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Chronique de 1831 à 1862, Tome 3 (de 4)

1843 (continued 2)

Reading edition

Breslau, 24 juillet 1843.—J'arrive et je repars, je voudrais arriver pour dîner chez mon neveu Biron à Polnisch-Wartenberg, et je n'ai pas de temps à perdre. La route de Dresde ici n'a rien de remarquable, et Breslau est une vieille ville plus sérieuse que frappante.

Polnisch-Wartenberg, 26 juillet.—J'ai trouvé ici, avant-hier, un vrai congrès de famille, et une invitation pressante à aller dîner le lendemain chez les Radziwill. J'ai donc été hier matin, avec mon neveu, à Antonin, château de chasse des Radziwill dans le grand-duché de Posen. Le temps était hideux, et les rondins des routes polonaises fort rudes. Six chevaux, attelés à une voiture légère, nous ont menés à travers de sombres forêts, dans des sables profonds, rendus inégaux par les racines apparentes et secouantes des arbres. Le grand-duché de Posen, qui commence à deux lieues d'ici, a, en tout, un triste aspect; la population, les habitations, la culture, tout y est appauvri. J'ai été reçue avec beaucoup d'amitié chez les bons Radziwill qui habitent un singulier castel, plus original que confortable. C'est près de ce château que leurs parents sont enterrés. On m'a menée au caveau de famille, prier près du tombeau de feu leur mère, la Princesse Louise de Prusse, ma marraine, et plus que cela vraiment, une amie maternelle.

Polnisch-Wartenberg, 27 juillet 1843.—Mon neveu m'a menée hier matin en calèche voir une partie de ses propriétés. Le reste du temps, nous l'avons passé à examiner d'anciens papiers de famille et des souvenirs de nos grands-parents qui s'y trouvent. Le prince Radziwill, en passant pour aller à ses inspections, a dîné ici.

Günthersdorf, 29 juillet 1843.—Je suis venue de Polnisch-Wartenberg, en m'arrêtant quelques heures à Breslau, pour visiter les églises, le vieil Hôtel de Ville, quelques boutiques mieux garnies et de meilleur goût que celles de Berlin, aussi pour faire ma cour et demander la bénédiction pastorale du Prince-Évêque [105] qui m'a reçue d'une façon touchante. Mon neveu, qui m'avait accompagnée partout, m'avait laissée dans la Cathédrale, et avait été demander à l'Évêque s'il pouvait me recevoir. Il est aussitôt venu me chercher, malgré ses quatre-vingt-deux ans, m'a menée chez lui et m'a montré son palais qui est beau. Il a fallu accepter une collation. Breslau est une ville de traditions et de caractère qui m'a fort convenu.

Günthersdorf, 31 juillet 1843.—Je ne connais pas assez la princesse Belgiojoso pour savoir si je dois être flattée ou non de la comparaison que M. Cousin vous a faite [106] de mon esprit et du sien; mais ce que je sais, c'est qu'il est impossible à M. Cousin de juger le mien, vu que je n'ai jamais parlé avec lui, ni causé devant lui. Ainsi donc, ce qu'il en dit, n'est que par ouï-dire, c'est-à-dire sans connaissance de cause. En tout cas, mon érudition, qui est toute réservée dans le dix-septième siècle, baisse humblement pavillon devant une Mère de l'Église; je ne fais pas de livres; je suis, et je deviens, chaque jour plus ignorante, tout occupée que je suis d'intérêts matériels, et, s'il me fallait absolument faire de la pédanterie sur quelque chose, ce serait sur la législation des fiefs [107]. A propos, j'ai été effrayée ce matin par la trompette d'un postillon, qui m'a donné l'alerte d'une estafette, qu'on envoie en Allemagne pour oui ou pour non; au lieu de cela, c'était M. de Wolff arrivant avec un nouveau projet d'arrangement pour l'affaire de Sagan. Dans quinze jours, l'affaire sera, ou absolument terminée, ou absolument rompue. Voilà donc encore quinze jours d'incertitude à ajouter à tant de mois passés en suspens. Feu M. de Talleyrand, qui avait toujours raison, disait qu'il y avait encore un bien large fossé entre une affaire faite et une affaire terminée.

Günthersdorf, 3 août 1843.—La mort du général Alava m'a émue, quoique cependant son individu ne fût pas placé bien haut dans mon opinion. C'est encore un débris du passé qui disparaît; puis enfin, je l'ai bien soigné à Rochecotte, et j'avais l'habitude d'entendre le bruit de sa canne sur mes parquets. La mort a quelque chose de si grave! et quand elle se met à diminuer les rangs, comme elle l'a fait autour de moi depuis quelques années, il n'y a pas moyen de ne pas beaucoup y songer, ni d'y rester insensible. Je m'en préoccupe de plus en plus, et, parfois, il me semble que je n'ai pas de temps à perdre pour ordonner ce qu'il faut pour ce grand et dernier voyage.

Günthersdorf, 10 août 1843.—J'ai passé presque toute la journée d'hier à Wartenberg. Je veux y créer un petit hôpital, dont les préparatifs et arrangements m'intéressent beaucoup; c'est un genre de choses selon mon cœur. La soirée était superbe; je l'ai passée assise sur mon balcon, entourée de fleurs, lisant et rêvant; mais, pour que la disposition rêveuse soit douce, il faudrait n'avoir aucune préoccupation triste et pénible, sans quoi, on s'enfonce dans l'amertume.

Günthersdorf, 16 août 1843.—Mes sœurs sont arrivées hier matin, et Louis, mon fils, hier soir. Mes nièces et leurs enfants sont ici depuis quelques jours, ainsi que le comte Schulenbourg, de sorte que ma petite maison est à peu près pleine.

Günthersdorf, 21 août 1843.—J'ai été hier à Wartenberg, à la messe; en rentrant, j'ai trouvé M. de Wolff qui nous a conté le terrible incendie de la salle de l'Opéra à Berlin, et le danger et l'effroi qui ont régné dans le charmant palais de ma chère Princesse de Prusse [108]. Elle y était déjà souffrante, la frayeur paraît l'avoir rendue tout à fait malade. On dit que le jeune Archiduc d'Autriche, qui se trouve en ce moment à Berlin, s'est conduit à merveille dans cette circonstance [109]. Hier au soir, à l'heure du thé, la comtesse de La Roche-Aymond s'est arrêtée ici, en allant chez sa nièce Mme de Bruges, qui habite la Haute-Silésie; elle s'est même décidée à passer quelques jours avec nous. Elle est Allemande, elle a longtemps habité la France, puis elle est revenue se fixer dans sa patrie. Malgré ses soixante-treize ans, elle est gaie et vive. Elle nous a dit qu'il n'y avait rien de si scandaleux que le testament du Prince Auguste de Prusse, qui vient de mourir, à cause de l'énumération de ses maîtresses et de ses enfants naturels. Le nombre de ceux-ci a été de cent vingt, mais tous n'ont pas survécu à leur père [110].

Hohlstein, 6 septembre 1843.—Je suis arrivée à Hohlstein avant-hier. Malheureusement, le temps est toujours fort maussade et éprouvant. Ici, il n'y a, outre mes sœurs, que Fanny et moi. La vie y est très calme, c'est ce qui me plaît.

Hier, mes sœurs ont voulu me mener à trois lieues d'ici, à Neuland. C'est une grande propriété, avec un petit château, que l'ex-Roi des Pays-Bas a achetée, il y a dix-huit mois, du comte de Nostitz. On dit qu'il la destine à sa femme comme douaire. On y bâtit, on y dessine un jardin, on meuble, mais dans des mesures rétrécies et d'un goût mesquin. La position est médiocre, il n'y a de beau que les prairies, dont, avec du goût, on pourrait tirer parti. L'ensemble ne m'a pas plu.

Berlin, 11 octobre 1843.—La ville de Berlin ne plaît pas à chacun; je le comprends: quoique belle, elle est monotone et trop moderne. Prague est bien plus imposant, Dresde plus animé. La vraie importance de Berlin est toute politique et militaire; aussi y a-t-on toujours l'impression d'être à l'État-Major.

M. de Humboldt est extrêmement obligeant, mais ses politesses cachent toujours un petit ingrédient malicieux, qui se mêle à tous ses empressements, et dont il est bon de se défier. C'est ainsi qu'il amuse le Roi par mille récits dans lesquels la charité n'est pas saillante.

On dit beaucoup que le coup de pistolet tiré, à Posen, sur la voiture de l'Empereur Nicolas, est une petite comédie moscovite, arrangée pour justifier de nouvelles rigueurs en Pologne, et pour avoir le droit de les provoquer, d'ici, contre le grand-duché de Posen [111].

Berlin, 16 octobre 1843.—J'ai, enfin, reçu hier la conclusion du traité avec mon neveu, le prince de Hohenzollern, pour la possession de Sagan, le tout signé, parafé et ratifié. Ce résultat, que je dois en grande partie à l'habileté de M. de Wolff, me fait attacher un double prix à la solution définitive de la question.

La prise de possession officielle est fixée au 1er avril, mais avec permission de surveiller les employés dès aujourd'hui. Il faut maintenant la régulariser par un pacte de famille auquel concourront tous les agnats; puis abandonner l'alleu au fief pour satisfaire la Couronne, et refaire un tout de ce qui est fractionné aujourd'hui. Cela fait, le Roi doit, en me conférant une nouvelle investiture, recevoir mon serment de vasselage.

Nous possédons ici l'agréable Balzac qui revient de Russie, dont il parle aussi mal que M. de Custine, mais il n'écrira pas un voyage ad hoc; il prépare seulement des Scènes de la vie militaire, dont plusieurs actes se passeront, je crois, en Russie. Il est lourd et commun. Je l'avais déjà vu en France; il m'avait laissé une impression désagréable qui s'est fortifiée.

Avant-hier, il y a eu dîner, spectacle et souper au Nouveau Palais. On a donné le Rêve d'une nuit d'été, de Shakespeare, traduit par Schlegel. Les décorations étaient fort belles. J'ai soupé à côté de l'Archiduc Albert, qui est naturel, poli, bien élevé, et qui m'a plu. Il doit épouser la Princesse Hildegarde de Bavière qu'on dit très jolie.

Je vais aller dîner à Babelsberg chez la Princesse de Prusse. Elle doit avoir la bonté de me mener le soir à Sans-Souci, où le Roi m'a dit de venir, en petit comité, entendre Mme Viardot-Garcia.

Berlin, 18 octobre 1843.—Le petit concert à Sans-Souci a été fort agréable. Mme Viardot a très bien chanté, et, malgré sa laideur, elle a été entraînante. Elle vient de partir pour Saint-Pétersbourg.

J'ai appris au Roi la conclusion du traité entre mon neveu et moi. A cette occasion, il a été parfait pour moi; il m'a paru revenu de toutes ses préventions en faveur de la branche aînée de ma famille [112] et j'ai été vraiment touchée de sa bonté. J'ai eu, hier, une longue conférence avec le prince de Wittgenstein qui, en sa qualité de chef du Ministère de la maison du Roi, a sous sa direction toutes les questions des fiefs de la Couronne.

Sagan, 28 octobre 1843.—La duchesse Mathieu de Montmorency se plaint, dans les lettres qu'elle m'écrit, d'un catarrhe obstiné; je serais très peinée si elle venait à mourir, je perdrais en elle une amie chrétienne; elle et Mgr de Quélen m'ont appris que c'étaient les seules amitiés toujours égales, toujours indulgentes, et dans lesquelles l'amour-propre n'a aucun enjeu, car elles aiment, non seulement pour le temps, mais aussi pour l'éternité. J'ai aussi reçu aujourd'hui une lettre de M. Royer-Collard, dont l'écriture est bien changée. Je me sens menacée dans mes vrais amis. Je suis, depuis la mort de M. de Talleyrand, terriblement éprouvée dans ce genre.

Sagan, que j'étudie à fond, est une ville de sept mille âmes, avec six églises, dont cinq catholiques, toutes intéressantes. Il y a aussi, dans la ville, plusieurs fondations de charité qui datent des différents Ducs; il y en a qui remontent à six cents ans, et qui ont été dotées par les Ducs de la maison des Piast [113]. Il est touchant de voir ces œuvres subsister encore, quand tous les monuments dus à l'esprit purement humain se détruisent si rapidement. On me reçoit ici avec un grand empressement; depuis quatre ans, tout y était dans un état d'abandon cruel, et même depuis plus longtemps, car ma sœur avait tout quitté pour l'Italie et ne s'intéressait en rien à ses propriétés.

Vienne, 14 novembre 1843.—Je suis depuis quelques jours ici. J'ai eu avant-hier l'honneur de faire ma cour à l'Archiduchesse Sophie, que j'avais connue avant son mariage. Elle m'a reçue à merveille. Il est impossible d'être plus gracieuse, plus aimable, plus animée, facile et spirituelle de toutes manières. Elle m'a beaucoup questionnée sur notre Famille Royale, et en a parlé dans des termes très convenables, avec beaucoup de mesure et de bienveillance. J'ai été charmée de cet entretien.

Vienne, 24 novembre 1843.—On mène ici une vie bien autrement calme qu'à Berlin. La Cour ne s'aperçoit pas; l'élégance est encore à chasser dans les châteaux; les réunions ne commencent pas avant le Jour de l'An. J'ai été quatre fois au spectacle, qui finit à neuf heures et demie, et trois fois faire la partie du prince de Metternich, qui dure, à la vérité, jusque vers minuit, mais où il n'y a que cinq ou six habitués, et aussi chez Louise Schœnburg, dont quelques personnes entourent également la chaise longue de neuf heures à onze heures. Medem, M. de Flahaut, Paul et Maurice Esterhazy, le maréchal Marmont viennent souvent chez moi à la fin de la matinée.

Notes in this chapter

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