DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
Reading edition
Elle s’arrête enfin, hors d’haleine. Michel et miss Winnie apparaissent au loin, tout petits et noirs sur le fond terne; les arbres forment un lacis de lignes embrouillées qui se confondent. Il n’y a dans les taillis que des feuilles sèches qui ont perdu leurs belles couleurs d’automne, et des mottes de terre durcie. Le cerceau, après avoir lentement tourné sur lui-même, s’affaisse près d’une petite rivière, immobile sous une couche de glace. Camille se penche: tout semble mort là-dessous. Elle se rappelle la même rivière au printemps, le fond de sable doré par le soleil, les têtards aux énormes têtes jaunes, aux queues agiles, frétillant entre les herbes vives; on n’aperçoit plus maintenant que des plantes brunes aux bras pétrifiés. Elle frappe doucement la glace du bout de sa baguette; un petit craquement sec se fait entendre, des bulles rondes montent en roulant mollement et s’égrènent une à une sous la vitre transparente, puis les plantes ouvrent leurs bras endormis qui semblent s’étirer et ondulent avec une faible douceur.
—Que fais-tu là? interroge Michel qui l’a rejointe.
Il la regarde, un peu craintif.
Mais Criquet lève vers lui des yeux encore rouges, limpides quand même et sans rancune.
—Tu vois, dit-elle joyeusement, avec un sourire, je viens d’éveiller la rivière...
On venait d’arriver au pavillon où se donnait la matinée à laquelle les Dayrolles devaient assister. Miss Winnie était partie après avoir expliqué à un vieux monsieur distrait que la maladie de son père avait retenu Suzanne. Michel venait de disparaître par une porte de lumière rose d’où sortaient des éclats de voix et des rires; et Camille, dans l’antichambre, sous le jour blafard de la fenêtre étroite, parmi les manteaux amoncelés et les rangées de snow-boots, se tenait gauchement debout en face d’un vieux monsieur qui la contemplait d’un air vague par-dessus son lorgnon.
Apercevant une bande de poignet rouge tranchant sur son gant clair, elle tira sa manche en détournant obstinément la tête; puis elle se baissa pour remonter son bas et enfin, d’un mouvement nerveux, releva vivement les yeux vers le regard qu’elle sentait attaché sur elle, à travers les vitres brillantes.
—Préférez-vous la société des jeunes gens ou celle des enfants, mademoiselle? demanda le vieillard d’un ton solennel. Ici—et il indiquait la porte ouverte—c’est notre petite matinée, oh! bien modeste, une vingtaine de couples, tout au plus... Là...
Mais Camille l’interrompit:
—J’aime mieux les enfants, s’il vous plaît, monsieur, dit-elle rapidement.
—Parfait! Parfait! fit le vieillard d’un air mécontent, car il n’avait pu achever sa phrase.
Et, s’avançant vers une porte, il se disposait à entrer quand, tout à coup, il s’effaça:
—Mes excuses, mademoiselle, prononça-t-il, passez la première: j’allais oublier vraiment que vous êtes une jeune fille.
—Mais non, monsieur, je vous en prie... C’est tout le contraire, bafouilla Camille, confuse. Et elle s’aplatit contre le mur.
Le vieux monsieur lui jeta un regard encore plus vexé, puis ouvrit la porte.
Quelques enfants, avec des boucles sur leurs collerettes de dentelles, riaient de tout leur cœur, rangés en cercle autour d’un garçonnet d’une dizaine d’années qui faisait d’affreuses grimaces en allongeant par secousses rythmées son cou mince au-dessus d’un col empesé.
Le vieillard fit les présentations:
—Mes petits-enfants—je suis huit fois grand-père, mademoiselle!—, de jeunes amis qui ont bien voulu se rendre à notre invitation et monsieur Marcel Tourane, le doyen—jusqu’à présent du moins—de cette jeune assemblée...
Et se tournant vers Criquet avec un salut:
—Mademoiselle?...
—Camille...
—Mademoiselle Camille Dayrolles qui vous fait l’honneur de se joindre à vous.
Les enfants semblaient pétrifiés; une envie de rire faisait trembler les coins de leur bouche; Camille, gênée par l’œil goguenard du jeune Marcel, demeurait immobile, la tête inclinée, les bras pendants.
—Allons! un peu d’entrain, un peu de gaieté! reprit le vieux monsieur. Connaissez-vous une ronde enfantine, mademoiselle Camille? Car j’imagine que nos jeunes amis ignorent, pour la plupart, les éléments de la danse...
—Je sais: Les lauriers sont coupés, monsieur. Et puis: Savez-vous planter les choux.
—Parfait! Parfait!
Et le vieillard, hochant la tête, retourna dans l’antichambre, avec les snow-boots et les manteaux.
—Oui! oui! C’est ça: les choux, les choux! crièrent des petites voix aiguës.
Des menottes gantées battirent, puis se tendirent, s’accrochèrent aux mains de Camille, et, traînant un peu leurs souliers sans talons qui glissaient sur le parquet ciré, les enfants commencèrent à tourner.
Camille avait d’abord chanté seule; mais, peu à peu, une voix grêle, puis une autre se joignirent à la sienne et bientôt ce fut un chœur nasillard, sur lequel tranchaient les cris rauques du gamin à col blanc dont le cou se gonflait, et la note en fausset d’une fillette qui montrait, dans sa bouche dégarnie, deux dents toutes neuves, trop grosses, et rayées de cannelures.
—Pas si fort! cria-t-on de la pièce voisine.
—... On les plante avec son doigt!...
Les enfants se laissent tomber comme s’ils plongeaient; des petites filles ont le visage entièrement voilé de leurs cheveux; le jeune Marcel feint de creuser le parquet de ses deux mains, en soupirant d’effort, tandis qu’un bébé aux yeux solennels gratte le bois avec application, de son index potelé.
Quand les petits se relèvent, la joie est à son comble. Marcel qui, maintenant, conduit la ronde, les tire en arrière, puis les ramène brusquement, si bien que tous les fronts se choquent avec violence. On dit: oh! en se frottant, puis on rit; un petit garçon, qu’ont heurté à la tempe les grosses dents neuves de la fillette, rit plus fort que les autres, une larme au coin de l’œil.
—... On les plante avec son nez!...
Un grand tapage; un cercle de menus corps aplatis, des jambes noires qui frétillent, le bruit mou des nez qu’on «plante». Tout à coup le gamin facétieux saisit la tête de ses deux voisins et la cogne à plusieurs reprises contre le parquet; l’un—la fillette aux dents—rouge, gonflée de sanglots retenus, essuie sur sa lèvre une goutte de sang qui tache son petit mouchoir; mais l’autre, le bébé aux yeux graves, se dresse, les bras écartés, la tête renversée, ferme les paupières, ouvre une bouche immense, grimaçante, tremblante, d’où ne sort encore qu’un son drôle de clapet. Marcel, en face de lui, le singe de façon ridicule; une petite fille se précipite pour le consoler; les autres enfants attendent, les mains près des oreilles.
Et les hurlements arrivent enfin, effroyables, perçants, ponctués de notes aiguës, de hoquets, de balbutiements et d’appels:
—Ah! Ah! Méchant... Maman! Oh! Oh! Maman!...
—Capon! Cafard! marmotte entre ses dents Marcel.
Et pivotant sur un pied, il tourne le dos d’un air indifférent.
La porte du salon s’ouvre, des têtes se penchent, des exclamations se croisent, et un tourbillon de soie rose s’abat aux pieds du bébé:
—Mon Roger! Mon amour! Qu’est-ce qu’ils ont fait au trésor à sa maman?
Le jeune Marcel, superbe et dédaigneux, entraîne dans un coin un petit bonhomme, rond comme un ver de hanneton dans son costume de soie blanche.
—Veux-tu voir mon oncle? lui demande-t-il.
Et il met les pouces sous le menton de sa victime qui le regarde avec terreur.
Une fillette tourne sur elle-même, en frappant des mains et en chantant d’une voix monotone:
Alex-an-dre le Grand Roi de Ma-cé-doine Av-ait un che-val Nom-mé Bu-cé-phale...
Ses cheveux plats et lourds frappent ses épaules, en cadence.
Camille voudrait offrir sa sympathie à la maman du petit Roger. Mais celle-ci lui lance un coup d’œil irrité, en murmurant:
—Grande bête! Elle ne pouvait pas faire attention?
Alors Camille s’éloigne.
«Décidément, pense-t-elle, je ne m’amuse plus guère avec les enfants...»
Elle entre doucement dans le salon où l’on danse et s’accote contre le chambranle de la porte.
C’est la fin d’un pas-de-quatre. Le pianiste, derrière son instrument, allonge le cou pour voir, en s’essuyant les mains. Les jeunes gens appuyés contre le mur ou groupés au milieu de la pièce démeublée, passent leur mouchoir sur leur visage et d’un geste furtif tirent leur gilet. L’un d’eux, long et dégingandé, heurte du front le lustre qui tinte tandis que les jeunes filles poussent de petits cris niais et pointus:
—Oh! Monsieur Gaston!
—Voilà ce que c’est de vouloir être le plus grand!
—Vous irez bientôt vous cogner à la lune...
Elles sont assises en demi-cercle, serrées, comme dans leur boîte, des bonbons fondants blancs, roses, mauves; un peu essoufflées, elles relèvent avec une épingle mousse une mèche envolée, tapotent leur jupe, assurent une fleur, font bouffer une dentelle, ou s’éventent, penchées vers leur voisine pour chuchoter, avec des gestes tendres, des sourires mutins, un secret frivole qui souligne la grâce de la taille inclinée ou du bras arrondi. Mais causant, s’éventant, s’ajustant, toutes, d’un clin d’œil qui met au bord de leurs cils un éclair d’argent, cherchent le regard des jeunes hommes debout en face d’elles, et si elles le rencontrent, rient très fort en renversant la tête.
«En voilà des histoires!» se dit Criquet, agacée.
Elle les considère avec surprise. Ce sont donc les mêmes filles qui, l’an dernier, avaient les cheveux noués d’un ruban sur la nuque, des tailles plates et des gestes brusques? L’une d’elles surtout s’est transformée, Jeanne Lasalle, qui n’a guère que quelques mois de plus que Criquet. Avec sa jupe blanche, presque longue, découvrant le petit soulier noir, sa taille déjà cambrée, sa figure ferme et ronde blottie dans une chevelure de cendre bise, son cou qu’elle gonfle, ses regards malicieux, sa bouche humide, tantôt pincée et tantôt épanouie, c’est vraiment une femme. Et comme elle manie son éventail, le faisant palpiter avec une nonchalance onduleuse, ou le fermant d’un petit coup sec du poignet qui retombe, souple comme une tige!
—Où a-t-elle appris tout cela? se demande Camille stupéfaite. Quelle jolie figure elle a!...
Criquet soupire un peu. Elle essaie de se rappeler cette Jeanne bredouillant d’une voix pâteuse au catéchisme, pleurant quand elle tombait ou trichant aux barres, avec un air pleutre et sournois. Mais elle sent qu’ici ces choses n’ont guère d’importance.
Ses yeux cherchent une glace. En se haussant sur la pointe des pieds, elle aperçoit une seconde son visage en pointe, trop pâle, la saillie de ses pommettes, ses yeux un peu gonflés, son expression gauche et maussade, sa robe étriquée aux épaules, large à la taille, son cou engoncé dans un col qui l’étrangle. Et son cœur se serre. Pour la première fois elle regrette de n’être pas jolie. Jusqu’alors, elle le constatait sans rancœur. Elle disait avec simplicité: «Je ne suis pas belle», comme on remarque: «J’ai les yeux noirs», ou: «Je suis enrhumée». Elle éprouvait même quelque mépris pour les fillettes trop bouclées, au visage de sucre rose, dont on dit: «Quel amour!»
Et honteuse de ce sentiment nouveau:
«Est-ce que je vais devenir aussi ridicule que les autres?» songe-t-elle avec humeur.
Le pianiste a disparu derrière son mur laqué de noir; on entend les premières mesures d’une valse et un remous agite aussitôt les danseurs. Trois d’entre eux se précipitent ensemble et s’inclinent vers Jeanne. Michel en est. Jeanne se lève, le visage éclairé de triomphe; elle pose son éventail au coin de sa bouche, et regardant les trois jeunes gens l’un après l’autre, d’un air impertinent et perplexe:
—Je ne peux pourtant pas danser avec trois cavaliers, minaude-t-elle.
Elle avance à pas légers en se balançant un peu, tandis que, toujours inclinés, ils la précèdent à reculons. Elle trouve cela très drôle, elle rit, la tête rejetée en arrière, les yeux brillants, et deux fossettes se creusent dans ses joues grasses.
«Comme elle est mince et souple! pense Camille. Moi aussi, je serais mince sans cette bande de toile...»
Et du doigt, elle touche à travers la robe sa cuirasse épaisse.
—Avec moi, mademoiselle Jeanne, dansez avec moi! crie Michel dont la voix s’enroue. Il y a deux ans, vous m’avez promis, solennellement promis, de m’accorder votre première valse!
—Moi, je vous ai promis quelque chose? dit Jeanne d’un petit air provocant.
—Oui, oui.
—Menteur!
Et du bout de son éventail, elle lui frappe la joue.
—Je ne mens pas... C’était... C’était chez ma tante Dayrolles... Justement Camille est là. Tu t’en souviens, Criquet?
Il s’est tourné vers Criquet et tour à tour cligne des yeux et la supplie.
—Je ne me rappelle pas du tout, fait-elle dignement. Mais je sais bien qu’un jour tu lui as tiré les cheveux et qu’elle a boudé une heure!
Jeanne, les sourcils un peu froncés, la bouche durcie, la détaille entre ses cils depuis les pieds jusqu’aux cheveux.
—Tiens! Bonjour, Camille... Je ne vous avais pas vue... Comment va madame votre mère?... Et pourquoi ne dansez-vous pas?
—Maman va bien, merci... Quant à danser, je ne sais pas. Et puis si je savais...
Elle allait ajouter «On ne m’inviterait pas...» mais elle se mord les lèvres.
—Mon Dieu, que vous êtes drôle! fait Jeanne, supérieure. On apprend quand on ne sait pas...
Mais s’avisant que Camille fixe sur Michel des regards désolés, elle se tourne légèrement vers le jeune homme qui joue avec les glands de sa ceinture de soie blanche, et, l’éventail haut:
—A bas les pattes, ou je frappe! Je n’aime pas qu’on me touche. Vous êtes un faiseur d’histoires, monsieur Michel... Allons! ne prenez pas cette tête lugubre! Si vous êtes bien sage, je vous accorderai cette valse... parce que cela me plaît... Et parce que je suis gentille...
Avec un signe de tête protecteur à Camille et un sourire de victoire, elle pose ses doigts sur l’épaule de Michel qui l’enlace et l’entraîne.
Les deux danseurs évincés tournent des visages déçus, hésitent une seconde, puis, s’élançant tête baissée à travers les couples qui tourbillonnent, ramènent deux jeunes filles, épaves parmi les sièges vides. Le cercle s’élargit, les robes claires et mousseuses viennent battre contre Criquet appuyée au mur; des écharpes effleurent mollement sa joue, elle sent les haleines tièdes, le parfum des mouchoirs de dentelle, le vent des éventails, elle surprend les mots chuchotés, les regards animés ou tendres; la valse la frôle, l’enveloppe de son souffle et de son ivresse; et pourtant comme elle est seule! Pas un coup d’œil, pas une parole ne s’égare vers elle. Chaque fois que passe et repasse Michel, rouge, les yeux étincelants, les lèvres entr’ouvertes, penché sur le visage radieux et amolli de Jeanne, elle éprouve une douleur vive, comme si on lui piquait le cœur avec une petite pointe.
«Il y a deux ans, Michel appelait Jeanne poseuse, chipie. Comme il la regarde, pourtant! Moi, son amie, jamais il ne m’a regardée ainsi... Je n’ai pas ces beaux yeux, cette figure lisse et ronde...»
Elle s’aperçoit tout à coup qu’être jolie, c’est tout ce que les hommes exigent des femmes, tout ce qu’ils aiment en elles. Cependant, on vient au monde jolie ou laide. On n’y peut rien. Alors?
Ce sentiment d’injustice mêlé à sa jalousie confuse, l’irrite et la désole. Et soudain, elle revoit un musée de cire, où on l’avait conduite, étant petite. Sur ce même air de valse, un automate vêtu de velours bleu montrait du doigt, en dodelinant de la tête, son cœur battant dans sa poitrine ouverte.
«C’est là que j’ai mal...», se dit-elle.
Voici, en face, sur la cheminée, un beau chardon sec, aux nuances bleuâtres, comme il en pousse dans le sable de l’île Aulivain... Tiens! cette nuque blonde dont luisent les poils ras? Mais c’est Jacques! Il vient de passer plusieurs mois en Allemagne. Oh! lui, du moins, sera heureux de la rencontrer, on parlera de Suzanne!
Toute joyeuse, elle se faufile le long du mur, passe derrière le piano où le musicien plaque des accords sauvages, et débouche près de la cheminée. Jacques y est accoudé. Il cause avec une dame en rose, la mère du petit Roger. Elle a des grands yeux sombres, une bouche rouge en arc, des bandeaux noirs et une lourde natte en diadème. Jacques admire des œillets couleur de vin, piqués à son corsage.
—Ce n’est pas possible, dit-il, ces fleurs sont naturelles!
Il se penche comme pour les respirer, si bas que son visage semble effleurer les belles épaules un peu hautes. La dame recule imperceptiblement, sourit, baisse les yeux, puis les relève aussitôt, si grands que ses cils frisés vont toucher la ligne pure des sourcils.
—Pourquoi fait-elle cette drôle de tête? se demande Criquet.
Puis, comme son cousin ne se décide pas à bouger, elle le tire doucement par le pan de son habit.
—Ah! c’est toi, Criquet? fait-il en se retournant.
—Oui, c’est moi... Je suis si contente de te voir! Je voulais te dire: Suzanne...
Elle s’arrête. Le visage de Jacques, distrait, impatient, n’a pas changé.
—Eh bien, Suzanne?
—Elle n’a pu venir aujourd’hui, parce que papa est malade...
—Je sais...
—On va peut-être lui faire une opération dans un mois ou deux...
—Je sais, je sais... Maman me l’a dit... j’irai demain voir mon oncle...
—Dis donc, Jacques, je crois que si Suzanne avait deviné que tu serais ici...
Mais Jacques s’est déjà retourné vers la jeune femme. Il prend l’éventail suspendu par un ruban au poignet mince, l’ouvre, regarde au travers, s’évente et rit d’un air câlin. Il ne tient pas à savoir ce que Suzanne aurait dit ou fait. L’aurait-il déjà oubliée? Comme il pleurait pour elle, il y a quelques mois!
Déçue, Camille retourne vers son coin, se blottit dans l’angle de la porte.
«Tout est changé, pense-t-elle, moi comme les autres.»
Les lanciers, de nouveau! Cette journée ne finira donc jamais!
Quatre couples se sont formés, et, debout près de Camille, attendent. Les jeunes gens passent la main dans leurs cheveux, essuient les verres de leur lorgnon, se dandinent en regardant avec inquiétude du côté du pianiste: les demoiselles remontent leurs gants et piétinent d’un air mutin.
La première phrase du quadrille égrène enfin ses notes lentes et maniérées; les visages se détendent, les jeunes gens s’inclinent, les jeunes filles se suspendent à leur bras arrondi, et les groupes s’ébranlent, tournant en cercle d’un pas solennel et rythmé.
Qu’ils sont grotesques! Il y a un petit homme tout rond, tout rouge et tout suant, que sa longue danseuse tient dédaigneusement à distance, d’un coude pointu; quant à cette grosse, au nez retroussé, avec ses bras courts et cette façon de rebondir qui gonfle ses jupes, c’est une balle de caoutchouc, un peu molle et déjà dégonflée. L’autre, en face, une jolie brune qui a une tête minuscule, des bandeaux plaqués, un nez busqué, une taille plate et pliante, on dirait une de ces longues bêtes vertes aux bras croisés qu’on appelle des mantes religieuses!
Et Criquet se déride. C’est vraiment bête, la danse! Que serait-ce donc s’il n’y avait pas la musique?
Criquet se bouche les oreilles. Alors, tous ces gens qui, sans raison, agitent les bras et les jambes, avancent, reculent, esquissent des gestes de marionnettes et des plongeons de pantins, s’écartent, puis tout à coup se ruent violemment les uns sur les autres, s’empoignent, tourbillonnent et sautent comme des grenouilles épileptiques, lui apparaissent si cocassement bouffons que, sa mélancolie soudain dissipée, Criquet rit de tout son cœur!
Mais elle aperçoit, appuyé de l’autre côté de la porte, un monsieur pas très grand, pas très beau, un peu voûté, vieux déjà, avec une barbiche grise en pointe et une minuscule rosette à la boutonnière, qui la regarde avec des yeux clairs, si pleins d’intérêt et de bonté, que Criquet répond aussitôt par un signe de tête complice, un sourire confiant.
—Ils sont drôles, dit-elle en indiquant du menton les couples confondus en une mêlée frénétique.
—Assez drôles, fait le vieux monsieur. Mais ce n’est pas à votre âge qu’on remarque ces choses. Vous n’aimez donc pas danser?
—Non... D’abord, je ne sais pas...
—On apprend...
—C’est ce que me disait tout à l’heure la jeune fille qui est là-bas... qui danse avec le lycéen... Elle est jolie, n’est-ce pas?... Non, voyez-vous, je sens que je ne pourrais pas apprendre: on me dit que je n’ai pas d’oreille, je chante faux; alors...
Un silence, puis gravement:
—Du reste, même si je savais, je ne danserais pas: puisque ce sont les garçons qui invitent les filles.
—Eh bien?
—Eh bien, il ne m’inviteraient pas!
—Quelle idée!
—Ce n’est pas une idée...
Criquet secoua la tête un peu tristement. Ses regards cherchèrent Michel.
—Tenez, dit-elle, le lycéen que je vous ai montré, c’est mon cousin. Nous étions amis, autrefois. Aujourd’hui, il ne fait pas attention à moi, et il danse avec Jeanne, dont il se moquait l’an dernier... Les garçons n’aiment danser qu’avec les filles qui sont jolies...
—Vous ne vous trouvez pas jolie?
—Oh! non, alors!... Autrefois, je m’en moquais, je crois que maintenant cela va me faire de la peine...
Et Criquet soupira.
—Mais vous n’êtes pas laide!... Voyons, regardez-moi un peu... Pas avec cet air gauche et malheureux... Là, comme ça! Vous n’êtes pas laide du tout, mademoiselle...?
—Camille. Mais on m’appelle Criquet.
—Très gentil, Criquet. Résumons, mademoiselle Criquet: vous avez des cheveux superbes...
—Rouges!
—C’est très joli, les cheveux roux! Allez-vous quelquefois au Louvre, dans les Salons? Oui?... Vous en avez bien vu, dans les tableaux!
—Oui, mais les tableaux, c’est des tableaux.
—Quant à vos yeux, ils sont vifs, d’une couleur rare...
—Oh! Monsieur, des yeux verts!
—Eh bien quoi? Je vous assure que les yeux verts ne passent pas pour une difformité!
—Vrai?
—Mais oui!
—Ça, c’est drôle! Dans les livres que je lis, je n’en ai jamais vu qu’aux personnages ridicules ou méchants.
Le vieux monsieur continuait son examen:
—La taille... Mon Dieu, la taille pourrait être plus... déliée. Mais vous mincirez, je pense. Quel âge avez-vous? Treize ans? Quatorze ans?
—Non, bientôt quinze, fit Criquet d’une voix rapide.
Puis elle reprit:
—Oh! ma taille!... Mais je suis très mince, vous savez?... Seulement, c’est la bande...
—La bande?
—Oui...
Camille baissa la tête, gratta un instant ses bottines l’une sur l’autre, puis tout à coup, rejetant ses cheveux en arrière, dit résolument:
—Écoutez, monsieur, je vais vous confier ce que je n’ai jamais confié à personne; parce que vous m’avez parlé quand j’étais toute seule dans mon coin et que vous avez l’air très bon... Si je parais si carrée, c’est à cause d’une longue bande de toile épaisse qui est roulée des tas de fois autour de ma taille: sans cela je serais mince, mince comme Jeanne là-bas... Voilà!
Les yeux du vieux monsieur brillaient de curiosité.
—Voilà, en effet! dit-il. Maintenant vous allez m’expliquer, je pense, pourquoi cette bande?
—... Pour des masses de raisons. Mais la principale, c’est que je ne voulais pas avoir l’air d’une fille.
—Comment? A votre âge, d’ordinaire, on soupire après les jupes longues, les éventails, les coiffures compliquées, que sais-je?
—Les autres, peut-être... Mais moi, oh! j’aurais voulu, j’aurais tant voulu être un garçon!
Camille joignit les mains, tordit ses doigts qui craquèrent, les croisa vivement derrière sa tête; et, oubliant ce qui l’environnait, les yeux fixes, la voix haletante:
—Les garçons, reprit-elle, ils ont toutes les chances! Il leur arrive de belles aventures, ils gagnent de l’argent, des honneurs, de la gloire... Et tenez, même pour danser, ils peuvent choisir qui leur plaît... Pour se marier aussi... Ils ont gardé pour eux le meilleur de la vie... Ils sont égoïstes, les hommes, ils sont méchants, ils sont brutaux!... Je les déteste, oh! comme je les déteste!
Elle frappa du pied, la voix brisée par un petit sanglot. Le vieux monsieur l’observait derrière son lorgnon, avec un sourire de bienveillante malice.
—Drôle de fillette, fit-il au bout d’un instant. Comment! Vous trouvez les hommes méchants, brutaux, égoïstes,—vous avez raison, d’ailleurs, jusqu’à un certain point!—et vous voudriez être un homme? Vous désirez vous ranger parmi les oppresseurs et les tyrans contre les faibles, les désarmés? De la part de la petite personne généreuse que vous semblez être, voilà de quoi surprendre!
Camille laissa tomber ses bras, entr’ouvrit la bouche, posa sur le vieillard des yeux étonnés.
—Croyez-vous, poursuivit-il en s’écoutant parler avec complaisance, croyez-vous qu’il ne serait pas plus noble, plus digne de vous, de prendre le parti des femmes, justement parce que vous les trouvez malheureuses et sacrifiées? Ne pensez-vous pas qu’il y a là un rôle à jouer? Montrer aux hommes, par exemple, que quoique femme ou plutôt parce que femme, et malgré tous les obstacles, on peut travailler, se rendre utile, à soi-même et aux autres, et non pas seulement chercher des honneurs et de la gloire, ce qui est vain, mais faire de la belle et bonne besogne? Consoler des douleurs, réparer des injustices? Cela ne vaut-il pas mieux que de se révolter inutilement, puérilement? Car vous ne pouvez pas devenir un homme, n’est-ce pas?
—Ça, c’est vrai, confessa Camille. Autrefois, j’espérais toujours...
—Quoi donc?
—Rien... des bêtises...
Et, après un instant de réflexion:
—Vous êtes très gentil, monsieur, dit-elle. Je n’avais jamais pensé à tout cela, jamais! Vous avez raison: ce n’est pas chic de vouloir être un homme parce que les hommes sont plus heureux que les femmes... Seulement, c’est si bon d’être heureux!
—Mais il y a de grandes joies dans la vie des femmes, des joies que vous connaîtrez, j’en suis sûr: je pourrais dès à présent vous les énumérer, ajouta-t-il en souriant, mais nous avons eu une conversation déjà bien longue, bien grave. Je ne devais passer ici que cinq minutes... Allons! Il faut que je file à l’anglaise. Nous recauserons de tout cela plus tard, ma petite amie... Vous êtes bien ma petite amie, n’est-ce pas?
—Oh! oui monsieur!
—Nous reparlerons de cela quand vous serez une femme, une vraie femme, forte, vaillante, heureuse aussi, et moi un pauvre bonhomme, bien plus vieux encore que maintenant...
—Vous n’êtes pas très vieux, monsieur, fit Camille avec politesse.
Elle l’avait accompagné dans l’antichambre déserte où il endossait, en soufflant un peu, une pelisse de fourrure. Elle l’aida à passer les manches, puis resta debout devant lui, le contemplant avec affection.
—A présent, dit-il, si vous étiez une petite fille, je vous embrasserais... Si vous étiez une jeune fille, je vous baiserais la main...
—Oh! non!
—Comme vous n’êtes ni l’une ni l’autre, nous allons échanger une poignée de mains, tout simplement, en camarades. Là!... Au revoir, mon amie Criquet, nous nous reverrons. En attendant, pensez à ce que je vous ai dit...
—Oui, monsieur, à bientôt, et merci de tout mon cœur.
Lorsque Camille rentra au salon, l’air content et rêveur, le piano s’était tu depuis un instant. Elle fut tout étonnée de voir que tout le monde la regardait; on chuchotait, on riait. Une jeune fille s’avança vers elle, puis un jeune homme, puis d’autres encore, et bientôt elle fut entourée. Michel lui-même s’approchait:
—Qu’est-ce qu’il te disait, Criquet?
—Pourquoi avez-vous causé si longtemps?
—Hé bien, mademoiselle Camille, voilà que vous vous payez des tête-à-tête avec des grands hommes!
—Quel grand homme? demanda Criquet.
—Mais... Julien Lacoste!
—Le romancier!
—L’auteur dramatique!
—L’académicien!
—Le psychologue, le féministe!
—Que vous racontiez-vous donc avec tant de feu?
—Oh! des choses, répondit Criquet, avec une négligente dignité... Des choses que vous ne comprendriez pas... Nous avons tout à fait les mêmes idées sur la vie, ce monsieur Lacoste et moi...
V
Camille descendait l’escalier, rapidement mais posément, sans sauter les marches trois par trois, sans faire tinter du talon les baguettes de cuivre. Elle allait avec Louise, la femme de chambre, voir son père, qui depuis une dizaine de jours était en traitement dans une maison de santé. Elle devait l’embrasser avant l’opération qu’on avait fixée pour l’après-midi.
Pourtant, elle n’était pas inquiète. Elle savait qu’il ne souffrirait pas puisqu’on l’endormirait; et elle revoyait la face joviale du grand chirurgien, elle entendait sa voix encourageante, son rire sonore: «Veinard! disait-il à M. Dayrolles, son ami d’enfance. Tu vas te payer des vacances! Et dans un mois, tu seras sur pied, tout prêt à repartir pour les sales pays qui t’ont mis le foie en si bel état!»
Camille n’en doutait pas. Autour d’elle, des oncles, des tantes, des amis avaient subi des opérations et ne s’en portaient que mieux. Sans cesse, au hasard des propos, revenaient des phrases de ce genre: «C’était avant son opération...»—«Le docteur Tréhun, qui m’a opérée...»—«Depuis mon opération je peux manger de tout...» Cela semblait marquer une halte dans la vie, un point de repère,—comme on dit: «Après mes années de service» ou «avant mon mariage».—«Et tous ces gens-là ne sont pas solides comme papa», songeait Camille en évoquant avec orgueil la haute taille, les larges épaules, les cheveux drus et bouclés de M. Dayrolles.
Ce n’était donc pas à lui qu’elle pensait ce matin-là en s’en allant dans la rue, silencieuse et la mine absorbée. Depuis sa conversation avec Julien Lacoste, ses pensées avaient suivi une direction nouvelle. Si elle n’avait pas modifié sa coiffure ni sa toilette enfantines, c’était un peu par habitude, un peu par paresse, et pour ne pas surprendre ceux qui l’entouraient. Elle attendait un événement, je ne sais quoi d’important ou d’imprévu pour inaugurer sa vie nouvelle.
Mais elle n’envisageait plus cette vie toute prochaine comme un désert monotone et morne, et petit à petit, d’avance, elle en comblait les vides, la peuplait de projets et de rêves neufs. Ce n’était plus sous les traits d’un homme, explorateur ou marin, qu’elle se voyait lorsque le soir, dans son lit, elle appelait l’avenir. Elle consentait à être une femme,—mais pas une femme comme les autres, naturellement! Elle protégerait ses sœurs malheureuses, les relèverait, engagerait contre les méchants une lutte où elle resterait victorieuse et pourtant magnanime... Avec un orgueil puéril, elle s’enfiévrait et s’imaginait déjà, modeste et fière, debout, les mains tendues, entre des femmes à genoux, levant des yeux d’extase reconnaissante, et des hommes prosternés, le front dans la poussière. «Alors, Michel m’admirera peut-être, pensait-elle. Il regrettera de m’avoir méconnue. Et moi je lui dirai: «Je te pardonne... Sois mon ami comme autrefois.»
Seulement, cette gloire, comment l’acquérir? Que serait Criquet? Elle avait aperçu dans le journal le portrait d’une bien jolie avocate. Lui permettrait-on de faire son droit?
Tante Éléonore disait: «Une femme, une jeune fille, toute seule, au Palais, au milieu de cette meute d’hommes qui la flairent! C’est une horreur que la loi devrait interdire!» D’ailleurs, pour plaider il faut parler, faire de longues phrases dont on ne prévoit pas la fin, de beaux gestes, calmes et ronds. «Moi, au bout de six mots je bafouille et dès que je lève un bras, pensait Criquet, quelque chose tombe ou s’accroche à moi...»
Médecin, peut-être: on soigne les gens, on les guérit, ils vous aiment. Pourtant, Criquet se rappelle que l’autre semaine, elle accompagnait chez le docteur, un de ses frères qui avait un panaris: elle revoit le bistouri luisant, la petite main solidement maintenue, le coup de lancette, le sang, le pus. Au souvenir des cris, des supplications de l’enfant, elle pâlit encore. «Je ne vous conseille pas de faire votre médecine», lui avait dit le docteur, en riant ironiquement.
Pour la première fois, un doute traverse son cerveau: «Peut-être, si j’étais née garçon, n’aurais-je pas fait un très bon officier...» Un soldat, un marin, c’est son métier de tuer, de faire couler du sang, des larmes... Un frisson de dégoût lui court entre les épaules.
Alors, professeur? Une dame, amie de sa famille, apparaît à Camille. Elle est agrégée et fait des cours dans un grand lycée de Paris. On dit d’elle: «C’est une femme remarquable», et tante Eléonore ajoute: «L’enseignement, du moins, est une carrière féminine!» Mais elle a une voix haute et dure, un grand nez osseux dont le bout est chevauché par un lorgnon toujours de travers. Elle possède des opinions sur tout, littérature, philosophie, politique, musique et elle les sort avec autorité. Criquet n’oserait jamais. Non, décidément.
Elle entrait dans le parc Monceau. Tout à coup, Louise, la femme de chambre, qui semblait également perdue dans ses réflexions, s’arrêta en apercevant une grosse fille aux joues vermillonnées, avec un corsage de velours rouge boutonné à grand’peine sur une poitrine exubérante et qui marchait en tenant son mouchoir à la main.
—Tiens, Clémence! fit-elle.
La grosse fille appliqua aussitôt son mouchoir sur sa figure avec de petits reniflements et l’on vit trembler son chignon. Marie l’entraîna plus loin, et toutes deux se mirent à chuchoter avec animation.
Camille demeurait au milieu de l’allée. Une faible brise agitait les branches où les feuilles pointaient, semblables à des mains de nourrisson, frémissantes et ridées; les arbres, au loin, se couronnaient de fumée blonde, le soleil s’allongeait tendrement sur les pelouses encore noires, rayées de tiges vertes; l’air amolli vibrait de cris aigus de moineaux et de merles, de roucoulements de pigeons. Les pas sonnaient légèrement dans les allées; les promeneurs chantonnaient en regardant le ciel gris et bleu. L’un d’eux tenait d’une main son chapeau melon, et de l’autre tirait au bout d’une laisse un petit bull aux yeux saillants, dont la langue pendait. Un chat qui errait au long d’un bosquet s’assit, et, rentrant dans sa fourrure, ferma les yeux avec jouissance.
Criquet envia le garçon pâtissier, assis sur sa corbeille renversée et qui lisait un journal en chauffant son dos blanc. Puis elle s’approcha d’un massif que bêchaient deux jardiniers. Ils avaient rejeté dans l’allée un gros tas de terre de bruyère emplie de fibres et de racines, qui sentait les feuilles mortes et la forêt. Une bête aux longues pattes, à la cuirasse d’un vert cannelé, y courait éperdument. Camille, oubliant ses soucis, se sentit tout à coup alerte et contente.
Sa pensée courut trouver Michel. C’était un jeudi, on le verrait. Peut-être n’aurait-il pas sa bouche moqueuse et ses yeux distraits.
Camille l’imagina les deux mains dans les poches de sa capote à boutons d’or, descendant le boulevard Saint-Michel ou causant dans les allées du Luxembourg avec des camarades. Elle vit en un éclair le bassin à l’eau couleur de bronze, les terrasses avec leurs arbres aux masses rondes et le cercle des statues grises. Puis elle s’assombrit en pensant que Michel parlait sans doute de ces choses qu’on ne dit pas aux jeunes filles...
La grosse bonne était partie, rouge et gonflée, en secouant son mouchoir humide. Le visage brun de Louise était plus sec et plus dur, et ses yeux paraissaient de l’encre terne dans le cercle orangé des paupières; elle balançait rageusement le sac de faux cuir pendu à son poignet.
—Qu’a donc votre amie? interrogea Criquet.
—On l’a mise à la porte sans même lui donner ses huit jours...
—Pourquoi ça?
—A cause du fils du patron, un gosse de dix-sept ans, frisé comme un petit saint Jean, avec une moustache blonde et une voix si douce, le polisson! De suite, il s’était mis à tourner autour de Clémence. Plus tard, quand il en a eu assez, la patronne qui avait fermé les yeux parce que ça l’arrangeait, lui a cherché des raisons à la douzaine. Ah! ça n’a pas traîné: en cinq sec, elle était dehors. Et maintenant, elle se dévore de chagrin. Bien heureuse encore si elle s’en tire comme ça. Moi, je lui ai dit tout à l’heure: «Tu engraisses tant de l’estomac que tu en fais sauter tes boutons. Ce n’est pas naturel, ma fille!»
—Et lui... le jeune homme? demanda Criquet. Il n’a pas expliqué à sa mère qu’il aimait votre amie?
—Lui? Ah! Mademoiselle a encore des illusions!
Camille n’avait pas tout compris de cette histoire, mais elle soupçonnait qu’il s’y cachait bien des hontes, bien des tristesses. Une fois de plus, sa pensée retourna vers Michel. Elle se rappela son regard vers la fille au ruban rouge, près des fortifications. «On les aime, on les embrasse, on ne les épouse pas.» Et dire qu’elle avait cru tous les hommes nobles et courageux!
Louise donna un grand coup de pied dans une pomme pourrie qui alla rouler entre les jambes d’un valet de chambre en gilet jaune.
—Attention, la belle, attention!
Et il ouvrit les bras d’un air gouailleur.
—Voulez-vous me laisser passer, espèce de mal poli! cria Louise, verte de colère.
Et saisie d’une crise de frénésie subite, serrant les poings:
—J’en ai soupé, des hommes! fit-elle. C’est tout menteur, canaille et compagnie!
—Oh! pas tous, Louise, protesta Criquet.
—Si, mademoiselle, tous!
—Pas mon père... Papa, j’en suis sûre, n’a jamais commis de vilaines actions!
—Je ne veux rien dire contre monsieur, prononça la femme de chambre avec son air sournois. Mais c’est bien certain que monsieur a dû faire comme les autres quand il était jeune!
Elles se turent jusqu’au moment où elles arrivèrent à la maison de santé. Camille traversa la cour, ourlée de primevères et de crocus en fleurs, et pénétra dans un vestibule orné de plantes vertes où se tenait un petit groom. Une infirmière en tablier de toile parut, jeune, fraîche et souriante sous son bonnet blanc.
—Monsieur Dayrolles cause pour le moment avec l’interne, dit-elle; votre maman et votre sœur sont sorties, il faudra que vous attendiez un instant au salon, mademoiselle.
Camille vit au portemanteau quatre pardessus à collet de fourrure avec des rosettes rouges à la boutonnière; ses yeux s’arrêtèrent une seconde sur la tache sanglante, puis allèrent, un peu anxieux, vers un large couloir ripoliné de blanc sur lequel s’ouvraient deux portes.
—Oui, dit l’infirmière, ces messieurs sont là. Nous avons opération toute la journée aujourd’hui. Ce matin, c’est le jeune homme qui revient de Dakar, vous savez, celui qui avait un costume à carreaux.
On entendit tout à coup un long gémissement étouffé. Camille leva la tête et pâlit.
—Ce n’est rien, fit l’infirmière toujours souriante, ils sont endormis, ils ne souffrent pas... Mais entrez donc au salon, mademoiselle.
Et elle la poussa du côté opposé.
A peine dans la vaste pièce, Criquet se sentit rassurée. Un soleil vif et clair entrait par de larges portes-fenêtres donnant sur un jardin; dans un coin, une cage dorée où des oiseaux aux couleurs éclatantes sautelaient et lançaient leurs notes de cristal; partout, sur les tables et les consoles, des plants géants d’azalées fleuries, roses, blanches, rouges, dont l’odeur molle pénétrait l’air tiède, et, pour ajouter à cette atmosphère de paix et de douceur, auprès du feu, une vieille dame aux cheveux neigeux, au visage gras et paisible, brodait en chantonnant. Elle sourit gaiement à Camille, et les flammes du feu de bois mirent un reflet rose à ses lunettes.
—Comment allez-vous, madame? demanda Criquet.
—Mais bien, très bien, ma petite amie, merci. Jamais je ne me suis sentie aussi vaillante... C’est le tour de votre papa aujourd’hui, paraît-il? Moi, c’est pour demain. Oh! je n’ai pas la moindre appréhension. Ces messieurs m’ont tellement rassurée! «Quelques heures de sommeil, m’ont-ils dit, quelques jours de lit à vous laisser dorloter, et vous retrouverez votre appétit et vos jambes de vingt ans.» Nous voisinerons avec votre papa, il me racontera ses voyages... Savez-vous, ma chère petite, que nous nous sommes rencontrés autrefois au bal, quand il était presque un gamin et moi encore une jeune femme? Cela vous étonne, n’est-ce pas?
Elle eut un joli rire puéril, et d’un geste qui découvrit son bras potelé à la peau très blanche, fit bouffer une coque de ses fins cheveux.
—Et cette dame qui vous faisait la lecture, dimanche? interrogea Camille.
—Elle est guérie, paraît-il! J’avais demandé à la voir, mais on m’a répondu qu’on avait déjà pu la transporter dans sa famille. C’est comme ce monsieur d’un certain âge qui faisait sa partie avec moi, vous souvenez-vous? Il n’a pas encore pu me recevoir, il a toujours du monde. Moi, j’attends ma fille et mes petits-fils tout à l’heure.
Camille écoutait avec déférence ce joyeux bavardage. Elle avait oublié ses craintes d’un instant. Pouvait-on vraiment être malade et souffrir, dans cette belle maison pleine de fleurs et de soleil, qui sentait si bon?
Aussi, lorsque, quelques minutes plus tard, elle entrait sur la pointe des pieds dans la chambre de son père, avait-elle presque oublié l’opération prochaine.
M. Dayrolles était étendu tout habillé sur le lit où son grand corps robuste s’enfonçait, formant un creux, comme s’il pesait très lourd; ses cheveux n’avaient plus leur crépelure vivace; ils étaient ternes, aplatis, semés de mèches blanches, un reflet argenté courait sur sa barbe en broussaille, et son visage aux lignes fléchies, à la peau sèche et fendillée, se pommelait de taches brunes; sa main pâle pendait le long du drap. Il était tourné vers la fenêtre, et ses yeux trop clairs dans leurs paupières jaunies, avaient un regard fixe, profond, d’une lucidité amère, douloureuse, un de ces regards qui savent et désespèrent, et que l’on cache à ceux qu’on aime.
Mais Camille, debout au pied du lit, ne remarqua pas plus ce regard que les altérations du visage familier. Contemplant la forme immobile, elle se disait simplement, avec un effroi presque hostile: «Papa aussi, à l’âge de Michel, a peut-être fait de vilaines choses. De pauvres femmes ont pleuré à cause de lui. Et il riait sans doute, comme Michel...»
Aussi, quand son père l’aperçut et qu’un tressaillement passa sur les pauvres joues amollies, Criquet n’eut-elle pas un élan. Elle s’approcha du lit, et dit: «Comment vas-tu, papa?» de son ton habituel.
Il prit les petites mains rouges dans ses mains desséchées aux ongles courbes, les serra, et considérant sa fille avec avidité:
—Mon Criquet, ma chérie, dit-il d’une voix un peu haletante, lorsque tu es née, j’attendais un garçon, j’étais déçu; je n’ai pas eu vers ton mignon visage grimaçant le grand mouvement de tendresse que j’aurais dû... Oh! ma petite, je te demande pardon... Je t’ai bien aimée plus tard. Te souviens-tu? Tu avais trois ans, des mèches en anneaux roux autour du front, et un air si résolu!... Je t’envoyais, le soir, chercher une fleur au fond du jardin; tu avais peur, tu courais, puis j’entendais tes petits pieds hésitants sur le gravier... Je revois cette nuit, par la fenêtre, les arbres qui bougent, un oiseau qui file dans les feuilles, je sens l’odeur du seringa... J’étais jeune, j’étais fort. Te souviens-tu de ce temps, Camille?
—Pas trop, papa.
—Il faut se souvenir, ma petite fille, il faut toujours se souvenir... Plus tard, je t’ai peut-être un peu délaissée, ma chérie... J’étais si occupé! Mais c’était pour toi encore, pour vous tous; il fallait gagner de l’argent, en gagner sans cesse davantage! Et maintenant, hélas!... Peut-être que je me trompais, que ce n’est pas là le vrai bonheur... J’aurais dû mieux vous connaître, ne pas perdre le temps qu’on ne retrouve jamais, causer avec vous, avec toi, t’écouter, ne pas rire... J’ai ri quand tu m’as conté tes petits chagrins; ensuite, j’ai oublié. Tu étais triste, cet hiver... Une seconde, je le voyais, j’y pensais, et puis, et puis les soucis me reprenaient, la vie, l’horrible vie... La vie... Ah! ma petite, ma petite, on ne s’aime pas assez, on ne s’aime jamais assez!...
Il l’approchait de lui, étreignant ses mains, enlaçant sa taille; il parcourait son visage de ses yeux fiévreux, tout à coup il lui inclina la tête, elle sentit sur sa joue des lèvres chaudes et dures. Elle était un peu surprise; elle avait peine à reconnaître ce père brusque, gai, aux paroles brèves, autoritaires, et une honte, une sorte de pudeur invincible, la tenait droite, raide, presque maussade, sous ces marques de tendresse inaccoutumée.
Quand sa mère entra, Camille ne remarqua pas davantage la fatigue anxieuse de ses traits tirés, ni les marbrures rouges sur les joues de Suzanne, ni l’éclat humide des regards bleus, ni le pauvre sourire contraint...
On lui dit:
—Il faut t’en aller, Camille...
Une seconde, elle fut serrée contre la poitrine haletante, entre les bras où elle se blottissait naguère avec tant de confiance, et dont l’étreinte était maintenant faible et tremblante. Elle dit:
—A bientôt, papa, dans quelques jours...
Elle fit avant de sortir, un signe de sa main repliée, et ce fut tout: la minute précieuse s’était enfuie. Camille devait la regretter toute sa vie.
L’après-midi du même jour, assise chez elle dans le salon, un livre entre les doigts, Criquet se sentait peu à peu envahie par une vague inquiétude. Des détails qui, le matin, ne l’avaient point frappée, se levaient et s’accusaient dans sa mémoire. Elle pensait à l’émotion étrange de son père, elle revoyait tout à coup le visage creusé, jauni, comme fondu, et une mèche décolorée où apparaissaient des fils d’argent. Un frémissement soudain lui parcourut le cœur: «Pauvre papa, comme il a blanchi!», songea-t-elle.
Mais elle se rappelait surtout un incident. En sortant de la chambre, elle s’était arrêtée un instant à la fenêtre donnant sur le jardin, au fond du couloir ripoliné de blanc. Elle regardait un oiseau jaune qui tournait autour d’une branche de sycomore en frappant l’écorce à légers coups de bec, quand elle entendit à travers une porte des bruits singuliers: on aurait dit une plainte étouffée, rauque, monotone... Puis, il y eut un silence, un grand cri, et comme des sanglots profonds et contenus, entrecoupés de murmures.
Elle écoutait, troublée, pâlissante, quand la porte s’ouvrit, et un interne qu’elle connaissait de vue sortit en courant. Elle aperçut la chambre en désordre, le lit où se devinait un corps allongé et, à genoux, une femme, la tête entre ses bras, le dos agité de tressaillements.
Ce ne fut qu’un éclair: une infirmière arrivait, fermait la porte et disait d’un ton sévère:
—Il ne faut pas stationner dans les couloirs, mademoiselle, ces messieurs le défendent. Justement, un malade vient d’avoir une crise.
Criquet s’était sauvée, avait revu en bas le vestibule orné de plantes vertes, le groom rieur, le salon ensoleillé, la vieille dame paisible, elle avait respiré l’odeur des azalées, écouté le gazouillis des oisillons aux couleurs vives dans leur cages à barreaux d’or, elle s’était efforcée d’oublier... Mais une impression de malaise et de terreur lui était demeurée de cette vision. Que se passe-t-il là-bas, en ce moment même?
Madame Dayrolles et miss Winnie étaient restées à la maison d’opération. Les deux garçons jouaient à la toupie dans l’antichambre; on entendait le sifflement de la corde, le bruit aigu de la toupie mordant sur le plancher, puis un bourdonnement sonore. «Cela rappelle les batteuses de l’île Aulivain, en septembre», pensa Criquet.
Et de nouveau, elle éprouva la piqûre de l’angoisse. Son père serait-il plus malade qu’elle ne l’avait cru? Suzanne, en face d’elle, tenait sa broderie sur ses genoux, mais on ne voyait pas bouger l’aiguille. Elle levait la tête, tirait sa montre, respirait fort, la main posée sur sa poitrine. Quand, dans la rue, une voiture roulait et semblait s’arrêter, elle courait à la fenêtre, soulevait le rideau, revenait ensuite en se tordant les poignets. Parfois, elle écoutait le silence, et Camille s’effrayait devant ce regard fixe et ces traits figés. Le tic tac de la pendule lui paraissait alors étrangement bruyant et rapide, comme s’il battait dans son cœur accéléré. La journée passait, le ciel, à travers les rideaux, envoyait une clarté d’un rose affaibli.
Tout à coup, au lieu de sonner, on frappa doucement à la porte d’entrée, quelqu’un alla ouvrir, il y eut des piétinements, le murmure de plusieurs voix entrecoupées, puis des pas hésitants s’approchèrent. Un souffle froid semblait avoir pénétré dans la pièce. Suzanne s’était dressée, les yeux dilatés, les mains pendantes; elle regardait la porte, et Camille voyait se décolorer affreusement son beau visage aux lèvres entr’ouvertes. L’instant semblait s’éterniser, et, dehors, une corne d’automobile, lugubre, n’en finissait pas de sonner.
Enfin, miss Winnie entra, puis s’arrêta, les bras tendus vers Suzanne; sa longue figure était tachée de larmes, sa bouche et son menton s’agitaient par saccades; aucune parole n’en pouvait sortir. Mais Suzanne qui regardait toujours avec une affreuse avidité, porta soudain ses deux poings à ses tempes, en renversant le cou.
—Miss Winnie! miss Winnie! supplia-t-elle. Non? non?... Je ne veux pas! je ne veux pas!
—Mon enfant, ma pauvre enfant!...
Alors, on entendit un cri terrible. Le corps mince de Suzanne frémit, se crispa; elle arracha d’un seul coup les deux bracelets d’or de ses poignets et les lança contre le mur où ils tintèrent; puis, elle ondula, tourna plusieurs fois sur elle-même en secouant la tête; ses cheveux se répandirent autour d’elle, et elle s’abattit toute raide entre les bras de l’institutrice.
Camille, debout près du piano, les yeux et le cœur immobiles, voyait tout cela. Elle ne pouvait pas, ne voulait pas comprendre. Un grand froid pénétrait dans ses veines, et la scène qui se déroulait devant elle s’imprimait pour toujours dans son cerveau, sans que, par une parole ou par un geste, elle pût en témoigner. Elle sentit qu’elle s’affaissait entre le canapé et le piano, sa place favorite; elle sut que ses deux mains étaient comme soudées l’une à l’autre, sa langue desséchée, ses dents contractées. Ce fut tout. Et elle continuait à voir.
Miss Winnie avait emporté Suzanne. Les deux garçons étaient entrés; l’un d’eux pleurait tout haut en tenant sa toupie serrée contre sa poitrine; l’autre, l’air stupéfait, demandait à Louise:
—Ce n’est pas vrai que papa est mort?
La cuisinière arrivait, et après s’être essuyé les yeux avec le revers de son tablier, tapait dans ses mains crevassées:
—Ah! ce pauvre monsieur! soupirait-elle. Encore si jeune! Qui aurait pensé ça quand il me disait il y a quinze jours: «Votre soufflé est réussi, Françoise!» Il en a mangé comme un agneau, le pauvre... Que c’est peu de chose de nous!
Les deux bonnes cachaient mal sous des dehors de pitié une animation presque joyeuse. Une mort soudaine, cela donne de l’importance chez la concierge et les fournisseurs. Camille comprit leur sentiment et se mit à les haïr, elles, leurs larmes feintes et leur bavardage.
Le timbre de l’antichambre sonnait maintenant à toute minute; un bref colloque à la porte, puis des parents, des amis entraient, l’air affligé, et s’entretenaient à voix basse. On entendait parfois des bribes de phrase:
—Il était perdu, paraît-il...
—Il ne s’est pas réveillé après l’opération... Il était encore sous l’action du chloroforme...
—Ah! cela vaut mille fois mieux!
—Moi, quand j’ai appris qu’il entrait à la maison du docteur Touroude, je me suis dit: «Ce n’est pas bon signe.»
—Oui, on n’y reçoit que les cas désespérés. Il paraît que malgré tous les soins, qui sont admirables—on les paie à leur prix!—on n’en sauve pas un sur cinq...
Camille qui écoutait, insensible, revit la maison tiède et fleurie, la vieille dame si gaie, la scène rapide surprise le matin même; son cœur eut une secousse et de nouveau s’arrêta.
On entendit alors les pas de plusieurs personnes, puis des mots entrecoupés, des plaintes, des hoquets, quelqu’un qui résistait et qu’on entraînait vers le fond de l’appartement. Chacun s’était tu dans le salon.
—C’est madame Dayrolles qu’on ramène, murmura une voix.
Le silence retomba, frémissant de la douleur qui avait passé.
Mais il y eut un bruit d’étoffes soyeuses, des pas lourds, des exclamations, des soupirs pareils à des aboiements, et tante Éléonore fit une entrée théâtrale:
—Ah! Ah! gémissait-elle. Que je suis malheureuse! Encore un deuil dans ma pauvre vie, et quel deuil! Le meilleur des frères, qui m’a consolée dans mon veuvage! Ah!... De l’air, vite de l’air, je me trouve mal!
Et tandis qu’on s’affairait autour d’elle, elle se laissait choir dans une confortable bergère, se renversait sur les coussins, sortait son flacon de sels, le respirait, les yeux clos, en poussant de petits cris, puis se redressait tout à coup pour éponger avec soin les larmes tombées sur la mousseline de soie de son corsage.
—Ces médecins sont des ânes! continuait-elle avec une énergie surprenante. Si l’on m’avait écoutée, jamais on n’aurait fait d’opération! J’ai le malheur d’être une Cassandre! Ma pauvre belle-sœur, d’ailleurs, est si faible, si désarmée, si enfant encore... Ah! c’est une lourde charge que me laisse mon frère bien-aimé!
Avisant alors les deux garçons qui, regardaient, ahuris, consternés:
—Venez ici! commanda-t-elle de sa voix la plus sonore, venez dans les bras de votre tante, malheureux petits orphelins!
Le mot frappa Camille comme un coup de couteau, s’enfonça en elle et fit jaillir le premier flot de douleur consciente. Pourtant elle ne put encore pleurer.
A ce moment, une vieille parente effacée, toujours vêtue de noir et que personne n’avait l’habitude de remarquer, se leva pour partir. Elle fut la seule à découvrir Camille, effondrée dans son coin. Elle s’approcha d’elle, se pencha, lui prit la main qu’elle serra dans les siennes, l’embrassa, la contempla longuement sans une parole, avec des regards noyés, pitoyables et bons. Camille ne parla pas davantage, mais son cœur se fondit, et jamais plus elle n’oublia le vieux visage compatissant ni l’étreinte des deux pauvres mains gantées de laine noire.
Un à un, les gens se retiraient avec quelques murmures polis et attristés. On avait oublié de donner de la lumière, l’appartement s’emplissait d’ombre, et de tous côtés semblaient s’élever des soupirs, des plaintes, des sanglots.
«C’est Suzanne dans sa chambre... C’est la voix de maman...» pensait Camille, les yeux toujours secs.
Le temps passait, elle était seule. Enfin miss Winnie entra, parcourut du regard le salon. Son visage était rouge, ses traits bouleversés, mais elle parla de son ton ordinaire:
—Êtes-vous là, Camille?... Oui? Venez dîner, mon enfant...
Camille se leva lentement. Combien d’années était-elle restée là, dans ce coin? Il lui semblait que ses bras, que ses jambes, que tout son corps se fussent changés en pierre; ils ne lui obéissaient plus. Pourtant, elle marcha, d’un pas mécanique.
Mais quand elle pénétra dans la salle à manger, qu’elle vit le couvert dressé, la nappe blanche, les assiettes rondes et luisantes sous la suspension et le potage fumant dans la soupière, quand elle aperçut ses frères, miss Winnie, d’autres encore autour de cette table, une tempête de colère et d’horreur la souleva soudain. Comment! on allait dîner comme hier, comme tous les jours! Ces gens étaient-ils fous?
—Laissez-moi, je n’ai pas faim, dit-elle.
Et à demi-voix, elle ajouta:
—On dîne... mais lui, lui...
Ses yeux tombèrent sur la place de son père. Tante Éléonore se disposait à s’y asseoir. Criquet s’élança, les dents grinçantes, les poings levés:
—Je ne veux pas, cria-t-elle d’une voix rauque. C’était sa place, sa place à lui, je vous défends, vous entendez, je vous défends de la prendre!
Elle regardait sa tante avec haine. Elle aurait eu plaisir à la mordre, à la battre, à la tuer. Puis, voyant son air stupéfait:
—Pardon, pardon, balbutia-t-elle.
Elle se sauva. Personne ne la suivit.
—Cette enfant est terrible, remarqua seulement tante Éléonore.
Miss Winnie ne songeait qu’au chagrin de Suzanne, qui sanglotait de fièvre dans son lit. Les autres n’eurent pas l’idée que cette gamine singulière, qui n’avait même pas pleuré, pût souffrir atrocement.
Camille s’en allait par l’appartement noir, s’accrochant aux draperies, griffant les murs, chancelant à travers les ténèbres, lamentable, affolée, perdue. Puis elle bondit tout à coup et se trouva dans la chambre de son père dont elle referma doucement la porte. Tout y était paisible, ordonné. La lumière vacillante du bec de gaz, dans la rue, glissait sur le parquet, tremblait le long de la table de noyer, mettait une lueur blanche sur un livre ouvert, accrochait un éclair à la panse de l’encrier de cristal. Un léger parfum d’ambre, son parfum, baignait toute la pièce. C’était comme une présence muette flottant dans la chambre vide.
Camille contemplait d’un air égaré ces objets familiers: l’armoire où l’on voyait les cols brillants et les cravates, la grande toilette de marbre avec ses robinets et ses flacons, cette glace où si souvent elle avait vu le visage de son père, pendant qu’il brossait ses durs cheveux bouclés. Des souliers jaunes dans leurs embauchoirs attendaient. Il était là, elle le sentait, elle le voyait. Elle tendit les bras et les lèvres en tournant lentement sur elle-même.
—Papa, papa, suppliait-elle.
Elle aperçut le lit, s’y jeta, arracha le couvre-lit et, prenant l’oreiller entre ses deux bras, y ensevelit sa figure. Le parfum d’ambre s’y retrouvait plus vif, avec une autre odeur qu’elle connaissait bien, celle de la chère main caressante, qu’elle avait si souvent sentie dans son cou, sur ses cheveux.
—Papa, réponds-moi, vite, tout de suite, ne sois pas méchant, sanglotait-elle. Je t’aime, je t’aime! Je ne te l’ai pas dit ce matin, parce que je pensais à des bêtises; je ne savais pas que tu étais bien malade. Ne me punis pas si fort, ne me laisse pas, je t’en prie, ne me laisse pas! Je t’aime trop! Dire que je ne t’ai même pas embrassé, que je t’ai à peine répondu, et maintenant, maintenant... Pardon, papa, mon papa chéri, pardonne-moi, dis-moi que ce n’est pas vrai! Parle-moi, je t’en prie, parle à ta petite fille que tu aimais, que tu portais dans tes bras!...
Elle étreignait l’oreiller, le pressait contre ses lèvres, le couvrait de baisers, le baignait de larmes.
Son cœur éclatait enfin, son pauvre cœur gonflé de remords et de désespoir. Elle se roulait sur le lit, ses cheveux lui entraient dans la bouche, l’étouffaient, elle se meurtrissait contre le mur. Parfois, elle se taisait pour écouter... Alors c’était un affreux silence, pesant et mort, qui l’écrasait, et l’abominable pensée la rejetait sur l’oreiller, gémissante et tordue:
—Il n’a pas su combien je l’aimais! Il ne le saura jamais...
Elle sanglotait encore désespérément quand la porte s’entr’ouvrit:
—Tu étais donc là, mon pauvre Criquet, dit Michel à voix basse. Je viens d’arriver, je t’ai cherchée partout.
Elle se jeta dans ses bras avec toute sa douleur:
—Ah! pleura-t-elle, tu as pensé à moi!... Tu es bon, Michel, tu es tout de même bon...
VI
La lumière grise de novembre entrait brutalement dans la chambre, à travers les vitres qui, sans rideaux, semblaient regarder avec l’air surpris des yeux dépourvus de cils; le tapis était roulé dans un coin; une couche de poussière revêtait la table, et une pénétrante odeur de naphtaline saturait l’atmosphère.
Criquet, à genoux devant sa commode, tira brusquement un tiroir, et en renversant le contenu par terre:
—Là, fit-elle, c’est un moyen catégorique, le seul bon quand on veut remettre de l’ordre... Et Dieu sait si ma pauvre chambre en a besoin!
Elle leva des yeux rieurs vers Michel, accoudé au-dessus d’elle sur le marbre de la commode. Elle vit qu’il la contemplait profondément, avec une expression étrange.
—Combien y a-t-il de temps au juste que nous ne nous étions vus? demanda-t-il.
—Plus de huit mois... Depuis la mort de pauvre papa... en mars.
—Et qu’as-tu pu faire si longtemps là-bas, Camille?
Peut-être était-ce la première fois qu’il ne l’appelait pas Criquet. Mais, le front grave, le regard lointain, elle ne s’en aperçut pas.
—Là-bas? dit-elle après un silence. Je ne sais pas trop... Il me semble parfois que j’y suis restée des siècles, parfois, au contraire, quelques jours seulement. Les premiers temps, j’ai eu tant de peine que je ne me souviens de rien; puis, je me suis engourdie peu à peu, avec, de temps à autre, de petites piqûres d’aiguille, si fines, dans le cœur. On se dit: «Enfin, je n’ai plus mal...» Et puis, la douleur se réveille. Je crois, vois-tu, que mon chagrin ne s’en ira jamais tout à fait. Comment te dire?... Avant, je savais bien qu’on pouvait perdre son père, mais il me semblait impossible que cela m’arrivât... Et c’est venu si soudainement! Je ne pouvais pas, je ne voulais pas croire que ce fût fini. Si nous n’étions pas partis pour la Normandie, je serais devenue folle...
Elle parlait par phrases hésitantes. Elle sentait que Michel l’écoutait comme autrefois, et, comme autrefois, elle voulait lui confier sa pensée sincère.
—Là-bas, continua-t-elle, tout était tellement différent! Il y avait d’abord la vieille cousine qui nous avait invités, si calme, si muette que j’ai peine à me rappeler le son de sa voix; elle glisse sur le parquet comme sur du velours, elle passe de pièce en pièce en soulevant de lourdes draperies, elle a supprimé les portes pour éviter le bruit, et elle fait toujours le même geste, un geste qui recommande le silence.
—Il y avait aussi le parc et le pays. Dans notre île, tu te souviens, Michel? tout est vif, clair, fort, cela donne envie de courir, de sauter, de crier. On se sent comme si on était dix! A la Rêbière, avec les grandes prairies pleines de brumes, les chemins qui vous enferment sous les feuilles, les arbres qui laissent traîner leurs branches à terre, comme des bras fatigués, l’étang d’huile noire, ses feuilles de nénuphar allongées, endormies, on sent qu’il est inutile de se révolter... Mon chagrin était toujours là, il m’entourait, je vivais avec lui, mais je n’avais plus envie de sangloter... J’étais molle, accablée... Oh! comme je voudrais pouvoir t’expliquer, Michel!
Jamais elle n’avait parlé si longtemps, avec d’aussi longues phrases. Tout à coup, cessant de regarder le vide, elle se tourna vers son cousin:
—Mais tu ne m’écoutes pas! fit-elle avec reproche.
—Non, je ne t’écoute pas, c’est vrai, répondit-il d’une voix changée, aux notes chaudes et graves. Je te regarde, je ne cesse de te regarder depuis que je t’ai retrouvée ce matin. Je me demande si c’est bien toi, qui t’asseyais par terre près du piano pour écouter mes histoires; car nous étions de vrais amis, t’en souviens-tu, Camille?
—Je me souviens toujours, Michel...
—L’an dernier, poursuivit-il, tu avais la figure jaune, maussade, les épaules voûtées, la taille large et osseuse... Tu étais laide, je t’assure.
—Je sais... Et c’est pour cela que tu me négligeais, que tu me rudoyais? demanda-t-elle à demi-voix, avec tristesse.
—Maintenant, fit-il sans l’entendre, tu as de la lumière dans les yeux, sur les joues; ça court tout autour de ta bouche quand tu souris; et tes cheveux ont pris cette nuance d’acajou, si rare...
—C’est tout simplement qu’ils ne flottent plus sur mes épaules: depuis qu’ils sont relevés, ils paraissent moins rouges.
—Si tu savais comme les coques de ruban noir qui les nouent sont charmantes des deux côtés de ton cou! Mais j’aime surtout ta taille mince, souple, et ton petit pied sortant de ta jupe qui n’est plus courte et qui n’est pas tout à fait longue!
Criquet donna un souvenir rapide à la bande de toile qui, si longtemps, l’avait épaissie et raidie. Mais elle ne songea pas à confier ce secret à Michel. Celui-ci parlait toujours:
—Tu ne peux t’imaginer, disait-il, comme le temps m’a paru long, depuis ton départ; le bachot, c’est fini. Je suis libre, je suis étudiant en médecine, et je m’ennuie, je m’ennuie!... Tiens, l’autre jour, on s’était réunis entre camarades à la Source; c’était à qui boirait le plus de bocks dans le temps le plus court: pendant que l’un avale, les autres chantent...
—Je sais, interrompit Criquet, tu m’as déjà raconté...
—L’an dernier cela m’aurait amusé. Eh bien! Tout d’un coup je les ai trouvés idiots à pleurer, les camarades! Et j’ai été pris d’une tristesse à se faire sauter la cervelle... Il me manquait quelque chose, je ne savais pas trop quoi... Toi, sans doute, puisque je ne me sens plus le même depuis que je t’ai revue.
—Tu crois? demanda Criquet, avec un sourire. Tu ne m’as pas dit que je te manquais, dans l’unique lettre que j’ai reçue de toi... Et nous avons su par tante Éléonore qu’il y avait à Biarritz, cet été, de gentilles Américaines avec lesquelles tu ne semblais pas t’ennuyer.
Michel rougit:
—Ce n’est pas la même chose, fit-il.
Assise sur ses talons, elle le considérait avec une douceur ironique. Il paraissait très grand, vu d’en bas; ses épaules s’étaient élargies, son veston à la mode lui cambrait la taille, sa légère moustache brillait, comme vernie de noir, sur ses joues bien rasées. Elle le trouvait très embelli, mais elle ne lui en dit rien:
«Je l’aurais mieux aimé, je crois, s’il n’avait pas changé,» pensait-elle.
Elle était un peu contente, un peu triste, un peu déçue. Certes, il ne lui semblait pas désagréable d’être trouvée jolie, par Michel surtout; mais pourquoi, tandis qu’elle essayait de lui raconter son âme, négligeait-il de l’écouter pour regarder son visage? Elle sentait vaguement qu’il attachait peu de prix à ce qu’elle possédait de plus précieux: sa tendresse et son cœur. «S’il m’avait trouvée laide, songeait-elle, il ne serait pas là, penché sur moi, avec ces yeux brillants. Les paroles qu’il me dit vont à mes cheveux, à mon teint, à ma taille, qui lui déplaisaient l’an dernier, qui lui plaisent aujourd’hui... Si demain je changeais encore, il ne m’aimerait plus... Ils aiment drôlement, les garçons!»
Elle n’avait plus vers lui l’élan confiant qui tout à l’heure la soulevait. De la mélancolie, du regret, un soupçon de mépris se lisaient dans ses yeux.
—Pourquoi me regardes-tu comme cela, Camille? demanda Michel, en lui prenant la main. Es-tu fâchée contre moi? T’ai-je fait de la peine?
—Tu ne m’as rien fait.
—Avec quel drôle d’air tu me parles! Explique-moi, je t’en prie...
—Non, tu ne me comprendrais pas... Mais je ne suis pas fâchée contre toi.
Elle baissa la tête et ils se turent un instant. Incliné vers elle, il admirait la chevelure couleur d’automne. «Cela doit être doux aux lèvres, songeait-il, et tiède comme la plume, cela doit sentir le foin et les feuilles. Dessous, il y a sa petite oreille un peu pointue que je connais bien... Ah! si j’osais... Mais je n’ose plus... Suis-je bête? Je l’ai si souvent tenue serrée entre mes bras!...» Il avançait doucement sa bouche qui haletait un peu.
C’est ainsi qu’ils s’éloignaient l’un de l’autre.
Seule, Criquet en avait la sensation confuse. Leur intimité d’enfants était finie. Elle était une jeune fille, il était un jeune homme, deux êtres dissemblables qui, malgré l’amour, si l’amour venait, ne pourraient jamais entièrement se comprendre ni se pénétrer.
«Que c’est triste de grandir», se dit Criquet avec un soupir léger.
Et elle se souvint en même temps des regards dont Michel, au bal, l’an dernier, poursuivait Jeanne, sa camarade. Ces regards, les mêmes, étaient pour elle aujourd’hui; elle ressentit d’abord une bouffée d’orgueil. Mais de suite: «Pour qui seront-ils demain?» pensa-t-elle. Et son cœur se serra.
Pourtant, une douceur lui vint et demeura. Michel avait été très bon lors de son grand chagrin. Les larmes mêlées sur leurs joues, leurs soupirs, leurs sanglots confondus, le souffle désolé de leurs bouches rapprochées, dans cette chambre où frémissait encore la chère présence, ce souvenir amer et sacré restait bien à eux deux, à eux seuls, pour toujours; quelle que fût la vie qui les attendait, personne ne pourrait leur ravir ce douloureux trésor.
Peut-être allait-elle en évoquer la mémoire, quand elle eut l’impression brûlante des yeux fixés sur elle, avec cet éclat sec qui lui faisait peur. Sa pensée s’arrêta sur ses lèvres; et, gênée maintenant, devenue timide, étrangère, elle jeta d’une voix forcée:
—Et ce tiroir que nous oublions!... Tu vas m’aider à le ranger, n’est-ce pas?
Il y avait de tout là-dedans: des flèches cassées, des fleurs fanées, des chiffons, des toupies, des images...
—C’est là que je mettais mes richesses, dit Camille. Chacune a son histoire. Je ne les ai pas toutes oubliées: tiens, cette grosse bille de verre—cela s’appelle un calot, n’est-ce pas?—tu me l’avais apportée du lycée; je te l’avais échangée contre vingt bonbons anglais, un peu gluants, un peu sucés... Que je la trouvais belle, cette bille, avec ses longs vermicelles de couleur! Il y avait surtout une bande violette!... Je ne la jette pas. Je la donnerai aux deux garçons.
—Toujours pensionnaires, les gosses?
—Oui, pendant deux ou trois mois encore, jusqu’à notre déménagement. Tu sais qu’après le mariage de Suzanne nous devons prendre un petit appartement? Au fait, tu ne connais pas encore le fiancé de Suzanne? Elle avait fait sa connaissance, l’autre année, à l’île Aulivain: un grand, un peu chauve, avec une moustache rousse... Dans ce temps-là, je le détestais à cause de Jacques qui avait du chagrin. Maintenant, Jacques est consolé, Suzanne est contente, moi aussi. C’est comme ça, la vie... Ce monsieur a demandé Suzanne, malgré sa petite dot. Tante Éléonore crie partout qu’il fait preuve d’une générosité, d’un désintéressement inouïs, que c’est un héros! Et elle secoue la tête d’un air plein de sous-entendus, comme si elle se demandait s’il pourra sortir quelque chose de bon d’un tel sacrifice. Moi, je trouve cela tout naturel de la part de monsieur d’Ailly: des Suzanne, on lui en donnera, même avec ses millions!
—Parbleu!... Mais tu vas être très seule après le départ de ta sœur, ma pauvre chérie. Miss Winnie s’en va, je crois?
—Oui, elle retournera bientôt en Angleterre. Tu sais, c’est drôle, nous nous aimons bien maintenant, miss Winnie et moi. Je me suis aperçue que, sous ses allures si sèches, elle avait beaucoup de cœur. Et elle ne me considère plus comme un animal qui va mordre. Je ne l’aurais jamais cru, mais j’aurai du chagrin quand elle partira... beaucoup!
Et Criquet, philosophe, prit comme autrefois ses deux genoux entre ses bras, y posa la tête et se balança un instant.
—Avec ta mère malade, les deux garçons au lycée, ce ne sera pas gai continua Michel.
—Que veux-tu? J’aurai pas mal à faire; j’ai des tas d’examens à préparer, à passer... Je crois que je serai médecin, comme toi. C’est qu’il faudra bien, maintenant... Quand je pense aux cris que l’on poussait autrefois, quand je parlais de travailler! Tante Éléonore déclare elle-même qu’une fille sans fortune peut se permettre bien des libertés. Et elle m’a dit l’autre jour: «Comme ce n’est pas ta beauté qui te procurera un mari, mieux vaut y renoncer tout de suite, ma pauvre enfant.»
—Vieille sorcière, va! Je lui dirai, moi...
—Oh! Michel! Regarde! s’écria Criquet.
Elle s’était remise à fouiller dans le tiroir et lui tendait deux petits objets d’un brun rouge.
—Ça? Mais c’est une carapace d’insecte!
—Oui: ici la tête, là le ventre. Cela ne te rappelle rien?
—Ma foi, non.
—Comment! Tu as oublié Jézabel?
La mémoire des hommes ne conserve pas de si menus trésors. Michel répéta seulement:
—Jézabel?
—Une bête—on les appelle des cerfs, je crois—que nous avions découverte sur un arbre du Bois de Boulogne; elle était superbe, presque rouge, avec de grandes pinces de corne blonde. Nous l’avions baptisée Jézabel, à cause du songe d’Athalie que j’apprenais par cœur, et nous la mettions paître dans une caisse d’herbe sur le balcon, avec une laisse en fil blanc autour de la taille... Un jour, nous l’avons trouvée en deux morceaux! Elle remuait les pattes et paraissait toute vivante; nous l’avons recollée avec de la seccotine, et pendant quinze jours encore elle a bougé!
—J’ai bien un vague souvenir maintenant... Je te faisais peur, n’est-ce pas, en te disant que Jézabel c’était le diable?
—Quel bon temps!... Et cette sauterelle qui est séchée entre deux feuilles de papier, comme une fleur? Je l’avais prise en automne sur une vigne aux feuilles rousses où l’on trouvait des grains noirs, tout ridés, presque secs, avec un goût délicieux de confiture trop sucrée... La sauterelle faisait crisser les écailles de son dos, tristement, paisiblement: elle était presque gelée, la pauvre petite. Je l’ai gardée longtemps dans une boîte ouatée...
—Tu as toujours aimé ces affreuses bêtes! Te souviens-tu que, l’an dernier encore, miss Winnie t’a fait dîner dans ta chambre parce qu’on avait trouvé un sac de cuir tout neuf, plein de terre, de mille-pattes, de cloportes, de toutes sortes d’horreurs?
—Oui, dit pensivement Criquet; je les avais attrapés sous de grosses pierres. Comme j’étais impatiente, lorsque je soulevais ces pierres! C’était un pays nouveau qui m’apparaissait, avec les longues herbes écrasées et pâlies, les petites carapaces bleues ou noires, les mille-pattes en tire-bouchon, les cloportes d’argent rosé, les autres bêtes sans nom et presque sans forme, leurs pattes, leurs cornes et leurs moustaches qui bougeaient!...
—Quelle drôle de petite fée tu as toujours été, Camille, et comme tu contes de belles histoires! dit Michel, lui serrant tendrement le bras.
Mais Criquet se dégagea:
—Petite fée! fit-elle, moqueuse. Autrefois, tu m’appelais sale gosse quand je te parlais de mes bêtes... Tout de même, tu as raison: nous habitions alors un monde féerique... Que tout est devenu plat, ordinaire, ennuyeux!
—Je ne trouve pas... surtout quand je te vois!
—Oh! Michel! C’est à moi que tu dis ces bêtises! A moi, ton vieil ami? Il y a neuf ans que nous sommes amis! Neuf ans... J’ai seize ans, toi dix-huit. Est-ce possible? Que nous sommes vieux!
—Pas assez... Tiens, Camille, je ne sais pas ce que je donnerais pour avoir six ou sept ans de plus!
—Cela viendra, cela viendra... Moi, je n’y tiens guère.
Mais Criquet venait de pêcher dans le tiroir un petit papier plié en quatre. Elle l’ouvrit, le lut, devint toute rose, rit, puis sautant sur ses pieds, fit quelques pas rapides en secouant la feuille.
—Qu’y a-t-il sur ce billet? demanda Michel, les sourcils froncés.
—Rien.
—Comment, rien? Ce n’est pas vrai!
—Rien qui te regarde.
—Tout ce qui te regarde me regarde. Donne-le moi. Criquet passa vivement le billet derrière son dos.
—Jamais! Il est à moi, ce papier...
—Veux-tu...
Il la poursuivait, mi-rieur, mi-fâché. Elle marchait à reculons vers la cheminée.
—Attends une minute! dit-elle.
Et prenant une allumette derrière elle, elle la frotta contre un de ses talons, en approcha vivement le papier qui s’enflamma: l’on vit briller une seconde des caractères rouges sur un petit carré noir qui se tordit, ondula, s’envola.
—C’était un billet d’amoureux! cria Michel, irrité.
Elle leva les épaules.
—Un amoureux! fit-elle avec dédain. Comme si les amoureux m’intéressaient!
Tournant le dos à Michel qui boudait, elle courut à la fenêtre, appuya son front contre la vitre. Ah! si Michel avait pu lire l’unique ligne écrite sur ce papier!... «Sainte Marie, Vierge du ciel, faites-moi devenir homme!» Aurait-il assez ri d’elle! Elle avait honte maintenant de son enfantillage, si proche et si lointain.
Mais au même moment, un peu de l’ancien désir remonta dans son cœur nouveau. Si longtemps elle en avait vécu, elle avait espéré, douté, pleuré!
Dans le ciel opaque, un rayon de soleil d’un rouge cuivre filtra tout à coup et glissa le long des façades jusqu’au trottoir mouillé qui s’alluma. Une petite voiture chargée de chrysanthèmes et des premiers mimosas traversa la rue comme une vive parure; les branches en éventail d’un arbre dont on n’apercevait que le faîte au-dessus d’un toit d’ardoises se penchèrent en balançant leurs feuilles rousses: la triste journée grise semblait s’éveiller au moment de mourir.
Camille étendit ses bras, les fit craquer, étira tout son corps mince, gonfla sa poitrine d’un large soupir, puis d’un bond s’élançant jusqu’à la table, s’y assit, réfléchit un instant en balançant les jambes, les yeux posés sur Michel, avec un regard à la fois suppliant et malicieux:
—Veux-tu me faire un plaisir, mon petit Michel? demanda-t-elle, en traînant un peu la voix.
—Je crois bien!...
—Même si c’est difficile?
—Surtout si c’est difficile!
—Oh! ce n’est pas bien compliqué... Seulement, ça ne se fait pas... Enfin, voici: tout à l’heure, en pendant mes robes dans le cabinet noir, j’ai découvert un ancien costume à toi, avec un pantalon long et une vareuse de marin, que tu mettais quand tu avais treize ou quatorze ans. J’ai remarqué qu’il était juste de ma taille... Alors, si tu voulais...
Elle s’arrêta.
—Tu ne veux pourtant pas t’affubler de ces vieilles nippes? fit le jeune homme.
—Mais si, justement!... Je voudrais sortir tout à l’heure avec toi, dans la rue, habillée en garçon... Là!
—Tu es folle, Criquet!
—J’en ai tant, tant envie!
—Que dira ma tante?
—Rien du tout puisqu’elle est encore à la campagne! Quant à Suzanne et à miss Winnie, elles ont des courses jusqu’au dîner. Les bonnes sont à la cuisine...
—Et le concierge?
—Le concierge ne me reconnaîtra pas! Je vais enfoncer mes cheveux dans mon béret bleu, mettre mon ancienne pèlerine dont je rabattrai le capuchon... Du reste, il fait noir: tu vois, on allume les becs de gaz... Et puis, zut pour le concierge! S’il n’est pas content...
Michel restait indécis, le visage contrarié.
—Après tout, fit Criquet offensée, je suis bien bonne de te supplier: si tu ne veux pas, je m’en moque, au fond; seulement, pour une fois que je te demande de me faire plaisir...
Elle quittait la pièce, la tête droite, les lèvres serrées, la démarche indifférente. Il la rejoignit, humblement:
—Pardonne-moi, Camille... Tu sais bien que je ne voudrais pour rien au monde te chagriner...
Elle le regardait avec un air de souveraine.
—Bien, dit-elle. Va m’attendre dans l’antichambre.
Restée seule, elle eut un petit sourire; elle venait de remporter sa première victoire féminine.
Dans la rue, Camille resta un instant interdite; elle craignait de se voir tout à coup trahie, et s’imaginait que les passants la dévisageaient insolemment. Puis, elle ne savait plus marcher avec un pantalon; elle se trouvait serrée aux hanches; ses jambes, habituées depuis quelques mois au frôlement de la jupe, n’avançaient plus qu’avec hésitation, et le vent, qui la frappait en arrière, lui donnait l’impression d’être nue. Elle avait un peu honte et se blottissait contre son cousin.
Michel avait pris son parti de l’aventure: il trouvait même cela très crâne; cette Camille avait vraiment des idées comme personne! Il était heureux de serrer contre le sien le bras fragile, flottant dans la manche trop large et dont il sentait la tiédeur. Elle lui apparaissait si petite dans ce costume, si menue, si enfant, il devinait si bien son désir et son besoin de protection qu’il n’éprouvait plus aucune timidité.
—Ça, un homme? faisait-il en riant avec tendresse. Tout au plus un gosse de douze ans!
Et l’étreinte du bras se faisait plus étroite, plus caressante.
—Appuie-toi bien sur moi, disait-il. Tu n’as plus peur, comme cela?
—Je n’ai jamais eu peur, répondit Camille, piquée.
—Ne te fâche pas, mon Criquet. Cela me cause une si grande joie, la pensée que je peux t’aider, te soutenir... Toute notre vie comme cela, Camille, ajouta-t-il dans un murmure.
Il penchait un visage câlin vers le capuchon de drap, essayant d’apercevoir tout au fond l’ovale clair où luisait la tache des yeux plus clairs.
«Pourquoi, songeait Camille, pourquoi ne me parlait-il pas ainsi l’an dernier, alors que je ne pensais que par lui, que je ne vivais que pour lui? J’ai changé, moi aussi... Je l’aime bien encore, mais ce n’est plus pour moi Michel, l’ami, l’unique ami, ce n’est qu’un jeune homme gentil, que j’ai toujours connu et qui veut me plaire...»
Ils s’en allaient ainsi par les rues mouillées, appuyés l’un sur l’autre, Michel fier, attentif, les yeux brillants, le cœur ardent, inhabile à démêler ce qu’éprouvait Camille; inhabile, d’ailleurs que lui importe? autrefois, elle était laide, il ne songeait pas à elle; maintenant qu’il la trouvait jolie, il se sentait capable de faire de grandes choses, de se sacrifier, de se dévouer pour elle, mais il la voulait à lui, pour lui, pour lui seul, c’était tout ce qu’il savait, cela suffisait à ses sensations courtes et violentes de petit homme.
Elle, marchait, courbée sous sa longue pèlerine, les yeux baissés, le pas traînant, surprise de ne pas se sentir plus joyeuse de cette escapade, frêle gamin aux pensées et à l’âme vieillies.
Ils arrivaient au parc Monceau. Le soir tombait: un peu de brume flottait autour des globes de lumière bleue qui clignaient dans l’air humide. Des ombres s’avançaient, grandissaient, faisaient crier le sable sous leurs pas, puis s’enfonçaient dans les allées obscures; un gros chat blanc sortit d’un bosquet et vint se frotter en ronronnant contre les jambes de Camille; une odeur âcre de dahlias monta d’un massif assombri; les canards, près de l’étang aux colonnes, firent entendre leur chœur nasillard, puis un grand souffle mou, le souffle de la nuit, courut sur les pelouses d’où s’éleva un vol d’oiseaux noirs, tandis que les arbres s’étiraient avec langueur. C’était une inquiétude tendre et mélancolique, une attente indéfinissable, comme d’un soir de printemps égaré dans cet automne.
Un homme et une femme murmuraient, enlacés sur un banc; leurs deux têtes se rapprochèrent et ce fut le silence d’un long baiser.
Michel les regarda au passage, poussa un petit soupir, glissa son bras sous la pèlerine et entoura la taille libre de Camille.
—Vois-tu, lui glissa-t-il dans l’oreille, ce sont des amoureux... Il fait froid, le banc est mouillé, il va pleuvoir, mais ils s’en moquent parce qu’ils s’aiment; ils ne voient rien parce qu’ils s’embrassent.
—Drôle de bonheur! fit Criquet, en se raidissant.
—Tu ne comprends donc pas? continua-t-il en l’étreignant plus fort. Toi et moi, comme nous sommes là, tout seuls, bien serrés, si tu le voulais, nous irions au bout du monde!... Pourquoi t’écarter? Tu ne m’aimes donc plus, Camille?
Le bras impérieux lui faisait une ceinture brûlante; elle avait l’impression d’être prisonnière, irritée d’un émoi qu’elle ne partageait pas, et s’efforçait d’éloigner son corps. Que répondre? Après l’avoir négligée si longtemps, voulait-il, dès le premier jour où son caprice parlait, la forcer à s’engager? L’amour, déjà? Oh! non, pas encore...
—Tu m’aimais autrefois, Camille, insistait la voix suppliante. Que t’ai-je fait pour que tu ne m’aimes plus?
Eh oui, elle l’avait aimé de tout son cœur d’enfant. Mais était-ce l’amour? Ce qu’il lui avait fait? S’en était-il même douté? Alors, à quoi bon le lui reprocher aujourd’hui?
L’aimerait-elle de nouveau plus tard? Qui sait? Peut-être oui, peut-être non... Un trouble grandissant se mêlait à l’irritation de Camille. Elle ne trouvait plus rien à dire, un seul désir persistait: échapper à l’étreinte de ce bras dont la chaleur étrange pénétrait en elle, éviter le regard humide et luisant qui la cherchait, le souffle fiévreux de cette bouche tendue vers la sienne. Elle avait peur, elle avait honte.
—Tu ne veux pas me répondre? soupira-t-il en l’attirant toujours plus près de sa poitrine.
Alors, Camille trouva sa première ruse de femme.
—Tu sais bien, fit-elle d’un petit ton posé, que j’ai pour toi une vieille affection.
—Avec quelle froideur tu me dis cela! Au moins, dis-moi aussi comment et combien tu m’aimes?
—En voilà une question!
Elle hésita un instant, et de sa voix la plus innocente:
—C’est difficile de mesurer ces choses!... Écoute: un peu plus que les deux garçons et à peu près autant que Suzanne... Là, es-tu content?
Son visage, sous le capuchon, avait un sourire de malice.
—Oh! Criquet! méchant Criquet! s’écria Michel en retirant brusquement son bras. Es-tu trop jeune pour comprendre ou te moques-tu de moi?
Elle avait fait un bond, contente d’être libérée, fière de son succès, et elle pirouettait dans l’allée, les mains sur les hanches, en agitant par saccades son capuchon pointu sous lequel on apercevait tout juste la ligne blanche des dents railleuses.
—Pourquoi ces yeux et ce ton tragique? fit-elle. D’abord, j’en ai assez d’être grave!... J’ai envie de courir! Si j’avais su, j’aurais emporté mon vieux cerceau! Attends-moi un instant... Au revoir, beau ténébreux! Michel le Taciturne!
Gamine, les pieds joints, portant la main à son capuchon avec un salut militaire, elle sauta sur un banc, le franchit en deux enjambées, retomba sur le sable et disparut au grand galop dans l’allée envahie de brouillard.
Elle frappait du talon le sol mouillé qui rebondissait, lançant en avant puis en arrière, comme aux jours lointains des vacances dans l’Ile, ses jambes qu’elle sentait fortes, élastiques, et si libres dans les gaines étroites du pantalon, renversait parfois une chaise de fer, s’élançait sur tous les bancs qu’elle traversait en deux sauts, et, griffant les buissons au passage, recevait en pleine figure des gouttes d’eau et des brindilles. L’air humide sifflait contre ses joues, glaçait ses dents et pénétrait jusqu’à ses poumons; les statues, les arbres, les maisons en bordure avec leurs lumières, filaient à ses côtés comme des ombres, les pas de son cousin se perdaient derrière elle, elle allait toujours, emplie d’une singulière ivresse, à la fois puérile et sérieuse, se répétant: «Je suis un garçon! Je fais ce qu’il me plaît! Je suis un garçon!» Et en même temps, une voix ténue lui susurrait à l’oreille:—C’est la dernière fois que tu cours ainsi... la dernière fois...
Elle s’arrêta enfin, haletante, suffoquée, près de la Rotonde du parc, et, la main sur sa poitrine, vit défiler un instant les autos qui, pareilles à des bêtes poussives aux gros yeux éblouissants, sortaient de la brume et roulaient lentement, en grognant et en soufflant, devant deux agents immobiles. On y voyait des dames roses comme des poupées, les cheveux exubérants et ondulés, qui allaient dîner en ville. Mais une vieille personne, marchant à pas menus sous une mante de cachemire noir, se posait alors devant Criquet, la regardait un instant, clignant des yeux, fronçant le nez, et lui disait:
—Pourriez-vous m’indiquer l’avenue Velasquez, mon ami?
—Mais oui, madame! C’est de l’autre côté du parc, à droite.
—Ah! dit la vieille, c’est que je n’oserai jamais traverser, avec toutes ces grosses machines.
—Voulez-vous prendre mon bras, madame? offrit Criquet d’un air aimable.
Arrondissant le coude, elle se pencha galamment vers la vieille dame qui s’y accrocha.
Quand elles furent sur l’autre trottoir:
—C’est une bonne fortune à mon âge, fit celle-ci d’une voix gracieuse et chevrotante, de rencontrer un jeune homme aussi bien élevé.
Et, avec une petite révérence, elle s’en alla trottinant le long des pelouses. Criquet, ravie de l’aventure, se carra dans sa pèlerine, fourra ses deux mains dans ses poches et s’efforça de siffloter en se dandinant, comme un monsieur qui flâne et prend ses aises.
Trois jeunes ouvrières, emmitouflées dans des châles de laine, qui épluchaient des marrons en bavardant, vinrent à passer. Criquet s’avança hardiment, comme elle l’avait vu faire à Michel, dévisagea l’une des fillettes, et prononça à demi-voix, l’air convaincu:
—Jolie blonde!
Des rires, des cris aigus lui répondirent:
—Mais voyez-vous ce môme!
—Y a plus d’enfants, parole! T’en as du toupet, mon petit!
—Repasse dans trois ans, je t’attends sur ce banc!
Tout de même, elles semblaient enchantées. Elles se retournèrent à plusieurs reprises, et l’une d’elles lui envoya un baiser, avec des épluchures de châtaigne.
—En a-t-il, des dents blanches! fit-elle.
Criquet, souriante, un peu mélancolique, se disait: «Les petites sottes! Si j’étais un homme et si je revenais, qu’arriverait-il?» Elle revoyait la figure sanglotante et gonflée de la grosse amie de Louise, elle se souvenait des propos de Michel, de ses dernières lectures, et son cœur était plein d’indulgence et de pitié. Comme elle commençait à les comprendre, à les plaindre, à les excuser, toutes ses sœurs inconnues qui avaient besoin de tendresse et qui pleuraient ensuite! «Qui sait, se demandait-elle, si je ne me suis pas trompée autrefois en désirant être garçon; peut-être suis-je bien plus faite pour être une fille...»
Mais une femme en cheveux qui tournait en balançant sa jupe dans l’allée solitaire, s’approcha d’elle.
—Veux-tu venir chez moi, mon petit coco? murmura-t-elle d’un ton mielleux.
Camille fit un bond en arrière; le dos rond sous une jaquette élimée, ses grosses mains rouges croisées sur le ventre, la face carrée, violette et ravinée, la femme semblait la considérer, la bouche entr’ouverte sur un trou noir; et de ce trou sortirent tout à coup des injures:
—Zut alors! un gosse! Qu’est-ce que tu fais-là, à moucharder les gens? Tu vas voir un peu si je t’attrape!
Camille s’enfuit, abasourdie, terrifiée, poursuivie par un flot de grossièretés. Que faisait cette femme? Que voulait-elle? Quel mystère de tristesse et de honte se cachait encore là?
Elle n’avait plus envie d’être seule ni de courir. Tout à coup, elle eut peur des ténèbres, son costume la gêna, elle se sentit rougir à la pensée que le pantalon la serrait trop, elle tira sa pèlerine, abaissa son capuchon sur ses yeux. Et justement, elle aperçut Michel qui arrivait, tout essoufflé.
—En voilà des manières pour une jeune fille! dit-il avec humeur. Je croyais t’avoir perdue, j’étais inquiet, je craignais de mauvaises rencontres. Je t’ai vue causer avec une femme, là, au coin, qui est venue m’accoster ensuite. Qu’a-t-elle pu te dire? Ah! c’est du joli!
—Je n’ai pas entendu, répondit Criquet d’un petit ton soumis. Rentrons, veux-tu? ajouta-t-elle en lui prenant câlinement le bras. Je crois bien que ma vie de garçon est finie...
Un instant plus tard, dans sa chambre, Criquet considérait d’un air songeur le pantalon et la vareuse tombés par terre à ses pieds. A cette minute, ces vieilles nippes usées prenaient une valeur de symbole; Criquet dépouillait avec elles sa vie passée, tous les rêves puérils que personne n’avait connus, dont elle souriait maintenant, tous ses espoirs, tous ses regrets stériles. Certes, elle enviait toujours le sort des hommes, mais elle avait appris qu’ils ne possédaient ni toutes les vertus, ni tous les privilèges, qu’ils n’étaient bien souvent, comme les femmes, que de pauvres êtres incertains et asservis.
Désormais, elle serait une jeune fille. Elle acceptait le fait. Et même, lorsque, après avoir agrafé sa blouse et passé les mains autour de sa ceinture étroite pour faire bouffer l’étoffe sur la poitrine, au-dessous de la collerette blanche, elle aperçut dans la glace son visage animé, elle lui sourit avec joie, avec espoir. Elle pensait aux regards, aux paroles de Michel; elle se rappelait que, le matin, en la croisant dans la rue, une dame s’était écriée: «Oh! la jolie fillette!» Jolie?... Non. Mais elle n’était plus une déshéritée; elle possédait, comme presque toutes les femmes, sa part de grâce et de jeunesse. La vie s’étendait avec ses horizons voilés d’une brume nacrée. Qu’y avait-il sous ces voiles? Que serait sa vie?
—Je voudrais être heureuse... heureuse... murmura-t-elle.
On frappait à la porte; elle reconnut les doigts impatients de Michel.
—Je voudrais aussi ne pas trop faire souffrir, continua-t-elle en pensant à lui.
Il disait, la voix suppliante:
—Dépêche-toi, Camille! Je t’attends, je m’ennuie sans toi...
Elle se pencha vers la glace, lissa ses sourcils, passa un bout de langue sur ses lèvres vives, souleva ses cheveux en auréole au-dessus de son front, les ramena sur les tempes, sourit encore à son image et repoussant du pied les vêtements de garçon:
—Je viens, répondit-elle d’une voix douce.
FIN
475-13.—Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.—3316-6-13.