TROISIÈME PARTIE (continued 2)
Reading edition
Pour la première fois il se demanda s'il avait eu raison de se marier, et si, au contraire, il n'avait pas commis une imprudence folle d'introduire une femme dans une vie tourmentée comme la sienne. A cette femme il avait demandé le calme, et c'était l'épouvante que maintenant elle lui apportait.
A la vérité, il n'y avait que la nuit qu'elle fût dangereuse, et s'il trouvait moyen de faire chambre à part, il n'aurait rien à craindre d'elle le jour, à condition de se tenir sur une défensive rigoureuse l'aimant comme elle l'aimait, elle résisterait à la curiosité qui l'entraînait... si l'inquiétude la poussait, son amour la retiendrait, ainsi qu'elle le disait elle-même; peu à peu cette inquiétude et cette curiosité, n'étant plus surexcitées, s'apaiseraient, et ils pourraient revoir les douces journées qui avaient suivi leur mariage.
Mais, dans les conditions présentes, ce moyen était difficile à trouver, car, proposer à Philis de faire deux chambres, c'était avouer qu'il avait peur d'elle, et par conséquent lui donner un nouveau mystère à étudier. Il chercha, et partant de l'idée qu'il fallait que la proposition des deux chambres vint de Philis elle-même, il arriva à une combinaison qui, semblait-il, pouvait réaliser ce qu'il voulait.
Ignorant qu'elle avait été hypnotisée et ne se souvenant pas qu'elle avait parlé, Philis restait toujours, sans doute, sous la crainte d'être endormie; qu'il l'en menaçât de nouveau, et certainement elle chercherait à se défendre en lui échappant.
Ce fut ce qui arriva: quand, le lendemain même, il lui dit que décidément il voulait l'endormir pour savoir ce qui se passait en elle, elle montra le même effroi que la première fois.
—Tout ce que tu m'as demandé, tout ce que tu as désiré, dit-elle en s'efforçant de se contenir, je l'ai voulu comme toi et avec toi; mais cela, je ne l'accepterai jamais.
—Comme ta résistance est folle, je ne m'y arrêterai pas.
—Tu ne m'endormiras pas malgré moi.
—Parfaitement.
—Ce n'est pas possible.
Sans répondre, il alla prendre un livre dans sa bibliothèque et, l'ayant feuilleté, il lut:
«Peut-on faire passer une personne endormie, sans la réveiller, du sommeil naturel au sommeil hypnotique? La chose est possible, au moins pour certains sujets.»
Puis lui tendant le livre:
—Tu vois que pour t'endormir artificiellement je n'ai qu'à profiter du moment où tu dors naturellement; c'est bien simple.
—Ce serait odieux.
—Des mots.
Il l'avait jetée dans une frayeur qui, toute la nuit, la tint éveillée, enfiévrée, et comme lui-même ne dormit pas de peur de parler, il sentit qu'elle ferait tout pour n'être pas endormie. Mais n'avait-il pas été trop loin; et par cette menace n'allait-il pas la pousser à quelque acte désespéré: si elle se sauvait, si elle l'abandonnait? Que deviendrait-il sans elle? N'était-elle pas toute sa vie? Mais il se rassura en se disant qu'elle l'aimait trop pour qu'une séparation fût jamais possible. Après avoir cherché, elle viendrait sans doute d'elle-même à l'idée qu'il voulait qu'elle eût.
En effet, quand il rentra, le soir, elle lui dit que sa mère n'était pas en bonne santé et qu'elle le priait de l'examiner. De cet examen il résulta que madame Cormier était dans son état ordinaire; cependant elle se plaignait d'étouffements; dans la journée elle avait craint une syncope.
—Si tu voulais, dit-elle, je coucherais auprès de maman; j'ai peur de ne pas l'entendre cette nuit, si elle est souffrante.
Il commença par refuser, puis il consentit à cet arrangement; et, pour l'en remercier, elle resta avec lui dans son cabinet, affectueuse pleine de tendresse et de caresses, jusqu'au moment où il passa dans sa chambre.
Il était donc libre de dormir ou de ne pas dormir; qu'il gémît, qu'il parlât, elle ne l'entendrait point puisqu'il n'y avait pas de porte de communication entre sa chambre et celle de sa belle-mère; sa voix, à coup sûr, ne passerait pas à travers la cloison.
Qui lui eût dit, la nuit où il s'était décidé au mariage, qu'il en arriverait là: à avoir peur, à se cacher de celle qui lui avait rendu le calme du sommeil; et cela par sa faute, par un enchaînement d'imprudences et de maladresses, comme s'il était écrit qu'en tout ce serait à lui seul qu'il devrait ses souffrances, et que s'il succombait jamais dans le tourbillon qui l'entraînait, ce serait par son fait, de sa propre main. Enfin, en attendant, il avait assuré la tranquillité de ses nuits, et pour plus de précautions, bien qu'il n'eût pas à craindre que Philis entrât dans sa chambre pendant son sommeil pour le surprendre, elle qui n'osait pas regarder en face ce que le soupçon lui montrait, il ferma sa porte au verrou. Sans doute Philis ne pourrait pas toujours coucher auprès de sa mère; mais d'ici là il chercherait un moyen pour faire franchement chambre à part; et sûrement il en trouverait un dans l'arsenal de la médecine.
Ces soucis et de pareilles craintes n'étaient pas de nature à le disposer au sommeil, aussi s'agita-t-il longtemps dans une insomnie nerveuse exaspérante; comme la nuit était chaude, il crut qu'un peu de fraîcheur le calmerait et il ouvrit sa fenêtre; si cette fraîcheur ne le calma pas, au moins l'endormit-elle.
Obligée d'improviser un lit dans la chambre de sa mère, Philis l'avait placé contre la cloison qui la séparait de son mari, et cela sans intention préconçue, simplement, par hasard, parce que c'était la seule place où elle pût mettre ce lit. Au milieu de la nuit un bruit insolite la réveilla: elle s'assit pour écouter et se reconnaître; il semblait que ce bruit venait de la chambre de son mari; inquiète, elle appliqua son oreille contre la cloison; elle ne s'était pas trompée c'étaient des gémissements étouffés, des plaintes qui se répétaient à des intervalles assez rapprochés.
Avec précaution, mais vivement cependant, elle descendit de son lit, et comme l'aube avait déjà blanchi les vitres, elle put sortir adroitement et sans bruit. Arrivée à la porte de la chambre de son mari, elle écouta; elle ne s'était pas trompée: c'étaient bien des plaintes, mais plus fortes, plus douloureuses que celles qu'elle avait si souvent entendues la nuit. Elle voulut entrer, la porte résista, fermée évidemment à l'intérieur par le pène ou le verrou. Une frayeur vague la glaça. Que se passait-il? Il fallait savoir, courir près de lui, lui porter secours. Elle pensa à frapper, à secouer la porte; mais, puisqu'il n'avait pas répondu lorsqu'elle avait essayé d'ouvrir, c'est qu'il n'entendait pas ou ne voulait pas entendre. Alors l'idée lui vint d'aller sur la terrasse; de là elle verrait ce qui se passait, et, s'il le fallait, elle casserait un carreau pour entrer.
Elle trouva la fenêtre ouverte et l'aperçut sur le lit, la tête tournée vers elle, dormant; elle s'arrêta, se demandant si elle devait passer le seuil et l'éveiller.
A ce moment il prononça, les lèvres fermées, quelques mots plus distincts que ceux qui lui avaient tant de fois échappé:
—Philis... pardonne.
Il rêvait d'elle; pauvre ami, que voulait-il donc qu'elle lui pardonnât? de l'avoir menacée de l'endormir, sans doute.
Dans l'entrebâillement de la fenêtre, elle avança la tête sans entrer dans la chambre, tout attendrie de cette marque d'amour, pour lui donner un regard avant de retourner près de sa mère; mais en apercevant son visage que la lumière blanche du matin frappait en plein, elle fut effrayée: il exprimait la plus violente douleur, ce visage aux traits convulsés, l'angoisse en même temps que l'horreur. Certainement il était malade. Elle devait le réveiller. Au moment où elle faisait un pas pour aller à lui, il recommença à parler:
—Ton frère... ou moi.
Elle s'arrêta foudroyée, puis, instinctivement, elle recula et se cramponna à la fenêtre du vestibule pour ne pas tomber, se répétant les deux mots qu'elle venait d'entendre, ne comprenant pas, ne voulant pas comprendre.
Au lieu de revenir près de sa mère, elle entra chancelante, se tenant au mur, dans le salon et se laissa tomber sur un fauteuil, anéantie, écrasée.
—Ton frère, ou moi!
C'était donc la vérité, l'épouvantable vérité, qu'elle n'avait jamais voulu voir.
Elle resta là jusqu'à ce que les bruits du matin l'eussent avertie qu'on allait la surprendre, alors elle revint près de sa mère qui s'éveilla.
—Je sors, dit-elle, je rentrerai à huit heures et demie ou neuf heures.
—Mais ton mari ne te verra pas avant de partir pour l'hôpital.
—Tu lui diras que je suis sortie.
Ce fut à neuf heures et demie qu'elle revint. Madame Cormier achevait de s'habiller.
—Enfin, te voilà, dit-elle.
Mais au visage de sa fille, elle vit qu'il se passait quelque chose de menaçant:
—Mon Dieu! qu'y a-t-il? demanda-t-elle tremblante.
—Une chose grave, très grave, mais irréparable par malheur: nous allons sortir d'ici pour n'y jamais revenir.
—Ton mari...
—Il faut ne jamais me parler de lui; c'est la prière que je t'adresse.
—Hélas! je comprends. Ce que j'avais prévu, ce que je lui avais dit se réalise: tu ne peux pas supporter le mépris qu'à cause de ton frère il fait retomber sur nous.
—Nous devons être désormais étrangers l'un à l'autre, et c'est pour cela que nous quittons cette maison.
—Mon Dieu, à mon âge, traîner mes os...
—J'ai arrêté un logement aux Ternes; une voiture de déménagement va venir prendre les meubles qui nous appartiennent, ceux que nous avons apportés ici, ceux-là seulement. Pour le concierge, nous partons à la campagne. Pour Joséphine, tu n'as pas à craindre de questions indiscrètes, je viens de lui donner son jour de sortie.
—Mais de l'argent?
—Il me reste deux cents francs de la vente de mon dernier tableau, c'est assez pour l'heure présente; avant qu'ils soient épuisés, j'en aurai fait et vendu un autre; ne t'inquiète pas, nous ne manquerons de rien.
Tout cela était dit d'un ton saccadé, mais résolu.
Un coup de sonnette les interrompit. C'étaient les déménageurs.
—Veille à ce qu'on n'emporte que ce qui nous appartient, dit Philis; pendant qu'ils chargeront leur voiture, j'écrirai dans le salon.
Au bout d'une heure, la voiture était chargée. Madame Cormier entra dans le salon pour en prévenir sa fille.
—J'ai fini, dit Philis.
Ayant enfermé sa lettre dans une enveloppe, elle la disposa en belle vue sur le bureau de Saniel.
—Maintenant partons, dit-elle.
Et comme sa mère soupirait en marchant difficilement:
—Appuie-toi sur moi, pauvre maman, tu sais bien que je suis forte.
IX
Saniel ne devait revenir qu'assez tard dans l'après-midi. Quand il rentra, en ouvrant la porte avec sa clef, comme toujours, il fut surpris de ne pas voir sa femme accourir au devant de lui pour l'embrasser.
—Elle travaille, se dit-il, elle ne m'a pas entendu.
Il passa dans le salon, convaincu qu'il allait la trouver devant son chevalet: mais il ne la vit point et le chevalet lui-même n'était plus à sa place habituelle, ni là, ni autre part, d'ailleurs.
Il frappa à la porte de la chambre de madame Cormier, on ne répondit pas; ayant frappé plus fort et attendu un moment, il entra; la chambre était vide plus de lit, plus de meubles, personne.
Il regarda autour de lui, stupéfait, puis, revenant vivement dans le vestibule, il appela:
—Philis!... Philis!
On ne répondit pas: il courut à la cuisine, personne; il vint dans son cabinet, personne non plus mais comme il regardait autour de lui, la lettre de Philis, placée sur son bureau, lui sauta au coeur; il se jeta dessus, et d'une main tremblante l'ouvrit:
«Je suis partie pour ne plus revenir. Mon désespoir et mon dégoût de la vie sont tels, que sans ma mère et sans le pauvre être qui est là-bas, je me serais tuée; mais malgré l'horreur de ma situation, il m'a fallu réfléchir, et je n'ai pas voulu aggraver par une faiblesse le mal qui s'est fait autour de moi. Ma mère n'est plus jeune, elle est malade et elle a cruellement souffert; non seulement je lui dois d'adoucir sa vieillesse par ma présence, par le soutien matériel et moral que je puis lui donner, mais il faut qu'elle garde la confiance que je suis là pour la remplacer et ouvrir mes bras à son fils, à mon frère. C'est bien le moins que je puisse faire pour eux de l'attendre courageusement; et si pesante, si terrible, si effroyable que soit désormais ma vie, je la supporterai pour que le malheureux, le paria que le sort implacable a terrassé, trouve en revenant, un foyer, une maison, une amie. Ce sera là mon unique but, ma raison d'être, et afin de me sauver des lâchetés, de la lassitude, ma pensée ira toujours en avant vers l'heure où me sera rendu celui dont je veux faire mon enfant et que mon amour doit sauver et guérir. Je sais que de longues années me séparent de ce jour, et que mon coeur brisé ne pourra jamais, avant qu'il se lève, avoir un moment de repos; mais j'emploierai ce temps à travailler pour lui, pour le frère, pour l'enfant, pour l'être chéri qui m'arrivera vieilli, désespéré, et je veux qu'il puisse croire encore à quelque chose de bon, qu'il n'imagine pas que tout est injuste et infâme dans ce monde, car il me reviendra accablé par vingt ans de honte, de honte dégradante, imméritée. Comment les aura-t-il supportés, ces vingt ans? Quels efforts ne me faudra-t-il pas faire pour lui prouver qu'il ne doit pas s'abandonner à la désespérance, et que la vie offre parfois le remède, la compassion aux plus profondes, aux plus injustes douleurs humaines! Comment lui faire croire cela? Comment amener son pauvre coeur fermé à la confiance, à l'épanchement, aux pleurs qui seuls pourront le soulager? Enfin Dieu qui m'a tant éprouvée, viendra sans doute à mon aide et m'inspirera les paroles consolatrices, me montrera le chemin à suivre et me donnera la force de la persévérance; n'ai-je pas déjà à le bénir d'être seule au monde en dehors de la maman et du frère, de ceux qui ne me trahiront pas? Je n'ai point d'enfants de mes entrailles, et je suis sauvée de la terreur de voir une âme grandir pour le mal, une intelligence m'échapper et aller vers l'infamie ou le déshonneur. Je me retire donc comme je suis venue: pauvre fille j'étais, pauvre femme je m'en vais. J'ai repris les vêtements et les objets personnels que j'avais apportés dans le logis commun, aucun de ceux acquis de l'argent commun, et je vous interdis de rien changer à ma volonté en ce qui touche cette question matérielle, pas plus qu'à ma résolution de vous fuir. Rien ne peut plus nous réunir jamais; rien ne nous réunira, aucune considération, aucune nécessité. Je repousse le passé, ce passé coupable dont la responsabilité pèse si lourdement sur ma conscience, et je voudrais perdre la mémoire d'un temps détesté. Il me serait impossible d'accepter la lutte, ni des supplications s'il vous convenait d'en faire. J'ai tranché nos liens, et nous serons désormais aussi loin l'un de l'autre que si l'un de nous était mort, plus loin encore. N'ayez donc aucun scrupule à me laisser seule en face d'une nouvelle vie, d'un recommencement qui peut paraître difficile et pénible à quiconque n'est pas à ma place. Les épreuves d'autrefois m'auront été bonnes, puisqu'elles m'ont aguerrie aux difficultés du travail; la désolation d'aujourd'hui me soutiendra, en ce sens que, ayant souffert tout ce qu'on peut souffrir, je n'ai plus à craindre quelque catastrophe décourageante qui m'arrêterait dans mes résolutions. Pour ne pas vous compromettre et redevenir mieux moi-même, je reprendrai mon nom de famille,—nom déshonoré, mais que je porterai sans honte. Je vivrai obscurément, absorbée par le travail et m'appliquant à oublier jusqu'à votre existence: faites de même. Vous trouverez peut-être que je suis dure, si vous songez au passé; cependant ce n'est pas une désertion égoïste que ce départ; je ne vous suis plus bonne à rien, et le repos dont vous avez besoin vous fuirait désormais près de moi. Au contraire, cherchez l'oubli comme je vais le chercher moi-même. Si vous parvenez à effacer de votre vie le temps pendant lequel je l'ai traversée, vous arriverez peut-être à éloigner le reste et à reconquérir un peu du calme d'autrefois. Je ne peux plus me rappeler que je vous ai aimé, car ma situation a cela de particulier que je ne garde même pas le refuge du souvenir; à mon âge, il faut que je reste sans passé comme sans avenir; ce qui fait la consolation des malheureux me manque avec tout. Je ne puis pas sortir de mon accablement pour essayer de retrouver une heure où la vie se soit montrée douce pour moi; ces heures-là, au contraire, me font frémir et je me les reproche comme un crime. Ainsi, de quelque côté que je me retourne, je ne trouve que la douleur et les regrets poignants; tout est flétri, déshonoré pour moi.»
Il avait lu cette lettre écrite d'un trait, d'une seule poussée, debout au milieu de son cabinet; arrivé à la fin, vaguement il regarda autour de lui; son fauteuil était un peu écarté de son bureau: il se laissa tomber dessus et resta là, anéanti, gardant la lettre dans sa main crispée:
—Seul!
C'était une après-midi d'octobre, sombre et boueuse; dans la rue des Saints-Pères, le long des maisons qui cachent l'hôpital de la Charité, des coupés étaient rangés, attendant, et leur file se prolongeait jusque sur le boulevard Saint-Germain, où les cochers, descendus de leur siège, causaient en gens qui sont habitués à se rencontrer. Du porche à colonnes prétentieuses et lourdes qui fait le coin de la rue et du boulevard, vers quatre heures et demie, dans l'obscurité qui commençait, on vit sortir des hommes à la tournure grave et aux vêtements sombres,—les membres de l'Académie de médecine,—qui, la séance du mardi levée, regagnaient leurs voitures: les uns, ceux-là étaient seuls, vivement, pour partir grand train; les autres, ceux-là étaient accompagnés, avec d'habiles lenteurs, s'arrêtant pour aborder aimablement un journaliste et lui recommander leur communication de ce jour, ou bien continuant avec un confrère non académicien l'entretien commencé dans la salle des pas-perdus; c'était la Bourse aux consultations qui s'achevait, l'originalité la plus amusante de ce lieu pour ceux qui savent regarder ou sont au courant des petites intrigues électorales qu'on joue là. Tous les membres de l'Académie n'ont pas, en effet, une longue liste de malades chez qui courir; mais tous ont une voix à donner, et ce sont ceux-là que les candidats entourent, en tâchant de les gagner.... On a déjà une riche clientèle, mais on n'est pas encore de l'Académie; on manoeuvre donc pour y arriver: avec le chirurgien, on arrange, aux frais des clients qui ont la foi, une consultation pour aller voir un panaris superficiel; avec le médecin, on en arrange une pour visiter une migraineuse. On espère que, le jour du vote venu, l'académicien ne refusera pas sa voix à un confrère qui, par des consultations de cette importance, vous fait gagner mille ou quinze cents francs par an, vous envoie du gibier de sa chasse, sa loge à l'Opéra, son coupon des Français; et qu'en galant homme qu'il est, il aura la reconnaissance de l'estomac ou du porte-monnaie.
Un des académiciens, qui parut le dernier au haut des marches, était un homme de grande taille, mais voûté, au visage creux et blême, qu'éclairaient deux yeux bleu pâle d'une expression étrange, dure et désolée à la fois; il s'avançait seul, et à sa démarche lourde, à son pas traînant, on pouvait se demander s'il avait soixante ans, tandis que, par d'autres côtés il gardait encore une certaine jeunesse,—Saniel, vieilli de vingt ans.
Sans que personne échangeât un signe de tête ou un serrement de main avec lui, il descendit sur le trottoir, et, le remontant, il vint jusqu'au boulevard, où il ouvrit la portière d'un coupé dont l'intérieur montrait l'installation complète d'une bibliothèque ambulante: tablette pour écrire, avec papier, encrier et lampe, poches, soufflets tous pleins de livres et de brochures.
Au moment où il allait monter, une voix l'arrêta:
—Cher maître!
Il se retourna; c'était un de ses anciens internes, médecin depuis peu dans la banlieue, du côté de Gentilly, qui accourait.
—Qu'est-ce qu'il y a? demanda Saniel.
—Je voudrais vous prier de venir m'assister dans un cas d'éclampsie très curieux, où votre intervention peut être décisive.
—Où?
—A la Maison-Blanche, une pauvre femme.... Quel jour pourrez-vous me donner?
—Il y a urgence?
—Oui.
—Tout de suite alors; montez avec moi, après avoir donné des explications à mon cocher.
Mais à ce moment, un homme à cheveux blancs, vêtu de velours marron, coiffé d'un feutre cabossé et chaussé de sabots, vint vers eux accompagné de deux jeunes gens avec lesquels il discourait à haute voix en gesticulant: sur leur passage on se retournait pour les regarder, tant était originale, au milieu des gens corrects qui à ce moment passaient par là, la tenue du vieux Brigard, resté des pieds à la tête l'homme d'autrefois.
Il vint à Saniel les deux mains tendues, et Saniel, chapeau bas, l'accueillit avec toutes les marques du respect.
—Enchanté de vous rencontrer, dit Brigard, car j'ai été hier à votre consultation sans vous voir.
—Comment ne m'avez-vous pas prévenu par un mot? Si vous avez besoin de moi, je suis tout à vous.
—Merci, je n'ai pas, par bonheur, besoin de vos conseils, ni pour moi, vous le voyez, ni pour les miens; c'était simplement vous voir que je voulais. Arrivé chez vous avant l'heure, j'ai attendu dans votre salon, puis sont entrées derrière moi plusieurs personnes: une jeune femme qui paraissait cruellement souffrir; une vieille dame qui donnait tous les signes de l'anxiété, enfin un homme agité de mouvements désordonnés qui ne pouvait rester en place. Et moi, les regardant, je me disais que, n'ayant qu'une visite amicale à vous faire, j'allais prolonger l'attente de ces malheureux qui comptaient les minutes; alors je suis parti.
—Puis-je vous demander ce qui me valait l'honneur de cette visite?
Les deux jeunes gens qui accompagnaient Brigard et l'ancien interne de Saniel s'étaient discrètement éloignés de quelques pas.
—Le désir de vous présenter mes félicitations. Quand j'ai appris votre candidature à l'Académie de médecine, je me suis dit: «En voilà un qui n'a aucune chance; il a l'originalité, l'ami Saniel, la force, il a réussi brillamment, et ces qualités-là ne sont pas précisément académiques.» Je me trompais: vous avez enfoncé les portes, ce qui est la seule manière d'entrer dans ces endroits que je comprenne; c'est pour cela que je vous félicite. Et puis j'ai eu des torts envers vous autrefois....
—Des torts, vous?
—Je vous ai accusé de vous croire plus fort que la vie: vous l'étiez en effet; mes compliments! C'est un spectacle réconfortant pour moi de vous suivre.
Après avoir chaleureusement serré les mains de Saniel, il s'éloigna accompagné de ses deux disciples, en prêchant.
Le jeune médecin s'était rapproché de Saniel:
—Voilà un original, dit-il.
—Un homme heureux!