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Criquet

DEUXIÈME PARTIE

Reading edition

I

Derrière miss Winnie, dont la jupe était retroussée par un réseau d’agrafes et de ganses, Camille descendait l’escalier avec mauvaise humeur.

Des ouvriers enlevaient la toile grise qui, l’été, recouvre les marches; les paliers étaient encombrés de rouleaux de moquette et une fumée de poussière jaune montait lourdement vers les vitraux ouverts.

—Oh! grogna Criquet, exaspérée.

—Quoi donc, mon enfant, qu’y a-t-il? demanda miss Winnie, le profil inquiet.

—Il y a que ça sent le tapis et les étoffes, partout, dans les chambres, dans le vestibule et même dans la cuisine! Le matin, ce sont les carpettes et les descentes de lit qu’on bat à tous les étages: poum! poum! poum! On a la gorge remplie de laine et de poussière de pieds. J’étouffe, moi!

Et elle donna un coup de talon furieux sur des tringles de cuivre qui tintèrent.

—Je ne comprends pas, mon enfant, répondit miss Winnie avec calme. On doit battre les tapis pour la propreté...

La cour était pleine de bûches humides qu’on faisait glisser dans les caves par les soupiraux; certaines étaient encore recouvertes de mousse; la coupure fraîche des autres disparaissait sous une couche gluante de sève, semblable à du vernis bleu. Camille s’approcha pour les palper, pour les respirer. Quelle bonne odeur de forêt d’automne, de petits champignons en cercle sous les chênes!

Des fumistes, serrés dans leurs bourgerons levaient vers le toit leur figure barbouillée; la bouche un peu tordue, ils criaient d’une voix traînante:

—Oh...é! Oh...é!

—Oh...é! répondait une voix lointaine.

Puis l’on voyait hocher en haut d’une cheminée la tête noire d’un balai.

Criquet abaissa les yeux avec dégoût sur des seaux débordant de suie grasse, rangés contre le mur: tout ce qui restait des beaux feux d’hiver, rouges et jaseurs!

—Dépêche-toi donc, Criquet! cria Marc qui était depuis un moment en bas, avec son frère.

Un regard à la loge du concierge dont les meubles de velours vert renvoient un parfum d’oignon et de gras de bouilli, et Criquet d’un bond se trouva dans la rue.

Les trottoirs étaient si étroits qu’elle devait passer tantôt devant, tantôt derrière miss Winnie ou bien descendre sur la chaussée en évitant le ruisseau boueux et les automobiles. Il venait tout juste de pleuvoir; à chaque coin de rue le vent sournois soulevait sur sa tête le chapeau de Criquet en lui tirant les cheveux. Comme elle regrettait son béret, enfoncé jusqu’aux sourcils et qui tient les oreilles au chaud! Sans cesse elle se cognait contre des gens qui sentaient le vieux caoutchouc et tenaient devant eux comme à la parade leurs parapluies aux jupes ruisselantes; et le regard aussi se cognait partout, aux murs galeux, au ciel bas, à l’air chargé de fumées et d’odeurs rancies. Après trois mois de mer et de grand air libre, que Paris semble laid, sale, mesquin!

Elle entendait trop le bruit de ses talons claquant sur l’asphalte et songeait tristement aux sandales qui vous font une allure souple et muette de sauvage ou de tigre. Avec des souliers on est juché sur des échasses; c’est dur, cela serre; les bas aussi piquent et emprisonnent les jambes.

Criquet lança un regard maussade sur les mollets nus de ses frères qui trottaient en avant, appuyés l’un sur l’autre; les garçons ont toutes les veines: on leur a permis de garder leurs chaussettes; quant à elle, ce serait inconvenant, paraît-il.

Et ce n’est pas pour eux qu’on va maintenant chez la couturière.

Camille marchait très droite, les deux mains dans les poches de son paletot de ratine bleue qui, avec sa coupe à l’ordonnance, ses boutons dorés et ses ancres lui donnait, pensait-elle, l’air viril d’un enseigne de vaisseau. On le lui avait acheté, l’année dernière, au rayon des garçons d’un grand magasin car, dans ce temps-là, il ne s’agissait pas de l’habiller en femme...

Les passants la regardaient, surpris de ce visage boudeur, si brun entre les mèches claires. Depuis son retour dans l’appartement encore privé de tapis et de rideaux, Criquet restait sombre, désorientée. Tout lui semblait différent: elle-même ne se reconnaissait plus, le visage allongé, la bouche triste, les yeux ternis; et les autres ne semblaient pas davantage la reconnaître: «Comme vous avez grandi! Comme vous avez l’air sérieux! A la bonne heure!» lui disait-on. Et on s’imaginait lui faire plaisir!

Criquet tapait parfois du pied sur le trottoir; elle dessinait du bout de son parapluie des arabesques dans la fange, puis le plongeait dans le ruisseau pour en laver la pointe.

Tout à coup, elle aperçut à un étalage de fruitier une corbeille de noix blondes auxquelles adhérait encore un léger réseau de filaments: autrefois par les matins d’automne, dans l’odeur amère du grand noyer jauni, elle avait découvert sous l’herbe des noix pareilles, roulées dans la doublure molle des coques entr’ouvertes; elle les cassait entre deux pierres ou dans la jointure d’une porte, enlevait comme un gant la peau qui recouvre le fruit et mâchait enfin avec délices la chair croquante, blanche et laiteuse comme une dent de bébé.

—Miss Winnie, supplia-t-elle, achetez-moi pour quelques sous de noix!

Et les yeux de Criquet brillaient, elle dansait de joie devant les paniers de raisins et de pêches tardives.

—Quelle extravagance, mon enfant! répondit miss Winnie, choquée. Nous venons de finir de déjeuner et les noix ne sont pas bonnes pour la santé. Hurry please! Il va encore pleuvre.

Et ouvrant «sa paraplouie», l’institutrice activa son dandinement.

Chez la couturière, un poêle était déjà allumé dans le petit salon d’essayage. Les meubles d’Utrecht jaune étaient encombrés de coupons d’étoffes, de doublures aux teintes neutres et dans un coin, sur un mannequin au buste impérieux, s’étalait une jupe de drap prune, zébrée de faufilures. Cela sentait la fonte chauffée, la sueur, la mercerie.

Camille s’assit en face d’un guéridon couvert de journaux de modes et de gravures où des femmes polychromes, la taille sous les seins et la jupe aux chevilles évoluaient sur des jambes démesurées.

—Elles sont belles, les dames, dis? souffla l’un des enfants avec admiration.

—Belles? Je n’en ai jamais vu de pareilles, répondit Criquet, irritée; on dirait des champignons poussés à l’ombre, avec une large tête, une queue mince et haute à n’en plus finir. On nous apprend au cours de dessin qu’il faut sept à huit longueurs de tête pour faire un corps. Ces bonnes femmes en ont au moins quinze. C’est trop bête, aussi, les couturières et les journaux de modes et tout!

Par une porte entre-bâillée s’échappaient des chuchotements, des rires étouffés et le ronflement de la machine à coudre. Quand l’un des enfants s’approcha, on entendit un bouquet de cris joyeux:—Oh! cet amour!—Qu’il est frisé!—Et ces lèvres, c’est-y du vrai rose?—Fais-toi faire le pareil, Amélie!

Mais mademoiselle Petitemanche, la couturière, se glissait sans bruit dans la pièce. C’était une toute petite vieille fille, plate et guindée, toujours vêtue de noir et dont le corsage monacal était bardé d’épingles perpétuelles. Elle parlait, les yeux baissés, d’une voix douce et sans inflexion, décrivant une toilette destinée à miss Winnie, qui écoutait la bouche ouverte au-dessus de son long menton. Mademoiselle Petitemanche vantait l’avantage des soutaches en garniture:

—C’est du riche, du beau, du sérieux, et qui ne change pas de mode, assurait-elle.

Miss Winnie souriait vaguement, hésitante. Les garçons, debout en face de la cheminée, se disputaient à propos d’une demoiselle en terre cuite, vêtue d’une toilette à la mode de 1875, couronnant de fleurs un terre-neuve, doux comme un agneau, qui portait un cadran de pendule en guise d’estomac.

—Je te dis que tante Éléonore est bien plus grosse et bien plus vieille!

—Oui, mais c’est le bracelet de tante Éléonore et un peu sa robe aussi...

Mademoiselle Petitemanche, aimable et compassée, dénouait le mètre qui l’entourait d’une ceinture virginale.

—Je vais prendre vos mesures, miss... Après leurs villégiatures, mes clientes me donnent si souvent des surprises!

Miss Winnie, gênée, se laissait faire, ses pieds solides sortant de la robe écourtée, les bras éloignés du corps.

—Justement, annonça mademoiselle Petitemanche, avec un sourire flatteur, justement miss a forci de quatre centimètres à la gorge.

Miss Winnie s’empourpra avec un orgueil pudique.

Puis ce fut le tour de Camille. Elle avança sans grâce, les bras pendants, le dos rond, en s’efforçant de prendre une mine indifférente. La couturière la considérait avec regret.

—C’est drôle, fit-elle, en hochant la tête, mademoiselle Camille a beaucoup grandi; j’aurais cru que sa taille se ferait davantage. Elle ne s’est pas faite du tout!

Elle étendit les doigts vers les hanches de Criquet, mais celle-ci fit un bond de côté:

—Ne me touchez pas! Ça me chatouille!

—For shame, Camille! gronda miss Winnie.

Mademoiselle Petitemanche méditait:

—J’espérais que nous pourrions essayer un costume mi-long, avec blouse. Cela flatte les jeunes personnes de cet âge. Allons! Il faudra se contenter encore cette fois de la robe droite. Cela ne vous contrarie pas trop, au moins, mademoiselle Camille?

—Pas trop, répondit Criquet, d’un air sage.

Son cœur battait tumultueusement. Le matin même, elle avait choisi une bande de toile neuve plus large, l’avait longtemps roulée autour de son corps, puis serrée de toutes ses forces. La ruse avait réussi...

—Vous ferez la robe plus longue? interrogea miss Winnie.

—La forme princesse pour fillettes se porte toujours très courte, objecta la couturière. Nous nous arrêtons même quelquefois au genou.

—Oh! dear! oh! dear! s’écria miss Winnie. C’est une chose insupportable pour une fille si grande de montrer ses jambes... Vous descendrez la robe aussi bas que vous pourrez.

—Si vous voulez, miss.

Mais, tandis que mademoiselle Petitemanche et miss Winnie s’accordaient sur le choix d’une grosse serge pain brûlé, Criquet s’empara furtivement du peloton de fil de même nuance qui traînait sur la table:

«Ces jours-ci, pensa-t-elle, je demanderai à faire des ourlets pour me perfectionner, et quand la robe arrivera, je la raccourcirai moi-même, le soir, dans ma chambre.»

Puis, se précipitant vers les deux garçons:

—Voulez-vous bien ne pas voler toutes les épingles de mademoiselle Petitemanche! s’écria-t-elle.

Et elle leur allongea une bourrade affectueuse et triomphante.

Dehors, Camille trouvait tout aimable maintenant. Il n’y avait plus de nuages ni de vent; les rues humides luisaient de soleil, l’air tiédi avait je ne sais quelle mollesse joyeuse. Le parc Monceau brillait de loin, tout en or et en émeraude, à travers ses grilles.

—Oh! miss Winnie, entrons un instant! supplia Criquet.

Entre les masses fluides des arbres blonds, les allées élargies par l’automne fuyaient vers des fonds de brume poudrée de rose que rayaient les troncs penchants et frais lavés.

Camille, son institutrice et ses frères passèrent le long de l’étang taché de feuilles en mosaïque, des massifs d’asters mauves que la pluie avait foulés, puis miss Winnie s’assit sur un banc, en face d’un tronçon d’arbre, coiffé à la mode d’un large chapeau cloche en lierre, posé un peu sur l’oreille. Elle tira aussitôt d’un réticule de ficelles tressées son inséparable grammaire de Brachet et Dussouchet, et se mit à réciter avec acharnement: «Amours, délices et orgues prennent le féminin...»

Criquet regardait autour d’elle pour découvrir un visage ami. Personne. Rien que des tout petits, qui râclaient la terre avec leurs pelles aux pieds de la nourrice ou se poursuivaient en chancelant sur leurs courtes jambes grasses.

Un garçonnet et une fillette tournaient autour du banc avec timidité. Ils chuchotaient en épiant Criquet, mais quand elle les regardait à son tour s’éloignaient bien vite, l’air effaré. Tout à coup, pourtant ils s’élancèrent vers les deux garçons, occupés à compter et à comparer leurs billes.

—Voulez-vous jouer avec nous? demanda la fillette, d’une voix tremblante.

—Je veux bien, répondit solennellement un des garçons.

—Moi aussi, fit l’autre.

Ils se sourirent, se prirent la main tous quatre et partirent en échangeant des propos graves.

—Ils me trouvent trop grande, pensa Criquet avec amertume.

Deux nourrices sèches, sur le banc, échangeaient des confidences:

—Les Bretonnes, madame, c’est tout propre ou tout sale...

—Et les Anglaises, madame, c’est des femmes qui ont des idées comme personne. Elles laissent les gosses aller pieds nus dans des chaussures à trous, qu’elles appellent des sandales, pire que des petits malheureux; ça se fait dans leur pays, qu’on dit. Drôle de pays, tout de même!

—Moi, madame, on m’a raconté qu’il y en a une qui a assis son gosse dans l’eau bouillante pour mieux le laver, même qu’il est mort au bout d’une heure. Et c’est ce monde-là qu’on fait venir de si loin et qu’on paie des vingt francs au mois de plus que nous, madame!

Criquet lança un coup d’œil à miss Winnie. Avait-elle entendu? Non, elle répétait en scandant du menton: «Confiture de groseilles avec une s; gelée de groseille sans s...»

Une bande d’enfants, rouges et essoufflés, débouchaient en se bousculant avec de grands cris. L’une des filles, la main déjà tendue vers le tronc vêtu de lierre, allait toucher le but quand un garçon fit un crochet qui laboura le sable et la retint par sa natte dont le nœud rouge lui resta dans la main.

—Vous m’avez fait mal, espèce de brutal, pleurnicha la fillette, en ramenant ses cheveux.

Il dansait autour d’elle la bamboula du triomphe, lui tirant la langue et agitant le ruban rouge:

—Voilà ce que c’est d’avoir une queue de cheval! A qui le pompon, le beau pompon rouge?

Camille les considérait avec envie et dédain. Pendant des années elle avait régné en souveraine sur ce parc. Il ne se faisait pas de parties de barres, de cache-cache ou de chat-perché qu’elle n’eût organisées. Elle avait formé une bande qui se réunissait chaque jour à la même heure et dont elle était le capitaine. Les jeudis et les dimanches, les garçons affluaient. Il arrivait alors à Criquet de répondre à une humble supplique d’admission: «Nous ne voulons pas de filles aujourd’hui, mademoiselle.» On jouait à la guerre, aux voleurs. Comme on lui obéissait et quelles courses folles à travers les allées, quelles expéditions lointaines d’une grille à l’autre, du monument où Chopin se désole sur son piano de marbre, aux ruines de l’étang aux canards!

Quand la bande passait en trombe hurlante, les mères et les nounous terrifiées rappelaient les bébés, les chaises s’abattaient et roulaient, les gens sérieux qui lisaient à l’ombre levaient des yeux mécontents, le vieux gardien vêtu de vert courait derrière ces galopins en brandissant sa petite canne noire. Un jour il l’avait lancée dans les jambes de Camille qui s’était enfuie en l’emportant et le soir l’avait suspendue comme un trophée au mur de sa chambre.

Il venait justement de passer près d’elle, voûté, les mains derrière le dos, indifférent et placide. Et Camille se rappelait les regards de fureur qu’il lui lançait naguère, des regards qui la consacraient aux yeux de ses soldats.

Debout près de la pelouse, elle contemplait, mélancolique, une statue de moissonneur qui, courbé sur sa faucille, coupait éternellement une gerbe de bronze.

«Ce qu’il doit être fatigué!» se disait-elle.

Entre les bouquets d’arbres s’arrondissaient des tas de feuilles brunes qui sentaient l’odeur des caves d’été. De petites roses rouges, un peu rouillées, inclinaient avec une grâce maladive leurs têtes lourdes de pluie. Des merles gras sautaient pesamment sur la terre humide qu’ils piquetaient de leur bec jaune. Des pigeons ramiers qui s’étaient avancés vers Criquet et la guettaient de profil, le cou tendu, avec leurs yeux de porcelaine, ne voyant pas venir les miettes espérées, tournaient en roucoulant sur leur queue en éventail, tandis que leur gorge irisée se gonflait de colère. Puis ils s’envolèrent tous ensemble avec un claquement de leurs ailes métalliques, se posèrent sur la crête déjà dépouillée d’un grand frêne et il y eut alors une pluie de brindilles et de feuilles jaunes qui tournaient en montrant leur doublure gris argent.

«Les arbres, c’est comme les hommes, pensait Camille, le nez levé, ils commencent à se déplumer par en haut.»

Mais au fond de sa poche elle découvrit un objet dur,—un sabot peint en rouge. Il lui manquait un fouet. Elle se dirigea vers le kiosque, près de la rotonde où le visage camus de la marchande à lunettes souriait dans un cadre de cerceaux et de cordes à sauter.

—Un fouet en peau d’anguille? Parfaitement, mademoiselle. Pour un enfant de quelle taille?

—Mais... pour moi.

—Ah! pardon...

Criquet avait envie de pipes en sucre rouge posées près de la carafe de coco que bouchait un citron. Mais elle n’osa pas en demander.

Miss Winnie la voyait venir d’un air désapprobateur.

Sans la regarder, Criquet fit un trou dans la terre, y posa le sabot, l’enroula de la peau d’anguille, le lança et le fit ronfler à grands coups de fouet.

Elle ne prenait aucun plaisir à ce jeu; il lui semblait que les passants se retournaient pour la considérer moqueusement. Quand elle entendait un rire, elle n’osait plus lever les yeux. Puis le fouet était trop court, ou bien elle était trop grande, il lui fallait se courber, cela devenait très fatigant.

Elle cherchait un prétexte pour cesser quand elle aperçut au bout de l’allée l’une de ses camarades de catéchisme. Tout en courant à sa rencontre, elle remarqua la robe tombant aux chevilles, le costume tailleur, les cheveux, autrefois flottants, relevés sur la nuque avec un large ruban noir; la fillette portait un rouleau à musique et marchait dignement près de sa femme de chambre.

—Vous venez jouer, Jeanne? lui demanda tout de suite Criquet.

—Jouer?... Oh! non, je ne viens plus jamais. Je traverse seulement le parc pour aller au cours.

—Ah! fit Camille, interdite. Et... Et cela ne vous ennuie pas?

—Pas du tout!... Vous, vous jouez encore? Au sabot? Pas possible...

Jeanne eut un sourire écrasant.

—Oh! dit Camille avec embarras. Je voulais savoir si je n’avais pas oublié.

—Eh bien, continuez, ma chère, amusez-vous... Ah! dites-donc! Demandez à madame votre mère si elle ne voudrait pas vous envoyer à un bon cours de danse. C’est le jeudi... On rit... Il y a des jeunes gens, des élèves de philosophie, un candidat à Polytechnique... On prend du thé... Elle vous permettra peut-être?

—Peut-être, fit Camille. Mais moi, je n’y tiens pas beaucoup; je n’aime pas la danse...

—Comment ferez-vous dans les matinées et plus tard au bal?

—Je n’irai pas, ou je regarderai les autres.

—Comme vous êtes drôle!

Et la fillette s’éloigna avec un signe de tête protecteur.

«C’est une dinde, pensait Camille, vexée, elle se laissait toujours prendre aux barres, et au catéchisme elle avait une petite voix pointue de souris qui a peur.»

Tandis qu’elle revenait lentement vers miss Winnie, elle vit de loin un autre de ses camarades, un garçon. Cette fois, elle n’alla pas au-devant de lui et attendit.

Qu’il était changé, lui aussi! Plus de béret, de col blanc, de culottes courtes: un pantalon d’homme, un chapeau melon, une fleur à la boutonnière et à la main une canne à pomme d’argent qu’il balançait d’un air désinvolte. Il s’avançait en chantonnant dans l’allée étroite quand tout à coup il reconnut Criquet. Il s’arrêta net, devint cramoisi, ricana niaisement puis fit demi-tour. Et elle le vit disparaître dans l’avenue aux voitures, ricanant toujours, les yeux obstinément fixés sur les arbres de la pelouse opposée, ses larges oreilles écarlates. Criquet alors se mit à rougir aussi, sans savoir pourquoi, les mains tombantes, crispées sur sa toupie.

Qu’avait-il, ce garçon? Ils étaient si bonnement amis, autrefois! Un jour qu’il la poursuivait, elle l’avait giflé en plein nez. Ça fait mal, une gifle sur le nez! Puis ils s’étaient réconciliés, embrassés. Il avait au coin des lèvres la farine du pain de son goûter et sa joue sentait le froment...

Au retour, Criquet passa devant l’église de sa paroisse; des enfants sortaient de la chapelle des catéchismes.

—Ce sont ceux de la première communion, se dit-elle en détournant la tête.

Elle ne les aimait pas, ces petits garçons, ces petites filles qui étaient venus prendre sa place sur son banc, dans la chapelle et dans le cœur des prêtres. Ce serait pour eux maintenant les paroles persuasives, les chants d’orgue, les robes blanches, les regards, les sourires, les baisers, pour eux l’attente et sa divine émotion. Elle ne comptait plus: ils l’avaient chassée plus avant, toujours plus avant dans la vie.

Elle se souvint que le lendemain de sa première communion, elle avait vu, collés sur le grand portail de l’église, deux papiers jumeaux: «Jeudi matin, disait l’un, entrée solennelle des enfants de la première communion...»—«Dimanche, dix heures, ajoutait l’autre, réunion des jeunes filles de la persévérance...»

Dimanche? Mais elle devait aller à cette réunion. Alors, une jeune fille, elle? En deux jours! Elle s’était tout à coup sentie très vieille, toute triste et pleine d’effroi. Puis elle avait oublié...

Aujourd’hui, le même sentiment revient, plus proche, plus réel, chaque jour il grandit et s’étend sur le cœur alourdi de Criquet.

Immobile maintenant devant le buffet ouvert de la salle à manger, Criquet hésite. Que prendre pour son goûter? Du chocolat qu’elle mettra un instant dans le four de la cuisine pour le changer en pâte chaude et fondante? Une orange qu’on troue, qu’on bourre de sucre et dont on tète ensuite le jus? Ou bien des biscuits dans de l’eau rougie et sucrée? Problème.

Les petits, silencieux, lèchent une tartine, tout barbouillés de confitures, et miss Winnie ingurgite de larges rasades d’une tisane amère, de la centaurée,—qui a de si jolies petites fleurs roses, pense Camille.

—C’est bon pour le teint, prononce l’Anglaise, le visage stoïque.

Mais Camille tout à coup entend une voix dans le petit salon voisin où se trouve sa mère, une voix étrange qu’elle connaît et ne connaît pas, parfois grave avec des sonorités de bronze et parfois, plus rarement, fine et claire, tout cela traversé de notes enrouées comme en ont certains coqs de grand matin, dans le noir. Et voici un rire semblable à un coassement de grenouille,—non, à une toux d’enfant qui a la coqueluche. Elle ouvre doucement la porte, risque un œil, pousse un cri, donne un grand coup de genou sur le battant et se précipite dans le salon, les deux bras étendus.

—Qu’est-ce que c’est? Qu’y a-t-il? s’écrie madame Dayrolles avec effroi.

Criquet n’écoute rien.

—Michel! Oh! Michel! C’est toi! Que je suis contente! Pourquoi n’as-tu pas écrit que tu venais? Je croyais que c’était fini, qu’on ne te verrait plus...

—Me voilà tout de même, voilà le phénomène, répond Michel en se dandinant d’un air gauche.

—Et bachelier?

—Oui... Il ne manquerait plus que ça!

—Bravo! Chic! Chic!

—Camille! fit madame Dayrolles d’un ton de remontrance.

Mais Criquet sautait au cou de son cousin, l’embrassait vingt fois malgré ses reculs puis dansait autour de lui, en frappant des mains, rouge, joyeuse, les yeux pleins de larmes.

—Le temps me durait, tu sais... Tu ne m’as guère écrit, vieille paresse! Toi, deux fois, moi dix au moins!

—Si tu crois que j’avais le temps! Les dernières semaines, j’ai travaillé comme un galérien.

—Pauvre vieux!... Mais quelle drôle de voix tu as prise! Où l’as-tu ramassée? Et ça, mon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça?

Elle éclata d’un grand rire:

—Mais c’est de la moustache, de la vraie! Regarde, maman! Avant, tu avais les lèvres mâchurées... Les poils ont au moins trois centimètres; il faudra que je les mesure... Seulement sous chaque poil il y a un bouton et ils ne sont guère souples, de vrais fils de fer!

Elle essaya de friser le petit pinceau noir et dur, puis tira le nez de Michel.

—Il est encore plus long qu’avant, dit-elle.

Il la repoussa avec un peu d’humeur.

—Quelles manières, mais quelles manières!

—Voyons, Criquet, laisse ton cousin, ajouta madame Dayrolles. Ce n’est pas convenable et tu me romps la tête!

Ses paroles s’achevèrent en gémissement et elle se cacha le visage dans ses mains.

—Tu as grandi, toi aussi, observa Michel qui regardait sa cousine avec condescendance. Mais quelle taille, non quelle touche! On dirait une grosse poutre mal équarrie. Tu es ossifiée, ma pauvre fille!

—Ce que je m’en fiche, espèce d’idiot!

Et des deux mains Criquet fourragea dans les cheveux de son cousin.

—Ah! c’est spirituel, fit-il en la repoussant. Voilà ma raie défaite, et justement ma trousse est restée dans la valise.

Il s’approcha de la glace, l’air important et vexé.

—Oh! que mes mains sentent bon... De la violette qu’embaume! chanta Criquet en sautant. Non, c’est du jasmin... On se contentait de brillantine toute simple, autrefois... Monsieur n’est pas content de sa beauté? Monsieur veut un peigne? Viens dans ma chambre, alors...

—C’est cela, allez-vous-en, mes enfants. Vous m’avez éreintée, soupira madame Dayrolles, avec accablement.

Camille entraînait Michel en se pendant à son cou:

—Tu es trop grand, fit-elle, je ne peux plus mettre mon bras autour de ta tête, comme l’an dernier.

Et, tandis qu’il alignait avec soin ses cheveux luisants, elle le regardait, attendrie:

—Maintenant, tu vas me raconter ce que tu as fait, n’est-ce pas?... Moi, je t’ai tout dit dans mes lettres... Excepté que tu me manquais, oh! tu ne peux pas savoir combien! J’ai eu de la peine aussi et j’ai un grand projet en train... J’ai besoin de tes conseils... Mais, à toi d’abord!

—Qu’est-ce que tu veux que je te raconte?

—Tout! Y avait-il de belles promenades, là-bas? Et des arbres? Et des bêtes à pêcher, à chasser?

—Ma foi, je n’en sais rien...

Il repiquait, au milieu de sa cravate vert chou, un fer à cheval en or, clouté de rubis.

—Qu’est-ce que tu faisais donc toute la journée? interrogea Criquet avec surprise.

—Ce que je faisais? Je t’ai bien parlé de deux types dont j’ai fait la connaissance? Un qui est étudiant à Bordeaux, l’autre de la Taupe, à Saint-Louis?

—Vous jouiez ensemble?

—Jouer!

Michel, comme Jeanne tout à l’heure, eut un ricanement.

—Tu es trop bête pour ton âge, mon pauvre Criquet. Le matin, nous prenions un bain, et tu sais, on avait sous le peignoir un kodak pour les baigneuses qui avaient du galbe; puis nous allions voir les autos qui partaient en excursion; on flânait devant les boutiques, on déjeunait... L’après-midi, nous nous promenions dans le parc du Casino, à l’heure de la musique. Mes copains connaissaient toutes les femmes...

—Ah! fit Criquet, avec indifférence.

—Mais nous allions surtout aux petits chevaux et au théâtre.

Il prit un air mystérieux.

—Pourquoi?

—Parce que Meyran, celui de Bordeaux, qui a dix-neuf ans, avait le fort béguin pour une actrice... Jolie fille, un peu maigre pour mon goût, mais jolie fille! Nous lui portions des bouquets—c’est Meyran qui les payait—nous tâchions de lui parler quand elle risquait ses cent sous à la roulette, et nous la suivions dans le bois, où elle promenait son gosse...

—Quel gosse?

—Le sien, pardi! Un môme de cinq ou six ans, malin comme un singe...

—Et ton ami était amoureux d’elle? cria Camille stupéfaite. D’une femme qui a un enfant?

—Eh bien, quoi? fit Michel avec ironie.

Incrédule, désorientée, Criquet cherchait une réponse. Elle dit seulement:

—C’est les jeunes filles, qu’on aime...

—Les jeunes filles, minauda Michel en imitant sa voix. Est-ce que ça compte, les jeunes filles?

Et il fit claquer ses doigts avec mépris. Puis il ajouta:

—D’abord de quoi est-ce que je me mêle, mademoiselle? Je suis bien bon de causer avec toi! Ne t’en va pas répéter ça à miss Winnie, au moins?

Criquet protesta d’un signe de tête. Toute sa joie était tombée. Elle n’osait plus regarder Michel ni lui poser de questions. Comme ces trois mois l’avaient encore éloigné d’elle!

Il avait tiré sa montre.

—Retournons près de ma tante, veux-tu? dit-il; il faut que je parte.

—Comment? Déjà?

—Mais oui. J’ai rendez-vous avec Meyran qui m’a accompagné à Paris. Nous devons dîner ensemble, avant la rentrée en boîte.

—Tu t’en vas déjà? répétait Camille.

Puis, tout à coup, lui prenant la manche de ses doigts suppliants:

—Emmène-moi, dis! J’ai tant besoin de te voir! On me permettra: nous sommes souvent sortis ensemble autrefois.

Michel se dégagea avec un rire:

—Tu veux venir au d’Harcourt? Va le demander à miss Winnie, tu entendras la réponse! Tu es trop grande d’ailleurs pour te promener avec un jeune homme.

Et comme elle continuait de le supplier, les yeux navrés, il effleura distraitement ses cheveux...

—Au revoir, Criquet, à dimanche, s’il y a sortie...

«Je n’ai pas pu lui exposer mon plan, pensait Camille, désolée, et maintenant il est trop tard pour goûter!»

II

Criquet posa sa joue sur le gros dictionnaire de toile rugueuse et soupira avec effort. Une mèche de ses cheveux brouilla sur la page un mot à l’encre violette, toute fraîche. De sa main brûlante elle caressait les moulures de bois sculpté qui entouraient sa table, une très vieille table qu’on lui avait donnée autrefois pour y écrire ses devoirs et dont elle était fière. Elle connaissait tous les petits trous jaunes qui la criblaient; elle en avait même élargi plusieurs avec son couteau, pour découvrir les vers qui habitaient cet ermitage, et parfois elle collait son oreille contre le bois pour mieux entendre leur sourd labeur.

«Ils ne travaillent pas beaucoup aujourd’hui, pensa-t-elle. Moi non plus...»

Elle attendait son professeur, M. Poiret, et sa version était à peine commencée. Elle se sentait vraiment malade: sa tête était aussi lourde que le gros poids rond de la suspension, dans la salle à manger; son dos avait une épine dorsale en coton; il était douloureux entre les épaules et surtout dans les reins; il lui semblait parfois qu’une ceinture de fer s’allongeait le long de ses flancs pour venir se nouer en avant, toute dure et glacée.

On s’était inquiété de sa mine défaite, de ses airs dolents et la veille on l’avait conduite chez le docteur Mourot. Il l’avait longuement contemplée de ses yeux gris, toujours humides, comme de petites flaques d’eau de mer entre les poches gonflées que formaient ses paupières. Il lui avait palpé la figure avec des mains immenses et si molles qu’elle sentait ses pommettes y pénétrer et s’y mouler comme dans du beurre froid, lui avait examiné les gencives, l’intérieur des yeux, puis avait demandé brusquement:

—Quel âge a donc cette enfant?

—Bientôt quinze ans, fit miss Winnie.

—Et... rien de nouveau encore?

L’institutrice était demeurée un instant interdite, bouche bée, puis elle avait d’un geste envoyé Camille dans le salon où, près d’un caoutchouc aux feuilles vernies, des serins déchiquetaient une salade.

Elle venait bientôt l’y rejoindre, rouge, l’air contrarié, et ne répondait que par monosyllabes à ses questions. Le docteur n’avait ordonné aucun remède et personne ne semblait plus s’inquiéter d’elle ni la plaindre.

Elle se souvint alors d’annonces qu’elle avait vues sur les murs.

—Qui sait? se disait-elle. J’ai peut-être une maladie secrète puisqu’on ne veut pas m’en parler? Qu’est-ce que cela peut être? En meurt-on?

Allons! Il faut relever la tête, reprendre la plume, ouvrir le dictionnaire... Criquet hume d’avance l’odeur de moisi des vieilles pages et une nausée subite lui monte à la gorge; puis un goût amer se répand dans sa bouche qui s’emplit d’une salive claire et filante, comme celle que les gros chiens ont toujours au coin de la gueule.

Pourquoi ce dégoût? Elle aimait tant autrefois ce livre usé, elle avait éprouvé tant de joie le jour où Michel l’avait apporté du lycée. Elle allait donc apprendre le latin comme un garçon, dans un livre qui avait appartenu à des garçons! Car leurs noms inscrits sur la première page lui étaient devenus familiers comme des noms d’amis: Drouet Jean, Bersier Paul, Anatole Moriceau...

Ils avaient écrit sur les marges, tout le long des pages, des phrases qu’elle lisait pieusement avec un orgueil attendri, comme s’ils l’avaient choisie pour confidente.

L’un d’eux, Drouet, aimait bien rire, mais c’était un mal élevé. Dans l’angle des feuillets on lisait de son écriture: «Voyez à la page 1510.» Docilement elle avait obéi, avec une hâte curieuse; il l’avait alors renvoyée à une autre page, puis à une autre et à une autre encore, et après un voyage haletant à travers le dictionnaire, elle découvrait enfin, un très vilain gros mot qu’elle ne disait jamais, mais qu’elle avait entendu parfois. Drouet devait avoir une figure ronde avec de grandes oreilles rouges et des dents qu’il ne lavait pas tous les jours.

Moriceau, lui, conspuait les pions, vouait ses professeurs aux morts les plus atroces et, en face des noms respectables de Tacite ou de Cicéron, inscrivait d’une écriture rageuse: «Vermine! Veau!» Ses camarades ou ses professeurs n’échappaient pas à ses rancunes: «A mort, Courbot! Courbot me le paiera!» lisait Criquet. Elle l’imaginait avec des yeux d’un bleu froid, les lèvres serrées entre des joues plates et jaunes.

Son préféré, c’était Bersier. Il avait l’âme sentimentale. Partout où se trouvait un espace blanc dans les pages, il avait transcrit des vers signés en grosses lettres: Victor Hugo, François Coppée, Alfred de Musset, Paul Déroulède, avec de beaux paraphes, bouclés et emmêlés comme une chevelure. Peut-être était-il, dans ces vers, un peu trop question d’amour et Criquet soupçonnait en outre Paul Bersier d’avoir souligné dans le dictionnaire tous les passages se rapportant à cette passion. Mais qu’il était courageux, par quelles belles pensées il traduisait sa vaillance! Celle-ci, par exemple: «Les guerriers et les poètes sont la parure des nations.» Ou encore: «Il est beau de vivre pour sa patrie, plus beau de mourir pour elle!» Et sur toutes les marges du dictionnaire, en haut, en bas, à droite, à gauche, on trouvait ces mots fatidiques: «Excelsior! Excelsior!» inscrits en caractères appuyés et grimpants, ponctués de gigantesques points d’exclamation. Quelle superbe devise! Cher Paul Bersier! Il était sûrement grand, mince, avec des cheveux noirs en boucles et de larges prunelles... A présent il avait vingt ans, peut-être... Où était-il? Que faisait-il? Sans doute s’en allait-il à ses cours, une serviette de maroquin sous le bras, les yeux levés vers le ciel, le front grave, tout blanc, fermé sur de nobles et généreuses ambitions... Il deviendrait un grand homme, un héros plein de tendresse comme le chevalier d’Assas, comme Achille qui aimait son ami Patrocle. Ah! être l’ami de Paul Bersier! Si seulement elle le connaissait, elle oserait lui conter ses peines, lui demander conseil, il la comprendrait, il l’aiderait, lui... Tandis que Michel...

Camille se redresse brusquement puis, avec une plainte, porte ses deux mains à ses tempes. Une vague chaude s’enfle dans sa tête et bat contre les parois du crâne, violemment d’abord, puis à petits coups rythmés qui, peu à peu, se ralentissent et s’arrêtent. Elle ne sent maintenant que son cœur plus gros et plus pesant...

Michel n’est plus son ami. Les jeudis et les dimanches, c’est à peine s’il passe quelques minutes auprès d’elle, toujours distrait, parlant vite, avec une expression gauche et violente. Sa figure est traversée de tics brusques, son regard, de pensées incompréhensibles. Il ne s’occupe d’elle que pour rire à grands éclats rauques de «sa taille ossifiée», comme il dit, de ses joues pâles, de son air morne. Parce qu’elle souffre de son abandon et se tait par fierté, il l’accuse de bouder, la traite de fille et lui tourne le dos.

—Il ne s’aperçoit même pas que j’ai du chagrin, soupire-t-elle tristement.

Sans lui, d’ailleurs, comment exécuter le grand projet? Elle a décidé de s’habiller en garçon, de fuir, d’aller au Havre ou à Marseille et de s’engager comme matelot à bord d’un bâtiment de commerce. La marine marchande vaut bien, après tout, la marine de l’État: on arrive plus vite et il n’y a pas de concours: rien que de l’énergie et de la ténacité. Dieu sait quelle provision Criquet en amasse!

Déjà elle a mis de côté un ancien costume de Michel, un peu long, un peu large, mais facile à arranger. Deux détails l’arrêtent pourtant: comment pourra-t-elle se couper les cheveux toute seule?

Aller chez un coiffeur? Impossible sans exciter les soupçons... Non. c’est à Michel qu’elle confiera ce soin. Ensuite, elle n’a pas d’argent: c’est effrayant ce que l’argent est nécessaire! Ce n’est pas avec neuf francs soixante-quinze, tout son avoir, qu’elle pourra payer son voyage jusqu’au Havre... Pour cela, elle compte sur son cousin, et aussi pour prévenir ses parents, les rassurer...

Tout à coup, le timbre de la porte d’entrée résonne trois fois, strident et pressé:

«Jeudi... C’est lui... Je reconnais sa façon de sonner...»

Elle se lève, le visage tendu, appuyée des deux mains à son dictionnaire. Mais elle ne court pas à sa rencontre. A quoi bon? Elle entend des pas qui s’éloignent vers le salon, une porte qui se ferme, c’est tout.

Pourtant, elle continue à écouter; ce sont d’abord, dans l’antichambre, des piétinements, des cris, des bruits de disputes et de rires, des claquements de fouet, une bille qui tombe et roule: les petits frères de Criquet qui depuis quelques jours sont entrés au lycée Carnot, vont au parc Monceau retrouver leurs camarades; ils échangent là-bas des timbres, des cartes postales, jouent aux billes et aux barres, ont leurs haines et leurs amitiés, leurs occupations, leurs soucis. «Vous êtes des hommes maintenant», leur a dit papa. Ils sortent seuls, eux si petits encore, et on ne leur recommande pas de bien se tenir dans la rue. Ils verront les pelouses où les pigeons tournent, le platane qui se rengorge entre deux allées, avec son cou gonflé d’une pomme d’Adam. Il doit avoir en ce moment une écorce toute écaillée de vert, ce platane, et, au sommet, quelques feuilles brunes, les dernières...

Mais voici que Criquet entend un froissement soyeux de jupes, le heurt des parapluies qu’on prend: c’est Suzanne qui part pour sa leçon de chant, avec miss Winnie.

Justement la voix douce, un peu trop haute, de Suzanne interroge:

—Tu ne vas pas avec Criquet aujourd’hui, Michel?

—Mais Criquet a sa leçon.

—Tu y assistes, d’ordinaire.

—Oui, mais aujourd’hui j’aimerais tant t’accompagner un peu... Tu veux bien, Suzanne?

Et la voix se fait suppliante.

—Quel gosse! Allons! viens si tu veux.

Le froissement soyeux se rapproche, la porte de la chambre s’entr’ouvre pour laisser passer le visage de Suzanne, rond et joyeux sous une toque de loutre.

—Veux-tu dire bonjour à Michel, Criquet? Sais-tu qu’il est ici depuis un moment?

Criquet se détourne brusquement. Elle fait: Non! de tout son corps et, pour se donner une contenance, enfonce son nez dans un plant de fougère sur la table. Elle sent que sa sœur a pitié d’elle et cette pitié lui fait horreur.

—Vous êtes donc fâchés? demande Suzanne.

Silence farouche.

—Si tu boudes...

Criquet espère toujours. Mais elle entend la porte se clore doucement, puis le claquement sourd de la porte d’entrée. Une grande désolation l’envahit: elle est seule...

Elle voit en un éclair toutes les chambres de l’appartement: celle de papa, avec son lit étroit, ses fauteuils algériens, sa panoplie, son parfum d’ambre et de tabac,—de papa, en Belgique pour le moment et qui la néglige. La chambre de maman grande, pleine de dentelles et de rubans, qui sent toujours un peu l’éther; celle de Suzanne, cretonne claire et boiseries blanches; celle de miss Winnie, encombrée de cadres et de petits carrés au crochet; celle des garçons,—des toupies qui traînent, des livres déchirés, des cris de cochon d’Inde. Toutes les pauvres chambres sont vides. Criquet est bien seule. Maman elle-même est sortie en voiture.

Elle ferme les paupières sur les grosses larmes qui montent; les feuilles de la fougère, déjà un peu sèches, lui caressent le front et une odeur humide s’exhale de la terre arrosée.

—Oh! fait-elle, en respirant très fort, cela sent le chemin creux...

Les hauts talus doublés de mousse épaisse, les touffes vertes inclinées sous les gouttes d’eau rondes, les ornières de boue grasse, l’air glacé qui craque sous les dents, combien y a-t-il de siècles qu’elle ne les a vus, sentis, savourés?

«Michel est parti avec Suzanne,» songe-t-elle, douloureuse.

Michel ne quitte plus Suzanne: il la guette avec des yeux pointus, tire sa manche, ses cheveux, tâte l’étoffe de sa robe, tourne sans cesse autour d’elle, les doigts à demi-ouverts comme pour la saisir. L’autre jour, il lui a happé la main au passage pour la baiser et sa figure ressemblait à une lampe allumée. Pourquoi ce changement? L’an dernier, il se moquait de Suzanne, singeait ses mines quand elle se barbouillait de poudre de riz en avançant les lèvres.

—Je voudrais le détester! lance Criquet.

Naguère si elle avait été fâchée contre lui, elle lui aurait sauté dessus à coups de poing, à coups de pied, elle lui aurait lancé à la figure une brosse, un soulier, l’eau de son verre à dents; ils se seraient battus, puis réconciliés. Maintenant elle n’en a pas le courage; il ne lui reste aucun courage. Elle qui se vantait de ne jamais pleurer, à présent, elle fond en larmes, sans raison, comme ça... Un petit serrement au cœur, une petite piqûre qui monte dans le nez et cela vient, malgré tous ses efforts: de grosses larmes droites et longues, des gouttes de pluie d’orage qui coulent le long du visage en le lavant comme une éponge. Par bonheur, personne ne l’a encore vue. Elle ne pleure que lorsqu’elle est seule. C’était bien la peine de tant mépriser les filles!

—Aussi, c’est leur faute à tous, fait-elle pleine d’amertume. Personne ne voit que je suis malade... Et je vais peut-être mourir...

Mourir? Pourquoi pas? Ou se tuer? Il y a des enfants bien plus jeunes qui se tuent. L’autre jour, un gamin auquel on avait refusé un tour de chevaux de bois s’est jeté par la fenêtre, pour punir ses parents. C’était dans le journal, Louise l’a raconté à Criquet.

Comment se tuerait-elle? Elle pourrait bien, elle aussi, se jeter par la fenêtre... Seulement, en bas, au-dessus du café, il y a une véranda, et sur du verre, on se coupe... S’empoisonner? Justement, elle a vu du sublimé dans le cabinet de toilette de maman, avec le mot poison en grosses lettres sur l’étiquette rouge. Oui, mais le sublimé donne des coliques, et les coliques font si mal!

«Oh! je trouverai bien un moyen, conclut Criquet, après réflexion. Et comme on laisse toujours une lettre, j’écrirai sur un papier bordé de noir: «M. le commissaire, je me tue parce que ma famille ne m’aime plus et que j’aurais voulu être un garçon.»

Comme ils auraient tous des remords, papa, Suzanne, Michel! Elle les voit en noir, avec les épaules frissonnantes des gens qui suivent les corbillards. Michel se mouche avec son poing, Suzanne a un châle à franges qui lui descend jusqu’aux talons, comme les dames de province.

Criquet rit, toute contente, fait trois tours à cloche-pied autour de la table, s’assied, se renverse sur sa chaise, saisit à deux mains le rebord de la table et se balance si fort que ses cheveux pendent jusqu’au tapis. Mais dans le cortège en deuil, elle aperçoit tout à coup le pauvre visage de maman. Sa joie s’apaise, et, un peu essoufflée, elle retombe enfin en face de son dictionnaire.

La version n’a guère avancé. C’est du Cicéron. Quel texte serré, bourré! Quelles phrases longues et lourdes! On dirait une maison sans fenêtres. Décidément le latin est désagréable à regarder. Il n’y a pas d’accents et les accents sont les papillons des pages, des petites bêtes ailées qui vivent, volent et se posent sur les mots.

Autrefois, cela amusait un peu Criquet de découvrir le sens de ces grands mots grognons. Elle les comparait à des chevaliers masqués, comme on en trouve dans Quentin Durward et dans Ivanhoé. Ils s’enfuyaient à pas lourds et sonores et elle les poursuivait pour leur arracher leur casque de fer. Quels yeux féroces ou souriants allait-elle trouver sous la visière? Maintenant ils ne sont plus pour elle que des mots comme les autres. Et dans les versions, il s’agit uniquement des hommes, des actions, des guerres et des procès des hommes.

—Qu’est-ce que cela me fait, à moi, leur sale latin? grogne Criquet, et qu’as-tu à me regarder de cet air dédaigneux, toi, avec tes joues en lune et ta grosse perruque?

Criquet se précipite sur un Racine de bronze qui siège, solennel, au-dessus de la pendule de marbre. Elle le soufflette.

—Ah! mes ongles!... Que c’est dur!

Puis enlevant sa pantoufle de drap rouge, elle en coiffe la tête vénérable:

—Et voilà pour toi!

Le verre bombé de la pendule est entr’ouvert: Camille tous les matins doit faire une heure et demie de piano. Les filles, paraît-il, sont obligées de savoir la musique. Alors, lorsqu’au bout d’un instant, miss Winnie envoie Criquet regarder l’heure, un petit coup de doigt sur l’aiguille et on en a pour dix ou quinze minutes de moins.

—Comme cette pendule avance! remarque parfois Suzanne.

—Cela vaut mieux que si elle retardait, répond sentencieusement Criquet.

«C’est comme la cuiller d’huile de foie de morue que je jetais tous les jours derrière le grand buffet de la salle à manger, songe-t-elle. J’aurais voulu voir la tête des déménageurs quand, en enlevant le meuble, ils ont découvert cette flaque puante!»

La glace, derrière la pendule, est couverte d’une buée humide. Criquet y inscrit son nom, la date,—10 novembre,—puis une belle étoile dessus et dessous. A travers l’écriture, son visage apparaît, un peu brouillé:

«Michel a raison... Comme je suis laide!» se dit-elle.

Elle contemple gravement ses yeux qui paraissent tout petits parce qu’ils sont ternes et gonflés, son nez couvert de minuscules boutons rouges, ses joues creusées sous les pommettes.

Elle les frotte avec ses deux poings: il n’y vient pas de rose. Ses lèvres sont fendillées, gercées, épaisses comme des lèvres de nègre. Quand elle sort, le froid les irritant, on les lui fait cacher sous un rond de soie noire doublé de blanc qui s’attache aux oreilles par deux lacets. On la regarde dans la rue. Deux dames anglaises, ont dit en la voyant: Poor child! Consumptive... Criquet s’en est sentie rehaussée à ses propres yeux. Pourtant elle sait bien qu’elle n’est pas tuberculeuse; elle ne s’enrhume jamais...

—Tu traverses la Mésopotamie en ce moment, mon pauvre Criquet, lui a dit papa l’autre jour.

—La Mésopotamie?

—Un vilain pays aride où les Hébreux piétinèrent longtemps avant d’arriver à la Terre Promise.

—Je n’y comprends rien, papa.

—Je veux dire que tu es en plein dans l’âge ingrat.

—Ça c’est vrai! Savoir si j’en sortirai?

—Mais oui, mais oui... Tu entreras à ton tour dans la Terre Promise.

Criquet s’accoude à la cheminée, les mains dans ses cheveux: «Pourquoi suis-je une fille? Pourquoi est-ce moi, là, dans cette glace? Comment est-ce que je sais que moi, c’est moi?»

Il lui semble enfoncer dans des ténèbres maladives. Et personne ne répond aux questions mystérieuses. Seul un visage immobile et tiré la regarde avec des yeux inquiets.

On a sonné d’une main hésitante.

«M. Poiret,» se dit Criquet.

Des pas traînants, à la fois lourds et mous, traversent le vestibule.

Criquet bondit vers le coin de la chambre où se trouvent le lit et la table de nuit, tire vivement le rideau de serge verte qui les dissimulent,—«une jeune demoiselle ne doit jamais exhiber son lit», recommande sans cesse miss Winnie,—puis elle va ouvrir.

M. Poiret trébuche sur le tapis à l’entrée, avance le cou en clignant des yeux derrière son lorgnon aux verres arrondis, puis esquisse un mouvement de défense.

—Vous êtes seule, mademoiselle?

—Oui, monsieur, miss Winnie était obligée de sortir, maman aussi; mon cousin n’a pas voulu rester... Mais ça ne fait rien...

D’une main, M. Poiret tient contre sa poitrine une immense serviette affaissée et inégalement bossuée d’objets divers.—de l’autre, des journaux, des brochures, un parapluie ruisselant et son chapeau melon. Il a aux pieds d’énormes snow-boots et sourit, debout sur le seuil, d’un air naïf et embarrassé.

«Allons! Il a encore apporté tout son bagage,» pense Camille avec découragement.

—Entrez donc, monsieur Poiret, lui dit-elle. Je vais vous débarrasser.

Mais M. Poiret ramène son parapluie et son chapeau contre son ventre plat et serre sa serviette sur son cœur:

—Je ne souffrirai jamais, mademoiselle, proteste-t-il.

Il heurte un fauteuil, s’élance, pour éviter Criquet, contre la table d’où tombent un livre et un mouchoir, se baisse pour les ramasser, laisse échapper son parapluie, son chapeau, les brochures qui s’éparpillent, rencontre de sa tête la tête de Camille qui s’est mise à quatre pattes pour lui porter secours, et se redresse enfin rouge, balbutiant, éperdu, multipliant les «Pardon... Excusez ma maladresse, mademoiselle... Pardon encore...»

«Et dire que chaque fois c’est la même histoire!» soupire Criquet, les yeux au ciel.

Tandis qu’il édifie en une pyramide branlante les divers objets qu’il vient de ramasser, enlève péniblement son pardessus et retire ses snow-boots boueux, elle le considère avec une pitié sérieuse. D’ordinaire son professeur lui donne des fous rires qu’il lui faut justifier par les raisons les plus saugrenues. Aujourd’hui elle s’aperçoit que ses épaules sont étroites et voûtées, ses longs membres aux jointures saillantes décharnés, que son visage est osseux et blême. Il n’a guère plus de trente ans, et trente ans, c’est encore jeune. Comme il semble vieux pourtant! Peut-être a-t-il aussi ses chagrins?

Mais quand ils se trouvent assis côte à côte, Criquet se demande pour la centième fois pourquoi les cheveux de M. Poiret sont toujours coupés plus haut d’un côté que de l’autre,—est-ce une farce de son coiffeur?—pourquoi son menton possède à droite une pointe qui ne se trouve pas à gauche, pourquoi surtout un de ses yeux est vert et allongé, l’autre jaune et tout rond? Avait-il ces yeux en naissant? Ou bien est-ce venu à la suite d’une maladie,—les convulsions, par exemple?

Le visage appuyé sur ses deux mains, Criquet regarde au fond des prunelles de M. Poiret avec tant d’intérêt méditatif que celui-ci se trouble, remue nerveusement les jambes sous la table, rencontre ses jambes à elle, recule précipitamment, murmure un nouveau: «Pardon!», rougit encore, tousse dans sa grande main pâle, et s’efforçant de prendre un ton sévère:

—Eh bien! Et cette version, mademoiselle Camille?

C’est au tour de Criquet de rougir. Elle croise et tord ses doigts qui craquent dans le silence:

—Elle n’est pas finie, monsieur... Pas tout à fait.

—Comment, mademoiselle? Déjà la semaine dernière...

—Je sais, je sais bien... Mais c’est que, voyez-vous, monsieur Poiret (d’un ton pathétique), je suis malade, bien malade!

La voix de M. Poiret s’afflige:

—Vraiment, mademoiselle? Que c’est regrettable! Et de quoi souffrez-vous, si je puis me permettre?...

—Oh! d’une maladie secrète, je crois...

—Comment?

La voix de M. Poiret exprime la stupéfaction, l’épouvante, son œil jaune s’arrondit encore.

—Mais oui, développe tranquillement Criquet, il faut bien que ce soit quelque chose comme ça, puisque j’ai du mal et que ni le docteur ni miss Winnie ne veulent m’en dire le nom...

—Ah! bon, bon, fait M. Poiret.

Son visage s’est rasséréné.

—Peut-être, ajoute-t-il, êtes-vous surtout atteinte de la maladie dénommée paresse...

Et maintenant M. Poiret rit. Est-ce de son bon mot? Est-ce d’autre chose? Mais il rit. Phénomène rare et singulier. Il baisse la tête. Camille voit des veines se gonfler sur son front, elle entend des hoquets étouffés, le bruit d’un sac de noix qu’on agite, d’étranges gargouillements, et quand il se redresse, il semble presque rouge et son œil vert est près de cligner.

Camille sourit aussi, d’un air complice, et hoche la tête en mordillant son porte-plume qui a un goût de caoutchouc brûlé.

—Puisque vous êtes malade, reprend M. Poiret,—et un dernier spasme fait saillir entre les pointes de son col cassé sa pomme d’Adam, aussi pointue que celle du platane du parc—nous allons expliquer une ode d’Horace que nous choisirons de circonstance...

Mais Criquet lui coupe la parole, lui arrache le livre:

—Oh! monsieur, soyez tout à fait gentil et laissez-moi choisir moi-même: il y a une poésie d’Horace que j’aimerais tant traduire parce qu’elle a une si jolie forme! Cela trace sur la page le contour d’un vase qui est au salon...

Elle commence à déclamer un vers latin.

M. Poiret fait sur sa chaise un saut de carpe et Camille reçoit un coup de pied en plein tibia.

—Non, mademoiselle, non... Je ne peux pas permettre, bafouille-t-il. Il serait préférable, je crois, de passer à un autre morceau...

—Pourquoi? demande Criquet en levant sur lui des yeux limpides. Ce n’est pas trop difficile, je vous assure. Il me semble que je comprends tout...

Et elle continue sa lecture devant M. Poiret accablé.

—Tiens! s’écrie-t-elle tout à coup, ça c’est drôle, par exemple. On dirait bien qu’il s’agit d’amour. Alors, ces vieux Romains étaient donc amoureux, comme les Anglais? Je ne l’aurais jamais cru. Ils avaient tant de choses intéressantes à faire!

M. Poiret s’agite violemment sur sa chaise qui craque; il tourne entre ses doigts noueux le porte-plume de Criquet qui tout à coup se sépare en deux morceaux avec un petit bruit sec.

—Mon porte-plume qui avait si bon goût! gémit celle-ci.

Puis, voyant l’air consterné de M. Poiret:

—Cela ne fait rien, ajoute-t-elle. J’en ai un autre en bois; seulement, à force de le mâcher, le bout est devenu comme un petit balai de chiendent.

Et devant le visage bouleversé de son professeur:

—Peut-être que vous aussi, monsieur Poiret, vous êtes amoureux? dit-elle. C’est pour cela sans doute que vous n’aimez pas cette poésie et que vous êtes parfois si triste?

Elle revoit les yeux rouges de miss Winnie, le dos sanglotant de Jacques. Les gens qui ont des chagrins d’amour sont décidément toujours un peu laids, un peu ridicules. Elle se demande là-dessus si lorsque M. Poiret pleure, les larmes qui sortent de ses yeux différents ont bien la même forme? Elle voudrait regarder encore l’œil jaune et l’œil vert. Mais M. Poiret fixe obstinément le parquet que râclent ses gros souliers.

—Est-ce que vous n’avez jamais voulu vous tuer, monsieur Poiret? interroge-t-elle avec sympathie. J’aimerais bien savoir quel moyen vous auriez choisi,—quelque chose qui ne fasse pas bien mal et qui ne soit pas trop sale?

—Mademoiselle, prononce M. Poiret d’une voix mal affermie, quelles que puissent être mes peines, je ne songerai jamais au suicide qui est une lâcheté.

—C’est vrai? répond Criquet pensivement. Je ne suis pas très lâche; pourtant il me semble que ce n’est guère commode de se tuer.

Elle hoche la tête avec gravité.

M. Poiret se redresse et se cale à grand bruit sur sa chaise; sa bouche tremble; la prunelle jaune et la prunelle verte semblent nager dans une brume humide.

—Ce sont là des pensées malsaines, mademoiselle, reprend-il en toussant avec énergie, des pensées qui ne conviennent ni à votre âge, ni à votre situation, que je me permets de qualifier d’heureuse, de très heureuse...

Criquet contemple le vide d’un air méditatif.

—Vous n’en savez rien, fait-elle enfin, on ne sait jamais... Vous avez parlé de vos peines tout à l’heure; il me semble, moi, que si j’étais un homme, je ne pourrais pas avoir de peines... Vous avez bien de la chance, monsieur Poiret!

Et elle contemple avec envie le long corps voûté, la redingote élimée, le pantalon en spirale.

M. Poiret demeure une seconde, les yeux absents posés sur le Racine de bronze, la bouche entr’ouverte sur ses dents noircies, les joues travaillées de soubresauts. Il remonte ses épaules étroites et pousse un soupir long et profond.

—En effet, mademoiselle, j’ai beaucoup de chance, beaucoup, en vérité, déclare-t-il, lugubre.

Criquet lit sur son visage tant de lassitude et de lamentable ironie qu’elle éprouve un léger remords. Peut-être, après tout, les hommes ont-ils également leurs soucis? Pauvre M. Poiret! Elle lui tend le livre aux pages écornées:

—Tenez, lui dit-elle gentiment, puisque vous préférez un autre passage, cherchez vous-même...

Et pendant toute la leçon, elle explique d’une voix douce, appliquée, avec des coups d’œil déférents.

Puis elle est seule de nouveau. Il fait presque nuit; la chambre est emplie d’un crépuscule jaune qui salit les murs. Pourtant, il ne fait pas assez noir pour donner de la lumière.

Une feuille de papier traîne sur la table. Criquet la saisit et y inscrit en grosses lettres:

«Je voudrais devenir un garçon...»

Vite une allumette. La page s’enflamme avec une lueur bleue, devient peu à peu noire, fragile, les caractères y tracent un réseau rouge scintillant, puis elle ondule, se brise et s’éparpille en menus fragments soyeux et doux comme une aile de chauve-souris.

Pour que le souhait se réalise, il s’agit maintenant de recueillir les cendres et de les jeter au dehors, dans le vent. C’est le rite que suivait autrefois Camille quand elle avait grande envie de quelque chose. A présent, elle n’y croit plus guère. Qui sait, pourtant?

Par la fenêtre ouverte entre une aigre bouffée de bise qui secoue les mèches de Criquet, lui rougit les yeux et le nez. Des flaques d’eau luisent sur la chaussée, les devantures des magasins sont souillées d’éclaboussures et l’œil roux des premiers becs de gaz cligne pauvrement; une auto passe en hoquetant, enveloppée d’une carapace de boue, avec une âcre odeur d’essence. Une orange au ventre ouvert pourrit dans le ruisseau. Tout est morne et sale.

Sous le porche d’une maison, en face, deux hommes soufflent dans des trompettes un air de cake-walk dont une fillette aux cheveux courts, maigre, aiguë, esquisse le pas en tapant sur un tambour de basque; son visage vieillot est bleui de froid, ses jambes ressemblent à des baguettes de bois noir qui frappent alternativement le pavé gras. Un bébé emmitouflé dans des cache-nez, tourne maladroitement autour d’elle, en remuant ses doigts courts, emprisonnés dans des mitaines.

«Comme il est pâle, songe Criquet, et quel gros cou!»

Une fois encore, une nausée lui tord l’estomac et gonfle son gosier jusqu’à ses lèvres. Tout est répugnant dans cette rue: la boue, l’odeur d’essence, l’enfant blême et surtout l’orange dont on voit la chair décomposée.

Elle se rejette en arrière, les deux mains derrière la nuque. Mais une douleur se lève sous ses bras, une brûlure vive qui lancine, s’étend, gagne la poitrine, comprimée sous la bande de toile dont chaque matin Criquet l’entoure. Elle y pose ses deux mains. Il lui semble que cette poitrine bouge, gonflée, tendue, endolorie et elle sent à travers l’étoffe les deux pointes dures et chaudes.

«Je les ai trop serrés, pense-t-elle. Ils se vengent ou peut-être qu’ils vont mourir...»

Mais une autre douleur, froide et brutale, lui lacère les entrailles, lui fend les reins:

«Non, gémit-elle, c’est plutôt moi qui vais mourir...»

III

Le lendemain matin, au moment où Louise frappait à la porte, Criquet revécut en une seconde le rêve qui toute la nuit l’avait torturée: elle galopait furieusement à travers les landes de l’île Aulivain, contre le vent qui hurlait et coupait; des pas la poursuivaient plus proches, toujours plus proches, jusqu’à l’extrême bord de la falaise.

Elle s’arrêtait, hésitait une seconde en apercevant en bas, sous l’écume, des rocs dressés comme des crocs dans de la salive blanche; mais l’inconnu la rejoignait, une pointe acérée s’enfonçait à travers ses reins; elle se jetait dans le noir, dans le vide, arrivait au gouffre bouillonnant, et au moment d’être broyée ou happée, se retrouvait sur son lit, les yeux fixes, les dents serrées, les cheveux humides.

Trois fois de suite le même rêve l’avait saisie, mais à la dernière, sa chute ne l’avait pas éveillée; elle était tombée jusqu’à l’eau qui, froide et molle, s’était refermée sur sa tête, insinuée autour d’elle, en elle. Immobile, alourdie, sans conscience et sans souffrance, elle demeurait au fond, comme une éponge gonflée.

Maintenant, il faut se lever. D’ordinaire, elle saute du lit, heureuse de bouger, de revivre. Il lui semble ce matin qu’elle ne pourra jamais arracher sa tête de l’oreiller. Ça y est. Si pesante tout à l’heure, elle sent cette tête légère comme une fleur de pissenlit, une large boule de duvet que le vent effiloche... Pourquoi son corps, ses jambes sont-ils devenus si lourds? L’a-t-on vraiment changée en éponge? Ou bien est-elle retenue par mille petits liens, comme l’infortuné Gulliver?

Elle a laissé glisser ses jambes jusqu’à la descente de lit; la fenêtre, la cheminée, la table sculptée, le Racine de bronze assis sur la pendule se mettent à valser autour d’elle; le parquet monte et descend, comme la barque de Le Bihan, le jour de la tempête; et accrochée aux montants du lit elle contemple vaguement ses pieds, taches blanches sur le tapis rouge; mais tout à coup l’œil hagard, la bouche tordue, les bras en croix, elle bondit à travers la chambre jusqu’à la porte:

—Oh! Suzanne, Suzanne, crie-t-elle éperdue, viens vite, vite! On m’a tuée... Un homme, cette nuit... Viens!

Suzanne, dans la pièce voisine, la regarde, effarée d’abord, puis le visage soudain rassuré, s’avance vers elle, l’embrasse.

—Petite sotte, comme tu m’as fait peur! Ce n’est rien, je te dis, rien du tout... Ne pleure plus.

Elle lui murmure quelques phrases à l’oreille, en lui caressant les cheveux.

Louise entre, et, avec un sourire entendu, abaisse ses paupières sur des regards sournois.

Alors, tout à coup, Criquet voulut se cacher sous le lit, entrer dans le parquet, s’enfuir au bout du monde. Mais elle était si faible que, serrée sur le couvre-pied en un petit tas peureux, elle eut tout juste la force de fermer les yeux pour ne pas voir. Oh! être sourde, aveugle, ne plus penser!

On l’avait prise, maniée comme un bébé aux membres mous, on l’avait couchée dans un lit tout blanc:

—Regarde-moi donc, vilaine, disait Suzanne. Pourquoi m’en veux-tu?

Mais Criquet, en réponse, enfonçait son visage dans l’oreiller, et Suzanne finit par disparaître.

«Qu’ai-je fait toute la matinée? se demandait Criquet quelques heures plus tard. J’étais si lasse qu’il me semblait avoir reçu un coup sur la tête, comme le jour où je suis tombée de la balançoire, sous le grand acacia... Maman qui ne se dérange jamais est venue dans ma chambre. J’ai fait semblant de dormir; elle s’est penchée sur moi, elle a effleuré mes cheveux; je voyais entre mes cils ses mains toutes pâles et la pierre bleue d’une bague trop large qu’elle laisse glisser le long de son doigt... Je sentais sur ma joue son souffle un peu pressé, son odeur de muguet et d’éther. Elle m’a examinée un instant, elle a soupiré: «Pauvre petite!», elle est partie de son pas lent et léger... Après j’ai dû dormir longtemps: ce tintement de porcelaine et d’argenterie, c’est le plateau du café qu’on porte au salon. On a fini de déjeuner, il doit être deux heures...»

Mais les accents d’une voix sèche et claironnante qui se rapprochaient et se précisaient firent tressauter Criquet:

—Tante Éléonore! s’écria-t-elle. Elle ne devait rentrer qu’à la fin du mois. Voilà bien ma chance!

On s’arrêtait à la porte.

—Vous dites qu’elle dort depuis ce matin, miss Winnie? disait la voix. C’est inconcevable! Inconcevable et dangereux. Cela finirait par arrêter la circulation... D’ailleurs, je suis obligée de partir. Jacques, mon fils, m’attend pour une importante démarche et je tiens tout d’abord à voir cette enfant... Il semblerait vraiment que j’aie prévu la chose.—J’ai le don de prévoir; triste don, parfois!—Une de mes premières questions ce matin, vous en souvenez-vous? fut pour demander: «Y a-t-il du nouveau chez Camille?» Il était du reste grand temps: à son âge, moi... J’étais, il est vrai, précoce en tout et pour tout... Vous l’êtes, je crois, beaucoup moins, en Angleterre? Vous appartenez au genre blond lymphatique, tandis que, nous autres Flamands, nous sommes des blonds sanguins, le beau type que Rubens aimait à reproduire... Vous, miss Winnie, par exemple?...

Criquet n’entendit point la réponse murmurée.

—Ah! vraiment? reprit tante Éléonore. C’est extraordinaire! On vous avait prévenue alors? Oui? Moi je n’approuve nullement ce système. Rien ne vaut l’innocence, la sainte ignorance... C’est comme pour le mariage... Michelet a écrit... Que dites-vous, miss Winnie? Camille peut m’entendre? Mais non, mais non, je parle à voix très basse, je vous assure, personne ne peut m’entendre...

La porte grinça; de puissantes foulées ébranlèrent le parquet, on entendit un bruissement arrogant de taffetas et des cliquetis de chaînes et d’anneaux. Criquet se blottit au fond de son lit comme un animal traqué, se fit toute mince, toute plate, ensevelit sa tête sous son traversin, pressant son nez contre le matelas. Mais une main résolue écarta les couvertures, souleva l’oreiller et la retourna comme une crêpe; alors, risquant un œil inquiet, elle aperçut d’abord miss Winnie, les joues écarlates, l’air choqué, puis, dressée comme une tour au-dessus du lit, la silhouette imposante de tante Éléonore, surmontée d’un visage charnu dont l’énorme coiffure poudrée avivait encore la couleur groseille.

«Comme elle est grande et grosse!» songeait Criquet en tendant humblement vers elle ses lèvres brûlantes.

—Non, mon enfant, non, fit tante Éléonore en la repoussant de la main, je ne t’embrasserai pas aujourd’hui. Si j’en juge par les gerçures de ta bouche, tu as dû subir un accès de fièvre et le contact des fiévreux est à éviter.

«Pour ce que cela me prive!» pensait Criquet.

—Eh bien, mon enfant, continua tante Éléonore, comment te sens-tu? J’ai désiré te voir, causer avec toi... J’ai même dû renoncer pour cela à un grave rendez-vous, mais tu me connais!... Ta pauvre mère hélas! n’a pas assez de santé pour tenir comme elle le devrait son rôle d’éducatrice... Voyons, ma chère Camille, qu’as-tu à me confier? Parle sans crainte, mon enfant, je t’écoute...

Et tante Éléonore, d’un geste aux tintements métalliques, croisa ses deux bras sur sa poitrine de soie noire.

Criquet cherchait éperdument dans son cerveau où tournaient quelques lambeaux d’idées. Une seule sensation dominait: ses oreilles cuisantes qu’elle sentait gigantesques et rouges...

—Mais, tante, gémit-elle enfin, je n’ai rien à dire, rien! Je suis très fatiguée, voilà tout...

—Fatiguée? reprit tante Éléonore en hochant la tête avec complaisance, oui, cela se voit de reste, tu es exténuée! Te souviens-tu du jour,—il n’y a pas si longtemps,—où tu détalais à travers champs comme un va-nu-pieds de mousse? Et lorsque je te faisais observer que c’était une conduite peu décente pour une fille de ton âge, tu me répondais seulement: «Oh! tante, cela m’amuse tant!» T’en souviens-tu?

—Oui, souffla Camille avec un regret désolé.

Il lui sembla qu’une bouffée de vent odorant lui baignait soudain le visage.

—Que te disais-je alors? «Jouis de ton reste, ce ne sera pas pour longtemps...» J’avais raison, une fois de plus! Te vois-tu aujourd’hui bondissant comme un cabri? Tu es là, pâle, lasse, brisée...

—Cela ne durera pas toujours? cria Criquet avec effroi.

—Non, sans doute... Mais après cette première misère, d’autres viendront... De ce jour jusqu’à ta mort, ta vie, ma pauvre enfant, comme celle de toutes les femmes, ne sera qu’une suite de peines, de sacrifices, de souffrances physiques et morales... Le mariage et ses devoirs, la maternité et ses douleurs,..

—Mais, tante, je ne veux pas me marier, je ne veux pas avoir d’enfants, je te l’ai déjà dit, sanglota Criquet.

—Tu me l’as dit comme tu me disais l’été dernier, assez insolemment d’ailleurs: «Je ne veux pas être une jeune fille.» Et pourtant demain peut-être, tu seras une mère, une pauvre mère!

Madame Broussot leva les yeux au plafond.

—Profite du repos que tu es obligée de prendre, poursuivit-elle, et demande au ciel des forces pour gravir ton futur calvaire...

Criquet pleurait doucement, les nerfs brisés. Miss Winnie raide, figée, désapprouvait de toute sa figure fermée ce verbiage papiste, inutile et inconvenant. Tante Eléonore les contempla toutes deux avec satisfaction:

—Miss Winnie est certainement de mon avis, ajouta-t-elle, bien que la Providence, ayant sans doute d’autres vues sur son âme, lui ait évité la part des épreuves réservées aux épouses...

Cette allusion à son célibat acheva la déroute de miss Winnie. Alors, radieuse, triomphante:

—Je dois te quitter mon enfant, conclut tante Éléonore. Que ton ange gardien veille sur toi!

Et de son large pouce esquissant une croix dans l’espace, elle s’éloigna, cinglant avec majesté.

—Ne sentez-vous pas, ma chère miss Winnie, que la cheminée fume? dit-elle encore avant de disparaître. Moi, rien ne m’échappe. J’ai un odorat d’une délicatesse!...

Criquet, noyée dans ses larmes, remarqua pourtant que, sous la traîne pesante de sa robe brochée, la tante entraînait un petit plumeau oublié par Louise et elle s’en réjouit une seconde.

Mais le chagrin était là, trop lourd, trop encombrant pour être si vite déposé; il ne s’agissait plus maintenant de l’an ni du mois prochain. Ce n’était pas demain qu’elle deviendrait une jeune fille; quand elle se lèverait, elle serait une grande personne, on le lui répétait depuis le matin.

Bientôt viendra le mariage, puis la maternité, a dit tante Éléonore... Devient-on mère tout à coup, comme ça? Criquet se souvient d’une chatte qui jouait, avec toutes les grâces de l’enfance dans ses prunelles dorées, dans son corps soyeux et souple; un jour, elle avait eu des petits chats, et elle s’était transformée en dame longue, efflanquée, à l’allure grave, au caractère acariâtre.

Elle voit encore, à une soirée chez ses parents, une jeune femme qui, depuis son mariage, avait beaucoup grossi, se désolant de ne pouvoir danser; «Consolez-vous, lui avait-on dit, dans quelques mois, vous serez légère comme avant...» Et, en effet, on l’avait revue plus tard, la taille svelte, escortée d’une nourrice qui portait un bébé.

La vie de Criquet était alors trop pleine, trop absorbante pour qu’elle eût le loisir de méditer sur ce phénomène.

«Je le savais bien pourtant, mais je n’y avais jamais réfléchi, songeait-elle; les mamans comme les mères chattes, portent leurs enfants dans elles-mêmes, tout près de leur cœur... Mais comment les font-elles sortir? Peut-être que leur corps éclate, comme une orange trop mûre? Ou bien il s’ouvre, comme l’écorce des noix?»

Puis, avec terreur:

«Si tout de même cela m’arrivait?»

Criquet passait une main craintive sur son ventre plat, tout en pensant: «Et les hommes? Ont-ils les mêmes ennuis?»

Que de mystères! Criquet sait d’avance qu’elle n’apprendra rien de gai. Mais mieux vaut être sûre. Elle promène à travers la pièce son regard inquiet. La femme de chambre vient d’entrer. Elle coud auprès du feu. Criquet éprouve quelque honte à la questionner.

Cette Louise a de très grands yeux gris qui semblent toujours se moquer, des yeux entourés d’un cercle noir comme une paire de lunettes. «C’est sûrement pas la mine de plomb qui les rend comme mon fourneau,» avait un jour grommelé la cuisinière, d’un ton plein de sous-entendus.

Criquet, perplexe et soucieuse, cherchait le sens de ces paroles ambiguës, quand la femme de chambre, qui venait de lui jeter un coup d’œil, se mit à rire, pliée en deux, sur le mouchoir qu’elle reprisait:

—Qu’y a-t-il de si drôle? interrogea Camille offusquée.

—Que mademoiselle me pardonne, fit Louise. Quand je vois mademoiselle se mettre les sangs à l’envers je ne peux pas, là, c’est plus fort que moi!

Et de nouveau elle gloussa.

Criquet, un peu choquée, murmura, comme se parlant à elle-même:

—Il n’y a pas de quoi être si contente!

—Eh bien, moi, il y avait beau temps à votre âge que je tourmentais ma mère pour me mettre des jupes à taille et que je fourrais des paires de bas dans mon corsage... Ah! j’étais dégourdie, on peut le dire!

—Et pourquoi désiriez-vous tant être grande, Louise?

—Tiens! pour m’amuser, comme les autres filles...

—Moi, fit Criquet pensivement, je n’aime pas danser, je n’aime ni les robes ni les rubans. Je voudrais bien vous ressembler.

Et après un silence, elle ajouta plus bas:

—Vous n’avez jamais eu d’enfant, Louise?

La femme de chambre sauta sur sa chaise en laissant tomber ses ciseaux:

—Un gosse, moi? Ah bien! En voilà une question, mademoiselle?

—C’est que tante Éléonore avait l’air de dire que je pourrais bientôt en avoir. Alors, j’ai peur...

Louise lança un rire pointu, saccadé, qui s’acheva en chant de coq:

—Bien sûr qu’on peut en avoir: c’est plus facile que de gagner à la loterie. Mais cela ne vient tout de même pas à regarder voler les mouches...

—Comment cela vient-il?

Louise jeta vers Criquet un regard en dessous et se tut.

—Que mademoiselle s’adresse donc un peu pour voir à la miss anglaise, dit-elle au bout d’un instant.

Elle abaissa les paupières, fit quelques points, puis releva des yeux luisants où semblait frétiller tout un monde de pensées folâtres; elle passait sa langue sur ses lèvres, l’air gourmand, attendant les questions. Criquet, gênée par ce regard, demanda seulement:

—Et les hommes, Louise?

—Quoi, les hommes?

—Ils ne sont pas malades quand les enfants naissent?

Criquet avait parlé d’un air détaché, car elle devinait la réponse. Louise poussa un cri aigu et se balança sur sa chaise en se tortillant.

—Mademoiselle me fera mourir! souffla-t-elle enfin, haletante. Malades, les hommes? Ah! bien oui, le plaisir pour eux, la peine pour nous!

Louise ne riait plus; les sourcils froncés, les prunelles durcies, elle secouait la tête et paraissait remuer des souvenirs cuisants.

—Et les garçons? reprit Camille à voix plus basse. Est-ce que...

Elle hésitait...

Un éclair de gaieté traversa le visage de Louise, mais elle restait assombrie:

—Non, non, mademoiselle les garçons n’ont rien, pas plus que les hommes... Tous les ennuis sont pour les femmes... Ah! ils peuvent se vanter d’avoir tiré le bon numéro, les...

Criquet crut entendre un vilain mot. Louise qui pliait le mouchoir le tendit avec tant de violence qu’il craqua.

Le feu flûtait sa chanson aigre et moqueuse. Une auto traversa la rue avec fracas, lançant trois longues notes mélancoliques.

—Enfin, conclut Criquet avec un grand soupir, heureusement que c’est fini!

—Quoi donc, mademoiselle?

—Je serai bientôt guérie et je ne penserai plus à tout ça.

Louise la regardait avec ahurissement.

—Guérie? On n’a donc pas prévenu mademoiselle?

—Comment? Ce n’est pas fini?

On frappait à la porte de la chambre voisine. La femme de chambre se leva pour aller ouvrir.

Camille, restée seule, eut un instant de désespoir. La vie lui apparut tout à coup affreuse, intolérable.

—Ce n’est pas juste, ce n’est pas juste, répétait-elle, en roulant sa tête dans l’oreiller. Les hommes ont gardé tout le bonheur de la vie... Égoïstes, lâches!

Pour la première fois, elle s’avouait qu’elle était une fille, elle éprouvait de la pitié pour ses pareilles, elle s’associait à elles. Pour la première fois, elle n’admirait plus les garçons.

—Mademoiselle, fit Louise, en passant sa tête par la porte entre-bâillée, c’est monsieur Michel qui voudrait vous dire un mot...

Michel? Aujourd’hui? Lui qui, la veille, n’avait pas daigné lui accorder une minute?

—Non! non! cria-t-elle. Je ne veux pas le voir!

Mais Michel entrait déjà, bousculant la femme de chambre. Très à l’aise, les mains dans ses poches, l’allure dégagée, la figure fraîche, l’œil vif, il emplissait l’air des accents de sa voix coassante:

—Miss Winnie m’avait défendu d’entrer dans ta chambre, mais j’ai passé par celle de Suzanne. C’est à ton tour maintenant de faire ta poire? Tu es bien fière parce que tu dors, au lieu de trimer comme le pauvre monde... Et puis sois tranquille, je ne vais pas moisir ici...

Une pudeur nouvelle et douloureuse emplissait Criquet, pudeur du corps, pudeur de l’âme. Si Michel allait deviner! Elle ferma la bouche, elle ferma ses yeux pleins de larmes, elle tira le drap jusqu’à ses lèvres, rentra ses bras, les croisa étroitement sur sa poitrine, avec un mouvement de défense et de terreur. Immobile, blanche, silencieuse comme une petite morte, elle écoutait le pas martelé, la voix sonore, les paroles étrangères qui meurtrissaient sa tête dolente.

—On m’a donné trois heures pour aller chez le dentiste, expliquait Michel mais je vais le sécher, le dentiste! Nous sommes plusieurs qu’on a laissé sortir aujourd’hui. On a fait un pari: c’est à qui boira le plus de bocks en dix minutes. Moi, j’ai parié d’en avaler douze. Ce sera dur! Et pendant que les uns avaleront, les autres chanteront:

Il vaut mieux boire et s’en ressentir Que de ne pas boire et de s’en repentir!

Il hurlait à tue-tête, le bras levé. Criquet poussa un gémissement.

—Je suis venu pour faire signer ma feuille de sortie, continuait Michel; puis je me suis rappelé que tu avais une trousse à ongles dont tu ne te sers jamais. Tu me la prêteras jusqu’à la prochaine sortie, n’est-ce pas? Eh! bien, es-tu muette? Ou sourde? Ou morte? Veux-tu bien m’ouvrir ces yeux-là?

Il se penchait sur elle. Elle sentit sur son visage les doigts froids et le souffle vif. Alors son chagrin, sa rancune, sa jalousie bondirent à la fois. Elle sortit violemment ses bras, frappa son cousin sur le nez, sur la bouche, lui saisit les cheveux, les tira à pleines mains.

—Va-t’en, criait-elle en sanglotant, va-t’en! Je ne veux plus te voir! Tu es bête, tu es méchant. Je te déteste!

Il la prit aux poignets, les yeux noirs de colère, mais la voyant prête à appeler, songeant en outre qu’on lui avait défendu d’entrer, il la lâcha, se bornant à grogner:

—Chatte en colère, fille! C’est traître, les filles, ça griffe!

Il lui tourna le dos et bientôt la porte se refermait. Mais de l’autre côté on entendait maintenant un bruit de murmures et de rires.

Suzanne peut-être? Non. Suzanne était sortie. C’était Louise qui parlait à Michel, en le couvant de ses regards effrontés. Si elle allait lui dire?... Criquet sentit une vague de feu rouge l’envahir tout entière.

Assise sur son lit, une main sur son front douloureux, l’autre sur son cœur agité, elle songeait à Michel, qu’elle avait perdu, qu’elle ne retrouverait point et qui s’en allait dans l’air frais et vivant de la rue, vigoureux, content, vulgaire, haïssable.

Elle entrevit le café aux lumières crues, les verres levés, les visages violents avec leurs yeux allumés, leurs bouches ouvertes et noires. Un frisson la secoua; aurait-elle aimé ces joies brutales? Non, non, certes! Elle ne souhaitait pas l’accompagner aujourd’hui. Mais qu’il ne sache pas non plus ce qu’elle souffre, qu’il ne sache plus rien d’elle, jamais!

La chambre s’obscurcissait lentement; les objets familiers se noyaient un à un dans l’ombre triste, abandonnant Camille; une lueur rouge à peine frémissait à terre devant le feu qui pleurait; le vent pleurait aussi et la pluie monotone frappait les vitres. Criquet sanglotait longuement tout bas, à sanglots brisés qui s’arrêtaient pour reprendre. Parfois elle s’écoutait et se plaignait avec douceur: «Pauvre, pauvre Criquet», répétait-elle. Elle n’avait plus de peine aiguë; c’était un découragement infini qui l’épuisait comme si, avec ses larmes, s’écoulait peu à peu sa vie. Qu’il faudrait peu de chose pour s’en aller tout à fait, pour cesser de sentir!

Elle se tut un instant; de gros soupirs en hoquets soulevaient encore sa poitrine; dans les intervalles, le silence s’étendait autour d’elle en toile d’araignée; seule, une note rythmique le troublait maintenant, égale et claire comme le chant d’un crapaud. Criquet reconnut ce bruit: celui d’une goutte d’eau qui, dans la salle de bains voisine, tombait sans cesse du robinet dans la baignoire. La petite goutte lente et obstinée semblait une voix menue qui disait: «Viens! Viens! Viens!»

Camille redressa la tête pour écouter. On lui avait dit le matin même: «Surtout pas d’eau froide... On peut en mourir...»

En mourir? Elle obéit à l’appel, sortit de son lit, et toute chancelante encore, ouvrit les deux portes et marcha jusqu’à la vasque blanche qu’on avait remplie pour le bain de miss Winnie. Elle contempla un instant l’eau noire où dansait un reflet de gaz, quitta sa longue chemise, et, avec un petit cri où s’achevait son dernier sanglot, se laissa glisser dans la baignoire.

IV

Criquet ne mourut pas: on ne meurt pas comme on veut, quand on veut; un mois plus tard on l’eût même étonnée en lui rappelant qu’une seconde elle avait souhaité disparaître.

Elle était revenue se coucher grelottante dans ses draps humides; une bronchite, dont personne ne sut la cause, la tint longtemps alitée, le cœur et le corps engourdis dans les feuilles d’ouate qui l’enveloppaient comme une larve au fond de son cocon.

De ces jours, elle ne garda d’autres souvenirs que l’odeur âcre de l’iode qui monte dans le nez, met sur la langue un goût de fer et la molle brûlure des cataplasmes. Mais elle avait aimé l’atmosphère close de la chambre où se glisse la lumière nacrée par la mousseline des rideaux, les pas étouffés, les voix assourdies, l’effleurement d’une main sur le poignet ou sur le front, le cliquetis de la cuiller contre la tasse et, vers la nuit, quand la lampe n’est pas encore allumée, les flammes roses du feu, dansant en reflets sur le plafond. Elle écoutait passer les heures qui s’en allaient une à une au timbre clair de la pendule et savourait les jours égaux. C’était comme une trêve bienfaisante entre la vie d’hier et celle de demain: nul souci, nul regret, nul désir, la halte serait rapide...

Les paupières abaissées, elle rêvait de choses vagues et héroïques: son navire glissait sur les flots éblouissants, colorés par un ciel d’or et de pourpre: elle était sur le pont, officier, grand, svelte, cambré, le bras tendu vers des rivages fleuris où l’on voyait, entre les arbres chargés de fruits, danser de jeunes négresses. Des cités féeriques, des caravanes bariolées, des fêtes et des combats défilaient ensuite tour à tour devant ses yeux fermés: elle était à la fois le témoin et le héros de ces épopées merveilleuses, oubliant son corps frêle de malade qu’accablait le poids des draps trop chauds.

Tout lui était prétexte à s’évader: le soir, quand la brume de novembre entrait par la fenêtre un instant ouverte, lui apportant les fumées amères et les cris de la ville, elle cachait sous les couvertures son visage frileux, évoquant avec bonheur le grand vent glacial qui hurle autour d’une barque en détresse. Ou bien si son pied fuyait le contact brûlant de la bouillotte, elle se voyait aussitôt, silhouette casquée, toute noire sur le foyer rouge, grimpant à l’échelle dressée devant une maison en flammes.

La pluie tombe sur les rues boueuses? Qu’importe puisque, pour elle seule, luit l’éclatant soleil, celui qu’elle admirait toute petite et qui plus tard s’est assombri. Et si sa main tremble en soulevant la tasse de tisane, qu’importe encore? La couverture au menton, ne devient-elle pas, selon son caprice, marin, explorateur, missionnaire?

Souvent, aux heures de fièvre, un petit derviche sortait du mur pour la visiter. Il faisait, en tapant dans ses mains sèches, trois tours sur lui-même qui soulevaient en auréole sa courte jupe blanche, inclinait cérémonieusement devant Criquet son fin visage olive surmonté d’un turban et demandait: «Faites un vœu, Camille.»—«Être un homme», répondait tout de suite Criquet. «Il en sera selon votre volonté», prononçait le derviche. Un nouveau salut, un claquement de mains, trois tours de jupe envolée et le petit derviche rentrait dans le mur. Criquet l’appelait son ami et parfois croyait en lui. Elle en parla même à Suzanne qui sourit avec des yeux graves et lui mit aussitôt le thermomètre sous le bras.

Pourtant un jour, il fallut bien se lever. Dès que Camille fut assise au coin du fauteuil trop vaste où elle meurtrissait son dos amaigri, ses rêves l’abandonnèrent brusquement.

«Voilà, se disait-elle en clignant ses paupières baissées et en fronçant le nez; je monte sur le pont de mon vaisseau, la mer est grise et un gros brouillard roule au-dessus. Je relève le col de ma vareuse, je bats la semelle pour me réchauffer, je me donne de grands coups de poing sur les omoplates, comme les cochers...»

Mais, soulevant les bras, elle apercevait ses poignets posés comme des baguettes blanches sur les appuis du fauteuil et ses jambes, baguettes noires étendues vers le feu. Les chimères en tapisserie, sur le dossier de la chaise, en face d’elle, lui tiraient une langue en laine rousse et le Racine de la pendule, sous sa perruque de bronze, la contemplait avec une ironie hautaine.

Ils étaient presque ses seuls compagnons. M. Dayrolles venait de rentrer de voyage avec une crise de foie si grave qu’il ne quittait plus sa chambre.

Le docteur Mourot lui faisait de longues visites, apparaissant à la porte de Criquet tout juste le temps d’agiter sa grande main molle, en disant d’une voix graillonnante:

—Allons! Allons! Ça va mieux, ça va bien! On dansera bientôt le cake-walk.

Michel entrait de temps à autre, l’air gêné; les garçons n’aiment pas les malades; d’ailleurs le souvenir de leur dernière scène restait entre eux. Suzanne, sa mère, miss Winnie passaient auprès de M. Dayrolles la plus grande partie de leur temps. Et Criquet immobile comptait pendant de longues heures les feuilles vertes qui entouraient les pavots bleu pâle courant en frise le long du mur: «Le bouton en a trois, la fleur, quatre...»

Ou bien elle écoutait vaguement sa sœur qui, dans le salon, déchiffrait des sonates de Beethoven, hésitant, s’arrêtant parfois, tandis que continuaient imperturbables les claquements du métronome et la voix fausse de miss Winnie, psalmodiant: «Un, deux, trois... Un!»

C’était la vie quotidienne avec ses détails secs et précis, la vie sans imprévu, monotone et morne, que demain elle reprendrait.

Une légère douleur, entre les épaules, là où la peau tannée par l’iode se détachait en lambeaux de cuir brun, lui procurait une minute de distraction.

Puis les questions maladives qu’elle s’était posées naguère s’emparaient de nouveau de son esprit.

—Pourquoi, mais pourquoi suis-je moi? se demandait-elle tout bas.

Quand elle apercevait dans la glace, entre les écrans de paille tressée, la tache presque rose de ses cheveux, un œil qui bougeait, un doigt dressé, mince et blanc:

—Comment est-ce que je sais que ça, c’est moi? murmurait-elle avec une surprise alanguie. Est-ce que je suis moi parce que je dis que je suis moi?

A plusieurs reprises, elle répétait du bout des lèvres les mêmes paroles dont bientôt elle cessait de comprendre le sens. Mais pourquoi sa bouche remuait-elle?

Dans la rue un tramway s’ébrouait lourdement avec un ronflement nasillard:

«On dirait un bourdon», pensait vaguement Criquet.

Une fleur, un petit corps roux et velu, des odeurs ferventes traversaient sa mémoire. Puis le carré de la fenêtre s’embrumait, les pavots du mur, les dragons de la chaise s’effaçaient, les sons du piano s’évanouissaient... Criquet s’était endormie.

—Prendre un cerceau pour aller à une matinée dansante, c’est bien une idée de Criquet, faisait Michel d’une voix maussade, quelques jours plus tard. Si tu t’en sers, avec tes longues jambes et ton dos rond, tu auras l’air du kangourou boxeur. Et si tu continues à ne pas t’en servir, je voudrais bien savoir pourquoi tu l’as emporté?

—Je ne le sais pas moi-même, répondit Criquet.

Elle parcourut d’un regard l’avenue large et blanche entre les pelouses givrées, les arbres lointains du Bois dont les branches inscrivaient leurs nervures élégantes sur le ciel gris, vit à son côté Michel, le nez bleui, les traits tirés, les deux mains dans les poches de sa capote de lycéen, miss Winnie, le visage barré par un pan d’étole de fourrure et dont l’aigrette verte scandait d’un hochement chacun des pas allongés et secs; baissant alors la tête avec un soupir, Criquet serra nerveusement le cercle de bois usé qui ne lui venait plus qu’au genou. En le sentant là, comme autrefois, tiède et dur dans sa main, il lui semblait que son cher passé d’insouciance durait toujours.

Elle désirait se tromper et tromper les autres, prolonger l’instant indécis... Aujourd’hui surtout, jour de sa première sortie, n’avait-elle pas le droit d’être heureuse?

En s’habillant, tout à l’heure, elle était agitée, le souffle rapide, les mouvements vifs: elle quittait enfin sa chambre fermée, elle allait revoir le ciel, les arbres, les rues, les voitures, les gens aux visages mélancoliques ou souriants; Michel, qu’elle avait si peu aperçu pendant sa maladie, l’accompagnait.

Mais le temps était hostile, l’air immobile et coupant, le ciel dur, les arbres figés. La terre était aride; chaque brin d’herbe, gainé de gelée blanche, semblait un glaive luisant.

Camille était vaguement blessée de cette indifférence. Cette promenade qu’elle avait tant souhaitée, son retour à la lumière, au monde, rien ni personne n’en semblait donc ému? Elle désira un peu de sympathie:

—Il y a plus d’un mois que je n’étais sortie, dit-elle.

La phrase tomba dans le silence. Miss Winnie jugea inutile de répondre à une remarque évidente. Elle tira de son manchon un mouchoir de soie quadrillée—les mouchoirs de fil, assurait-elle, lui écorchaient le nez—essuya les gouttelettes qui s’arrondissaient autour de chaque poil de son boa, tamponna sa voilette en face de sa bouche, puis cacha de nouveau sous la fourrure son grand menton triste. Quant à Michel, il suivait du regard une amazone au chapeau rond qui, ramassée sur sa selle, sautait à chaque bond du lourd cheval, entouré de vapeur.

—Pas de style! grommela-t-il, la lèvre dédaigneuse.

—C’est bien le vingt novembre que je suis tombée malade, n’est-ce pas, miss Winnie? continua Camille.

Mais miss Winnie se contenta de hocher la tête. Alors Criquet se sentit tout à coup faible, petite et seule. Ces voitures, ces autos, ces bicyclettes roulaient, trépidaient, filaient dans un monde qui n’était pas le sien; ces passants grands, gras, bien vêtus lui prenaient sa part d’espace et de joie. Le froid mordait ses mollets, raidissait ses doigts et ses orteils, glissait dans ses manches un peu courtes pour pénétrer jusqu’à son cœur... Elle aperçut dans un arbre un pinson au gros bec mélancolique qui sautait silencieusement de branche en branche: «Il doit avoir les pattes gelées, pensa-t-elle, ses pauvres petites pattes toutes nues...»

Que faire lorsqu’on a froid, lorsqu’on est triste? Courir. Criquet asséna un grand coup de baguette à son cerceau et s’élança. Mais le cerceau d’abord et Criquet à sa suite s’abattaient bientôt contre le manteau de loutre d’une dame élégante qui trébucha.

—Maladroite! murmura cette dernière.

Et tout en époussetant la fourrure de ses doigts gantés elle ajouta, se tournant vers son mari:

—Quand on joue encore au cerceau à cet âge, on devrait au moins faire attention...

—Tu vois, grommela Michel, tu nous rends grotesques!

Persuadé qu’il était le point de mire de toutes les femmes, il avait pris pour lui le coup d’œil méprisant de la jolie promeneuse.

Camille rougissante, marchait lentement, appuyée sur son cerceau. Sa course lui avait donné des palpitations et ses jambes tremblaient, raides et alourdies. Oubliant qu’elle venait de passer plusieurs semaines au lit, elle se désolait:

—C’est fini, répétait-elle tout bas, je ne sais même plus courir! Je suis vieille...

Elle inclinait la tête pour paraître moins grande, pliait un peu les genoux à cause de sa robe courte; de temps à autre, elle avait un mouvement nerveux du coude, comme pour écarter l’attention. Si elle sentait qu’un promeneur allait la regarder, elle tournait brusquement la tête.

Quand un homme passait, elle enviait son air résolu, sa démarche alerte. Mais les femmes retenaient davantage son attention; elle s’étonnait de les voir, le visage plein, rose, satisfait, cingler sur le trottoir, la poitrine en proue, laissant des parfums en sillage. Elle se disait: «Comment ont-elles l’air si heureux? Elles doivent tant s’ennuyer!» Et elle se retournait pour les suivre du regard.

—Quelle façon tu as de dévisager les gens! fit Michel qui l’avait rejointe. Tu vas encore te faire apostropher...

—Je me demande... dit Camille hésitante.

—Quoi?

—Je me demande à quoi peuvent bien penser toutes ces femmes?

Michel leva le nez avec importance:

—Peuh! fit-il. A peu de chose: à leur robe, à leur chapeau... à leur amant...

—A leur amant? Un amant, Michel, c’est bien quelqu’un qu’on aime d’amour?

—En voilà une question! Ne fais pas la bête. Tu le sais bien.

—Mais ces dames-là sont déjà mariées?

—Eh bien, quoi? demanda Michel agacé.

Criquet réfléchit un instant.

—C’est que... reprit-elle timidement... tu sais, moi, je n’ai jamais beaucoup pensé à ces choses-là... Je croyais qu’on aimait quelqu’un d’amour avant de se marier...

Michel eut un petit ricanement. Il tourna la tête pour voir si miss Winnie se trouvait à une distance convenable, repoussa son képi en arrière, se campa devant sa cousine, et déclara avec suffisance:

—Tel que tu me vois, mon vieux Criquet, je suis l’amant d’une femme mariée!

Il pensait à une crémière du quartier, qui, les jours de sortie, lui souriait d’un air engageant pendant qu’il buvait un lait chaud sucré. Mais il ne produisit pas l’effet attendu. Camille attachait sur lui des yeux surpris, incrédules:

—Puisque tu ne peux pas l’épouser?

Elle médita un instant:

—A moins que tu ne veuilles l’épouser plus tard, quand son mari sera mort... ou qu’elle aura divorcé?...

—Plus souvent! s’écria Michel, brisant d’avance le cœur de la trop sensible crémière.

Camille resta interdite; puis:

—Alors, pourquoi faire? demanda-t-elle.

—Que tu es sotte, non, mais que tu es sotte! Pourquoi faire? Pour l’embrasser, pour la caresser, pour...

Gêné par les yeux clairs, plus grands, plus fixes:

—Et puis zut, flûte! C’est trop difficile de parler de ces choses avec une fille...

Et il haussa les épaules.

—Alors, continua Camille, rouge et sérieuse, on peut dire à des femmes qu’on les aime, on peut les embrasser sans se marier avec elles?

—Tu en as de bonnes! S’il fallait convoler avec toutes celles...

Il acheva par un rire. Puis, content d’afficher un cynisme qui le faisait homme:

—On le leur promet bien parfois; mais quant à s’exécuter!...

Il eut un nouveau rire dont il exagéra la brutalité.

—C’est mentir, Michel, c’est un parjure, fit Camille d’une voix tragique.

—Mentir à une femme, ce n’est pas mentir, déclara le lycéen d’un ton catégorique.

Camille eut un sursaut et, la bouche à demi-ouverte, le visage perplexe, se tut.

On avait pris une allée latérale qui conduisait à Neuilly. Miss Winnie s’étant arrêtée de nouveau pour essuyer son écharpe de fourrure, Criquet et Michel s’arrêtèrent également.

Un homme et une femme s’avançaient vers eux. L’homme, une casquette de cycliste posée en arrière sur une touffe trop noire et trop frisée, un foulard jaune enroulé autour du cou, pelait une baguette en sifflant; la femme, toute jeune, avait une figure ronde, rouge et joyeuse, comme enfouie sous un épais bourrelet de cheveux gras d’où sortaient ses regards mobiles et hardis; elle faisait craquer des noix entre ses dents solides, les épluchait avec des mouvements de guenon, et de temps à autre passait ses doigts dans les coques d’un ruban cerise qui soulignait la blancheur de sa nuque.

Michel pivota sur les talons pour la suivre des yeux:

—Gentille!... dit-il en sifflotant.

Puis s’adressant à Criquet:

—En voilà une, tiens!

—Une quoi?

—Une femme qu’on embrasse, qu’on aime... qu’on n’épouse pas...

Et le rire odieux retentit encore dans le cœur de Criquet. Elle recula d’un pas, fixa sur son cousin des yeux d’effroi, de tristesse, d’horreur:

—Toi, Michel, toi, tu pourrais embrasser cette femme, cette vilaine femme-là... que tu ne connais pas?

—Pourquoi pas? Elle est fraîche, belle fille...

—Oh! s’écria Camille suffoquée.

Et après un silence:

—Mais l’homme qui est à côté d’elle, moi, je ne pourrais pas le toucher, pour rien au monde, et s’il me touchait, je crois que j’en mourrais!...

—Naturellement... Tu es une fille... Ce n’est pas la même chose.

Criquet cherchait les mots capables d’exprimer son indignation. Elle n’en trouvait pas. Mais, sentant monter de grosses larmes, de ces larmes qui coulent et mouillent:

—Tu me répugnes! cria-t-elle.

Puis elle donna un grand coup de baguette sur son cerceau et partit en courant...

Elle n’avait plus froid. Ses oreilles étaient brûlantes. Une douleur, une colère confuses lui gonflaient le cœur. Michel la délaissait. Michel embrassait des femmes en cheveux, des femmes mariées.

La vie ne finit donc pas quand on est marié? L’amour n’est pas le sentiment simple et facile qu’elle s’imagine, la formalité qui précède le mariage, aussi obligatoire que la robe blanche et les cadeaux? Il lui apparaît tout à coup comme un mystère trouble, effrayant. Elle s’aperçoit obscurément qu’elle ignore bien des choses et que ces choses ne sont pas gaies.

Le ton de Michel, son rire, ses coups d’œil vers la femme au ruban rouge, la soulèvent de dégoût: «Je ne l’aime plus, je ne l’aimerai plus jamais», dit-elle tout haut, et elle galope, sans souci de sa fatigue oubliée, elle assène des coups plus violents sur son cerceau qui vibre, bondit et file sur le sol glacé.

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