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RYTHMES ET CHANSONS

Reading edition

DOUBLE RONDEAU FLEURI

Muse évadons-nous aux campagnes folles Où nous engloutit une herbe odorante, Sentir nous bercer, immense auréole, Ton souffle, Nature, haleine géante Pour qui j’étais né. J’étais né pour être encensé des roses. J’étais né pour être encensé des roses Par Mai balancées avec harmonie : Pourquoi m’enliser en d’abjectes proses D’où toute syntaxe honnête est bannie : Pour être encensé ? J’étais né pour être encensé des roses ! Quoi, polémiquer à même des choses Pour qui j’eus toujours nausée infinie, O prosopopée ! O hypotypose ! La prosopopée a tordu ses ailes Et l’hypotypose a crevé ses yeux ; Nous avons perdu la face des dieux Et votre reflet, clartés immortelles : La prosopopée a tordu ses ailes. Sanglote, épopée ; hurlez, villanelles. Trompette, fends-toi ; fleur, fais tes adieux : Tout est fade et gris, tout est odieux : La prosopopée a tordu ses ailes. Immergeons en chœur aux boues actuelles : Nous avons perdu l’oreille des dieux Et votre reflet, clartés immortelles, Trompette, pipeaux, à vous tous adieu : La prosopopée a tordu ses ailes Et l’hypotypose a crevé ses yeux.

NOËL BRETON

Sur l’air d’Anne de Bretagne

A la mémoire de mon fils Georges

C’est Marie, reine des vagues Et des goëmons, (bis) Qui regagne sa Bretagne : Vivent Marie et sainte Anne, Ah ! Ah ! Ah ! Ave, ave Maria ! Saint Corentin l’accompagne Et saint Yve aussi. (bis) Ils cherchent par les campagnes, Vivent Marie et sainte Anne, Ah ! Ah ! Ah ! Jésus qu’on dit près d’ici. Ils ont fait toute la terre Et n’ont rien trouvé, (bis) Ils ne savent plus que faire : Où l’a-t-on caché, ma mère, Ah ! Ah ! Ah ! Marie se met à pleurer. Tous les maudits de la terre, Tous les mécréants, (bis) Nous poursuivent de leur haine, Nous et tous ceux qui nous aiment, Ah ! Ah ! Ah ! Qu’ont-ils fait de mon enfant ? — Ma fille, lui dit sainte Anne, Encore essayons : (bis) Nous revoilà-z-en Bretagne, Vivent Marie et sainte Anne, Ah ! Ah ! Ah ! Où c’est tout des bons garçons. Entrent dans une cabane, Chez des paysans : (bis) — Que demandez-vous, Madame ? Vivent Marie et sainte Anne, Ah ! Ah ! Ah ! Vous êtes bien fatiguée. Acceptez un coup de cidre Qu’on tire pour vous, (bis) Dites ce qui vous amène, Contez-nous vite vos peines, Ah ! Ah ! Ah ! Et d’abord asseyez-vous. — Je cherche mon fils, Madame, C’est l’Enfant Jésus ; (bis) Les maudits me le volèrent Et c’est moi qui suis sa mère, Ah ! Ah ! Ah ! Et nous ne le trouvons plus. — Regardez-le qui sommeille Contre notre fils, (bis) Il sommeille comme un ange, Et j’ai taillé pour son lange, Ah ! Ah ! Ah ! Ma robe de mariée. Son lit est fait d’herbe fraîche Et genêt fleuri, (bis) Le bœuf et l’âne le lèchent Tout comme au temps de la crèche, Ah ! Ah ! Ah ! Le chien et le chat aussi. Jésus dans l’instant s’éveille, A tous il sourit ; (bis) — Bonjour mère, et vous, sainte Anne, Et vous l’hôte, et vous, Madame, Ah ! Ah ! Ah ! Que la paix soit avec vous ! C’est vraiment grande merveille Qu’enfant si petit (bis) Parle avec tant de sagesse, Car pour faire politesse, Ah ! Ah ! Ah ! C’est en breton qu’il parla. — Je monte revoir mon père Au ciel des élus ; (bis) Pour vous que pourrons-nous faire, Parlez-en donc à ma mère, Ah ! Ah ! Ah ! Qui m’avez si bien reçu ? — Seigneur, les gens de Bretagne Ne demandent rien, (bis) Qu’être chez eux en Bretagne Vivent Marie et sainte Anne, Ah ! Ah ! Ah ! Et le droit d’être chrétiens. — Mes amis, dit l’Enfant Juste, C’est très bien parlé ; (bis) A vos droits si l’on y touche, Prenez vos fusils, vos fourches, Ah ! Ah ! Ah ! Je serai-z-à vos côtés. Et je vous confie ma mère Pour me la garder, (bis) Tout le temps que sur la terre — Vivent Jésus et sa mère, Ah ! Ah ! Ah ! Il lui plaira de rester. Moi, le ciel je le regagne Et vous laisse en don (bis) Notre-Dame à la Bretagne, Vivent Marie et sainte Anne, Ah ! Ah ! Ah ! Et la Bretagne aux Bretons !

Mois de Marie 1924.

RYTHMES

I. Haï-Kaï triple

— Une cloche tinte, Le jour lutte, l’ombre monte, Tout sombre, tout sombre. Quelle cloche tinte ? Oh mon cœur, il bat si fort : Quoi donc va mourir ? La nuit dans mon cœur Et la nuit sur les campagnes ; Rien ne tinte plus.

II. Pantoum = Haï-Kaï

— Il pleure dans mon cœur… — Il pleut doucement sur la ville… — Hélas, quelle langueur !

— Sous une averse de lumière La ville bout dans sa poussière… — Tout sombre, tout sombre… — Mon cœur émigre, où, le sait-il ? Vers tout delta d’or et d’avril… — Une cloche tinte… — Dans le ciel de braise et de cendre Je vois l’air cuit monter, descendre… — Le jour lutte, l’ombre monte… — Loin du noir soleil dessécheur, Me dissoudre, être une fraîcheur ?… — Tout sombre, tout sombre… — Des nues de cuivre s’accumulent Où l’électricité circule… — Une cloche tinte… — Dans l’eau, fébrile et d’or, mouiller Mes bras : comme un chien patouiller ! — C’est mon cœur qui bat si fort… — Le ciel est plomb sur plomb, il pèse, Tout rissole, trombe et fournaise… — Qui donc va mourir ? — M’endormir, brute et bienheureux, Au revers d’un vieux chemin creux… — La nuit en mon cœur… — L’orage éclate, croule, écume, Bat l’univers comme une enclume… — Et l’ombre dans les campagnes… — Dans la campagne sans un bruit, Entendre s’approcher la nuit, Mourir ainsi… — Rien ne tinte plus. — Soudain l’arc-en-ciel, L’arc-en-ciel, voici : O, merci, mon Dieu !

CHANSON FARCIE A LA FAÇON DE NOS PÈRES

— Lætabundus ! Tant que Français France aura, Dom Pinard on chantera : Alleluia ! Laudamus qui bien en boit, S’il est tel comme il se doit : Res miranda ! Buvez pour bien être en point Droit et sec : la nuit est loin : Sol de stella ! Buvez bien et buvez beau, Du toujours même tonneau, Semper clara ! Tant et que n’en reste rien, Vous le vôtre et moi le mien, Pari forma ! Béni soit le bon copain Qu’en régale son voisin, Carne sumpta, Bénis Brennus et Noé Par qui dom Pinard est né : Alleluia !

CANZONETTE DES SIRÈNES

D’APRÈS GABRIEL D’ANNUNZIO

— Sept sœurs, nous étions sept sœurs Qui se miraient aux fontaines ; Sept sœurs, nous étions sept sœurs, Et belles comme des cœurs. Entendez-vous les sirènes, Les entendez-vous, mes sœurs ? — « Fleur d’ajonc ne fait farine, Mûre des bois ne fait vin, Ni fil d’herbe toile fine » : Mais la mère parle en vain. Nous étions sur la colline Belles comme le matin. La première, filandière, Lui fallait des fuseaux d’or ; La seconde, tissandière, Lui fallait navettes d’or. Nous étions à la rivière Belles comme des trésors. La troisième était cousette : Ne voulait qu’aiguilles d’or ; La quatrième, soubrette, Voulait table à coupes d’or. Et nous étions sur l’herbette Belles comme des fruits d’or. La cinquième, la dormeuse, Voulait des courtines d’or ; La sixième, la rêveuse, Ne rêvait que songes d’or. Nous étions toutes joyeuses, Belles comme une aube d’or. Mais la dernière qui chante, Chante rien que pour chanter, Mais la dernière qui chante, Elle n’a rien demandé. Nous nous mirions en l’attente De nos jeunes destinées. — « Fleur d’ajonc ne fait farine, Mûre des bois ne fait vin, Ni fil d’herbe toile fine » : Mais la mère parle en vain. Et les sirènes marines Nous chantaient notre destin. La première file, file, Tord ses fuseaux et son cœur ; La seconde tisse, tisse Une toile de douleur. Et la Mort tire l’aiguille, Mauvais Sort est le tailleur. La troisième, sa chemise Se coud du fil de la Mort. Pour la quatrième est mise La table de Mauvais Sort. Mauvais Sort est dans les coupes, Et la verseuse est la Mort. La cinquième dort et plonge Aux suaires de la Mort, Et la sixième elle songe Entre les bras de la Mort. La mère que le deuil ronge Pleure sur le mauvais sort. Mais la dernière qui chante, Chante rien que pour chanter, Mais la dernière qui chante A la belle destinée : Les Sirènes bruissantes En leurs bras l’ont emportée. Et la mer et les sirènes La voulurent pour leur sœur, Dans leurs bras elles l’emmènent, Et l’entraînent dans le chœur : Nous étions à la fontaine, Belles, nous étions sept sœurs.

CHANSON DU CHÈVREFEUILLE

D’APRÈS MARIE DE FRANCE, CHRÉTIEN DE TROYES, JOSEPH BÉDIER, PHILÉAS LEBESGUE, ET AUTRES JONGLEURS INCLYTES.

A Mademoiselle Marie-Madeleine Martineau.

— La chanson du Chèvrefeuille, Laissez-moi vous la chanter. Bouche à bouche on la recueille, Ainsi me l’a-t-on contée. — Chèvrefeuille, chèvrefeuille, Que de pleurs tu fis couler ! Tristan et Yseult la reine, Je vous veux dire comment Ils connurent joie et peine Pour tant triste dénouement. — Marjolaine, marjolaine, Tant de peine ont les amants ! Ils se virent, ils s’aimèrent, Ensemble devaient finir. Le roi Mark en sa colère Les voudra faire mourir. — Que rosisse la bruyère, C’est qu’hiver veut revenir. Pour sauver sa souveraine, Tristan s’enfuit de la cour ; Retourne aux landes lointaines Où jadis a vu le jour. — Romarin, sauge et verveine, Gardez-nous du mal d’amour ! Se languit toute une année, D’amour se meurt lentement, N’en soyez pas étonnée : Amour est deuil et tourment. — Et la rose au matin née Se fane au jour finissant. S’en revient en Cornouailles Là où tient le roi sa cour, Tant triste qu’il en défaille, Se cache aux bois d’alentour. — Paille et foin et foin sur paille, C’est sa litière d’amour. Tristan çà et là s’abrite, Plus ne sort que nuit tombant. Chez les paysans il gîte, Vit avec les pauvres gens. — Épandez la marguerite Et les lys d’or et d’argent. — Tristan savez-vous nouvelles ? On attend joyeux déduit, A Pentecôte prochaine, Barons seront réunis. — Ravenelles, ravenelles, Vous verrai-je refleuries ? Seront là le roi de France Et le duc d’Andalousie, Cent vassaux, dix mille lances, Verrons notre reine aussi. — La rose et les lys de France, Genêts de Bretagne ici. Tristan à ces mots tressaille, A la forêt il s’en vint : — Verge de coudrette il taille Au coudrier du chemin. — Grain d’avoine, brin de paille, Qui te reverra demain ? Son nom grave sur la branche Du tranchant de son couteau : Sur la coudriette blanche, Yseult le verra tantôt. — Mais qui verra la pervenche Rebleuir au mai nouveau ? Quand l’apercevra la reine, Saura là qu’est son ami. Elle comprendra sans peine Que sans elle plus ne vit. Liserons des haies, troëne, Que de peine aux cœurs amis ! Tel un chèvrefeuille souple A sa coudrette enlacé, Tant que forment un seul couple, Ensemble peuvent durer. — Et violettes vont en troupe, En troupe bluets d’été. Mais qu’on les isole et cueille, Chacun meurt de son côté, Et se meurt le chèvrefeuille, Et se meurt le coudrier. — Chèvrefeuille, chèvrefeuille, Que de pleurs vas-tu coûter ! O pure fleur de moi-même, Belle amie ainsi de nous : Vous que j’aime autant qu’on aime, Vous sans moi ni moi sans vous. — Chèvrefeuille est notre emblème, Et ce soir où serons-nous ? La reine en forêt chevauche, Y voit deux coudriers blancs : Un est à droite, un à gauche, A gauche elle a lu : Tristan. — La Mort fauche, fauche, fauche, Épis mûrs et blés naissants. Son cœur tremble et se transporte A voir un tel nom écrit, Elle ordonne à son escorte : — Prenons le repos ici. — Quand la coudriette est morte, Chèvrefeuille il meurt aussi. On obéit, on s’empresse, Et Brangaine au même instant S’en vient dire à sa maîtresse : — Ici près j’ai vu Tristan. — Fleurs des champs l’amour vous tresse, Et vous dessèche à l’instant. La reine quitte la ronde, A vu l’ami de son cœur : L’aimait plus que tout au monde, Et depuis d’amour se meurt. — L’amour fleurit tout au monde, La Mort fauche toutes fleurs. Entre eux deux la joie est telle Qu’à peine peuvent parler ; Tous deux tremblent, ils s’appellent, Tous deux tombent expirés. — Fleur de chèvrefeuille est belle Autant que son coudrier. Si se meurt le chèvrefeuille, Si se meurt le coudrier : Ainsi Tristan et Yseulde Moururent de tant s’aimer. — Chèvrefeuille, chèvrefeuille, Si mon cœur pouvait parler !

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