← Table of contents
Clavecin

SONNETS

Reading edition

SILENCIEUSE

J’aurais voulu, je veux encore Unir à votre nom mon nom, Le dur destin qui nous dévore Insiste pour répondre : Non. En vain ! je me veux faire encore Tenace plus que le démon, Très chère amie, et même amphore Enclot votre nom et mon nom. Tout nous unit, tout nous sépare, Hé quoi, n’est-ce pas mieux ainsi ? Une telle aventure et rare A la fois que si belle aussi : Nulle étreinte, rien qui dépare En rien le compagnon choisi !

1922.

INVENTION DU SONNET

A Mademoiselle France Mathieu.

— Aux soirs d’or où les dieux redécouvrant leurs frères Multipliaient sur terre et se mêlaient à nous, Aux éphémères beaux, harmonieux et doux, Ils léguèrent la lyre aux quatre cordes paires ; Quand Terpandre eut trouvé les trois voix septénaires, Nos maîtres en leur cœur se sentirent jaloux : Filleuls exhérédés soudain réveillés loups, Nous maudîmes la lyre et les dieux émigrèrent ; Deux revinrent ; des fibres d’un grand cœur saignant, Tressèrent chacun une lyre et les joignant — Pétrarque d’Arezzole et Dante de Florence — Pour qu’à nouveau l’on pût tendre sur l’univers Une arche de beauté, de deuil et d’espérance, Le sonnet fils des dieux ourdit deux fois sept vers.

CONFECTION SUR MESURE

I

— Pour résoudre l’obscur sonnet Qui fermente en ton mésentère De toi suffira-t-il de traire Deux quatrains, deux fois un tercet Selon le dessin qu’en traçait Boileau monté sur Despautère (Six, et sept : il est salutaire De compter : huit) voyez, ce n’est Rien de plus, et tel le souhaite (Neuf, et dix) le maître poète Avec le maître menuisier ; On assemble, et cheville et rogne, Et Minerve au fond du panier En pénitence grogne, grogne.

II

— Sertir en quatorze vers Selon des règles concises Aux prescriptions précises Le discobole univers, Revers trouble, absurde avers, Esthétiques indécises, Éthiques sur rien assises, Érotiques à l’envers, Toutes aurores qu’on lève, Et toutes bulles qui crèvent, Démons qu’on ne sait bannir, Tout ce qui nous fait maudire La vie et la vient bénir, Tout ce qu’un sonnet doit dire.

III

— Gloire humaine offerte aux vers, Calme extase des églises, Chant des gouffres, chœur des brises, Tout ce que l’orbe univers Roule, angélique ou pervers, Neige au cul des Cydalises, Aubes en fleur, ailes grises, L’empreindre en ce rien de vers, Cœurs déclos, âmes fermées, Cieux qui s’ouvrent, joies, fumées, Ce qui meurt, ce qui renaît, Tout espoir et toute envie, C’est beaucoup pour une vie, C’est assez pour un sonnet.

SUR UN PIED DANSE…

Entends comme brame…

— Mon Ame Brame Son Bon Drame : Trame Dont Mène La Laine Ma Verve Serve !

ou bien :

— Brame Son Bon Drame Mon Ame : Trame Dont Ma Verve Serve La Laine Mène !

ou encore :

Brame Mon âme Son bon drame : Trame dont mène La laine Ma verve Serve. etc…

PRINCIPES

— Il me semble pourtant que j’omets quelque chose, Quoi, je ne sais pas dire, et pourtant je sens bien, Ce recueil-là n’est pas complet : quelle est la chose Qui lui manque pour être bien, tout à fait bien ? Malheureux, tu n’as point promulgué ta technique ! Voilà l’âpre hiatus, et voilà le souci Qui ce cœur dévasta ! Seulement, de technique, Il faut donc l’avouer, je n’eus jamais souci ! Il urge cependant que je m’en déterre une : Tant de héros jamais n’ayant produit rien plus N’en sont héros que plus ! je vais en bâtir une, Fais-lui, Lecteur, accueil : quoi te faut-il de plus ? Technique — Tu veux naître Poète, eh ! gars ? baise ta plume, Tes brosses, burin, lyre ou pipeaux, puis écris, Vers carrés, biscornus, vers, proses ; sois tout gris Ou tout resplendissant ; mastique, fange et brume Ou ravage l’azur : mais que ton cerveau fume D’un intérieur feu ! trotte avec les esprits Bien peignés, ou bien sois un ange malappris, Comme l’Enfant Sigfried bête et dieu, fends l’enclume, Mais comme lui sors-nous ton glaive de géant : Et le reste n’est pas, et le reste est néant, Et l’art sans rage aux reins, c’est morne apostasie ; Entends ce seul avis, — il semble insane — que : L’unique arcane pour fleurir en Poésie, C’est se sentir Poète, et le reste un beau jeu !

ÉPITAPHE

Passant : j’ai fait Psyché, puisant là ma substance, Anthinéa, L’Étang de Berre, Inscriptions, Et Le Chemin de Paradis, pour l’excellence Du parler précellant sur toutes nations. Prospecteur de l’Avenir de l’Intelligence, J’ai scruté son présent, ses délabrés passés : Les Amants de Venise abrutis de démence M’ont ouvert tout un siècle en ses cerveaux blessés. Tel mon contemporain le bon poète Eschyle, Passant, je tais ceci. Mais, sur le monument Qui me résumera contre un mur de ma ville, Il me plairait que fût gravé tout simplement, Sans la palme qu’on voit le mois d’après flétrie : Ci-gît Charles Maurras, il servit sa Patrie.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings