PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
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Elle lui avait pris les deux mains, et elle suivait anxieusement sur son visage, qu'éclairait la flamme capricieuse de la cheminée, l'effet de ses paroles: c'était leur vie à tous deux qui allait se décider, et l'émotion qui lui serrait le coeur faisait trembler sa voix. Qu'allait-il répondre? Elle le voyait le visage bouleversé, sans pouvoir lire plus loin.
Comme elle se taisait, il dégagea ses deux mains et, lui prenant la tête, il la regarda en silence pendant quelques instants:
—Comme tu m'aimes! dit-il.
—Donne-moi le moyen de le prouver autrement qu'en paroles.
—Ce serait une lâcheté de t'associer à ma misère.
—Ce serait m'estimer assez pour être assuré que j'en serai heureuse.
—Et moi?
—L'amour dans ton coeur ne l'emportera-t-il pas sur la fierté? Ne sens-tu pas que depuis que je t'aime mon amour a pris toute ma vie, et que rien au monde que ce qui est lui, que ce qui est toi, n'existe dans le présent comme dans l'avenir! Parce que je te vois quelques heures de temps en temps à Paris, je suis heureuse; quelles que soient les difficultés qui nous attendent, je serai plus heureuse encore en Auvergne, par cela seul que nous nous verrons toujours.
Il garda pendant assez longtemps un morne silence:
—Là-bas, pourrais-tu m'aimer? murmura-t-il.
Évidemment c'était plutôt à lui qu'à elle que s'adressait cette question, qui résumait ses réflexions.
—Oh! cher Victor! s'écria-t-elle, pourquoi douter de moi? L'ai-je mérité? Le passé, le présent ne répondent-ils pas de l'avenir?
Il secoua la tête:
—L'homme que tu as aimé, que tu aimes, ne s'est jamais montré à toi ce qu'il est réellement. Malgré les difficultés et les tristesses de sa vie, il a pu sourire à ton sourire, parce que, si cruelle que fût cette vie, il était soutenu par l'espoir et la confiance; en Auvergne il n'y aura plus ni espoir, ni confiance, mais la rage d'une existence brisée et l'accablement de l'impuissance. Quel homme serais-je? Pourrais-tu l'aimer, celui-là?
—Mille fois plus encore, puisqu'il serait malheureux et que j'aurais à le soutenir.
—En aurais-tu la force? A la longue, la lassitude te prendrait, car le poids serait trop lourd, si grand que fût ton dévouement, si profonde que fût ta tendresse. Vois ma situation, vois mes espérances et, descendant dans l'avenir, vois mon écrasement. Tu me sais ambitieux mais vaguement, n'est-ce pas? sans avoir jamais mesuré la portée de cette ambition et des espoirs, des rêves, si tu veux, sur lesquels elle repose. Comprends que ces rêves sont à la veille de se réaliser: encore deux mois, en décembre ou en janvier, je passe le concours pour le bureau central, qui me fait médecin des hôpitaux, et à la même époque celui pour l'agrégation, qui m'ouvre la Faculté de médecine. Sans illusion orgueilleuse, je me crois en état de réussir,—ce que les gens de sport appellent en condition. Donc quand je n'ai plus qu'une attente de quelques jours, me voilà abattu à jamais.
—Pourquoi à jamais?
—On vient de son village à Paris pour faire sa trouée, on n'en revient pas quand la mauvaise chance ou l'impuissance vous y ont renvoyé. D'ailleurs, c'est seulement tous les quatre ans que s'ouvre un concours pour l'agrégation. Dans quatre ans, quelle serait ma condition morale ou intellectuelle; comment aurais-je supporté cet exil de quatre ans; te représentes-tu ce que peuvent produire quatre années d'isolement au fond des montagnes. Mais ce n'est pas tout. A côté de ce but ostensible que je poursuis depuis que j'ai débarqué de mon village, j'ai mes travaux en train qui exigent absolument Paris. Sans que je t'aie jamais assommée de médecine, tu sais, n'est-ce pas? qu'elle est à la veille de subir une révolution qui va la transformer. Jusqu'à présent, il a été enseigné officiellement, en pathologie, que l'organisme humain portait en soi le germe d'un grand nombre de maladies infectieuses qui s'y développaient spontanément dans certaines conditions: ainsi, la tuberculose est le résultat de fatigues, de privations, de misères physiologiques. Eh bien, depuis un certain, temps, on admet, c'est-à-dire des révolutionnaires admettent une origine parasitaire à ces maladies, et il y a en France, en Allemagne, en Europe, toute une armée qui cherche ces parasites. Je suis un soldat de cette armée, et c'est à ces recherches que me sert ce laboratoire installé dans la salle à manger. C'est aux parasites de la tuberculose et du cancer que je me suis attaché, et, pour ce dernier, depuis sept ans déjà, ce qui, lorsque j'étais interne, m'avait fait appeler par mes camarades «le topique du cancer». Pour la tuberculose, je suis arrivé à découvrir son parasite, mais non encore à le débarrasser de toutes ses impuretés par des procédés de culture. J'en suis là. C'est-à-dire que je brûle, et que, demain peut-être, dans quelques jours, je tiens une découverte qui est une révolution et donne la gloire à celui qui l'a faite. De même pour le cancer, j'ai trouvé son micro-organisme. Mais tout n'est pas dit. Et voilà ce qu'il me faut abandonner en quittant Paris.
—Pourquoi abandonner? Ne peux-tu pas continuer tes recherches en Auvergne?
-C'est impossible pour toute sorte de raisons trop longues à expliquer, mais dont une seule suffira. Les cultures de ces parasites ne peuvent se faire que dans certaines températures rigoureusement maintenues au degré voulu, et ces températures ne peuvent être obtenues que dans des étuves comme celle de mon laboratoire, alimentées par le gaz dont l'entrée est réglée automatiquement par le plus ou moins de chaleur de l'eau. Comment veux-tu que cette étuve fonctionne dans un pays où il n'y a pas de gaz? Non, non, si je quitte Paris, tout est fini position aussi bien que travail; je deviens médecin de village et rien que médecin de village. Que les huissiers me mettent dehors demain, et tout ce que j'ai accumulé depuis quatre ans dans ce laboratoire, tous mes travaux en train, ce qui est achevé comme ce qui ne demande plus peut-être que quelques jours, que quelques heures, s'en va chez le brocanteur ou est jeté à la rue. De tant d'efforts, de tant de nuits passées, de tant de privations, de tant d'espérances, il ne reste qu'un souvenir... pour moi. Et encore s'il ne restait pas, peut-être serais-je moins exaspéré et accepterais je d'un coeur moins ulcéré la vie à laquelle je ne me résignerai jamais. Tu sais bien, que je suis un révolté, non un résigné.
Elle se leva et, lui prenant la main qu'elle serra fortement:
—Il faut rester à Paris, dit-elle. Pardonne-moi d'avoir insisté tout à l'heure pour te prouver que tu pouvais vivre dans ton village. C'était à moi que je pensais plus qu'à toi, à notre amour, à notre mariage; c'était une pensée égoïste, une mauvaise, pensée. Il faut chercher, il faut trouver un moyen, n'importe lequel, quoi qu'il puisse coûter, de ne pas renoncer à tes travaux.
—Il faut! Mais comment? Crois-tu que je n'aie pas tout épuisé?
Il raconta ses démarches auprès de Jardine, ses sollicitations, ses prières et aussi sa demande de prêt à Glady, enfin sa visite à Caffié.
—Caffié! s'écria-t-elle, comment l'idée t'est-elle venue de t'adresser à Caffié?
—Un peu parce que tu m'avais souvent parlé de lui.
—Mais je t'en ai parlé comme du plus dur et du plus méchant des hommes, capable de tout, si ce n'est de ce qui est bon et de ce qui est bien.
—Un peu aussi parce que je savais par un de mes clients qu'il prêtait à ceux qu'il pouvait exploiter.
—Et il t'a répondu?
—Qu'il ne trouverait sans doute personne pour consentir le prêt que je désirais; cependant il m'a promis de chercher, et il doit me rendre réponse demain soir; il m'a promis aussi de me défendre contre Jardine.
—Tu t'es mis entre ses mains!
—Eh! que veux-tu? Dans ma position, je n'ai pas la liberté de m'adresser à qui je veux et m'inspire confiance par son honorabilité. Que j'aille chez un notaire, un banquier: ils ne m'écouteront pas, puisqu'au premier mot je serai obligé de leur répondre que je n'ai ni gage ni garantie à offrir. C'est pour cela que les malheureux tombent sous la coupe des coquins; au moins ceux-là les écoutent et leur accordent quelque chose, si peu que ce soit.
—Que t'a-t-il accordé?
—Ses conseils.
—Et tu les as acceptés?
—C'est toujours du temps de gagné. Demain peut-être, on m'eût mis dans la rue: Caffié m'obtiendra quelque répit.
—Et de quel prix payeras-tu cette défense?
—Il n'y a que ceux qui ont quelque chose qui s'inquiètent du prix.
—Tu as ton nom, ton repos, ta dignité, ton honneur, et, une fois que tu seras aux mains de Caffié, qui peut savoir ce qu'il exigera de toi, ce qu'il te forcera à faire sans que tu puisses lui résister!
—Alors tu veux que je quitte Paris?
—Non certes; mais je veux que tu te tiennes en garde contre Caffié, que tu ne connais pas et que je connais, moi, par tout ce que Florentin nous racontait pendant qu'il était chez lui. Si secret qu'il soit, un homme d'affaires ne peut pas se cacher de son clerc: ce n'est pas seulement de coquineries que Caffié est coupable, c'est aussi de vrais crimes; je t'assure qu'il a mérité dix fois la mort. Pour gagner cent francs il est capable de tout: il faut qu'il gagne, qu'il amasse, rien que pour le plaisir d'amasser, puisqu'il n'a ni enfant ni parent, ni héritier.
—Eh bien, je te promets de me tenir sur mes gardes, comme tu me le conseilles; mais, si coquin que puisse être Caffié, je crois que je dois accepter le concours qu'il m'a offert. Qui sait ce qui peut se produire pendant le temps qu'il me fera gagner? Car je n'ai pas à te dire, n'est-ce pas, que je connais d'avance sa réponse pour le prêt que je lui ai demandé: il n'aura trouvé personne.
—Je viendrai quand même demain soir pour connaître cette réponse.
IX
Bien que Saniel ne se fit pas d'illusion sur la réponse de Caffié, il alla le lendemain, à la même heure que la veille, sonner à la porte de l'homme d'affaires.
Comme la veille, il eut à attendre assez longtemps avant que la porte s'ouvrît; à la fin il entendit un pas traînant sur le carreau.
—Qui est là? demanda la voix de Caffié.
Aussitôt que Saniel eut répondu, le pène fut tiré.
—Comme je n'aime pas être dérangé le soir par des importuns, dit Caffié, je n'ouvre pas toujours; mais j'ai pour mes clients un signal qui me permet de les reconnaître: après avoir sonné, vous frappez du doigt trois coups également espacés contre le bois de la porte.
Pendant cette explication, Saniel était entré dans le cabinet de l'homme d'affaires.
—Vous êtes-vous occupé de ma demande? dit-il après un moment d'attente, car Caffié paraissait décidé à ne pas engager l'entretien le premier.
—Oui, mon cher monsieur, j'ai couru toute la matinée pour vous; je ne néglige jamais mes clients, leur affaire est la mienne.
Il fit une pause.
—Alors? demanda Saniel.
Caffié donna à sa physionomie une expression désolée.
—Que vous avais-je dit, mon cher monsieur, rappelez-vous-le, je vous prie? Une expérience comme la mienne ne parle pas à la légère, faites-moi l'honneur de le croire. Eh bien, ce que j'avais prévu s'est réalisé: partout la même réponse: l'aléa est trop grand; personne n'en veut courir la chance.
—Même pour un gros intérêt?
—Même pour un gros intérêt: il y a tant de concurrence dans votre profession? Moi, je crois à votre avenir et je vous l'ai prouvé par ma proposition; mais, moi, je ne suis que l'intermédiaire et non le bailleur de fonds, malheureusement.
Caffié avait insisté sur le mot «ma proposition» et du regard il l'avait encore soulignée; mais Saniel ne parut pas avoir compris.
—Et l'assignation du tapissier? demanda-t-il.
—Soyez tranquille de ce côté, j'ai agi aussi; votre propriétaire, à qui il est dû un terme, va intervenir, et il faudra que votre créancier le désintéresse avant d'aller plus loin. S'y résignera-t-il? C'est à voir. Si oui, nous nous défendrons sur un autre terrain. Je ne dis pas victorieusement, mais enfin de façon à gagner du temps.
—Combien de temps?
—Ça, mon cher monsieur, je ne peux pas le savoir: la chose dépend de notre adversaire et de ses conseils. D'ailleurs, qu'entendez-vous par «combien de temps»: l'éternité?
—J'entends jusqu'au mois d'avril.
—Alors c'est bien l'éternité. Croyez-vous donc être en mesure de vous libérer au mois d'avril? Si vous avez cette espérance—reposant sur des garanties—il faut le dire, mon cher monsieur.
Cette question fut posée d'un ton tout à fait bienveillant auquel Saniel se laissa prendre.
—Je n'ai pas ces garanties, dit-il; mais, par contre, il serait pour moi d'une importance capitale que l'affaire traînât jusque-là. Comme je vous l'ai expliqué, je suis à la veille de passer deux concours; ils durent trois mois; et en mars, au plus tard en avril, je puis être médecin des hôpitaux et agrégé de la Faculté. Si cela est, j'offrirai alors une surface aux prêteurs qui vous permettra sans doute de me trouver la somme nécessaire pour payer Jardine et les frais qui auront été faits, y compris vos honoraires.
A mesure qu'il parlait, Saniel comprenait qu'il avait tort de se livrer ainsi; cependant il alla jusqu'au bout.
—Je serais indigne de votre confiance, mon cher monsieur, répondit Caffié, si je vous entretenais dans l'idée que nous pourrons gagner cette époque. Quoi qu'il m'en coûte,—et il m'en coûte beaucoup, je vous assure,—je dois vous dire que c'est impossible, radicalement impossible: quelques jours, oui, peut-être quelques semaines, mais c'est tout.
—Eh bien, obtenez-moi ces quelques semaines, dit Saniel en se levant, ce sera toujours quelque chose.
—Et après?
—D'ici là, nous verrons.
—Mon cher monsieur, ne partez pas; vous ne sauriez croire combien vivement votre position me touche; je ne pense qu'à vous. Quand j'ai vu que décidément je ne pouvais pas vous trouver la somme dont vous avez besoin, j'ai été faire une petite visite amicale à ma jeune cliente, celle dont je vous ai parlé...
—Qui a reçu une éducation supérieure dans un couvent à la mode?
—Précisément; et je lui ai demandé ce qu'elle penserait d'un jeune médecin plein d'avenir, futur professeur à la Faculté, actuellement considéré déjà comme un savant de premier ordre, beau garçon—car vous êtes beau garçon, mon cher monsieur, ce n'est point de la flatterie de le constater,—de bonne santé, paysan de naissance, qui se présenterait comme mari. Elle a paru flattée, je vous le déclare franchement. Mais tout de suite elle m'a dit: «Et le petit?» A quoi j'ai répondu que je vous savais trop grand, trop noble, trop généreux pour n'avoir point cette indulgence des hommes supérieurs qui leur fait accepter avec sérénité une faute involontaire. Ai-je été trop loin?
Il n'attendit pas la réponse:
—Non, n'est-ce pas? Justement, le petit était là, car la mère veille sur lui avec une sollicitude toute pleine de promesse pour l'avenir, et j'ai pu l'examiner à mon aise. Bien fragile, mon cher monsieur; il tient de son père, le pauvre bébé, et je doute que malgré tout votre savoir de médecin vous puissiez le faire vivre: si par malheur sa mort arrive, comme ce n'est que trop à craindre assurément, elle ne nuira pas à votre réputation: vous donnez les soins, n'est-ce pas, non la vie!
—A propos de soins, interrompit Saniel, qui ne voulait pas répondre, avez-vous fait ce que je vous ai conseillé?
—Pas encore. Les pharmaciens de ce quartier sont des égorgeurs patentés; mais j'irai ce soir chez un de mes clients, pharmacien aux Batignolles, qui me traitera en ami.
—Je vous reverrai alors.
—Quand vous voudrez, mon cher monsieur, quand vous aurez réfléchi; maintenant vous avez le mot de passe.
Avant de sortir de chez lui, Saniel avait laissé sa clef à son concierge pour que Philis ne l'attendit pas dans la rue si elle venait en son absence; lorsqu'il rentra, le concierge lui dit que «madame» était montée depuis assez longtemps déjà, et, à son coup de sonnette, ce fut elle qui, vivement, lui ouvrit la porte.
—Eh bien? demanda-t-elle d'une voix frémissante avant même qu'il fût entré.
—Ce que je te disais hier: il n'a trouvé personne.
Elle le serra dans une longue étreinte passionnée.
—Et pour le tapissier?
—Il a promis de gagner du temps.
Tout en parlant, ils étaient entrés dans le cabinet: le feu brûlait dans la cheminée, et ce n'était pas des morceaux de planches qui flambaient, comme la veille, mais des bûches de charme; sur la table, éclairée par deux bougies, se montrait un beau poulet rôti, entouré de cresson, et une bouteille de vin rouge faisait vis-à-vis à la carafe d'eau.
Il la regarda surpris.
—J'ai mis la table, dit-elle, tu vois, je dîne avec toi.
Et se jetant dans ses bras:
—Connaissant Caffié mieux que toi, j'avais deviné sa réponse, et je ne voulais pas que tu fusses seul en rentrant ici: j'ai encore trouvé un prétexte pour ne pas dîner avec maman.
—Mais ce poulet?
—Il nous fallait bien un plat de résistance.
—Ce bois, ces bougies?
—Ça, c'est la fin de mes économies; j'aurais été si heureuse qu'elles fussent moins misérables et pussent te servir à quelque chose d'utile.
Comme la veille, ils s'assirent devant le feu, et tout de suite elle se mit à parler de choses et d'autres pour l'occuper et le distraire: mais ce que leurs lèvres ne disaient point, leurs regards, en se rencontrant, l'exprimaient avec plus d'intensité que la parole; cependant, jusqu'à la fin du dîner, ils purent l'un et l'autre ne rien dire de décisif.
Ce fut lui qui, à un certain moment, trahit sa préoccupation.
—Ton frère avait bien observé Caffié, dit-il comme s'il se parlait à lui-même.
—N'est-ce pas?
—C'est assurément le plus parfait coquin que j'aie jusqu'à ce jour rencontré.
—Il t'a proposé quelque infamie, je suis sûre?
—Il m'a proposé de me marier.
—J'en avais le pressentiment.
—Et c'est pour cela qu'il me refuse le prêt que je demande. J'ai eu la simplicité de lui expliquer franchement ma situation; en même temps, je lui ai dit quelle importance il y avait pour moi à gagner le mois d'avril, et il espère que, sous le coup des poursuites, quand je verrai que je vais être mis dans la rue, j'accepterai l'une des deux femmes qu'il me propose: le couteau sur la gorge, il faudra bien que je cède; c'est pour le tenir suspendu qu'il a promis de retarder les poursuites de Jardine et de les traîner en longueur.
—Et ces femmes? demanda-t-elle, sans oser le regarder en face.
—Sois tranquille, tu n'as rien à craindre d'elles l'une est une bouchère ivrogne, l'autre est une jeune fille qui a un enfant.
—Et ce sont là les femmes qu'il ose proposer à un homme comme toi!
—Ses propositions ne sont pas aussi nues que je te les présente; elles sont accommodées à une sauce qui, selon son sentiment, doit les faire passer. Si je ne guéris pas la bouchère de l'ivrognerie, je n'ai qu'à l'abandonner à son vice qui l'emportera dans un bref délai, et, comme le contrat sera réglé en vue de cette éventualité, je me trouverai l'héritier de ses vingt mille livres de rentes. Pour la vierge à l'enfant, la combinaison est autre: cet enfant a été doté par son vrai père de deux cent mille francs, et celui qui le légitimera en épousant la mère aura la jouissance du revenu de ces deux cent mille francs jusqu'à la majorité du petit..., si, toutefois, celui-ci parvient à sa majorité, car il est bien fragile, si fragile même que, si sa mort arrivait, elle ne nuirait en rien à ma réputation de médecin.
—Tu, vois quel monstre il est!
—Pendant qu'il m'expliquait ainsi ses combinaisons, en m'offrant la mort des autres, je pensais à la sienne, et me disais que, si on le supprimait, il n'aurait vraiment que ce qu'il mérite.
—Ça, c'est bien vrai.
—Pour moi, rien ne m'aurait été plus facile, à un certain moment. Comme il a mal aux dents, il me montra sa mâchoire: je n'avais qu'à l'étrangler; nous étions seuls: un misérable diabétique comme lui qui, j'en suis sûr, n'a pas six mois à vivre, n'aurait pas résisté à une poigne comme celle-ci. Je retirais de son gilet ses clefs, j'ouvrais sa caisse, j'y prenais les trente, quarante, soixante mille francs que j'y ai vus entassés: du diable si la justice aurait, jamais rien découvert: un médecin n'étrangle pas ses clients, il les empoisonne, il les tue scientifiquement, non brutalement.
—Voilà le malheur, c'est que ces moyens d'arranger les choses ne sont à la portée que des gens qui n'ont par de conscience, et qu'ils n'existent pas pour nous.
—Je t'assure bien que ce n'est pas la conscience qui m'aurait retenu.
—La peur du remords, si je me sers d'un mauvais mot.
—Mais les gens intelligents n'ont pas de remords, ma chère enfant, attendu que chez eux le raisonnement précède le fait et ne le suit pas: avant d'agir, ils pèsent le pour et le contre, et savent quelles seront les conséquences de leurs actions pour les autres aussi bien que pour eux; si cet examen préalable leur prouve que pour une raison quelconque ils peuvent agir, ils seront à jamais tranquilles, assurés de n'être pas exposés aux remords, qui ne sont que les reproches de la conscience.
—Sans doute, ce que tu dis là est juste, et pourtant il m'est impossible de l'accepter. Si je n'ai pas commis de crimes dans ma vie, j'ai fait cependant des sottises, même des fautes, et pour quelques-unes ça été délibérément, après cet examen préalable dont tu parles: j'aurais donc dû être parfaitement tranquille et à l'abri des reproches de ma conscience; cependant, le lendemain matin, je m'éveillais malheureuse, tourmentée, bouleversée quelquefois, sans pouvoir étouffer la voix mystérieuse qui m'accusait.
—Et au nom de qui parlait-elle, cette voix plus vague encore que mystérieuse?
—Au nom de ma conscience, évidemment.
—«Évidemment» est de trop, et tu serais bien embarrassée de me démontrer cette évidence, attendu que rien n'est plus incertain et insaisissable que ce qu'on est convenu d'appeler la conscience, qui n'est en réalité qu'une affaire de milieu et d'éducation.
—Je ne comprends pas.
—Ta conscience te fait-elle un crime de m'aimer?
—Non, assurément.
—Tu vois donc que tu as une façon personnelle de comprendre ce qui est bien et ce qui est mal qui n'est pas celle que suit notre pays, ou il est admis, au point de vue religieux comme au point de vue social, qu'une jeune fille est coupable quand elle a un amant. Par conséquent, tu vois aussi que la conscience est un mauvais instrument de pesage, puisque chacun pour la faire fonctionner se sert de poids qu'il fabrique lui-même.
—Enfin, quoi qu'il en soit, tu as bien fait de ne pas étrangler Caffié....
—Que tu as condamné à mort, toi-même, cependant!
—Par la main de la justice providentielle ou humaine, mais non par la tienne, pas plus que par celle de Florentin ou par la mienne, bien que nous sachions mieux que personne qu'il ne mérite aucune grâce.
—Tu vois que j'ai prévu tes objections, puisque je n'ai pas serré sa cravate.
—Heureusement.
—Est-ce bien «heureusement» qu'il faut dire?
X
Ce soir-là Philis devait rentrer de bonne heure: le dîner ne se prolongea donc pas tard comme la veille; cependant, avant de partir, elle voulut desservir la table et tout remettre en ordre.
—Tu pourras très bien déjeuner demain avec le reste du poulet, dit-elle en le serrant dans le garde-manger, où il alla rejoindre la boîte de sardines et la terrine de foie gras.
Et comme il l'accompagnait, un flambeau à la main pour l'éclairer, il put voir que ce n'était pas seulement à son déjeuner du lendemain et des jours suivants qu'elle avait pensé: dans la cuisine, une provision de bois occupait un coin; sur une tablette étaient posés deux paquets de bougies, et sur les coffres des lapins s'entassait une provision de carottes suffisante pour les nourrir pendant plusieurs jours, eux et les cochons d'Inde.
—Quel brave petit coeur tu es! dit-il.
—Parce que je pense aux lapins?
—Pour ta tendresse et ta discrétion.
—Je voudrais tant t'être bonne à quelque chose!
Lorsqu'elle l'eût quitté, il s'assit immédiatement à son bureau et tout de suite il commença à travailler, pressé de regagner le temps qu'il venait de donner au sentiment. Que son travail ne dût servir à rien, et que ses expériences fussent brusquement interrompues le lendemain ou quelques jours plus tard, n'était pas pour l'arrêter: il avait à travailler, il travaillait comme s'il avait la certitude de passer ses concours, et aussi celle que les expériences qu'il poursuivait depuis plusieurs années seraient menées à bonne fin sans que personne pût les déranger.
C'était en effet sa force que cette puissance de travail qui jamais ne s'était laissé distraire ou écraser par rien, le plaisir pas plus que la souffrance, les préoccupations pas plus que la misère et ses privations: dans la rue, il pouvait penser à Philis, avoir faim, sentir le poids du sommeil; à son bureau, il n'y avait plus pour lui ni Philis, ni faim, ni sommeil, ni souci, ni souvenirs, il y avait son travail qui le prenait tout entier.
C'était sa force et aussi sa fierté, la seule supériorité dont il se vantât; car, bien qu'il s'en reconnût d'autres, de celles-là il ne parlait jamais, tandis qu'il disait volontiers à ses camarades:
—Moi, je travaille quand je veux et tant que je veux; ma volonté appliquée au travail n'a jamais eu de défaillances; ce qu'on raconte d'Alexandre le Grand qui, pour rester éveillé la nuit, tenait dans sa main une boule de métal au-dessus d'un bassin d'airain, prouve tout simplement que le Macédonien était un mollasse.
Ce soir-là, il en fut pendant une heure à peu près comme il en était toujours: ni les huissiers, ni Jardine, ni Caffié ne le troublèrent; cependant, ayant eu une recherche à faire, il constata que sa mémoire ne lui obéissait point comme à l'ordinaire: elle hésitait, s'embrouillait, surtout elle avait des distractions réellement étonnantes; il la violenta et elle obéit, mais ce fut pour peu de temps: bientôt elle le trahit une seconde fois, puis une troisième, une quatrième.
Décidément il n'était pas dans un état normal et sa volonté obéissait au lieu de commander.
Il y avait un nom et une phrase qu'il se répétait de temps en temps machinalement; ce nom était celui de Caffié; cette phrase, c'était: «Rien de plus facile».
Pourquoi cette hypothèse d'étrangler Caffié, dont il n'avait parlé qu'en l'air et sans y attacher nulle importance au moment où il l'avait émise, lui revenait-elle ainsi comme une sorte d'obsession.
N'était-ce pas bizarre?
Jamais, jusqu'à ce jour, il n'avait eu l'idée qu'il pouvait étrangler un homme, si coquin que fût cet homme, et voilà qu'en causant il avait trouvé des raisons qui rendaient toute naturelle et même légitime la mort de ce coquin.
Philis, elle-même, ne l'avait-elle pas condamné?
A la vérité, elle avait ajouté que la Providence ou la Justice devait procéder à l'exécution, mais c'était le scrupule d'une conscience naïve qui s'était formée dans un milieu dont lui ne subissait pas l'influence.
Est-ce qu'il avait de ces scrupules, le vieil homme d'affaires qui, froidement, pour le seul intérêt d'un tant pour cent sur une dot, conseillait de tuer une femme par l'ivrognerie, et un enfant n'importe comment?
Avec lui on était réellement à deux le jeu et au plus fort des deux.
Comme il en arrivait à cette conclusion, il s'arrêta, se demandant s'il était fou de suivre une pareille idée; puis tout de suite, pour la chasser, il se remit au travail qui, pendant un certain temps, mais moins longuement que la première fois, l'absorba.
Puis, de nouveau, sa volonté lui échappant, il se reprit à penser à Caffié.
Il n'était que trop évident que, s'il avait réalisé l'idée d'étrangler Caffié, toutes les difficultés contre lesquelles il se débattait et qui allaient l'écraser, sinon le lendemain, au moins dans quelques jours auraient été immédiatement aplanies.
Plus d'huissiers, plus de créanciers! Quelle délivrance!
Le repos, la possibilité de passer ses concours avec un esprit tranquille que la fièvre des inquiétudes matérielles ne troublerait point: dans ces conditions, son succès était assuré, il le sentait.
Et ses expériences! il ne courait plus le danger de les voir brusquement interrompues, ses préparations n'étaient pas jetées dans la rue, ses tubes de culture n'étaient pas brisés, ses matras, ses ballons ne s'en allaient point chez le brocanteur; il continuait ses recherches, elles aboutissaient aux résultats qu'il poursuivait: pour lui, la gloire; pour l'humanité, la guérison d'une des plus terribles maladies qui la fauchent, et peut-être de deux!
Ainsi la question se posait bien simple:
D'un côté, Caffié;
De l'autre, l'humanité et la science;
Un vieux coquin, qui avait mérité vingt fois la mort, qui d'ailleurs allait mourir naturellement dans un délai prochain;
Et l'humanité, la science qui allaient profiter d'une découverte dont il serait l'auteur.
Il s'aperçut que la sueur perlait sur ses mains et lui coulait dans le cou.
Pourquoi cette défaillance? Par horreur du crime dont il admettait la possibilité? Ou par peur de voir ses expériences anéanties?
Il fallait réfléchir, se rendre compte, s'observer.
Il avait dit à Philis que les gens intelligents, avant de s'engager dans une action, en pèsent le pour et le contre.
Contre la mort de Caffié, il ne voyait rien.
Pour, au contraire, tout se réunissait.
S'il avait eu les scrupules de Philis ou les croyances de Brigard, il n'aurait eu qu'à s'arrêter.
Mais, ne les ayant pas, ne serait-il pas naïf de reculer?
Devant quoi reculerait-il? Pourquoi s'arrêterait-il?
Le remords? Mais il était convaincu que les gens intelligents n'ont pas de remords quand ils se sont décidés en connaissance de cause: c'est avant qu'ils en ont, non après; et justement il en était à cette période de l'avant.
La peur de se faire prendre? Mais les gens intelligents ne se font pas prendre. Ceux qui se perdent, ce sont ou les brutes qui vont tout droit, ou les demi-intelligents qui mettent toute leur habileté, leur finesse, à combiner une action compliquée ou romanesque dans laquelle on retrouve leur main. Lui, il était homme de science et de précision, et il ne se compromettrait ni par l'acte, ni par le sentiment: rien à craindre pendant, rien à craindre après. Caffié étranglé, ce ne serait pas sur un médecin que les soupçons se porteraient, ce serait sur une brute; quand les médecins veulent tuer quelqu'un, ils opèrent savamment par le poison ou tout autre mort scientifique; les brutes y vont brutalement; le meurtre dit la profession de l'assassin.
Quelques instants auparavant, la sueur l'inondait; ce mot le glaça.
Il se leva nerveusement et se mit à marcher à grands pas saccadés dans son cabinet. Le feu était éteint depuis longtemps déjà; au dehors les bruits de la rue avaient cessé, et dans son cerveau résonnait le mot qu'il prononçait tout bas: assassin!
Était-il homme à se laisser influencer et arrêter par un mot? Où sont les enrichis, les parvenus, les arrivés qui n'ont pas laissé derrière eux des cadavres sur le chemin parcouru? Le succès les porte, et ils n'ont eu le succès que parce qu'ils avaient la force.
Certainement la violence n'était pas une récréation, et il serait plus agréable de faire tranquillement son chemin, par la seule puissance, de l'intelligence et du travail; que de se l'ouvrir à coups de poing; mais on ne le choisit pas, ce chemin, on est jeté dedans par les circonstances, par les fatalités de la vie, et qui veut arriver au bout n'a pas le choix de ses moyens; s'il faut marcher dans la boue, qu'importe, quand on sait qu'on ne se crottera pas?
Si encore Caffié avait eu des héritiers, de pauvres gens sauvés de la misère par cette fortune sur laquelle ils comptaient, il se serait sans doute laissé toucher par cette considération: voleur, le mot était encore plus vilain que celui d'assassin; mais à qui manqueraient les quelques billets de banque qu'il prendrait dans cette caisse? Voler, c'est faire tort à quelqu'un. A qui ferait-il tort? Il ne le voyait pas. Tandis qu'il voyait très distinctement l'armée d'affligés à laquelle il rendrait service.
Un coup de sonnette timide le fit sursauter; et il éprouva un mouvement de colère de se sentir si nerveux, lui ordinairement maître de son esprit comme de son corps.
Il alla ouvrir: un homme vêtu en ouvrier le salua humblement.
—Je vous demande bien pardon de vous déranger, monsieur le docteur.
—Qu'est-ce qu'il y a?
—C'est rapport à ma femme que je viendrais vous chercher si vous vouliez bien venir.
—Qu'a-t-elle?
—Elle est en mal d'enfant; et ça ne va pas; la sage-femme n'y est plus; elle veut un médecin.
—C'est la sage-femme qui vous a conseillé de venir me chercher?
—Non, monsieur le docteur; elle m'a envoyé chez M. Legrand.
—Eh bien?
—Son épouse m'a dit qu'il ne pouvait pas se lever rapport à sa bronchique. Alors le pharmacien m'a donné votre adresse.
—C'est bon.
—Je vas vous dire, monsieur le docteur, je suis un honnête homme, moi; nous ne sommes pas riches, nous ne pourrons pas vous payer... tout de suite.
—J'y vais. Attendez-moi.
Saniel prit ses instruments et suivit l'ouvrier qui, en route, lui expliqua ce qu'éprouvait sa femme.
—Où allons-nous? demanda Saniel, interrompant ces explications.
—Rue de la Corderie.
C'était derrière le marché Saint-Honoré, au sixième, sous les toits, dans une chambre proprette malgré sa pauvreté. Quand Saniel entra, la sage-femme vint au-devant de lui, et l'arrêtant, elle lui dit à voix basse, sentencieusement:
—C'est un cas de dystocie par malformation du bassin.
—L'enfant est vivant?
—Oui.
—C'est bon, nous allons voir.
Il s'approcha du lit et examina longuement la malade, qui répétait:
—Je vais mourir! Sauvez-moi, monsieur le médecin.
—-Mais certainement nous allons vous sauver, dit-il doucement; je vous le promets.
Il s'était relevé, et il avait ôté sa redingote, puis son gilet.
—Donnez-moi un tablier, dit-il à la sage-femme en retroussant les manches de sa chemise.
Elle lui apporta ce tablier et, tandis qu'il le nouait sous ses bras:
—Eh bien? demanda-t-elle.
—Il n'y a qu'à tuer l'enfant pour sauver la mère; on n'a que trop attendu.
—Vous allez pratiquer l'embryotomie!
—Avec ça que je vais me gêner.
L'opération fut longue, difficile, pénible, et, après qu'elle fut terminée, Saniel resta encore longtemps auprès de la malade; quand il descendit dans la rue, cinq heures sonnaient à une horloge, et déjà la place du marché s'animait.
Mais dans les rues, retrouvant le silence et la solitude de la nuit, il se prit à réfléchir: ainsi il n'avait pas hésité à tuer cet enfant, qui avait peut-être soixante ou quatre-vingts années de vie heureuse devant lui, et il s'arrêtait devant la mort de Caffié, qui n'avait plus qu'une misérable existence de quelques jours. L'intérêt d'une pauvre femme débile et rachitique l'avait décidé; le sien, celui de l'humanité, le laissaient perplexe, irrésolu, faible et lâche. Quelle contradiction!
Il marchait les yeux baissés; à ce moment, sur la chaussée, devant lui, il aperçut un objet brillant sous le scintillement du gaz; il s'en approcha C'était un couteau de boucher, qu'un garçon allant à l'abattoir ou venant au marché avait perdu.
Il hésita un moment s'il le ramasserait ou le laisserait là: puis, regardant autour de lui et ne voyant personne dans la rue déserte, n'entendant aucun bruit de pas dans le silence, il se baissa vivement et le prit.
Le sort de Caffié était décidé.
XI
Quand, après deux heures de sommeil, Saniel s'éveilla, il ne pensa pas tout d'abord à ce couteau il était las et ses idées confuses restaient engourdies; machinalement il allait, venait dans la chambre, sans se rendre compte de ce qu'il faisait, comme s'il était en état de somnambulisme; et cela l'étonnait, car jamais il ne ressentait la fatigue de l'esprit, pas plus que celle du corps, si peu qu'il eût dormi.
Mais tout à coup, ses yeux ayant rencontré le couteau, qu'en rentrant il avait déposé sur le marbre de la cheminée, il reçut une commotion qui secoua son engourdissement et sa fatigue: ce fut comme un éclair qui l'aurait ébloui.
Il le prit et, s'approchant de la fenêtre, il l'examina à la clarté pâle du jour naissant; c'était un instrument solide qui, en une main ferme, serait une arme terrible: nouvellement aiguisé, il avait le fil d'un rasoir.
Alors l'idée, la vision qu'il avait eue deux heures auparavant, lui revint nette et complète comme elle s'était présentée: à la nuit tombante, c'est-à-dire au moment où la concierge se trouvait dans le second corps de bâtiment, il montait chez Caffié, sans qu'on le vît passer, et, avec ce couteau, il lui coupait la gorge; c'était aussi simple que facile, et ce couteau abandonné auprès du cadavre, de même que la nature de la plaie, disaient à la police qu'elle devait chercher un boucher ou, du moins, un homme habitué à se servir d'un couteau de ce genre.
Lorsqu'il avait discuté, la veille, la mort de Caffié, le moment de l'exécution ainsi que le comment étaient restés dans le vague; mais, maintenant le jour et le moyen étaient précisés: ce serait avec ce couteau et ce soir même.
Cela le secoua de sa torpeur et lui donna un frisson.
Mais il se fâcha contre cette faiblesse: savait-il ou ne savait-il pas ce qu'il voulait? Irrésolu ou lâche?
Alors, sautant d'une idée à une autre, il pensa à une observation qu'il avait faite et qui semblait prouver que chez bien des sujets il y avait moins de fermeté le matin que le soir. Était-ce là un résultat du dualisme des centres nerveux, et la personnalité humaine était-elle double comme le cerveau? y avait-il des heures où l'hémisphère droit est le maître de nos volontés; y en avait-il d'autres où c'est le gauche; l'un de ces hémisphères possède-t-il des qualités spéciales que l'autre n'a pas, et selon que c'est celui-ci ou celui-là qui est entré en activité, a-t-on tel caractère ou tel tempérament? Cela serait curieux et reviendrait à dire que, mouton le matin, on peut être tigre le soir. Chez lui, c'était un mouton qui s'éveillait, que dans la journée un tigre dévorait. A quel hémisphère appartenait l'une ou l'autre de ces personnalités?
Mais il se fâcha de se laisser prendre par ces réflexions; c'était bien l'heure, vraiment, d'étudier cette question de psychologie; c'était de Caffié qu'il devait s'occuper et du plan qui, dans la rue, avant qu'il se décidât à ramasser ce couteau, s'était instantanément dessiné dans son esprit.
Évidemment, les choses n'étaient ni aussi simples ni aussi faciles que tout d'abord il les avait vues, et pour que son plan réussit, il fallait tout un concours de circonstances qui pouvaient très bien ne pas se trouver réunies.
La concierge ne le verrait-elle point passer? Quelqu'un ne monterait ou ne descendrait-il pas l'escalier? Serait-il seul? Ouvrirait-il? Ne sonnerait-on point quand ils seraient enfermés ensemble?
Il y avait là toute une série de questions qui ne s'étaient pas tout d'abord présentées à son esprit, mais qui maintenant s'imposaient.
Il fallait les examiner, les peser, et ne pas se jeter à l'étourdie dans une aventure qui pouvait présenter de tels hasards.
Toute la journée était à lui heureusement, et, comme dans l'état d'agitation où il se trouvait il n'y avait pas à penser au travail, il la donnerait à cet examen: l'enjeu en valait la peine; son honneur et sa vie.
Aussitôt qu'il fut habillé, il sortit et s'en alla droit devant lui par les rues dont le mouvement du matin encombrait déjà les trottoirs.
Ce fut seulement quand il eut quitté le centre de Paris qu'il put réfléchir comme il le voulait, c'est-à-dire sans être dérangé à chaque instant par des gens pressés qu'il devait éviter ou par des lecteurs de journaux qui, ne regardant pas devant eux, se jetaient sur lui.
Évidemment les risques étaient autrement sérieux qu'il n'avait imaginé, et, en les voyant se dessiner, il se demanda s'il devait aller plus loin. Supprimer Caffié, bien; se faire prendre, non.
Alors il fut surpris de constater qu'il n'éprouvait aucune déception; au contraire, c'était plutôt une sorte d'apaisement qui se faisait en lui.
—Si c'est impossible...
Il n'était pas homme à s'acharner follement contre l'impossible: il aurait fait un rêve... un mauvais rêve, et ce serait tout.
Il s'arrêta et, après un moment d'hésitation, tournant sur ses talons, il rebroussa chemin: à quoi bon aller plus loin? Il n'avait plus à réfléchir ni à balancer le pour et le contre; Il fallait renoncer à ce plan, décidément trop dangereux.
Mais il avait à peine fait quelques pas pour revenir chez lui qu'il se demanda si, réellement, ces dangers étaient tels qu'il venait de les entrevoir, et s'il se trouvait bien en face d'une impossibilité radicalement démontrée.
Sans doute, la concierge pouvait le remarquer quand il passerait devant sa loge, soit en montant, soit en descendant; mais elle pouvait aussi ne le point remarquer: cela, en réalité, dépendait de lui pour beaucoup, et de la façon de procéder.
Tous les soirs, cette vieille concierge aux reins ankylosés avait à allumer le gaz dans deux corps de bâtiment, celui de la rue et celui de la cour. Elle commençait par celui de la rue et, avec la gêne qu'elle éprouvait à marcher, elle devait mettre un temps assez long à gravir ses cinq étages ainsi qu'à les redescendre. Que de la rue on guettât le moment où, à la nuit tombante, elle sortirait de sa loge, son rat-de-cave allumé à la main; qu'on montât aussitôt l'escalier derrière elle, mais d'un peu loin et sans la rejoindre, de façon à se trouver sur le palier du premier étage quand elle-même arriverait sur celui du second, et on aurait tout le temps, l'affaire faite, de regagner la rue avant qu'elle fût revenue dans sa loge après avoir allumé le gaz de ses deux escaliers. Il s'agissait pour cela de procéder régulièrement, méthodiquement, sans se presser, mais aussi sans s'attarder.
Était-ce impossible?
Là précisément se trouvait le point délicat, celui qu'il fallait examiner avec sang-froid, sans se laisser influencer par aucune autre considération que celle qui dérivait du fait même.
Il avait donc eu tort de ne pas continuer sa route, et le mieux était assurément de sortir de Paris: à la campagne, dans les champs ou les bois, il trouverait le calme qui était indispensable à son cerveau surexcité, dans lequel les idées se choquaient comme les vagues d'une mer démontée.
Il était en ce moment au milieu du faubourg Saint-Honoré: il prit une rue qui devait le conduire aux Champs-Elysées, à cette heure matinale, déserts assurément.
Longuement il examina toutes les hypothèses qui pouvaient se présenter, et il arriva à la conviction que ce qui lui avait apparu impossible ne l'était nullement: qu'il conservât son calme, qu'il ne perdît pas le sentiment du temps écoulé et il pouvait très bien échapper à la concierge,—ce qui était le point capital.
A la vérité, le danger de la concierge écarté, tout n'était pas dit; il restait celui d'être rencontré dans l'escalier par un locataire de la maison; de même restait aussi la mauvaise chance de ne pas trouver Caffié chez lui ou qu'il ne fût pas seul, ou enfin qu'un coup de sonnette arrêtât levée la main au moment décisif; mais, par cela même qu'elles dépendaient uniquement du hasard, ces circonstances ne pouvaient être décidées à l'avance: c'était un aléa; si une d'elles se réalisait, il attendrait au lendemain; ce serait une journée d'agitation de plus à passer.
Mais une question qui devait être décidée à l'avance, parce que, sûrement, elle se présenterait avec des dangers sérieux, c'était celle de savoir comment il justifierait la venue entre ses mains d'une somme d'argent qui, providentiellement et à point nommé, le tirait des embarras contre lesquels il luttait:—Vous avez payé vos dettes, c'est parfait; avec quoi? Vous étiez sans ressources, aux abois, noyé; où avez-vous trouvé celles qui miraculeusement vous ont sauvé?
Il était arrivé au bois de Boulogne; il continua d'aller devant lui; mais, en passant devant une fontaine dont le clapotement attira son attention, il s'arrêta: bien que le temps fût humide et froid sous l'influence d'un fort vent d'ouest chargé de pluie, il avait la langue desséchée: il but deux gobelets d'eau, puis il reprit sa marche, sans s'inquiéter de savoir où elle le porterait.
Alors il bâtit tout un arrangement qui lui parut ingénieux au moment où il lui vint à l'esprit: c'était pour emprunter trois mille francs qu'il s'était présenté chez Caffié; pourquoi celui-ci ne les lui aurait-il pas prêtés, sinon le premier jour, au moins le second? Ce serait avec cet emprunt qu'il aurait payé ses dettes, si on l'interrogeait jamais sur ce point; pour prouver ce prêt, il n'avait qu'à souscrire un billet qu'il placerait dans la caisse et qu'on trouverait là. Le premier soin de ceux qui ont signé un engagement de ce genre n'est-il pas de le reprendre quand l'occasion s'en présente? Puisqu'il n'aurait pas saisi cette occasion et fait disparaître son billet, ce serait la preuve qu'il n'aurait pas ouvert cette caisse.
Entre autres avantages, cet arrangement avait celui de supprimer le vol: ce n'était plus qu'un emprunt; plus tard il rendrait ces trois mille francs aux héritiers de Caffié; tant pis pour celui-ci si c'était un emprunt forcé!
En rentrant dans Paris, il achèterait une feuille de papier timbré, et, comme il avait fait la veille une visite dont il avait touché le prix, cette dépense lui était possible.
Arrivé à Saint-Cloud, il entra dans un cabaret et se fit servir un morceau de pain avec du fromage et du vin; mais, s'il but beaucoup, il ne put que très peu manger, sa gorge serrée se refusant à avaler le pain.
Il reprit sa route et s'engagea dans les chemins glaiseux qui courent sur les pentes du mont Valérien; mais il était insensible au désagrément et à la fatigue des glissades sur un sol détrempé, et il allait toujours au hasard, n'ayant d'autre souci que de ne pas trop s'éloigner de la Seine, afin de pouvoir rentrer à Paris avant la nuit.
Depuis qu'il s'était arrêté à cette combinaison du billet, il s'y complaisait; mais, à force de l'examiner et de la retourner, il s'aperçut qu'elle n'était pas aussi ingénieuse qu'il avait cru, et même qu'elle pouvait le perdre. Est-ce que les débitants de papier timbré ne numérotent pas bien souvent leur papier? Avec ce numéro, on pourrait remonter à celui qui avait vendu la feuille sur laquelle le billet était écrit et par lui à celui qui l'avait achetée. Et puis, était-il vraisemblable qu'un homme d'affaires méticuleux comme Caffié n'inscrivit pas sur un carnet ou sur un livre les prêts qu'il consentait, et l'absence de cette inscription, alors qu'on trouverait un billet, ne serait-elle pas un indice suffisant pour éveiller les soupçons et les guider?
Décidément, il n'échappait à un danger que pour tomber dans un autre: partout des chausse-trapes.
Il eut un mouvement de découragement, mais sans aller jusqu'à la défaillance. Son erreur avait été de s'imaginer que l'exécution de l'idée qui lui était venue à l'esprit en ramassant le couteau était aussi simple que facile: mais, pour compliquée et périlleuse qu'elle fût, elle n'était pas impossible: qui n'a pas ses dangers?
La question qui, en fin de compte, se posait était celle de savoir s'il y avait en lui la force nécessaire pour faire tête à ces dangers, et sur ce terrain l'hésitation n'était pas possible: vouloir tout prévoir à l'avance était folie; ce qu'il n'aurait pas pensé se produirait.
Il revint vers Paris et, par le pont de Suresnes, rentra dans le bois de Boulogne; comme il n'était pas encore trois heures, il avait tout le temps d'arriver rue Sainte-Anne avant la nuit; mais, en route, une averse le força de s'abriter sous un champignon: et il resta là assez longtemps à regarder la pluie tomber, se demandant si ce hasard qu'il n'avait pas prévu n'allait pas déranger son plan, au moins pour ce soir même: un homme qui aurait reçu cette averse ne pourrait pas se promener dans la rue, devant la porte de Caffié, sans attirer l'attention des passants, et justement ce qui importait, c'était qu'il ne provoqua l'attention de personne.
Enfin, la pluie cessa, et, à quatre heures quarante il arrivait chez lui: il lui restait quinze ou vingt minutes de jour, c'était plus qu'il ne lui en fallait.
Il piqua la pointe du couteau dans un bouchon et, après l'avoir placé, entre les feuilles repliées d'un journal, dans la poche intérieure du côté gauche de sa redingote, il partit.
XII
Quand il arriva devant la porte de Caffié, la nuit n'était point encore tout à fait établie, et, si le gaz des boutiques flambait déjà, celui des lanternes de la rue n'avait pas encore été allumé.
Le mieux et le plus sûr pour lui eût été de stationner devant la porte cochère et du côté opposé; de là il guettait la concierge, qui n'aurait pas pu sortir de sa loge sans qu'il la vît. Mais bien que les passants fussent peu nombreux à ce moment, ils l'auraient peut-être remarqué: juste en face de cette porte cochère se trouvait un petit café, dont la devanture brillante de gaz le mettrait trop en pleine lumière. Il continua donc son chemin, mais lentement et presque aussitôt il revint sur ses pas.
Toute irrésolution, toute hésitation avaient disparu, et le seul point sur lequel il s'interrogeât encore portait sur l'état dans lequel il se trouvait en ce moment même: il se sentait ferme, et son pouls, il en avait la certitude, battait son mouvement régulier: il était tel qu'il avait imaginé qu'il serait; l'expérience confirmait ses prévisions: sa main ne tremblerait pas plus que sa volonté.
Comme il repassait devant la maison, il vit la concierge sortir lentement de sa loge et fermer avec soin sa porte, dont elle mit la clef dans sa poche; de la main gauche, elle tenait quelque chose de blanchâtre que dans l'obscurité il distinguait mal, mais qui devait être un rat-de-cave, qu'elle n'avait point allumé de peur sans doute que le vent qui s'engouffrait sous la voûte de la porte cochère ne l'éteignît.
C'était là une circonstance favorable qui lui donnait une ou deux minutes en plus de celles sur lesquelles il avait compté, puisque dans l'escalier elle serait obligée de frotter des allumettes pour allumer son rat-de-cave; et, dans l'exécution de son plan, deux minutes, une seule minute même, pouvaient avoir une importance décisive.
A pas traînants, le dos voûté, elle disparut par le vestibule de l'escalier; alors il continua son chemin comme un simple passant, afin qu'elle eût le temps de monter le premier étage; puis, tournant sur lui-même, il revint à la porte-cochère et la franchit vivement: à la lueur du bec de gaz du vestibule, il vit à sa montre, qu'il tenait dans la main, qu'il était cinq heures quatorze minutes; il fallait donc, si son calcul était juste, qu'à cinq heures vingt-quatre ou vingt-cinq minutes il passât devant la loge, qui devait être vide encore à ce moment.
Au-dessus de lui il entendit, dans l'escalier, le pas lourd de la concierge; elle venait d'allumer le bec du premier étage et continuait son ascension lentement. A pas rapides mais légers, il monta derrière elle, et, en arrivant à la porte de Caffié, il sonna en s'appliquant à ce que ce ne fût ni trop brutalement ni trop timidement; puis il frappa à coups également espacés, comme il lui avait été indiqué.
Caffié était-il seul?
Jusque-là, tout avait marché à souhait: personne sous le vestibule, personne dans l'escalier; la chance était pour lui; l'accompagnerait-elle jusqu'au bout?
Pendant qu'il attendait à la porte, se posant cette question, une idée lui traversa l'esprit: il ferait une dernière tentative; si Caffié consentait le prêt, il se sauvait lui-même; s'il le refusait, il se condamnait.
Après quelques secondes qui lui parurent longues comme des heures, son oreille aux aguets perçut des bruits qui annonçaient que Caffié était chez lui: un grattement de bois sur le carreau disait qu'un siège avait été repoussé; des pas lourds traînèrent, puis le pène grinça et la porte s'entr'ouvrit avec précaution.
—Ah! c'est vous, mon cher monsieur! dit Caffié avec surprise.
Saniel était entré vivement et avait lui-même refermé la porte en l'appuyant bien.
—Est-ce que nous avons du nouveau? demanda Caffié, en passant de l'entrée dans son cabinet.
—Non, répondit Saniel.
—Eh bien, alors? demanda Caffié en prenant place dans son fauteuil devant son bureau, qu'éclairait une lampe, c'est donc pour ma jeune personne que vous venez; cet empressement est d'un heureux augure.
—Non, ce n'est pas de cette jeune personne que je veux vous entretenir...
—Je le regrette.
Saniel avait tiré sa montre en s'asseyant vis-à-vis de Caffié; deux minutes s'étaient écoulées depuis qu'il avait quitté le vestibule; il fallait se hâter... De peur de ne pas se rendre compte du temps écoulé, il garda sa montre dans sa main.
—Vous êtes pressé?
—Oui, et je viens tout de suite au fait: c'est de moi qu'il s'agit, de ma position, et c'est un dernier appel que je veux vous adresser. Il faut jouer cartes sur table. Vous pensez sans doute, que poussé par ma détresse et voyant que je vais être à jamais perdu, je me déciderai à accepter ce mariage qui me sauverait?
—Pouvez-vous supposer ça, mon cher monsieur? s'écria Caffié.
Mais Saniel l'arrêta:
—Le calcul est trop naturel pour que vous ne l'ayez pas fait. Eh bien, je dois vous dire qu'il est faux: jamais je ne me prêterai à pareil marché. Renoncez donc à votre projet, et revenons à ma demande: j'ai absolument besoin de ces trois mille francs, et je les payerai le prix que vous-même fixerez.
—Je n'ai pas trouvé de bailleur, mon cher monsieur; j'en ai été bien peiné, je vous assure; mais que voulez-vous?
—Que vous fassiez un effort vous-même.
—Moi! mon cher monsieur?
—C'est à vous que je m'adresse.
—Mais je n'ai pas d'argent liquide!
—C'est un appel désespéré que je tente. Je comprends que la longue pratique des affaires vous ait rendu peu sensible aux misères que vous voyez tous les jours....
—Insensible! Dites qu'elles me navrent, mon cher monsieur.
—... Mais ne vous laisserez-vous pas toucher par celle d'un homme jeune, intelligent, courageux, qui va se noyer faute d'une main tendue vers lui? Pour vous, ce secours que je vous demande avec cette insistance n'est rien....
—Trois mille francs, ce n'est rien! Bigre! comme vous y allez!
—Pour moi, si vous me les refusez, c'est la mort.
Saniel avait commencé à parler les yeux fixés sur les aiguilles de sa montre, mais bientôt, entraîné par la fièvre de la situation, il les avait relevés pour regarder Caffié et voir l'effet qu'il produisait sur lui; dans ce mouvement il avait fait une découverte qui détruisait toutes ses combinaisons.
Le cabinet de Caffié était une pièce plus longue que large qui, par une fenêtre haute, prenait jour sur la cour; n'étant venu dans ce cabinet que la nuit, il n'avait point fait attention que cette fenêtre n'était fermée ni par des volets, ni par des rideaux, pas plus de mousseline que d'étoffe drapée: le vitrage tout simple. A la vérité, deux grands rideaux de damas de laine pendaient de chaque côté de la fenêtre; mais ils n'étaient pas tirés. S'adressant à Caffié, placé entre lui et cette fenêtre, Saniel s'était tout à coup aperçu que, de l'autre côté de la cour, dans le second corps de bâtiment, au deuxième étage, deux fenêtres éclairées faisaient vis-à-vis au cabinet et que de là on plongeait dans ce cabinet de manière à voir tout ce qui s'y passait. Comment exécuter son plan sous les yeux des gens qu'il voyait aller et venir dans cette chambre? Ce serait sûrement se perdre. En tout cas, c'était risquer une aventure si hasardeuse qu'il aurait fallu être fou pour la tenter, et il ne l'était point; jamais même il ne s'était senti si maître de son esprit et de ses nerfs.
Aussi n'était-ce plus pour sauver la vie de Caffié qu'il plaidait, c'était pour se sauver lui-même en arrachant ce prêt.
—Je ne puis, à mon grand regret, que vous répéter ce que je vous ai déjà dit, mon cher monsieur: pas d'argent liquide!
Et il se prit la mâchoire en geignant comme si ce refus réveillait ses douleurs de dents.
Saniel s'était levé: évidemment il ne lui restait qu'à partir: c'était fini et, au lieu d'en être désespéré, il en éprouvait comme un soulagement.
Mais, prêt à se diriger vers l'entrée, un éclair lui traversa l'esprit.
Vivement il regarda sa montre, que depuis un certain temps déjà il ne consultait plus; elle marquait cinq heures vingt minutes: il lui restait donc quatre minutes, cinq au plus.
—Pourquoi ne fermez-vous pas ces grands rideaux? dit-il; je suis sûr que vos douleurs sont causées pour beaucoup par le vent que donne cette fenêtre mal close.
—Vous croyez?
—J'en suis sûr; vous avez besoin de chaleur à la tête et vous devez éviter les courants d'air.
Passant derrière le dos de Caffié, il alla à la fenêtre pour tirer les rideaux, mais les cordons résistèrent.
—C'est qu'il y a des années qu'ils n'ont été fermés, dit Caffié; sans doute les cordons sont emmêlés. Je vais vous éclairer.
Et, prenant la lampe, il vint à la fenêtre, la tenant haut pour éclairer les cordons.
En un tour de main, Saniel eut détressé les cordons, et les rideaux qu'il tira glissèrent sur leurs tringles en fermant à peu près la fenêtre.
—C'est vrai qu'il venait beaucoup de vent par cette fenêtre, dit Caffié; je vous remercie, mon cher docteur.
Tout cela avait été fait avec une rapidité fiévreuse qui étonna Caffié.
—Décidément vous êtes pressé? dit-il.
—Oui, très pressé.
Il regarda sa montre.
—Pourtant j'ai encore le temps de vous donner une consultation si vous le désirez.
—Je ne voudrais pas abuser...
—Vous n'abusez pas.
—Mais si!
Asseyez-vous dans votre fauteuil et montrez-moi votre bouche.
Pendant que Caffié s'asseyait, Saniel continuait d'une voix vibrante:
—Vous voyez que je fais le bien pour le mal:
—Comment cela, mon cher monsieur?
—Vous me refusez un service qui aurait pu me sauver, et moi, je vous donne une consultation; il est vrai que c'est la dernière.
—Et pourquoi la dernière, mon cher monsieur?
—Parce que la mort est entre nous.
—La mort!
—Ne la voyez-vous point?
—Non.
—Moi, je la vois.
—Il ne faut pas avoir de des idées-là, mon cher monsieur; on ne meurt pas parce qu'on ne peut pas payer trois mille francs.
Le fauteuil dans lequel Caffié avait pris place était un vieux voltaire au dos incliné, et il se tenait dedans renversé: comme il portait des cols de chemise trop larges depuis son amaigrissement, et des cravates étroites à peine nouées, il tendait la gorge autant que la mâchoire.
Saniel, derrière le fauteuil, avait de sa main droite tiré le couteau, en même temps que de la gauche il appuyait fortement sur le front de Caffié, et d'un coup puissant, rapide comme l'éclair, il avait tranché le larynx au-dessous de la glotte, ainsi que les deux artères carotides avec les veines jugulaires; de cette blessure terrible s'était échappé un gros jet de sang qui, traversant le cabinet, avait été s'écraser contre la porte d'entrée; pas un cri n'avait pu être formé par la trachée, coupée net, et dans son fauteuil Caffié était agité de convulsions générales qui lui secouaient tout le corps, les jambes et les bras.
Sortant de derrière le fauteuil, Saniel, qui avait jeté le couteau à terre, l'observait la montre à la main, comptant les battements de l'aiguille des secondes, et à mi-voix, il les notait: une, deux, trois....
A quatre-vingt-dix, les convulsions cessèrent. Il était cinq heures vingt-trois minutes: maintenant il importait de se presser et de ne pas perdre une seconde.
Le sang, après avoir jailli en gros jet, avait coulé le long du corps et mouillé la poche du gilet dans laquelle devait se trouver la clef de la caisse; mais le sang ne produit pas le même effet sur un médecin ou sur un boucher que sur ceux qui ne sont pas habitués à sa vue, à son odeur et à son toucher: malgré la mare tiède dans laquelle elle baignait, Saniel prit la clef, et après s'être essuyé la main à l'un des pans de la redingote de Caffié, il l'introduisit dans la serrure.
Le pêne allait-il jouer librement, ou bien le mécanisme était-il fermé par une combinaison? La question était poignante.... La clef tourna et la porte s'ouvrit. Sur une tablette et dans une sébille étaient les liasses de billets de banque et les rouleaux d'or qu'il avait vus le soir où le garçon de recette était venu toucher une traite: brusquement, sans compter, au hasard, il les fourra dans ses poches et, sans refermer la caisse, il courut à la porte d'entrée, ayant soin seulement de ne pas marcher dans les filets de sang qui, sur le carreau en pente, avaient coulé vers cette porte. L'heure pressait.
C'était maintenant le moment du plus grand danger, celui d'une rencontre derrière cette porte ou dans l'escalier: il écouta, aucun bruit; il sortit: personne. Sans courir, mais en se hâtant, il descendit l'escalier. Regarderait-il dans la loge ou détournerait-il la tête? Il regarda et ne vit pas la concierge.
Une seconde après, il se trouvait dans la rue, mêlé aux passants, et respirait.
XIII
Il n'avait plus à s'observer, à écouter, à tendre ses nerfs, à retenir son coeur, il pouvait marcher librement et réfléchir.
Sa première pensée fut de chercher à se rendre compte de ce qu'il éprouvait, et il trouva que c'était un immense soulagement, quelque chose d'analogue sans doute à l'état de l'asphyxié qui revient à la vie: physiquement, il avait repris son calme; moralement, il ne sentait en lui aucun trouble, aucun remords: il ne s'était donc pas trompé dans sa théorie quand il avait expliqué à Philis que chez l'homme intelligent le remords précède l'action et ne la suit pas.
Mais où il s'était trompé, c'était en s'imaginant qu'il apporterait dans son acte un sang-froid et une force qui en réalité lui avaient complètement manqué.
Allant d'une idée à une autre, ballotté par l'irrésolution, il n'avait nullement été l'homme fort qu'à l'avance il croyait être: celui qui marche au but sans s'émouvoir, prêt à faire face à toute attaque d'où qu'elle vienne, maître de ses nerfs comme de sa volonté, en pleine possession de tous ses moyens. Au contraire, il avait été le jouet de l'agitation et de la faiblesse. Si un danger sérieux s'était dressé sur sa route, il n'aurait su de quel côté l'aborder, la peur l'eût paralysé et incontestablement il se serait perdu lui-même.
A la vérité, sa main avait été ferme, mais sa tête avait été affolée.
Il y avait là quelque chose d'humiliant qu'il fallait qu'il s'avouât et, ce qui était plus grave, d'inquiétant; car, par cela que tout avait marché à souhait jusqu'à présent, tout n'était pas fini et même rien n'était commencé.
Si les recherches que la justice allait entreprendre venaient jusqu'à lui, comment se défendrait-il?
Il se croyait bien certain de n'avoir pas été vu dans la maison de Caffié au moment où le crime avait été commis; mais sait-on jamais si on a été vu ou si on ne l'a pas été?
De même il y avait la provenance de l'argent qu'il allait employer pour payer ses dettes qui pouvait devenir une accusation contre laquelle il lui serait difficile de se défendre. «Vous étiez sans ressources hier, aux abois; comment, du jour au lendemain, vous êtes-vous procuré les sommes considérables pour vous, avec lesquelles vous avez désintéressé vos créanciers?»—Cette question, il l'entendait sans plus lui trouver de réponse maintenant qu'au moment où pour la première fois il l'avait examinée; et ce n'était plus pour un jour indéterminé qu'il fallait la résoudre, c'était pour demain; en tout cas, il devait se tenir prêt comme si certainement c'eût été pour le lendemain. Et ce qui pouvait la compliquer, c'était que Caffié, en homme de précaution qu'il était, eût pris soin de relever, sur un livre qu'on trouverait, les numéros de ses billets de banque.
En quittant la rue Sainte-Anne il avait pris la rue Neuve-des-Petits-Champs pour rentrer chez lui déposer ses billets de banque, faire disparaître les taches de sang qui avaient dû l'éclabousser et laver ses mains, surtout la droite, encore rouge; mais tout à coup l'idée lui passa par l'esprit qu'il pouvait être suivi et que ce serait folie de dire où il demeurait. Alors, pressant assez le pas pour forcer à courir celui qui le suivrait, il se lança devant lui, n'ayant d'autre souci que de prendre des rues mal éclairées, celles où il y avait peu de chances pour qu'on vît les taches, si elles se montraient sur ses vêtements, son linge ou ses chaussettes. Il marcha ainsi pendant une demi-heure environ, tournant et retournant sur sa piste, la brouillant, et après avoir traversé deux fois la place Vendôme où il avait pu voir loin derrière lui, il s'était décidé à rentrer, ne sachant trop s'il devait être satisfait d'avoir ainsi dérouté les recherches ou s'il ne devait pas plutôt être furieux d'avoir cédé à une sorte de panique.
Comme il passait devant la loge sans s'arrêter, son concierge l'appela et, sortant aussitôt, lui remit une lettre avec un empressement peu ordinaire; Saniel, qui voulait échapper à tout examen, la prit vivement et la fourra dans sa poche.
—C'est une lettre importante, dit le concierge; le domestique qui me l'a remise m'a dit qu'elle renfermait de l'argent.
Il fallait cette recommandation pour qu'en un pareil moment Saniel eût la pensée de l'ouvrir,—ce qu'il fit en entrant chez lui.
«Je ne veux pas, mon cher docteur, quitter Paris pour Monaco, où je vais passer deux ou trois mois, sans vous adresser tous nos remerciements.
» Votre bien reconnaissant
» C. DUPHOT.»
Ces remerciements étaient représentés par deux billets de cent francs, paiement plus que suffisant pour les soins que Saniel avait donnés, quelques mois auparavant, à la maîtresse de cet ancien camarade. Que lui importaient maintenant ces deux cents francs qui, quelques jours plus tôt, lui eussent été si utiles; il les jeta sur son bureau; et tout de suite, après avoir allumé deux bougies, il passa l'inspection de ses vêtements et de son linge.
La précaution qu'il avait prise de se placer derrière le fauteuil lui avait réussi; le sang, en jaillissant en avant et de chaque côté, ne l'avait pas atteint; seules, la main qui tenait le couteau et la manchette de la chemise avaient été éclaboussées; mais cela était sans conséquence: un médecin a bien le droit d'avoir du sang sur ses manches, et cette chemise allait rejoindre celle avec laquelle il avait, la nuit précédente, délivré la femme de la rue de la Corderie.
Dégagé de ce souci, il ne l'était point de celui de l'argent qui chargeait encore ses poches; il les vida sur son bureau, où il compta le tout: cinq rouleaux d'or de mille francs et trois liasses de dix mille francs chacune en billets de banque.
Comment se débarrasser tout de suite de cette somme, pour lui considérable, et comment, plus tard, justifier de sa provenance quand le moment serait venu... s'il venait?
La question était complexe, et, malheureusement pour lui, il n'était guère en état de l'examiner froidement.
Pour l'or, il n'avait qu'à brûler tout de suite les papiers des rouleaux; les louis n'ont ni numéros ni marques particulières; mais les billets en ont: où les cacher en attendant qu'il sût par les journaux si Caffié avait ou n'avait pas noté ces numéros?
Tout en brûlant les papiers sur lesquels Caffié avait écrit de sa main «1,000 francs.» il cherchait la cachette qu'il lui fallait: derrière une glace, sous le chambranle de la cheminée qu'il soulèverait, sous une feuille de parquet, dans ses livres: mais tous ces moyens ne lui paraissaient pas assez sûrs pour que, dans une perquisition bien conduite, on ne découvrit pas cette cachette, ce qui le perdrait.
Comme il promenait ses regards autour de lui, demandant aux choses une inspiration que son cerveau ne lui fournissait pas, ils tombèrent sur la lettre qu'il venait de recevoir, et ce fut elle qui lui en suggéra une moins banale: Duphot était à Monaco pour jouer; pourquoi n'irait-il pas aussi et ne jouerait-il pas?
N'ayant ni parents ni amis auprès desquels il pût se procurer une certaine somme, sa seule ressource était de la demander au jeu, et, dans la position désespérée qui était la sienne au vu et au su de tout le monde, rien de plus naturel que cette tentative: il venait de recevoir deux cents francs qui ne pouvaient pas le sauver de ses créanciers; il les risquait à la roulette de Monaco. Qu'il gagnât ou qu'il perdît, peu importait; il aurait joué. Cela suffisait. On l'aurait vu au jeu. Qui saurait s'il y avait perdu ou gagné? Il raconterait qu'il avait gagné; personne pour le contredire. De Monaco, il ferait payer Jardine par un mandat télégraphique, sur les cinq mille francs en or, qui seraient plus que suffisants pour cela; et, quand il rentrerait à Paris, il se débarrasserait de ses autres créanciers avec ce qui lui resterait.
L'affaire de la provenance tranchée, et il lui sembla qu'elle l'était intelligemment, ne résolvait pas celle des billets de banque qui, étalés devant ses yeux, le gênaient. Qu'en faire? Il eût été vraiment plus sage à lui de ne pas les prendre dans la caisse. Si légères que fussent en réalité ces trois liasses, elles l'écrasaient, et sous leur poids, il se sentait paralysé. Un moment, il pensa à allumer du feu et à les jeter dedans. Mais la réflexion le retint: ne serait-ce pas folie d'anéantir cette fortune; en tout cas, ne serait-ce pas la marque d'un esprit borné, peu fertile en ressources? Il fallait chercher; il fallait trouver; et en cherchant bien, un moyen se présenterait assurément.
Il chercha donc; mais, si profondément absorbé qu'il voulût être, il ne parvenait pas à chasser une pensée qui s'imposait à son esprit: Que se passait-il maintenant rue Sainte-Anne? La mort était-elle découverte?
C'était là qu'il aurait dû être pour voir, au lieu de se tenir poltronnement enfermé dans ce cabinet où il se dévorait.
Pendant quelques instants, il essaya de résister à cette obsession; mais elle était plus forte que sa volonté et que son raisonnement: tant qu'il serait sous son influence, il ne trouverait rien.
Bon gré, mal gré, que ce fût fou ou censé, il fallait qu'il y allât.
Il se lava les mains, changea de chemise et, après avoir jeté les billets et l'or dans un tiroir, il partit.
Il se rendait très bien compte qu'il y avait un certain danger à laisser chez lui ces preuves du crime, qui, trouvées dans une perquisition, l'accablaient sans qu'il pût se défendre; mais il se disait que cette perquisition immédiate était invraisemblable et que, s'il ne faisait pas entrer la vraisemblance dans ses calculs, le probable et l'improbable, mieux valait pour lui ne pas raisonner: c'était une chance qu'il courait, mais combien de bonnes n'avait-il pas de son côté!
Il avait parcouru la rue Neuve-des-Petits-Champs à pas pressés; mais, en approchant de la rue Sainte-Anne, il ralentit sa marche, regardant devant lui, autour de lui, écoutant: rien d'insolite ne le frappa; de même quand il tourna dans la rue Sainte-Anne, il lui trouva son aspect ordinaire: peu de passants, pas de curieux, pas de groupes sur les trottoirs, pas de boutiquiers sur le pas de leurs portes; rien que ce qui se voyait tous les jours.
Sans aucun doute, on n'avait rien découvert encore. Alors il s'arrêta, jugeant inutile d'aller plus loin; déjà il n'avait passé que trop de fois devant la porte de Caffié, et quand on était bâti comme lui, d'une taille au-dessus de la moyenne, avec une physionomie et une tournure qui n'étaient pas celles de tout le monde, on devait éviter de provoquer l'attention.
Pendant quelques minutes, il se promena à petits pas, allant, revenant de la rue Neuve-des-Petits-Champs à la rue du Hasard; de là il voyait jusqu'à la maison de Caffié, et il en était cependant assez éloigné pour qu'on n'imaginât pas qu'il montait la garde devant.
Mais cette promenade, toute naturelle cependant et que dans des circonstances ordinaires il eût continuée, pendant une heure sans penser qu'on pouvait s'en étonner, ne tarda pas à l'inquiéter: il lui sembla qu'on le regardait, et, deux passants s'étant arrêtés pour causer, il se demanda si ce n'était pas de lui: pourquoi ne continuaient-ils pas leur chemin? Pourquoi de temps en temps tournaient-ils la tête de son côté? Des commis qui rentraient un étalage dans leur magasin l'inquiétèrent plus encore: ils ne se pressaient point d'achever leur besogne et, chaque fois qu'ils revenaient sur le trottoir, ils le poursuivaient de leurs regards curieux; plus tard, ils pourraient être de dangereux témoins.
Il abandonna la place et, comme il ne voulait pas, comme il ne pouvait pas se décider à s'éloigner de «la maison», il trouva ingénieux d'aller s'attabler dans le petit café qui lui faisait vis-à-vis.
En entrant, il s'assit près de la porte, à une table appuyée contre la devanture et qui lui parut un excellent observatoire, d'où il surveillerait facilement la rue.
—Il faut servir à monsieur? demanda le garçon.
—Du café.
Ce fut machinalement qu'il fit cette réponse, sans savoir ce qu'il disait, et il n'y pensa qu'après l'avoir lâchée, se demandant s'il était naturel de prendre du café à cette heure: les gens attablés dans la salle buvaient des apéritifs ou de la bière; n'était-ce pas une maladresse?
Mais tout lui semblait une maladresse, comme tout lui semblait dangereux; ne pourrait-il donc reprendre son sang-froid et sa raison? Il but son café lentement, à petits coups; puis il se fit donner un journal, pour prendre une contenance. La rue était toujours calme, et les gens sortaient du café les uns après les autres; sur une table du fond, on servit le dîner pour le personnel du café.
Et lui, derrière son journal, réfléchissait: c'était sa fièvre de curiosité qui lui avait fait admettre que la mort de Caffié devait être découverte dans la soirée; en réalité, elle pouvait très bien ne l'être que le lendemain: autant de raisons se présentaient pour une hypothèse que pour l'autre, et il ne pouvait pas rester dans ce café jusqu'au lendemain, ni même jusqu'à minuit; peut-être n'y était-il déjà resté que trop longtemps.
Cependant il ne voulut pas encore partir et, comme il ne pouvait pas, croyait-il, lire indéfiniment, il demanda ce qu'il fallait pour écrire et paya le garçon, de façon à sortir au plus vite si quelque incident se produisait.
Quoi écrire? Barbouiller simplement du papier. Il voulut se forcer à mettre en ordre un travail prêt, pour lequel le temps lui avait manqué: ce serait une épreuve qui lui dirait de quoi il était capable. Chose curieuse, il put en écrivant suivre ses idées et trouver le mot propre, mais, quand il se relisait, sa volonté lui échappait: il était dans la rue.
Le temps cependant s'écoulait; tout à coup, il se fit un mouvement sous la porte cochère de «la maison», et un homme traversa la rue en courant; trois ou quatre personnes s'arrêtèrent et se groupèrent.
—Il sortit sans trop se presser et, d'une voix qu'il affermit, il demanda ce qui se passait.
—Un agent d'affaires a été assassiné chez lui: on est parti chercher la police au bureau de la rue du Hasard.
XIV
Saniel était venu là pour voir et savoir, sans avoir arrêté, pendant sa longue attente, ce qu'il devrait faire. Instantanément, avec un esprit de décision qui lui avait si souvent manqué depuis la veille, il résolut de monter chez Caffié avec la police: n'était-il pas médecin, et, de plus, médecin de la victime?
—Un homme d'affaires! dit-il; est-ce M. Caffié?
—Précisément.
—Mais je suis son médecin!
—Un médecin! voici un médecin! crièrent quelques voix.
On s'écarta et Saniel entra sous la porte cochère, où la concierge, à demi défaillante, était assise sur une chaise, entourée de toutes les bonnes de la maison et de quelques voisins à qui elle racontait l'aventure.
En jouant des coudes, il parvint à s'approcher d'elle.
—Qui a dit que M. Caffié était mort? demanda-t-il avec autorité.
—Personne n'a dit qu'il était mort; pas moi au moins.
—Alors?
—Alors, il y a une tache de sang qui, de son cabinet, a coulé sur le palier, même que ça ressemble aux ordures d'un chat, sans y ressembler, et comme il est chez lui, puisque de la cour on voit faiblement la lumière de sa lampe, qu'il ne laisse jamais brûler quand il va dîner... on croit qu'il y a du malheur; et puis pourquoi que ses rideaux sont fermés? Lui, les laissait toujours ouverts.
A ce moment, deux sergents de ville entrèrent sous la porte, précédant un serrurier armé d'un trousseau de crochets, et un petit homme à lunettes, à la mine fine et futée, coiffé d'un chapeau mécanique sous lequel tombaient des cheveux blonds frisants—le commissaire de police, probablement.
—A quel étage? demanda-t-il à la concierge.
—Au premier.
—Venez avec nous.
Il commençait à monter l'escalier, accompagné de la concierge, du serrurier et d'un agent; Saniel voulut les suivre; le second agent lui barra le passage.
—Pardon, monsieur le commissaire, dit Saniel.
—Que voulez-vous, monsieur?
—Je suis le médecin de M. Caffié.
—Monsieur?
—Le docteur Saniel.
—Laissez passer monsieur le docteur, dit le commissaire, mais seul; faites sortir tout le monde et qu'on ferme la porte cochère!
En arrivant sur le palier, le commissaire s'arrêta pour regarder la tache brune qui, en coulant sous la porte, s'était étalée sur le carreau, Caffié n'ayant jamais eu de paillasson.
—C'est bien une tache de sang, dit Saniel, qui s'était baissé pour l'examiner et avait trempé son doigt dedans.
—Ouvrez la porte, commanda le commissaire au serrurier; elle doit n'être fermée qu'au demi-tour.
Le serrurier examina l'entrée, chercha dans ses crochets, en choisit un et au premier essai la porte s'ouvrit.
—Que personne n'entre! dit le commissaire. Monsieur le docteur, veuillez me suivre.
Et, passant le premier, il pénétra dans le premier cabinet, celui du clerc, suivi de Saniel. Deux petits ruisseaux de sang déjà épaissi, partant du fauteuil de Caffié et courant sur la pente du carreau qui s'inclinait du côté de l'escalier, s'étaient réunis en cette tache qui avait fait découvrir le crime; le commissaire et Saniel eurent soin de ne pas marcher dedans.
—Le malheureux a eu le cou coupé, dit Saniel. La mort remonte à deux ou trois heures; rien à faire.
—Pour vous, monsieur le docteur, mais pas pour moi.
Et, se baissant, il ramassa le couteau auprès du fauteuil.
—N'est-ce pas un couteau de boucher? demanda Saniel, qui n'était venu là que pour jeter ce mot.
—Cela en a tout l'air.
Il avait relevé la tête de Caffié et il examinait la blessure:
—Vous voyez, dit-il, que la victime a été égorgée; le coup a été porté de gauche à droite par une main ferme qui devait être habituée à manier ce couteau; mais ce n'est pas seulement une main forte et exercée qui a tué, c'est aussi une intelligence qui savait comment elle devait procéder pour que la mort fût rapide, presque foudroyante et en même temps silencieuse.
—Vous croyez à un boucher?
—A un tueur de profession: le larynx a été tranché au-dessous de la glotte, et du même coup les deux artères carotides avec les veines jugulaires. Comme l'assassin avait dû relever la tête, la victime n'a pu pousser aucun cri; il y a eu un jet de sang considérable, et la mort a dû arriver en une ou deux minutes.
—La scène me paraît très bien reconstituée, dit le commissaire.
—Le sang a dû jaillir dans cette direction, continua Saniel en montrant l'entrée; mais, comme la porte de cette entrée était ouverte, on ne vit rien.
Pendant, que Saniel parlait, le commissaire jetait autour de lui un regard circulaire, ce regard du policier qui voit tout et ramasse tout.
—La caisse est ouverte, dit-il; l'affaire se caractérise: assassinat suivi de vol.
Une porte faisait vis-à-vis à celle de l'entrée, le commissaire l'ouvrit: c'était celle de la chambre à coucher de Caffié.
—Je vais vous donner un homme pour vous aider à transporter le cadavre dans cette chambre, où vous pourrez continuer votre examen plus à l'aise, tandis que, moi, je pourrai plus facilement aussi me livrer à mes investigations dans ce cabinet.
Saniel aurait voulu rester dans le cabinet pour assister à ces investigations; mais soulever une objection était impossible. Le fauteuil fut roulé dans la chambre, où les bougies de la cheminée avaient été allumées, et, quand le cadavre eut été étendu sur le lit, le commissaire retourna dans le cabinet.
Saniel fit durer son examen aussi longtemps qu'il put, afin de ne pas quitter la maison, mais cependant il ne pouvait pas le prolonger au delà de certaines limites; lorsqu'elles furent atteintes, il revint dans le cabinet du clerc, où le commissaire s'était installé, et recevait la déposition de la concierge.
—Ainsi, disait-il, de cinq à sept heures personne ne vous a demandé M. Caffié?
—Personne; mais je suis sortie de ma loge à cinq heures un quart pour allumer le gaz de mes escaliers; ça m'a bien pris vingt minutes, parce que je ne suis plus souple, et pendant ce temps-là on a pu monter et descendre l'escalier sans que je voie ceux qui passent devant la loge.
—Eh bien, demanda le commissaire à Saniel avez-vous trouvé quelque chose de caractéristique?
—Non; il n'y a pas d'autre blessure que celle du cou.
—Voulez-vous rédiger votre rapport médico-légal pendant que je continue mon enquête?
—Volontiers.
Et, sans attendre, il s'assit au bureau du clerc, faisant vis-à-vis au secrétaire du commissaire, arrivé depuis quelques instants.
—Je vais vous faire prêter serment, dit le commissaire.
Quand cette formalité fut accomplie, Saniel commença son rapport:
—Nous soussigné, Victor Saniel, docteur en médecine de la Faculté de Paris, demeurant à Paris, rue Louis-le-Grand, après avoir prêté serment de remplir en honneur et conscience la mission qui nous est confiée...»
Tout en écrivant, il était attentif à ce qui se disait autour de lui et ne perdait pas un mot de la déposition de la concierge.
—Je suis certaine, disait-elle, que de cinq heures et demie à maintenant il n'a passé par l'escalier que des gens de la maison.
—Mais avant cinq heures et demie?
—Je vous ai-dit que, de cinq heures un quart à cinq heures et demie; je n'étais pas dans ma loge.
—Et avant cinq heures un quart?
—Il a passé bien des personnes que je ne connais pas.
—Parmi ces personnes s'est-il trouvé quelqu'un qui vous ait demandé M. Caffié?
—Non; c'est-à-dire, si. Il y a quelqu'un qui m'a demandé si M. Caffié était chez lui; mais, celui-là, je le connais bien; c'est pour cela que je répondais non.
—Et quel est ce quelqu'un?
—Un ancien clerc de M. Caffié.
—Il s'appelle?
—M. Florentin... M. Florentin Cormier.
La main de Saniel s'arrêta, mais il eut la force de ne pas lever la tête.
—A quelle heure est-il venu? demanda le commissaire.
—Vers les trois heures, plutôt avant qu'après.
—L'avez-vous vu repartir?
—Bien sûr; même qu'il m'a parlé.
—Quelle heure était-il?
—Trois heures et demie.
—Croyez-vous que la mort puisse remonter à ce moment? demanda le commissaire en s'adressant à Saniel.
—Non; je crois qu'elle peut être fixée entre cinq et six heures.
—Il ne faut pas que M. le commissaire puisse soupçonner M. Florentin, s'écria la concierge; c'est un bon jeune homme, incapable de faire du mal à une puce. Et puis, il y a une bonne raison pour que la mort ne remonte pas à trois heures ou trois heures et demie: c'est que la lampe de M. Caffié était allumée, et vous savez, le pauvre monsieur, c'était pas un homme à allumer sa lampe en plein jour; regardant qu'il était... comme il convient.
Brusquement, elle s'interrompit en se donnant un coup de poing au front.
—V'là que ça me revient et vous allez voir que M. Florentin n'est pour rien dans l'affaire. Comme je montais l'escalier à cinq heures un quart pour allumer mon gaz, quelqu'un est monté derrière moi et a sonné à la porte de M. Caffié en frappant trois ou quatre coups espacés, ce qui était le signal pour se faire ouvrir.
De nouveau, la plume de Saniel s'arrêta, et il fut obligé d'appuyer sa main sur la table pour l'empêcher de trembler.
—Qui était ce quelqu'un?
Saniel n'eut pas la force de ne pas regarder la concierge.
—Ah! ça, je ne sais pas, répondit-elle; je ne l'ai pas vu, mais je l'ai entendu, un pas d'homme. C'est le coquin qui a fait le coup, vous pouvez en être sûr.
Cela était en effet vraisemblable.
—Il sera sorti pendant que j'étais dans l'autre escalier; il connaissait bien les habitudes de la maison.
Saniel avait repris la rédaction de son rapport.
Après avoir tourné et retourné la concierge sans pouvoir lui en faire dire davantage, le commissaire la renvoya, et laissant Saniel à sa besogne, il passa dans le cabinet de Caffié, où il resta assez longtemps.
Quand il revint, il apportait un petit carnet qu'il consulta: sans doute, c'était le livre de caisse de Caffié, simple et primitif comme tout ce qui touchait aux habitudes du vieil homme d'affaires, réglées par la plus étroite économie; aussi bien dans les dépenses que dans le travail.
—De ce carnet, dit le commissaire à son secrétaire, il semble résulter qu'on aurait pris dans la caisse 35 ou 36,000 francs; mais on y a laissé des titres et des valeurs pour une somme qui paraît considérable.
Saniel, qui avait terminé son rapport, ne quittait pas des yeux le carnet, et ce qu'il pouvait voir était pour le rassurer. Évidemment, cette comptabilité était réduite au minimum: une date, un nom, une somme, et après cette somme un P majuscule qui, sans doute, voulait dire payé, ou un autre signe hiéroglyphique, et c'était tout; il paraissait donc peu vraisemblable qu'avec un pareil système, Caffié eût jamais pris la peine d'inscrire le numéro des billets qui lui passaient par les mains; en tout cas, s'il le faisait, ce n'était point sur ce carnet. En trouverait-on un autre?
Mon rapport est terminé, dit-il, le voici.
—Puisque je vous ai, pouvez-vous me donner quelques renseignements sur les habitudes de la victime et sur les personnes qu'il recevait.
—Pas du tout, je ne le connaissais que depuis peu, et il n'était mon client que comme j'étais le sien, par hasard: il s'occupait d'une affaire pour moi, et je lui avais donné simplement quelques conseils; il était diabétique au dernier degré; l'assassin n'a avancé sa mort que de très peu de temps, de peu de jours.
—C'est égal, il l'a avancée.
—Oh! parfaitement. D'ailleurs, s'il est habile pour couper le cou des gens, peut-être l'est-il moins pour diagnostiquer leurs maladies.
—C'est probable, répondit le commissaire en souriant.
—Vous croyez à un boucher?
—Il y a des présomptions.
—Le couteau?
—Il peut avoir été volé ou trouvé.
—Mais la façon d'opérer?
—C'est il me semble, le point d'où nous devons partir.
Saniel ne pouvait rester plus longtemps, il se leva pour se retirer.
—Vous savez mon adresse, dit-il; mais je dois vous prévenir que, si vous aviez besoin de moi, je pars demain pour Nice; je ne serai d'ailleurs absent que le temps juste d'aller et de revenir.
—Si nous avons besoin de vous, ce ne sera pas sans doute avant plusieurs jours; nous n'allons pas marcher bien vite dans l'inconnu où nous nous trouvons.
XV
En suivant la rue des Petits-Champs pour rentrer chez lui, Saniel marchait allègrement. Si, plus d'une fois, son émotion avait été poignante pendant cette longue séance, en somme il ne pouvait être que satisfait de ses résultats: la concierge ne l'avait pas vu, cela était désormais acquis; l'hypothèse du couteau de boucher était posée de façon à faire son chemin; enfin, il semblait vraisemblable que Caffié n'avait pas pris les numéros de ses billets.
Mais eussent-ils été notés et dût-on découvrir plus tard le carnet qui les contenait, que ce danger n'était pas immédiat. En effet, pendant qu'il rédigeait son rapport et qu'il écoutait la déposition de la concierge, son esprit, au lieu de se tendre sur ces deux choses, avait, par une anomalie bizarre, couru à une troisième: alors, comme par une sorte d'inspiration, il avait trouvé le moyen qui s'était toujours dérobé à lui lorsqu'il le cherchait de toutes les forces de son application,—et qui consistait à se débarrasser le soir même des billets de banque, sans les détruire; pour cela il n'avait qu'à les diviser en petits paquets, à les mettre sous enveloppe, et à les confier, sous diverses initiales, à la poste restante, qui les lui garderait fidèlement jusqu'au jour où il pourrait les lui redemander sans se compromettre.
Dans la déposition de la concierge, dans la piste indiquée par le couteau, dans l'invention de la poste restante, il y avait donc de justes motifs de satisfaction qui pouvaient rendre sa respiration libre; décidément la chance semblait être avec lui, et il aurait pu se dire que tout était pour le mieux, s'il n'avait point commis l'imprudence vraiment folle d'entrer dans ce café. Qu'avait-il besoin de s'établir là et d'y rester assez longtemps pour provoquer l'attention? Pour éviter celle des passants, il avait été s'exposer à la curiosité du personnel de ce café; la belle affaire en vérité, et bien digne d'un imbécile qui a perdu la tête! On lui aurait raconté cela d'un homme à peu près intelligent, qu'il se serait refusé à le croire, et pour lui c'était vrai cependant. Quelles conséquences aurait cette maladresse? C'était ce qu'on ne pouvait prévoir. Aucune, peut-être. Et peut-être de très graves. Dans ces conditions d'incertitude, le mieux était donc de faire comme s'il ne l'avait pas commise, et de tâcher de l'oublier; ce qui pressait pour le moment, c'étaient les billets de banque, et il ne devait penser qu'à eux.
Rentré chez lui et sa porte fermée, il mit tout de suite son idée à exécution: des trois liasses de billets il fit dix paquets, de façon à ne former qu'un petit volume, plia chacun d'eux dans une feuille de papier fort, le plaça sous enveloppe simplement gommée, et sur cette enveloppe il écrivit deux lettres de l'alphabet se suivant en commençant par A, et deux chiffres commençant par 1 et se suivant aussi: A. B. 12,—C. D. 34,—E. F. 56;—puis il les adressa poste restante dans les dix premiers bureaux de Paris inscrits sur son almanach. Cet ordre logique et facile à retenir lui permettait de ne pas garder une note de cette combinaison, et de défier ainsi toute recherche si jamais on en faisait. Sans doute un ou plusieurs de ces paquets pouvaient être volés ou égarés, mais c'était là une considération peu importante pour lui: ce n'était pas pour trente mille francs qu'il avait tué Caffié, c'était simplement pour trois mille; et puisqu'il avait eu la pensée de brûler ces billets, il pouvait maintenant, sans souci, s'exposer à en perdre quelques-uns.
Quand cette idée de la poste restante lui était venue, il s'était dit qu'il jetterait ses enveloppes dans la boîte la plus voisine de chez lui, ce qui terminerait tout; mais, au moment de partir, il réfléchit que ces dix lettres ayant une suscription à peu près pareille, trouvées en tas dans la même boîte, pourraient provoquer la curiosité, et il résolut de les diviser dans cinq ou six bureaux, où il allait les porter lui-même, à pied, sans prendre une voiture, bien qu'il eût maintenant de quoi la payer, car le cocher qui l'aurait conduit pourrait devenir un jour un témoin redoutable.
Après la course folle de la journée à travers les bois et les champs, après ses émotions de la soirée, il se sentait brisé et las d'une fatigue qu'il ne connaissait point, mais il comprenait qu'il n'avait pas la liberté d'écouter cette lassitude. Une nouvelle situation lui était faite qui avait cela de particulier qu'il cessait de s'appartenir pour être désormais, et pour rester jusqu'à la fin de sa vie, le prisonnier de son crime; ce serait ce crime qui, à partir de cette soirée, commanderait, à lui qu'il faudrait obéir.
De cela, il eut une perception très nette qui le frappa: comment n'avait-il pas prévu cette situation quand, pesant si longuement le pour et le contre, en homme intelligent qui peut scruter l'avenir sous toutes ses faces, il avait examiné ce qui devrait arriver? Mais pour surprenante qu'elle fût, la découverte n'en avait pas moins une certitude incontestable, et la preuve qui s'en dégageait, fâcheuse et troublante, était que, si intelligent qu'on soit ou qu'on se croie, on a toujours à apprendre de l'expérience.
Qu'apprendrait-il encore? Il fallait qu'il s'avouât qu'il se trouvait en face de l'inconnu, et tout ce qu'il pouvait souhaiter, c'était que cette leçon qu'il recevait des faits fût la plus dure; quant à s'imaginer qu'elle était la dernière, c'eût été folie: on verrait.
Pour le moment, il ne s'agissait que des lettres qu'il avait préparées, et, qu'il fût ou ne fût pas fatigué, il devait au plus vite s'en débarrasser: il les prit et tout de suite il se mit en route, allant, par les rues qui commençaient à se faire désertes et sombres, du bureau de la rue Cambon à celle de la place Ventedour, de la rue de Choiseul à la place de la Bourse, et continuant ainsi jusqu'à ce qu'il eût fini.
Quand il rentra, une heure du matin était sonnée depuis assez longtemps déjà; il se coucha tout de suite, et dormit d'un lourd sommeil, sans réveils et sans rêves.
Il faisait grand jour lorsqu'il ouvrit les yeux le lendemain; surpris d'avoir dormi si tard, il sauta à bas du lit: sa montre marquait huit heures; mais, comme il ne devait partir qu'à onze heures quinze minutes, il avait du temps devant lui.
A quoi l'employer?
C'était la première fois, depuis des années, qu'il se posait une pareille question, lui qui, chaque matin, trouvait toujours qu'il lui manquerait trois ou quatre heures pour remplir son programme.
Il s'habilla lentement, c'est-à dire lentement pour lui qui, d'ordinaire mettait dix minutes à sa toilette, mais cela ne faisait encore que huit heures vingt.
Alors il pensa à écrire à Philis pour la prévenir de son voyage; puis tout de suite il changea d'idée en décidant d'aller le lui annoncer lui-même.
L'année précédente, il avait soigné madame Cormier, atteinte d'une attaque de paralysie, et il pouvait, à condition de ne pas répéter trop souvent ses visites, se présenter chez elle sans paraître venir voir Philis: c'était en passant, pour prendre des nouvelles d'une malade à laquelle il s'intéressait par cela même qu'il l'avait guérie, et dont il voulait suivre la guérison.
Au moment où il l'avait soignée, madame Cormier habitait aux Batignolles, rue des Moines, un petit rez-de-chaussée au fond d'un jardin, qu'il lui avait fait quitter parce qu'il était trop humide, pour la faire monter à un cinquième étage où elle trouvait de l'air et de la lumière. A neuf heures, il frappait à sa porte.
—Entrez, répondit une voix d'homme.
Il fut surpris, car, au temps où il venait presque tous les jours, il n'avait jamais rencontré d'homme. Qui était celui-là qui répondait comme s'il était chez lui? Il tourna la clef dans la serrure et se trouva dans un vestibule noir d'où était partie évidemment cette voix et où cependant il ne vit personne, celui qui avait répondu étant sans doute caché par un rideau qui partageait le vestibule en deux. De plus en plus surpris, car il n'avait pas encore vu ce rideau, il frappa à la porte de la salle à manger; cette fois, ce fut la voix claire de Philis qui répondit: