TROISIÈME PARTIE
Reading edition
I
Pendant ses premières années de séjour, à Paris, Saniel avait publié dans une revue de jeunes, du quartier Latin, un article sur la Pharmacie de Shakespeare: le poison d'Hamlet, celui de Roméo et Juliette; et bien que, depuis son choix pour la médecine, il ne lût plus guère que des livres de science, il avait dû à ce moment étudier le théâtre de son auteur; de cette étude il lui était resté dans la mémoire une phrase qui, pendant dix ans, ne lui était jamais revenue sur les lèvres, et qui tout à coup s'était imposée à son souvenir avec la persistance exaspérante d'un air entendu autrefois et qu'on répète,—celle de Macbeth: «Macbeth a tué le sommeil, le sommeil, innocent, mort de la vie de chaque jour, bain du travail douloureux, baume des âmes blessées.»
C'est que cette phrase était la traduction d'un état particulier qu'il traversait: lui aussi l'avait perdu, «ce sommeil innocent, bain du travail douloureux, baume des âmes blessées.» Jamais il n'avait été grand dormeur, en cela au moins qu'il s'était imposé l'habitude, dure au commencement, moins pénible en continuant, de ne passer que quelques heures au lit; mais ces quelques heures, il les employait bien, dormant comme les fatigués, poings fermés, sans rêves et sans réveils: le côté où il se couchait était celui où il ouvrait les yeux, et la pensée qui occupait son esprit le soir, celle qu'il retrouvait la première le matin, n'ayant point été chassée par d'autres, pas plus que par des rêves.
Après la mort de Caffié, ce sommeil tranquille et réparateur avait continué aussi calme, aussi solide; mais voilà que tout à coup, après celle de madame Dammauville, il s'était trouvé interrompu.
Tout d'abord, il ne s'en était pas tourmenté: il ne dormait pas, tant mieux! il travaillerait davantage. Mais on ne peut pas plus toujours travailler qu'on ne peut rester toujours sans manger. Saniel savait mieux que personne que la vie de tout organe se compose de périodes alternatives de repos et d'activité: l'une pendant laquelle l'organe renouvelle sa provision de matériaux nutritifs, l'autre pendant laquelle il consomme ces matériaux dans le développement de forces vives, et il n'imaginait pas qu'il pourrait travailler indéfiniment sans dormir: seulement il croyait qu'après des journées de vingt heures de travail, écrasé de fatigue, il aurait malgré tout quatre heures de sommeil complet, celui que Shakespeare appelait le bain du travail douloureux.
Il ne les avait pas eues, ces quatre heures, et la loi qui veut que tout état d'excitation prolongée amène un épuisement, que doit réparer un repos fonctionnel, s'était trouvée faussée pour lui. Quand, après ses longues journées de travail, vers une heure ou deux heures du matin, alors que tous les bruits de la vie avaient cessé dans la maison comme dans la rue, et que la lassitude se traduisait par l'inertie des muscles qui laissaient la tête s'abaisser sur la poitrine et les paupières sur ses yeux brouillés, il allait se mettre au lit, marchant avec précaution, se déshabillant lentement et sans secousse, il s'endormait sans retard dans ses draps. Mais presque aussitôt, bien souvent, il se réveillait en sursaut, suffoqué, couvert de sueur, dans un état d'anxiété extrême, l'esprit agité par des hallucinations qu'il ne chassait pas tout de suite. Alors, c'en était fait pour longtemps de son sommeil, malgré le besoin général qu'il en avait; ou bien si, après s'être tourné et retourné sur son lit, il parvenait à se rendormir, ce n'était jamais du sommeil complet et profond qui était le sien autrefois; quelques régions de son cerveau veillaient et, si leur excitation n'amenait pas le réveil brusque, elles produisaient des rêves plus pénibles pour lui, car il s'en rendait compte, il les suivait, les examinait sans pouvoir se détacher d'eux, s'en débarrasser, se réveiller tout à fait, leur jouet, leur victime: et ils étaient affreux, ces rêves, toujours les mêmes, ne quittant madame Dammauville que pour le ramener à Caffié. N'était-ce pas curieux que Caffié, qui jusqu'alors avait été complètement effacé de son souvenir, mort comme il l'était réellement, s'était trouvé ressuscité par madame Dammauville et cela la nuit seulement, spectre de l'ombre que le jour dissipait?
Croyant que l'une des causes de cette excitabilité du cerveau pouvait bien être le travail d'esprit qu'il lui imposait à doses excessives, à l'heure précisément où il aurait fallu ne pas prolonger cette excitabilité et, au contraire, l'engourdir, il avait décidé de changer un système lui ayant si mal réussi: au lieu d'un travail intellectuel, il se livrerait à un travail matériel, qui, par l'épuisement des fonctions musculaires, lui procurerait le sommeil des pauvres gens qui ont peiné toute la journée, manoeuvres ou terrassiers, charretiers ou bûcherons, et comme il ne pouvait pas rouler la brouette ou fendre le bois, il s'était mis, tous les soirs après son dîner, à marcher droit devant lui au pas accéléré, faisant ses sept ou huit lieues avant de rentrer: il aurait bien raison, à coup sûr, de ce cerveau rétif.
Le travail corporel n'avait pas mieux réussi que le travail spirituel; il avait pu se donner la fatigue des terrassiers et des bûcherons, non leur sommeil. Se mettant au lit les jambes brisées, les pieds endoloris, affaissé par sa longue marche précipitée, il avait les mêmes réveils sursautés, les mêmes rêves douloureux qui l'affolaient et l'épuisaient. Décidément la fatigue du corps ne valait pas mieux que celle du cerveau. Et même elle valait moins. Devant sa table, plongé dans ses livres, ou dans son laboratoire courbé sur son microscope, il s'absorbait dans la tâche entreprise et, par la force d'une volonté longuement exercée et soumise à l'obéissance, il parvenait à maintenir sa pensée appliquée sur le sujet imposé, sans distraction comme sans rêveries; le temps passait. Mais quand il marchait par les rues de Paris, sur les routes désertes de la banlieue, à travers les champs ou dans les bois, le long de la Seine ou de la Marne, sa pensée libre courait où elle voulait; il ne lui commandait pas; elle était la maîtresse, et toujours elle le ramenait à madame Dammauville, à Caffié, à Florentin: il semblait que l'échauffement de la marche mettait en pression son cerveau comme la chaudière d'une machine, qui alors l'entraînait, sans frein possible, sans direction, vertigineusement. Quand il rentrait en cet état, après plusieurs heures de cette excitabilité cérébrale, comment eût-il trouvé le sommeil tranquille et réparateur, complet et profond, des pauvres gens qui n'ont fait travailler que leurs muscles?
N'ayant jamais été malade, il n'avait jamais eu à s'examiner ni à se traiter: bonne pour les autres, inutile pour lui, la médecine! Avec une machine organisée comme la sienne, il n'aurait à craindre que les accidents, et, jusque-là, ils lui avaient été épargnés; en vrai fils de paysans qu'il était, il avait victorieusement résisté à la vie de Paris comme au surmenage de l'esprit. Mais le moment était venu de se livrer à cet examen, et d'essayer un traitement qui lui rendît le repos: il n'était point un médecin sceptique, et il croyait bons pour lui les remèdes qu'il avait ordonnés aux autres.
Le malheur était qu'il ne constatait en lui aucune des causes qui déterminent l'insomnie: il n'avait ni méningite, ni encéphalite, ni rien qui annonçât une tumeur cérébrale; il n'était point anémique; il mangeait; il ne souffrait pas de névralgies ni d'aucune affection aiguë ou chronique qui accompagne généralement l'absence du sommeil; il ne buvait ni café ni alcool, et, sans cet état de surexcitabilité des centres encéphaliques, il eût pu dire qu'il était en bonne santé, un peu amaigri seulement, mais voilà tout.
C'était cette excitation qu'il devait guérir, et comme il y a des remèdes classiques contre l'insomnie, il avait employé celui qui, semblait-il, devait convenir à son état; mais le bromure de potassium, malgré ses propriétés hypnotiques, n'avait pas produit plus d'effet que le surmenage intellectuel ou physique. Son inefficacité reconnue, il l'avait remplacé par le chloral; mais le chloral, qui après quelques jours d'usage devait créer une disposition particulière au sommeil, avait échoué tout comme le bromure de potassium. Alors il avait essayé les injections de morphine.
Ce n'était point sans une certaine inquiétude qu'il en était arrivé à ce troisième essai, les deux premiers ayant si mal réussi, et, puisqu'il est acquis que le chloral produit un sommeil plus calme que la morphine, il semblait qu'il devait échouer encore; cependant il avait dormi sans être tourmenté par les réveils et les rêves qui faisaient l'épouvante de ses nuits si courtes; et le lendemain il avait dormi encore.
Mais il connaissait trop bien les effets que produit l'usage prolongé de ces injections, pour les continuer au delà de ce qui était strictement indispensable; il avait donc voulu les interrompre: le sommeil l'avait de nouveau abandonné. Il les avait reprises; puis, bientôt, comme les doses primitives perdaient de leur efficacité, il les avait graduellement augmentées. Au bout d'un certain temps, ce qu'il devait craindre et ce qu'il craignait s'était réalisé: sa maigreur avait augmenté; il avait perdu l'appétit, la force musculaire en même temps que l'énergie morale; son visage pâle avait commencé à prendre l'expression si caractéristique des morphinomanes.
Alors il s'était arrêté épouvanté.
Qu'il continuât, il devenait, en effet, un morphinomane dans un temps donné, et l'apathie dans laquelle il tombait l'empêchait de résister au besoin d'absorber de nouvelles doses de poison, besoin aussi impérieux, aussi irrésistible dans le morphinisme que l'est celui de l'alcool pour l'alcoolique, et plus terrible par ses effets: la perversion des facultés intellectuelles, la perte de la volonté, de la mémoire, du jugement, la paralysie ou la manie qui conduit au suicide.
Qu'il ne continuât point, et ces nuits sans sommeil ou ces sommeils agités qui l'avaient affolé reprenaient, et à la suite revenait cette surexcitabilité du cerveau qui, en troublant la nutrition de la masse encéphalique, pouvait être le prélude de quelque affection cérébrale grave.
D'un côté, la manie par le morphinisme; de l'autre, la démence par l'excitabilité constante et désordonnée du cerveau: voilà ce qui l'attendait.
Entre un résultat fatalement certain et un qui n'était que possible, il n'avait pas à hésiter: il fallait renoncer à la morphine; et ce choix s'imposait avec d'autant plus de force que, si la morphine assurait à peu près le sommeil des nuits, elle ne donnait nullement la tranquillité des jours,—au contraire.
Quand il avait commencé à user de ce remède, c'était seulement pendant la nuit qu'il tombait sous l'influence de certaines idées; le jour, en s'appliquant au travail et en maintenant par un effort de volonté son application tendue, il échappait à ces idées: il était l'homme qu'il avait toujours été, maître de sa force et de sa pensée. Mais l'action de la morphine n'avait pas tardé à affaiblir cette volonté jusque-là toute-puissante, si bien que, quand ces idées avaient durant le jour traversé son travail, il n'avait plus eu l'énergie nécessaire pour les chasser. Il essayait de les secouer: c'était vainement; elles ne se laissaient point détacher de son cerveau, auquel elles se collaient et qu'elles envahissaient avec une expansion foisonnante.
C'est qu'en vérité ces deux cadavres le gênaient horriblement. N'était-ce pas exaspérant, pour un homme qui en avait tant vu et dépecé, qu'il n'y en eût que deux qui fussent toujours devant ses yeux, même fermés,—celui de ce vieux coquin et celui de cette malheureuse femme? Pour ne pas compliquer cette impression d'une autre qui l'humiliait, il s'était débarrassé des liasses de billets de banque pris chez Caffié en les envoyant «comme restitution» au directeur de l'Assistance publique; mais cela avait été sans effet appréciable.
La pensée aussi de Florentin l'obsédait, et, s'il voyait Caffié affaissé dans son fauteuil inondé de sang, madame Dammauville immobile et rose sur son lit, il ne lui était pas moins cruel de voir Florentin dans l'entrepont du transport qui bientôt allait l'emporter à la Nouvelle-Calédonie.
Les idées qu'il avait émises chez Crozat sur la conscience, et celles qu'il avait expliquées à Philis, à propos du remords, étaient toujours les siennes; mais, enfin, il n'en était pas moins certain que ces deux morts et ce condamné pesaient d'un poids terriblement lourd sur lui, effrayants, étouffants comme l'éphialte du cauchemar: ce n'était ni de son éducation ni de son milieu d'avoir ces cadavres derrière soi et, devant, cette victime.
Mais où ses idées d'autrefois avaient été bouleversées, depuis que ces morts avaient saisi sa vie, c'était dans sa confiance en sa force.
L'homme fort qu'il s'était cru, celui qui marche droit à son but, sans souci de rien ni de personne, ne regardant que devant soi et jamais derrière, maître de son esprit comme de son coeur et de son bras, n'était pas du tout celui qu'avait révélé la réalité.
Faible, au contraire, il avait été dans l'action, et plus faible encore après.
Et ce n'était pas seulement une humiliation dans le présent qu'il éprouvait à reconnaître cette faiblesse, c'était aussi une inquiétude pour l'avenir: car, s'il n'avait pas cette force qu'il s'était attribuée avant d'en avoir éprouvé la puissance, il devait, si ses croyances étaient vraies, succomber un jour avec les faibles.
Évidemment, s'il avait été tout à fait fort, il n'aurait pas compliqué sa vie d'un amour: les forts vont seuls, parce qu'ils n'ont besoin de personne; et lui avait besoin d'une femme, si grand besoin que c'était par elle seule, près d'elle, quand il la regardait, quand il l'écoutait, qu'il éprouvait un peu de calme.
Pour cela, était-il donc faible et lâche? Non peut-être; mais simplement humain.
II
Précisément parce qu'il éprouvait du calme auprès de Philis, Saniel eût voulu qu'elle ne le quittât point.
Mais, si heureuse qu'elle fût, dans sa douleur, de voir qu'au lieu de s'éloigner d'elle—ce qu'un autre moins généreux eût fait peut-être—il cherchait à s'en rapprocher chaque jour davantage, elle ne pouvait pas abandonner ses leçons et son travail, qui étaient leur vie même, pour donner tout son temps à son amour, pas plus qu'elle ne pouvait laisser toujours seule sa mère accablée de chagrin, qui jamais autant que maintenant n'avait eu besoin d'être relevée et soutenue.
Elle ne passait pas un jour sans venir le voir; mais, malgré l'envie qu'elle en avait, elle ne pouvait pas rester avec lui aussi longtemps qu'elle aurait voulu et que lui-même demandait. Quand elle se levait pour partir et qu'il la retenait, elle ne partait point, mais ce n'étaient jamais que quelques minutes de gagnées: elles étaient courtes, et bientôt arrivait l'heure où, après s'y être reprise dix fois, il fallait qu'elle le quittât.
En tout temps, ces séparations avaient été pour elle des désespoirs, dont l'appréhension dès le moment de l'arrivée la paralysait; mais maintenant elles lui étaient plus cruelles encore. Autrefois, quand elle le quittait, elle le voyait bien souvent déjà plongé dans son travail avant qu'elle eût tiré la porte; maintenant, au contraire, il la conduisait dans le vestibule, la retenait, ne la laissait descendre l'escalier que quand elle s'était arrachée à son étreinte, après qu'elle lui avait promis et répété de venir le lendemain de bonne heure, et de rester plus longtemps avec lui. Autrefois aussi, elle était tranquille lorsqu'elle s'éloignait, n'ayant pas à se préoccuper de sa santé, ni à se demander comment elle le retrouverait: solide et vaillant comme à l'ordinaire, aussi sain de corps que d'esprit, cela était certain. Au contraire, maintenant elle avait l'inquiétude de chercher à prévoir, chaque fois qu'elle arrivait, comment il serait: la tristesse, la mélancolie, l'abattement persisteraient-ils encore ce jour-là; son amaigrissement, sa pâleur auraient-ils augmenté? C'était son souci, son angoisse de tâcher de deviner les causes des changements qui s'étaient faits en lui, et qui se traduisaient si manifestement en tout, dans ses sentiments comme dans sa personne. N'était-ce pas extraordinaire vraiment qu'il fût plus sombre ou plus inquiet, maintenant que sa vie était assurée, qu'au temps si dur où elle était menacée sans qu'il sût jamais ce que serait son lendemain? La position que son ambition poursuivait, il l'avait conquise; l'argent nécessaire à ses besoins, il le gagnait; ses expériences avaient donné des résultats plus beaux que ceux qu'il pouvait espérer, il en convenait lui-même; les études qu'il venait de publier sur ces expériences étaient vivement discutées, louées par les uns, contestées par les autres; il semblait qu'il eût atteint son but, et il était chagrin, mécontent, malheureux, plus tourmenté qu'alors qu'il s'épuisait en efforts, sans autre soutien que sa volonté. Enfin quand, effrayée de le voir ainsi, elle l'interrogeait sur ce qu'il éprouvait, il se fâchait et lui répondait brutalement:
—Malade? Pourquoi veux-tu que je sois malade? Ne suis-je pas plus en état que personne de savoir ce que j'ai? Je me suis surmené, voilà tout; et, comme ma vie de privations ne me permettait pas de réparer mes forces, je suis arrivé à l'anémie; ce n'est pas bien grave, il me semble. Il est étrange vraiment que tu ailles chercher des explications extraordinaires à ce qui est naturel et en quelque sorte obligé: compte les dents des polytechniciens et regarde leurs cheveux après leurs examens, tu me diras ce que tu en penses. Pourquoi veux-tu qu'il en soit autrement de moi? On ne se dépense pas impunément, ce serait trop beau; tout se paye en ce monde. Il n'y a que les bourgeois qui gagnent leur fortune en tapant des cartes ou des dominos sur des tables de café et en faisant rouler des billes de billard; ce qui leur permet d'être aimables et bien entripaillés.
Elle devait croire qu'il avait raison et voyait clair dans son état; pourtant elle ne pouvait pas ne pas se tourmenter. Elle ne connaissait rien à la médecine, ne savait pas ce que c'était que le surmenage et l'anémie qui en résultait, cependant elle trouvait que cette anémie ne suffisait pas pour tout expliquer, pas plus ses brusqueries d'humeur et ses accès de colère à propos de rien, que ses élans de tendresse, ses défaillances et ses abattements, ses préoccupations et ses absences.
Par cela même qu'elle l'observait de près, elle avait très bien remarqué l'effet qu'elle produisait sur lui, et comment, par sa seule présence, elle égayait cette humeur sombre et relevait cet accablement à la seule condition de ne pas lui adresser des questions maladroites sur certains sujets qu'elle n'était pas encore arrivée à déterminer, mais qu'elle espérait bien éviter. Aussi aurait-elle voulu ne pas le quitter et s'ingéniait-elle à faire naître des occasions qui lui permissent de venir le voir jusqu'à deux fois par jour, le matin en allant à ses leçons; l'après-midi ou le soir, sous un prétexte quelconque: il se montrait si heureux lorsqu'elle lui faisait une de ces surprises!
Un soir, tard, elle sonna à sa porte d'une main que la joie rendait nerveuse.
—Je viens pour jusqu'à demain, dit-elle d'une voix triomphante.
Elle s'attendait à ce qu'il allait répondre à sa joie, par une étreinte de bonheur; il n'en fut rien.
—Est-ce que tu as à sortir?
—Pas du tout; ce n'est pas à moi que je pense, c'est à ta mère.
—Crois-tu donc que je l'aurais laissée seule dans l'état de faiblesse nerveuse et morale qui est le sien maintenant, ayant peur de tout? Il nous est arrivé une cousine de la province qui va coucher dans mon lit, et j'en ai profité bien vite pour dire que je resterais à la pension. Et me voilà.
Malgré l'envie qu'il en avait eue plus d'une fois, jamais il n'avait osé demander qu'elle lui donnât une nuit; le jour, il ne se trahissait que par son humeur chagrine ou fantasque; mais la nuit, avec le sommeil halluciné, qui était le sien, ne se trahirait-il pas par quelque parole grave qui lui échapperait?
Cependant, puisqu'elle était venue, il y avait impossibilité à la renvoyer; il ne le pouvait ni pour elle, ni pour lui. Quel prétexte trouver pour dire: «Va-t'en; je ne veux pas de toi»? Justement il la voulait: il voulait la regarder, l'écouter, entendre sa voix, qui berçait et engourdissait ses angoisses, la sentir près de lui, rien que pour l'avoir là et n'être pas face à face avec ses pensées.
A la dérobée, elle l'examinait, se demandant la cause de ce singulier accueil, debout dans le cabinet où elle était entrée à sa suite, n'osant se débarrasser de son chapeau. Comment son arrivée produisait-elle un effet si différent de celui sur lequel elle comptait en accourant heureuse et légère?
—Tu ne retires pas ton chapeau? dit-il.
—Je me demandais si tu n'avais pas à travailler.
—Pourquoi te demandais-tu cela?
—De peur de te déranger.
—Quelle rage as-tu de te demander toujours quelque chose? s'écria-t-il violemment. Que cherches-tu en moi? Qui t'étonne? Pourquoi me dérangerais-tu? En quoi? Voyons, parle une bonne fois: explique-toi.
Le temps était loin où ces explosions la stupéfiaient; mais elles la peinaient toujours, et chaque fois qu'elles éclataient, davantage: comme il était irritable, inquiet! Mais elle ne laissait plus voir sa peine et sa surprise.
—J'ai encore été maladroite à m'expliquer, dit-elle! Que veux-tu? je suis ainsi; pardonne-moi.
Ce seul mot: «Pardonne-moi!» était pour lui plus cruel que tous les reproches, car il savait bien qu'il n'avait rien à lui pardonner, puisqu'elle était la victime, et qu'il était, lui, le coupable. Ne serait-il donc jamais maître de ces emportements aussi imprudents qu'injustes?
Il la prit dans son bras, en la faisant asseoir près de lui:
—C'est à toi, de pardonner.
Autant il avait été brutal, autant il se fit tendre et caressant; il était fou de s'imaginer qu'elle pouvait avoir des soupçons, et le plus sûr moyen d'en faire naître était, précisément, de montrer de la peur qu'elle en eût; se trahir par ces maladresses était aussi grave que de laisser échapper une plainte ou un aveu pendant son sommeil.
D'ailleurs pour cette nuit il avait trouvé un moyen qui, en réalité, n'était guère difficile, de ne pas s'exposer à parler en dormant: c'était de ne pas dormir; quand le sommeil le prendrait, il ferait en sorte de se tenir éveillé. Après avoir passé tant de nuits sans fermer les yeux, il les tiendrait bien ouverts cette nuit toute entière, sans doute.
Mais il se trompait; quand il entendit la respiration calme et régulière de Philis, et que sur son épaule, où elle avait appuyé sa tête, il sentit la douce chaleur qui se dégageait d'elle le pénétrer, dans l'immobilité qu'il s'était imposée, sans s'en apercevoir, se croyant loin du sommeil et bien convaincu dès lors qu'il n'avait aucun effort à faire pour n'y pas succomber, tout à coup, il s'endormit.
Quand il s'éveilla, un rayon de soleil pâle emplissait un des coins de la chambre; accoudée sur le traversin, Philis le regardait.
Il fit un brusque mouvement et se jeta en arrière.
—Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-il. Qu'ai-je dit?
Instantanément son visage pâlit, ses lèvres frémirent; il sentit son coeur battre tumultueusement et sa gorge serrée par une constriction douloureuse.
—Mais il n'y a rien, répondit-elle en le regardant tendrement, tu n'as rien dit.
Au fait pourquoi aurait-il parlé? Il n'y avait pas de raisons pour cela, si ce n'est sa peur même de se trahir: dans ses sommeils troublés, sous l'effroi de ses hallucinations, il avait pu gémir, crier, parler, mais il ne savait pas si réellement il avait jamais crié ou parlé, personne ne s'étant jamais trouvé près de lui pour l'observer et l'entendre. D'ailleurs, ce n'était pas d'un de ces sommeils agités qu'il venait de s'éveiller; au moins rien en lui ne révélait qu'il eût été agité. Malgré son trouble et sa frayeur, ces réflexions s'étaient faites instantanément dans son esprit, et son visage s'était détendu.
—Quelle heure est-il?
—Bientôt six heures.
—Six heures!
—N'entends-tu pas les voitures rouler dans la rue? Les pierrots piaillent.
Il devait être à peu près une heure lorsque ses yeux s'étaient clos; il avait donc dormi cinq heures, et d'un sommeil profond, complet, celui qu'il avait si longtemps poursuivi sans l'obtenir, «le baume des âmes affligées, le bain du travail douloureux», et il sortait de ce bain, calme, reposé, rajeuni, le corps dispos, l'esprit tranquille, en tout l'homme qu'il était autrefois en ses années de jeunesse heureuse, et non celui de ces derniers temps effroyablement durs.
Un soupir gonfla sa poitrine libre.
—Ah! si je t'avais toujours, murmura-t-il, s'adressant ces paroles à lui-même autant qu'à elle.
Et il attacha sur elle un long regard dans lequel brillait un sourire ému; puis, lui passant un bras autour des épaules, il l'attira contre lui.
—Chère petite femme!
Jamais elle n'avait senti une tendresse si profonde, si vibrante, dans sa voix; jamais elle n'avait pu, comme en entendant ces trois mots, mesurer la grandeur de l'amour qu'elle lui inspirait, et même il semblait que c'était comme la déclaration d'un amour nouveau.
La serrant passionnément, il répétait:
—Chère petite femme!
Éperdue, elle ne répondait rien, anéantie dans son bonheur.
Tout à coup il l'écarta doucement, et, la regardant avec son même sourire:
—Ce mot ne te dit rien?
—Il me dit que tu m'aimes.
—Et c'est tout?
—Que puis-je souhaiter de plus? Tu le dis, je le sens, tu me donnes la plus grande joie que je puisse rêver.
—Elle te suffit?
—Elle me suffirait si elle ne devait pas être interrompue: mais c'est là le malheur de notre vie que nous devions nous séparer au moment où les liens qui nous unissent sont le plus fortement tendus.
—Pourquoi nous séparer?
—Hélas! Et maman? Et la vie?
—Si tu ne quittais pas ta mère; si tu n'avais plus à prendre souci de ta vie.
Elle le regarda, sans oser l'interroger, ne trahissant la marche de sa pensée que par un frémissement que malgré ses efforts elle ne parvenait pas à comprimer.
—J'entends: si tu devenais ma femme.
—Oh! mon bien-aimé!
—Ne le veux-tu point?
Elle se jeta dans ses bras, défaillante; mais après un court instant, elle se redressa.
—Hélas! murmura-t-elle, c'est impossible.
—Pourquoi impossible?
—Ne me le demande pas, ne m'oblige pas à le dire.
—Mais, au contraire, je veux que tu le dises.
Elle détourna la tête et, d'une voix à peine perceptible, dans un souffle étouffé:
—Mon frère...
—C'est beaucoup pour ton frère que je veux ce mariage.
Puis, tout de suite, se reprenant:
—Me crois-tu homme à subir les sots préjugés du monde?
III
Saniel n'avait pas attendu ce jour pour reconnaître l'influence salutaire que Philis,—par sa seule présence, exerçait sur lui. Cependant, l'idée de la prendre pour femme ne s'était jamais imposée à son esprit: il était si peu fait, croyait-il, pour le mariage; il se sentait si peu mari; jusqu'à ces derniers temps, il avait eu si peu besoin d'un intérieur!
C'était tout à coup que cette idée lui était venue et l'avait frappé fortement, au moins autant par le calme qu'il sentait en lui, que par le charme qui se dégageait d'elle, la santé, le bonheur, la gaieté et la vie.
—Ah! si je t'avais toujours!
Ce mot qui lui avait échappé caractérisait la situation,—ce qui lui manquait et ce qu'il espérait.
Ce n'était pas seulement le calme corporel qu'elle lui donnait par une affinité mystérieuse à laquelle sa médecine n'entendait rien, mais dont il ne sentait pas moins toute la force; c'était encore le calme moral.
Il avait des devoirs envers elle, et terriblement lourds, envers sa mère, envers Florentin.
Pour celui-là, il avait fait ce qu'il pouvait, et même plus qu'il ne pouvait, devenant tout à coup solliciteur, assiégeant les gens, importun, osant tout pour adoucir son sort et empêcher son embarquement, ce à quoi jusqu'à présent il était parvenu, en attendant mieux.
Mais ce n'était vraiment pas là tout ce qu'il leur devait: Florentin n'en était pas moins emprisonné avec des misérables; madame Cormier, tombée dans un morne désespoir, s'affaiblissait chaque jour, et Philis, malgré son ressort et sa vaillance, se courbait écrasée sous le poids de l'injuste fatalité.
Combien la situation changeait s'il l'épousait,—et pour eux, et pour lui!
Quel soulagement! De là son cri: «C'est beaucoup pour ton frère que je veux ce mariage»; au moins il aurait fait le possible pour racheter, dans la mesure des moyens humains, ce qu'il avait été impuissant à empêcher.
Quand Philis fut un peu remise de son trouble de joie, elle l'interrogea:
—Quand s'était-il décidé à ce mariage?
Il ne voulut pas mentir et répondit que c'était à l'instant que la pensée lui en était venue, assez précise, assez forte pour donner un corps aux idées qui depuis plusieurs mois flottaient en lui vaguement.
—Au moins as-tu bien réfléchi? demanda-t-elle craintivement, n'as-tu pas cédé à un entraînement d'amour?
—Valait-il mieux céder à un calcul longuement raisonné? Je t'épouse parce que je t'aime, et aussi parce que je suis certain que, sans toi, je ne peux pas être heureux: franchement, je reconnais que j'ai besoin de toi, de ta tendresse, de ton amour, de ta force de caractère, de ton égalité d'humeur, de ta foi invincible dans l'espérance, qui pour moi, tel que je suis organisé, valent la plus belle dot.
—C'est que justement je n'ai pas la moindre dot à t'apporter. Je pouvais bien, quand tu étais aux abois, désespéré et écrasé, demander à devenir la femme du pauvre médecin de village que tu allais être; mais aujourd'hui, dans ta position, surtout dans celle que tu occuperas avant peu, la pauvre petite Philis est-elle digne de toi? Tu me fais aujourd'hui la plus grande joie que je peux goûter, celle à laquelle je ne rêvais qu'en me disant que ce serait folie d'en espérer la réalisation; mais justement cela me donne la force de te demander de réfléchir, et de voir si tu ne regretteras jamais ce moment d'entraînement qui me rend si heureuse.
—J'ai réfléchi, et ce que tu me dis en ce moment prouve, mieux que tout, que je ne me suis pas trompé; c'est une femme qui m'aime que je veux, tu es cette femme-là.
—Plus que je ne peux le dire en ce moment, étourdie par le bonheur, mais pas plus que je ne te le prouverai dans la continuité de notre amour.
—D'ailleurs, chère petite, ne te fais pas d'illusions sur les splendeurs de cette position dont tu parles; il est plus que probable qu'elles ne se réaliseront jamais, car je ne suis pas un homme d'argent et ne ferai rien pour en gagner; à moins qu'il ne vienne tout seul...
—Il viendra.
—Ce n'est pas le but que je poursuivrai: celui que je voulais, je l'ai en grande partie obtenu; si maintenant je gagnais de l'argent et me créais une riche clientèle, la jalousie de mes confrères me ferait manquer ou attendre trop longtemps ce que je veux encore et ce que mon ambition préfère à la fortune. Pour le moment cette position sera donc modeste: mes quatre mille francs de traitement d'agrégé, ce que je gagnerai au bureau central, en attendant que je sois en titre médecin d'hôpital, et en plus cinq cents francs par mois que mon éditeur me propose pour des travaux et une revue de bactériologie, nous donneront environ une douzaine de mille francs, et il est à croire que pendant assez longtemps nous devrons nous contenter de cela.
—Pour moi, c'est la fortune.
—Pour moi aussi; mais je n'ai pas moins tenu à t'avertir.
—Et pour quand veux-tu notre mariage?
—Tout de suite, aussitôt après les délais exigés par la loi, et aussi après que je me serai installé dans un nouvel appartement, car tu ne peux pas entrer, ma femme dans celui-ci, où on t'a vue venir si souvent: cela te blesserait de passer devant le concierge et me gênerait d'y passer avec toi. J'espère que je trouverai facilement, et tu voudras bien, je le pense, n'être pas plus exigeante que moi.
—Oh! cher!
—D'ailleurs, nous ne ferons pas cette fois la folie de nous mettre à la discrétion des tapissiers: la première a coûté assez cher.
Il dit ces derniers mots avec une énergie farouche; mais tout de suite il continua:
—Que nous faut-il, d'ailleurs? Un salon pour les clients, s'il en vient; un cabinet pour moi, une pièce qui me servira de laboratoire; une chambre pour nous, une pour ta mère...
—Tu veux...
—Mais sans doute! Croyais-tu donc que je te demanderais de te séparer d'elle?
Elle lui prit la main et, la lui baisant avec un élan passionné:
—Oh! le plus cher, le plus généreux des hommes.
—Ne parlons pas de cela, dit-il avec une gêne évidente. Dans l'état de prostration morale où est ta mère, ce serait la tuer que de la laisser seule; le médecin ne le permettrait pas: elle a besoin de toi, la pauvre femme, et je te promets de t'aider à adoucir sa douleur. Précisément parce qu'elle n'a pas ta force de résistance; nous devrons nous occuper d'elle beaucoup. Nous lui organiserons un intérieur pour lui plaire, où elle ne soit pas tristement; et, bien que je n'aie pas une nature très tendre, je tâcherai de lui remplacer celui dont elle est séparée: ce sera du bonheur pour elle si elle te voit heureuse.
Longuement il s'étendit sur ce qu'il voulait, éprouvant un sentiment de satisfaction à parler de ce qu'il ferait pour madame Cormier, en qui en ce moment il voyait bien plus la mère de Florentin que celle de Philis.
—Crois-tu que nous lui ferons oublier? disait-il de temps en temps.
—Oublier, non; ni elle ni moi n'oublierons jamais; mais enfin il est certain que notre chagrin se noiera dans notre bonheur; et, ce bonheur, nous te le devrons. Oh! comme tu seras adoré, respecté, béni.
Adoré, respecté! Tout bas il se répétait ces paroles. On pouvait donc être heureux à faire des heureux. Il avait eu si peu l'occasion, jusqu'à ce jour, de s'occuper des autres, que c'était là en quelque sorte la révélation d'un sentiment qu'il s'étonnait d'éprouver, mais qui, pour être nouveau, n'en était que plus doux pour lui.
Il voulut se donner la satisfaction d'en goûter toute la douceur.
—Où vas-tu ce matin? demanda-t-il.
—Je retourne à la pension faire travailler mes élèves, qui font leurs compositions pour les prix; c'est cette circonstance qui m'a fourni un prétexte à donner pour y coucher: il faut des beaux sous-verres pour emporter chez les parents aux vacances.
—Eh bien, pendant que tu seras à ta pension, ce matin même, j'irai chez ta mère. Le procédé de demande en mariage que nous venons d'employer est peut-être original et conforme aux lois de la nature,—si la nature admet le mariage, ce que j'ignore, mais il ne l'est pas certainement à celles du monde, et maintenant il convient que j'adresse cette demande à ta mère.
—Quelle joie tu vas lui faire!
—Je l'espère bien.
—C'est égal, je voudrais être là pour jouir de son bonheur. Imagine-toi que maman a la manie du mariage; elle passe son temps à marier les gens qu'elle connaît ou même ne connaît pas; elle ne lit de romans que pour le mariage de la fin, heureuse s'il a lieu, désespérée s'il manque; et elle était convaincue, la pauvre femme,—comme moi d'ailleurs—que je mourrais dans la peau jaunie d'une vieille fille. Enfin, ce soir elle aura le bonheur de m'annoncer ta visite et ta demande. Pour cette visite, ne la fais qu'après midi, n'est-ce pas? parce qu'à ce moment notre cousine sera partie.
Saniel employa sa matinée à chercher l'appartement qu'il voulait, et, comme il n'avait pas d'autres exigences que celles d'une distribution appropriée à ses besoins, il en trouva un dans une rue déserte du quartier des Invalides, qu'il arrêta. Peut-être ce quartier n'était-il guère à portée de la clientèle; mais aurait-il jamais de la clientèle? En tout cas, s'il lui en arrivait une, ce ne serait plus celle d'Auvergne, et celle-là pourrait venir le chercher aux Invalides!
Ce fut vers une heure qu'il monta aux Batignolles, où il trouva madame Cormier en train de mettre de l'ordre dans son petit logement, après le départ de la cousine. Comme toujours, lorsqu'il venait, elle lui jeta, en le voyant entrer, un regard de curiosité anxieuse dont il ne connaissait que trop la signification: Qu'avait-on obtenu pour Florentin? ne partirait-il pas?
—Ce n'est pas de lui que j'ai à vous parler aujourd'hui, dit-il sans prononcer de nom, ce qui était inutile.
Le visage de madame Cormier exprima une déception douloureuse.
—C'est de mademoiselle Philis...
—Est-ce que vous la trouvez malade? s'écria madame Cormier, qui n'admettait que des malheurs.
—Pas du tout; c'est d'elle et de moi. Ne vous inquiétez pas: j'espère que ce que j'ai à vous dire ne sera pas une cause de chagrin pour vous.
—Il faut me pardonner si je vois partout des sujets de crainte; nous avons été si effroyablement éprouvés, si injustement!
Il lui coupa la parole, car ses plaintes n'étaient pas pour lui plaire:
—Depuis longtemps, dit-il vivement, mademoiselle Philis m'a inspiré un profond sentiment d'estime et de tendresse: je n'ai pas pu la voir si courageuse, si vaillante dans l'adversité, si décidée dans la vie, si bonne avec vous, si charmante en tout, sans l'aimer, et je viens vous demander de me la donner pour femme.
Aux premiers mots de Saniel, les mains de madame Cormier avaient été agitées d'un tremblement qui avait été en augmentant:
—Est-ce possible? murmura-t-elle en fondant en larmes. A ma fille un si grand bonheur! à nous un tel honneur, à nous, à nous!
—Je l'aime.
—Pardonnez-moi si l'émotion m'emporte au delà des convenances, mais je perds la tête. Nous sommes si malheureuses, que notre âme est faible contre la joie. Je ne devrais pas parler ainsi, peut-être; mais, d'autre part, il me semble que je serais indigne du bonheur que vous nous apportez, si je ne vous répondais pas franchement. Peut-être aussi devrais-je cacher les sentiments de ma fille; mais, pour la même raison je ne peux pas ne pas vous dire que cette estime, que cette tendresse dont vous parlez, elle les partage; il y a longtemps que je l'ai deviné, bien qu'elle ne me l'ait jamais avoué; votre demande ne peut donc être accueillie qu'avec bonheur par la mère comme par la fille.
Cela avait été dit à mots entrecoupés, jetés évidemment par un coeur débordant, mais tout à coup son visage s'attrista:
—Je viens de vous parler, reprit-elle, dans la sincérité de mon âme; emportée dans un élan de joie que je ne croyais pas pouvoir éprouver encore. Mais la réflexion doit nous faire revenir en arrière. Vous êtes jeune, je ne le suis plus, et mon âge me fait un devoir de ne pas céder à l'entraînement. Nous sommes des malheureux, vous le savez mieux que personne; des parias écrasés. Vous, vous êtes un heureux de ce monde; bientôt vous serez un riche, un glorieux; est-il sage que vous embarrassiez votre vie d'une femme qui est dans la position de ma fille?
A quelques mots près, c'était la réponse de Philis, il fit à la mère celle qu'il avait faite à la fille.
Ce n'est pas pour vous que je parle, continua madame Cormier; je ne me permettrais pas de vous donner des conseils; c'est en me plaçant seulement au point de vue de ma fille, au mien, sa mère, qui dois avec l'expérience de mon âge, veiller à son avenir. Est-il certain que dans les luttes de la vie vous n'aurez jamais à souffrir de ce mariage, non parce que ma fille ne vous rendra pas heureux,—de ce côté, je suis tranquille,—mais parce que la situation que la fatalité nous a faite vous pèsera et vous entravera? Je connais ma fille, sa délicatesse, sa susceptibilité inquiète,—celle des malheureux,—sa fierté: celle des irréprochables; ce serait là pour elle une blessure qui ferait succéder le malheur au bonheur, car elle ne supporterait pas le mépris.
—Si cela est dans la nature humaine, ce n'est pas dans la mienne; je vous en donne ma parole.
—Vous pensez bien que je ne demande qu'à vous croire; je n'ai parlé ainsi que parce que je le devais.
Elle revint et d'un bond, à la joie de ce mariage: c'était donc vrai qu'il y avait des hommes, en ce monde, assez clairvoyants pour reconnaître les qualités d'une fille pauvre et ne lui demander que ces qualités?
Il expliqua comment il entendait organiser leur vie et, quand elle comprit qu'elle avait sa place entre eux, elle s'écria en joignant les mains:
—Oh! mon Dieu, qui m'avez pris mon fils, que vous êtes bon de m'en rendre un!
IV
Il ne demandait pas mieux que d'être un fils pour cette pauvre femme; en réalité il vaudrait bien ce malheureux garçon, mou et incapable. Que lui fallait-il, à cette affamée de maternité? Un fils à aimer. Elle le trouverait dans son gendre. En voyant sa fille heureuse, comment, pourquoi ne serait-elle pas heureuse elle-même?
Il pouvait se dire que personne n'était moins que lui disposé à l'infatuation; aussi n'était-ce que justice de reconnaître qu'il réparait dans la mesure du possible la fatalité dont elles avaient été victimes.
Évidemment elles seraient heureuses,—la mère comme la soeur,—et, quoi qu'en pensât Philis, encore sous le coup du chagrin, elles oublieraient. Elles lui devraient cette consolation. Pour lui, c'était quelque chose, c'était même beaucoup.
Il y avait longtemps qu'il n'avait travaillé avec la sérénité qui le soutint ce jour-là, et quand le soir, inquiet comme toujours de sa nuit, il se coucha, il s'endormit aussi tranquillement que si Philis avait appuyé sur son épaule sa tête charmante, dont il aurait respiré le parfum.
Décidément, faire des heureux était encore ce qu'il y avait de meilleur au monde, et, lorsqu'on pouvait se donner cette satisfaction, il n'y avait pas à craindre qu'on fût malheureux soi-même: quand on crée pour les autres une atmosphère de bonheur, on en profite en même temps que les autres.
Il attendait Philis avec impatience, car elle allait lui apporter certainement un écho de la joie de sa mère, et c'était une récompense qu'on lui devait bien.
Sans doute, elle arriva heureuse, souriante, toute pénétrée de tendresse; mais il l'observait de trop près pour ne pas voir qu'il y avait en elle comme une arrière-pensée, quelque chose qui l'embarrassait et qu'elle ne disait pas.
Il n'était pas en disposition d'admettre qu'elle pouvait se cacher de lui et ne pas tout lui dire.
Tout de suite il la questionna:
—Que me caches-tu?
—Comment peux-tu supposer que je te cacherais quelque chose?
—Enfin qu'as-tu? Tu comprends, n'est-ce pas, qu'il ne peut rien se passer en toi que je ne lise dans tes yeux? Eh bien, tes yeux parlent quand tes lèvres se taisent.
—C'est que j'ai une demande à t'adresser, une prière.
—Pourquoi ne la dis-tu pas?
—Parce que je n'ose.
—Il me semble cependant que je ne montre pas des dispositions qui puissent te faire croire que je te refuse rien.
—C'est justement de là que vient mon embarras et ma réserve: j'ai peur de te peiner au moment où je voudrais te prouver tout ce qu'il y a de gratitude et d'amour dans mon coeur.
—Si tu dois me peiner, le mieux est de ne pas me faire attendre.
Elle hésita; puis, devant un geste impatient, elle se décida.
—Je voulais te demander comment tu entends que se fera notre mariage?
Il la regarda surpris.
—Mais comme tous les mariages!
—Tous? dit-elle en insistant.
—Est-ce qu'il en est qui se font d'une façon différente des autres?
—Mais oui.
—Tu sais que je ne comprends rien à cette manière d'interroger en énigmes; si tu veux faire allusion à un usage mondain que je ne connaisse pas, dis-le franchement: cela n'est pas pour me blesser, puisque je suis le premier à avouer que je n'en connais aucun. Que veux-tu?
Elle sentait l'irritation croître, et pourtant elle ne pouvait se décider.
—J'ai mal commencé, reprit-elle; j'aurais dû te dire tout d'abord que tu trouveras toujours en moi une femme respectueuse de tes idées et de tes croyances, qui ne se permettra jamais de les juger, encore moins de chercher à les combattre ou les modifier: cela, tu le sens, n'est-ce pas, ne serait ni de ma nature, ni de mon amour?
—Conclus, dit-il impatiemment.
—Je pense donc; dit-elle avec une hésitation embarrassée et craintive, que tu n'admettras pas que je manque de respect à tes idées en te demandant que notre mariage se fasse à l'église.
—Mais c'était mon intention.
—Vrai! s'écria-t-elle, oh! cher, et moi qui avais si grande crainte de te blesser!
—Pourquoi veux-tu que cela me blesse? dit-il en souriant.
—Tu consens à aller à confesse?
Instantanément le sourire qui était dans ses yeux et sur ses lèvres fut remplacé par un éclair de fureur.
—Et pourquoi n'irais-je pas à confesse? s'écria-t-il.
—Mais...
—Tu supposes que je puis avoir peur de me confesser Pourquoi supposes-tu cela? Dis-le, ce pourquoi.
Il la regardait avec des yeux qui la perçaient jusqu'au coeur, comme s'ils voulaient fouiller en elle.
Stupéfaite de cet accès de fureur qui éclatait sans que rien l'eût fait prévoir, puisqu'il venait de répondre en souriant à la demande du mariage religieux qu'elle avait cru si dangereuse, elle ne trouvait rien à dire, ne comprenant pas en quoi ce simple mot «à confesse» avait pu l'exaspérer ainsi. Et cependant elle ne pouvait pas s'y tromper, c'était bien celui-là et non un autre qui l'avait mis dans cet état.
Il continuait de l'examiner; alors elle voulut essayer de s'expliquer:
—Je n'ai supposé qu'une chose, dit-elle, c'est que je pouvais te blesser en te demandant un acte en contradiction avec tes croyances.
La colère folle qui venait de l'emporter si maladroitement commençait à perdre de sa violence initiale: un mot ajouté à ce qui lui avait échappé serait un aveu. Ne se débarrasserait-il donc jamais, même alors que son esprit se trouvait dans les meilleures conditions, de l'idée fixe qui l'obsédait? Un homme comme lui pouvait avoir de la répugnance pour se confesser, mais il ne devait pas admettre l'idée qu'on supposât qu'il avait peur de cette confession: pourquoi peur?
—Ne parlons plus de cela, dit-il; surtout n'y pensons plus.
—Permets-moi un seul mot, répondit-elle. J'aurais été dans la situation de tout le monde, que je ne t'aurais rien demandé; les idées que je peux avoir au fond du coeur se seraient inclinées devant les tiennes, je t'aime assez pour cela; mais pour toi, pour ton avenir, pour ton honneur, tu ne dois pas paraître te marier en cachette, honteusement, avec une paria.
—Sois tranquille; je sens comme toi, plus que toi, la nécessité pour nous des cérémonies consacrées.
Elle ne tarda pas à comprendre que dans cette voie il allait beaucoup plus loin qu'elle.
Pour ne pas rester sous l'impression fâcheuse qu'aurait pu avoir le mot malencontreux d'où était partie cette explosion, il lui proposa de visiter l'appartement qu'il avait arrêté la veille, et tout de suite ils allèrent rue d'Estrée.
Pour la première fois, ils marchaient franchement la tête haute, côte à côte, dans les rues de Paris, sans craindre des rencontres: quel orgueil pour elle! Son mari! c'était au bras de son mari qu'elle s'appuyait! Quand ils traversèrent les Tuileries, elle fut presque surprise qu'on ne se retournât pas pour les voir passer; volontiers elle eût crié à ces indifférents, à ces ignorants: «C'est lui! Mères qui couvez si tendrement vos enfants d'un regard ému, c'est lui qui vous les guérira; enfants qui embrassez vos mères, c'est lui qui les conservera longtemps à votre affection.»
Dans les dispositions où elle était, elle ne pouvait que trouver admirable ce qu'il avait choisi: admirable la rue, admirable la maison, admirable l'appartement.
Comme il comprenait trois chambres à coucher donnant sur une terrasse où il logerait les bêtes destinées à ses expériences, Saniel voulut qu'elle décidât laquelle de ces chambres elle choisissait; puisqu'elle devait la partager avec lui, elle voulut prendre la plus belle, mais il n'accepta point cet arrangement.
—C'était entre les deux petites que je te demandais de choisir, dit-il; la grande et la belle doit être réservée à ta mère, qui, ne pouvant pas sortir, a besoin plus que nous d'espace, d'air et de lumière.
Comment n'eût-elle pas été transportée de reconnaissance en le trouvant en toutes choses, les petites comme les grandes, si parfaitement bon, plein de prévenance, de délicatesse, de générosité? Jamais elle ne l'aimerait assez pour s'élever jusqu'à lui.
Par une chance heureuse, les pièces principales, le salon et le cabinet se trouvaient à peu près de même dimension que celles de la rue Louis-le-Grand; il n'y aurait donc rien ou presque rien à changer à l'ameublement; si les rideaux n'allaient pas tout à fait bien, on tricherait un peu. Pour les autres pièces, peu importait; on se contenterait de ce qu'on avait, en le complétant avec le mobilier de la rue des Moines: ce n'était pas du présent qu'ils devaient prendre souci, c'était de l'avenir; plus tard, on verrait.
Ce bavardage féminin, coupé d'effusions et d'élans passionnés, charmait Saniel, qui avait oublié l'incident de la confession, sa colère aussi bien que son obsession, ne pensant qu'à Philis, ne voyant qu'elle, ravi par sa gaieté, sa vivacité, remué dans tout son être par les tendres caresses de ses beaux yeux sombres.
Comment ne serait-il pas heureux avec cette femme délicieuse, qui avait pris tant d'empire sur lui, et qui l'aimait si ardemment? Une inspiration inconsciente ne l'aurait pas poussé au mariage, que la raison et le calcul devraient l'y amener. Pour lui, un seul danger, désormais,—la solitude,—elle l'en préservait; avec son entrain, sa belle humeur, sa vaillance, son amour, elle ne le laisserait pas retourner à ses pensées; le travail ferait le reste.
Après la question de l'ameublement, ils réglèrent celle du mariage lui-même, c'est-à-dire de la cérémonie; et ce fut alors qu'elle eut l'étonnement de voir en lui des idées et des exigences qu'elle ne soupçonnait pas, et qui étaient même la négation de ce qu'elle avait cru jusqu'à ce jour.
La toilette avait été décidée,—robe de taille aussi simple que possible qu'elle ferait elle-même comme toutes ses robes,—et ils étaient arrivés aux témoins.
—Nous n'avons plus de relations, dit Philis.
—Vous en aviez autrefois; ton père avait des amis, des camarades.
—Je ne suis plus la fille de mon père, je suis la soeur de mon frère; je n'oserai pas leur demander d'être témoin de mon mariage.
—C'est justement parce que tu es la soeur de ton frère qu'ils ne peuvent pas te refuser: ce serait une cruauté doublée d'une grossièreté! La cruauté passe, mais la grossièreté! Parmi les gens de talent, quel était le meilleur camarade de ton père?
—Cintrat.
—Est-ce que ce n'est pas un bohème, un ivrogne?
—Mon père le regardait comme le plus grand peintre de notre temps, le plus original...
—Il ne s'agit pas du talent, mais du nom; je suis sûr qu'il n'est pas seulement décoré. Ton père avait bien d'autres amis, plus incontestablement arrivés, plus bourgeoisement, si tu veux?
—Glorient.
—Le membre de l'Institut, parfait?
—Casparis, le statuaire.
—Académicien aussi. C'est ce qu'il nous faut, et tous deux archi-décorés. Inutile de chercher plus loin; tu iras les inviter, tu diras qui je suis: professeur agrégé à l'École de médecine, médecin des hôpitaux; je te promets qu'ils accepteront. Pour moi, je prendrai mon vieux maître, Carbonneau, en ce moment président de l'Académie de médecine, et Claudet, l'ancien ministre, qui en sa qualité de député de mon département, ne pourra pas se dérober plus que les autres; et ça nous donnera des témoins décoratifs qui feront bien dans les journaux.
Ce ne fut pas seulement dans les journaux qu'ils firent bien, ce fut aussi dans l'église Sainte-Marie des Batignolles quand on les vit en tête du cortège défiler sur le tapis qui, dans la nef un peu sombre, montait de la rue jusqu'à l'autel.
—Glorient! Casparis! Carbonneau! Claudet! Les arts, la science, la politique. A moins d'avoir des diplomates, on ne pouvait espérer des boutonnières plus fleuries.
Il fallut la beauté et le charme de la mariée pour qu'elle ne fût pas éclipsée par ces glorieux témoins; mais quand on la vit passer au bras de Glorient, si libre dans sa modestie, si rayonnante de grâce, des exclamations d'admiration ou de sympathie l'accompagnèrent jusqu'au sanctuaire.
Pendant qu'à l'autel le prêtre célébrait la messe, dehors, devant la grille, un homme, vêtu d'un costume en velours marron et coiffé d'un feutre cabossé, se promenait en fumant une bouffarde: c'était M. le comte de Brigard, à qui ses principes interdisaient, aussi bien aux mariages qu'aux enterrements, l'entrée des églises et qui péripatétisait sur le trottoir avec ses disciples, en attendant la sortie, pour féliciter le marié. Quand elle eut lieu, il coupa le cortège et, prenant la main de Saniel, il la lui serra chaleureusement, en le séparant de sa femme:
—C'est bien, c'est noble, dit-il; c'est la situation qui a fait ce mariage sans elle inutile. J'ai compris; pour cela je l'excuse; je fais plus, je l'applaudis. Mon cher, vous êtes un homme.
Et comme c'était un mercredi, le soir, à la parlotte chez Crozat, il revint publiquement sur cette approbation qui, dans les conditions où elle avait été donnée, ne suffisait pas à sa conscience.
—Messieurs, nous avons assisté aujourd'hui à un grand acte réparateur, le mariage de notre ami Saniel avec la soeur de ce pauvre garçon, victime d'une injustice qui crie vengeance. Un soir, dans cette même salle, j'ai parlé de Saniel légèrement, quelques-uns de vous s'en souviennent peut-être, malgré le temps écoulé; je tiens à lui en faire publiquement réparation, aujourd'hui qu'il s'est affirmé homme de devoir et de conscience, se mettant bravement au-dessus des faiblesses sociales.
—N'est-ce pas une faiblesse sociale, dit Glady, d'avoir pris pour les témoins de cet acte réparateur des personnages qui semblent n'avoir été choisis que pour le côté décoratif de leurs situations oficielles?
—Profonde ironie, au contraire! dit Brigard, en assurant son feutre, leçon puissante et féconde que celle gui fait concourir à la démolition des préjugés ceux-là mêmes qui en sont les défenseurs professionnels! Saniel est un homme.
V
Le dimanche qui suivit son mariage, Philis éprouva une surprise à laquelle elle réfléchit longtemps, sans lui trouver une explication satisfaisante.
Comme elle s'habillait, Saniel entra dans sa chambre:
—Que comptes-tu faire aujourd'hui?
—Ce que je fais tous les jours.
—Tu ne vas pas à la messe?
Elle le regarda étonnée, n'étant pas maîtresse de son premier mouvement, et, comme toujours lorsqu'elle paraissait vouloir lire en lui, il montra de la mauvaise humeur.
—En quoi ma question est-elle extraordinaire? dit-il.
—La messe n'est pas précisément le sujet habituel de tes préoccupations, il me semble.
—Elle peut le devenir exceptionnellement quand je pense aux autres, et c'est le cas: n'allais-tu pas à la messe quelquefois?
—Quand je pouvais.
—Eh bien, tu peux aujourd'hui si tu veux; voilà ce que j'avais à te dire: et j'ai cru que cela devait être dit. Je n'ai pas oublié la promesse que tu m'as faite d'être respectueuse de mes idées et de mes croyances: je veux te rendre la pareille, c'est bien simple.
—Tout ce qui est bon et généreux te paraît simple.
—Alors?
—Je vais y aller tout de suite.
—Comment! tout de suite? il n'est pas huit heures. Va plutôt à la grand'messe, c'est plus convenable.
Convenable! Quel mot étrange dans sa bouche! Ce n'était pas par respect pour les convenances qu'elle allait quelquefois à la messe, et plus souvent en ces derniers temps qu'autrefois, mais parce qu'il y avait en elle un fond de sentiments religieux et de piété un peu vague, que les malheurs de Florentin avaient avivés.
—J'irai à la grand'messe, dit-elle sans rien laisser paraître de ce que ce mot avait suggéré en elle, et en continuant de s'habiller.
—C'est cette robe que tu vas mettre? demanda-t-il en montrant celle qui était posée sur une chaise.
—Mais oui; à moins qu'elle ne te déplaise.
—Je la trouve un peu simple.
En effet, elle était d'une simplicité extrême, faite d'une étoffe à bas prix, ne valant que par l'originalité de façon que Philis lui avait donnée en la taillant elle-même.
—N'oublie pas, continua-t-il, que Saint-François-Xavier n'est pas une église de besoigneux; quand on est charmante comme toi, on se fait partout remarquer: on voudra savoir qui tu es.
—Tu as raison; je vais prendre ma robe de distribution de prix.
—C'est cela, et ton chapeau fermé, n'est-ce pas? plutôt qu'un chapeau rond; la première impression produite doit être la bonne.
Ce mélange de préoccupation religieuse et mondaine n'était-il pas tout à fait surprenant chez lui? Elle l'avait donc bien mal connu jusqu'à ce jour? Après tout, peut-être n'était-ce qu'une exception: au départ, il avait voulu lui donner un conseil qu'il jugeait sage.
Mais ces exigences pour la toilette se répétèrent.
Bien qu'avant le mariage elle n'eût fait que passer dans la vie de Saniel, elle la connaissait assez cependant pour savoir qu'elle était rigoureusement employée au travail, sans rien donner de son temps aux distractions ou même simplement aux relations mondaines; et elle avait cru que les choses continueraient ainsi; marié, il travaillerait comme avant de l'être. Pour le travail, elle avait raisonné juste, faux pour les distractions ou plutôt les relations. Peu de temps après leur mariage, l'un de leurs témoins, l'ancien ministre Claudet avait rattrapé un bon portefeuille et, Saniel l'ayant guéri d'une névralgie faciale juste à point pour qu'il pût faire les courses et mener les négociations qui avaient abouti à sa nomination, il s'était pris d'une belle amitié pour ce jeune médecin à qui il devait son ministère: c'était un homme bon à avoir sous la main, que celui qui faisait ces miracles et vous permettait d'aller ou de ne pas aller à la Chambre selon les circonstances; sans compter qu'il vous enlevait à la main une douleur dont seuls peuvent parler ceux qui l'ont éprouvée. Étant donné le caractère de Saniel et ses habitudes, il semblait que cette amitié ne devait guère avoir d'influence sur lui: médecin, non courtisan; mais il s'était trouvé que le médecin et le courtisan n'avaient fait qu'une seule et même personne, et que Saniel était devenu le commensal du ministère; il n'y avait pas de réunions, pas de fêtes sans qu'il y fût invité, et toutes il les acceptait, pour lui aussi bien que pour sa femme.
Quel étonnement quand elle l'avait vu tout quitter pour aller s'asseoir à la table du ministre ou figurer dans ses salons, et aussi quand les observations à propos de la robe de la messe avaient recommencé pour celles des dîners et des soirées!
Tout d'abord la robe du mariage avait été appropriée à ces exigences par un habile décolletage; mais elle ne pouvait pas toujours aller: il avait fallu l'orner, la modifier, en faire avec une seule trois ou quatre, ce qui n'était pas facile; si ingénieuse qu'elle fût pour ces arrangements, quelques mètres de tulle et de gaze ne lui fournissaient pas des combinaisons indéfinies.
D'ailleurs, elles ne lui suffisaient point; il les trouvait trop simples et voulait des dentelles, du jais, des fleurs, du brillant, du clinquant, ce qu'il voyait aux autres femmes.
Comment le contenter avec les faibles ressources dont elle disposait? Elle avait apporté dans son ménage une économie d'avare; Joseph, congédié, était remplacé par une bonne qui faisait tout, l'appartement, la cuisine et même un peu de blanchissage; cette cuisine était d'une simplicité de pauvres gens; mais ces petites économies, gagnées d'un côté, fondaient vite d'un autre, dans les toilettes, dans les voitures qu'il fallait prendre, bon gré, mal gré, trop souvent.
Alors elle avait voulu se remettre au travail, non des leçons, ce qui n'était plus possible, mais des menus, qui lui donneraient une centaine de francs par mois assez facilement. Il n'y avait pas consenti, et, comme elle insistait doucement, il s'était fâché:
—Cela ne serait pas digne de toi; je ne veux pas qu'on dise que ma femme descend à ces besognes.
Il lui avait seulement permis la peinture; puisque autrefois elle avait peint dans l'atelier de son père pour s'amuser, et qu'elle n'avait renoncé aux tableaux, quand elle avait dû gagner sa vie, que parce que le temps lui manquait pour travailler honnêtement; elle pouvait s'y remettre, maintenant qu'elle n'était plus poussée par la tâche quotidienne; si le métier était honteux, l'art pouvait être honorable; qu'elle eût du talent, il en serait heureux, même glorieux; qu'elle vendît ses tableaux, ce serait une originalité qui ferait parler d'elle dans le monde.
Le salon avait été en partie transformé en atelier et elle avait essayé quelques petits tableaux qui, pour n'avoir aucune prétention au grand art, étaient cependant agréables, faciles, enlevés avec un chic brillant qui plaisait. Glorient, à qui elle les avait montrés, les avait trouvés «gentils comme tout», et il en avait fait acheter deux par son marchand, qui en avait commandé d'autres, à un prix doux, il est vrai, très doux même, mais enfin, pour elle, beaucoup au-dessus de ce qu'elle attendait.
Avec le courage et la constance que les femmes apportent à ce qui leur plaît, elle eût volontiers travaillé du matin au soir; mais les relations que Saniel s'était créées ne lui en laissaient pas la liberté. Par cela seul qu'il était assidu chez Claudet, on l'avait invité ailleurs, et comme au lieu de se dérober à ces invitations il les avait recherchées, il en était résulté pour elle des obligations mondaines qui lui dévoraient son temps; tous les jours elle avait une ou plusieurs visites à faire: elle devait aller aux enterrements, aux mariages, se montrer aux ventes de charité; elle-même avait son jour, et pendant trois heures il lui fallait écouter des papotages féminins sans intérêt pour elle.
Et lui, quel plaisir pouvait-il prendre à endosser un habit, quand il était las après une journée bien employée, pour s'en aller dans un salon, lui fils de paysan, resté paysan par tant de côtés, lui qui autrefois ne comprenait rien à la vie mondaine et n'avait pour elle que du mépris, la trouvant aussi ennuyeuse que ridicule.
Elle avait cherché à deviner la cause de ce changement, et quand, avec adresse, avec légèreté, d'une façon détournée, elle l'avait amené à s'expliquer là-dessus, elle n'en avait tiré qu'une réponse, qui pour elle n'en était pas une:
—Il faut être du monde.
Pourquoi donc tenait-il tant à être du monde? était-ce pour elle, parce qu'elle était la soeur d'un forçat, qu'il voulait l'imposer partout et la faire admettre la tête haute? Cela, elle l'eût jusqu'à un certain point compris, bien que ce rôle qu'il lui faisait jouer fût le plus cruel qu'on pût lui donner, et précisément le contraire de celui qu'elle aurait pris si elle avait été libre.
Mais il n'y avait pas que cela dans ce besoin d'être du monde. Lui, pour l'avoir épousée, n'était pas le frère d'un forçat, et cependant, en l'observant de près, on pouvait croire que ce qu'il demandait à ces relations et aux personnages dans de hautes situations qu'il recherchait, c'était une part de leur importance, de leur considération, de leur honneur, comme s'il voulait s'en couvrir. Il n'avait besoin cependant ni de cette importance, ni de cette considération, ni de cet honneur, et n'avait rien à leur prendre en se frottant à eux. Il était quelqu'un par lui-même. La place qu'il s'était faite était digne de son mérite. Son nom était honoré. On enviait son avenir.
Et pourtant, comme s'il ne sentait pas cela, il recherchait de petites satisfactions indignes d'une ambition sérieuse et d'une valeur incontestée; n'avait-elle pas eu la surprise, un soir que, par une belle nuit, ils s'en revenaient à pied, de lui entendre dire qu'on venait de lui proposer la décoration d'une république espagnole. Bien qu'elle eût appris à veiller sur ses paroles, une exclamation lui avait échappé:
—Qu'est-ce que tu ferais de ça?
—Je n'ai pas pu la refuser.
Non seulement il n'avait pas refusé celle-là, mais encore il en avait accepté d'autres: des bleues, des vertes, des jaunes, des tricolores aussi; il en avait porté à la boutonnière, autour du cou, et en plaque sur son habit. Quel bien pouvaient lui faire ces décorations qui l'amoindrissaient; et comment un homme de son mérite avait-il hâte d'obtenir la Légion d'honneur avant qu'elle lui tombât naturellement lorsqu'elle serait mûre pour lui?
Il y avait là des étonnements, des obscurités, des non-sens qui faisaient travailler son esprit lorsque, assise toute seule devant son chevalet, elle peignait, pendant qu'à côté d'elle, dans son laboratoire, il poursuivait ses expériences ou que dans son cabinet il écrivait un article pour sa Revue.
Mais ce n'était pas sans résistance qu'elle se laissait aller ainsi à le juger: on ne juge pas ceux qu'on aime, et elle l'aimait. N'était-ce pas manquer de respect à son amour que de ne pas l'admirer en tout? Quand ces idées la tourmentaient, elle abandonnait son chevalet et, se levant, elle allait le trouver là où il était: près de lui, elles se dissipaient. Les premières fois, pour ne pas le déranger, elle était entrée sur la pointe des pieds, marchant à pas étouffés, et elle s'était penchée sur son épaule, l'embrassant avant qu'il l'eût vue ou entendue; mais alors il avait trahi un tel effarement, une telle peur, qu'elle avait renoncé à cette manière de l'aborder.
—Pourquoi m'arrives-tu ainsi sur le dos? Que cherches-tu? Que veux-tu?
Pour cela, cependant, elle n'avait point cessé de venir le voir; mais elle avait procédé autrement; au lieu de le surprendre, elle avait annoncé son arrivée, claquant le pêne de la porte, traînant les pieds; et au lieu de l'accueillir d'une façon inquiète, il l'avait alors reçue avec une joie franche.
—Tu ne travailles plus?
—Je viens te voir un peu.
—Eh bien, reste là, ne t'en retourne pas tout de suite; je ne suis jamais si heureux, je ne travaille jamais si bien que lorsque je t'ai près de moi.
Cela était vrai, elle le voyait et le sentait; par cela seul qu'elle était près de lui, qu'elle parlât ou ne parlât point, rien que par sa présence il était heureux.
Encore fallait-il qu'elle ne parût pas le regarder trop attentivement, avec l'intention manifeste de l'observer; car, cela ayant eu lieu dans les premiers temps de leur mariage, il s'était emporté et fâché comme lorsqu'elle avait eu la maladresse de lui tomber sur le dos à l'improviste:
-Pourquoi m'examines-tu ainsi? Que cherches-tu en moi?
Elle se l'était tenu pour dit et, lorsqu'elle restait ainsi près de lui elle s'observait pour garder une attitude discrète qui ne le fâchât point: pas de regards curieux, pas de questions, il était content. Cependant, comme cette attitude n'était pas toujours commode, elle lui demandait de l'aider, et après lui elle revoyait en secondes des épreuves, ou bien elle lui mettait au net des dessins un peu grossiers qu'il faisait lui-même pour ses recherches microscopiques: alors le temps passait vite. S'il avait voulu rester ainsi et, dans cette douce intimité, laisser passer les heures de la soirée, sans parler de sortir, comme elle eut été heureuse! Mais il n'oubliait jamais l'heure:
—Allons, disait-il en s'interrompant, il faut sortir.
Elle n'avait jamais osé demander les raisons vraies de ce «il faut».
VI
Si elle n'osait pas lui adresser franchement cette question: «Pourquoi faut-il sortir?» pas plus celle-là que les autres, d'ailleurs: «Pourquoi est-il convenable que je me fasse voir à la messe?—Pourquoi dois-je porter des toilettes qui nous ruinent?—Pourquoi acceptes-tu des décorations sans valeur à tes yeux?—Pourquoi recherches-tu la compagnie de gens qui n'ont d'autre mérite que celui qu'ils tirent de leur situation officielle ou de leur fortune?—Pourquoi nous imposons-nous des devoirs mondains qui nous ennuient autant l'un que l'autre, au lieu de rester en tête à tête dans une tendre et intelligente intimité qui nous est aussi douce à l'un qu'à l'autre?» elle ne pouvait pas ne pas se les adresser à elle-même.
Elles eussent toutes appartenu à cet ordre d'idées, qu'elle eût sans doute trouvé à les expliquer: disposition de caractère; exigences d'une ambition pressée de réaliser ses désirs; susceptibilité ou fierté ombrageuse; mais il y en avait d'autres qui reposaient sur des observations ou des souvenirs n'ayant avec celles-là aucun rapport,—au moins lui semblait-il.
Elle eût commencé à connaître son mari le lendemain de son mariage, qu'elle aurait pu croire qu'il avait toujours été tel qu'il se révélait à elle; mais ce n'était pas là son cas et l'homme qu'elle avait aimé ressemblait si peu à celui dont elle était devenue la femme, qu'on aurait pu croire qu'ils faisaient deux.
A la vérité, ce n'était point le mariage qui avait amené dans son humeur les changements qui la frappaient; mais ils n'en étaient pas moins caractéristiques par cela qu'ils remontaient à une époque antérieure à ce mariage.
Comment ils avaient commencé, elle se le rappelait avec une netteté qui ne laissait place ni au doute ni à l'hésitation: c'était au moment où les poursuites de ses créanciers l'avaient mis en relation avec Caffié. Pour la première fois, lui, toujours si ferme qu'elle le croyait au-dessus de la faiblesse, avait eu un moment de découragement en annonçant qu'il allait peut-être être obligé de quitter Paris; mais ce découragement n'avait rien des colères ou des défaillances qu'elle avait trouvées en lui plus tard: c'était la juste douleur d'un homme qui voit son avenir brisé, rien de plus. La seule surprise qu'elle eût alors éprouvé avait été causée par l'idée d'étrangler Caffié et de prendre dans sa caisse l'argent qu'il lui fallait pour se tirer d'affaire, et aussi parce qu'il lui avait dit—comme conséquence de cet acte—du remords chez l'homme intelligent, qui n'a jamais à supporter les reproches de sa conscience, puisque pour lui la conscience n'existe pas. Mais c'était là évidemment une simple théorie philosophique, non un trait de caractère; un mot de plaisanterie ou un argument de discussion.
Débarrassé de ses créanciers avec l'argent gagné à Monaco, il avait repris son calme, travaillant plus que jamais, passant ses concours, et, quand il était dans les conditions les mieux faites pour se montrer nerveux, violent, injuste, brutal, restant, au contraire, l'homme qu'il avait toujours été depuis qu'elle le connaissait. Puis, tout à coup, peu de temps avant que Florentin passât aux assises, avaient éclaté ces bizarreries d'humeur, ces colères, ces inquiétudes pour elle inexplicables, se manifestant précisément au moment même où, par l'intervention de madame Dammauville, on pouvait espérer que Florentin allait être sauvé. Elle n'avait pas oublié la colère furieuse avec laquelle il avait repoussé sa demande de voir madame Dammauville, sans que rien expliquât et justifiât cet accès: il l'avait chassée durement, il voulait rompre, et, avant d'en avoir été témoin, elle n'imaginait pas qu'on pût mettre une pareille violence dans l'exaspération; puis à cette scène en avait succédé une autre, tout opposée, qui ne l'avait pas moins frappée, quand, dans leur dîner au coin du feu, il avait laissé paraître une si profonde désolation en lui recommandant de garder le souvenir de cette soirée le jour où elle voudrait le juger, et en lui annonçant d'une façon en quelque sorte prophétique qu'une heure viendrait où elle voudrait connaître celui qu'elle aimait.
Et voilà que cette heure, dont elle avait rejeté bien loin la pensée, avait sonné; voilà qu'elle cherchait à combiner les éléments de ce jugement qui, alors, lui paraissait criminel, et, maintenant, s'imposait à ses préoccupations quoi qu'elle fît pour le repousser.
Que de fois lui était revenu ce souvenir, à ce point qu'on pouvait dire qu'il ne l'avait pas quittée, doux et douloureux en même temps, et moins doux, plus douloureux à mesure que de nouveaux sujets d'inquiétude s'étaient ajoutés les uns aux autres, en insistant sur l'impression mystérieuse et troublante qui lui en était restée!
Le juger! Pourquoi voulait-il qu'elle le jugeât? Et sur quoi?
Et cependant, ce n'était pas là, chez lui, une parole insignifiante, mais bien la constatation d'un état particulier de sa conscience, qui, plusieurs fois depuis, s'était affirmé. N'était-ce pas, en effet, à cet ordre d'idées qu'appartenait le cri qui lui avait échappé dans la nuit où, se réveillant tout à coup, il avait demandé avec émoi, avec effroi: «Qu'ai-je dit?» Et aussi au même qu'appartenait encore la colère qui l'avait emporté lorsque, à propos de leur mariage religieux, elle avait parlé de la confession: «Pourquoi admets-tu que je puisse avoir peur d'aller à confesse?»
Comment imaginait-il qu'elle pouvait admettre chez lui l'idée de cette peur? Jamais elle ne s'était présentée à son esprit jusqu'à ce moment; et, si maintenant le souvenir de son étonnement lui revenait, c'était parce que d'autres petits faits, s'ajoutant les uns aux autres avec le temps écoulé, l'évoquaient.
Combien nombreux et significatifs étaient-ils, ces faits: son constant souci de se voir observé par elle; son irritation quand il pouvait supposer qu'elle pensait à l'interroger; ses accès d'emportement quand, par mégarde ou maladresse, par oubli, ou simplement par hasard, elle lui adressait une question sur certains sujets, et aussitôt les retours de tendresse qui suivaient, si brusques qu'ils paraissaient plutôt voulus en vue d'un but déterminé que naturels et spontanés.
Elle avait été longtemps à admettre le calcul sous les douces paroles qui la rendaient si heureuse; mais, à la fin, il avait bien fallu qu'elle ouvrît les yeux à l'évidence et vît qu'elles étaient, chez lui, la conséquence de la même et constante préoccupation,—celle de ne pas se livrer.
De là à se demander ce qu'il ne voulait pas livrer, il n'y avait qu'un pas.
Cependant, si court qu'il fût, elle avait longtemps résisté à la curiosité qui la poussait: c'était son devoir de femme aimante et dévouée de ne pas chercher au delà de ce qu'on lui montrait, et ce devoir était en parfait accord avec les dispositions de son amour; mais la force même des choses vues l'avait emporté sur la volonté et la raison: elle pouvait ne pas appliquer son esprit à chercher ce qui l'angoissait, elle ne pouvait pas fermer ses yeux et ses oreilles à ce qui les frappait.
Et, ce qui les frappait, c'étaient les mêmes observations, tournant toujours dans le même cercle, s'appliquant aux mêmes sujets et aux mêmes personnes:
Le nom de Caffié l'agaçait;
Celui de madame Dammauville le fâchait ou le troublait;
Celui de Florentin le rendait positivement malheureux.
Pour ceux de Caffié et de madame Dammauville, elle avait pu empêcher qu'ils ne fussent prononcés, lorsqu'elle avait vu l'effet qu'ils produisaient infailliblement.
Mais, pour celui de Florentin, elle ne pouvait pas faire, pas plus qu'elle ne voulait, qu'il en fût ainsi: comment aurait-elle dit à sa mère de ne jamais prononcer le nom de celui qui occupait constamment leur pensée; comment elle-même l'aurait elle arrêté sur ses lèvres?
Malgré les démarches et les sollicitations de Saniel, appuyées de celles de Nougarède, Florentin avait été embarqué pour la Nouvelle-Calédonie, d'où il écrivait aussi souvent qu'il le pouvait: ses lettres avaient raconté ses tortures dans le bagne du transport où il avait été enfermé dans sa traversée, et depuis elles n'étaient qu'une longue plainte qui se continuait de l'une à l'autre comme un récit sans fin, roulant toujours sur le même sujet: ses souffrances matérielles, son humiliation, ses dégoûts au milieu des misérables dont il était le compagnon, son découragement.
Quand ces lettres arrivaient, c'était, chez la mère et la soeur, une désolation qui emplissait la maison de pleurs pendant plusieurs jours; et alors il se fâchait de cette douleur que ni l'une ni l'autre ne pouvait dissimuler.
—Que feriez-vous, s'il était mort? disait-il à Philis?
—Ne serait-il pas moins à plaindre?
—Enfin, il reviendra!
—Dans quel état?
—Sommes-nous maîtres de la fatalité?
—Nous pleurons; nous ne nous plaignons pas.
Mais lui se plaignait des visages éplorés qui l'entouraient, des larmes qu'on lui cachait, des soupirs qu'on étouffait. D'ordinaire, il était doux et affectueux avec sa belle-mère, d'une prévenance et d'une déférence qui, par certains côtés, avaient même quelque chose d'affecté, comme si c'était par volonté plutôt que par sentiment naturel qu'il fût ainsi; mais alors il oubliait cette douceur et c'était durement qu'il la traitait, si injustement que plus d'une fois madame Cormier n'avait pas pu ne pas s'en plaindre à sa fille:
—Comment ton mari, qui est si bon avec moi, devient-il si impitoyable quand il s'agit de Florentin? On dirait que notre chagrin fait sur lui l'effet d'un reproche que nous lui adresserions.
Un jour que les choses avaient été plus loin que de coutume, elle avait eu le courage de s'en expliquer avec lui.
—Pardonnez-nous de vous imposer l'ennui de notre chagrin, lui dit-elle: quand je me plains de tout, des hommes et des choses, vous devez bien penser que vous êtes excepté, vous qui avez tout fait pour le sauver.
Mais ces quelques mots, qui, croyait-elle; devaient calmer l'irritation de son gendre, l'avaient, au contraire, exaspéré; il était parti furieux.
—Je ne comprends rien à ton mari, avait-elle dit à sa fille. Ne m'expliqueras-tu pas ce qu'il a?
Comment eût elle donné à sa mère cette explication qu'elle ne pouvait se donner à elle-même? Arrivée devant un abîme insondable, elle n'osait même pas se pencher au-dessus pour regarder au fond, et, au lieu d'aller de l'avant dans la voie où elle s'était engagée malgré elle, elle faisait effort pour revenir en arrière, ou tout au moins pour s'arrêter.
Il était ainsi. Eh bien, à cela elle ne pouvait rien. A quoi bon chercher pourquoi il était ainsi, et ce qui se trouvait sous ce qu'il prenait tant de soins à cacher? Ce ne pouvait être là qu'une curiosité coupable dont un jour ou l'autre elle serait punie.
A tourner et retourner continuellement ces pensées, elle avait perdu son entrain, sa force de résistance aux coups du sort, comme aux contrariétés de la vie, qui la faisaient autrefois si vaillante; le ressort si vigoureux en elle s'était affaissé sous le poids trop lourd qui le chargeait, et ses yeux souriants exprimaient maintenant plus souvent l'anxiété que le bonheur et la confiance.
Si attentive qu'elle fût à s'observer, elle n'avait pas pu cacher ces changements à Saniel, car ils se manifestaient en tout: sur sa physionomie autrefois ouverte et qui maintenant portait l'empreinte de la douleur enfermée, dans son attitude concentrée, dans ses silences et ses distractions.
Qu'avait-elle? Il l'avait interrogée: elle n'avait rien répondu qui fût pour lui un éclaircissement, autrement que par la prudence même qu'elle mettait dans ses réponses. Il l'avait examinée en médecin, et n'avait rien trouvé qui indiquât un état maladif, et qui, par conséquent, justifiât ses changements.
Si elle ne voulait pas répondre à ses questions,—et il avait la preuve qu'elle ne voulait pas; si, d'autre part, elle n'était pas malade, et il avait la conviction qu'elle ne l'était pas,—il fallait qu'il se passât en elle quelque chose de grave, pour que la femme en qui il lisait si facilement naguère fût devenue l'énigme troublante qui l'inquiétait.
Et quelle chose, si ce n'était celle dont il portait lui-même le poids écrasant sur ses épaules qui fléchissaient? Elle avait deviné; elle avait compris, sinon tout, au moins une partie de la vérité!
Quelle situation extraordinaire que la sienne et bien faite, en vérité, pour dérouter sa raison.
Rien à craindre des autres, tout de soi: la justice, la loi, le monde, de tous les côtés on le laisse tranquille; on ne lui demande rien: ce qui était dû a été payé; mais lui, par une aberration maladive, va réveiller les morts qui dorment dans leur tombe d'où personne ne pense à les tirer, et en fait des spectres qu'il est seul à voir, seul à entendre.
Et il s'était cru fort. Fou qu'il était, et plus encore ignorant, d'avoir pris une pareille charge quand, par l'exercice de sa volonté il ne s'était pas mis en état de la porter! Vouloir! Mais il n'avait pas appris à vouloir, pas plus qu'à se servir de ce frein que le cerveau fait manoeuvrer, de sorte qu'il en était de lui comme des animaux inférieurs chez qui les mouvements réflexes s'accentuent par l'ablation du cerveau.
VII
Le calme relatif que Saniel avait éprouvé depuis son mariage, c'était à Philis qu'il le devait, à la force, à la confiance, à la paix qu'il puisait en elle. Philis sans force, sans confiance, sans paix intérieure, telle qu'il la voyait maintenant, ne pouvait lui donner ce qu'elle n'avait plus, et il revenait aux temps bouleversés qui avaient précédé son mariage, avec les mêmes agitations désordonnées et stériles, les mêmes angoisses, le même affolement. Les belles relations, la considération mondaine, le succès, les décorations, les honneurs, c'était bon pour les autres; mais, pour son repos, il fallait la tranquillité et la sérénité de sa femme, sa bonne santé morale qui passaient en lui lorsqu'elle dormait sur son épaule; alors, pas de brusques réveils, pas d'insomnies: au bruit de sa douce respiration, il se rassurait et les spectres restaient dans leur tombe.
Mais que cette respiration fût agitée, qu'il ne sentît plus en elle cette tranquillité et cette sérénité, qu'il la vît faible, inquiète, il n'en était plus ainsi: c'était sa fièvre qu'elle lui donnait, non son sommeil.
—Tu ne dors pas? Pourquoi ne dors-tu pas?
—Et toi?
Il fallait qu'il sût.
Il avait recommencé ses questions, mais elle s'était toujours défendue, dérobée plutôt, sans qu'il pût rien tirer d'elle, arrêté qu'il était par la peur de se livrer, ce qui semblait facile au point où l'on devait croire qu'elle était arrivée; un mot maladroit, une insistance trop appuyée faisaient en elle la lumière.
Aussi affectait-il de ne parler que comme médecin lorsqu'il l'interrogeait, et de ne chercher en elle que des explications médicales à son état: Si tu ne dors pas, c'est que tu es souffrante; quelle est cette souffrance? D'où provient-elle?
N'ayant pas de raisons à donner pour la justifier, puisqu'elle n'osait même pas parler de son frère, elle la niait obstinément.
—Mais je n'ai rien, répétait-elle; je t'assure que je n'ai rien. Que veux-tu que j'aie?
—C'est ce que je te demande.
—Alors, moi, je te demande: «Que veux-tu que je te cache?»
Il ne pouvait pas avouer qu'il la soupçonnait de vouloir lui cacher quelque chose.
—Tu t'observes mal.
—Je n'y puis rien.
—Je te forcerai à t'observer mieux et à parler.
—Et comment?
—En t'endormant.
La menace était si terrible, qu'elle la jeta hors d'elle-même.
—Ne fais pas cela! s'écria-t-elle.
—Pourquoi ne le ferais-je pas?
Ils se regardèrent quelques instants en silence, aussi épouvantés l'un que l'autre: elle de la menace, lui de l'aveu qu'il venait d'arracher; mais montrer cette épouvante était, de son côté, en lâcher un autre plus grave encore.
—Pourquoi ne chercherais-je pas, par tous les moyens, à découvrir en toi les causes de ces malaises qui se dérobent à mon examen comme au tien; pour cela, le somnambulisme provoqué nous en offre un excellent.
—Mais puisque je ne suis pas malade, essaya-t-elle, que te dirai-je de plus endormie que ce que je te dis éveillée?
—Nous verrons.
—C'est une expérience que je te demande de ne pas tenter: essayerais-tu un poison sur moi?
—Le somnambulisme n'est pas un poison.
—Qui sait?
—Ceux qui l'ont manié.
—Tu n'es pas de ceux-là.
—Encore en sais-je assez pour que tu ne coures aucun danger entre mes mains.
Elle crut qu'il lui ouvrait une porte pour s'échapper.
—C'est égal, j'aurai trop grand peur; si jamais tu veux que je parle en état de somnambulisme provoqué, demande à celui de tes confrères en qui tu as confiance de m'endormir.
Devant un confrère, elle était certaine qu'il ne lui serait pas posé de questions dangereuses.
Il comprit qu'elle voulait encore se dérober.
—Peur de quoi? dit-il. Peur que je t'interroge sur le passé, sur ce qu'a été ta vie avant que nous nous connaissions, et te demande une confession qui serait une blessure pour mon amour.
—Oh! Victor, s'écria-t-elle éperdue, quelle blessure plus cruelle au mien pouvais-tu faire que celle de ces paroles: ma confession! Mais elle tient dans deux mots: je t'aime, je n'ai jamais aimé que toi; je n'aimerai jamais que toi; de passé, je n'en ai point: ma vie a commencé avec mon amour.
Il ne pouvait pas la presser davantage sans montrer l'importance qu'il attachait à cet interrogatoire:
—Je n'insiste pas, dit-il; c'était un moyen comme un autre, meilleur qu'un autre; tu n'en veux pas, n'en parlons plus.
Mais il avait cédé trop vite pour qu'elle pût espérer qu'il renonçait à son projet, et elle resta sous le coup d'une frayeur stupéfiante. Que dirait-elle s'il la faisait parler? Tout n'était-il pas possible, alors qu'elle ne savait même pas quelles pensées se cachaient au fond de son cerveau et qu'elle ignorait entièrement ce qu'était ce somnambulisme provoqué dont elle était menacée.
A cette époque, les travaux de l'École de Nancy sur le sommeil, l'hypnotisme et la suggestion n'avaient pas encore été publiés, ou tout au moins le livre qui leur a servi de point de départ n'était pas connu, et elle ne savait rien des procédés qu'on peut employer pour provoquer le sommeil hypnotique, en étant restée à ce qu'elle avait lu, sans y prêter grande attention d'ailleurs, sur Cagliostro. Aussitôt que son mari fut parti, elle chercha dans la bibliothèque les livres qui pouvaient l'éclairer; mais le dictionnaire qu'elle trouva ne fournit à sa curiosité que des renseignements obscurs ou confus au milieu desquels elle se noya; le seul point précis qui la frappa fut la formule à employer pour provoquer le sommeil; faire regarder au sujet qu'on veut endormir un objet brillant placé à 15 ou 20 centimètres au-dessus de ses yeux; si cela était vrai, elle n'avait pas à craindre d'être jamais endormie.
Cependant elle ne se laissa pas rassurer, et comme à quelques jours de là elle se trouva dans un dîner à côté d'un confrère de son mari, qui, elle le savait, s'occupait de somnambulisme, elle eut le courage de vaincre sa timidité habituelle en tout ce qui touchait à la médecine, pour l'interroger:
—Est-ce qu'il n'y a que les personnes malades de certaines maladies qui peuvent être mises en état de somnambulisme?
—C'était une croyance autrefois admise par le public et par beaucoup de médecins qu'on ne pouvait provoquer le somnambulisme que chez les sujets atteints d'hystérie, de nervosisme, mais il y avait là une erreur: le somnambulisme artificiel s'obtient chez un grand nombre de sujets parfaitement sains.
—Conserve-t-on sa volonté dans le sommeil?
—Mais c'est effroyable.
—Curieux au moins; il est certain qu'il y a une paralysie locale de telle ou telle cellule dont l'étude deviendra le point de départ de découvertes intéressantes.
—Une fois réveillé, le sujet se rappelle-t-il ce qu'il a dit pendant son sommeil?
—On n'est pas d'accord là-dessus: les uns sont pour l'affirmative, les autres pour la négative; quant à moi, je crois que le souvenir tient pour beaucoup au degré de sommeil du sujet: sommeil léger, il y a souvenir; sommeil profond, le sujet ne se rappelle ni ce qu'il a dit, ni ce qu'il a entendu, ni ce qu'il a fait.
Elle eût voulu continuer, et son interlocuteur, heureux de parler de ce qui l'occupait, l'eût volontiers suivie, mais elle vit son mari placé à l'autre bout de la table les regarder à plusieurs reprises, et de peur qu'il ne devinât le sujet de leur entretien, elle en resta là.
Ce qu'elle venait d'apprendre lui paraissait effroyable, son cri le disait; mais enfin, tant qu'elle ne se laisserait pas hypnotiser, elle n'avait rien à craindre; et s'en tenant à ce qu'elle avait lu, elle se promettait de ne jamais accepter qu'il la plaçât dans des conditions où il pourrait l'endormir: c'était pendant le sommeil que la volonté de l'hypnotiseur se substituait à celle du sujet, non pendant la veille.
S'appuyant sur cette croyance et aussi sur ce qu'il ne lui avait plus reparlé de l'endormir, elle se rassura: n'était-ce pas la marque qu'il acceptait la résistance qu'elle lui avait opposée et renonçait à son idée de somnambulisme provoqué?
Mais elle se trompait.
Une nuit qu'elle s'était couchée à son heure habituelle, tandis qu'il restait à travailler, elle s'éveilla brusquement et le vit debout près d'elle, la regardant avec des yeux dont la fixité l'effraya.
—Qu'y a-t-il? demanda-telle; que veux-tu?
—Il n'y a rien, je ne veux rien; je me couche.
Malgré l'étrangeté du regard qui l'avait frappée, elle n'insista pas: les questions ne lui auraient rien appris; et d'ailleurs, maintenant qu'il ne se mettait plus au lit en même temps qu'elle, il n'y avait rien d'extraordinaire dans son attitude.
Mais à quelques jours de là elle se réveilla encore dans la nuit sous une impression de gêne, et elle le vit penché sur elle, comme s'il voulait l'envelopper de ses deux bras.
Cette fois, si effrayée qu'elle fût, elle eut la force de ne rien dire; mais son angoisse n'en fut que plus intense: voulait-il donc l'hypnotiser pendant qu'elle dormait? Était-ce possible? Alors le dictionnaire l'avait donc trompée?
Exact au moment de sa publication, ce dictionnaire ne l'était plus quant aux procédés à employer pour amener le sommeil; c'était, en effet, pendant qu'elle dormait que, par des passes, Saniel cherchait à transformer en artificiel son sommeil naturel. Réussirait-il? Il n'en savait rien, puisque l'expérience était neuve; mais enfin il la risquait.
La première fois, au lieu de la mettre en état de somnambulisme, il l'avait réveillée; la seconde, il n'avait pas mieux réussi; la troisième, quand il vit qu'après un certain temps elle n'ouvrait pas les yeux, il supposa qu'elle était endormie. Pour s'en assurer il lui leva un bras, qui resta en l'air jusqu'à ce qu'il l'abaissât sur le lit. Puis, lui prenant les deux mains, il les fit tourner, et retirant les siennes, l'impulsion qu'il avait donnée continua jusqu'à ce qu'il l'arrêtât: sa physionomie avait une expression de calme et de tranquillité qu'on ne voyait plus en elle depuis longtemps: elle était la jolie Philis d'autrefois, au visage enjoué.
—Demain, je t'endormirai à la même heure, dit-il, et tu parleras.
Le lendemain, en effet, il l'endormit, et plus facilement encore; mais, quand il l'interrogea, elle résista.
—Non, dit-elle, je ne parlerai pas, c'est horrible, je ne veux pas, je ne peux pas!
Il insista, elle se défendit.
—Eh bien, soit, dit-il, pas aujourd'hui, demain, mais demain je veux que tu parles et que tu ne me résistes pas; je veux!
S'il n'avait pas insisté, c'était non seulement parce qu'il savait qu'il fallait une accoutumance pour la soumettre à sa volonté sans qu'elle pût se défendre, mais encore parce qu'il ignorait si elle garderait ou ne garderait pas, éveillée, le souvenir de ce qui s'était passé dans son sommeil,—ce qui était un point capital.
Le lendemain, elle fut ce qu'elle était la veille, et rien n'indiquait qu'elle eût conscience de son sommeil provoqué, pas plus que de ce qu'elle avait dit dans ce sommeil; il pouvait donc continuer.
Cette fois, elle s'endormit plus vite encore, plus facilement, et sa physionomie prit de nouveau l'expression de tranquillité reposée qu'il avait vue la veille. Allait-elle répondre? et, si elle y consentait, parlerait-elle sincèrement, sans chercher à atténuer ou fausser la vérité? L'émotion faisait trembler sa voix lorsqu'il lui posa sa première question, c'était sa vie, son repos, leur bonheur à tous deux qui se décidait.
—Où souffres-tu? demanda-t-il.
—Je ne souffre pas.
—Cependant tu es agitée, sombre quelquefois ou bien inquiète; tu dors mal. Qui te tourmente?
—J'ai peur.
—Peur de quoi? De qui?
—De toi!...
Il frissonna.
—Peur de moi! Crois-tu donc que je puisse te faire mal?...
—Non!...
Son coeur serré se détendit:
—Alors pourquoi as-tu peur?
—Parce qu'il se passe en toi des choses qui m'épouvantent.
—Quelles choses? Il faut les préciser.
—Les changements qui se sont faits dans ton humeur, ton caractère, tes habitudes.
—En quoi ces changements peuvent-ils t'inquiéter?
—En cela qu'ils sont les indices d'une situation grave.
—Quelle situation?
—Je ne sais pas; je ne l'ai jamais précisée.
—Pourquoi ne l'as-tu pas précisée?
—Parce que j'ai eu peur; alors j'ai fermé les yeux pour ne pas voir.
—Voir quoi?
—L'explication de tout ce qui est mystère dans ta vie.
—Quand as-tu remarqué du mystère dans ma vie?
—Au moment de la mort de Caffié; et avant, quand tu m'avais dit que tu le tuerais sans aucun remords.
—Sais-tu qui a tué Caffié?
—Non.
Son soulagement fut si grand que, pendant quelques instants, il oublia de continuer son interrogatoire; puis il reprit:
—Et après?
—Un peu avant la mort de madame Dammauville, quand tu es devenu irritable et furieux à propos de rien; quand tu m'as chassée parce que tu ne voulais pas voir madame Dammauville; quand, le soir qui a précédé sa mort, tu t'es montré si tendre et m'as demandé de ne pas te juger sans me rappeler cette heure.
—Cependant, tu m'as jugé.
—Jamais. Quand l'inquiétude me poussait, mon amour m'arrêtait.
—Qui provoquait cette inquiétude en dehors de ces faits?
—Ta manière d'être depuis notre mariage: tes accès de colère et de tendresse, ta peur d'être observé, ton agitation la nuit, tes plaintes...
—J'ai parlé? s'écria-t-il.
—Jamais distinctement; mais tu gémis souvent, tu te plains, tu prononces des mots entrecoupés et sans suite, inintelligibles...
L'angoisse avait été violente; quand il fut remis, il continua:
—Qu'est-ce qui t'a encore inquiétée dans cette manière d'être?
—Ton constant souci de ne pas te livrer...
—Livrer quoi?...
—Je ne sais pas...
—Et encore?
—La colère que tu ressens, ou l'embarras, quand on prononce le nom de Caffié, celui de madame Dammauville, celui de Florentin...
—Et tu conclus de ma colère à entendre ces trois noms?...
—Rien... j'ai peur!...
VIII
Cette confession le bouleversa, car si elle n'allait pas au delà de ce qu'il avait craint, elle révélait cependant une situation terrible.
Clairement, à livre ouvert, il avait lu en elle: si elle ne savait pas tout, elle n'avait plus qu'un pas à faire pour arriver à la vérité, et si elle ne l'avait pas fait, c'était parce que son amour l'avait retenue: moins solide cet amour, moins grand, elle n'eût certainement pas résisté aux preuves qui de tous côtés la pressaient.
Mais pour que cette résistance se fût maintenue jusqu'à ce jour, il n'en fallait pas conclure que la lutte se continuerait ainsi et qu'un coup plus violent, une preuve plus forte que les autres ne lui ouvriraient pas les yeux malgré elle.
Il ne fallait pour cela qu'une imprudence, une maladresse de sa part, et, par malheur, il n'en était plus à les compter.
Instruit par ce qu'il venait d'apprendre, il lui était facile, il est vrai, en s'observant sévèrement, d'éviter les sujets dangereux, ceux qu'elle venait de lui signaler; mais s'il pouvait le jour veiller sur ses paroles et sur ses regards, ne rien dire ou ne rien laisser paraître qui fût une accusation, ne pas confirmer les soupçons contre lesquels elle se débattait, il ne pouvait rien la nuit.
Il n'avait pas parlé, et c'était un poids terriblement lourd qu'elle lui avait ôté de dessus le coeur, en répondant négativement à sa question, mais il avait gémi, il s'était plaint, il avait prononcé des mots entrecoupés, sans suite, inintelligibles, et là se trouvait le danger.
Que fallait-il pour que ces soupirs et ces gémissements, ces mots entrecoupés et inintelligibles devinssent distincts et prissent un sens? Un rien, un hasard, puisque ses dispositions cérébrales actuelles le mettaient jusqu'à un certain point en état de somnambulisme. Ces dispositions étaient-elles congénitales chez lui, ou acquises? Il n'en savait rien. Et avant les nuits agitées qui avaient suivi la mort de madame Dammauville et la condamnation de Florentin, il n'avait jamais eu l'idée qu'il pouvait parler dans son sommeil; mais, maintenant, il avait la preuve que les craintes vagues qui le tourmentaient à ce sujet n'étaient que trop fondées: il parlait, et si les paroles qui lui échappaient n'étaient pas en ce moment compréhensibles, elles pouvaient le devenir.
Sans avoir fait une étude particulière du sommeil, spontané ou provoqué, il savait que chez les somnambules naturels le sommeil hypnotique est facile à produire, et qu'en s'entretenant avec un sujet qui parle en dormant, on peut facilement l'hypnotiser. Sans doute il n'avait pas cela à craindre de Philis; mais le possible, c'était qu'une nuit où il laisserait échapper des mots incohérents, elle ne pût pas résister à la tentation d'engager avec lui une conversation et de l'amener à confesser ce qu'elle voulait savoir, ce que l'amour qu'elle éprouvait pour son frère la poussait à vouloir apprendre. Si ce cas se présentait, lequel, de l'amour pour le frère ou de l'amour pour le mari, l'emporterait? Si elle l'interrogeait, que ne dirait-il pas?