← Table of contents
Criquet

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

Reading edition

L’on vient de dîner chez un pêcheur, ami de Le Bihan: il n’y avait que de la soupe au poisson, chaude, poivrée, sentant l’absinthe et le fenouil, et trop peu d’assiettes et de couverts pour tout le monde. Ils se sont, avec Michel, servi de la même cuiller, les deux petits se sont battus... Comme on a ri!

Une seule chandelle dont la mèche charbonne, éclaire en vacillant la table pleine d’assiettes salies, d’arêtes et de mies de pain, les poutres entre-croisées du plafond, les rideaux à fleurs des lits creusés dans le mur. Au-dessus des têtes pendent des oignons, des chapelets de carrés de liège, des colliers de sardines roulées dans du gros sel, une morue jaunie et, au milieu, un petit bateau noir à filets bleus, au bout d’une ficelle; le reflet de sa grenure bouge sur le mur blanc et le cuivre de ses menus bossoirs pique l’ombre de points brillants.

Oh! partir pour six mois au moins dans un navire qui ait des mâts, des échelles de cordes où l’on puisse grimper,—pas un de ces transatlantiques pareils à des maisons, mais un vrai navire qui sente le goudron et le chanvre sec! Ou encore vivre toujours dans cet îlot, si éloigné de la côte qu’en hiver, pendant les mois de tempête, on manque parfois de pain et de cidre. Avoir peur de mourir de faim, quelle ivresse!

Maurice et Marc dorment, l’un par terre, l’autre la tête appuyée sur la table; le visage de celui-ci est à demi-caché sous ses boucles et chaque fois qu’il respire, une bulle blanche se gonfle et s’arrondit au coin de sa bouche entr’ouverte. Suzanne cause et rit doucement avec Jacques, près de la fenêtre qui fait dans le mur une bande moins sombre.

Tante Eléonore essuie de son mouchoir l’eau de la mer qui a trempé sa robe de soie.

—L’étoffe sera toute jaune demain, gémit-elle, et ce n’est que mon second numéro! J’avais bien dit ce matin que le temps n’était pas sûr... J’ai le don des pressentiments. Mais personne ne veut jamais m’écouter, personne! Qu’allons-nous faire? Où coucherons-nous?...

Elle dévide ainsi ses jérémiades, doublement enchantée, car les événements lui ont donné raison et fourni en outre l’occasion de se lamenter avec abondance. Miss Winnie l’écoute, correcte et résignée, lissant du bout des doigts ses maigres bandeaux blonds.

La tempête grandit: le vent galope le long des ruelles étranglées du hameau, tourbillonne et siffle, soufflette les masures accroupies qui tressaillent, secoue les portes, les volets, soulève les toits; et la mer gronde, hurle, bat sur les rochers à grands coups retentissants, monte furieusement à l’assaut de la petite île perdue.

La porte s’ouvre tout à coup, comme arrachée, devant M. Dayrolles et Le Bihan qui, poussés par la rafale, retiennent leurs capuchons à deux mains.

—Eh bien, mes enfants, fait le premier, il faut s’y résigner: impossible de partir ce soir.

Des exclamations de stupeur et de joie s’élèvent. Les petits, brusquement éveillés, crient d’effroi.

—Et maman? demande Suzanne.

—J’ai pu la prévenir par le sémaphore... Pas d’inquiétude de ce côté. Maintenant, discutons la question couchage: nous avons tout juste découvert trois lits: un ici pour tante Éléonore—l’armoire qui est dans le mur...

—Coucher dans une armoire! s’écrie celle-ci. Un vrai nid à punaises, sans doute! D’abord, sans air, moi...

—A moins que tu ne préfères coucher dehors, ma chère sœur? continue paisiblement M. Dayrolles. Donc, un ici, un autre du même genre chez le douanier pour miss Winnie et Suzanne, et un matelas pour les gosses. Quant aux hommes, il leur reste une écurie et des bottes de varech...

Les hommes... une écurie... du varech! Camille, radieuse, les yeux brillants, le cœur battant d’impatience et d’espoir, bondit comme un ressort jusqu’à son père, se pend à sa manche et souffle:

—Oh! papa, j’en suis bien, avec toi et Michel?

—Tiens, Criquet, au fait, je t’avais oubliée, fait M. Dayrolles... Après tout, ajoute-t-il en hésitant, je crois qu’il n’y a pas d’inconvénient à ce que tu nous accompagnes, n’est-ce pas, miss Winnie?

—René! clame tante Éléonore, indignée. Tu n’y penses pas, mon ami! Camille, à son âge, coucher avec des matelots!

—Oh! tante, pour une fois! implore Criquet, les mains jointes, les yeux aussitôt voilés de grosses larmes.

—Pour une fois! Quelle inconscience! Non, mon enfant, tu resteras ici avec moi, dans l’armoire... Je préfère sacrifier le repos de ma nuit...

—Papa, papa, je t’en prie, insiste Criquet.

Et les sanglots montent.

—Voyons, mon petit, fait celui-ci, je n’y avais pas réfléchi. Mais ta tante a raison: une écurie, ce n’est guère la place d’une jeune fille.

Il détache la main de sa manche et repousse doucement Camille avec un sourire agacé.

Elle recule jusqu’à la porte en suffoquant. Une jeune fille! C’est lui qui a dit le mot, lui, après tout ce qu’elle lui a confié le matin même! Il ne se souvient déjà plus. Il a trompé son espoir, sa tendresse. Une grande chaleur monte aux yeux de Criquet, à ses tempes, elle grince des dents, se tord les mains, elle va crier: c’est la colère qui l’envahit, la colère qui vous prend tout entière, vous secoue, contre laquelle il est impossible de lutter. Il faut partir, se sauver, vite, tout de suite!

Elle ouvre la porte, se glisse au dehors: le vent la saisit aussitôt dans ses grandes mains brutales, la fait pivoter, l’entraîne; elle descend la rue en courant, l’haleine et l’âme entre les dents: les pierres, les écailles d’huîtres et de moules roulent sous ses pieds; elle plonge dans les flaques d’eau, heurte un caillou, glisse, trébuche sur un fagot, mais elle galope toujours, une main sur son béret, une autre à sa pèlerine; un dernier bond, elle enfonce jusqu’aux chevilles dans le sable humide et la mer est là, à deux pas, toute noire et grondante.

Alors, elle demeure un instant immobile. Sa colère est tombée, elle se sent lasse, molle et très malheureuse. Elle pleure des larmes résignées et soumises, qui coulent sur ses joues, longues et tièdes. Il lui semble qu’elles couleront toujours.

«Voilà, pense-t-elle, c’est fini; ils veulent tous que je ne sois plus une enfant; bientôt je vais être une femme, puis je m’ennuierai très longtemps jusqu’à ce que je devienne une vieille, comme la mère Sainte, et que je meure.»

Elle tend les bras dans le vent, elle les tâte avec pitié, comme s’ils étaient déjà froids et raidis. Mourir... Elle songe à sa grand’mère, étendue sous un drap que relèvent les pieds, les yeux entr’ouverts et blancs, la bouche noircie. Elle entend les pas pesants de ces hommes affreux qui sont venus dans la chambre fondre du plomb sur un grand feu rouge qui sifflait... Oh! cet œil rouge qui tourne là-bas, très loin, et jette du sang sur l’eau, qu’est-ce que c’est? Et ces lumières pâles sur la mer? On dirait des draps qui remuent...

On a crié sur ce rocher... Quel affreux cri, long, déchirant, lugubre! Les noyés doivent hurler comme ça, la nuit, quand un poulpe les prend dans ses bras visqueux... Non, c’est un oiseau aux lourdes ailes qui effleure Criquet au passage.

Elle frissonne. Elle est seule. Elle écoute les voix qui chuchotent, qui pleurent tout bas avec de faibles gémissements... Des choses bougent, frémissent autour d’elle; ici, le sable danse en petits tourbillons; là, un objet blanc cabriole à ses pieds: c’est un os qui a l’air fou, oh! mon Dieu, un os de mort sans doute!

Cette fois Criquet se retourne et se met à courir de nouveau; mais ses jambes flageolent, ses dents claquent; des pas légers bondissent derrière elle; un souffle froid soulève ses cheveux, un doigt glacé touche sa nuque. Et le vent la repousse et la rejette encore vers la mer!

Enfin! La dune et ses herbes qui mouillent, qui griffent les jambes; des maisons blanches, là, tout près, une petite lumière et des voix, de vraies voix celles-là... Elle n’a plus peur... Car elle a eu peur, oui, elle a eu bien peur!

Mais les hommes n’ont jamais peur, eux?

Criquet s’arrête, haletante, les yeux grands ouverts, les mains sur ses côtes soulevées.

—J’ai été lâche, très lâche, avoue-t-elle. Le Bihan a raison, et tante Eléonore, et miss Winnie et tous: je suis une femme, rien qu’une femme!

Elle sanglote doucement, tristement et monte à petits pas le chemin qui, sous la lune agitée, apparaît blanc, bleu, tout tremblant. Au seuil des cabanes, des plantes de tournesol hochent faiblement leurs larges têtes penchées vers les pierres luisantes...

IV

Camille, assise devant une table d’osier qui se plaignait en grinçant, une lettre ouverte sous les yeux, frottait le manche de son stylographe avec des morceaux de buvard aussitôt gorgés d’encre.

—La patte, Criquet! commanda M. Dayrolles qui, dans le clair-obscur de la pièce aux volets clos, apparaissait à peine à travers la fumée de sa pipe.

Criquet mit d’abord ses mains derrière son dos, puis les ramenant lentement, les tendit vers son père avec humilité.

—Allons! aujourd’hui, il n’y en a pas tout à fait jusqu’au coude, et tu n’as qu’une seule tache au bout du nez! Tu fais des progrès... Courage!

Il riait, mais madame Dayrolles, étendue sur une chaise longue, poussa un soupir douloureux. Puis du souffle et du bout des doigts, elle essaya de chasser une écharpe de fumée qui s’allongeait jusqu’à elle; et l’on ne savait ce qui l’affligeait davantage: l’encre aux mains de sa fille ou la pipe de son mari.

—C’est la faute de cette sale plume, déclara Camille avec dépit. Dès qu’on lui met la tête en bas, elle crache!

—Savoir ce que tu ferais à sa place? Dire que depuis deux ans, ta plume et toi ne cessez de vous quereller! Il est vrai qu’il n’y a que ces ménages-là pour durer...

M. Dayrolles saisit son verre de cognac, l’avala d’un trait, se leva, détendit ses bras avec un bâillement, puis, s’approchant de la cheminée, heurta le fourneau de sa pipe contre le marbre, à petits coups secs et prudents.

—Votre cendre, René! gémit madame Dayrolles.

—Voyons, ma petite Jeanne, protesta son mari, avec bonne humeur, à Paris je comprends encore, mais ici!

Il montrait la salle campagnarde, aux murs épais blanchis à la chaux, les meubles sommaires, égayés de coussins de cretonne, les nattes recouvrant çà et là le plancher.

—Si, au sein de ce luxe inouï, on n’a même pas la liberté de sa pipe!...

Il alla vers la fenêtre et fit le geste d’ouvrir les volets. Un faible cri l’arrêta:

—Pas cette horrible lumière! Ma tête, ma malheureuse tête...

—Allons! ça ne va pas aujourd’hui, ma pauvre enfant...

Et M. Dayrolles, bâillant de nouveau de toutes ses larges mâchoires, tourna un moment autour d’un guéridon, en traînant ses pantoufles, au passage effleura d’une chiquenaude l’oreille de Criquet, tira sa montre, hésita un instant, puis:

—Il fait encore trop chaud pour la promenade... Décidément, il ne reste plus qu’à dormir, dit-il.

Il saisit à la volée tous les coussins des fauteuils, les jeta par terre les uns sur les autres, s’étendit lourdement sur le parquet qui craqua, entr’ouvrit le col et les premiers boutons de sa chemise de flanelle qui découvrit sa poitrine blanche aux poils roux, cligna des yeux vers Criquet avec un sourire de malice et de bonté, les ferma et bientôt il dormait, la respiration sonore, la bouche entr’ouverte sur ses dents solides ternies par le tabac, sa grande main arrondie sur ses cheveux crépus.

Cet homme actif, vigoureux, à l’esprit énergique et précis, avait les sommeils soudains et profonds d’un tout petit enfant; d’un enfant encore, il avait l’humeur facile, insouciante, les violences promptes, les oublis rapides.

Criquet contemplait pensivement le grand corps étendu qui tenait la moitié de la pièce, le visage aux traits puissants qui peu à peu se couvrait de fines gouttelettes de sueur.

«Il est un peu jaune, ces jours-ci, papa, songea-t-elle, il est oppressé, ses yeux sont gonflés; son foie ne va pas...»

Puis elle se tourna vers sa mère: le regard fixe, celle-ci lissait d’une main ses bandeaux luisants, plus noirs sur le front blême, et de l’autre tapotait une revue à la couverture éclatante: un pli de douleur ou d’impatience crispait sa joue, de la narine au coin de la bouche, et une de ses paupières battait nerveusement. Tout à coup, ses longs yeux noirs se posèrent sur son mari, elle eut une moue chagrine, haussa légèrement les épaules, fit le mouvement de se lever puis se laissa retomber avec lassitude sur ses coussins, tandis que tout son visage semblait soudain se creuser et vieillir.

«Pauvre maman, pensait Criquet, la vie n’est pas drôle pour elle. Toujours étendue quand les autres vont et viennent... Et papa ne reste à la maison que pour dormir...»

Surprise elle-même de blâmer ce père qu’elle avait jusqu’alors si aveuglément adoré, émue d’une pitié neuve pour la mère plaintive qui d’ordinaire compte si peu pour elle, Criquet se renverse dans son fauteuil avec un soupir découragé. Oui, le monde est plein d’injustices... Cela pèse aux épaules...

Il fait si étouffant que, même en écartant les bras et les jambes, on sent sa peau humide, prête à coller. Dehors, un silence accablé et le soleil dont on devine la violence par la flèche de lumière brillante qui, à travers un trou du volet, est venue se ficher dans le sol...

Mais il y a surtout la lettre de Michel. Elle est enfin arrivée ce matin. C’est la première que Criquet reçoit tandis qu’elle en a déjà envoyé quatre. Elle lit et relit les quelques lignes,—vingt en tout, avec la signature,—elle les sait par cœur:

«Mon vieux Criquet,

»Tu me bombardes de missives consécutives. Ça sert toujours pour allumer une Espagnole sèche (à 0.60 cent. le paquet); mais si tu attends que je réponde à tout ce que tu me demandes, tu peux te taper. Dis-moi seulement:

»1o Si tu as retrouvé mon couteau, celui à deux lames, avec un truc pour ouvrir les boîtes de conserves;

»2o Si la petite du bureau de tabac a demandé de mes nouvelles.

»J’ai fait la connaissance de deux types épatants; on rigole ferme, on boulotte supérieurement, on va au Casino, on fume, même devant les aïeux. Il y a aussi des typesses épatantes, mais c’est des choses qui ne regardent pas les filles.

»Dis-moi ce que tu veux que je te rapporte pour que je m’empresse de l’oublier.

»Que Dieu t’ait en sa sainte garde, miss Winnie et tante Éléonore itou. Amen!»

Criquet, du bout des lèvres arrondies, répète lentement les mots, elle les suit du doigt sur la page comme pour les caresser; elle essaie de leur donner un visage, un sourire, une voix. Mais, en dépit de tous ses efforts, elle ne parvient pas à les attendrir. Il lui semble même qu’ils lui échappent et dansent sous ses yeux une ronde goguenarde en tirant la langue et en fronçant le nez. Ils ricanent, ils lui font mal: Michel, c’est évident, est heureux loin d’elle, plus qu’il ne l’a jamais été; il ne l’a point regrettée; il a des amis qu’elle ne connaîtra pas, des secrets qu’il ne lui dira plus.

Certes, Criquet est raisonnable: elle sait bien qu’un garçon ne peut pas écrire des lettres affectueuses, comme une fille, qu’il doit cacher ses émotions et paraître se moquer de tout. Dans ses lettres à Michel, elle-même s’efforce bien de prendre le ton qu’il faut, un ton indifférent et dégagé. Mais tout de même, oh! tout de même, ce n’est pas la même chose!

Ah! si seulement elle était un garçon, elle pourrait l’accompagner... Elle n’aime guère les villes, les casinos, mais elle resterait près de lui, elle saurait ce qu’il fait, ce qu’il pense, elle ne le quitterait pas, ils seraient deux hommes qui marchent et rient ensemble dans la vie. Il n’aurait pas besoin de ces amis qu’elle déteste...

Comment lui expliquer tout cela sans l’agacer? Comment, sans s’exposer à ses railleries, lui faire comprendre que son abandon la peine?

Criquet tourne, retourne son stylographe, le mordille, le passe dans ses cheveux, s’en gratte l’oreille; puis, s’apercevant qu’elle est de nouveau toute barbouillée d’encre, s’exclame à demi-voix, s’indigne, s’emporte en menaces contre le malheureux instrument et se sèche enfin à petits coups de buvard.

Mais on entend un trot pesant dans le couloir; quelqu’un approche, trébuche, se rattrape avec un cri rauque, ouvre la porte bruyamment.

Madame Dayrolles s’est soulevée sur ses coussins, M. Dayrolles s’éveille en grognant et tante Éléonore, debout dans l’embrasure, son lorgnon de travers sur son visage rouge et suant, s’écrie, tragique:

—Ah! j’ai encore déchiré mon jupon!

Elle relève sa robe sur ses vastes mollets, autour desquels tirebouchonnent des bas de coton blanc,—des bas de son trousseau, d’une qualité extra-solide—et montre d’un geste de mélodrame un pan de volant décousu.

Mais comme tante Éléonore s’obstine à finir, sous forme de jupon, les robes de soie noire qu’elle a déjà usées jusqu’à la corde, l’accident se reproduit si fréquemment qu’il n’est plus possible de s’en émouvoir.

—Un jupon que je viens de terminer! continue-t-elle, en regardant tour à tour de ses yeux couleur de faïence, son frère et sa belle-sœur.

—Déplorable! fait M. Dayrolles. Ce n’est que la dixième fois depuis huit jours! Je pense que ce n’est pas pour cet événement que tu nous éveilles en sursaut?

—Non, certes, non; je cherche Jacques. Où est mon fils?

M. Dayrolles ébauche un signe d’impatience.

—Sans doute avec Suzanne, et miss Winnie qui sont allées au tennis des Bourgoin, dit madame Dayrolles.

—Il n’est pas à la Négraie, maman, interrompt Camille. Il est parti pour la pêche: il avait sa ligne et son vieux pantalon blanc.

—A la pêche, quand il s’agit de son avenir! s’écrie tante Éléonore en élevant les mains. C’est inconcevable! Où ce malheureux enfant a-t-il la tête? Il doit écrire aujourd’hui une lettre des plus importantes; et l’heure du courrier approche...

Criquet saute de sa chaise:

—Je veux bien aller le chercher... Je sais où il est, fait-elle avec empressement.

Madame Broussot la contemple un instant sans mot dire. Son visage important et naïf trahit une lutte intérieure. Elle n’aime pas voir Camille courir les champs. D’autre part, elle a besoin de Jacques et aller le chercher elle-même, sous ce soleil, dépasse son amour maternel.

—Au moins, lave-toi la figure et les mains avant de sortir, recommande-t-elle avec humeur; se barbouiller d’encre à ton âge, quelle habitude déplorable!

Et tandis que Camille bondit hors de la pièce, elle entend sa tante gémir:

—C’est affreux vraiment d’être veuve et abandonnée avec un grand fils!

Criquet s’en allait maintenant à petits pas sous le soleil, le long de la route inégale et blanche. Des touffes d’herbes jaunies craquaient sous ses pas, des bourdons et des guêpes pendaient assoupis aux fleurs rouges des chardons et les lézards, avec un bruit de feuilles froissées, filaient entre les pierres où l’on apercevait une seconde le bout de leur queue ronde et grise.

—Ah! si je savais siffler, pensait Camille avec regret, ils s’arrêteraient, tourneraient vers moi leur tête pointue aux yeux d’or et je verrais trembler leur petite gorge...

Alors, tout de suite, comme rappelée au sentiment du devoir, elle récita «O Marie, conçue sans péché, faites que je devienne un garçon...»

Elle répétait la phrase machinalement, les lèvres molles, les yeux distraits. Au fond, elle ne croyait guère au succès de ses invocations. Mais puisque tout secours terrestre lui faisait défaut, pourquoi ne pas s’adresser à ceux qui sont là-haut et qui peuvent tout? Si pourtant la Sainte Vierge voulait...

Criquet connaissait une vieille demoiselle, en Normandie, paralysée depuis cinq ans, qui, en prononçant avec ferveur pour la dix millième fois peut-être: «O Marie, secours des infirmes, ayez pitié de moi...», avait tout à coup quitté son lit et couru jusqu’à la cuisine pour demander un bol de bouillon froid. Papa, il est vrai, riait un peu lorsqu’on racontait cette surprenante histoire, mais papa riait toujours. La vieille demoiselle marchait fort bien depuis lors et s’occupait, avec un zèle parfois excessif, des affaires de sa famille. Était-ce donc plus difficile de changer une fille en garçon? D’ailleurs pour ce que cela coûte d’essayer...

La lande calcinée où les gousses noires des genêts éclataient avec le bruit sec d’un pistolet minuscule, exhalait des bouffées de vent amères et brûlantes.

Criquet ouvrait la bouche et les narines, secouait ses bras moites dans ses manches, agitait les plis de sa robe lâche; car, sous prétexte de réparations urgentes, miss Winnie ayant subtilisé la culotte et le jersey, Criquet avait dû se résigner à s’habiller en fille; elle avait choisi une vieille robe de tussor, bordée de bleuets déteints, toute droite et si courte qu’on ne voyait plus que ses jambes d’un brun lisse, interminables et minces, avec des nœuds aux genoux et aux coudes. Et son visage hâlé, dans son chapeau en auréole, rendait plus clair et comme argenté le regard de ses yeux mobiles.

De temps à autre, elle sortait d’une boîte verte en fer-blanc pendue à son épaule un mouchoir grisâtre roulé en tampon et le passait sur son front humide; ou bien, les mains à la taille, elle se balançait d’avant en arrière d’un mouvement rapide qui secouait la masse brillante de ses cheveux ébouriffés.

—Quel bonheur, faisait-elle avec un petit rire, quel bonheur d’être libérée de cette bande de toile qui me serrait les côtes et m’étouffait! Aujourd’hui, pas de danger qu’on puisse rien deviner sous cette robe de bébé...

Puis, grave soudain:

—Que c’est bon d’être petite encore, de sauter dans le soleil, d’aller toute seule où ça vous chante... Bientôt peut-être...

Une angoisse lui pressa le cœur et vite, très vite, les yeux fermés, les poings serrés, elle reprit en détachant chaque syllabe, comme pour les enfoncer:

—O Marie con-çue sans pé-ché...

Mais brusquement:

—Non, ce n’est pas la peine; si la Sainte Vierge m’entend, elle ne m’exaucera pas; je n’ai point de ferveur, j’ai perdu la grâce... Mon cœur ne bouge plus; pourtant, autrefois, j’étais pieuse...

Des moucherons en colonnes transparentes tournaient autour de Criquet avec de menus bourdonnements; elle souffla, secouant la tête pour les écarter.

Avait-elle été pieuse, vraiment? Toute petite, elle répétait sa prière du soir, les yeux lourds en balbutiant dans ses cheveux défaits. Les mots lui apparaissaient incompréhensibles, redoutables, les phrases pleines de pièges et de traquenards. Je crois en Dieu surtout se dressait devant elle comme une montagne à pic, avec d’affreuses crevasses toutes noires; elle grimpait vite, vite, effarée, sans respirer, butant, glissant, chutant et lorsqu’elle atteignait le sommet, quelle joie de crier à pleins poumons, en renversant la tête: «D’où il viendra juger les vivants et les morts, ainsi soit-il!» Il? Qui donc?

Plus tard, elle avait cinq ans, quelqu’un récitait des litanies devant une statue de la Vierge, blanche avec une ceinture bleue, tout entourée d’aubépine et de touffes de muguet, rondes comme des soucoupes entre leurs feuilles. Il faisait nuit. Elle fermait les yeux. Peu à peu, la voix devenait mince, mince, un vrai zézaiement de moustiques...

Et tout à coup, ses yeux s’étaient ouverts. Que tout semblait étrange! Un souffle vivant comme le soupir d’une personne entrait par la fenêtre ouverte, la flamme des cierges était couchée, tremblante, il pleuvait une petite neige de pétales et des voix grêles, tristes, suppliantes chantaient:

Sauvez, sauvez la France... Au nom... du Sacré-Cœur!

Les derniers mots gémissaient longtemps en traînant; dehors, le grand noir; devant l’autel, des figures levées et blanches, des mains jointes dressées en pointe, comme pour défendre ou pour écarter... Sauver la France? De qui? Pourquoi? L’Ogre ou le Loup allaient-ils sortir du Noir, sauter dans la maison? Criquet avait saisi la main de Suzanne, les yeux élargis, sanglotant de terreur: «C’est un petit ange!» avait déclaré tante Éléonore en la serrant sur la broche d’acier qui hérissait sa poitrine.

Mais voici la première communion, hier dirait-on, trois ans déjà! Trois ans, l’âge d’un petit enfant qui parle et trotte!

Le matin du grand jour, elle s’était laissée vêtir, les mains détendues, le regard absent; sur son lit, des étoffes blanches et légères s’allongeaient comme les nuages en été; on l’entourait, on l’embrassait, des mains attendries frôlaient ses cheveux, son cou, son front. Elle entendait: «On dirait une petite sainte... Non, une mariée... Un peu pâle... Tu n’es pas malade, Camille?»

Personne ne l’appelait Criquet. Miss Winnie elle-même lui souriait, et la femme de chambre en larmes lui avait dit en lui baisant la main: «Vous prierez pour moi, mademoiselle?» Elle répondait à peine, se tenant un peu raide dans ses voiles empesés, les cils joints pour écouter battre son cœur. Elle savait que les cœurs sont rouges, mais elle voyait le sien blanc et rond comme une petite chapelle de mai.

«Sera-t-il assez grand pour que Jésus puisse y entrer?» se demande-t-elle, craintive.

Que toutes ses compagnes réunies à l’église paraissent grandies et graves avec leurs visages nouveaux; si étranges sous le bonnet à ruches qui cache leurs cheveux! Cette petite femme aux lèvres closes, aux paupières baissées, est-ce bien la joyeuse Louise Boyer qui a une grande bouche ouverte par le rire, des robes si courtes et des mollets si ronds?

Voici venir le moment sacré... Plus que des minutes, oh! mon Dieu!

«Mon bien-aimé ne paraît pas encore...» chante une voix.

L’orgue profond, les violons ardents, les harpes célestes grondent, soupirent, pleurent; des buées d’encens voilent l’autel et ses mille flammes roses; les prêtres agenouillés sous leurs chapes brillantes, les bras tendus vers les étoiles de la voûte, étincellent dans des parfums bleus. «Et tout cela pour moi si petite, si ignorante, si indigne», pense Camille, éperdue.

Elle s’avance à son rang, derrière les autres. On dirait un chemin blanc qui marche. Elle chancelle, tombe à genoux devant l’autel, relève son voile, ouvre ses yeux noyés puis les ferme, éblouie, tend ses lèvres sèches, frissonnantes, tend son âme... Un grand vide se creuse en elle.

Des paroles latines murmurées au-dessus de sa tête, pâmée, un geste d’or qui se penche: «C’est Lui! C’est Lui!... Que va-t-Il me dire?»

Puis, de retour à sa place, elle attend le mystère, prosternée dans l’ombre azurée de son voile. Rien, rien encore... Quelque chose de léger comme du papier est là, posé sur la langue brûlante... «Je suis seule, toute seule avec vous, mon Jésus, je vous aime, je vous écoute: parlez!»

Pas encore... L’hostie s’est attachée au palais, on ne doit pas y toucher avec les dents... S’Il allait se fâcher, s’en aller?... «Cette fois, il est descendu dans mon cœur. Venez vite, vite, Seigneur, le temps passe, vous n’avez pas encore dit un mot à votre enfant qui vous aime si fort!...»

Un coup de claquoir: il faut redresser la tête, se lever. Le miracle ne s’est pas produit.

C’est fini. Déjà? Du bruit, un peu de désordre; des mamans rouges et pressées appellent, une chaise tombe, les robes blanches se répandent, se mêlent aux robes de couleur, débordent sur le parvis; les mousselines sont fripées, les visages sans ferveur, on crie, on rit, on court... Comme c’est laid, ces cheveux tirés sous le bonnet et quelles vilaines tournures de petites vieilles ou de naines! Une communiante se barbouille les lèvres de chocolat. C’est qu’on a faim maintenant...

O ce matin, ce beau matin pur, candide et brûlant, il s’est évanoui sans prodige. Criquet n’est plus qu’une enfant distraite et gourmande qui de nouveau va pécher. Depuis, elle n’a jamais pu retrouver en faisant sa prière les grands élans qui brisent et soulèvent.

Tant pis! D’un geste brusque, elle écarte les vieux souvenirs importuns et bondit vers le fossé où elle aperçoit un îlot de menthes vertes. Elle en cueille une branche, choisit près du cœur une feuille velue doublée de duvet d’argent, et la pose sous sa langue.

«Ça pique comme du poivre, mais ça rafraîchit mieux qu’un verre de bière ou de limonade.»

Elle connaît toutes les plantes, non pas sous le nom barbare que leur donnent les botanistes, mais par la couleur, le parfum et surtout par le goût: elle a tout essayé. Elle sait que les pétales du trèfle sont bien meilleurs après la pluie, quand le soleil échauffe leurs fuseaux gonflés de liqueur sucrée, et que les vrilles des vignes, en cornes de limaçons, ont une saveur aigre qui mouille la bouche. Elle aime les jeunes pousses, un peu amères, des tilleuls, les brindilles rosées de l’oseille sauvage dont le jus fait tordre le nez et serrer les lèvres, les petits oignons des champs au goût de phosphore, les fleurs de mauve, douces et grasses comme ces pâtes d’Orient que vendent des hommes à bonnets rouges, les tiges des longues herbes à panaches, asperges menues et tendres... Et elle se passe sur le visage avec délice les feuilles épaisses et veloutées du bouillon blanc dont les fleurs d’or au cœur pourpre sentent la tisane chaude et la maladie. Le soir, Criquet a les dents vertes comme un petit cheval...

Un bêlement grêle lui fait tout à coup lever la tête. Sur le talus, une chèvre tend vers elle un museau surpris et vif entre deux oreilles roses traversées de soleil. Criquet caresse son échine étroite dont on sent chaque nœud sous le poil rêche.

—Brave Blanchette, tu m’as reconnue! Tu es aussi maigre que moi et tu as des yeux fous... Papa dit que je te ressemble... T’es-tu sauvée comme l’autre jour, en emportant ton piquet? Qu’as-tu fait de ta patronne?

Traînée au bout d’une corde par deux moutons camus qui broutaient à coups de tête saccadés, avec des regards brusques de leurs gros yeux de verre, s’avançait une fille osseuse, la bouche ouverte, le front bas sous ses cheveux décolorés par l’air marin. On l’appelait «la fille aux eaux grasses», parce qu’après chaque repas elle allait dans les maisons des étrangers quêter l’eau de la vaisselle pour ses porcs et ses veaux.

—Comme vous voilà loin de chez vous, Jeanne-Marie, dit Criquet.

—Oui, dame... J’ai suivi le long de la route, à cause des étrangers de la Négraie qui attendaient aujourd’hui du beau monde avec des robes de Paris... Je ne les ai point vus, mais j’ai rencontré mademoiselle Suzanne avec sa demoiselle Anglich; elle avait un chapeau plein de roses plus belles qu’il n’en pousse par ici, pour sûr!... Le monsieur qui habite à la Négraie était à l’espérer sur le chemin... Quand il l’a vue, il a fait l’innocent, comme quelqu’un qui se promènerait par là, sans penser. Ah bien! Il en a du vice!...

Elle riait en se dandinant et en se grattant à travers la manche décousue de son caraco.

—C’est monsieur d’Ailly? demanda Criquet, perplexe.

—Je ne sais pas s’il s’appelle d’Ailly mais il est bien aimable à voir avec sa figure de Jésus, ses moustaches de gendarme et son beau costume blanc. Celui qui le blanchit ne plaint pas son savon! Mademoiselle Suzanne, de même, avait une robe blanche; à eux deux, ça faisait la paire... Pour de juste, elle est gentille aussi... et rose, et grasse... Quand on n’a qu’à manger et à s’attifer...!

—Vous aimeriez être une dame, Jeanne-Marie?

—Pour sûr!...

—Mieux que d’être un homme?

—Pour sûr! Les hommes, même les messieurs, ça a toujours plus de mal...

«Elle dit comme la mère Sainte», songeait Camille en s’éloignant.

—Si vous cherchez monsieur Jacques, cria la fille aux eaux grasses, il s’en est allé vers le bois de Ker-Bahu... Il ne faisait guère bon visage, le pauvre gars...

Camille s’arrêta, indécise. Au fond, elle n’avait pas l’intention bien sérieuse de chercher Jacques: un prétexte pour sortir seule, voilà tout. Elle tapotait la boîte de fer-blanc pendue à son épaule; il y avait là-dedans du fil de fouet, des hameçons, des sauterelles et des petits escargots blancs, car elle comptait pêcher à la ligne, du haut du rocher à pic sous lequel l’eau est si verte et si lisse...

Mais elle emportait aussi un roman de Walter Scott et, par cette chaleur, ne serait-ce pas charmant de lire, juchée sur un arbre du bois, en sandwich entre deux tranches de feuilles étalées? Puis, elle verrait Jacques...

Elle obliqua par un champ moissonné dont les chaumes piquaient ses pieds à travers les courroies de ses sandales, et, en avançant avec précaution, elle pensait à son grand cousin. C’était la première fois depuis qu’elle le connaissait, c’est-à-dire depuis sa naissance. Autant Michel avait été mêlé à tous les épisodes de sa vie, autant Jacques y était resté étranger. Il était le fils de tante Éléonore, il avait un nez, des yeux, une bouche comme ça, et cet ensemble s’appelait Jacques, quelqu’un qui n’était ni triste, ni gai, ni gentil, ni désagréable, qui arrivait et partait sans vous causer de joie ni de chagrin,—Jacques enfin.

Il lui témoignait la même indifférence. Peut-être n’avaient-ils pas échangé en tout dix phrases dont ils pussent se souvenir. Quand Michel avait dit: «Jacques est amoureux de Suzanne», Criquet avait accepté la nouvelle, sans surprise et sans enthousiasme, comme une chose attendue.

«Il l’aime? avait-elle pensé. Bon, elle l’aime aussi sans doute, ils se marieront.» Ses soucis personnels ne lui avaient pas laissé le temps de réfléchir à un cas si simple.

Mais depuis le départ de Michel, seule et désorientée, elle avait eu plus d’une occasion de remarquer que son cousin n’était pas heureux. Il demeurait des heures entières dans sa chambre, en sortait avec les yeux rouges, se promenait des journées tout seul et, sous prétexte de pêcher à la ligne, s’enfouissait dans quelque trou de rocher ou dans ce petit bois, le seul coin obscur de l’île.

—C’est comme dans les livres anglais, observait Camille. On y rencontre des tas de garçons et de filles, de cousins et de cousines. Aux premières pages, ils jouent ensemble, ils travaillent, ils se battent, ils sont contents, c’est amusant. Puis, deux garçons se mettent à avoir de l’amour pour la même fille ou deux filles pour le même garçon. Alors, ils pleurent, ils se séparent, il se brouillent, ils se raccommodent, ils se fiancent et le livre devient assommant!

Voici la lisière du bois qui s’élève, sombre et fraîche, au-dessus du champ pelé, tournant vers la mer le dos bossu que lui fait le vent du large. Criquet franchit d’un bond le talus, écarte des branches et entre dans l’ombre. Seules, quelques gouttes de soleil sont tombées sur le tapis de mousse; elle avance en hésitant, se frottant les yeux pour s’habituer au clair-obscur et de suite aperçoit Jacques étendu dans l’herbe, près du minuscule ruisseau qui a fait naître toute cette fraîcheur. Le pantalon de toile de son cousin est souillé de boue et de taches vertes. Il semble lire quelque chose. Elle se rapproche doucement et s’arrête; il ne l’entend pas sans doute. Elle gratte la terre du pied, puis tousse avec discrétion. Rien ne bouge.

—Jacques, fait-elle alors timidement, Jacques, ta mère te veut pour une lettre qu’il faut écrire.

—Laisse-moi tranquille, je m’en fiche, répond une voix maussade.

Camille ne se fâche pas. Les gens tristes ont le droit de ne pas être aimables. Elle s’éloigne un peu, s’allonge à son tour par terre, et attend, le visage contre une touffe de mousse. Elle s’y caresse le nez et les lèvres, la respire et y enfonce ses deux mains; on dirait de larges gants de laine froide. Le dessus est tiède, le fond humide et glacé, comme dans le sable.

Que c’est drôle un brin de mousse! Cela ressemble à un de ces sapins au cône de petits copeaux verts et frisés, qui se tiennent debout sur une rondelle dans les arches de Noé et sentent la colle et le vernis. Et, comme dans les arches de Noé, on voit près des arbres des petites bêtes effarées. Qui sait si, en cherchant bien, on ne découvrirait pas aussi la bergère, raide et digne, en corsage de bois rouge?

—Que je voudrais vivre une minute, rien qu’une minute, dans cette petite forêt, soupire Criquet.

Une aiguille de pin aux dents, elle s’assied ensuite, son genou entre ses bras croisés, et considère gravement les arbres qui l’entourent. Pas un seul châtaignier aux branches lisses et étalées, pas de chêne aux bras tordus qui s’étendent ou se recourbent en fauteuils et en lits. Rien que des arbustes ou des pins. Il lui faudra grimper, les bras et les genoux au tronc, son livre entre les dents.

«A moins que je ne l’enferme dans mon pantalon», pense Criquet.

Il lui arrive souvent de transporter ou de dissimuler ainsi sa bibliothèque.

De nouveau ses regards tombent sur Jacques. Elle n’aperçoit qu’un petit coin de sa joue et de son nez, rouges et luisants. Sa peau est également rouge jusque dans les cheveux ras et blonds, jusqu’en bas de la nuque. Il a encore pleuré, sans doute.

—Tu as du chagrin, mon pauvre Jacques? dit-elle enfin d’une voix un peu tremblante qui l’étonne elle-même.

Un grognement. La tête du jeune homme disparaît sous ses deux bras.

—Oui, tu as du chagrin. Je sais bien pourquoi...

Un silence.

—Je sais que tu es amoureux, prononce Criquet d’un ton important.

Un soubresaut agite le veston et une voix furieuse crie:

—Qu’est-ce que tu peux bien savoir de ces choses-là? Une gosse! De quoi je me mêle!

—Oh! bien sûr que je n’ai jamais été amoureuse, moi, fait Criquet, l’air supérieur et dédaigneux. Il fera même chaud... Mais je sais tout de même. J’ai vu miss Winnie l’an dernier... Et puis on lit... Ce n’est guère amusant, l’amour!

Une pause. Jacques reniflait doucement sur son bras.

—Et naturellement c’est de Suzanne que tu es amoureux, continua Criquet.

Elle était assez fière au fond de devenir la confidente du grand cousin qui l’avait toujours traitée en gamine...

Un petit hoquet lui répondit.

—Alors, observa-t-elle, je ne vois pas pourquoi tu pleures comme une fontaine. Il n’y a rien de cassé. Excepté toi, je ne vois personne qui puisse épouser Suzanne.

Jacques leva d’un coup brusque sa tête pourpre aux lèvres gonflées:

—Tu ne vois personne? cria-t-il. Où as-tu les yeux? Tu n’as donc pas remarqué ce grand imbécile qui tourne autour d’elle depuis quinze jours, qui l’attendait encore tout à l’heure sur le chemin.

—Monsieur d’Ailly? fit Criquet, qui n’ignorait rien. Mais, Jacques, c’est presque un vieux monsieur...

—Un vieux monsieur? Tu es folle... Il n’a guère plus de trente ans... L’âge où ces messieurs se rangent, se marient... Et celui-ci, paraît-il, peut se payer, en outre, le luxe d’être désintéressé... C’est ta mère qui le disait l’autre jour en énumérant ses mérites: fortune, famille, distinction, intelligence, éducation, tout y est, paraît-il. Et une figure qui fait tourner la tête à toutes les femmes... Une tête d’idiot! ajouta-t-il rageusement.

—Voyons, Jacques, tu te trompes, fit Criquet d’un air raisonnable. Comment Suzanne pourrait-elle préférer ce monsieur qu’elle n’avait jamais vu il y a un mois à toi qu’elle a toujours connu? Ce n’est pas possible!... Tu te rappelles bien qu’étant petits vous ne vous quittiez pas... C’était comme Michel et moi... Excepté que Michel et moi nous sommes deux garçons... Tu lui donnais des fleurs et des bonbons, à Suzanne; tu lui refaisais sa natte, elle te nouait ta cravate... On disait toujours que vous seriez mari et femme. Tu l’as donc oublié?

—Moi, oublier quelque chose de Suzanne!... Mais à quoi bon, puisque elle se sauve maintenant quand j’arrive, que ses regards ne se posent jamais sur moi, que si j’essaye de parler d’autrefois, elle rit, elle rit toujours, de ce joli petit rire que j’aimais tant, que je déteste?

Jacques lui-même se mit à ricaner, amèrement.

—Mais attrape-la donc un jour dans sa chambre, dans le salon, et dis-lui que tu l’aimes, que tu es triste, que tu en mourras... Ça se passe toujours comme ça dans les livres...

—Dans les livres, c’est facile... Mais moi, je n’ose pas...

—Tu n’oses pas, avec Suzanne? s’écria Criquet stupéfaite. Ah bien!

—Non, là! fit Jacques avec colère. J’ai essayé. Ça ne sort pas...

Il arrachait et jetait en l’air des poignées d’herbes qui lui retombaient sur la tête.

—Et puis, continua-t-il, je serai bien avancé quand elle me dira que c’est fini. Il ne me restera même plus un pauvre petit espoir... Je lui ai écrit une longue lettre; elle est là, je la relis, je pleure dessus; mais je n’ose pas la lui donner; j’ai trop peur qu’elle ne rie...

Camille, les tempes dans ses deux mains, le regardait avec pitié. Elle aussi avait souffert à la pensée de Michel riant sur sa lettre; elle aussi avait presque pleuré sur les lignes si courtes et si sèches qu’elle avait reçues. Elle n’était pas amoureuse, pourtant.

—Écoute, fit-elle tout à coup avec résolution, donne-la moi cette lettre; je la porterai moi-même à Suzanne et... je lui dirai ce que j’en pense, va!

Elle souligna sa phrase d’un hochement de tête décidé.

—Elle est toute mouillée, ma lettre, gémit le jeune homme.

—Tant mieux. Ça fera bien. Donne-la moi... Oh! on dirait que les limaces s’y sont promenées... Et maintenant sèche tes yeux, et va-t’en pêcher au grand rocher. Je te donnerai la réponse ce soir.

—Il n’y en aura pas... C’est inutile. Tout le monde est contre moi: Suzanne, tes parents, maman qui me disait hier: «Tu ne dois pas songer à te marier avant d’avoir une situation... Il faut compter huit ou dix ans... Alors, tu pourras avoir des prétentions et épouser qui tu voudras...» Qui je voudrai! Quelle ironie! Elle avait deviné, j’en suis sûr, et c’est tout ce qu’elle trouvait pour me consoler!...

Les derniers mots avaient été prononcés comme par une bouche pleine de bouillie et il sanglotait maintenant avec des han! de petit enfant; de temps à autre il s’arrêtait pour renifler. Ses yeux pâles étaient encore plus pâles et brouillés, son gros nez retroussé brillait et semblait remonter vers ses sourcils maigres que marquait une ligne rouge. Sa bouche faisait une vilaine grimace, un peu ridicule et sa gorge un bruit de clapet.

Criquet songeait qu’un homme qui a le bonheur d’être un homme est bien extraordinaire de pleurer pour une fille; d’abord un homme ne doit jamais pleurer... Jacques n’était pas très beau lorsqu’il souffrait; il était même laid. Michel se moquerait sûrement de lui, s’il était là; elle-même peut-être...

Mais Michel était loin; Criquet oublia bientôt ce que devrait en cette occasion penser et faire un garçon; cette faiblesse, cette laideur ne l’émurent que davantage; ses mains se joignirent, ses lèvres tremblèrent, de grosses larmes montèrent à ses yeux, elle ne fut plus qu’une petite femme qui ne peut pas voir de la peine. Une seconde, elle se souvint du poisson qui haletait au fond de la barque de Le Bihan, et, rampant sur les genoux, elle s’approcha de son cousin:

—Jacques, balbutia-t-elle, mon petit Jacques, ne pleure pas, n’aie pas de chagrin, je t’en prie...

Elle avait sorti de sa poche son mouchoir humide et sali, elle lui en tamponnait la nuque, le cou, les cheveux; puis elle lui saisit la tête, délicatement, pour lui essuyer les yeux: il résistait, le front sur ses deux poings crispés dans l’herbe. Alors elle se glissa le long de lui, se faufila entre les bras serrés, et quand son visage fut tout proche de celui de son cousin, elle lui jeta les bras autour du cou, mit sa joue contre la joue brûlante et lui souffla dans l’oreille:

—Ne pleure plus, Jacques: tu pleures comme au temps où tu étais petit, où tu avais un béret et un col blanc... Tu es trop grand, voyons!

Elle riait et essayait de le faire rire tout en promenant son mouchoir sur les yeux gonflés, et de temps à autre elle l’embrassait légèrement, gentiment, sur le front, sur les joues, dans le cou, de même qu’elle aurait embrassé un tout petit, en le dorlotant pour le consoler.

Jacques se laissait faire, la tête renversée, les yeux clos avec, par instants, un soupir convulsif. Ses lèvres s’entr’ouvraient sur ses dents et les poils de sa minuscule moustache blonde luisaient autour de sa bouche.

—Ça va mieux, dis? demanda-t-elle, satisfaite, en lui caressant la nuque de ses doigts légers.

Une lueur rose courut sur le front du jeune homme, un rayon coula entre ses cils fermés, il saisit la petite main brune de Criquet, la parcourut de baisers qui montaient le long du bras, puis, tout à coup, enlaçant la taille libre, il l’étreignit avec violence et posa ses lèvres sur tout ce qu’il put atteindre du menu visage incliné.

Criquet se dégagea brusquement, bondit sur ses pieds, renvoya ses mèches en arrière et, se frottant longuement la bouche avec son mouchoir, elle dit, mi-rieuse, mi-fâchée:

—Qu’est-ce qui te prend, mon vieux? Je ne suis pas Suzanne... Et mes mains, tu sais, elles ne sont guère propres...

Jacques s’était assis, la tête appuyée contre le tronc d’un pin; il passa la main sur ses paupières, les leva, l’air égaré, et apercevant Camille debout en face de lui:

—Va-t’en! cria-t-il avec humeur. On n’a pas idée aussi... Tu es trop grande pour te fourrer comme ça entre les bras des gens... C’est ridicule!

—Allons, bon! fit Criquet avec philosophie. Tout à l’heure, j’étais trop gosse, maintenant je suis trop grande. Il faudrait pourtant s’entendre... Enfin, je m’en vais avec la lettre. A tout à l’heure...

Elle fila entre les arbres puis, s’arrêtant sur le haut du talus pour cueillir une mûre d’un violet noir, sauta sur la route et se hâta. Elle se sentait vaguement troublée.

—Il me prenait pour Suzanne, songeait-elle. Oui, c’est ça... Dans les livres anglais, quand une fille et un garçon se disent: I love you, ils s’embrassent sur les lèvres... Je n’aimerais pas cela du tout...

Elle se frotta encore la bouche, puis cracha de côté.

Ses sandales glissaient silencieusement dans la poussière. Elle prit un raccourci et traversa la lande; une brise muette courait sur les genêts dont les cosses s’entre-choquaient avec un tintement frêle. La mer pâle et plate semblait assoupie entre les rochers aux lignes pures, sous un ciel de cuivre étrangement bombé, comme s’il pliait encore sous le poids de la chaleur.

D’ordinaire, Criquet ne prenait pas ce raccourci, car il débouchait dans le chemin du cimetière dont on apercevait le carré de murs blancs, les pierres groupées comme un troupeau de moutons immobiles. Criquet n’aimait pas les cimetières. Mais elle voulait arriver à la maison pendant que Suzanne ferait sa toilette pour le dîner, et l’on dînait à six heures. Devant la grille ouverte, elle grimpa sur le talus de la route pour ne pas mettre ses pieds où tant de cercueils avaient passé, jetant vers l’enclos un regard craintif et curieux.

La même brise silencieuse faisait cliqueter les perles des couronnes, le fil de fer des entourages, les graines des plantes folles, et un frémissement semblable à un murmure courait des tombeaux des riches aux croix de fer et aux tertres herbus des pauvres.

«Ils parlent», se disait-elle, et tout en fuyant avec effroi, elle éprouvait du bonheur à se sentir si vivante, de la pitié pour ceux qu’elle laissait là-bas tout raides sous leurs pierres.

Elle s’arrêta une seconde devant Le Bihan qui se dirigeait vers la plage, balançant deux grosses araignées de mer aux pattes molles et poilues:

—C’est pour appâter mes casiers, expliqua-t-il. Elles puent.

Avec un rire épais secouant les plis de son ventre dans sa culotte au fond tombant, il les passa sous le nez de Criquet qui frissonna de dégoût. Elle pensait encore au cimetière... Oh! ce Le Bihan, quel vilain homme!

Elle traversa le hameau dont les murs éclatants s’éteignaient tandis que montaient les parfums du soir, et, grimpant l’escalier, se précipita sur une porte qu’elle ouvrit toute grande.

La chambre,—la plus élégante de la vieille maison—, avec ses meubles ripolinés de blanc, la lumière discrète de ses stores blonds, son odeur de lavande et de verveine, exhalait un calme si délicat que Camille demeura interdite sur le seuil. En jupon neigeux, le cou et les bras nus, les cheveux lustrés, le sourire assuré, comme Suzanne semblait lointaine, inaccessible! Elle avait jeté un cri d’effroi, oh! très léger, et qui n’avait point altéré le pur contour de ses joues:

—D’où sors-tu, Criquet? Quelle tournure!

Criquet se vit dans la glace: haletante, le visage écarlate, suant, souillé de poussière, les cheveux en désordre, les vêtements froissés, elle était bien le messager du désespoir; elle en conçut un secret orgueil.

—Veux-tu un peu d’eau de Cologne? continua Suzanne.

—Non, répondit-elle d’un ton rogue.

Et elle leva les épaules.

Il s’agissait vraiment d’eau de Cologne!

—Qu’est-ce qu’il te faut, alors?

Criquet hésita un instant; elle cherchait des mots persuasifs, dramatiques; ils s’enfuyaient devant cet air paisible, cet air de tous les jours qu’avait Suzanne.

—Voilà, fit-elle gauchement, j’étais allée pêcher et dans le bois de Ker-Babu...

—Tu pêchais, dans un bois? interrompit Suzanne.

—Ne ris pas, je te le défends!

—Quel ton tragique!

—Dans ce bois, j’ai trouvé quelqu’un. Devine qui?

—Comment veux-tu?...

—Quelqu’un qui pleurait... Tu sais maintenant?... Non? Tu le fais exprès... Eh bien, Jacques, là!

—Jacques?

Suzanne ouvrit tout grands ses yeux bleu de lin, avec une expression de surprise innocente.

—Oui... Et il pleurait parce qu’il est amoureux de toi. Et l’an dernier, tu lui as dit aussi que tu l’aimais... Alors il faut que tu te maries avec lui; sans cela, il va se tuer.

—Se tuer, Jacques?

Et Suzanne eut un rire clair et railleur:

—... Il a trop bon appétit pour ça!...

—Tu serais peut-être contente qu’il se laisse mourir de faim? cria Criquet. Pourquoi ne veux-tu pas te marier avec lui?

—Avec Jacques? C’est un gamin!...

—Un gamin? Il a ton âge...

—Autrefois, oui; mais à présent... Est-ce qu’il a une position, Jacques?

—Il sera officier...

—S’il est reçu à Saint-Cyr... Et après? Un sous-lieutenant, la belle affaire! On ne se marie pas avant d’être lieutenant...

—Eh bien, tu l’attendras... En Angleterre, on est fiancé dix ans, quinze... Demande à miss Winnie!

—Nous sommes en France, Criquet, et tu n’es qu’une petite fille, conclut Suzanne d’un air raisonnable, en nouant sa ceinture rose.

Criquet se sentait comme devant un mur brillant et lisse. Elle voyait fondre son courage et son espoir.

—Oh! Suzanne, implora-t-elle, il a tant de chagrin... Si tu l’avais vu!

—Ça passera, sois tranquille; il m’oubliera bien vite et il pleurera pour d’autres. Jacques est fait pour pleurer..., ajouta-t-elle avec un peu de mépris.

Elle secoua une houppette qui répandit un petit nuage odorant et, les lèvres serrées, le nez en avant, se la passa délicatement sur le visage.

Criquet, lasse, indignée, regardait sa sœur.

—Alors, je remporte la lettre, dit-elle d’un air boudeur.

—Quelle lettre?

—Une lettre du pauvre Jacques.

—Tu me l’apportais? Oh! Criquet, si miss Winnie le savait...

—C’est pour cela que je la remporte...

Elle s’en allait le dos rond, la tête basse.

Suzanne l’arrêta:

—Donne-la-moi tout de même ta lettre...

Elle la happa d’un geste rapide, la mine gourmande.

—Tu vas bien t’habiller pour le dîner, je pense? dit-elle ensuite.

—Pour le dîner? Qu’est-ce qui vient donc? Oh! monsieur d’Ailly! Ce que je m’en moque de celui-là!

—Monsieur d’Ailly est un jeune homme très bien, déclara Suzanne d’un ton piqué; maman l’estime beaucoup.

—Ce n’est pas un jeune homme, cria Criquet avec fureur; c’est un vieux monsieur! Il a le sourcil tout tordu par cette espèce de verre cassé qu’il se fourre dans l’œil; ses joues sont creusées de lignes et quand il se baisse pour saluer on voit un rond blanc dans ses cheveux...

Suzanne descendait l’escalier étroit, sans répondre; sa tête dorée, très droite, éclairait l’ombre, sa jupe glissait sur les marches avec un bruit de feuilles.

Camille posa sa joue brûlante sur la rampe.

«C’est drôle, songeait-elle, elle n’avait pas l’air fâché que Jacques ait de la peine... C’est méchant, les filles!»

Les impressions de cette longue journée défilaient tour à tour en tourbillonnant dans son cerveau: la lettre de Michel, le soleil, le désespoir de Jacques, ses baisers, le cimetière, le crabe pourri, la fille aux eaux grasses, sa chèvre, et surtout l’amour, ce sentiment étrange qui rend triste ou qui rend cruel.

Des pensées s’élevaient, s’ébauchaient en tournant puis, trop confuses pour se préciser, retombaient dans son cœur qu’elles alourdissaient.

Mais la lueur en pente, courant sur le bois verni de la rampe attira son regard: d’un bond elle enjamba cette rampe et à cheval se laissa couler d’un trait jusqu’en bas. Puis remontant quatre à quatre, elle recommença deux fois cette gymnastique. Alors, réconfortée:

—J’espère, dit-elle, qu’on n’est pas forcé d’être amoureux quand on est grand...

Là-dessus, elle s’avisa que l’heure du dîner approchait et, saisissant tous ses cheveux d’une main, monta dans sa chambre pour les brosser.

V

Les jours passaient, les jours rapides de septembre, sous des ciels changeants et blancs où les nuages gonflés glissaient et fuyaient vers la mer.

Camille voyait partir sans regret ces dernières semaines. Elle était seule. Michel n’écrivait plus; elle n’avait de ses nouvelles que par les lignes hâtives et compassées qu’il adressait à monsieur ou à madame Dayrolles. Elle savait seulement qu’il était toujours à Royan et irait avec son oncle Charles à Bordeaux où l’on avait décidé qu’il repasserait son baccalauréat à la session d’automne. Elle ne le reverrait donc pas avant la fin d’octobre, des siècles! Se reconnaîtraient-ils seulement? Déjà, même en fermant les yeux, elle avait peine à reconnaître nettement son visage...

M. Dayrolles venait de quitter l’île Aulivain. Pendant les derniers temps de son séjour, il ne cessait d’arpenter fiévreusement le pays d’un rivage à l’autre.

—On étouffe ici, disait-il avec impatience, c’est trop petit! A peine a-t-on commencé à se dérouiller les jambes dans un sens qu’on se cogne à la mer...

L’idée lui était d’abord venue de construire une barque lui-même et pendant quelques jours, confiné dans le hangar où il ne laissait pénétrer personne, il avait ébranlé la maison de ses coups de marteau; mais le bois de l’île étant insuffisant, il n’eut pas la patience d’attendre qu’on lui en envoyât du continent.

Alors, il imagina de constituer un grand troupeau; il rafla les quelques moutons de l’île et en confia la garde à la fille aux eaux grasses, toute fière de cette multiplication de bêtes.

—Tu comprends, disait-il à madame Dayrolles, nous serons sûrs de manger tout l’hiver de la viande propre, notre viande, du vrai mouton de pré-salé. A Paris, hein?

—Mais comment les tuerons-nous, ces bêtes? Et comment pourrons-nous manger tout un mouton en quelques jours? gémissait madame Dayrolles. Toujours vos entreprises chimériques, mon pauvre ami!

—Tu as raison, ma petite Jeanne, lui répondit-il une fois, ce n’est pas très pratique, mon invention. Quand on s’ennuie, vois-tu, on fait des bêtises... Débarrasse-toi comme tu l’entendras des moutons et de la bergère: moi, je vais filer. Il faut que je me remette sérieusement au travail...

Quelques jours plus tard, il repartait pour Paris, puis pour Londres.

Il avait toujours traité Criquet avec la même affection distraite et brusque, lui tirant les cheveux ou l’oreille, la plaisantant ou jouant avec elle comme avec un petit chien; mais il n’avait pas compris les regards suppliants qu’elle lui lançait, ni fait allusion à ses confidences, à ses projets. Sans doute avait-il tout oublié...

Jacques était également parti. Quelques jours après la scène du bois, tante Éléonore, les lèvres pincées, avait déclaré à table:

—Nous nous en irons à la fin de la semaine, mon fils. Nous ne manquerons à personne ici. Et la mer me donne des palpitations intolérables...

Pas une voix n’avait insisté pour les retenir. Suzanne avait-elle parlé de la lettre? Avait-on deviné le secret de Jacques? Toujours est-il que tante Eléonore qui, la première, eût poussé les hauts cris s’il se fût sérieusement agi de mariage entre les deux cousins, prenait tour à tour des airs de victime et de reine outragée.

—Tu n’es qu’un pauvre orphelin, ne l’oublie pas, mon enfant, disait-elle à son fils.

Ou bien:

—Sans être millionnaires, ni titrés, nous en valons d’autres, et quand tu auras ton épaulette d’or et ton sabre, tu les verras accourir, les jeunes filles, plus belles, plus riches que toutes celles que tu as vues jusqu’à présent. Souviens-toi de ce que je te dis: je suis toujours bon prophète!

Jacques ne répondait rien. Il s’en était allé, le front dur, la bouche tremblante, sans un regard vers les yeux quêteurs que Criquet levait affectueusement vers lui. Elle avait essuyé ses larmes et pleuré de son chagrin; pourtant il ne l’avait pas remerciée, il n’avait pas songé un instant qu’elle aussi pût avoir de la peine. Ils étaient redevenus étrangers, comme autrefois.

Quant à miss Winnie, exacte et scrupuleuse pendant les heures de leçons, elle semblait ensuite ignorer l’existence de Camille. Lorsqu’elle voyait celle-ci tourner autour d’elle, s’approcher de la chaise où elle tricotait, en caresser le dossier, gauchement, elle lui jetait des coups d’œil de poule, ronds et méfiants:

—Que voulez-vous, mon enfant? C’est très mauvais d’être sans occupation.

Et Criquet fuyait, redoutant qu’on lui proposât un ourlet, des bas à repriser, une boutonnière.

«C’est qu’autrefois j’ai beaucoup tourmenté miss Winnie, pensait-elle. Mais elle voit bien que je ne suis plus méchante. Et j’aimerais tant un petit mot ou un sourire... Même de miss Winnie!»

Suzanne, gentille, lui disait parfois:

—Tu es bien seule, mon pauvre Criquet? Viens donc là-bas avec moi cet après-midi.

Criquet restait un instant hésitante:

—Non, faisait-elle enfin, il faudrait m’habiller, et puis... et puis ça m’ennuie.

—Comme tu voudras, répondait Suzanne, un peu vexée. Si tu veux rester toute ta vie une sauvage...

Là-bas, c’était la Négraie, la propriété de madame Bourgoin. Les rares baigneurs de l’île s’y réunissaient chaque jour autour du tennis et Suzanne ne manquait jamais au rendez-vous. Il y avait des dames en robes claires, en chapeaux de mousseline, qui riaient et babillaient, et quelques messieurs aimables, en costume de flanelle blanche.

«Je me sentirais gênée comme un ours, songeait Camille. Oh! Michel, Michel, comme tu me manques, et comme je voudrais être un garçon!»

Partout et toujours elle traînait son inquiétude et son souci; il lui restait si peu d’espoir, maintenant! Elle avait même cessé ses prières, les sentant inutiles. Un plan s’ébauchait bien dans son esprit, un plan gigantesque et désespéré, mais il fallait pour le réaliser attendre la fin des vacances.

A Paris, d’ailleurs, avec les leçons, les devoirs, le piano, le dessin qui découpent la journée en petites tranches monotones, elle n’aurait plus guère le temps de penser. Elle souhaitait presque quitter son île, sa chère île dont tant de fois elle avait rêvé dans cette ville d’hiver. Dire qu’un jour peut-être elle regretterait de les avoir perdues, ces dernières semaines d’enfance et de liberté!

Ses frères eux-mêmes se détachaient d’elle; depuis qu’ils la voyaient distraite, absorbée, oubliant parfois de répondre à leurs appels, s’arrêtant brusquement, l’œil fixe, la mine chagrine, au milieu d’une partie de cache-cache ou de barres, depuis qu’elle n’avait plus leurs surprises, leurs joies, leurs ardeurs, ils ne l’appelaient pas pour jouer.

Certains jours pourtant elle se décidait encore à essayer les jeux qui naguère la passionnaient.

—Venez, les gosses! appelait-elle. On va s’amuser.

Elle les prenait par la main et ils se mettaient à courir tous trois, eux gambadant et criant:

—Plus fort, Criquet, plus fort...

—Mes pieds vont toucher mon dos. Je tombe, je tombe, Criquet!

Et des rires, des éclats de joie!

Camille s’efforçait de rire avec eux, comme autrefois, lorsqu’elle éprouvait des plaisirs aigus sans cause, parce que le soleil était chaud sur la pelouse, que le vent soulevait son grand col, ses jupes courtes et que des feuilles vertes tourbillonnaient dans l’air. Elle criait alors de bonheur quand la pluie fraîche entrait dans ses cheveux, quand la tempête faisait craquer les arbres et que des branches mouillées s’abattaient sur les massifs. Maintenant le soleil, la pluie, le vent existent encore, mais tout est terne, décoloré, jaune... Oui, jaune...

—Tu sais ce que c’est que de la santonine, Marc? demande brusquement Criquet.

—Oui, répond le petit, c’est un remède pour quand on a des vers...

—Et quand tu as mangé ton chocolat à la santonine, tu ne remarques rien?

—J’ai un peu mal au ventre... je crois...

Il la regarde de ses yeux arrondis et sa bonne figure joufflue exprime la stupéfaction.

—Pourquoi demandes-tu cela? dit Maurice à son tour.

—Pour rien.

—Alors, tu es folle?

Il s’échappe, fait trois bonds en arrière, frotte un de ses index sur l’autre, la nargue en chantant:

—Criquet est folle, Criquet est folle!

—Attends un peu que je t’attrape!

Et Criquet poursuit le bambin qui hurle de plaisir et de peur.

Mais en même temps: «Ai-je rêvé?» se demande-t-elle. Elle songe à une tablette de santonine mangée un matin, lorsqu’elle était petite. Elle était sortie sur la pelouse un instant plus tard: alors, les corbeilles de fleurs, les allées, les arbres lui étaient apparus couleur d’ocre, comme si elle les avait regardés à travers les vitraux du vestibule; elle avait couru vers sa sœur, en pleurant:

—Suzanne, est-ce que j’ai les yeux en verre jaune?

On n’avait pas compris, elle n’avait pu s’expliquer, mais depuis elle gardait le souvenir bizarre dont elle savait à peine s’il était chimère ou réalité...

Ils se trouvaient maintenant tous trois dans le jardin aux murs crevassés et barbus. Criquet l’aimait, ce jardin. Là, dans les allées où les fleurs pressées débordent, sous les bras noirs et les feuilles plates des figuiers trapus, elle se sentait tranquille, confiante, protégée. On aurait dit que le temps lui-même s’y arrêtait et on y respirait un air si brûlant, si lourd du parfum des fleurs mêlées et des fruits trop mûrs, que le cœur engourdi s’endormait...

—Qu’est-ce qu’on va faire, dis, Criquet? demande Maurice en piétinant d’impatience.

—Tu es encore dans la lune, ajoute Marc, on s’ennuie, nous!

—Laissez-moi réfléchir, je vous dirai ça tout à l’heure, répond Criquet.

Elle se promène lentement en s’éventant de son béret, pendant que les buis frôlent ses jambes nues. Elle examine les bégonias roses qui lui rappellent le visage en cire des poupées anglaises, les dahlias simples, ronds avec un gros œil jaune et les pensées dont certaines ont des figures de vieux singes à favoris. Il y a aussi des pétunias doubles, gaufrés et empesés comme des collerettes de bébés et, dans un coin, tout un massif de plantes en forme de petits sapins dont la tête et les feuilles pendent, oppressées de soleil.

—Ce sont des balsamines, dit Camille à demi-voix.

Et elle soupire; puis s’adressant à ses frères:

—Écoutez, je vais vous raconter une histoire, une vraie histoire de quand j’étais petite.

—Il y a longtemps alors.

—Oui, il y a bien longtemps, fit Camille. Presque huit ans, je crois...

—Oh! On n’était pas encore tout à fait nés...

—Eh! bien, écoutez: c’était à la campagne, avant qu’on ne vînt à Paris... J’avais un petit jardin à moi...

—Vrai?

—... Et des fleurs que le jardinier plantait lui-même. Seulement, le matin, quand le soleil n’était pas encore venu vers mon coin, j’avais peur de voir mes plantes s’enrhumer et je les déménageais. Je les arrachais, je les emportais sous mon bras avec les racines toutes dégoulinantes de terre et je cherchais pour les replanter un joli endroit, en plein soleil. Mais l’après-midi, comme elles ne paraissaient pas très contentes, je pensais qu’elles avaient trop chaud et je les redéménageais...

—Les plantes aimaient ça?

—Pas trop. Elles mouraient toutes et le jardinier ne voulait plus m’en donner... Mais voilà qu’un jour...

—Ah! ça va devenir intéressant!

—... En arrivant devant un de mes jardins, j’aperçois une mignonne petite plante, si petite, avec deux feuilles minuscules, jumelles comme vous, sur une tige mince, un fil rose. Je cours demander son nom au jardinier. Il me répond: «Je ne sais pas; on le saura quand elle sera grande. Seulement, si vous la déménagez, elle mourra comme les autres.»

»Je ne l’ai jamais touchée. Chaque matin, je courais pour voir si la nuit l’avait changée; elle grandissait; d’autres feuilles luisantes lui étaient poussées et la tige montait, montait, rose, creuse, avec des cannelures d’un rouge brillant. «C’est une balsamine», m’avait dit le jardinier. Je l’appelais «ma balsamine», je trouvais le nom si joli! Je lui parlais, je l’aimais d’être venue comme ça, toute seule dans mon jardin, de l’avoir choisi sur toute la terre pour y naître.

»Elle devenait sans cesse plus haute, plus belle, ce n’était plus une plante, mais un arbuste. J’étais forcée maintenant de me tenir sur la pointe des pieds pour lui voir le cœur. Il y eut d’abord des petits boutons blanc-vert, en cercle, puis le blanc se teinta de rose pâle et bientôt c’étaient de belles fleurs rose vif pointillées de rouge, des fleurs en forme de sabots de lutins et qui sentaient bon, oh! si bon! Suzanne me disait: «Elle n’a pas d’odeur.» Mais ce n’était pas sa balsamine...

—Et puis?

—Et puis elle eut encore d’autres fleurs et des graines, des cosses brunes et brillantes qui, lorsque je les effleurais du bout du doigt, me lançaient en pleine figure des graines menues, rondes comme des balles. Elle avait l’air de me rire au nez. Je me disais: «Qui sait? C’est peut-être une fée...»

—Elle est longue, ton histoire! fit Maurice avec un soupir.

—Elle va finir: un matin, j’ai trouvé la balsamine étendue en travers de mon jardin, les feuilles et les fleurs déjà flétries: un insecte était entré dans la tige creuse et l’avait rongée...

—Ah! dit Marc avec tranquillité.

—Il y en a des balsamines ici? demanda Maurice.

—Oui; tout ce massif, regardez...

—Elles sont grandes, dit Maurice, poliment.

—Ce n’est pas très beau, ajouta Marc déçu.

Camille encore émue, les yeux humides, fut un peu blessée de leur indifférence. Plus tard elle saura que les souvenirs touchent seuls ceux qui les ont éprouvés. Aujourd’hui, elle s’écarte en boudant, mais apercevant sous l’arbre une figue toute ridée, elle la mange, lui trouve un goût exquis de confiture rance et se console.

—Veux-tu qu’on joue à faire fleurir les fleurs? demande un des petits.

C’était naguère un des passe-temps favoris de Criquet. Justement, elle connaît au fond du jardin plusieurs plantes de coquelicot qui dressent sur leurs feuilles d’argent ciselé des boutons velus où perle une goutte rouge. Elle y court, flatte les cosses gonflées à la peau rêche, les presse doucement dans ses mains. Qu’elle aimait autrefois à entr’ouvrir le bouton et à dérouler toute la belle soie fripée qui y est enclose! Elle la lissait longtemps, tendrement, soufflait entre les pétales pour les gonfler, les étalait, écartait les poils noirs du calice puis s’éloignait, ravie. Elle se disait: « Je fais le bon Dieu », et les yeux rayonnants d’être puissante et bonne comme lui, elle marchait dans le jardin avec une orgueilleuse dignité.

Maintenant, pendant que les deux garçons, de leurs doigts impatients, forcent et brisent les menus coffrets verts, meurtrissent la soie précieuse, une pensée subite arrête Camille:

«Et s’ils ne voulaient pas encore fleurir, ces coquelicots? S’ils préféraient rester enfants?»

Elle se précipite vers ses frères:

—Regardez vos mains: elles sont propres avec toutes ces taches brunes! Et vos costumes blancs: cela ne s’en va pas au lavage, le jus de coquelicot... Que va dire miss Winnie?

Et devant leur mine consternée:

—Allons! n’y touchez plus; je vais vous faire une belle petite danseuse...

Elle cueille un large coquelicot, rabat deux des pétales, les attache au milieu contre la tige, avec du fil dont elle a toujours une bobine dans sa poche:

—Voilà le corps, fait-elle, un joli corsage bouffant avec une jupe rouge toute dentelée; aux bras maintenant!

Elle saisit les deux autres pétales, les roule, les lie avec le fil:

—Un peu longs, les bras, enlevons-en un morceau...

Puis c’est au tour de la figure—la petite capsule verte, avec son chapeau de bergère aux raies de velours noir, et son cou mince et rond. Il suffit d’arracher en avant les poils noirs du calice, les laissant encadrer l’ovale, de prendre une épingle: deux trous pour les yeux, une ligne pour le nez, un trou plus grand pour la bouche et la petite danseuse en jupe courte rit, les bras étendus, et tourne éperdument sur sa tige.

—On dirait Suzanne, observe Marc.

—Oh! avec des cheveux noirs et sans pieds! proteste Maurice.

—Maintenant si vous voulez, nous allons faire des parfums.

—Que tu es gentille, Criquet!

—Va demander une bouteille à la cuisine. Marc. Et toi, Maurice, cueille des fleurs, qui sentent très bon: des héliotropes, des résédas, des œillets. Mais les plus vieilles seulement, celles qui vont mourir.

Les deux petits s’envolent avec des cris aigres. Le parfum est vite composé: on dispose les fleurs en couches pressées dans le flacon, on ajoute de l’eau, on ferme avec un tampon de papier et on enterre le tout dans un massif humide.

—Il ne faudra pas y toucher avant une semaine, prononce Criquet, d’un ton doctoral.

—Une semaine, que c’est long! soupire Marc, en sautant sur un pied.

—Oui, mais ce sera si amusant d’ouvrir la bouteille! ajoute Maurice.

—Savoir ce que ça sentira?

—Le réséda, j’en ai mis plus.

—Ou l’héliotrope, c’est la fleur qui a la plus forte odeur.

—En tout cas, on n’aura plus besoin d’aller voler du parfum dans les belles bouteilles de maman.

—C’est nous qui lui en donnerons.

—Et à Suzanne aussi!

Criquet sourit d’un air indulgent et désabusé. Elle a connu les mêmes impatiences, les mêmes espoirs. Pendant toute la semaine d’attente, elle rôdait autrefois autour du massif interdit, louchant vers le flacon merveilleux. Puis venait le moment décisif:

«Je m’en souviens, pense-t-elle; le matin, les yeux à peine ouverts, je me disais: C’est aujourd’hui. J’enfilais une robe et je courais au jardin avec ma petite natte serrée qui sautait sur mon cou, mes pieds nus dans mes sandales. Les pétunias de la corbeille montraient la doublure rose de leur robe; ils dormaient encore, fermés et appuyés les uns sur les autres; des gouttes de rosée tombaient des branches d’arbre le long de mon dos et sur mes bras...»

Elle débouchait le flacon et vite le portait à son nez: ce n’était qu’une effroyable odeur de plantes pourries et d’eau corrompue; chaque fois, elle en ressentait d’abord une douloureuse surprise, puis elle recommençait, pleine de confiance. Hélas! elle sait maintenant que les parfums se fabriquent avec des fleurs distillées et de l’alcool: elle n’a plus aucun plaisir à en faire... Si, tout de même, à cause des petits qui, eux, ne savent pas encore...

—Une bête, Criquet, une bête dans l’allée! annonce Maurice.

C’est une jardinière aux écailles rayées vert et or qui se hâte gauchement sur ses longues jambes minces. Criquet la saisit par le corselet et regarde: la bête agite son ventre mordoré, croise et décroise ses pattes, essaie de mordre avec ses petites pinces d’écaille rousse sous ses cornes remuantes, puis, désespérée, crache une grosse goutte de liquide brunâtre.

—Ça sent la fourmi, fait Criquet, en passant son doigt sous les narines des petits.

—Brrr! Quelle horreur! crie Marc.

—Ça pique le nez, ça fait pleurer les yeux! ajoute Maurice.

—Est-ce qu’on va la garder?

—Si vous voulez, répond Criquet sans trop d’enthousiasme. Seulement allez chercher mon sac en cuir de Russie.

—C’est ça, c’est ça! Nous la soignerons bien, nous l’apprivoiserons!...

Camille hoche la tête, en considérant la jardinière qui se débat entre ses doigts. A cet égard encore, elle n’a point conservé d’illusions.

Elle se plaisait naguère à dresser les bêtes, à leur apprendre la vie et les mœurs des hommes. Les hannetons étaient ses disciples d’élection; elle voulait les rendre meilleurs, plus intelligents, plus instruits. De bonne heure, le matin, elle allait secouer les sycomores, leurs arbres favoris, où ils s’endorment, collés au dessous d’argent des feuilles, après avoir tournoyé tout le soir dans le bruit de leurs ailes crissantes. Ils tombaient un à un, comme des petits marrons d’Inde secs, les pattes et les antennes soigneusement repliées, tout engourdis encore.

Parfois ils étaient deux, attachés ensemble, deux amis qui, sans doute, n’avaient pas voulu se quitter. Leur corselet noir et leur robe brun vif étaient ternis de poudre blanche et de pollen. Camille sortait alors son mouchoir de sa poche et, avec un coin mouillé de salive, elle les astiquait soigneusement; aux grands jours, elle allait même quêter une goutte d’huile à la cuisine. Puis, lorsque ses élèves étaient bien nets et bien luisants, elle leur chatouillait le ventre: ils étendaient et bougeaient leurs pattes, ouvraient en éventail les antennes de caoutchouc blond qui leur donnent l’air si avisé et elle entamait leur éducation: grimper et descendre le long d’une baguette, tirer un petit chariot de carton, voler en enlevant un aéroplane de papier blanc: la vie utile et glorieuse, quoi!

Les garçons reviennent bientôt en galopant; l’un d’eux brandit quelque chose de rouge.

—Attention! crie-t-elle inquiète, animée, attention! Il y a quelqu’un dedans...

D’une main fiévreuse, elle ouvre le sac,—«un superbe article de maroquinerie», a dit tante Éléonore en le lui offrant pour sa fête—il est rempli de terre humide où grouillent des vers, des cloportes, des mille-pattes, des perce-oreilles, toute une faune rampante et répugnante, et aussi de menus insectes vifs aux carapaces bleues ou brunes.

—Que de bêtes! Et qu’elles sont drôles! s’écrie un des petits avec extase. Où les as-tu trouvées?

—Sous une grosse pierre qu’on n’avait pas soulevée depuis dix ans peut-être.

—Et qu’est-ce que tu leur donnes à manger?

—Ça dépend. Elles aiment beaucoup les œufs de fourmi. Tu vois celle-ci qui ressemble à un bousier? Quand je lui offre un œuf de fourmi, lourd et jaune, une vraie petite motte de beurre, elle le prend dans ses pinces, se renverse en arrière comme un déménageur qui boit à la bouteille, et quand elle le lâche, ce n’est plus qu’une vieille peau flasque...

Une silhouette apparaît à l’entrée du jardin, une voix appelle:

—Camille! Camille! Où êtes-vous, Criquet, mon enfant? C’est votre heure pour l’anglais.

—Eh! bien, dit Marc, si miss Winnie voit les bêtes dans le sac...

—Le beau sac de tante Éléonore! ajoute Maurice.

Criquet enfonce un peu rudement la jardinière aux écailles d’or dans la terre de son nouveau logis, ferme le sac d’une main preste, l’essuie d’un coin de son chandail et le passant à son bras, s’avance du pas innocent et délibéré d’une jeune fille qui n’a dans son réticule que son mouchoir, sa bourse et sa houppette à poudre de riz.

Parfois Criquet prenait son arc, son carquois et s’en allait sur la lande qui abaisse son échine épineuse jusqu’au sable blond de la grève. Elle tournait le dos aux cabines et suivait des sentiers, creusés en sillons dans l’épaisse fourrure des genêts épineux, posait de temps à autre sur son arc une flèche teinte en rouge, la regardait filer en sifflant, disparaître dans l’air bleu et tomber mollement. Elle se piquait un peu les jambes en la cherchant et quand elle l’avait découverte, elle enlevait parfois une de ses sandales pour extraire une épine, puis repartait lentement, le nez en l’air.

Des oiseaux blancs au ventre lourd, des oiseaux noirs au cou de canard et aux pattes palmées qui, sur les plages souvent désertes, suivaient en reculant l’ourlet écumeux du flot, la voyant apparaître de loin, s’enlevaient d’un seul vol avec des cris sauvages, tournoyaient un instant au-dessus de sa tête, puis s’abattaient plus loin, sur les vagues où on les voyait se balancer, plonger et disparaître.

Criquet ne songeait pas à les atteindre de ses flèches. Elle avait perdu la foi. Un jour, elle avait trouvé à la pointe de sa flèche une touffe de poils de lapin: c’était son unique victoire. Mais quelle joie délirante alors, quels espoirs illimités elle en avait conçus!

Elle se rappelait aussi avec un sourire un peu triste, un peu railleur, les jours où, hantée par les récits de Télémaque, elle parcourait farouchement le sable, son arc en arrêt, poussant des cris de guerre et de défi; tout à coup, apercevant autour d’elle les traces nombreuses de ses pas, elle se croyait escortée d’une troupe de guerriers et les excitant de la parole et du geste, pleine d’orgueil et d’ardeur, elle les lançait à la bataille...

Il lui arrivait, au cours d’une de ces lentes promenades, d’aviser au loin, au-dessus d’un roc, une gaule jaune qui bougeait. Elle se mettait à courir, sautait silencieusement par-dessus flaques et crevasses et, tournant le rocher, tombait soudain sur un large chapeau de paille posé à même des épaules étroites et bossues. Elle suivait un instant de l’œil le bouchon balancé sur l’eau verte et disait enfin à demi-voix:

—Ça mord-il aujourd’hui, monsieur?

Le chapeau se retournait tout d’une pièce, découvrant un vieux petit visage enfoui dans les plis d’une blouse de toile brune; l’un des yeux était fermé, et la ligne rouge de la paupière tordue disparaissait sous les rides; l’autre, rond, globuleux et mobile semblait vouloir sans cesse se pencher au-dessus de l’arête du nez.

«On dirait un œil de homard, pensait Camille, chaque fois avec un intérêt nouveau; on dirait aussi que sa tête a poussé dans son estomac...»

Le vieux monsieur ouvrait un panier d’où s’exhalait une horrible puanteur et le secouait avec satisfaction.

—Il y en a six ce matin, faisait-il, et tous des loubines, ce qu’il y a de plus fin dans ces parages. Depuis vingt-cinq ans que je viens ici, j’ai eu le temps de connaître les bons endroits!

Puis, voyant des escargots qui, ayant grimpé jusqu’au bord du panier, soulevaient leurs corps blancs en pointant leurs cornes transparentes:

—Voulez-vous bien retourner dans la marmelade, s’écriait-il d’une grosse voix; tas de loustics, va!

Le vieux pêcheur descendant au même hôtel depuis un quart de siècle, on ne l’y traitait plus que comme un meuble antique et négligeable; bien souvent on oubliait de prendre ses poissons pour les faire cuire. Il ne s’en apercevait même pas, ayant l’odorat aussi émoussé que la vue, et continuait avec une heureuse inconscience à transporter dans le même récipient poissons frais, poissons pourris, escargots, vers et viande.

—Alors, il y a vingt-cinq ans que vous connaissez l’île Aulivain? reprenait Camille.

Elle aimait à lui entendre redire cet étonnant propos.

—Bientôt vingt-six. Il n’y venait pas encore d’étrangers; rien que des pêcheurs... Quant au phare il n’en était pas question; on pendait une grosse lanterne à l’extrémité du cap de Ker-Babu, c’était tout. Aussi, dans les premières années, j’ai bien vu deux ou trois naufrages.

—Et des noyés?

—Oui, des noyés. On en a retrouvé un sur la grève, là-bas où les mouettes sont posées. Les crabes lui avaient mangé le nez et il y en avait plein ses bottes, qui grouillaient...

Criquet contemplait avec horreur le sable rose et lisse. Le vieux monsieur sortait alors de sa poche une touffe de lichen gris et la posait sur sa paume.

—C’est la quarante-cinquième variété que je découvre ici, disait-il, et cette fois je crois bien que j’ai la collection complète. Il n’y a pas une plante, une mousse, un brin d’herbe de l’île que je n’aie cueilli, séché, catalogué, mademoiselle. Aussi verra-t-on bientôt en librairie: Flore marine de l’île Aulivain, par Arsène Bernard, de l’Académie de Rennes.

Son œil vert remuait de joie au-dessus de son nez. Puis brusquement, le large chapeau de paille se retournait vers la mer et Camille, les mains derrière le dos, considérait avec déférence le bouchon rouge qui dansait sur les vagues.

Les jours pluvieux, elle demeurait assise au pied de la chaise longue de sa mère. Dehors l’averse tombait, une de ces brusques averses de septembre qui envahissent tout le ciel, le blanchissent et passent. Elle regardait les vitres où s’écrasaient les gouttes rageuses et, entre leurs rayures obliques, les arbres tordus par le vent. Puis ses yeux revenaient à sa mère qui, étendue, laissait machinalement couler ses bagues trop larges le long de ses doigts amaigris. Le jour faux de l’orage entourait d’ombres livides les paupières mi-closes, des tressaillements couraient sur les tempes jaunies et de temps à autre un soupir ou un petit cri s’échappait de la bouche entr’ouverte.

Criquet songeait que depuis sept ans elle avait toujours connu sa mère dans le même état, ne quittant sa chambre ou sa chaise longue que pour des eaux lointaines d’où elle revenait plus plaintive et plus énervée. Dans son égoïsme de petit animal vivace, l’enfant ne songeait guère à s’étonner ni à s’en affliger. Souffrir était aussi naturel pour sa mère que pour elle-même sauter et jouer. Peu à peu madame Dayrolles s’était effacée de la vie de Criquet qui n’avait d’autre souci que d’éviter sa présence; car auprès de maman, il fallait parler bas, ne pas faire de bruit; jamais elle ne semblait être tout entière avec vous, elle vous écoutait d’un air distrait, fermait bientôt les yeux, se détournait ou vous renvoyait d’un geste las.

Maintenant, saisie d’un remords léger, Criquet pensait à tout ce qu’il pouvait y avoir de souffrance dans cette forme frêle et dans ces traits crispés. Des phrases lui revenaient qu’elle avait entendues à l’office: «C’est une maladie de femme qui la tient.»

Les femmes, avec si peu de joies, avaient-elles encore des maladies à elles? La cuisinière un jour avait prononcé: «Ça lui est venu à la naissance des gosses... Aussi, cette idée d’avoir des jumeaux quand on est si peu de chose!»

Ils étaient là, dans un coin, bouclés et joufflus, très affairés à construire des aéroplanes avec des chiffons et des allumettes. Criquet leur lança un regard de colère: ces garçons ont toutes les chances et ne font que du mal!

L’ombre devenait plus rousse, l’heure plus mélancolique. On entendait le tic tac balancé de l’horloge, le sifflement du varech et du bois humide dans la cheminée d’été, encore vide de cendres. Une écharpe de vent et de pluie enveloppa la maison qui gémit. Les lèvres pâles de madame Dayrolles, tirées sur ses dents un peu écartées, laissaient passer un souffle rapide et saccadé comme une plainte. Une angoisse vive serra le cœur de Camille.

«Pauvre maman», pensa-t-elle avec une tendre pitié.

Et songeant à son père, robuste, actif, le visage plein et joyeux:

«Ce n’est pas juste», ajouta-t-elle.

Tout à coup elle saisit les doigts de la malade, de longs doigts moites et trop souples et tandis que celle-ci sursautait:

—N’est-ce pas maman, lui dit-elle, que la vie des femmes est triste?

Madame Dayrolles la considéra une seconde avec étonnement et intérêt, puis elle haussa les épaules et répondit en souriant faiblement:

—On ne peut pas dire ça, à ton âge, avec ta santé!

Fallait-il confier à sa mère qu’elle se sentait vieille, malheureuse, isolée? Camille hésitait: déjà madame Dayrolles était retombée sur ses coussins et reprenait son livre. D’ailleurs, même si elle voulait bien les écouter, que pourrait-elle aux maux de sa fille? Criquet savait maintenant que chacun garde les siens.

Elle imagina le tressaillement du visage blême, le regard d’impuissance et d’effroi des yeux fatigués. Pour la première fois, elle sut sacrifier un désir, se taire quand elle aurait voulu parler. Elle se renversa le long de sa mère, posa sa tête dans les plis de la robe, mit ses lèvres sur la main couleur d’ivoire et dit d’une voix profonde:

—Je t’aime bien plus, maman...

Et quand un instant plus tard, madame Dayrolles qui n’avait pas semblé entendre, murmura avec un peu d’humeur:

—Comme tu es lourde, Criquet...

Elle s’en alla tout simplement, sur la pointe des pieds, sans protestation ni rancune.

Le jour du départ vint. Camille qui l’avait désiré ressentit tout à coup un chagrin violent. Elle voulut revoir une fois encore tout ce pays qu’elle aimait. Elle courut sur la lande dont les ors et les mauves se rouillaient, sur les rochers, dans les flaques où rien ne bougeait plus, comme si déjà s’étendait le silence de l’hiver.

Elle vit la plage d’où les cabines et les tentes bigarrées avaient disparu, tandis que les gros oiseaux blancs et bruns s’y assemblaient en troupes; ils trottinaient au-devant de la vague, reculaient peureusement ou, rangés en cercle, jacassaient avec gravité.

Elle s’arrêta sur la lisière du bois pour écouter le bruissement des sapins mêlé au sourd clapotement des vagues, et poussa même jusqu’à la grève de Saint-Sauveur, plate et désolée, où l’on n’allait guère. Des deux côtés s’allongeaient à perte de vue des étendues de sable aux rondeurs fluides, dont chaque jour le vent changeait la forme et que rayaient des herbes dures inclinées vers la mer. On y apercevait parfois un minuscule œillet rose, un chardon en zinc bleuâtre, la trace en croix des pattes d’oiseaux, celle des pattes de lapin, rondes et nombreuses, et là où l’un d’eux avait gîté, un trou dans le sable frais et une tache humide.

Elle jeta un dernier regard sur la nappe de la mer qui s’étirait avec des frissons d’opale sous un ciel limpide voilé de fumées blondes, puis elle revint par le hameau en contemplant chaque maison blanche, avec son étroit jardinet en bordure où les tournesols flétris laissaient tomber leurs graines.

Elle s’élança vers l’un d’eux, lui abaissa la tête, rafla une poignée de ces graines dures et brillantes, et les mit dans sa poche:

«Pour le voyage, fit-elle, c’est presque aussi bon que des amandes de dragées...»

Puis, voyant bouger quelqu’un dans la maison par la porte ouverte:

—C’est vous, mère Sainte? demanda-t-elle. Je viens vous dire au revoir. Nous partons tout à l’heure, ajouta-t-elle d’un ton plaintif.

La vieille approcha en se tenant les reins; son menton s’agitait de droite à gauche comme si elle mâchait une perpétuelle bouchée, une larme de tabac coulait sous son nez et ses yeux bordés de rouge clignotaient.

—Alors, vous voilà pour partir? fit-elle paisiblement. Ah bien, à l’année prochaine, à l’année prochaine, on se reverra toujours...

«C’est drôle, pensait Criquet, elle est si vieille et elle n’a pas aussi peur que moi de l’avenir...»

Elle remonta lentement dans sa chambre en caressant les parois de l’escalier où déjà suintaient des larmes d’hiver, vit le lit et ses couvertures pliées, comme un corps rigide sous la courtepointe, les armoires vides dont les portes bâillaient, les murs qui semblaient plus blancs et plus froids d’être abandonnés. Dans un coin gisaient des boîtes de carton dont le couvercle était percé de trous; Camille les ouvrit, mania un instant avec sollicitude les carabes bruns, les bousiers bleus, les jardinières aux longues pattes rouges, tous les insectes, ses disciples, puis, par la fenêtre, elle les lança un à un dans un massif.

—Vous ne me regretterez pas, vous non plus, leur dit-elle.

Elle mit ensuite sa robe de voyage, en serge bleue avec une guimpe claire et revint à sa culotte et à son chandail étalés sur le lit. Elle les tourna, les retourna, les lissa longuement, les flatta avec des doigts tendres. La culotte était élimée et luisante; le jersey déteint, et plein de reprises maladroites, gardait la forme d’un corps et les manches semblaient vivantes, rondes du haut, avec une pointe au coude.

—Vous êtes vieux, vous êtes laids, murmurait-elle, mais je vous aime... Je ne pourrai jamais vous revoir sans tristesse et sans joie et il faudra que je sois bien vieille pour ne pas sauter et courir aussitôt!

Elle prit à sa ceinture une tige de menthe verte, l’épingla au chandail qu’elle roula avec la culotte dans un mouchoir propre et déposa le tout dans une armoire. Ses yeux étaient pleins de larmes.

«Je vais partir, c’est fini, se disait-elle avec détresse. Les autres années, j’étais triste aussi parce que les vacances finissaient et qu’il fallait se remettre au travail; mais mon cœur ne s’accrochait pas comme aujourd’hui: il partait avec les chevaux, avec le train qui siffle et qui court, avec la vie si grande et si gaie. Cette fois-ci, j’ai peur; on dirait que je m’en vais pour toujours, ou qu’une autre, que je ne connais pas encore, me remplacera dans cette chambre.

Mais pendant qu’elle se lamentait ainsi, avec une douceur un peu vague, Criquet entendit tout à coup, devant la maison, un bruit de roues et des pas de chevaux. Elle bondit jusqu’à la fenêtre: on chargeait les malles sur l’omnibus et Marc, assis sur le siège, tenait les guides et agitait le fouet:

—Veux-tu bien filer! lui cria-t-elle. Vite, vite, tout de suite! Rends-moi ma place! c’est toujours moi qui monte près du cocher!

L’indignation avait chassé la peine. Elle mit les poings dans ses yeux, écrasa ses dernières larmes et descendit en courant.

Oh! la joie d’être campée sur le siège, très haut au-dessus de la route, près des branches qu’on frôle en passant, le vent dans le nez, le vent et toutes les odeurs mêlées des talus,—la joie de parler aux chevaux d’une grosse voix qui sonne: hue! dia! hue! et d’épouvanter les gamins avec des clic-clac terribles et des tournoiements de fouet!

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings