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Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième

CCCe DÉPESCHE

Reading edition

—du XIIIe jour de febvrier 1573.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)

Négociation secrète de l'ambassadeur avec Burleigh.—Favorables dispositions des Anglais.—Mémoire. Détails de la négociation.—Plainte de l'ambassadeur au sujet d'un traité qui aurait été signé par Elisabeth avec les protestans de la Rochelle.—Protestation de Burleigh avec serment que cette imputation est fausse.—Sa déclaration que si le roi veut faire punir les auteurs des massacres de la Saint-Barthèlemy, la reine lui montrera la même confiance qu'autrefois, et consentira à reprendre la négociation du mariage.

Au Roy.

Sire, affin d'interrompre l'effect de quelques dilligences que je voyois fère icy, qui m'estoient suspectes, j'ay prins occasion, par la dépesche de Vostre Majesté du XXIIIe de janvier, d'aller, la nuict passée, sur les dix heures d'après soupper, fère une négociation extraordinayre avec milord de Burgley, dont je mets le récit à part.

J'espère, Sire, que les choses se pourront modérer, si une nouvelle, qui vient tout à ceste heure d'arriver, ne les altère, c'est qu'on a escript de Barvic que quatre ou cinq centz françoys se sont désambarqués en Escoce, du costé du Nort, chose que j'estime qu'on a controuvée sur l'arrivée du Sr de Vérac par dellà; mais je mettray peyne d'en oster l'impression. Les troys navyres que je vous ay cy devant mandé estre ordonnés pour chasser les pirates de deçà, sortyront dans troys jours hors du port, et, si l'on ne leur envoye une nouvelle commission quand ilz seront sur mer, je sçay bien que celle qu'ilz emportent d'icy n'est pour atempter chose qui soit contre vostre service; et mesmes l'on a faict arrester quelques navyres chargés de bledz vers l'Ouest, qui estoient prestz d'aller à la Rochelle. Tant y a, Sire, que je ne veulx pour cella me rétracter de chose que j'ay escripte, ny que Vostre Majesté n'ayt encores bien suspecte la grande deffiance de ceux cy, car l'évesques de Londres et les principaulx protestantz de ce royaulme continuent ouvertement de retenir aultant de soldatz volontayres qu'il en arrive en ceste ville, et en ont desjà plus de troys mille enrollés. Ilz communicquent avec les malcontantz et tiennent plusieurs estroictz conseilz avec eulx. Ilz font des cueuillètes de deniers, et, oultre les sommes que je vous ay cy devant mandées, ilz contreignent les douze principalles compagnies des marchandz de Londres de contribuer vingt mille escus contantz qui se payent aujourdhuy. Et sur ce, etc.

Ce XIIIe jour de febvrier 1573.

NÉGOCIATION AVEC MILORD DE BURGLEY.

Sire j'ay dict à milord de Burgley qu'à peyne eussiez vous espéré, du plus grand ennemy qu'ayez au monde, ung acte plus contrayre à l'amityé d'entre Vostre Majesté et la Royne, sa Mestresse, que celluy qui vous estoit naguières apparu d'elle par ung advis, dont m'aviez envoyé l'extrêt, touchant une confédération qu'elle traictoit de fère avec ceulx qui se sont soublevés en vostre royaulme, et que j'estois le plus honteux et confus gentilhomme qui fût en vostre service de ce, qu'après les bonnes parolles et promesses bien expresses qu'encores, depuis l'accidant de Paris, elle m'avoit prié de vous escripre de sa persévérance vers vous, il se trouvoit maintenant qu'elle s'alloit non seulement joindre, mais se rendre chef de la plus adversayre entreprinse qui se pourroit dresser contre Vostre Majesté et contre le repos de vostre estat, et que vous aviez en cella à accuser beaucoup ma facillité et sottise d'avoyr légièrement creu à parolles, mais beaucoup plus leur maulvayse foy, qui sçavoient bien que, depuis huict moys, la dicte Dame avoit très solennellement juré de vous estre bonne amye et vraye confédérée; et que Dieu, à qui elle en avoit faict le sèrement, estoit tesmoing qu'en tout ce temps, ny depuis la paix de l'an 1565, il ne s'estoit offert aulcune occasion en toute la Chrestienté, où il fût question du bien de l'estat et de la personne d'elle, que vous ne vous y fussiez monstré son vray amy, voyre son très parcial amy;

Et pourtant que je luy vouloys bien dire, si les choses passoient plus avant, bien que soubz mein, ou couvertes de quelque prétexte que ce fût, qu'il vous resteroit, vifve à jamais, la plus juste prétantion d'injure contre sa Mestresse et contre ce royaulme, dont prince ayt esté oncques provocqué, pour vous en revancher, quand vous verriez l'oportunité de le fère; et que je luy portois le dict advis qui arguoit fort la dicte Dame d'avoyr desjà deffailly vers vous; et luy portois aussy l'extrêt de vostre dicte lettre qui, au contrayre, monstroit tousjours combien vous persévériez droictement vers elle, affin que luy mesmes fût tesmoing qu'elle cherchoit de perdre sans occasion ung amy, dont la perte ne luy en pouvoit estre, ny aulx siens, petite ny légière.

Le dict de Burgley, après avoir considéré ce que je luy disoys, qui n'a esté sans beaucoup d'aultres remonstrances bien amples, et les plus vifves que je luy ay peu déduyre, lesquelles, pour briefveté, je ne metz icy, et qu'il a heu leu vostre lettre en ce qui concernoit les poinctz de l'amityé, du faict de la Rochelle, de l'offre de l'Irlandoys, celluy de la ligue contre le Turcq, celluy de messieurs de Guyse et celluy du mariage, il m'a respondu qu'il me prioit, devant toutes choses, de croyre que l'advis estoit aussy faulx et mensonger, comme l'estoit le Diable luy mesmes, autheur de faulceté et de mensonge. Et puis a adjouxté ung sèrement à Dieu, bien fort grand et digne d'estre creu, que la Royne, sa Mestresse, n'avoit escripte aulcune lettre, petite ny grande, à ceulx de la Rochelle, ny leur avoit encores, en façon du monde, rien respondu, bien que plusieurs choses de leur faict luy eussent à la vérité esté proposées; et que le dict advis estoit plustost une admonition que ceulx de la religion se donnoient les ungs aulx aultres, et ung advertissement entre eulx, que non une chose ainsy advenue; et qu'il vous suplioit, Sire, de vous donner paix et repos, quand à cella;

Qu'il avoit ung infiny plésir de voyr en vostre lettre beaucoup de particulliers tesmoignages de vostre bonne et vertueuse procédure vers la Royne, sa Mestresse, à laquelle nul, soubz le ciel, luy pouvoit reprocher qu'elle fût en aulcun deffault vers Vostre Majesté, mais bien luy estoit besoin, pour les choses advenues en France, qu'il luy apparût ung peu plus cler, qu'elle ne l'avoit peu voyr depuis huict moys en çà, si l'intention de Voz Majestez, et de Monsieur, et de Monseigneur le Duc, tendoient à la ruyne de ceulx de sa religion ou bien à conserver leur amityé, premier qu'elle estimât se debvoir si confidemment commettre à Vostre Majesté comme elle faysoit auparavant;

Mais que, si Vostre Majesté luy donnoit quelque esclarcissement de cella, en faysant punir quelques ungs de ces plus séditieux, qui, sans authorité publique, ont tué ceulx de la dicte religion, mesmement les femmes et enfans, qui ne pouvoient estre participans de la conspiration; et si faysiez cognoistre à ceulx qui sont échappés de ceste grande émotion, que vous n'estes poinct marry qu'ilz se soient retirez en lieu de refuge, pour la seureté de leurs vyes; et que ne permettiez procéder qu'avec temps et ordre vers les dicts de la nouvelle religion, si, d'avanture, vous ne voulés plus souffrir qu'il y en ayt qu'une en vostre royaulme, qu'aulmoins ilz ne soient forcés d'abandonner la leur, premier qu'ilz soient instruitz ou persuadés comme ilz doivent prendre l'aultre, sans violenter ny leurs personnes ny leurs consciences; que lors auroit elle apparente occasion de se commettre comme auparavant à Vostre Majesté, et luy, de le luy oser conseiller, parce que cella justiffieroit vos actions passées, et feroit voyr que l'accident auroit esté ou fortuit, ou provocqué par ceulx mesmes de la dicte religion, là où ung chacun demeureroit maintenant persuadé du contraire, avec quelque escandalle de vostre réputation vers toutz les Protestantz;

Et que le propos du mariage ne tarderoit après d'estre approuvé par toutz ceulx de ce conseil, comme chose qu'ilz voyent bien qui est plus nécessayre à leur Mestresse et à son royaulme, que non à Voz Majestez Très Chrestiennes ny au vostre; (et les difficultez ne paroistroient grandes, pourveu que la dicte Dame se peût apercevoir que, nonobstant la souspeçon qu'elle a prins de ce que, en mesmes temps qu'on traictoit avec elle pour Monsieur, l'on envoya fère des practiques pour le marier en Pouloigne, et que Monseigneur le Duc s'est maintenant absenté, quand le comte de Worchester a deu arriver par dellà, et que la Royne, vostre mère, a différé longtemps de respondre aulx poinctz de la religion;) si néantmoins vous y vouliez maintenant procéder de bonne et vraye intention, car ne falloit doubter que elle, de son costé, ne l'y eût toujours heue très bonne, et clère, et nette.

Et a poursuivy son discours en plusieurs aultres propos, desquelz j'ay heu occasion d'espérer que de ceste nostre conférance pourroit sortir quelque proufit pour vostre service. Dont luy ay seulement réplicqué que j'acceptois, de tout mon cueur, l'atestation qu'avec sèrement il me faysoit que l'advis estoit faulx; et que, sur la parolle sienne, j'entreprendrois de vous promettre, Sire, que vous trouveriez plus de vérité en l'assurance, que je vous avoys donnée, et que je vous confirmois de rechef, de la persévérance de sa Mestresse vers vostre amityé, que non en tout ce qu'on vous avoit voulu, et qu'on vous voudroit, fère doubter de la sienne.

Et, touchant les justes déportementz de Voz Majestez Très Chrestiennes vers ceulx de la nouvelle religion, et de vostre droicte intention au propos du mariage, oultre qu'il avoit veu l'esclarcissement de cella en termes bien exprès dans vostre dicte lettre, je luy avoys encores apporté la lettre de la Royne, vostre mère, de mesmes dathe, en laquelle, après le narré principal, il y verroit adjouxté ung bien peu de motz de sa mein, qui luy donroient pleyne satisfaction de ces deux poinctz.

Et ainsy, la luy ayant baillée à lire, il l'a trouvée merveilleusement à son goust; et je luy ay faict gouster davantage ce qu'elle mesmes y adjouxtoit par postille, qu'elle ne croyroit jamais que la Royne d'Angleterre peût laysser de vous estre bonne sœur et amye, pour avoyr mis vostre estat et vostre vye en seureté, et qu'à ce coup elle vous voulût faire cognoistre, par sa résolution sur le propos de Monseigneur le Duc, sa bonne volonté:

Que c'estoient bien peu de parolles, mais, parce qu'elles procédoient d'une grande princesse qui les escripvoit de sa royalle mein, qu'elles justiffioient, plus que à suffizance, les actions de Voz Majestez sur tout l'accidant qui estoit advenu à ceulx de la nouvelle religion; et déclaroient si ouvertement vostre sincérité au propos du mariage, que je ne voulois, ny à l'ung ny à l'aultre, adjouxter une seule sillabe du mien.

Le dict milord estant demeuré tout court, et non, à mon advis, mal satisfaict, m'a prié de luy laysser la dicte lettre, affin de la pouvoir communicquer à sa Mestresse, ce que j'ay très volontiers faict. Et ainsy nous sommes départis.

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