CCCIVe DÉPESCHE
Reading edition
—du IIIe jour de mars 1573.—
(Envoyée jusques à Calais par Estienne.)
Négociation avec les seigneurs du conseil pour empêcher le départ de l'expédition préparée par le comte de Montgommery.
Au Roy.
Sire, après que j'eus parlé à ceste princesse, le XXIIIIe du passé, voyant que, pour lors, je ne pouvois avoyr aulcune conférence avec les seigneurs de ce conseil, à cause qu'ilz estoient sur leur partement pour ce petit progrès qu'elle estoit allé fère à vingt mille d'icy, j'ay depuis envoyé le Sr de Vassal après eulx, avec de mes lettres, conformes aulx propos que j'avoys tenu à leur Mestresse, pour les exorter de vouloir bien mesurer, par vos bons déportementz vers elle, combien elle se porteroit de préjudice à elle mesmes, et à la confédération qu'elle avoit faicte bien seure et estable avecques vous, et au party qui seul aujourdhui la poursuivoit d'alliance, si elle et eulx permettoient que rien sortît de ce royaulme qui allât au dommage de voz affères; et qu'ilz pouvoient bien penser que vous ne réputeriez jamais aulcune sorte d'inimityé plus dommageable de leur costé, que si, se monstrantz en parolle voz amys, ilz se portoient en effect voz couvertz ennemys, et que vous imputeriez à eulx tout le mal que le comte de Montgommery s'esforceroit de vous fère, plus que non pas à luy, qui n'y pouvoit apporter que la maulvayse volonté, là où il prendroit, d'eux et de ce royaulme, toutz les aultres moyens de vous nuyre.
Sur quoy, ayantz les dicts du conseil conféré de rechef avec leur dicte Mestresse, et s'estantz assemblés par deux foys là dessus, ilz m'ont enfin mandé, par le mesmes Sr de Vassal, que la dicte Dame me prioit d'escripre ardiment à Vostre Majesté qu'elle n'envoyeroit, ny donroit permission qu'on envoyât, d'icy, aulcuns vaysseaulx ny hommes, ny armes, artillerye, monitions, ny vivres en France; car ne vouloit enfreindre le traicté, ny vous faulcer son sèrement, tant que luy garderiez le vostre; et, quand au comte de Montgommery, elle m'avoit desjà respondu qu'elle n'estoit bien advertye de son faict, ny eulx pareillement, et que ce ne seroit tout ce qu'on m'en avoit rapporté; que, au surplus, ilz me vouloient dire librement que leur Mestresse ny eulx n'avoient peu trouver de bonne digestion que Monseigneur le Duc, qui estoit bien capable de traicter luy mesmes de son faict, fût party de Paris troys foys vingt quatre heures après le jour préfix du partement du comte de Worchester de ceste court; ce qui leur donnoit argument de penser que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, ne vouliez poursuivre ceste alliance, que jusques après avoyr bien pourveu à voz affères, et que, d'un certein propos, qui avoit esté tenu en ung bon et grand lieu de France, il avoit esté recueilly ung advis par lequel l'on les advertissoit que Vostre Majesté avoit commancé de donner secrettement ordre, en Normandye et Bretaigne, à un embarquement pour passer des gens de guerre en Écosse; et que Monsieur, frère de Vostre Majesté, en seroit le conducteur, et que Mr le chevallier et Mr de Guyse, et aultres grandz du royaulme, debvoient estre de la partye; et que mesmes le cappitayne Sarlabos assembloit desjà pour cest effect, au Hâvre de Grâce, le plus de soldatz qu'il pouvoit: ce que la dicte Dame ne vouloit encores résoluement croyre, ains attandoit qu'elle en vît quelque chose plus avant.
J'espère, Sire, que j'yray trouver bientost la dicte Dame sur l'occasion de vostre dépesche du XIIIIe du passé, et sur le retour du comte de Worchester qui arriva hier, et mettray peyne de luy rabbattre ceste impression, aultant qu'il me sera possible. Cependant le dict de Montgommery s'appreste en la plus grande dilligence qu'il peut, et bien que, à cause de mes instances, il ne pourra, possible, tirer tout ce qu'il espéroit d'hommes et d'argent d'icy, si ne layssera il, à ce que je voy, de se mettre sur mer, et ne sera son embarquement de grand monstre, car n'y aura que quelques ungs des siens qui partiront avecques luy, sur ung ou deux vaisseaulx, mais, au rendés vous, se doibvent assembler, comme on dict, soixante à quatre vingtz navyres, et envyron cinq mille hommes, entre marinyers et soldatz. Je n'attandz que l'heure qu'il parte d'icy, dont le feray suivre par ung homme exprès, affin qu'il me rapporte quand et comment il s'embarquera. Et sur ce, etc. Ce IIIe jour de mars 1573.