PREMIÈRE PARTIE (continued 3)
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—Entrez.
Il ouvrit et, devant une grande table posée contre la fenêtre, il vit Philis, habillée d'une blouse grise, qui travaillait. Sur la table étaient étalés de petits cartons, et à portée de la main elle avait une boîte à aquarelle avec un verre dont l'eau était salie par le lavage des pinceaux.
Au bruit des pas sur le parquet, elle retourna la tête, et instantanément elle fut debout; mais elle retint le cri, le nom qui lui était monté aux lèvres:
—Maman, dit-elle, c'est M. le docteur Saniel.
Aussitôt madame Cormier, sortant de la cuisine, entra dans la salle en marchant difficilement; car, si Saniel l'avait remise sur pied, il ne lui avait rendu ni la souplesse ni l'aisance de la jeunesse.
Les premières politesses échangées, Saniel expliqua que, ayant une visite à faire aux Batignolles, il n'avait pas voulu venir auprès de sa malade sans la voir et lui demander comment elle se trouvait.
Pendant que madame Cormier expliquait, avec la prolixité des malades, ce qu'elle éprouvait et aussi ce qu'elle était étonnée de n'éprouver point, Philis regardait Saniel, inquiète de lui trouver la physionomie si convulsée. Assurément il s'était passé quelque chose de très grave; sa visite le disait, d'ailleurs. Mais quoi? Son angoisse était d'autant plus vive qu'il évitait assurément de la regarder. Pourquoi? Elle n'avait rien fait et ne trouvait aucun reproche à s'adresser.
A ce moment la porte du vestibule s'ouvrit, et un homme jeune encore, de grande taille, à la barbe blonde frisée, entra dans la salle: celui du vestibule, pensa Saniel en l'examinant.
—Mon fils, dit madame Cormier.
—Mon frère Florentin, dont nous avons si souvent parlé, dit Philis.
Florentin! Il était donc devenu imbécile de n'avoir pas pensé que cet homme que le rideau lui avait caché et qui répondait en maître quand on frappait, ne pouvait être que le frère de Philis? Était-il si profondément bouleversé qu'un raisonnement aussi simple lui était impossible? Décidément il importait qu'il partît au plus vite; le voyage calmerait sa machine nerveuse affolée.
—On m'a écrit, dit Florentin, et depuis mon retour, on m'a raconté combien vous aviez été bon pour ma mère. Permettez-moi de vous en remercier d'un coeur ému et reconnaissant; j'espère que bientôt cette reconnaissance ne restera pas un vain mot.
—Ne parlons pas de cela, dit Saniel, en regardant Philis avec une franchise et un visage ouvert qui, jusqu'à un certain point, la rassurèrent; c'est moi qui suis l'obligé de madame Cormier. Si le mot n'était pas barbare; je dirais que sa maladie a été une bonne fortune pour moi.
Puis, pour détourner la conversation, et surtout pour tâcher de dire à Philis qu'il voulait l'entretenir en particulier un court instant, il s'approcha de la table:
—Et que faites-vous là de charmant, mademoiselle? demanda-t-il.
—Oh! charmant! Je ne sais pas si, en travaillant consciencieusement, je serais jamais arrivée à avoir un talent qui me permît de faire charmant; mais c'est au métier que je suis réduite, et le métier doit se contenter de l'à-peu-près. Voyez ces douze menus: ils n'ont tous les douze qu'un seul et même dessin, et voilà comment je dois procéder pour gagner quelque chose au bout de ma journée.
Disant cela, elle trempa son pinceau dans sa boîte à couleurs, établit la nuance qu'elle voulait sur le fond d'une assiette cassée qui lui servait de palette, et rapidement elle appliqua cette nuance sur chacun de ces douze menus.
—Économie de temps et de couleur, dit-elle; mais avec de pareils procédés, qui sont une nécessité, comment penser à faire charmant? je voudrais bien essayer pourtant... si j'en avais le loisir.
—La vie a de ces duretés et pour tout le monde. Il faudrait ne travailler que pour le plaisir....
—Alors on ne ferait rien, dit Florentin avec béatitude.
—Veux-tu te taire, paresseux! s'écria Philis.
Saniel donna quelques conseils à madame Cormier, puis il se leva pour partir.
Philis le suivit, et Florentin parut vouloir les accompagner; mais elle l'arrêta:
—J'ai une question à adresser à M. Saniel, dit-elle.
Quand ils furent arrivés sur le palier elle tira la porte du vestibule de façon à la fermer complètement.
—Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle d'une voix hâtée qui tremblait.
—J'ai voulu t'avertir que je pars à onze heures pour Monaco.
—Tu pars?
—J'ai reçu 200 francs, d'un client et je vais les risquer au jeu. Deux cents francs ne peuvent pas payer Jardine ni les autres; au jeu, ils peuvent me donner quelques milliers de francs.
—Oh! pauvre cher, comme il faut que tu sois désespéré pour avoir, toi, tel que tu es, une pareille idée!
—J'ai tort?
—Jamais tort à mes yeux, pour mon coeur, pour mon amour! Que la fortune, ô mon bien-aimé, soit avec toi?
—Donne-moi ta main.
Elle regarda autour d'elle en écoutant: personne, aucun bruit.
Alors, l'attirant, elle lui mit ses lèvres sur les lèvres:
—Toute à toi, avec toi!
—Je serai de retour mardi.
—Mardi, à cinq heures, j'arriverai.
XVI
Personne ne connaissait le jeu aussi peu que Saniel: il savait qu'on jouait à Monaco, voilà tout; et à Paris il avait pris son billet pour Monaco, où il descendit de wagon.
En sortant de la gare, il regarda autour de lui pour s'orienter; ne voyant rien qui ressemblât à une maison de jeu telle qu'il la comprenait, c'est-à-dire au casino de Royat, le seul établissement de ce genre qu'il eût jamais vu, il s'adressa à un passant:
—La maison de jeu, je vous prie?
—On ne joue pas à Monaco.
—Je croyais.
—C'est à Monte-Carlo qu'on joue.
—Et c'est loin, Monte-Carlo?
—Là-bas.
De la main, le passant lui indiqua, sur la pente de la montagne, un endroit verdoyant où, au milieu du feuillage, se montraient les toits et les façades de constructions importantes.
Il remercia et se dirigea de ce côté, tandis que le passant, en appelant un autre, racontait la demande qui venait de lui être adressée; et tous deux riaient en haussant les épaules: pouvait-on être bête comme ces Parisiens! Encore un qui allait se faire plumer et qui arrivait de Paris exprès pour ça! Était-il drôle avec ses grandes jambes et ses grands bras!... Est-ce qu'on joue avec une pareille tournure!...
Sans s'inquiéter de ces rires qu'il entendait derrière lui, Saniel continua son chemin en regardant la mer bleue miroiter sous les rayons obliques du soleil déjà bas à l'horizon. Malgré sa nuit passée en wagon, il ne ressentait aucune fatigue; au contraire, il se trouvait dispos de corps et d'esprit; le voyage avait calmé l'agitation de ses nerfs, et c'était avec une tranquillité parfaite qu'il envisageait ce qui s'était passé avant son départ. Dans l'état d'apaisement qui était le sien présentement, il n'avait plus à craindre de maladresse ou de coups de folie, et, puisqu'il avait ressaisi sa volonté, tout irait bien: plus de regards en arrière, encore moins en avant, le présent seul devait l'occuper.
Le présent, à cette heure, c'était le jeu. Comment jouait-on? A quoi jouait-on? A la roulette, il le savait; mais, ce qu'était la roulette, il l'ignorait. Il ferait comme ses voisins. Si on se moquait de lui, peu importait; et même, en réalité, il devait désirer qu'on s'en moquât: on se rappelle avec plaisir ceux dont on a ri; ce qu'il venait chercher dans ce pays, c'était justement qu'on se souvînt de lui.
Quand il entra dans les salons de jeu, il remarqua qu'il y régnait un silence religieux: autour d'une grande table recouverte d'un tapis en drap vert que partageaient des dessins et des chiffres, des gens étaient assis sur les chaises hautes d'où ils paraissaient officier; d'autres sur des chaises plus basses ou simplement debout autour de la table poussaient ou ramassaient des louis et des billets de banque sur le drap vert, et une voix forte répétait d'un ton monotone: «Messieurs, faites votre jeu!... Le jeu est fait!... Rien ne va plus?...» alors une petite boule d'ivoire était lancée dans un cylindre où elle roulait avec un bruit métallique. Bien qu'il n'eût jamais vu de roulette, il n'eut pas un effort d'intelligence à faire pour deviner que c'en était une.
Et, avant de mettre sur la table les quelques louis qu'il tenait déjà dans sa main, il regarda autour de lui comment on procédait. Mais il eut beau s'appliquer, après la dixième partie il n'avait pas mieux compris qu'après la première: avec des râteaux les croupiers ramassaient l'enjeu de certains joueurs; avec ces mêmes râteaux, ils doublaient, décuplaient, ou même payaient dans des proportions dont il ne se rendait pas compte certains autres, et c'était tout.
Enfin, peu importait; croyant avoir vu comment on mettait son argent sur la table, cela suffisait. Il avait cinq louis dans la main, quand le croupier dit «Messieurs, faites votre jeu»; il les posa sur le numéro 32 ou, tout au moins, il crut qu'il les plaçait sur ce numéro. «Rien ne va plus!...» La boule roula dans le cylindre que le croupier avait fait tourner.
—31! appela le croupier qui ajouta quelques autres mots que Saniel entendit mal ou qu'il ne comprit pas.
Si peu qu'il connût la roulette, il crut qu'il avait perdu: il avait placé sa mise sur le 32, c'était le 31 qui sortait, la banque gagnait. Il fut surpris de voir le croupier lui pousser un tas d'or qui devait former une centaine de louis, ou à peu près, et accompagner ce mouvement d'un coup d'oeil qui, sans que le doute fût possible, voulait dire: «A vous, monsieur!»
Que devait-il faire? Puisqu'il avait perdu, il ne pouvait pas ramasser cet argent qu'on lui envoyait par erreur.
Il avait déposé sa mise en se penchant pardessus l'épaule d'un monsieur à la chevelure et à la barbe d'un noir invraisemblable, qui, sans jouer, piquait une carte avec une épingle. Ce monsieur se tourna vers lui et, avec un sourire tout à fait aimable, du ton le plus gracieux:
—A vous, monsieur, dit-il.
Décidément, il s'était trompé en croyant qu'il avait perdu, et il devait ramasser ce tas de louis; ce qu'il fit, mais en oubliant de ramasser aussi sa première mise.
La roulette tournait de nouveau.
32! appela le croupier.
Saniel venait de s'apercevoir que ses cinq louis étaient restés sur le 32, il crut qu'il avait gagné puisque c'était ce numéro qui venait de sortir, et son ignorance n'allait pas jusqu'à ne pas savoir qu'un numéro, à la roulette, est payé trente-six fois sa mise: c'était donc cent quatre-vingts louis que le râteau du croupier allait lui pousser.
Mais, à sa grande surprise, il ne lui en poussa pas plus qu'au premier coup. Cela devenait incompréhensible: on le payait quand il avait perdu, et quand il avait gagné on ne lui donnait que la moitié de son dû.
Sa physionomie trahit si bien son étonnement qu'il vit un sourire moqueur dans les yeux du monsieur à la chevelure noire, qui s'était de nouveau tourné vers lui.
Comme il jouait pour jouer, et non pour gagner ou pour perdre, il empocha ce qu'on venait de lui envoyer, ainsi que sa mise.
—Puisque vous ne jouez plus, dit le monsieur aimable en quittant sa chaise, voulez-vous me permettre de vous dire un mot?
Saniel s'inclina et ils s'éloignèrent de la table; quand ils furent assez à l'écart pour ne pas troubler le recueillement des joueurs, le monsieur salua cérémonieusement:
—Permettez-moi de me présenter moi-même: prince Mazzazoli.
Saniel crut qu'il devait répondre en donnant son nom et sa qualité.
—Eh bien, monsieur le docteur, dit le prince avec un fort accent italien, vous me pardonnerez, je l'espère, une simple observation que mon âge autorise peut-être: vous jouez comme un enfant.
—Comme un ignorant, répondit Saniel sans se fâcher, car, si insolite que fût cette observation, il avait déjà calculé qu'il pouvait être bon pour l'avenir d'avoir à invoquer le témoignage d'un prince.
—Je suis sûr que vous en êtes encore à vous demander pourquoi on vous a payé dix-huit fois votre mise au premier coup que vous avez joué, et pourquoi on ne vous l'a pas payée trente-six fois au second.
—C'est vrai.
—Eh bien, je vais vous le dire. C'est que, au lieu de placer votre argent en plein sur le numéro que vous aviez choisi, vous l'avez placé à cheval sur le 31 et le 32: par une chance qu'on peut vous envier, le résultat a été le même pour vous; mais que ne donnerait pas cette chance si, au lieu de s'en remettre au hasard, elle était éclairée! Car la roulette n'est pas un jeu de hasard, comme on le croit à tort: tout y est calcul et combinaison. Ainsi, en plaçant votre argent sur deux numéros, vous aviez cinq chances contre vous, comme vous en auriez eu six et demie sur trois numéros, sept sur quatre. Voilà ce qu'il faut savoir avant de rien risquer, et ce que je vous offre si vous voulez que nous formions une association jusqu'à ce soir. Votre chance unie à mon expérience, nous faisons sauter la banque.
Saniel n'avait pas attendu cette conclusion pour deviner à peu près ce qu'elle allait être: un mendiant, ce vieux prince italien si bien teint.
—Mon intention est de ne plus jouer, dit-il.
—Avec votre chance, ce serait plus qu'une faute.
—J'avais besoin d'une certaine somme, je l'ai gagnée, elle me suffit.
—Vous ne ferez pas la folie de refuser la main que la Fortune vous tend.
—Êtes-vous sûr qu'elle me la tend? dit Saniel, qui trouvait que c'était le prince.
—N'en doutez pas; je vais vous le démontrer....
—Je vous remercie; je ne reviens jamais sur ce que j'ai arrêté.
En tout autre moment, Saniel eût tourné le dos à cet importun; mais c'était un témoin qu'il fallait ménager.
—Je n'ai plus rien à faire ici, dit-il poliment; permettez que je me retire après vous avoir remercié de votre offre, dont j'apprécie la gracieuseté.
—Eh bien, s'écria le prince, puisque vous ne voulez pas épuiser votre chance, laissez-moi le faire pour vous; cet argent peut être un fétiche, prenez dessus cinq louis, cinq louis seulement: confiez-les-moi; je les joue d'après mes combinaisons, qui sont certaines, et ce soir je vous remets votre part de bénéfices. Où êtes-vous descendu? Moi j'habite la Villa des Palmes.
—Nulle part; j'arrive.
—Alors trouvez-vous ce soir, à dix heures, dans cette salle et nous liquiderons notre association.
Son premier mouvement fut de refuser. A quoi bon faire la charité à ce vieux singe? Mais, après tout, ce n'était pas bien cher que de payer son témoignage cinq louis, et il les lui donna.
—Mille grâces! Ce soir, à dix heures.
Comme Saniel allait sortir de la salle, il se trouva face à face avec son ancien camarade Duphot, qui entrait accompagné d'une femme,—celle-là même qu'il avait soignée.
—Comment! vous ici? Ah! par exempte, elle est bien bonne.
Et tous deux, l'amant et la maîtresse, s'exclamèrent.
Saniel raconta pourquoi il était à Monaco et ce qu'il avait fait depuis son arrivée.
—Avec mon argent! Ah! elle est bien bonne, s'écria Duphot.
—Et vous ne jouez plus? demanda la femme.
—J'ai ce qu'il me faut.
—Alors vous allez jouer pour moi.
Il voulut se défendre, mais ils l'entraînèrent à la table de la roulette et lui mirent chacun un louis dans la main.
—Jouez.
—Comment?
—Comme l'inspiration vous conseillera: vous avez la veine.
Mais sa veine n'avait guère de souffle; les deux louis qu'ils avaient jetés au hasard furent perdus.
On lui en donna deux autres; cette fois ils en gagnèrent huit.
—Vous voyez, cher ami.
Il continua avec des chances diverses, gagnant, perdant.
Au bout d'un quart d'heure on lui permit d'abandonner le jeu.
—Et qu'allez-vous faire maintenant? demanda Duphot.
—Envoyer ce que je dois à mon créancier par mandat télégraphique.
—Vous savez où est le télégraphe?
—Non.
—Je vais vous conduire.
C'était un second témoin dont Saniel n'avait garde de refuser le concours.
Quand il eut envoyé son mandat à Jardine, il n'avait plus rien à faire à Monte-Carlo, et comme il ne pouvait partir que le soir, à onze heures, il resta désoeuvré, ne sachant à quoi employer son temps. Alors il acheta un journal de Nice et alla s'asseoir dans le jardin, sous un bec de gaz, en face de la mer tranquille et sombre. Peut-être trouverait-il dans ce journal quelque dépêche télégraphique qui lui apprendrait ce qui s'était passé rue Sainte-Anne depuis son départ.
Il chercha assez longtemps; puis à la fin du journal, aux Dernières nouvelles, il lut: «Le crime de la rue Sainte-Anne paraît entrer dans une voie nouvelle; des recherches faites avec plus de soin ont amené la découverte d'un bouton de pantalon auquel adhère un morceau d'étoffe. Il est donc démontré qu'avant le crime il y a eu lutte entre la victime et son assassin. Comme ce bouton porte certaines lettres et certaines marques, c'est un indice précieux pour la police.»
Cette preuve d'une lutte entre la victime et son assassin fit sourire Saniel: si la police entrait dans cette voie, elle ferait un joli bout de chemin avant d'arriver à un résultat. Qui pouvait savoir depuis combien de temps ce bouton se trouvait dans cette pièce peu balayée? De qui provenait-il?
Tout à coup, quittant brusquement son banc, il entra dans un bosquet et vivement il se tâta: n'était-ce pas lui qui avait perdu ce bouton?
Mais il fut bien vite honteux de ce mouvement inconscient: le bouton que la police était si fière d'avoir découvert ne lui appartenait point; ce ne serait pas à lui que conduirait la nouvelle voie sur laquelle elle venait de s'engager.
XVII
Le mardi, un peu avant cinq heures, Philis, comme elle l'avait promis, sonnait à sa porte; et il sortait de son laboratoire, où il s'était remis au travail, pour aller lui ouvrir.
Elle lui sauta au cou:
—Eh bien? demanda-t-elle d'une voix frémissante.
Il raconta comment il avait joué, comment il avait gagné, mais sans préciser la somme; et il raconta aussi les propositions d'association du prince Mazzazoli, la rencontre de Duphot, l'envoi du mandat télégraphique à Jardine.
—Oh! quel bonheur, dit-elle en le serrant dans ses bras; te voilà libre.
—Plus de créanciers! Maître de moi: tu vois que j'ai eu une bonne inspiration.
—La justice des choses le voulait.
Puis, s'interrompant:
—A propos de justice, tu ne m'as pas parlé de Caffié, le matin de ton départ.
—J'étais sous le coup de préoccupations qui ne me laissaient pas la liberté de penser à Caffié.
—Est-ce curieux, cette coïncidence de sa mort avec la condamnation que nous avions portée contre lui: est-ce que cela précisément ne prouve pas cette justice des choses?
—Si tu veux.
—Comme l'argent que tu as gagné à Monaco le prouve pour toi: ce qui est juste arrive nécessairement. Caffié a été puni de toutes ses coquineries et de ses crimes; toi, tu as été récompensé de tes souffrances.
—Est-ce qu'il n'aurait pas été juste que Caffié fût puni plus tôt, et que moi, je souffrisse moins longtemps?
Elle resta sans répondre.
—Tu vois, dit-il en souriant, que ta philosophie reste court.
—Ce n'est pas à ma philosophie que je pense, c'est à Caffié et à nous.
—En quoi Caffié peut-il être associé à toi ou aux tiens?
—Il l'est ou plutôt il pourrait l'être, si cette justice, à laquelle je crois, malgré tes plaisanteries, permettait qu'il le fût.
—Tu conviendras que cela ressemble à une énigme.
—Qu'est-ce que tu as appris de Caffié depuis ton départ?
—Rien ou presque rien.
—Tu sais qu'on croit que le crime a été commis par un boucher.
—Le commissaire a ramassé le couteau devant moi, et c'est bien un couteau de boucher; de plus, le coup qui a tranché la gorge de Caffié a été porté par une main habituée à l'égorgement; c'est ce que j'ai indiqué dans mon rapport.
—Depuis, des recherches plus attentives que celles du premier moment ont fait découvrir sous un meuble un bouton de pantalon...
—Qui aurait été arraché dans une lutte entre Caffié et son assassin, j'ai lu cela dans un journal; mais, pour moi, je ne crois pas à cette lutte: la position de Caffié dans le fauteuil où il a été frappé et où, il est mort indique que le vieux coquin a été surpris; d'ailleurs s'il ne l'avait pas été, s'il avait lutté, il aurait crié, et sans doute il se serait fait entendre.
—Si tu savais comme je suis heureuse de t'entendre dire cela, s'écria-t-elle.
—Heureuse! Qu'est-ce que cela peut te faire?
Il l'examina surpris.
—Que t'importe que Caffié ait été tué avec ou sans lutte? Tu l'avais condamné, il est mort; cela doit te suffire.
—J'ai eu bien tort de porter cette condamnation, en causant et sans y attacher d'importance.
—Crois-tu que c'est elle qui ait amené son exécution?
—Je n'ai pas cette simplicité, mais enfin j'aimerais mieux ne pas l'avoir condamné?
—Tu le regrettes?
—Je regrette qu'il soit mort.
—Décidément l'énigme continue; mais tu sais que je n'y suis pas du tout; et, si tu veux, nous en resterons là; nous avons mieux à faire que de nous entretenir de Caffié.
—Permets-moi d'en parler, au contraire, car nous avons besoin de tes conseils.
De nouveau, il la regarda en tâchant de lire en elle et de deviner pourquoi elle tenait tant à parler de Caffié, alors que lui justement aurait voulu n'en pas parler. Que pouvait-il se trouver sous cette insistance?
—Je t'écoute, dit-il, et, puisque tu as un conseil à me demander à ce sujet, tu aurais dû me dire tout de suite ce dont il s'agit.
—Tu as raison, et je l'aurais déjà fait si je n'étais retenue par un sentiment d'embarras... et de honte que je me reproche, car avec toi je ne dois avoir ni embarras ni honte.
—Assurément.
—Mais avant tout il faut que je te dise, il faut que tu saches que mon frère Florentin est un bon et brave garçon; il faut que tu le croies, que tu en sois convaincu.
—Je le suis, puisque tu me le dis; d'ailleurs il m'a produit la meilleure impression pendant le peu de temps que je l'ai vu l'autre matin chez toi.
—N'est-ce pas qu'on voit tout de suite que c'est une bonne nature?
—Certainement.
—Et franc, et droit; faible, c'est vrai, et un peu mou aussi, c'est-à-dire manquant de ressort et de volonté, se laissant entraîner... par bonté et par tendresse. Cette faiblesse lui a fait commettre une faute avant son départ pour l'Amérique. Je te l'ai cachée jusqu'à cette heure, mais il faut que tu la connaisses maintenant: aimant une femme qui le dominait et lui faisait faire ce qu'elle voulait, il s'est laissé entraîner à... détourner une somme de quarante-cinq francs qu'elle lui demandait, qu'elle exigeait le soir même, espérant pouvoir la remettre trois jours après, sans que son patron s'en aperçût.
—Son patron était Caffié?
—Non; il avait quitté Caffié depuis trois mois et il était entré chez un autre homme d'affaires dont je ne t'ai jamais parlé, tu comprends maintenant pourquoi. L'argent sur lequel il avait compté pour remplacer celui qu'il avait donné à cette femme lui manqua. Au lieu de s'adresser à nous, il chercha ailleurs, ne trouva pas, perdit la tête, si bien qu'on découvrit son détournement et que son patron, qui n'était pas moins dur que Caffié, déposa une plainte contre lui. Comment nous parvînmes à la faire retirer et à empêcher le pauvre garçon de passer en justice, ce serait trop long. Enfin nous réussîmes, et, désespéré, mourant de honte, il partit pour l'Amérique, malgré nous, autant pour n'avoir à rougir devant personne que pour faire fortune, car son caractère est aussi facile à l'illusion qu'à la désespérance. Maintenant que tu as vu Florentin, tu admettras qu'on peut être coupable de la faute qu'il a commise, sans être capable... de devenir un assassin.
Il allait répondre, elle lui ferma les lèvres d'un geste rapide:
—Tu vas voir pourquoi je parle de cela, et tu vas comprendre aussi que je ne me suis écartée ni de Caffié, ni de ce bouton sur lequel la police compte pour retrouver le coupable: ce bouton appartenait à Florentin.
—A ton frère?
—Oui, à Florentin, qui, le jour même du crime, a été chez Caffié.
—C'est vrai; la concierge a dit au commissaire de police qu'il était venu vers trois heures.
Philis poussa un cri désespéré:
—On sait qu'il est venu, voilà qui est encore plus grave que ce que nous pouvions imaginer et craindre.
—Le commissaire, interrogeant la concierge pour savoir quelles personnes Caffié avait reçues dans la journée, a nommé ton frère; mais, comme cette visite a eu lieu entre trois heures et trois heures et demie, et que le crime a certainement été commis entre cinq heures et cinq heures et demie, personne ne peut accuser ton frère d'être l'assassin, puisqu'il était parti avant que Caffié allumât sa lampe. Comme cette lampe n'a pas pu s'allumer toute seule, il en résulte qu'il ne peut pas avoir égorgé un homme qui était encore vivant une heure après que la concierge eut vu ton frère et lui eut parlé.
—Ce que tu me dis est un grand soulagement; si tu savais quelle peur nous avons eue!
—Vous avez été bien promptes à vous alarmer.
—Trop promptes; mais quand Florentin, nous lisant le journal tout haut, est arrivé à l'histoire du bouton et s'est écrié: «Mais c'est à moi, ce bouton!» nous avons tous éprouvé un saisissement qui nous a fait perdre la tête. Nous avons vu la police tombant chez nous, interrogeant Florentin, lui reprochant le passé qui serait étalé au grand jour dans tous les journaux, et tu dois sentir quelle a été notre émotion.
—Mais ton frère peut, n'est-ce pas, expliquer comment il a perdu ce bouton chez Caffié?
—Bien sûr, et de la façon la plus naturelle. Comme la concierge l'a raconté, il a été, le jour de l'assassinat, chez Caffié, pour demander à celui-ci un certificat constatant qu'il avait été son clerc pendant plusieurs années. Caffié lui a fait ce certificat, qui devait remplacer celui que Florentin avait perdu; puis, tout en causant, Caffié lui a parlé d'un dossier qu'il ne pouvait pas retrouver et dont il avait besoin. C'était Florentin qui s'était occupé de cette affaire plus que Caffié lui-même, et, quand elle avait été terminée, il avait rangé le dossier, qui était volumineux et ne pouvait pas entrer dans les cases où on les classe ordinairement, sur une planche au haut d'une armoire. Le hasard voulut qu'il s'en souvînt; il le dit à Caffié qui répondit qu'il avait cherché dans cette armoire sans rien trouver. «C'est que vous avez mal cherché, dit Florentin, ou que le dossier a été dérangé par mon successeur.—J'ai bien cherché, répliqua Caffié, et votre successeur ne l'a jamais vu.—Eh bien, alors, dit Florentin, je vais le trouver.» Et allant chercher une petite échelle, il monta dessus pour atteindre le haut de l'armoire. Sa mémoire ne l'avait pas trompé: le dossier était bien où il croyait, mais une épaisse couche de poussière noire avait obscurci la fiche sur laquelle étaient inscrites les indications qui devaient le faire reconnaître. Il le prit pour le descendre, fit un faux pas et, dans un brusque mouvement pour se retenir, un des boutons de son pantalon fut arraché.
—Et il ne l'a pas ramassé?
—Il ne s'en est même pas aperçu tout d'abord; c'est plus tard, dans la rue, en voyant qu'une jambe de son pantalon était plus longue que l'autre et traînait sur ses bottines, qu'il a pensé à l'échelle et qu'il a constaté qu'un bouton lui manquait. Il n'allait pas retourner chez Caffié pour le chercher, n'est-ce pas?
—Assurément.
—Comment prévoir que Caffié allait être assassiné; que le crime serait assez habilement combiné et exécuté pour laisser échapper le coupable; que, deux jours après, la police aux abois trouverait un bouton sur lequel elle bâtirait toute une histoire; que, de cette histoire, il résulte qu'il y a eu lutte entre l'assassin et sa victime; que dans cette lutte un bouton a été arraché, et que celui qui l'a perdu est nécessairement celui qui a coupé le cou à Caffié? Florentin n'a pas pensé à tout cela.
—Ça se comprend.
—Il a lui-même, le soir, remplacé son bouton par un autre, et c'est seulement en lisant le journal qu'il a senti ce qu'il pouvait y avoir de grave dans ce fait en apparence insignifiant, et comme lui, en même temps que lui, nous avons partagé son émoi.
—Vous n'avez parlé à personne de ce bouton?
—Certes non; nous n'avions garde; et je ne t'en ai parlé que parce que je te dis tout, et aussi parce que, si nous étions menacés, nous n'aurions de secours à attendre que de toi. Florentin est un bon garçon, mais c'est un mouton qui ne sait que tendre le dos quand il lui pleut dessus; maman est comme lui sous plus d'un rapport, et moi, quoique je sois plus résistante, j'avoue qu'en face de la loi et de la police je perdrais facilement la tête, comme les enfants qui se mettent à hurler quand on les laisse dans l'obscurité; la loi, n'est-ce pas la nuit, quand on ne la connaît pas, et une nuit troublante, pleine d'effarements, toute peuplée de fantômes?
—Je ne crois pas que vous soyez menacés comme tu l'as imaginé dans un premier moment d'émotion....
—Bien naturelle.
—Bien naturelle, j'en conviens, mais dont la réflexion montre le peu de fondement. Ce bouton ne porte pas le nom du tailleur qui l'a fourni....
—Non, mais il porte des initiales et une marque de fabrique: un A et un P avec une couronne et un coq.
—Eh bien! comment veux-tu que la police trouve, parmi les deux ou trois mille tailleurs de Paris, ceux qui emploient les boutons ainsi marqués; et comment ces tailleurs trouvés pourraient-ils désigner celui de leurs clients à qui appartient ce bouton, celui-là précisément et non un autre? C'est chercher une aiguille dans une botte de foin. Où ton frère a-t-il fait faire ce pantalon? Ne l'a-t-il pas rapporté d'Amérique?
—Le pauvre garçon n'a rien rapporté d'Amérique, si ce n'est de misérables vêtements bien usés, et nous avons dû commencer par l'habiller des pieds à la tête. Nous avons été à l'économie, et c'est un petit tailleur de l'avenue de Clichy, appelé Valérius, qui lui a fait ce costume.
—Il ne me paraît guère probable que la police trouve ce petit tailleur de l'avenue de Clichy, bien qu'il eût mieux valu que ce pantalon vînt de la Belle Jardinière ou d'un autre grand magasin: mais le découvrît-on et le tailleur reconnût-il que le bouton provient de sa provision que cela ne désignerait pas ton frère. Enfin, arrivât-on jusqu'à lui, il faudrait encore prouver qu'il y a eu lutte comme on le suppose, que le bouton a été arraché dans cette lutte, et que ton frère se trouvait rue Sainte-Anne entre cinq et six heures, alors que sans doute il lui sera facile, à lui, de prouver où il était à ce moment.
—Mais chez nous, avec maman!
—Tu vois donc que vous pouvez être tranquilles.
XVIII
Rassurée, Philis avait hâte de revenir rue des Moines pour faire partager à sa mère et à son frère la confiance que Saniel lui avait mise au coeur: ce fut à pas pressés qu'elle remonta la rue Louis-le-Grand aux Batignolles et d'une main fiévreuse qu'elle tira le cordon de leur sonnette.
Car le temps n'était plus où, dans cette maison tranquille dont tous les locataires se connaissaient, on laissait la clef sur la porte et où il n'y avait qu'à frapper avant d'entrer. Depuis que les journaux parlaient du bouton trouvé chez Caffié, la liberté et la sécurité qui régnaient dans cet intérieur où jusqu'à ce moment, on n'avait rien à craindre pas plus qu'à cacher, avaient disparu; plus de clef sur la porte d'entrée, plus d'entretien à haute voix, plus de rires: maintenant, la porte restait toujours fermée; on ne riait plus; et quand on parlait, quand on lisait les journaux qu'on achetait matin et soir, c'était à mi-voix, comme si, derrière les murs, des oreilles avaient été aux aguets; que la sonnette tintât et l'on se regardait avec émoi, en se demandant d'un coup d'oeil craintif si ce n'était pas l'annonce d'un danger.
Quand son frère vint lui ouvrir la porte, elle trouva la table servie: on l'attendait.
—J'avais peur qu'il ne te fût arrivé quelque chose, dit madame Cormier.
—J'ai été retenue.
Vivement elle s'était débarrassée de son chapeau et de sa redingote.
—Tu n'as rien appris: demanda madame Cormier en apportant la soupe sur la table.
—Non.
—On ne t'a parlé de rien? continua Florentin à voix basse.
—On ne m'a parlé que de ça; ou je n'ai entendu parler que de ça quand on ne s'adressait pas à moi directement.
—Que dit-on?
—Personne n'admet que les recherches de la police aboutissent pour le bouton.
—Tu vois, Florentin, interrompit madame Cormier en souriant à son fils.
Mais celui-ci secoua la tête.
—Cependant l'opinion de tous a une valeur, s'écria Philis.
—Parle donc plus bas, dit Florentin.
—On soutient qu'il est impossible que la police trouve, parmi les deux ou trois mille tailleurs de Paris, tous ceux qui emploient des boutons marqués A.P.; et l'on dit que, les trouvât-on, ils ne pourraient pas désigner ceux de leurs clients à qui ils ont fourni des boutons de ce genre; de sorte que c'est chercher réellement une aiguille dans une botte de foin.
—Quand on veut bien y mettre le temps, on trouve une aiguille dans une botte de foin, dit Florentin.
—Tu me demandes ce que j'ai entendu, je te le répète. Mais je ne m'en suis pas tenu à cela. Comme je passais aux environs de la rue Louis-le-Grand, je suis monté chez M. Saniel: c'était l'heure de sa consultation et j'espérais le trouver.
—Tu lui as avoué la situation? s'écria Florentin.
Dans toute autre circonstance, elle eût répondu franchement, en expliquant qu'on pouvait avoir confiance en Saniel; mais ce n'était pas quand elle voyait l'agitation de son frère qu'elle allait l'exaspérer par cet aveu, alors surtout qu'elle ne pouvait pas donner en même temps les raisons de sa foi en Saniel; il fallait donc qu'elle le rassurât avant tout.
—Non, dit-elle; mais je pouvais parler de Caffié avec M. Saniel sans qu'il s'en étonnât; puisque c'est lui qui a fait les premières constatations, n'était-il pas tout naturel que ma curiosité voulût en apprendre un peu plus que ce que racontent les journaux?
—C'est égal; la démarche peut paraître étrange.
—Je ne crois pas; mais, en tout cas, l'intérêt que nous avions à nous renseigner m'a fait passer sur cette considération, et, je crois que, quand je t'aurai dit l'opinion de M. Saniel, tu ne regretteras plus ma visite.
—Et cette opinion? demanda madame Cormier.
—Son opinion est qu'il n'y a pas eu de lutte entre Caffié et l'assassin, attendu que la position de Caffié dans le fauteuil où il a été frappé prouve qu'il a été surpris; donc, s'il n'y a pas eu de lutte, il n'y a pas eu de bouton arraché, et tout l'échafaudage de la police s'écroule.
Madame Cormier poussa un profond soupir de délivrance:
—Tu vois! dit-elle à son fils.
—Et l'opinion de M. Saniel n'est pas celle du premier venu, ce n'est même pas celle d'un médecin quelconque: c'est celle du médecin qui a constaté la mort et qui, plus que personne, a qualité, a autorité pour dire comment elle a été donnée,—par surprise, sans lutte, sans bouton arraché.
—Ce n'est pas M. Saniel qui dirige les recherches de la police, ni qui les inspire, répondit Florentin; son opinion ne donne pas un coupable, tandis que le bouton peut en donner un, au moins pour ceux qui croient à la lutte, et entre les deux la police ne peut pas hésiter: déjà on la raille dans les journaux de n'avoir pas encore découvert l'assassin, qui va rejoindre tous ceux qu'elle a laissés échapper, il faut qu'elle suive la piste sur laquelle elle s'est engagée, et cette piste....
Il baissa la voix:
—C'est ici qu'elle peut l'amener.
—Pour cela, il faudrait qu'elle passât par l'avenue de Clichy, et c'est ce qui paraît invraisemblable.
—C'est le possible qui me tourmente, ce n'est pas le vraisemblable, et tu ne peux pas ne pas reconnaître que ce que je crains est possible: j'ai été chez Caffié le jour du crime, j'y ai perdu un bouton arraché avec violence, ce bouton ramassé par la police prouve, selon elle la culpabilité de celui à qui il a appartenu; qu'elle trouve que je suis celui-là...
—Elle ne le trouvera pas.
—....Admettons qu'elle le trouve, comment me défendrais-je?
—En prouvant que tu n'étais pas rue Sainte-Anne entre cinq et six heures, puisque tu étais ici.
—Et quels témoins attesteront cet alibi? Je n'en ai qu'un: maman. Que vaut le témoignage d'une mère en faveur de son fils dans de pareilles circonstances?
—Tu auras celui du docteur affirmant qu'il n'y a pas eu lutte, ni, par conséquent, de bouton arraché.
—Affirmant, mais n'apportant aucune preuve à l'appui de son sentiment; opinion de médecin que l'opinion d'un autre médecin peut combattre et détruire! Et puis, pour démontrer qu'il n'y a pas eu lutte, M. Saniel met en avant la surprise. Qui a pu surprendre Caffié? Ce n'est-pas le premier venu, n'est-ce pas? De même, ce n'est pas non plus le premier venu qui a pu s'introduire dans la maison, entrer et sortir en échappant à la surveillance de la concierge. Celui-là, bien sûr, était au courant des habitudes de la maison. De plus, il savait que, pour se faire ouvrir la porte par Caffié quand le clerc était sorti, il fallait sonner d'abord et ensuite frapper trois coups d'une certaine manière. Qui mieux que moi savait tout cela?
C'était pied à pied que Philis défendait le terrain contre son frère; mais peu à peu la confiance qui, tout d'abord, la soutenait s'affaiblissait. Chez Saniel, près de lui, elle était vaillante; entre son frère et sa mère, dans cette salle qui déjà avait vu leurs inquiétudes, n'osant pas élever la voix, elle se troublait et se laissait gagner par l'anxiété des siens:
—Vraiment, dit-elle, il semble que nous soyons des coupables et non des innocents!
—Et tandis que nous sommes là à nous tourmenter, le coupable, probablement, dans une tranquillité parfaite, rit des recherches de la police; il n'avait pas pensé à ce bouton, le hasard le met dans son jeu; la chance est pour lui, elle est contre nous... une fois de plus.
C'était la plainte qui revenait le plus souvent sur les lèvres de Florentin. Bien qu'il n'eût jamais été joueur, et pour cause, tout pour lui se décidait par la chance. Il y a des gens qui sont nés sous une bonne étoile, d'autres sous une malheureuse; il y en a qui, dans la bataille de la vie, reçoivent les coups sans se décourager, parce qu'ils attendent tout du lendemain, comme il y en a qui faiblissent, parce qu'ils n'attendent rien de bon et qu'ils savent, par expérience, que demain sera pour eux ce qu'est le jour présent, ce qu'a été la veille. Il était de ceux-là. Qu'avait-il eu de bon depuis que la bataille était en engagée? Pourquoi leur père était-il mort juste au moment où, après de rudes épreuves, il arrivait à force de persévérance et de travail, à mettre le pied à l'échelle? Encore quelques années et c'était d'une fortune, c'était d'un nom glorieux qu'héritaient ses enfants, tandis qu'il ne leur avait laissé que ce qu'il avait toujours eu: la misère. Pourquoi lui-même n'avait-il pas pu achever ses études, au lieu de devenir un pauvre clerc d'hommes d'affaires qu'on accablait de besognes fastidieuses du matin au soir, et de fatigues au point qu'il ne lui restait pas une heure de liberté pour travailler utilement? Ne devait-il pas, comme ses camarades, passer des examens qui lui auraient donné une situation analogue à celles qu'occupaient ces camarades, ni plus intelligents ni plus courageux que lui? Pourquoi, au lieu de trouver un brave homme de patron, ce qui n'avait rien d'impossible, était-il tombé sur Caffié qui l'avait martyrisé et abêti? Pourquoi sa mère, née à la campagne, solide, d'une bonne et belle santé, avait-elle tout à coup été frappée de paralysie? Enfin pourquoi Philis, belle fille comme elle était, gaie malgré tout, intelligente, douée de toutes les qualités qui font la vie heureuse dans un ménage, ne trouvait-elle pas un mari assez dégagé de préjugés et d'étroits calculs pour l'épouser? Pourquoi fallait-il que, du matin au soir; sans repos, sans lassitude, elle travaillât penchée sur sa table, ou courût les rues de Paris comme une pauvre ouvrière qui va chercher ou reporter de l'ouvrage?
—Que ne suis je resté en Amérique! dit-il.
—Puisque tu étais trop malheureux, mon pauvre garçon! dit madame Cormier, dont le coeur maternel avait été remué par ce cri.
—Suis-je plus heureux ici? le serai-je demain? Que nous réserve-t-il, ce demain plein d'incertitude et de dangers?
—Pourquoi veux-tu qu'il n'ait que des dangers? dit Philis d'un ton conciliant et caressant.
—Tu attends toujours le bon, toi.
—Au moins je l'espère, et n'admets pas de parti pris qu'il est impossible. Je ne dis pas que la vie soit toujours rose, mais elle n'est pas non plus toujours noire; et je crois qu'il en est d'elle comme des saisons: après l'hiver, qui est vilain, je te l'accorde, vient le printemps, l'été et l'automne.
—Eh bien si j'avais l'argent nécessaire au voyage, j'irais passer la fin de l'hiver dans un pays où il serait moins désagréable qu'ici et surtout moins dangereux pour ma constitution.
—Tu ne dis pas cela sérieusement, j'espère? s'écria madame Cormier.
—Très sérieusement, au contraire.
—Nous sommes à peine réunis, et tu penses à une nouvelle séparation, dit madame Cormier tristement.
—Ce n'est pas à une séparation que Florentin pense, s'écria Philis, c'est à la fuite.
—Et pourquoi pas?
—Parce qu'il n'y a que les coupables qui se sauvent.
—C'est justement le contraire; les coupables intelligents restent, en vertu de ton axiome, et, comme généralement ce sont des gens résolus ils savent d'avance qu'ils pourront faire face au danger; tandis que les innocents qui sont tout le monde, des timides comme moi ou des pas chanceux perdent la tête et se sauvent, parce qu'ils savent à l'avance aussi que, si un danger les menace, il les écrasera sans qu'ils puissent lui échapper. C'est pourquoi je retournerais en Amérique si je pouvais payer mon voyage au moins j'y serais tranquille.
Il se fit un moment de silence et chacun resta les yeux fixés sur son assiette, comme s'il n'avait d'autre souci que d'achever de dîner.
—En constatant que ce projet n'était pas réalisable, reprit bientôt Florentin, il m'est venu une autre idée.
—Pourquoi as-tu des idées? demanda Philis.
—Je voudrais que tu fusses à ma place, nous verrions si tu n'en aurais pas.
—Je t'assure que j'y suis, à ta place, et que ton inquiétude est la mienne; seulement elle ne se traduit pas de la même manière. Enfin quelle est-elle ton idée?
—C'est d'aller trouver Valérius et de tout lui raconter.
—Et qui nous répond-de la discrétion de Valérius? demanda madame Cormier; ne serait-ce pas la plus grosse imprudence que tu pourrais commettre? On ne joue pas avec un secret de cette importance.
—Valérius est un brave homme.
—C'est parce qu'il ne peut pas travailler quand les affaires politiques ou plutôt patriotiques vont mal, que tu dis ça.
—Et pourquoi non? Chez un pauvre misérable qui vit si petitement de son travail, ce souci et cette fierté de la patrie ne sont-elles pas la marque d'un coeur élevé?
—Je t'accorde cette élévation; mais c'est une raison de plus pour être prudent avec lui, dit Philis. Précisément parce qu'il peut être ce que tu crois, la réserve nous est imposée. Tu lui dis ce qui s'est passé: il l'accepte et il accepte ton innocence, c'est parfait; il ne trahira ton secret ni volontairement ni par maladresse. Mais il ne l'accepte pas; il cherche les dessous; il suppose que tu as voulu le tromper; il te soupçonne; alors ne va-t-il pas tout raconter au commissaire de police de notre quartier? Pour moi, j'estime que c'est un danger qu'il serait fou de provoquer.
—Et, selon toi, que faut-il faire?
—Rien; c'est-à-dire attendre, puisqu'il y a mille chances contre une pour que nos inquiétudes, que nous exagérons les uns les autres, ne se réalisent jamais.
—Eh bien, attendons, dit-il; au surplus, j'aime autant cela; au moins je n'ai pas de responsabilité. Il adviendra ce qui pourra.
XIX
Pour que le bouton trouvé chez Caffié mît sur la piste de l'assassin, il fallait qu'il sortît des mains d'un tailleur parisien, ou tout au moins français, et que le pantalon n'eût point été vendu par un magasin de vêtements confectionnés, où l'on ne garde ni le nom ni le souvenir des acheteurs qui passent.
La tâche de la police était donc difficile, comme faibles étaient ses chances de succès.
Qu'elle se fût adressée, ainsi que l'imaginait Saniel, à chacun des trois mille tailleurs de Paris, pour connaître ceux d'entre eux qui employaient des boutons au Coq et à la Couronne marqués A.P., elle eut réellement cherché une aiguille dans une botte de foin.
Mais ce n'était point de cette façon qu'elle avait procédé: au lieu de courir après ceux qui employaient ces boutons, elle avait cherché ceux qui les fabriquaient ou les vendaient, et tout de suite, sans aller plus loin que le Bottin, elle avait trouvé ce fabricant: A. Pélinotte; manufacture de boutons métal pour pantalons, marque de fabrique A. P., Couronne et Coq, faubourg du Temple.
Tout d'abord, ce fabricant s'était montré assez peu disposé à répondre aux questions de l'agent qui s'était rendu chez lui; mais, quand il avait commencé à comprendre qu'il pouvait retirer un avantage de l'affaire, en bon commerçant qu'il était, jeune et actif, il avait mis ses livres et ses placiers à la disposition de la justice. Sa prétention, en effet, était que ses boutons, grâce à une barrette en cuivre, autour de laquelle le fil s'enroulait au lieu de passer dans des trous, ne coupaient jamais le fil et qu'ils étaient incassables: quand ils sautaient, c'était avec un morceau de l'étoffe. Quelle meilleure justification de ses prétentions, quelle meilleure réclame que ce bouton arraché avec un morceau du pantalon de l'assassin? Il fallait que l'affaire vint aux assises et que, dans tous les journaux, on parlât des boutons A.P.; pour ce résultat, il eût payé un bon prix.
On ne lui avait demandé que son concours, et, au bout de quelques jours, les recherches avaient pu commencer, guidées par une liste dont l'exactitude épargnait les démarches inutiles.
Un matin, un agent de la sûreté arriva avenue de Clichy et trouva le tailleur Valérius dans sa boutique, occupé à lire son journal. Car ce n'était pas seulement quand la patrie était en danger que Valérius se passionnait pour la lecture des journaux, c'était tous les matins et tous les soirs: quand les affaires politiques allaient mal, il prenait si tragiquement les soucis qu'elles lui causaient qu'il fallait les conversations et surtout les consommations du café pour l'en distraire, et alors, bien entendu, il ne travaillait pas; au contraire, lorsqu'elles allaient à peu près bien, personne n'était plus appliqué que lui à la besogne, il ne sortait pas de sa petite boutique et, la lecture du journal du matin finie, il ne quittait ses ciseaux que pour s'asseoir à sa machine à coudre, et, tout en appuyant sur la pédale, il ruminait ce qu'il avait lu: politique, polémique, faits divers, tribunaux et feuilleton.
Rien de ce qui se publiait dans les journaux ne lui échappait; aussi aux premiers mots de l'agent comprit-il tout de suite de quoi il allait être question:
C'est pour l'affaire de la rue Sainte-Anne que vous avez besoin de ces renseignements? demanda-t-il.
—Franchement, oui.
—Eh bien, franchement aussi, je ne sais si le secret professionnel me permet de vous répondre.
L'agent, qui n'était pas bête, sentit tout de suite à qui il avait affaire, et, au lieu de s'abandonner à l'envie de rire qu'avait provoquée cette réponse faite noblement, par ce bonhomme dont la longue barbe noire touffue et la calvitie accentuaient la gravité, il prit une figure de circonstance:
—C'est à discuter, dit-il.
—Alors discutons: un client confiant dans ma probité et ma discrétion me donne un pantalon à faire; il me paye comme il convient, sans rien rabattre et au jour dit; les choses se passent entre nous loyalement; je lui donne un bon pantalon honnêtement confectionné, il me paye en bon argent. Nous sommes quittes; ai je le droit ensuite, par des paroles imprudentes ou autrement, de fournir des armes contre lui? Le cas est délicat.
—Mettez-vous l'intérêt de l'individu au-dessus de celui de la société?
—Quand il s'agit du secret professionnel, oui. Où irions-nous si l'avocat, le notaire, le médecin, le confesseur, le tailleur pouvaient accepter des compromissions sur ce point de doctrine? A l'anarchie tout simplement, et, en fin de compte, ce serait l'intérêt de la société qui en souffrirait.
L'agent, qui n'avait pas de temps à perdre, commençait à s'impatienter.
—Je vous ferai remarquer, dit-il, que le tailleur, quelle que soit l'importance de sa profession, n'est pas tout à fait dans les mêmes conditions que le médecin ou le confesseur, qui ne tiennent pas une comptabilité pour ce que leur confient leurs clients. Vous, n'est-ce pas, vous avez un livre sur lequel vous inscrivez les commandes de vos clients?
—Certainement.
—De sorte que si, mal inspiré et persévérant dans une théorie poussée à l'extrême, vous ne voulez pas répondre à mes questions, je n'aurais qu'à aller chercher le commissaire de votre quartier qui, en vertu des pouvoirs que la loi lui confère, saisirait vos livres....
—Ce serait de la violence, et ma responsabilité se trouverait dégagée.
—Et sur ces livres M. le juge d'instruction verrait à qui vous avez fourni un pantalon de cette étoffe; il ne resterait plus qu'à découvrir dans quel intérét vous avez voulu égarer les recherches de la justice.
Disant cela, il avait pris dans sa poche une petite boîte et, développant un papier de soie, il en avait tiré un bouton auquel adhérait un morceau d'étoffe bleu marine.
Valérius, que la menace du commissaire n'avait nullement ému, car il était homme à braver le martyre, regardait curieusement la boite; quand l'agent en sortit délicatement le bouton, il laissa échapper un mouvement de vive surprise.
—Vous voyez, s'écria l'agent, que vous connaissez cette étoffe!
—Voulez-vous me permettre de la regarder? dit Valérius.
—Volontiers, mais à condition de n'y pas toucher; elle est précieuse.
Valérius prit la boîte et, s'approchant de la devanture, il regarda le bouton et le morceau d'étoffe.
—C'est bien un bouton marqué A. P., comme vous le constatez, et nous savons que vous employez ces boutons.
—Je ne le nie pas; ce sont de bons boutons, et je ne donne que du bon à ma clientèle.
Rendant la boîte à l'agent, il avait été prendre un gros livre qu'il s'était mis à feuilleter; des morceaux d'étoffe étaient collés sur les pages, et à côté se trouvaient quelques lignes d'une grosse écriture. Arrivé à une page où se voyait un morceau de drap bleu, il prit la botte et compara ce morceau à celui du bouton, en le regardant au jour.
—Monsieur, s'écria-t-il, je vais vous dire des choses graves.
—Je vous écoute.
—Nous tenons l'assassin de la rue Sainte-Anne, et c'est moi qui vais vous donner le moyen de le découvrir.
—Vous avez fait un pantalon de cette étoffe? J'en ai fait trois; mais il n'y en a qu'un qui vous intéresse, celui de l'assassin. Je vous ai dit tout à l'heure que le secret professionnel m'empêchait de répondre à vos questions; mais ce que je viens de voir délie ma conscience. Comme je vous l'ai expliqué, quand j'ai confectionné un bon pantalon pour un client qui me l'a payé en bon argent, je ne crois pas avoir le droit de révéler à qui que ce soit au monde, même à la justice, les affaires de ce client.
—J'ai compris, interrompit l'agent que l'impatience gagnait.
—Mais cette réserve de ma part repose sur la réciprocité: à bon client, bon tailleur. Si le client n'est pas bon, la réciprocité cesse, ou plutôt elle continue sur un autre terrain,—celui de la guerre: on s'est mal conduit avec moi, je rends la pareille. Le pantalon auquel appartient cette étoffe,—il montra le bouton,—je l'ai fait pour un... particulier que je ne connaissais pas, et qui se présentait à moi comme Alsacien, ce que j'acceptai d'autant plus facilement qu'il s'exprimait avec un fort accent étranger. Ce pantalon, je n'ai pas à vous dire comme je l'ai soigné: je suis patriote, monsieur. Il avait été convenu qu'il serait payé contre livraison. Quand cette livraison eut lieu, la jeune apprentie qui en était chargée eut la faiblesse de ne pas exiger l'argent: on allait me l'apporter à l'instant, enfin toutes les roueries des mauvais débiteurs. J'y courus. Je fus mal reçu et ne pus rien obtenir; ce serait pour le lendemain sans faute. Le lendemain on menaça de me jeter du haut en bas des escaliers. Le surlendemain, on avait déménagé à la cloche de bois. Plus personne. Disparu; sans laisser d'adresse comme vous pouvez le penser.
—Et ce client?
—Je vous livre son nom sans hésitation aucune: Fritzner, non un Alsacien, comme j'avais cru, mais un Prussien à coup sûr, qui certainement a fait le coup, sa disparition le lendemain du crime en est la preuve.
—Vous dites que vous n'avez pu vous procurer son adresse?
—Mais vous qui disposez d'autres moyens que moi, vous la trouverez: vingt-sept à trente ans, taille moyenne, yeux bleus, barbe blonde et complet bleu de cette étoffe.
L'agent écrivait ce signalement sur son carnet à mesure que le tailleur le donnait.
—S'il n'a pas quitté Paris avec les trente-cinq mille francs volés, nous le trouverons, dit-il, et ce sera grâce à vous.
—Heureux de vous être bon à quelque chose.
L'agent allait sortir; il se ravisa:
—Vous disiez que vous aviez fait trois costumes de cette étoffe.
—Oui, mais il n'y a que celui du Fritzner qui compte; les deux autres l'ont été pour d'honnêtes gens bien connus dans le quartier, et qui m'ont loyalement payé.
—Puisqu'ils ne peuvent pas être inquiétés, vous ne devez pas avoir de scrupules à les nommer: ce n'est pas pour la justice que je vous demande leurs noms, c'est pour moi; ils feront bien dans mon rapport et prouveront que mes recherches ont été poussées à fond.
—L'un est un commerçant de la rue Truffant, il se nomme M. Blanchet; l'autre est un jeune homme qui arrive d'Amérique et se nomme M. Florentin Cormier.
—Vous dites Florentin Cormier? demanda l'agent, qui se rappela que ce nom était celui d'une personne qu'on avait vue chez Caffié le jour du crime; vous le connaissez?
—Pas précisément; c'est la première fois que je l'habille; mais je connais sa mère et sa soeur, qui habitent la rue des Moines depuis cinq ou six ans au moins; de bien honnêtes gens qui travaillent dur et ne doivent rien à personne.
Le lendemain matin, vers dix heures, peu de temps après le départ de Philis, Florentin, qui lisait le journal dans la salle à manger, pendant que madame Cormier préparait le déjeuner, entendit des pas, qui voulaient se faire légers, s'arrêter sur le palier devant leur porte. Son oreille, depuis quelques jours, s'était trop habituée aux bruits de la maison pour se tromper: il y avait dans ces pas une hésitation ou une précaution qui trahissaient évidemment un étranger; et avec le peu de relations qu'ils avaient, un étranger était sûrement un ennemi,—celui qu'il attendait.
Un coup de sonnette donné d'une main ferme le fit sauter sur sa chaise; il n'y avait pas à hésiter lentement et en prenant un air indifférent, il alla ouvrir.
Il trouva devant lui un homme d'une quarantaine d'années, vêtu d'un veston court, coiffé d'un chapeau melon, au visage affable et fin.
—Monsieur Florentin Cormier?
—C'est moi.
Il le fit entrer dans la salle à manger.
—M. le juge d'instruction vous prie de passer à son cabinet.
Madame Cormier sortit de la cuisine pour entendre ces quelques mots, et, si Florentin, qui la regardait, ne lui avait pas fait un geste énergique, elle se serait trahie; les paroles qu'elle avait sur les lèvres «Vous venez arrêter mon fils!» lui auraient échappé; elle les refoula.
—Et pouvez-vous me dire pour quelle affaire M. le juge d'instruction me convoque? demanda Florentin en affermissant sa voix.
—Pour l'affaire Caffié.
—Et à quelle heure dois-je me présenter devant M. le juge d'instruction?
—Tout de suite.
—Mais mon fils n'a pas déjeuné! s'écria madame Cormier. Au moins prends quelque chose avant de partir, mon cher enfant.
—Ce n'est pas la peine.
Il lui fit un signe pour qu'elle n'insistât pas: sa gorge était trop serrée pour avaler un morceau de pain, et il importait de ne pas trahir son émotion devant cet agent.
—Je suis à vous, dit-il.
Venant à sa mère, il l'embrassa, mais légèrement, sans épanchement, comme s'il ne sortait que pour une courte absence.
—A tout à l'heure!
Elle était éperdue: mais, comprenant qu'elle compromettait son fils si elle s'abandonnait, elle se contint.
XX
Puisque c'était un rôle qu'il remplissait, Florentin se dit qu'il devait le jouer jusqu'au bout de son mieux, en entrant dans la peau du personnage qu'il voulait être, et ce rôle était celui de témoin.
Il avait été le clerc de Caffié; la justice voulait l'interroger sur son ancien patron, rien n'était plus naturel; c'était cela seulement, et rien que cela, qu'il pouvait admettre; par conséquent, il devait s'intéresser aux recherches de la police, et avoir la curiosité d'apprendre où elles en étaient.
Ce fut la question qu'il posa à l'agent lorsqu'ils marchèrent côte à côte dans la rue:
—Avancez-vous dans l'affaire Caffié?
—Je ne la connais pas, dit l'agent, qui trouvait prudent de rester sur la réserve, et je n'en sais pas plus que ce que racontent les journaux.
En sortant de la maison de sa mère, Florentin avait remarqué sur le trottoir opposé un homme qui paraissait être là en station; au bout de quelques minutes, en tournant une rue, il vit que cet homme les suivait à une certaine distance: donc ce n'était point une simple comparution devant le juge d'instruction, car on ne prend pas ces précautions avec: un témoin.
Lorsqu'ils arrivèrent place Clichy, l'agent lui demanda s'il voulait monter en voiture, mais il n'accepta point. A quoi bon? c'était une dépense inutile.
Alors il vit l'agent lever son chapeau comme s'il saluait quelqu'un, mais sans que ce salut bien certainement s'adressât à personne; et aussitôt l'homme qui les suivait se rapprocha. Ce coup de chapeau était un signal: comme, des quartiers déserts des Batignolles, ils entraient dans la foule, on craignait qu'il n'essayât de se sauver; le caractère de l'arrestation s'accentuait.
Après les pressentiments et les craintes qui l'avaient tourmenté en ces derniers jours, cela n'était pas pour l'étonner, mais puisque l'on gardait ces ménagements avec lui c'est que tout n'était pas encore décidé: il devait donc se défendre de son mieux. Affolé avant le danger, il se sentait moins faible maintenant qu'il était dedans.
En arrivant au palais de Justice, il fut immédiatement introduit dans le cabinet du juge d'instruction. Mais celui-ci ne s'occupa pas de lui aussitôt: il était en train d'interroger une femme; il continua, et Florentin put l'examiner à la dérobée: c'était un homme de tournure élégante et aisée, jeune encore, qui avait plutôt l'air d'un boulevardier ou d'un sportsman que d'un magistrat, sans rien de solennel ni d'imposant.
Tout en continuant son interrogatoire, lui aussi examinait Florentin, mais d'un coup d'oeil rapide, sans insister, comme par hasard, et simplement parce que ses regards la rencontraient. Devant une table, un greffier écrivait, et près de la porte deux gendarmes attendaient avec la physionomie ennuyée et vide de gens qui sont ailleurs.
Bientôt le juge d'instruction leva la tête vers eux:
—Vous pouvez emmener l'inculpée.
Puis tout de suite s'adressant à Florentin, il lui demanda son nom, ses prénoms, et son domicile.
—Vous avez été le clerc de l'agent d'affaires Caffié; pourquoi l'avez-vous quitté?
—Parce que mon travail était trop pénible.
—Vous craignez le travail?
—Non, quand il n'est pas excessif; il l'était chez M. Caffié et ne me laissait pas le temps de travailler pour moi: je devais arriver à l'étude le matin à huit heures, j'y déjeunais et n'en partais qu'à sept heures pour aller dîner chez ma mère aux Batignolles; j'avais une heure et demie pour cela; à huit heures et demie il fallait que je fusse de retour et je restais jusqu'à dix heures ou dix heures et demie. En acceptant cette place j'avais cru que je pourrais achever mon éducation interrompue par la mort de mon père, faire mon droit, et devenir mieux qu'un misérable clerc d'homme d'affaires; cela n'était pas possible avec M. Caffié: je le quittai, et ce fut cette seule raison qui nous sépara.
—Où avez-vous été ensuite?
C'était là la question délicate, celle que Florentin redoutait, car elle pouvait soulever contre lui des préventions que rien ne détruirait; cependant il ne pouvait pas ne pas répondre, car ce qu'il ne dirait pas lui-même d'autres le révéleraient: une enquête sur ce point était trop facile.
—Chez un autre homme d'affaires, M. Savoureux, rue de la Victoire, où je ne devais pas travailler le soir. J'y suis resté trois mois environ et suis parti pour l'Amérique.
—Pourquoi?
—Parce que, lorsque j'ai voulu me mettre sérieusement au travail je me suis aperçu que mes études avaient été interrompues trop longtemps pour qu'il me fût possible de les reprendre: j'avais oublié une bonne partie de ce que j'avais mal appris; j'échouerais sans doute à mon baccalauréat, je ne pourrais commencer mon droit que trop tard. Je quittai la France pour l'Amérique, où j'espérais trouver une bonne situation.
—Vous êtes revenu à Paris.
—Il y a trois semaines.
—Et vous avez été chez Caffié?
—Oui.
—Quoi faire?
—Lui demander un certificat qui remplaçât celui qu'il m'avait donné et que j'avais perdu.
—C'est le jour du crime.
—Oui.
—A quelle heure?
—Je suis arrivé chez lui vers deux heures quarante-cinq minutes, et j'en suis reparti vers trois heures et demie.
Vous a-t-il donné le certificat que vous demandiez?
—Oui; le voici.
Et, le tirant de sa poche, il le présenta au juge d'instruction: c'était une attestation disant que, pendant tout le temps que M. Florentin Cormier avait été son clerc, Caffié n'avait eu qu'à se louer de lui, de son travail comme de son exactitude et de sa probité.
—Et vous n'êtes pas revenu chez lui dans la soirée? demanda le juge d'instruction.
—Pourquoi y serais-je revenu? j'avais obtenu ce que je désirais.
—Enfin y êtes-vous ou n'y êtes-vous pas revenu?
—Je n'y suis pas revenu.
—Vous souvenez-vous de ce que vous avez fait en sortant de chez Caffié?
Si Florentin avait pu se faire la moindre illusion sur sa comparution devant le juge d'instruction, la façon dont était conduit son interrogatoire la lui aurait enlevée: ce n'était pas un témoin qu'on questionnait, c'était un inculpé; il n'avait pas à éclairer la justice, il avait à se défendre.
—Parfaitement, dit-il; il n'y a pas si longtemps. En sortant de la rue Sainte-Anne, comme je n'avais rien à faire, je suis descendu sur les quais, et j'ai bouquiné depuis le port Royal jusqu'à l'Institut; mais à ce moment une averse est survenue et je suis remonté aux Batignolles où je suis resté avec ma mère.
—Quelle heure était-il lorsque vous êtes arrivé chez madame votre mère?
—Cinq heures et quelques minutes.
—Ne pouvez-vous pas préciser?
—Cinq heures un quart à quelques minutes près, soit avant, soit après.
—Et vous n'êtes pas ressorti?
—Non.
—Est-il venu quelqu'un chez madame votre mère, après que vous avez été rentré?
—Personne; ma soeur est rentrée à sept heures comme toujours, lorsqu'elle revient de sa leçon.
—Avant de monter chez vous, avez-vous parlé à quelque locataire de la maison?
—Non.
Il y eut une pause et Florentin sentit les yeux du juge fixés sur lui avec une persistance gênante: il semblait que ce regard, qui l'enveloppait de la tête aux pieds, voulût le déshabiller.
—Autre chose, dit le juge d'instruction; vous n'avez pas perdu un bouton de pantalon pendant que vous étiez chez Caffié?
Florentin attendait cette question; et depuis longtemps il avait examiné la réponse qu'il lui ferait. Nier était impossible. Il serait trop facile de le convaincre de mensonge, car, par cela seul qu'on la lui poserait, ce serait dire qu'on avait en main la preuve que ce bouton lui appartenait. Il fallait donc confesser la vérité, si grave qu'elle pût être.
—Effectivement, dit-il, et voici comment...
Il raconta en détail l'histoire du dossier classé sur la plus haute planche d'un casier; sa quasi-chute; l'arrachement du bouton dont il ne s'était aperçu que dans la rue.
Le juge d'instruction ouvrit un tiroir et en tira une petite boîte dans laquelle il prit un bouton qu'il présenta à Florentin.
—Est-ce celui-ci? demanda-t-il.
Florentin le regarda.
—Il m'est assez difficile de répondre, dit-il enfin; un bouton ressemble à un autre.
—Pas toujours.
—Il faudrait pour cela que j'eusse remarqué la forme de celui que j'ai perdu, et je n'y ai prêté aucune attention: il me semble que personne ne sait au juste comment et en quoi sont faits les boutons qu'il porte.
De nouveau le juge d'instruction l'examina:
—Mais le pantalon que vous avez aujourd'hui n'est-il-pas le même que celui auquel ce bouton a été arraché?
—C'est celui que je portais le jour où j'ai été chez M. Caffié.
—Alors il est tout simple de comparer le bouton que je vous montre à ceux de votre pantalon, et votre réponse devient facile.
Il était impossible d'échapper à cette vérification.
—Déboutonnez votre gilet, dit le juge, et faites votre comparaison avec soin, avec tout le soin que vous jugerez bon: la question a son importance.
Florentin ne la sentait que trop, l'importance de cette question; mais, telle qu'elle lui était posée, il ne pouvait pas ne pas répondre franchement.
Il déboutonna son gilet et compara le bouton trouvé avec les siens.
—Je crois que c'est bien le bouton que j'ai perdu, dit-il.
Bien qu'il se fût appliqué à ne pas trahir son angoisse, il sentit que sa voix tremblait et qu'elle avait un accent rauque; alors il voulut expliquer cette émotion:
—C'est là un hasard vraiment terrible pour moi, dit-il.
Le juge d'instruction ne répondit pas.
—Mais parce que j'ai perdu un bouton chez M. Caffié, il n'en résulte pas que ce bouton m'ait été arraché dans une lutte!
—Vous avez votre système, vous le ferez valoir ce n'est pas ici le lieu; je n'ai plus qu'une question à vous poser: Par quel bouton avez-vous remplacé celui que vous aviez perdu?
—Par le premier venu.
—Qui l'a cousu?
—Moi.
—C'est votre habitude de recoudre vos boutons vous même?
Bien que le juge d'instruction n'eût insisté, sur cette dernière question ni par le ton ni par la forme qu'il lui donnait, Florentin voyait l'accusation que sa réponse allait formuler.
—Quelquefois, dit-il.
—Cependant, en rentrant chez vous, vous avez trouvé votre mère, m'avez-vous dit; avait-elle des raisons pour ne pouvoir pas vous recoudre elle-même ce bouton?
—Je ne lui ai pas demandé de le faire.
—Mais quand elle vous a vu le coudre, elle ne vous a pas pris l'aiguille des mains?
—Elle ne m'a pas vu.
—Pourquoi?
—Elle était occupée à préparer notre dîner.
—Il suffit.
—J'étais dans l'entrée de notre logement où depuis mon retour on m'a établi un lit; ma mère était dans la cuisine.
-La cuisine et l'entrée ne communiquent pas entre elles?
—La porte était fermée.
Tout un flot de paroles lui monta aux lèvres pour protester contre les conclusions qui semblaient résulter de ses réponses, mais il s'arrêta; il se voyait pris dans un engrenage, et tous ses efforts pour s'en dégager ne faisaient que l'étreindre plus fortement.
Puisqu'on ne le questionnait plus, le meilleur, semblait-il, était de ne rien dire; et il garda le silence pendant un temps assez long, dont il n'apprécia que vaguement la durée: le juge parlait à mi-voix, le greffier écrivait rapidement, et il n'entendait qu'un murmure monotone que déchiraient les grincements d'une plume sur le papier.
—On va vous lire votre interrogatoire, dit le juge.
Il voulait tendre toute son attention sur cette lecture, mais il ne tarda pas à en perdre le fil: quand les questions passaient d'un fait à un autre, il restait à celui qui venait d'être examiné et arrivait trop tard à celui qu'on abordait: l'impression qu'il éprouva cependant fut que ce qu'il avait dit avait été fidèlement reproduit ou résumé; il signa.
—Maintenant, dit le juge d'instruction, mon devoir m'oblige, en présence des charges qui ressortent de votre interrogatoire, à délivrer contre vous un mandat de Dépôt.
Florentin reçut le coup sans broncher.
—Je sais, dit-il, que toutes les protestations que je ferais entendre n'auraient en ce moment aucun effet; je vous les épargnerai donc; mais j'ai une faveur... une grâce à vous demander: c'est de me permettre d'annoncer mon arrestation à ma mère et à ma soeur... qui m'aiment tendrement. Oh! vous lirez ma lettre.
—Faites, monsieur.
XXI
Après le départ de son fils et de l'agent, madame Cormier était restée anéantie: son fils! son Florentin! le pauvre enfant! et elle s'était abîmée dans son désespoir.
N'avaient-ils pas assez souffert! Leur fallait-il cette nouvelle épreuve! Pourquoi la vie leur était-elle si impitoyablement cruelle?
Tout une série de plaintes qui s'enchaînaient l'avait fait remonter d'année en année jusqu'à la mort de son mari,—le point de départ de leurs malheurs. Qu'avait-elle eu de bon depuis ce jour? Après tant d'autres, ce dernier coup qui s'abattait sur elle était le plus dur et l'écrasait. Ah! pourquoi le docteur Saniel ne l'avait-il pas laissée mourir; au moins elle n'aurait pas vu cette dernière catastrophe, cette honte: son fils accusé d'assassinat, en prison, aux assises!
Et, ces plaintes, elle les répétait tout haut en pleurant, avec le soulagement d'une douleur qui s'abandonne: elle était seule dans son logement désert; personne pour l'entendre, la regarder, la gronder.
Car, lorsqu'elle se laissait ainsi prendre par le chagrin, Philis la grondait toujours, tendrement il est vrai, avec de douces paroles, avec des caresses, mais enfin elle la grondait: une surveillance de tous les instants, pas une minute de liberté quand elle était à la maison. Qu'un soupir lui échappât, qu'une contraction plissât ses lèvres, que ses yeux fussent voilés de tristesse, aussitôt Philis s'en apercevait et, d'un coup d'oeil, d'un mot: «Maman!» elle lui rappelait qu'il ne fallait pas s'abandonner.
Et pourquoi ne s'abandonnerait-elle pas? Elle n'était vraiment pas raisonnable, Philis, de vouloir qu'on ne se plaignit jamais de la vie et de l'injustice des choses. Pour résister, il faut avoir des nerfs qui permettent la résistance; et, ces nerfs solides, elle ne les avait point, pauvre femme qu'elle était.
Maintenant qu'elle était seule, elle pouvait au moins pleurer à son aise, et se plaindre et gémir.
Elle pleura, elle gémit; mais il arriva un moment, où après avoir été à l'extrême du désespoir qui lui montrait son fils condamné comme assassin et exécuté, elle s'arrêta en se demandant si elle n'allait pas trop loin. Ce n'était plus Philis qui lui disait qu'il est mauvais de s'abandonner, c'était elle-même.
Pour être appelé devant le juge d'instruction, il n'en résultait pas que Florentin ne dût pas revenir et qu'il fût perdu, comme son affolement maternel l'avait imaginé.
Sans bien connaître les habitudes de la justice, elle croyait qu'on ne procédait point avec les gens qu'on arrête comme cet agent l'avait fait: «Monsieur le juge d'instruction vous prie de passer à son cabinet»; ce n'étaient point des manières de gendarme.
Il allait revenir; certainement elle pouvait l'attendre.
Et elle l'avait attendu sans vouloir déjeuner; il serait content, le pauvre enfant, quand il rentrerait, de ne pas se mettre à table tout seul. D'ailleurs, elle était trop profondément bouleversée pour pouvoir manger. Avec soin, elle avait couvert de cendres le charbon du fourneau pour que son haricot de mouton restât chaud: c'était son plat favori, avec des navets, et, justement elle en avait trouvé d'excellents, tendres et frais, le matin, au marché; quelle faim il aurait!
Le temps s'était écoulé, les minutes, les heures, et il n'arrivait pas; il avait fallu allumer d'autres charbons, les couvrir aussi, et malgré toutes ces précautions la sauce avait tourné: quel ennui!
Alors ses angoisses l'avaient reprise: un témoin n'est pas retenu ainsi par un juge d'instruction, et, bien que Florentin en eût long à raconter sur Caffié, bien qu'on ne pensât pas à l'interrompre lorsqu'il parlait, il devenait de plus en plus impossible d'admettre qu'il ne se fût point passé quelque chose d'extraordinaire. On l'aurait donc arrêté? Mais alors qu'allait-il advenir de lui?
Elle était retombée dans une crise de larmes et de désespoir, mais cette fois sans éprouver du soulagement à être seule; au contraire, elle aurait voulu que Philis fût là: avec elle on ne perdrait pas la tête; elle savait toujours se tirer d'affaire; elle trouvait quelque chose à dire; peut-être, après tout, les choses n'étaient-elles pas aussi graves qu'elles paraissaient.
Heureusement, elle ne devait pas rentrer tard ce jour-là: il n'y aurait qu'à l'attendre et à ne pas désespérer jusqu'à ce qu'elle arrivât.
Elle attendit, et depuis plusieurs années elle avait si bien pris l'habitude de compter pour tout sur sa fille, qu'elle se rassura presque à se dire qu'elle allait arriver.
Enfin un bruit de pas légers et hâtés se fit entendre sur le palier: aussi vivement qu'elle le put, Madame Cormier alla ouvrir la porte et fut stupéfaite de voir la figure convulsée de sa fille: évidemment Philis avait été surprise par la brusque ouverture de la porte.
—Tu sais donc tout? s'écria madame Cormier.
Philis la prit dans ses bras et l'entraîna dans la salle à manger où elle la fit asseoir:
—Calme-toi, dit-elle, rassure-toi, on ne le gardera pas.
—Tu as un moyen?
—Nous trouverons; je te promets qu'on ne le gardera pas.
—Tu en es sûre?
—Je te le promets.
—Tu me rends la vie. Mais comment as-tu su?
—Il m'a écrit: le concierge m'a remis, comme je passais, sa lettre qui venait d'arriver.
—Que dit-il?
Madame Cormier prit la lettre que Philis lui tendait, mais le papier tremblait tellement dans sa main agitée qu'elle ne put pas lire.
—Lis-la-moi.
Philis la reprit et lut:
Chère petite soeur, Après m'avoir entendu, le juge d'instruction me garde. Adoucis pour maman la douleur de ce coup; fais-lui comprendre qu'on ne peut pas ne pas reconnaître bientôt la fausseté de cette accusation et, de ton côté, emploie-toi à rendre évidente cette fausseté, tandis que, du mien, je vais travailler à prouver mon innocence. Embrasse bien la pauvre maman pour moi, et trouve dans ta tendresse, dans ta force et ta bonté des consolations pour elle; la mienne sera de penser que tu es près d'elle, chère petite soeur bien-aimée. FLORENTIN.
—Et c'est ce brave garçon qu'on accuse d'un assassinat! s'écria madame Cormier en fondant en larmes.
Il fallut plusieurs minutes à Philis pour calmer un peu cette crise.
—C'est à lui qu'il faut penser, maman; ne nous abandonnons pas.
—Tu vas faire quelque chose, n'est-ce pas, ma petite Philis?
—Je vais aller trouver M. Saniel.
—M. Saniel est médecin, il n'est pas avocat.
—Justement c'est comme médecin que M. Saniel peut sauver Florentin. Il sait que Caffié a été tué sans lutte entre lui et son assassin, conséquemment sans arrachement du bouton. Qu'il le dise, qu'il le prouve au juge d'instruction et l'innocence de Florentin est démontrée. Je vais chez lui.
—Je t'en prie, ne me laisse pas seule trop longtemps.
—Je reviens tout de suite.
Ce fut en courant que Philis descendit des Batignolles à la rue Louis-le-Grand. A son coup de sonnette saccadé, Joseph qui avait repris sa place dans l'antichambre, ouvrit vivement, et, comme Saniel n'avait personne, elle entra tout de suite dans son cabinet.
—Qu'as-tu? demanda-t-il en voyant son agitation.
—Mon frère est arrêté.
—Ah! le pauvre garçon.
Ce que Saniel avait dit à Philis pour expliquer que cette arrestation ne pouvait pas avoir lieu était sincère, il le croyait, et même il faisait plus que de le croire, il le voulait. Quand il s'était décidé à supprimer Caffié, il n'avait pas admis que la justice pût jamais découvrir un coupable: ce serait un crime qui resterait impuni, comme il y en a tant, et personne ne serait inquiété. Voilà que maintenant elle en trouvait un qui était arrêté, et ce coupable était le frère de la femme qu'il aimait. Il fut un moment déconcerté.
—Comment a-t-il été arrêté? demanda-t-il, autant pour savoir que pour se remettre.
Elle raconta ce qu'elle savait et lut la lettre de Florentin.
—C'est un bon garçon que ton frère, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même.
—Tu vas le sauver.
—Comment cela.
Ce fut un cri qui lui échappa sans qu'elle en comprît la portée, sans qu'elle devinât davantage l'expression de curiosité inquiète du regard qu'il avait attaché sur elle.
—A qui veux-tu que je m'adresse, si ce n'est à toi? N'es-tu pas tout pour moi! mon appui, ma direction, non conseil, mon Dieu!
Elle expliqua ce qu'elle attendait de lui.
Une fois encore, une exclamation échappa à Saniel:
—Tu veux que j'aille chez le juge d'instruction, moi!
—Qui mieux que toi peut expliquer comment les choses se sont passées?
Saniel, qui était revenu de son premier mouvement de surprise, ne broncha pas; évidemment elle parlait avec une entière bonne foi, sans rien soupçonner, et ce serait folie de chercher autre chose que ce qu'elle disait.
—Mais on ne se présente pas ainsi devant un juge d'instruction, répondit-il; c'est lui qui vous appelle.
—Pourquoi n'irais-tu pas au-devant de sa convocation, puisque tu sais des choses qui peuvent l'éclairer?
—Est-il vraiment habile de devancer cette convocation? En allant le trouver, je me fais le défenseur de ton frère....
—C'est cela précisément que je te demande.
—....Et, par cela seul que je me présente en défenseur, j'enlève du poids à ma déposition, qui aurait plus d'autorité si elle était celle d'un simple témoin.
—Mais quand te demandera-t-on cette déposition? Pense aux souffrances de Florentin pendant ce temps d'attente, à celles de maman, aux miennes. Il peut perdre la tête. Il peut se tuer. Son âme n'est pas ferme; celle de maman qui n'est pas non plus bien solide, résistera-t-elle à tout ce que vont publier les journaux? Il y a ce malheureux passé qu'on va rappeler et qui nous couvrira de honte.
Saniel hésita un moment.
—Eh bien! j'irai, dit-il, non ce soir même, il est trop tard, mais demain matin.
—Oh! cher Victor, s'écria-t-elle en le serrant dans ses bras, je savais bien que tu le sauverais: nous te devrons sa vie, comme nous te devons déjà, celle de maman, comme je te dois le bonheur; n'ai-je pas raison de dire que tu es mon Dieu?
Quand elle fut partie pour revenir au plus vite près de sa mère, il eut un moment de retour sur soi qui lui fit regretter cette faiblesse; car c'était bien une faiblesse une sensiblerie bête, indignes d'un homme fort, qui ne se serait pas laissé ainsi toucher et entraîner. Quel besoin avait-il d'aller provoquer le danger quand il pouvait rester bien tranquille, sans que personne pensât à lui? N'était-ce pas une folie? La justice voulait un coupable; il en fallait un à la curiosité publique: pourquoi leur enlever celui qu'elles avaient? Qu'il y réussit, n'en chercheraient-elles pas un autre? Là était l'imprudence et—à dire le vrai mot—la démence. Maintenant qu'il n'était plus sous l'influence des beaux yeux éplorés de Philis, il n'allait pas commettre cette imprudence. Toute la soirée il s'affermit dans cette idée; et quand il se coucha, sa résolution était prise: il n'irait pas chez le juge d'instruction.
Mais en s'éveillant il eut la surprise de constater que cette résolution du soir n'était plus celle du matin, et que ce dualisme de personnalité qui déjà l'avait frappé s'affirmait de nouveau: c'était la nuit qu'il avait résolu la mort de Caffié et le soir qu'il l'avait exécutée; c'était le matin qu'il en avait abandonné l'idée, comme c'était le matin qu'il revenait sur la décision prise la veille de ne pas aller au secours de ce pauvre garçon, De quoi donc était faite la volonté de l'homme, ondoyante comme la mer et variable comme le vent, qu'il avait eu la folie de croire si ferme chez lui?
A midi, il arrivait au Palais de Justice et faisait passer au juge d'instruction sa carte, sur laquelle il avait simplement écrit trois mots: «Pour l'affaire Caffié.»
Presqu'aussitôt il fut reçu, et brièvement il exposa comment, selon lui, Caffié avait été tué d'une mort rapide et foudroyante, par une main ferme en même temps qu'intelligente, celle d'un tueur de profession.
—C'est la conclusion de votre rapport, dit le juge d'instruction.
—Ce que je n'ai pas pu indiquer dans mon rapport, puisque je ne connaissais pas la trouvaille du bouton et les conclusions auxquelles elle a conduit, c'est qu'il n'y a pas eu lutte, comme on le suppose, entre l'assassin et sa victime.
Et médicalement, il démontra comment cette lutte avait été impossible.
Le juge d'instruction l'écouta attentivement, sans un mot, sans un geste d'interruption.
—Vous connaissez ce jeune homme? dit-il.
—Je l'ai vu une seule fois; mais je connais sa mère, que j'ai soignée, et c'est à son instigation que je me suis décidé à vous présenter ces observations.
—Sans doute, elles ont leur valeur; mais je vous ferai remarquer qu'elles ne tendent à rien moins qu'à détruire notre hypothèse.
—Si elle n'est pas fondée!
—Je vous ferai remarquer que vous êtes négatif, monsieur le docteur, et non suggestif. Nous avons un coupable et vous n'en avez pas. En voyez-vous un?
Saniel crut s'apercevoir que le juge d'instruction le regardait avec une persistance inquiétante:
—Non, dit-il vivement.
Puis, s'étant levé, il ajouta avec plus de calme:
—Ce n'est pas dans mon rôle.
Il n'avait qu'à se retirer, ce qu'il fit, et en suivant le long vestibule sonore il se dit que ce magistrat avait raison: il tenait un coupable, croyait-il; pourquoi l'aurait-il lâché?
Pour lui, il avait fait ce qu'il pouvait.