tête basse, poings clos; des branches d’ajonc piquaient et rayaient ses jambes nues, ses cheveux lui frappaient les épaules, et son cœur battait contre ses côtes, joyeux, sonore, impatient.

Un dernier bond: la voici haletante, tout en haut, sur la crête. Elle va ouvrir les yeux, elle va voir... Enfin!

—Non, pas encore, déclare-t-elle à demi-voix. Il faut savoir gagner son plaisir!

Et comme ses pieds râclent l’herbe, nerveux, indociles, elles les saisit l’un après l’autre dans sa main et fait sur place quelques pirouettes, en mordillant sa langue qui frétille. A droite! A gauche! Là.

Un rayon lui taquine les cils, une bouffée d’air âcre et tiède vient lui froncer les narines, le fifre pointu d’un moustique claironne à son oreille, et, à travers ses paupières, elle voit du rose et de l’or. Tout de même, elle reste inébranlable. Elle se prépare une surprise: quel orgueil de la différer, de mater son envie, de déguster sa force d’âme!

Mais:

—Si pourtant il y avait quelque chose de changé?

Du coup, ses yeux s’ouvrent tout grands, et sa bouche, et ses bras aussi, qui se referment ensuite lentement sur sa poitrine comme si elle voulait étreindre le cher paysage.

—Mon île..., murmure-t-elle.

L’île Aulivain est là, tout entière étendue à ses pieds. Ainsi posée, petite et sombre sur la mer immobile, on dirait une mouche dans une assiette bleue; et comme le flot bouge, là-bas, autour des rochers en pointe, cela fait des pattes noires qui remuent...

Camille suit d’abord les contours de l’île, du bout du doigt, amoureusement, comme si elle les caressait. «La jolie forme!» pense-t-elle. En face, les roches noires dressent au-dessus de l’eau leur tête furieuse, puis s’abaissent, s’étirent des deux côtés et se perdent dans les grèves dont les liserés d’or se rejoignent enfin. Camille s’en souvient: il y a là-bas, dans ce sable, de tout petits œillets roses qui sentent si fort!

Elle parcourt ensuite des yeux les champs de blé déjà roussis par juillet, les avoines plus pâles, la tache obscure du bois où l’on trouve des mûres violettes, très juteuses, les quelques villages dont les maisons basses, blanchies à la chaux, éclatent au soleil. Elle fait un signe d’amitié au phare qui élève au-dessus de l’île son fuseau gris et, chaque soir, jette au passage le regard soupçonneux de son gros œil rouge. Puis:

—Bon! soupire-t-elle joyeusement. On n’a pas construit d’horribles villas toutes neuves, comme celles des arches de Noé. C’est toujours mon île à moi, mon île que j’aime... Mais qu’est-ce qui me chatouille donc le nez? Pas des larmes, je suppose?

Elle se met les deux poings dans les yeux, frotte avec vigueur, puis, pour bien se prouver qu’elle ne pleure pas, pousse quelques cris aigus en se balançant d’avant en arrière et d’arrière en avant.

—Comme on est à l’aise dans ces habits de garçon, pense-t-elle. J’avais une grosse peur que miss ne les eût jetés! Mais non: ils ont passé l’hiver dans leur placard avec les filets et les paniers de pêche; ils sentent un peu le poisson et le chien mouillé, voilà tout...

Et Camille considère avec un orgueil affectueux sa culotte de serge déteinte et son tricot de laine où des reprises naïves indiquent la place pointue des coudes. Elle tâte la bûche creuse—son carquois!—teinte en ripolin brun, suspendue à sa taille par une lanière, et d’où sortent la pointe de son arc détendu et les têtes de ses flèches, hérissées de plumes. Elle abaisse jusqu’à son nez son béret rouge, écarte d’un geste brusque ses mèches rousses, et de nouveau plonge d’un air crâne ses deux mains au fond de ses poches.

—C’est agréable, les poches! Tiens! Qu’y a-t-il là-dedans?

C’est un livre recouvert de carton gris, revêche, usé, fripé, arrondi aux angles. Camille le reconnaît avec enthousiasme:

—Mon Télémaque que j’ai tant cherché!

Elle le contemple, le tourne, le retourne, le flatte de la main, l’approche de sa joue, de ses lèvres. Il n’est pas beau, oh! non, mais que de choses il lui rappelle, et si vieilles! Vieilles d’au moins cinq ans...

Elle venait d’être très malade. Sa tête était si lourde qu’elle tombait toujours d’une épaule sur l’autre, et cependant elle la sentait vide comme une tête de pavot; le plancher ondulait autour d’elle comme les vagues de la mer, et quand elle aplatissait son nez contre les vitres pour voir le dehors jaune et triste, le froid des carreaux lui entrait peu à peu dans le cœur. Puis, quelle odeur chaude, écœurante, d’iode, de moutarde, de farine de lin!

On lui défendait de lire, les jours n’en finissaient plus. Mais voici que dans un coin du tiroir elle avait découvert ce petit volume. Comme elle l’avait de suite aimé! Il parlait de soleil, d’arbres à fruits d’or, de batailles et de longs voyages sur la mer tumultueuse... Elle lisait ces aventures surprenantes, assise par terre sur le tapis, et, quand on entrait, elle cachait bien vite le livre sous un fauteuil à franges.

Depuis, elle ne s’en est plus séparée. Elle connaissait dans tous ses détours l’île délicieuse de Calypso, pareille sans doute à l’île Aulivain; elle admirait le courage modeste et les yeux de feu du jeune Télémaque, et les longs discours de Mentor lui semblaient bien moins ennuyeux que ceux de miss Jenkins, son institutrice.

Un jour, Télémaque disparut. Les livres se perdent moins facilement que les mouchoirs, mais ils se perdent. Quelle joie de le revoir!

Elle l’entr’ouvre doucement, comme un coffret précieux. Mais les pages apparaissent toutes souillées, tachées de vert, festonnées, déchiquetées. Pourquoi donc?

Camille hésite un instant, et éclate de rire. C’était aux dernières vacances: elle avait renversé une cuvette d’eau sur son jupon, et tandis qu’il séchait dans le pré, un veau, séduit par cette pâture inconnue, avait savouré la mousseline blanche: il entamait Télémaque resté dans la poche lorsque Camille survint... Elle revoit les gros yeux surpris et innocents du veau, un lambeau de dentelle aux dents, ses cabrioles maladroites dans l’herbe profonde—et, de joie, se met à cabrioler aussi.

Un temps de galop à travers la dune, entre les touffes serrées des bruyères et des genêts, et la voici au-dessus de la plage qui s’allonge, lisse et soyeuse, dans les bras durs des rochers. Un coup d’œil à la mer: elle est basse; tant mieux, on pourra s’avancer très loin, reconnaître toutes les flaques, toutes les pointes. Camille saute sur la grève et tombe, le nez dans le sable uni où personne encore n’a marché. Elle y plonge les bras, les jambes, s’y étend sur le dos, sur le ventre, s’y roule comme un chien dans la neige; elle s’assoit ensuite, prend à pleines mains le beau sable liquide qu’elle laisse fuir entre ses doigts.

—C’est doux, c’est chaud comme de la cendre, murmure-t-elle, et si l’on enfonce son poing plus profond, cela devient frais comme de l’eau qui coule...

Elle se relève, et tout le long de ses épaules, de son dos, dans le creux des reins, jusqu’à ses pieds, s’égoutte une petite pluie piquante et drue. Comme cela chatouille! Elle rajuste son tricot, se secoue, s’ébroue, mais ses cheveux, ses cils, sa peau rose et moite sont tout étincelants de poussière d’or et d’argent.

—Bah! Pour une fois je peux bien mettre de la poudre!

Maintenant, en route vers la mer! Camille se plaît d’abord à rebondir sur le sable humide, élastique et poli, étend les bras, les ramène vivement sur sa poitrine, fait plier ses jambes, et, les sentant souples et dociles, elle redouble son élan, galope vite, toujours plus vite, si vite qu’elle n’aperçoit plus entre ses paupières qu’un papillotement blond taché de bleu; ses paumes ouvertes sifflent, il lui semble ne pas toucher le sol, s’éparpiller dans l’air, ne plus être qu’une petite chose transparente que le vent traverse, soulève, entraîne... Et c’est une sensation si enivrante que Camille crie de plaisir, de souffrance et presque d’épouvante.

Une large flaque violette que la mer a laissée et qui repose toute calme sous le soleil, l’arrête un instant; elle y entre grisée, la tête et le cœur vacillants, et goûte aussitôt un apaisement délicieux à sentir la caresse de l’eau tiédie sur ses mollets brûlants d’égratignures. Sa joie, qui tout à l’heure s’échappait en flèches aiguës, s’épand autour d’elle par nappes lentes et tendres.

A travers l’eau qui clapote un peu, elle marche, silencieuse, comme si elle craignait d’éveiller tout ce qui dort peut-être depuis qu’elle est partie. Des herbes vertes et des tiges gluantes s’enroulent à ses chevilles, des crabes, les pinces dressées, s’enfuient de biais sur leurs pattes hautes; des poissons gris filent jusqu’aux gros cailloux à barbe de varech, ou disparaissent tout à coup dans un nuage de sable.

Camille jette autour d’elle des regards émus et ravis. Est-ce l’an dernier ou bien hier que, par les chauds après-midi d’août, elle s’étendait en costume de bain sur cette pierre plate et baignée, pour relire des récits de chasse ou de voyage, tandis que l’eau lui étendait sur le corps un drap frais et mouvant?

Comme elle avait aimé, le soir, quand la mer était phosphorescente, lancer du haut de cette pointe des galets qui glissaient à la surface de l’eau, laissant après eux un sillage d’étoiles! Et quel plaisir de danser ensuite sur la grève, dans le vent, et d’allumer des arabesques d’or le long du sable humide: plaisir de sirène ou de fée!

Au fond de cette crique, on trouvait, collées au rocher, de grosses moules entourées de leurs petits, dont on ouvrait à la pointe du couteau la coquille luisante; parfois on se coupait le doigt, mais quelle bonne saveur amère et fraîche, qui donnait une faim terrible! Il y a encore par là des bigorneaux rosés, gris et mauves, que l’on fait cuire et dont on retire avec une épingle le corps en spirale, jaune en haut, noir en bas, des coquillages aigus, en forme de pyramides à pointe, qui déchirent les espadrilles et ont un intérieur en caoutchouc, et ces minces feuilles de nacre irisée que le flot arrache aux profondeurs inconnues où vivent les pieuvres gigantesques et les arbustes de corail...

C’est ici, dans cette crevasse, qu’elle se fit en tombant une balafre au front dont elle portera toujours la marque blanche; et là-bas, plus loin, elle découvrit un jour une mouette qui mourait, les ailes étendues, des perles rouges sur le duvet de son ventre palpitant.

Jamais Camille n’aurait cru posséder tant de souvenirs!

Un peu pensive, étonnée d’avoir vécu si longtemps, elle s’inclinait sur des coupes creusées dans le roc et comme doublées de ciment rose où ondulaient des plantes fluides aux souples et fines découpures: des anémones marines épanouissaient puis fermaient leurs pétales de chair nuancés de vert et de rouge; des crevettes transparentes, au nez futé, reculaient par saccades silencieuses; un coquillage s’animait soudain et sortait sa tête aux petites cornes noires, un poisson minuscule rôdait en tournant, puis s’enfuyait d’un coup de queue; et de toutes les parois des rochers, de toutes les touffes de varech, de toutes les fissures, s’échappaient des bruits à peine perceptibles, crissements légers, menus grincements, susurrements et clapotis indistincts, tout le fourmillement d’innombrables vies invisibles et mystérieuses...

«J’entends respirer les crabes tourteaux», pense Camille.

Mais, au fond d’une mare, près d’une grosse pierre, elle vient d’apercevoir une algue mauve, qui bouge. L’œil avivé, le corps en arrêt, le souffle suspendu, elle attend... L’algue s’allonge, se recourbe, se fleurit soudain de bourgeons verdâtres, jette une tige nouvelle qui croît à son tour, serpente, fleurit; puis c’en est une troisième, une autre ensuite, une autre encore; toutes ces tiges s’élargissent enfin en un bouquet mouvant dont le cœur est une fleur ronde et flasque aux teintes changeantes. Et cet étrange bouquet s’avance par poussées lentes et régulières qui troublent l’eau, chassent les crevettes effarées, agitent sur le sable fin les mousses et les coquillages vidés.

—Un poulpe!

Camille est rouge, les dents aiguës, les narines élargies; elle exécute sur la pointe de ses espadrilles une danse muette, attire son carquois, bande d’une corde à violon son arc d’acier, choisit une flèche dont elle tâte la pointe, la place sur l’arc qu’elle tend, et se couche doucement sur un rocher surplombant la mare.

Mais sur la fleur qu’elle guette s’ouvrent soudain deux grands yeux d’or.

—Il m’a vue, s’écrie-t-elle. Allons-y!

Pourtant, elle hésite encore: c’est gênant, ces grands yeux d’or qui regardent: que de terreur suppliante et d’humble menace ils expriment! La bête s’est enfuie dans un angle de la mare; et là, peureusement ramassée sur elle-même, voici que de mauve elle devient rouge, puis jaune, puis brune, se tache de vert, de rose, de violet, d’indigo, de nuances rapides et multiples qui semblent le frémissement de sa colère terrifiée; enfin, défense suprême, elle exhale bruyamment deux jets d’une encre gluante qui noircit l’eau et cache une seconde le regard éperdu.

Alors, Camille n’hésite plus: la flèche file à l’aveuglette avec un bruit doux de plume froissée, pique dans quelque chose, s’agite un instant par secousses vives, tressaille ensuite lentement et s’arrête. Puis, le nuage noir peu à peu dissipé, Camille revoit la fleur toute flasque et molle qui flotte sur la mare, détendue, pâlie. L’un des yeux, transpercé par la flèche, est déjà mort; mais l’autre, large ouvert, regarde toujours, du même regard plein de reproche et d’infinie détresse. Camille demeure d’abord immobile, penchée, les doigts posés sur la corde de l’arc tendu, puis son visage s’assombrit, grimace, ses lèvres s’allongent; elle se redresse brusquement, tourne le dos, et fuit.

«Qu’ai-je donc? se demande-t-elle tout en bondissant. Mon cœur me fait mal et mes jambes tremblent... L’an dernier, j’aurais sauté sur ce poulpe, j’aurais passé mes deux pouces dans la poche qui lui sert de tête, je l’aurais retournée comme on retourne sa vraie poche, et j’aurais suspendu à ma ceinture le scalp de l’ennemi! Au lieu de cela, je me sauve!... Est-ce que je me suis efféminée, comme Télémaque dans l’île de Calypso?... Pauvre poulpe! Que ses yeux étaient tristes! Qu’il avait l’air malheureux de mourir!... Et moi qui suis si contente aujourd’hui... Je me dégoûte! Sans compter que j’ai laissé là-bas ma plus belle flèche...»

Là-dessus, Camille arrive au bord d’une large crevasse, la mesure de l’œil, se tâte un instant. Houp!... Le saut est trop court. Elle effleure du pied l’autre bord, essaie vainement de s’y agripper avec les ongles, glisse le long de la paroi mouillée, dégringole à grand bruit et s’étale au fond entre des pierres bleues et lisses. Un coup de reins: elle s’assoit et se rend compte, tourne la tête, fait mouvoir ses bras et ses jambes. Bon! rien de cassé. Une petite chute d’ailleurs, à peine trois mètres. On en a vu d’autres! Seulement, le mollet gauche a râclé contre la paroi, et la peau s’enlève comme celle d’une pomme de terre nouvelle: c’est d’abord blanc, ça devient peu à peu violet, enfin voici du rouge.

«On dirait l’ami poulpe», constate Camille, philosophe.

Puis, comme ça brûle dur, elle attrape sa jambe entre ses deux bras, la serre contre son ventre et passe sa langue sur la blessure.

—Aïe! Aïe! Aïe!... Rien de meilleur que la salive pour aseptiser, comme dit le docteur... Si seulement un chien pouvait me lécher!

Ça va mieux. Un mouchoir par là? Pas bien frais, le mouchoir. Il est dans cette poche depuis dix mois avec une ficelle, une toupie, un croûton de pain beurré, des clous. Tant pis!... Trempons-le dans l’eau de mer, un bon bandage, et en route maintenant!

Elle se hisse hors de son trou avec quelques grimaces et en considère longuement le fond.

«C’est drôle, pense-t-elle en hochant la tête. Aux dernières vacances, j’ai sauté par là-dessus plus de cent fois. Allons, je suis engourdie, abrutie... En m’enlevant tout à l’heure, je me suis sentie lourde comme un canard... Est-ce que j’aurais engraissé?»

Et Camille un peu troublée, un peu honteuse, s’en va tête basse, se palpant et boitillant.

La voici au bord de la grève. De la main elle abrite ses yeux et regarde du côté de la maison: une tache claire apparaît au ras d’une touffe d’ajoncs, puis une silhouette grise émerge de la dune et grandit.

—Michel! Par ici, Michel!

Camille arrache son béret, agite les bras, saute tout échevelée, se baisse pour rattacher son bandage, ressaute et recrie. Puis, un peu calmée, elle regarde avancer son cousin.

Comment! Il a mis son costume neuf et son beau panama? Quelle idée!... Qu’il marche bien! A longues enjambées, en balançant un peu le corps, comme un marin... Et que ses yeux et ses cheveux brillent noir! C’est joli d’être brun... Il est grand: presque un homme à présent... Camille aime les garçons, en général. Mais parmi les garçons, c’est Michel qu’elle aime le mieux: il a toutes les qualités, tous les défauts des garçons. Il est son camarade, son ami, son meilleur, son seul ami.

Ils se sont connus tout petits, quand Michel, orphelin, est venu habiter chez son oncle Dayrolles, le père de Camille; ils ont couché dans la même chambre, partagé leur dessert et leurs billes; ils ont eu la rougeole ensemble; ils ont joué, ils se sont battus surtout. A dix ans, Michel a dû entrer comme interne au lycée; mais on s’est retrouvés aux sorties, aux vacances, on est restés tout de même copains.

Pourtant, depuis quelques mois, il est souvent grognon, irritable. Il ne lui confie plus ses secrets, plus d’une fois il l’a rabrouée. Les garçons ont de ces lubies... Qui sait? Il redeviendra peut-être aimable dans cette chère vieille île que tous deux connaissent si bien...

Camille marche à la rencontre de son cousin, et inconsciemment, elle met comme lui les mains dans ses poches, allonge le pas, penche le buste en tanguant des épaules. Elle se sent le cœur débordant de paroles joyeuses et tendres, mais au premier coup d’œil, elle devine que ça ne prendra pas. Michel ne se soucie plus d’effusions. S’efforçant d’avoir comme lui l’air indifférent et bourru, elle dit seulement:

—Tu vas donc à la noce pour t’être fait si beau?

—Et toi, rétorque Michel, c’est à l’étable peut-être? Quelle touche, non, mais quelle touche! Attends que tante Éléonore ou miss Winnie t’aperçoivent!

—Pas de danger... C’est vrai, je suis assez sale, ajoute-t-elle d’un air paisible.

Puis, oubliant sa résolution de froideur:

—Oh! Michel, mon petit Michel, si tu savais! Je les ai visités, le rocher aux moules, la flaque chaude, la pierre où s’était caché le homard, tu te souviens? ce petit homard qui se baladait sur le sable et que nous avons crocheté dans son trou avec des tringles à rideau? Et dans la mare où nous avons un jour pêché des sardines avec notre serviette à bain, devine ce que je viens de tuer? Tu ne devines pas? Ce n’est pas malin, pourtant! Un poulpe, mon vieux! Un gros bandit de poulpe! Même que je ne lui ai pas encore retourné la panse pour te laisser le plaisir...

Mais cette attention ne déride pas Michel.

—Que veux-tu que j’en fiche de ton poulpe, et de tes mares, et de tes moules? Je les ai assez vus, depuis huit ans qu’on vient ici pour les vacances! Un sale trou de sauvages... Pas un chat à voir.

—Voilà que tu parles comme la femme de chambre, fait Camille mi-fâchée, mi-rieuse.

—C’est vrai, aussi! Moi qui comptais tant passer les vacances à Royan avec l’oncle Charles... Et depuis qu’il est parti pour Bordeaux, pas un mot de lui! Il me l’avait promis, pourtant.

Michel enlève brusquement son panama, en frappe son genou, hérisse ses cheveux plats, luisants de brillantine, pendant que Camille le considère avec une surprise désolée.

—Oh, Michel! dit-elle enfin. Tu ne m’avais rien dit de ce projet...

Et montrant d’un geste la mer, la plage et les dunes:

—Alors, tu serais content de quitter tout ça?

Elle voudrait ajouter: «De me quitter aussi? Tu ne m’aimes donc plus?» Mais elle se méfie de sa voix qui tremblerait peut-être; puis, ce sont des choses qu’on ne dit pas entre garçons... Allons bon! Une boule lui monte dans la gorge, passe par son nez en piquant, arrive jusqu’à ses yeux: cela va faire déborder les larmes. Michel se moquera d’elle, l’appellera «fille».

Elle se détourne, passe négligemment sa manche de laine sur ses paupières, tousse et dit:

—J’ai frotté mes yeux avec des mains pleines de sable mouillé; depuis, ils pleurent; ils doivent être rouges?

Et comme son cousin ne daigne pas rompre le silence:

—Tu n’as pas faim, Michel? Il est près de cinq heures, demande-t-elle.

—Si, répond-il aussitôt, l’œil intéressé. Le déjeuner est loin!

—Et c’était un drôle de déjeuner...

—Oui, du jambon qui restait du voyage...

—De la carcasse de poulet!...

—Et des pommes de terre bouillies: «pommes de terre dans leur jaquette, mes enfants», comme dit miss Winnie.

Ils rient. Michel est de meilleure humeur. Camille sent revenir sa joie.

—Tenons conseil, fait-elle. A midi, j’ai vu arriver le pain du goûter, tu sais, ce bon pain de chez Jezequel, qui a une forme de couronne d’or et la mie trouée comme de la cire d’abeilles. Et on a apporté de Paris des boîtes de ce chocolat suisse qui fond dans la bouche...

Elle avale un peu de salive, avec un petit bruit de gorge.

—Le tout, maintenant, est de savoir où est la famille, reprend-elle.

—Elle est partie pour la plage avant moi.

—Allons voir!

Ils courent jusqu’à un rocher qui leur a toujours servi d’observatoire.

—Je vois la tente! crie Camille. Elle est dressée au même endroit que l’an dernier. On dirait qu’elle y a passé l’hiver.

—Toute la tribu campe autour...

—Avec armes, bagages...

—Et chameau: je vois tante Éléonore...

—Oh! Michel!

—Tante Éléonore qui, de ses grands bras noirs, abat quelques noix, et miss Jenkins de profil, avec son beau tailleur khaki, ma chère: une planche d’acajou rabotée et peinte de frais.

—Déjà le nez sur son ouvrage! Je parie qu’elle tricote encore une cruche en soie vert pâle... Ce qu’elle doit avoir d’amis qui jouent au bridge!

—Cette tache bleue avec un peu de blanc, c’est ta mère, dans son fauteuil à toit de paille.

—Elle tient un livre, mais je suis sûre qu’elle regarde le paysage, de son petit air triste et résigné.

—... Et cette flaque rose surmontée d’un point jaune qui remue: la belle Suzanne aux cheveux d’or, ta sœur et ma cousine! Quant à ce paquet informe étendu à ses pieds, c’est bien, si je ne me trompe, l’illustre Jacques Broussot, admissible à Saint-Cyr, fils unique de madame veuve Éléonore Broussot, ta tante vénérable et vénérée?

—Oh! tu sais... la vénération, c’est une bosse qui me manque. Mais pourquoi Jacques n’est-il pas en train de courir les dunes avec son fusil?

—Pourquoi? Innocente enfant! Hercule file aux pieds d’Omphale... Le fier Hippolyte et... je ne sais plus si c’est pour Phèdre ou pour l’autre bonne femme qu’il avait le béguin, Hippolyte? Toi non plus? D’ailleurs on s’en moque, n’est-ce pas?... Toute la famille étant rassemblée là-bas, depuis la doyenne jusqu’aux deux gamins qui défoncent le sable pour construire un fort, la question se pose: qu’allons-nous faire?

Camille, les sourcils méditatifs, fit tourner deux ou trois fois son béret sur sa tête, puis, saisissant une mèche de ses cheveux, elle s’en chatouilla le nez, comme d’un pinceau.

—Courir tout droit là-bas, c’est trop dangereux, déclara-t-elle. Si miss m’aperçoit, je l’entends d’ici: «Camille, allez laver vos mains, votre figure, faire votre cheveu et brosser votre panntalon. Vous êtes une disgrâce, vraiment!» Ou bien tante Éléonore: «Ma pauvre enfant, tu n’as donc pas d’ouvrage en train, un feston, du crochet, un carré de broderie?» Et là-dessus, un soupir à ébranler le phare... Non, non... Écoute: nous allons faire le tour par la dune; il y a sur le talus, derrière la tente, une sorte de trou tapissé d’herbe et de bruyère; on s’y allongera, et tranquilles comme deux petits saints Jean, on attendra d’être appelés pour goûter...

—Entendu, approuva Michel. D’autant que je ne tiens guère à me montrer non plus. (Imitant une grosse voix à la fois criarde et mielleuse): «N’oublie pas, mon bon Michel, que lorsqu’on s’est fait refuser au baccalauréat, on n’a pas le droit de jouir de ses vacances comme si on avait réussi!»

Un instant après, étendue non loin de Michel dans une étroite niche d’herbe épineuse, Camille, lasse et contente, rêve vaguement. Comme on est bien dans cette fraîcheur! Et que c’est agréable d’étirer ses pauvres os! Quand on bouge, les fleurs de bruyère font un petit bruit de grelots secs... Qu’est-ce que cela sent, ici? La vanille chaude; oui, la crème blonde, qui fume... l’odeur des genêts, pardi!... On en mangerait bien, de la crème, il fait faim! Heureusement, le goûter ne tardera pas; le soleil tombera ensuite là-bas, au fond, dans du rouge... Oh! que le ciel paraît haut, quand on est couché, et large, et pâle! Les hirondelles ont de la chance d’avoir tant de place... Aussi, comme elles s’en donnent, comme elles crient! Là-haut, point de crevasses noires et pointues où l’on se démolit la jambe... Elle cuit encore, cette écorchure... Est-ce bête, mon Dieu, de ne plus savoir sauter!... Tiens! un papillon. Tu es en retard, mon vieux, tu ne retrouveras plus ta maison quand il fera noir... Où ça couche-t-il donc, les papillons?... Allons, bon! Il tremblote au-dessus de moi, maintenant... Ce n’est pas un coquelicot, imbécile, c’est un béret! Le voilà sur un genêt qui se penche vers lui, comme pour saluer. C’est drôle, ils sont du même jaune tous les deux. Il s’envole du côté de Michel... Hé! Michel?

—Chut! Écoute plutôt...

Camille tend l’oreille.

—Oui, je vous le répète, ma chère Jeanne, prononce devant la cabine une voix coupante, je suis étonnée, peinée... (une pause) oui, peinée! des allures... garçonnières—pour ne pas dire davantage—de notre Camille...

—Notre Camille! grogne celle-ci.

—Attrape, ricane tout bas Michel. Xss! xss!

—Vous avez raison, comme toujours, chère amie, répond une voix nonchalante et plaintive. Mais, vous le savez, Criquet... Je veux dire Camille... toute petite, était très fragile... Nous avons cru dix fois la perdre... Le docteur recommandait beaucoup d’exercice... De là, l’habitude des vêtements masculins pendant les vacances, habitude qui s’est peut-être prolongée trop longtemps, je vous l’accorde... Puis, quand elle est née, nous attendions un fils; nous avons donné son nom à la petite en gardant un peu l’illusion qu’il était là... Enfin, il y a surtout ma pauvre santé...

Et la phrase s’achève en un soupir excédé.

—Il résulte donc de votre propre aveu, reprend la voix impitoyable, que Camille n’a rien d’une fille de son âge.

—Ce n’est pas une fille, voyons, risque un gosier masculin, c’est un criquet!

—Brave Jacques! murmure Camille avec ferveur.

—Un criquet? Encore ce nom absurde qu’il serait grand temps d’oublier... Et quand je dis: rien d’une fille, je me trompe d’ailleurs. Car tout à l’heure je la regardais de loin, dans ses hardes de coureur des bois, et je vous avoue, ma chère sœur, que j’étais scandalisée! Elle a des mollets d’une longueur! Sans compter... Elle se forme, cette enfant, et ce jersey avec cette culotte collante deviennent, je vous l’affirme, de la dernière indécence. N’est-ce pas, miss Jenkins?... Miss Jenkins est de mon avis. Enfin, voyons, ma bonne Jeanne... il y a quelques années, Suzanne...

—Oh! gémit la voix, ce n’est pas la même chose. Suzanne a toujours été raisonnable, tandis que Camille est encore une gamine.

—Pas la même chose, pas la même chose, c’est vous qui le dites! Pour moi, conclut tante Éléonore d’un ton définitif, je prétends qu’à quatorze ans bien passés, on est une jeune fille... une jeune fille, vous entendez bien! répète-t-elle, en martelant toutes les syllabes.

A ce moment même, quelque chose de bleu, de rond et de poudreux déboule du haut de la dune dans un flot de sable et vient rouler aux pieds de tante Eléonore interloquée. Ce quelque chose se ramasse, se déploie, et l’on voit Criquet, le béret de travers sur une tignasse saupoudrée de sable et de bruyère, le tricot remonté jusqu’aux épaules en bourrelets et en bosses, le carquois ballant sur les reins, une jambe de la culotte tombant jusqu’à la cheville, l’autre relevée au-dessus du genou bandé d’un mouchoir noirâtre,—Criquet rouge, les yeux flambants, Criquet suppliante, indignée, qui, se désignant d’un index éperdu, clame en hoquetant:

—Regardez-moi bien, tante Eléonore, est-ce que j’ai l’air d’une jeune fille? Je ne suis pas une jeune fille et je ne serai jamais une jeune fille, jamais. Vous entendez bien? Jamais! jamais! jamais!

II

—Il est sept heures, mademoiselle Camille...

La voix glisse à travers la mousseline des rideaux, coule le long du traversin, se faufile entre les draps et, sous la bourre hérissée des cheveux, vient agacer l’oreille de Criquet, ramassée en boule au fond du lit, comme une chatte qui dort, la tête entre ses pattes.

Elle pousse un soupir, rabat la couverture d’un geste indécis, cache ses yeux sous ses deux bras et s’étire longuement dans la bonne chaleur lisse.

«On dirait qu’on parle dans du coton», pense-t-elle confusément.

Et elle sent aussi, avec une jouissance inquiète, qu’il va falloir s’éveiller tout à fait.

—Fait-il beau, Louise? murmure-t-elle.

Point de réponse. Mais les bruits familiers, d’abord vagues et comme roulés dans du brouillard, se précisent et s’animent: les pas lourds et mous, le gong du tub en fer blanc, l’eau qui tombe en nappes chantantes et rejaillit, les rideaux et leurs cliquetis d’anneaux de cuivre, la fenêtre qui gémit, craque et s’ouvre, puis la porte refermée, les pas qui s’éloignent, elle les reconnaît un à un, tous les bruits des matins.

«Comme il fait frais! songe-t-elle en respirant, le nez hors des draps. Et comme l’air sent bon aujourd’hui!»

Elle attend maintenant d’autres sons coutumiers: les roues cahotantes de la charrette qui, parmi des cris barbares, s’arrête devant la porte pour vider les boîtes de tôle sonore, le tintement des bouteilles de lait que porte en sifflant le petit crémier, la corne gémissante des tramways qui s’ébranlent ou la bicyclette filant avec un grelot frêle...

Rien! Rien que le susurrement du vent, quelques cris d’oiseaux et par-dessus tout un grondement étrange et profond: cela ronronne très fort, comme le train qui entre sous un tunnel, puis cela s’apaise pour recommencer... Qu’est-ce qui passe dans la rue, ce matin? La broyeuse mécanique?...

Mais tout à coup, les draps et les couvertures s’envolent aux quatre coins du lit, l’oreiller saute et s’abat au milieu de la chambre et Criquet, embarrassée dans sa longue chemise, vient tomber sur la natte de jonc, en criant:

—La mer! C’est la mer... Nous ne sommes plus à Paris!

Elle essaie d’ouvrir les yeux: la chambre, avec ses murs blanchis à la chaux, est si éblouissante qu’on en ressent comme une brûlure. Alors, les paupières baissées et les dents à l’air, elle saisit l’extrémité de sa chemise de nuit, la pince des deux doigts, la déploie en écharpe, en banderoles, et du bout des orteils esquisse des pointes, des pirouettes et des entrechats sur le parquet de sapin brut. Puis, d’un vif mouvement d’épaules, elle laisse glisser sa chemise, s’approche du tub, avance le pied sur l’eau qui se ride, le retire avec un frisson, hésite, et enfin, les mains posées sur chaque bord, s’élève d’un bond pour retomber assise au fond du bassin avec un cri rauque.

Elle prend l’éponge, la presse sur sa nuque peureuse, tout en chantonnant d’une voix qui grelotte, la fait fuir en ruisselets d’eau glacée le long de son dos et de sa poitrine et s’amuse à voir sa peau se marbrer, se hérisser, devenir toute grenue comme celle d’une grosse mandarine.

Debout, maintenant! Que le soleil est bon! On dirait un autre bain soyeux, caressant, dans une eau légère qui vous enveloppe de tiédeur.

Et Criquet, les mains croisées derrière la tête, s’étire et s’attarde à la sensation délicieuse.

Un éclair de lumière, dans un angle, attire son regard:

«Tiens, c’est vrai, il y a une glace...»

Elle tire la langue à son mince visage pâle et pointu où rient, entre des taches rousses, ses prunelles vertes, et se fait un collier barbu de ses mèches de cuivre qu’elle noue sous son menton, avec un gros nœud qui dégoutte. Puis ses yeux indifférents parcourent ses pieds rougis par le froid de l’eau, ses mollets bruns zébrés de cicatrices, ses genoux légèrement tournés en dedans, ses hanches aiguës, la rayure de ses côtes jouant sous la peau, toutes les lignes nettes, un peu sèches de son corps de garçonnet qui se mue en fille.

Mais voici que son regard se fixe:

—Qu’est-ce que c’est que ça? fait-elle brusquement.

Elle fronce les sourcils, se penche vers la glace, lève les bras: de chaque côté de sa poitrine, la chair, semble-t-il, s’est soulevée autour des deux petites pointes rouges, en rondeurs légères et menues, d’une peau claire, veinée de bleu et toute neuve. Criquet les considère avec une inquiétude sérieuse, de face puis de profil, les effleure du doigt, timidement d’abord, puis avec plus de hardiesse et, de toute la force de ses paumes, essaie de les effacer. Mais, souples, élastiques, les rondeurs se redressent et revivent.

—Eh bien merci! s’écrie-elle alors, stupéfaite, consternée; et, sans souci du froid, elle retombe assise au fond du tub.

«C’était ça, songe-t-elle, dont tante Éléonore voulait parler la veille, qui était inconvenant et se voyait sous son jersey: c’était ça qui l’avait gênée pour sauter. Elle avait bien senti qu’elle était plus lourde...

Ça! Des images confuses passaient tour à tour dans son esprit.

Il y avait longtemps: un matin gris, dans une chambre encombrée de linges, de flacons, de bouillottes, Camille examinait avec surprise une petite chose informe et rouge, étendue sur un oreiller, tordant une bouche baveuse et des doigts menus,—un de ses frères jumeaux, nés la veille.

Tante Éléonore s’agitait autour d’une femme au visage épais, affalée sur un siège bas, le corsage ouvert:

—Ce petit est trop faible pour faire monter le lait, gémissait-elle. Il ne peut pas boire... Pressez donc, Nounou, vous êtes là comme une borne... Rien ne vient? Que faire, mon Dieu?

Tout à coup, avisant la fillette:

—Une idée! Criquet va d’abord téter la nounou... Et comme celle-ci la regardait, les lèvres crispées de dégoût:

—Comment! Tu hésites à faire un sacrifice pour ce pauvre petit ange? Allons! du courage... Offre-le à la Sainte-Vierge...

Elle avait fermé les yeux, comme pour avaler la cuiller d’huile de foie de morue. Et maintenant encore, elle sentait le contact de la lourde masse grasse où enfonçait son nez, l’odeur aigre et forte, le bout de chair vivant entre sa langue et son palais, puis le liquide fade, chaud, sucré, écœurant, coulant le long de sa gorge. Quelle horreur!

Une autre fois, par un jour accablant de juin où ses cheveux pesaient à sa nuque humide, elle avait croisé dans la rue une fille blonde: sous la blouse de mousseline transparente oscillaient deux globes blancs et tendus dont les pointes mauves saillaient. Des hommes en passant crièrent des phrases dont elle ne comprit pas le sens, mais elle revoyait leurs yeux mauvais, la grimace de leur rire et la rougeur de miss Jenkins qui l’avait bien vite entraînée...

Criquet, à ce souvenir, jeta vers la glace un nouveau regard vite détourné, saisit une grande serviette-éponge, s’en enveloppa tout entière et de ses deux poings la tint étroitement fermée sur sa poitrine. Puis elle pensa.

Était-ce possible? Elle allait ressembler à cette nourrice, à cette passante? Elle devenait donc une femme, elle aussi? Hier, pourtant, lui semblait-il, elle descendait une à une,—un pied, puis l’autre,—les marches conduisant au jardin lumineux où elle avait commencé à voir. Le soleil alors était plus brillant, le ciel plus bleu; immenses et sans fin, des allées blondes s’ouvraient; les iris, les buis, les rosiers se dressaient bien plus haut que sa tête; les escargots et les fourmis paraissaient plus proches que les hommes de ses yeux ravis et de sa petite âme confuse; des mystères surprenants se dévoilaient chaque jour...

Plus tard, elle se voyait, impatiente et joyeuse, danser sous la pluie d’avril en criant et en secouant ses cheveux; ou bien, mêlée aux feuilles rousses qu’arrachait le vent d’automne, elle se balançait à la cime d’un arbre; elle gravissait, en courant dans les herbes mouillées, la pente d’une colline, d’où, chaque fois, elle espérait découvrir les pays merveilleux... Puis vinrent les galopades et les rires dans les allées du parc Monceau, dans les champs et les grèves de l’île Aulivain. Une seconde, elle revit la figure pourpre et indignée au-dessus de son col blanc, d’un garçon qu’elle venait de saisir par sa vareuse, après une poursuite effrénée... Était-ce donc fini, ces plaisirs aigus et simples qui avaient enchanté son enfance? Finies cette vive liberté et cette insouciance?

Elle serait une femme. C’est à peine si jusqu’alors elle y avait songé. On lui rappelait bien parfois qu’elle n’était pas un garçon; il lui était arrivé d’en convenir elle-même; mais elle ne croyait pas tout à fait être une fille, et le sens précis de l’existence qui demain l’attendait lui avait toujours échappé.

Une femme! Elle évoqua toutes celles, jeunes ou vieilles, qu’elle connaissait: des paupières baissées, des allures sages, des tailles emprisonnées, des jupes trop longues, une vie monotone et close, sans intérêt, sans imprévu, sans avenir, sans ambitions: des soucis mesquins, des peines qu’elle pressentait nombreuses et profondes. Elle aperçut en un éclair le front appliqué de sa sœur penchée sur une broderie, l’œil neutre de miss Jenkins, comptant méthodiquement du linge, tante Éléonore, autoritaire et bavarde, grondant la cuisinière près des fourneaux allumés, et le visage souffrant de sa mère.

Puis, en contraste, surgirent dans sa mémoire les vieilles gravures qui ornaient sa chambre d’enfant: Napoléon à cheval, faisant son geste d’Austerlitz, Saint-Louis rendant la justice sous un chêne, couvert de son manteau à fleurs de lis, Mirabeau la bouche béante dans sa large face grêlée; et elle vit encore son père sautant, souple et fort, dans une auto qui démarrait ou, une valise à la main, debout en face du sleeping qui allait l’emporter en Russie: les voyages, les batailles, la gloire, la vraie vie...

Il lui sembla soudain qu’elle étouffait. D’un geste brusque, elle arracha la serviette de ses épaules, la jeta contre le mur, respira de tous ses poumons, à grandes gorgées, lança dans l’eau du tub un coup de pied furieux et cria:

—Non! Non! je ne veux pas! Je ne peux pas!

Elle bondit vers un coin de la chambre, ouvrit un placard et, parmi des fioles de pharmacie, des petits pots et des boîtes, saisit une bande de toile soigneusement épinglée. Alors, immobile devant la glace, une extrémité de la bande entre les dents, elle l’enroula étroitement autour de sa poitrine, puis le long de sa taille, serra violemment et fixa le tout sur la saillie des hanches. Elle contempla la gaine blanche d’où émergeaient ses épaules grêles, son cou mince, son visage sinueux que nimbait la lumière matinale.

—On dirait une momie du musée Guimet, fit-elle avec une satisfaction grave.

Essayant ensuite de balancer son buste cuirassé:

—Ce n’est pas très confortable, comme dirait miss Winnie, mais les chevaliers du Moyen âge en portaient bien d’autres!

Là-dessus, Criquet passa rapidement sa culotte de serge, donna de grands coups de brosse à ses cheveux mouillés, enfila son tricot bleu et une fois encore s’approcha de la glace; elle parcourut d’un œil critique sa silhouette raidie, tendit le jersey sur sa poitrine plane, planta ses deux mains dans ses poches, essaya d’une pose désinvolte et déclara simplement:

—Ça va.

Mais elle aperçut son regard: ses prunelles tout à l’heure claires et lisses, sans plus de souci que des flaques d’eau verte au soleil, lui apparurent élargies et creusées; elle se pencha vers elles et de leurs profondeurs montèrent en bulles passagères et changeantes, des craintes, des désirs, des regrets, tout un monde de pensées si intenses, si nouvelles qu’elle ne se reconnut plus. Impuissante pourtant à exprimer ce qu’elle éprouvait:

—Comme mes yeux ont vieilli, remarqua-t-elle.

Et, la tête penchée, elle sortit, hésita devant la chambre de Michel, se détourna et, descendant l’escalier d’un pas traînant, entra dans la salle d’études.

De la soie verte entre les doigts, son grand front tiré par des bigoudis de cuir noir, miss Winnie Jenkins songeait, la bouche entr’ouverte, son profil sec et triste tourné vers la mer.

—C’est moi, fit Criquet, d’une voix plaintive.

Miss Jenkins sursauta; elle eut un regard surpris et bienveillant pour l’attitude soumise de Camille; mais à la vue de la culotte, son visage se figea.

—Prenez tout de suite votre porte-aiguilles en papier bristol, mon enfant! commanda-t-elle. At once!

Et tirant de son corsage cubique sa montre suspendue à une cordelière de cuir fauve:

—Vous êtes un quart d’heure tard, ajouta-t-elle d’une voix glacée; vous demeurerez une demi-heure de plus.

Criquet n’eut pas une protestation. Elle tira d’une boîte un morceau de carton d’argent criblé de petits trous parallèles, choisit de menus carrés de tailles diverses, s’assit en face de miss Winnie et, les deux talons sur le barreau de la chaise, les dents enfoncées sur sa lèvre inférieure, se disposa à enfiler une aiguillée de soie rouge. Mais l’aiguille, sans doute, était trop fine; Criquet eut beau l’essuyer sur son tricot de laine, la passer dans ses cheveux, sucer la soie, la mordre, la tordre entre ses doigts humides, viser, en fronçant les sourcils et le nez, le trou imperceptible qui tremblait dans sa main gauche, l’aiguille et la soie s’obstinèrent à ne pas se joindre; elle poussa un gros soupir et coula vers son institutrice un coup d’œil suppliant.

Miss Jenkins demeurait impassible. Droite sur son fauteuil, les coudes au corps, les jambes correctement allongées devant elle, elle tricotait avec une rapidité mécanique.

«Elle ressemble au roi assyrien de mon histoire ancienne», songea Criquet.

Mais elle s’aperçut que le visage de l’Anglaise semblait plus long encore que de coutume, plus décoloré, que ses rides fléchissaient avec une mélancolie douloureuse et elle vit frémir le coin de sa lèvre plissée.

Elle se souvint alors que miss Winnie avait éprouvé un grand chagrin. Pendant l’hiver, un gros monsieur aux yeux ronds et brillants, aux mains énormes, avec un fort accent alsacien, était venu passer des heures au salon, le soir, près de miss Jenkins vêtue de drap prune. Camille remarquait que ces jours-là son institutrice ne manquait jamais de poser sur son front démesuré le beau toupet blond, frisé, acheté quarante francs chez un coiffeur et que cet artiste avait qualifié de «première qualité de breton». On parlait de mariage à la cuisine. Puis le gros monsieur cessa tout à coup de paraître et Camille entendit sortir de la chambre de l’Anglaise des sanglots rauques et profonds; pendant plusieurs jours, on lui parla tout bas, comme à l’église; elle avait les yeux rouges et gonflés.

—Il n’a pas marché, conclut la femme de chambre. Je le comprends, moi, cet homme...

Camille avait eu devant cette douleur plus d’étonnement que de sympathie. Les aventures sentimentales la laissaient assez indifférente et l’idée qu’elle se faisait de leurs héroïnes ne cadrait guère avec la silhouette exacte et les traits dépourvus de grâce de l’institutrice. Aujourd’hui cependant une bouffée de pitié lui gonfla le cœur.

«Pauvre miss Winnie, se dit-elle; elle ne sait pas que je la plains; elle ne sait pas non plus que j’ai de la peine; pourtant nous sommes bien près l’une de l’autre...»

Elle eut un élan et posa sur l’épaule de miss Jenkins sa main rougie par la soie mouillée. Celle-ci, peu habituée à ces expansions, tressaillit:

—Je vous ai toujours défendu de me toucher avec vos sales mains, mon enfant, fit-elle d’un air dégoûté.

Puis, méfiante:

—C’est pour que j’entre le fil dans l’aiguille? For shame! A votre âge!

«Miss Winnie ne m’aime pas, pensait Criquet, en édifiant péniblement en pyramide les petits carrés de papier d’argent. Elle a toujours l’air de craindre que je ne la morde... Je ne sais trop qui m’aime: maman semble avoir un peu peur de moi et on la voit si peu, maman! Pour tante Éléonore, je suis un monstre... Quant à Suzanne, elle est bien gentille pour moi, mais comme elle est gentille pour tout le monde, cela ne compte pas beaucoup... Alors, il reste Michel, et encore nous ne sommes plus amis comme autrefois... Oh! Et papa que j’oubliais! Il m’aime, lui, j’en suis sûre! Seulement il est trop souvent en voyage. Combien de jours avant qu’il vienne nous rejoindre? Plus que huit!... Que je suis contente!»

Criquet sursauta de joie sur sa chaise. Elle décroisa les jambes et, selon son geste coutumier, se rejeta vivement en arrière, les deux mains derrière la nuque. Ce fut un désastre: l’aiguillée de soie rouge suivit le mouvement, mais la feuille de papier bristol s’arrêta contre le dossier de la chaise, se tendit, céda et tomba par terre.

—Oh! fit Criquet en considérant avec effroi la pyramide d’argent dansant au bout du fil rouge. Ça casse donc comme du verre!

Elle se jeta à quatre pattes, ramassa la feuille de papier bristol, constata qu’elle portait au flanc une irréparable blessure et balbutia quelques phrases indistinctes.

Miss Winnie, brusquement tirée de sa méditation, levait vers le ciel des yeux et des bras indignés:

—Oh dear, oh dear! gémissait-elle. La troisième papier détruite en une semaine! Et la fête de votre tante venant la prochaine semaine... Quelle pénible brutalité!... Well, Camille, vous devrez coudre pour une demi-heure de plus...

—Non, chère miss Winnie, elle ne devra rien du tout, prononça une voix câline.

Des bras aux poignets frais entourèrent le cou de l’institutrice, une tête brillante se pressa tendrement contre son profil ligneux.

—J’ai vu le drame, continua Suzanne qui était entrée sans bruit. Ce pauvre Criquet n’a pas de chance; je l’aiderai à finir son porte-aiguilles et vous la lâcherez à l’heure habituelle; c’est entendu, chère petite miss Winnie?

De sa main fine elle flattait le grand front qui peu à peu semblait s’éclairer.

—Camille est d’une si choquante maladresse, dit miss Winnie, la voix hésitante. Enfin...

—Merci, merci, darling... A moi maintenant: je voudrais tant finir mon aquarelle au lieu de broder avec vous! Regardez ce ton mauve, là-bas sur les vagues... Jacques m’accompagnera...

Un joli sourire suppliant sur des lèvres tendres:

—Accordé, n’est-ce pas? Je le devine à vos bons yeux... Vous êtes une chérie!

La jeune fille glissa jusqu’à la porte en balançant sa jupe bleu pâle, se retourna, sûre des regards heureux qui la suivaient, envoya du bout des doigts un petit baiser triomphant et disparut dans un rayon.

Miss Winnie continua longtemps à contempler la porte.

«Ce n’est pas malin pour Suzanne d’être bonne et de se faire aimer, songeait Criquet, avec un peu d’envie; dès qu’elle entre, sa figure fait clair et frais comme de la porcelaine et tout le monde a envie de l’embrasser. Si je lui ressemblais, je supporterais presque d’être une fille...»

Puis voyant le profil de son institutrice toujours détendu:

—Voulez-vous faire un échange, miss Winnie, proposa-t-elle d’un air engageant. J’ai encore un quart d’heure de couture à finir, pas vrai? Eh bien, je vous offre à la place une demi-heure d’anglais. Je traduirai oh! tout ce que vous voudrez, même cette espèce de petit poète bossu que vous aimez tant et qui est si ennuyeux!

Miss Winnie reprit sa pose assyrienne et prononça:

—Vous coudrez encore pour un quart d’heure... Et Pope il est le plus grand homme des poètes...

Un silence. Il commence à faire très chaud. Les mains de Criquet sont humides et l’aiguille crisse. Elle a mal entre les épaules, ses cheveux lui agacent les cils; une mouche bleue, l’aile prise dans le rideau de la fenêtre, se débat et bourdonne avec un bruit pointu.

—Miss Winnie?

—Well?

—Miss Winnie, Suzanne coud très bien et elle aime beaucoup coudre. Pourtant vous lui permettez toujours d’arriver en retard à l’heure de la couture ou de faire autre chose. Et moi...

—Votre sœur travaille comme une fée...

—... Et moi, comme une brute, je sais. Alors, Suzanne a le droit de ne pas faire ce qu’elle fait bien et moi je suis condamnée à faire ce que je ferai toujours mal?

—Justement comme ça, mon enfant.

Criquet passe son doigt dans la fente qui doit se changer en boutonnière. Elle sait qu’il faut piquer son aiguille un peu loin de cette fente, faire un petit rond avec son fil, y repasser l’aiguille et tirer. Mais doit-on tirer en avant ou en arrière? Dire qu’elle oublie ça toutes les fois! Chinoiserie de malheur!

—Miss Winnie?

—Quoi encore?

—Marc adore les poupées et vous supplie toujours de lui tailler des robes; pourquoi ne le prenez-vous pas à ma place?

—Votre frère est un garçon.

—Alors les filles viennent au monde avec un dé au doigt, des ciseaux à la main et du fil dans leurs cheveux!

—Vous êtes inconvenante et stupide, Camille. Les jeunes dames bien élevées cousurent toujours. Cela est nécessaire...

—Il est juste et nécessaire, équitable et salutaire, psalmodia Criquet en se balançant sur sa chaise. Ça se chante à la messe...

—Cessez! cria miss Winnie très rouge.

Ces chants papistes qu’elle n’osait point ouvertement interdire la mettaient hors d’elle. Camille connaissait cette faiblesse.

—Vous avez piqué votre main, continua l’institutrice: votre ouvrage est couvert avec du sang et votre trou pour le bouton à la renverse. Je devrais vous garder plus longtemps, mais j’ai promis à Suzanne... Allez!

Lorsque Criquet sortit, le soleil tombait à pic du ciel dur; à droite, les allées du jardin s’alignaient, pétrifiées et rousses, entre les groseilliers aux grappes luisantes et les poiriers taillés en pointe; à gauche, la dune semblait plier sous le poids de la mer, haute et droite comme une muraille de lapis. Criquet tournait, indécise. Que faire? Où aller? Elle avait les yeux éblouis, la tête et le cœur vagues. La bande qui entourait son corps lui froissait la peau sous les bras. Et tout cet éclat blessait et irritait sa peine confuse.

Michel parut, toujours en costume gris, un œillet rose à la boutonnière. Elle se précipita vers lui:

—Où vas-tu? cria-t-elle.

Il ne parut pas enchanté de la voir.

—Au bourg, chercher des cigarettes, répondit-il.

Camille se souvint d’une plaisanterie de Jacques: «On va beaucoup fumer; elle est gentille, la petite du bureau de tabac...»

—Veux-tu que j’aille avec toi? demanda-t-elle timidement.

—Dans ce costume?

—Ce ne serait pas la première fois...

—Merci! Pour que les gamins crient à la chienlit... Tante Éléonore a raison, cette fois: tu es trop grande pour t’affubler d’une culotte; c’est ridicule!

Allons! Michel comme les autres...

Elle l’accompagna un instant le long du sentier, puis s’arrêta devant une vieille femme assise sur le seuil d’une maison voisine, entre deux maigres peupliers dont on avait blanchi le tronc à la chaux et qui dressaient au-dessus du toit une petite touffe de branchages.

«Comme la queue d’un caniche», pensa Criquet.

—Bonjour, mère Sainte, fit-elle.

—Bonjour, bonjour, mon petit gars, chevrota la vieille.

Et voyant rire la fillette ravie:

—C’est pas Dieu possible! fit-elle en levant son bâton. Je vous remets maintenant, vous êtes la seconde demoiselle de madame Dayrolles. A mon âge, dame, on n’y voit plus bien fin.

Elle souriait en laissant voir un bout de langue sur ses dents jaunes et ébréchées, l’air content; un bandeau de toile blanche avec un nœud tout raide sur l’oreille encadrait son visage racorni; une mante noire à capuchon se bombait sur son dos en arc, et d’un doigt incertain elle effaçait une larme au coin de son œil voilé.

—Vous êtes donc bien vieille, mère Sainte? interrogea Camille avec une déférente sympathie.

—Si je suis vieille, ma chère demoiselle! Mais j’ai près de septante-cinq ans... Quand je débarquerai chez le bon Dieu, j’y trouverai tout mon monde qui est là à m’espérer...

—Votre mari? C’était un très bel homme, n’est-ce pas? J’ai vu son portrait en uniforme avec son grand col marin...

—Oh! non il n’était pas beau, mon pauvre bonhomme! Il était même bien vilain, encore plus vilain que moi; mais je serai tout de même contente de le revoir, lui et mes deux gars.

—Ils sont morts aussi? Pourquoi?

La vieille eut un geste vague.

—A la mer... Et puis les mauvaises fièvres. Ils naviguaient à l’État... C’est ça qui m’a fait avoir ma petite pension.

Sa voix était pleine de béatitude et ses mains noueuses palpaient avec tendresse une tabatière en coquillages peints.

—Ils avaient peut-être fait le tour du monde?

—Eh! oui donc! Plus d’une fois! Ils en avaient vu des pays et puis des pays de sauvages où l’on prend la maladie...

—Et vous n’avez jamais été sur mer avec eux?

—Sur la mer, ma pauvre demoiselle? Ah! dame non, j’aurais bien eu trop peur! Je n’ai quitté l’Ile que deux fois: la première, au lendemain de mes noces pour aller acheter l’horloge à la Roche-sur-Yon et conduire mon homme aux Sables... La seconde fois, je fus à la pêche avec mes gars, le long des gros cailloux du port et j’ai manqué de me noyer; ils m’ont rattrapée par mon cotillon comme je coulais; j’en suis restée longtemps tout hébétée. La mer, c’est bon pour les hommes. J’aime mieux mettre du bois sous la marmite et astiquer l’armoire...

Elle tourna lentement la tête vers la pièce obscure où luisaient, piqués d’un rayon, les cuivres des meubles, le cœur rose d’une large coquille et le cœur d’or palpitant de l’horloge; ses yeux, tout à l’heure indifférents, eurent une lueur émue.

Criquet la contemplait avec une curiosité ardente et grave. Cette femme avait vécu si longtemps que son cou était flasque et brun comme celui d’une antique tortue, ses rares cheveux, pareils à des racines, son visage raboteux semblable à la motte de terre dont on la couvrirait. Et les longues années de sa vie s’étaient écoulées dans cette pièce étroite, entre ces meubles branlants, près de cette horloge qui lentement en avait sonné chaque heure. Comment n’avait-elle pas souhaité connaître ces beaux pays, ces larges étoiles, ces fleurs étranges et ces fruits dont ses fils et son mari lui contaient les merveilles? N’avait-elle vraiment jamais éprouvé la colère d’être enfermée entre ces murs bas, sous ce toit de paille, et la jalousie de ceux qui partaient dans le grand air libre et le grand monde inconnu? Voilà: elle allait mourir elle serait bientôt une vieille chose inerte et laide dans ce lit à vantaux, sous ces rideaux d’indienne à fleurs où elle avait étouffé tant de nuits, elle allait mourir et elle n’aurait rien vu, rien senti!... Était-ce possible qu’elle n’eût pas de regrets?

—Vous n’avez pas été trop malheureuse, mère Sainte? interrogea Criquet, compatissante.

La bonne femme leva le menton, l’air surpris.

—Malheureuse? Pas plus, pas moins que les autres. A chacun ses peines. Au bon Dieu d’en faire le compte.

Elle se moucha soigneusement dans son mouchoir à carreaux, ouvrit sa tabatière, choisit de ses doigts gourds une pincée de poudre brune, la renifla d’une narine puis de l’autre, et les traits détendus, les yeux clos, s’assoupit en humant doucement le soleil entre ses dents branlantes.

Camille revenait, pensive, vers la maison quand des appels aigus la firent tressaillir: ses deux frères, dans leurs maillots de laine rouge, arrivaient en bondissant.

—Oh! Criquet, Criquet, il y a si longtemps qu’on te cherche! cria l’un, tout essoufflé.

—Oui ajouta l’autre, parce que, tu sais, il y en a des bourdons le long du grand mur, là-bas! Tout l’air en est plein...

—Et on a retrouvé la grosse cloche en verre de l’an dernier, où on les mettait...

—Tu te souviens? Et Marie, à la cuisine, nous a donné des bouteilles pour les attraper; et, en attendant, on a mangé des groseilles, beaucoup! sans qu’on nous voie!

Ils tournoyaient et sautaient, haletants; leurs boucles dansaient autour de leurs visages d’un rose moite, les mots fusaient, clairs et pressés, de leurs lèvres barbouillées de jus rouge. Camille les examinait comme elle avait examiné miss Winnie, puis la mère Sainte, avec la même attention sérieuse. Il lui semblait les voir pour la première fois. Qu’ils étaient gais, vivaces, sans souci! Ils ne trouvaient pas le soleil brûlant ni la vie lourde. Ils se moquaient bien de l’avenir!

L’avenir? Ne serait-il pas ce qu’ils voudraient? Ils choisiraient celle qu’ils aimeraient parmi les routes larges ouvertes.

«Ce sont des garçons, eux», murmura Criquet; et une bulle de jalousie, montant de son cœur crispé, sécha sa bouche.

—Allez-vous-en et laissez-moi la paix! fit-elle rudement.

Mais elle vit dans le visage levé des deux enfants leurs yeux bruns tout ronds de surprise et le pli tremblant de leur bouche entr’ouverte.

Elle se souvint alors de leur admiration docile; elle revit Marc mâchant d’un air solennel et dégoûté la grosse limace rouge qu’elle avait fait cuire sur le fourneau de la cuisine; elle songea que Maurice avait bien des fois échangé ses plus belles billes d’onyx et d’agate contre les simples billes de verre qu’elle lui proposait avec astuce. A les voir interdits et chagrins pour un simple mot, elle conçut un orgueil attendri:

—Allons! Pleurez pas, les gosses, c’était pour rire!

Et glissant chacune de ses mains sous leurs boucles chaudes, elle les entraîna par le cou.

Le jardin, entre ses vieux murs tapissés de vignes et de rosiers, semblait une tasse peinte, pleine d’odeurs fumantes. Des figuiers aux branches tordues étendaient au-dessus des allées leurs feuilles immobiles, doublées d’argent mat, leurs fruits mauves alourdis de sucre, les figues-fleurs que mûrit le soleil de juillet, aussi chaud en ce coin de Vendée que le soleil du Midi. Dans les plates-bandes ourlées de buis s’alignaient en files serrées les résédas aux pointes rousses, les flaques veloutées des héliotropes, les têtes finement ciselées des capucines dressées sur leurs feuilles rondes, les touffes couleur poussière de la lavande, les branches vert pâle de la verveine, les plants cotonneux de la menthe, toutes ces fleurs des anciens jardins qui ont des parfums de vanille ou de poivre. L’air odorant semblait le souffle même de leurs corolles vibrantes; des guêpes, des mouches, des abeilles passaient de l’une à l’autre, frémissantes et grisées.

Criquet oublie sa peine; une fiole au large goulot dans la main, elle guette les bourdons: il y en a de gros à la voix nasillarde, vêtus de noir et de blanc, solennels comme des juges; il y en a qui ont le ventre rouge, le fifre aigu, l’allure insolente des soudards; d’autres sont menus et bleus entre leurs ailes de gaze, d’autres encore spirituels et gamins avec leurs antennes de velours et leurs blonds corselets de pages.

Ils tournent au-dessus d’une plante, hésitent, puis s’abattent, les pattes repliées. Souvent ils effleurent tout juste la corolle en y plongeant leur trompe noire, recourbée comme un bec; d’autres fois, ils se gorgent longuement, la tête en bas, les ailes agitées de menus frissons, reprenant haleine, avec de petits susurrements de bonheur; parfois enfin, ils disparaissent dans le calice qui se penche sur la tige balancée et reviennent bientôt, les antennes ébouriffées, le velours de leur corselet saupoudré de pollen.

Alors Criquet avance sur la pointe des pieds et pose délicatement derrière eux sa bouteille. Ils y entrent à reculons, sans défiance, puis tout à coup, se sentant prisonniers, bourdonnent avec une indignation stupéfaite, prennent leur essor, se heurtent à la cloison transparente, glissent, retombent et recommencent.

Il y en a déjà huit, des gros, des petits, des bleus, des noirs, des roux et des blonds qui se récrient de toutes leurs voix graves ou aiguës, concert strident qui chatouille l’oreille. Le flacon est maintenant voilé de poussière jaune: au fond, une abeille avisée recueille ces trésors perdus: elle y roule d’abord sa tête et ses antennes, s’en barbouille comme un marmot de confiture, puis lentement, méthodiquement, passe ses pattes de devant sur ses moustaches, fait glisser le pollen le long de son ventre et l’agglutine à ses pattes de derrière en lourdes masses d’or cireux.

«On dirait qu’elle a mis des bottes rousses, comme les moujiks du général Dourakine», pense Criquet, enchantée.

Elle place la fiole dans un rayon de soleil: que c’est joli, ces petits corps remuants et poudrés! Puis, son nez sur le goulot, elle respire à grandes lampées: tout le parfum mêlé des fleurs la pénètre, avec quelque chose encore d’étrange, de fauve et de sucré.

Tout à coup, un pas martelé, un frou-frou de jupes, un cliquetis de chaînettes et de clefs: tante Éléonore s’avance, sanglée dans une robe de soie aux innombrables garnitures—son uniforme. Car «avec une robe de soie, dit tante Éléonore, on est à sa place à toute heure et partout». Elle garde pour l’île Aulivain les plus élimés de ces costumes.

Camille, qui s’est retournée d’un bond, dissimule la bouteille derrière son dos et regarde venir sa tante avec des yeux candides.

—Inutile de te cacher, Camille, j’ai tout vu...

Tante Éléonore hoche d’un air affligé sa grosse face cramoisie aux cheveux roux mêlés de fils blancs.

—Mais, balbutie Criquet, je ne fais rien de mal. C’est des bourdons... dans une bouteille...

Elle l’élève à deux mains, comme une offrande propitiatoire.

—Des bourdons!

La voix de tante Éléonore résonne lugubrement.

—Des bourdons! A ton âge! Quelle honte!... N’as-tu donc pas en train un ouvrage sérieux: de la broderie, du tricot, du macramé?

—Ah! non, tante, alors! lance Criquet de tout son cœur... Je sors d’en prendre... avec miss Winnie, pendant une heure...

—Je sors d’en prendre? Quel langage, grand Dieu!... Mais voyons, n’as-tu pas de poupée? Tu es bien grande pour jouer, je le sais, mais si tu l’habillais, ce serait du moins une occupation féminine.

—Une poupée? répond Criquet, d’un ton morne. Autrefois, j’aimais les casser; maintenant, ça ne m’amuse même plus...

—Elle n’aime pas, elle n’a jamais aimé les poupées!

Le large visage passe du rouge au pourpre vif.

—... Mais, malheureuse enfant, les poupées sont l’école des mères. Que feras-tu plus tard quand tu auras des petits êtres vivants entre les bras?

Criquet baisse la tête.

—C’est que, tante Eléonore, murmure-t-elle d’une voix hésitante, c’est que je n’aime pas beaucoup les petits enfants non plus; j’ai toujours peur de leur faire mal et je trouve qu’ils sentent le lait tourné.

Le silence s’établit, tragique. Criquet n’ose plus lever la tête; elle écrase de la pointe du pied une figue qui saigne. La semonce ne viendra-t-elle jamais? Enfin, elle entend un soupir énorme et une voix caverneuse prononce:

—Pauvre, pauvre petite! Je t’excuse, car tu ne sais ce que tu dis. Renier l’enfant par lequel les femmes connaissent toutes les joies et toutes les souffrances, l’enfant qui...

—Oh! tante, interrompt Criquet, ce n’est pas ma faute, mais je voudrais bien ne pas souffrir!...

Toute sa peine lui est revenue. Elle se sent seule, abandonnée, désolée. Elle n’a même plus d’amour-propre et, appliquant contre ses yeux ses deux mains fermées sur la bouteille, elle sanglote.

—Je vois avec plaisir que tu n’as pas le cœur trop endurci, déclare tante Éléonore, satisfaite. Je te laisse à tes réflexions, mon enfant. Sois bien persuadée que ce que je t’en dis, c’est pour ton bonheur...

Criquet entend la soie frôler les buis et un instant plus tard la voix métallique sonner dans la cuisine. Elle pousse encore deux hoquets douloureux, s’essuie les paupières, ouvre les yeux.

Comme il fait chaud, plus chaud encore que tout à l’heure! Les plantes laissent pendre leurs feuilles comme des oreilles de chien. Tante Éléonore est peut-être bonne; maman le dit; mais papa lui a répondu un jour: «Oui, c’est un monstre de bonté et de dévouement.» Et pourtant, papa doit le savoir puisque c’est sa sœur. Allons! n’y pensons plus!

Criquet se dirige vers le coin du jardin où luit, toute ronde, une cloche à melon, percée d’une ouverture que ferme un tampon de linge. La cloche est pleine de fleurs fraîches auxquelles sont suspendus des bourdons et des guêpes. Ils ont mauvaise mine: le velours de leurs vêtements est souillé, fripé; ils ont replié leurs antennes; dans un coin, deux d’entre eux sont couchés sur le dos, ternis, les ailes serrées, les pattes raidies.

—Déjà! fait Criquet.

Ils devraient être heureux pourtant. Ne leur donne-t-elle pas toutes leurs fleurs préférées? Ils n’ont même pas la peine de les chercher. Ne sont-ils pas à l’abri du froid, du vent, de la pluie? Ils trouvent des amis pour causer et s’amuser. S’ils se plaignent, c’est qu’ils ont vraiment bien mauvais caractère! L’an dernier, Criquet recommençait chaque jour sa tâche méritoire, forte de ses intentions charitables, remplie d’un espoir sans cesse renaissant.

Aujourd’hui, elle n’est plus sûre. Elle considère la cloche, les yeux brouillés de larmes; songeant alors aux derniers mots de sa tante:

—C’est bien difficile de faire le bonheur des autres, pense-t-elle.

Et, levant le flacon, elle l’ouvre, puis regarde pensivement les bourdons grimper un à un vers le goulot, ouvrir leurs ailes brillantes, hésiter, décrire un grand cercle d’or frémissant et s’évanouir dans la lumière.

III

—Se lever à une heure pareille quand on n’y est pas forcé! fit une voix enrouée de sommeil. Je te jure, mon Criquet, que si je n’avais pas promis dans une heure de faiblesse de te mener à cette pêche aux congres... Un brouillard à couper au couteau avec ça!... Enfin, en route!

Et M. Dayrolles, jetant sur ses épaules une pèlerine de molleton bleu, gagna d’un pas rapide le sentier qui conduisait au port. Camille, également enveloppée d’une pèlerine, le capuchon rabattu sur les yeux, essayait d’accorder ses pas avec les longues enjambées de son père. Autrefois, pour le suivre, elle devait courir derrière lui; maintenant, elle arrivait, avec un peu d’effort, à poser le bout de ses orteils sur la trace des gros souliers ferrés. Presque le pas d’un homme!

Elle était contente, son complot avait réussi. C’était elle qui avait proposé cette partie de pêche, qui l’avait organisée, protégée contre les intrus,—oui, même contre Michel. Celui-ci d’ailleurs, tout à la joie de son prochain départ pour Royan, n’avait point insisté pour les accompagner. Il ne rêvait que casino, théâtre, petits chevaux. Camille tenait donc son père, à elle toute seule, pendant la demi-heure qu’il fallait pour atteindre le bourg. Rare aubaine!

Elle allait tout lui dire. Mais par quoi commencer?

La veille au soir, dans son lit, elle avait d’avance plaidé sa cause. Les mots lui venaient alors pressés et chauds; ils coulaient tout droit de son âme et sa voix était si touchante qu’elle lui donnait à elle-même envie de pleurer. Puis le sommeil s’était abattu sur elle; en s’éveillant elle avait trouvé ses yeux glacés comme des petites huîtres, sa tête et son cœur mornes et morts. Maintenant on les dirait emplis de ces boules de vapeur cotonneuse qui se balancent au-dessus des talus humides.

Il fait presque nuit. Quatre heures n’ont pas sonné. Criquet ne s’est jamais trouvée dehors d’aussi bonne heure. Peut-être est-ce une raison de sa timidité? Les champs ont l’air si doux et si triste, ce matin! Elle n’osera jamais élever la voix dans ce silence. De temps à autre un oiseau brun aux plumes lourdes s’échappe d’une touffe d’ajoncs ou d’un buisson de ronces. Il y a dans le gris du ciel une petite étoile presque blanche qui frissonne. Les arbres, tournés en file vers la mer, et tout bossus, rentrent la tête dans leurs épaules et des larmes coulent de chacune de leurs branches noires, de chaque brin d’herbe incliné sur le bord du chemin. Criquet sent aussi ses cils froids et mouillés contre sa joue et elle aperçoit des gouttes d’eau rondes, un peu luisantes, sur les poils frisés de la moustache de son père.

—Comme il est grand et fort, papa, pense-t-elle.

Il frappe les cailloux de son bâton ferré; ses épaules soulèvent à chaque pas le molleton de la pèlerine et ses cheveux d’un blond ardent forment sur sa large nuque de petits anneaux courts; car ses cheveux bouclés ne sont pas souples comme ceux d’une femme, mais, crépus et rudes, on dirait sous la main une brosse de chiendent. Il tient toujours la tête en arrière, sa voix sonne et commande, et ses yeux couleur de fer, oh! ses yeux, on ose à peine les regarder.

Il est bon, pourtant. A l’usine dont il est l’ingénieur, les ouvriers l’aiment. Il prend leur défense auprès des patrons et c’est à cause de lui, qu’ils n’ont jamais fait grève. Il a voyagé partout: en Afrique où il y a des lions et des éléphants, dans les pays de mines et de neige, quelque part vers le Pôle Nord, et dans ces immenses villes d’Amérique si laides avec leurs maisons qui grattent le ciel et leurs cheminées qui fument. Lui qui a vu et fait tant de choses, comment ne comprendrait-il pas le souci de sa fille?

—Je voudrais tant te ressembler, papa! s’écrie-t-elle avec admiration. Et voilà que je ressemble à maman. De toi, je n’ai que les yeux et les cheveux. Et encore mes yeux sont plus verts et mes cheveux plus rouges...

M. Dayrolles tourne vers la fillette son visage coloré, aux traits larges:

—Plains-toi donc! Ta mère est cent fois mieux, certes, que tu ne le seras jamais...

—Je sais bien, papa; tout de même, j’aimerais mieux te ressembler... parce que tu es un homme...

—Qu’est-ce que tu bafouilles?

—Oui, les hommes, c’est fort, c’est brave, c’est noble!

—Ah! Tu crois ça? Tu as encore des illusions à perdre, mon pauvre petit!...

Mais M. Dayrolles n’aime pas les développements inutiles. Il se contente de hausser doucement les épaules, jette un coup d’œil rapide vers le ciel, abaisse son béret du côté de la mer où s’élève déjà l’aigre bise du matin et se met à siffler une marche alerte.

Criquet recule, un petit froid au cœur: elle court, saute, grimpe aux arbres aussi bien qu’un garçon, certes, mais jamais elle n’a pu apprendre à siffler. Avec une patience tenace, elle a allongé, rentré, arrondi les lèvres, roulé sa langue en boule, en cornet, en entonnoir, rien n’est sorti qu’un misérable sifflotement de couleuvre en colère. Serait-ce le signe qu’elle n’est pas faite pour être un garçon?

Une maison accroupie au bord de la route, semble guetter: on entrevoit par la porte ouverte un vieillard courbé qui attise un feu de genêts; on sent une odeur âcre qui pique les narines, on entend une toux grasse et traînante.

«C’est le père Karadec; comme il a l’air plus vieux et plus sale à cette heure-ci,» songe Criquet avec désolation.

M. Dayrolles allume une cigarette dont la fumée bleue suit en se déroulant avec mollesse les écharpes de brume, allongées dans l’air plus transparent. Et sa main apparaît blanche et forte, un peu carrée, avec ses veines gonflées, ses ongles brillants, ses quelques poils roux aux jointures. Cette main, comme Camille la connaît!

Les soirs d’hiver, quand elle lisait près du feu, assise sur le tapis, elle en aimait la caresse lente sur ses cheveux tombants et sur son cou penché; parfois deux doigts s’allongeaient jusqu’à son oreille pour la tirer un peu. Elle se rappelle aussi le parfum du gilet, quand son père se baisse pour l’embrasser. Un grand élan de tendresse la soulève et la fait bondir jusqu’à lui.

—Papa, dit-elle, en frottant câlinement sa tête contre le molleton, papa, j’ai à te parler... sérieusement...

—Qu’y a-t-il donc de cassé? Des difficultés diplomatiques du côté de tante Éléonore ou de miss Winnie, je parie?

—Oui et non. Il y a de ça, mais c’est bien, bien plus grave...

Un soupir convulsif gonfle puis serre sa gorge; son cœur s’arrête. Elle sent le bras de son père autour de ses épaules; il la regarde d’en haut, un peu inquiet.

—Mais tu es tout pâle, mon Criquet. As-tu froid? As-tu mal? Voyons, dis vite!

Un silence. Camille frotte ses poings crispés sur le fond de ses poches; elle y retrouve les ficelles, les coquillages, les clous, son couteau rouillé. Elle n’ouvrira donc jamais la bouche? C’est qu’elle ne sait pas causer intimement avec son père. Il est gentil pour elle, ils s’aiment bien, mais ils ne se connaissent pas; sauf Michel, qui la connaîtrait, d’ailleurs?... La main, la grande main lui presse doucement le bras. Il faut parler maintenant. Elle passe sa langue sur ses lèvres sèches, rejette son capuchon, pousse un autre soupir et très vite, d’une voix haletante:

—Eh bien, voilà, papa, j’ai réfléchi, c’est entendu, décidé: je ne peux pas être une jeune fille!

M. Dayrolles s’arrête:

—Tu ne peux pas être une jeune fille?

—Non, c’est impossible... Tout le monde le veut, tante Éléonore, miss Winnie, jusqu’à Michel... Moi, je n’y avais jamais songé: tu sais, quand on est petit on croit que ça durera toujours; on est heureux sans savoir pourquoi et puis c’est tout... Mais ces jours-ci, on m’a fait des histoires à cause de ce costume dans lequel je me trouve si à l’aise; on me défend de monter aux arbres, sur le toit; et tout cela n’est rien encore, seulement il y a le reste... Non, non, vois-tu, plus j’y pense, plus je sens que je ne peux pas être une femme...

Elle lève vers son père des yeux navrés qui, limpides, sans paupières semblent naître tout droit du front bombé, entre les plumes noires des cils retroussés.

Il n’a pas encore compris.

—Une femme? demande-t-il. Au fait, quel âge as-tu donc, Criquet?

Il la considère à son tour gravement, essayant de se rappeler. Elle baisse la tête avec confusion, et sa voix sort à travers ses cheveux.

—Oh! je suis très vieille: j’ai eu quatorze ans en janvier...

—Quinze ans bientôt! Comme le temps passe... Quinze ans, l’âge de Juliette et de Miranda! Tu es bien une jeune fille, Criquet. On pourrait te marier l’an prochain...

Il lui taquinait l’oreille. Mais Camille eut un cri de douleur.

—Ne ris pas, je t’en prie...

Et ses larmes jaillirent. M. Dayrolles leva les sourcils avec surprise puis, prenant son binocle dans la poche de son gilet, il l’essuya machinalement et le posa sur son nez, comme pour résoudre un problème.

—Allons, marche! fit-il enfin, en tapotant affectueusement le béret rouge. Explique-toi.

Criquet sauta sur un talus, cueillit un brin de chèvrefeuille, en aspira la rosée odorante tout en méditant, puis reprit:

—Je t’ai souvent entendu dire, papa, que si l’on contrarie la vocation des gens, ils ne font rien de bon dans la vie... Eh bien, moi, je n’ai pas l’ombre de dispositions pour être femme...

—Vraiment? tu as trouvé ça?

—Ne m’interromps pas, si tu peux... D’abord une fille doit être jolie, et moi je suis laide...

M. Dayrolles se pencha, considérant sa fille d’un air critique:

—Pas tant que ça, Criquet, dit-il, encourageant.

—Si, si, il y a longtemps que je le sais: tiens, depuis mon premier livre, les Malheurs de Sophie. Elle me ressemble tout à fait, Sophie: un nez retroussé, une grande bouche, des yeux verts... Oh! ces yeux! Me l’a-t-on assez répété: «Les yeux verts, ça va en enfer.»

—Laisse dire, va; ils ne me déplaisent pas, tes yeux...

—Parce que tu m’aimes. Mais les dames en visite auprès de maman, je les ai entendues: «Que votre aînée est jolie, madame, un vrai Greuze... Quant à la seconde, elle doit être bien intelligente!» Ou bien: «C’est un vrai petit diable!» Non, non, je suis vilaine à voir, je n’ai rien d’une fille. Les autres sont toujours pomponnées, avec des cheveux frisés, des figures roses, des mains propres... Elles me dégoûtent! Et moi, regarde un peu...

Elle fit quelques pas à reculons, et s’offrit à l’examen de son père, les bras en croix.

—Le fait est... constata celui-ci, une lueur au coin de l’œil.

—Tu vois bien! D’abord, je ne m’entends qu’avec les garçons: c’est sale, c’est brute, ça hurle, ça cogne, j’aime ça...

—Tu n’es pas difficile!

M. Dayrolles riait. Criquet s’arrêta, les traits contractés. Elle vit, entre deux nuées grises qui s’enfuyaient, le cercle blanchi de la lune et reprit gravement:

—Ce sont des bêtises? Bon! Mais il y a d’autres choses, plus sérieuses: il y a la couture,—la moitié de la vie d’une femme, comme dit tante Éléonore... Eh bien, papa...

Et Criquet fit un geste tragique:

—Eh bien, la couture, ce n’est pas ma faute,—j’ai vraiment essayé, deux ou trois fois au moins,—je sais que je n’arriverai jamais à m’y débrouiller!

»Il y a encore le piano, avec ses grandes dents froides comme celles de miss Winnie, les gammes, les aquarelles où coulent toujours des larmes de couleur qui font des bouffissures; et puis commander le dîner, fabriquer des entremets, surveiller les domestiques, enfin toutes les occupations des femmes, si tu savais comme j’ai ça en horreur!

»Réfléchis, papa: les garçons savent qu’ils peuvent devenir marins, officiers comme Jacques, docteurs comme Michel plus tard, ingénieurs comme toi, ils choisissent leur carrière... Les filles, on ne leur demande pas leur vocation: toutes la même vie d’ours du Jardin des Plantes qui tourne dans sa fosse... Encore l’ours, lui, a-t-il eu la bêtise de se laisser prendre...

Criquet s’arrêta pour respirer. M. Dayrolles, un peu étonné, un peu amusé, tirait sa barbe avec embarras.

—Tu oublies, fit-il, que les femmes ont aussi des joies, elles ont leur mari, leurs enfants et beaucoup moins de gros soucis que les hommes...

Il parlait mollement, du bout des lèvres, cherchant des raisons. Camille l’interrompit avec impétuosité:

—Oh! papa, tu dis comme tante Éléonore, mais tu n’en penses pas un mot... Toi aussi, tu as une femme, des enfants, cela ne t’empêche pas de faire un métier que tu aimes. Et tu ne voudrais pas être une femme, n’est-ce pas?

—Ah! fichtre non! fit M. Dayrolles avec conviction.

Puis il se mordit les lèvres.

—Tu vois bien! s’écria aussitôt Camille; alors tu me comprends: je ferais une mauvaise femme, je t’assure; il vaut mieux ne pas essayer. D’abord si on me force, je sens que j’en mourrai... Et pourtant, je suis bien contente de vivre!

Les muscles raidis, les oreilles brûlantes, le cœur agité, Criquet regardait à travers ses larmes les champs frais lavés où s’éveillaient des nuances, les rochers, la mer encore voilée de brume grise. Elle humait l’air, à la fois amer et doux, imprégné de l’odeur du varech et des fleurs de genêt humide; elle souffrait de ne pouvoir expliquer à quel point elle aimait tout cela et pourquoi elle l’aimait. Elle se retourna vers son père d’un mouvement brusque, lui serra le poignet dans ses deux petites mains dures et chaudes, se pressa contre lui avec violence et leva de nouveau vers son visage des yeux angoissés qu’elle ouvrait très larges pour qu’il vît jusqu’au fond de son cœur.

Celui-ci observait encore sa fille du même air perplexe, affectueux, ironique. Il ne s’arrêtait pas aux enfantillages qu’elle débitait,—des paroles en l’air, sans rime ni raison,—mais, tout en caressant ses longs cheveux et la peau fraîche de sa joue, il songeait, un peu ému, que, sous cette défroque de gamin poussait une petite femme qu’il ne connaissait guère, qui chaque jour lui deviendrait plus impénétrable, séparée de lui par son cœur et son corps différents.

«Ses chagrins d’enfant sont finis, pensait-il, elle en aura d’autres que je ne pourrai pas, que je ne saurai pas consoler. Les filles ont des secrets pour leurs pères.»

«Il m’aidait à marcher, à sauter des flaques quand j’étais petite, se disait Criquet; il me prenait dans ses bras, contre sa poitrine, lorsque j’avais peur ou que j’avais mal.»

Et tous deux continuaient à se contempler, elle, avec une confiance abandonnée, lui, avec une tendresse un peu mélancolique.

Enfin, d’un ton qui implorait:

—Je sens que tu vas m’aider, mon petit papa; c’est promis? s’écria-t-elle.

Il se ressaisit alors. Comment s’être laissé émouvoir par des balivernes de gosse, lui, un homme sérieux? Il avait certes d’autres sujets de souci! Il dégagea sa main, ferma un bouton de sa pèlerine, souffla dans ses moustaches pour en chasser les bulles d’eau, et répondit:

—T’aider? A quoi et comment? Tu es une fille, ma pauvre enfant, c’est fâcheux, mais que veux-tu que j’y fasse?

—Beaucoup, papa, tu peux beaucoup y faire! J’ai pensé à tout. Tu te souviens qu’il y a deux ans tu m’as permis de commencer le latin et les sciences? Tante Éléonore a même assez grogné! Dans ce temps-là, je voulais seulement en savoir autant que Michel, je me moquais du reste. Tout de même, maintenant, je suis aussi avancée que les garçons de mon âge. Alors, sais-tu ce que nous ferons en rentrant à Paris? Tu diras à tante Éléonore, à miss Winnie, à tout le monde qu’on me met en pension pour me civiliser. Maman, elle, peut être dans le secret, si tu veux. Tu me fais ensuite couper les cheveux, tu m’achètes un vrai costume de garçon (je suis assez grande, c’est une veine, ça!) et en route pour le lycée de Rochefort! Là, tu dis au proviseur: «Je vous présente mon fils, Camille Dayrolles, qui veut entrer au Borda...» Et ça y est, le tour est joué!

Camille souligna sa conclusion par une pirouette.

—Oui, ça y est, répondit tranquillement M. Dayrolles, tu es complètement folle, mon pauvre Criquet.

—Folle? Sans mes cheveux, je défie n’importe qui de me prendre pour une fille!

—Les cheveux, les cheveux... Il n’y a pas que les cheveux...

Camille le savait: on n’a pas quatorze ans et des petits frères sans connaître certains détails. Mais ces choses-là se voient-elles quand on est habillé? Si, pourtant, il y en a qui se voient. Elle tressaillit et passa rapidement sa main sur sa poitrine: elle la trouva toute plate sous la bande de toile bien tendue. Alors, rassérénée, les yeux candides:

—N’aie pas peur, papa, je te promets qu’on ne s’apercevra de rien: j’ai des moyens, des moyens sûrs!

Rougissante, elle répéta sa phrase avec une énergie mystérieuse et convaincue:

—On t’a raconté, continua-t-elle, l’histoire de cette petite Annamite qui est restée cinq ans au lycée d’Alger? Elle s’est fait pincer un jour; moi, cela ne m’arrivera pas, je te le jure!

M. Dayrolles souriait, un peu gêné. Des moyens sûrs? Qu’avait-elle encore en tête, cette gamine. Fallait-il la questionner? Ma foi, c’était bien scabreux! A quoi bon, d’ailleurs? Dans un mois, l’enfant ne penserait plus à ces idées fantastiques... Mieux valait ne pas la buter.

—Eh bien, mon petit, laisse-moi le temps de la réflexion. Ton projet, au premier abord, est—comment dirai-je?—assez inattendu. Tu reconnaîtras bientôt toi-même, qu’il est irréalisable... Et maintenant, assez causé; dépêchons-nous, nous sommes en retard.

On arrivait aux premières maisons du bourg. M. Dayrolles allongea le pas. Camille le suivait, bousculant du pied les coquilles de moules, les carapaces brunes des crabes et les têtes de poissons morts aux gros yeux de colle vitreuse. Les maisons blafardes commençaient à vivre, entre les boules sombres des buis arborescents et des lauriers taillés. Des filets de fumée s’élevaient au-dessus des toits, plus gris que la lumière avare; on poussait les volets, des portes s’ouvraient et l’on apercevait confusément des formes affairées devant les tables où luisaient des faïences peintes; des chats tournaient autour, le dos en arc, la queue haute; un petit enfant vagissait, un vieux sortait, en clignotant de ses yeux rougis, pour observer le ciel; cela sentait les lits défaits, le bois humide qui brûle, le café noir et l’alcool. La tristesse pauvre de ce réveil ajoutait à l’amertume de Camille...

Le port large et rond, empli de brouillard bleuté, semblait un bol de lait fumant.

—Ohé! Le Bihan! cria M. Dayrolles.

—Ohé! répondit aussitôt une voix traînante, étrangement proche.

Et l’on vit glisser dans la brume un gros insecte noir aux longues antennes, qui paraissait très éloigné, tandis que l’on percevait avec une netteté parfaite des bruits de chaînes, des coups d’aviron dans l’eau clapotante, et le crissement de la quille contre les pierres de la jetée.

—Ne craignez-vous pas qu’il y ait de l’orage, Le Bihan? fit M. Dayrolles, avant d’embarquer. L’air est si sonore!

Le pêcheur tourna brusquement son profil pointu de hareng à droite puis à gauche, respira le brouillard en rentrant les lèvres, secoua la tête et ne dit rien.

M. Dayrolles hésitait. Le ciel était alourdi de nuages, mais il n’y avait plus de vent. On pouvait toujours relever les lignes de congres et, si le temps se maintenait, aller retrouver à Saint-Pleuc, un îlot à quelques kilomètres de là, le reste de la famille qui devait partir quelques heures plus tard pour y déjeuner.

—Allons, saute, Criquet, fit-il, décidé. Nous partons.

Camille n’entendit pas. Elle faisait claquer sous ses semelles les cosses brunes et humides des algues qui pendaient en guirlandes le long des marches de l’escalier. On n’apercevait, entre ses mèches, que la ligne de son cou mince, le haut de sa lèvre en moue et un peu de son front bombé, creusé d’une ride chagrine.

—Voyons! reprit M. Dayrolles avec impatience. C’est pour toi que je sors à trois heures du matin par un chien de temps et tu ne daignes même pas répondre? Bouderais-tu, par hasard? Prends garde: défaut de femme!

Camille tressaillit, sauta dans la barque d’un bond souple, jeta vers son père un coup d’œil de reproche et alla se blottir à l’avant, contre le mât où l’on hissait la voile qui craquait.

Elle n’avait aucune envie, cette fois, d’aider à la manœuvre. Bouder, elle? Quelle injustice! Elle était déçue, tout simplement. Elle avait attendu son père avec tant d’espoir et depuis tant de jours! Et voilà qu’il ne se souciait même plus de son chagrin, qu’il était indifférent, comme Michel, comme tous.

Est-il vraiment impossible de découvrir quelqu’un qui pense et sente avec vous?

De la voile flasque, roulée autour du mât, tombaient sur ses cheveux des gouttes d’eau lentes et froides.

—De loin, songeait Camille, une voile c’est blanc, soyeux comme une aile de cygne, mais de près, oh! ce n’est plus qu’une vilaine étoffe sale et rapiécée.

Elle rabattit sur ses yeux humides son capuchon de laine, appuya sa tête sur le rebord de la barque et laissa flotter sa main dans l’eau élastique et froide qui engourdissait ses doigts ouverts.

Des milliers de bulles montaient du fond obscur de la mer par fusées fines et pressées qui lui chatouillaient la paume pour s’épanouir ensuite à la surface en légères fleurs d’argent. Camille, un peu éblouie, ferma doucement les yeux. Elle ne sentait plus bouger son cœur, lourd comme une pierre; sa main qu’elle avait sortie de l’eau et posée sous sa joue, lourde aussi, froide et rayée de petits plis, ne semblait plus lui appartenir. Elle entendait les rames grincer sur les taquets et toucher l’eau, silencieusement. Qu’importe après tout d’être une fille et que personne ne vous aime? Une goutte d’eau tiède roula le long de sa joue, puis au coin de sa bouche et Criquet ne sut plus rien.

Tout à coup quelque chose de mollasse et de glacé heurte sa jambe nue. Elle se redresse, malgré son dos et ses bras raidis, et relève son capuchon. Tout bouge autour d’elle et comme il fait clair! Sa figure est moite, un large sillon traverse sa joue meurtrie. Son père, assis en face d’elle, la regarde avec un rire malicieux qui retrousse sa moustache épaisse.

—Eh bien, l’aspirant de marine, c’est comme ça qu’on fait son quart? Tu as dormi trois heures et les congres sont à tes pieds! Pends-toi, brave Criquet!...

Quelle honte! Avoir éprouvé tant d’espoir, tant de crainte, tant de peine et dormir comme un bambin qui s’est levé trop tôt!

Camille feint un vif intérêt pour la pêche. Le Bihan est accroupi au fond de la barque dans un enchevêtrement de serpents au corps onduleux et gluant. Il les saisit, les maintient solidement, le genou sur la gorge, scie la tête qu’il jette à la mer, lance le corps dans un vivier plein d’eau à l’arrière de la barque et essuie sur son pantalon de toile fauve le couteau plein d’écailles et de sang.

—C’est des mauvaises bêtes, répond-il au regard écœuré de la fillette; ça vous coupe le doigt comme une cisaille.

Il passe ses manches l’une après l’autre sur son nez aigu, laisse pendre ses grosses mains souillées et renifle longuement.

—Je n’aime pas beaucoup les congres, accorde Criquet en détournant la tête; ils ont un œil cruel... Mais ce petit poisson à mes pieds, qu’est-ce que c’est? Je n’en ai jamais vu de pareil.

—Peuh! Pas grand’chose... De la bête de roche, tout juste bonne à mettre dans la soupe...

Il a un corps mince et luisant, ce poisson, avec de doux reflets de coquillage, quatre ailerons roses qui palpitent, des yeux d’or innocents dans une tête cornue; sa bouche déchirée se ferme et s’ouvre d’un mouvement monotone qui tend la gorge douloureuse.

—Il étouffe, pense Camille en avalant de tous ses poumons des lampées d’air humide; comme moi, lorsque je mets ma tête au fond de mon lit, en rêvant. C’est affreux d’étouffer!

Elle pousse du bout de son espadrille le poisson qui bondit, tendu en arc, et retombe avec un bruit mou sur les planches boueuses. Toujours le même effort angoissé de la pauvre bouche qui saigne! Criquet imite malgré elle le halètement d’agonie.

—Tant pis! murmure-t-elle tout à coup.

Elle saisit le poisson par la queue, le balance au-dessus du rebord de la barque et le laisse glisser délicatement; il demeure immobile, son ventre blanc allongé sur l’eau comme une fleur, puis il se retourne brusquement, plonge, file et disparaît avec un dernier éclair de son corps nacré.

Mais Criquet rencontre alors le regard dédaigneux de Le Bihan. Le pêcheur donne un coup de menton, secoue la tête et grogne:

—C’est pas pour la bête. Mais les fumelles, les petites comme les grandes, ça ne sert qu’à tout brouiller!

Criquet rougit violemment. Son père a-t-il entendu? Oui: il se tient penché sur sa ligne, mais elle voit le coin de sa barbe qui rit.

Elle court jusqu’à l’avant du bateau, étreint le mât dans ses deux bras, y meurtrit son visage, et s’y cramponne de ses doigts crispés de colère. De quoi se mêle-t-il, ce Le Bihan? Est-ce qu’il a seulement besoin de savoir qu’elle est une fille, puisqu’il l’a toujours vue habillée en garçon? D’ailleurs, il ne déteste pas tant les femmes. L’autre semaine, quand toute la famille se promenait en barque, il a chanté une romance stupide et chaque fois que venait le refrain:

«Reçois mes vœux et mon encens...»,

il se tournait vers Suzanne avec un grand salut. Qu’il était ridicule, la main sur son cœur, le nez en bec de poule qui a pondu, son fond de culotte rapiécé tombant jusqu’aux chevilles! Il est laid: chaque fois qu’il change la voile, il tord du même côté sa grande bouche noire; il est méchant aussi: ses deux femmes sont mortes l’une après l’autre, il coupe la tête des poissons comme par plaisir et il donne des coups de pied à son chat galeux...

Mais une bouffée de vent arrache soudain le béret de Camille, gonfle sa pèlerine, déploie la voile qui claque et se tend. Le bateau s’arrête, craque, se soulève, retombe dans la vague avec un son mat, puis cingle, preste, dans un bruissement de soie qu’on déchire. La mer, tout à l’heure plate et muette, semble partout s’éveiller, frissonner; des vagues pointent, se gonflent en sillons, se creusent en coquilles, la crête dressée, la voix hargneuse; les îlots que l’on apercevait de loin, immobiles et mornes, s’animent et tanguent avec des profils d’animaux grimaçants; de grandes traînées bleu sombre courent sur l’eau, courent en sifflant et en chantant...

Le vent sauvage entre dans les cheveux de Camille, dans sa bouche ouverte, dans ses manches, sous son jersey. Elle le sent autour de son cou, sous ses bras, entre ses doigts; il fouette, il est frais, il est bon, il est vivant; il veut la prendre, l’enlever, l’emporter comme un morceau d’écume. Elle résiste, accrochée au mât qui gémit et se balance, debout sur l’avant dont le beaupré plonge; des giclées d’embrun rejaillissent, la cinglent au visage, remplissent ses yeux et son nez, ruissellent sur ses joues, le long de son cou. A la bonne heure! Elle lèche ses lèvres salées, éternue, secoue ses mèches qui dégouttent, plie les genoux puis les redresse aux chocs de la vague et rit de tout son cœur, joyeuse, enivrée.

Un vol d’oiseaux bruns entraînés par la rafale arrivent au ras de la barque, becs tendus, puis voltent tout à coup, montrant la lueur rapide et blanche de leurs ventres, dans le tourbillon qui rebrousse leurs ailes.

—Des courlis, prononce le marin: c’est chance que nous allions droit sur Saint-Pleuc, il va pour sûr faire orage...

Criquet, qui a oublié sa rancune, lui sourit avec bonheur. De l’orage? Une tempête peut-être comme dans Télémaque? Elle revoit la gravure où Mentor lance son élève cuirassé et casqué, tête en avant, au milieu des flots en courroux. Si Saint-Pleuc pouvait être l’île de Calypso! Elle trépigne, frappe des mains et crie, des cris aigus que le vent lui arrache de la bouche et emporte par lambeaux. Une nouvelle rafale, puis les îlots s’évanouissent, la mer pâlit et Camille est enveloppée d’un grand voile de pluie soyeuse...

Il a plu tout le jour sur Saint-Pleuc, sur sa ceinture de rocs, sur ses cabanes plates et ses figuiers tordus. Maintenant, c’est le soir. Criquet est assise à même le sol raboteux, près d’une cheminée où, avec une maigre flamme jaune, fument des débris de rames. Ses genoux dans ses bras, la tête sur sa culotte mouillée qui sent la saumure, elle se balance doucement et songe. Michel, appuyé contre un rouleau de cordages, sifflote, étendu près d’elle. Elle est un peu lasse, les membres engourdis, les pieds brûlants, mais ses regards vifs prennent tout ce qui l’entoure et son cœur bat, léger, rapide.

Quelle journée merveilleuse!

D’abord Michel s’est montré bon camarade comme autrefois. On a couru ensemble sous la pluie, par l’îlot entier, dans les ruelles étroites où les ruisseaux dégringolaient le long des pentes caillouteuses, sur les rochers glissants, à travers les mares troublées d’écume jaunie, dans les criques envahies de paquets d’algues et de coquilles, on a couru, les coudes au corps, la pèlerine envolée, tête basse dans le vent si rude qu’à peine on osait ouvrir la bouche pour respirer. On a recueilli une vieille rame—celle qui brûle en ce moment—un casier à homards, des débris de filets, on a cru voir un cadavre de noyé qu’enlevait puis ramenait la vague!

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings