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Chronique de 1831 à 1862, Tome 3 (de 4)

1841 (continued 2)

Reading edition

Pauline est mieux, mais pas assez bien pour m'accompagner à Berlin; j'ai le cœur gros de la quitter; ce long voyage à faire seule me pèse lourdement. C'est du véritable isolement. Enfin je serai ravie quand je me retrouverai en Touraine; je sens que c'est là que sont mes vraies racines; j'y ai des intérêts, des devoirs, un bon centre d'activité. Partout ailleurs je vivote, mais je ne m'enracine pas.

Metz, 6 mai 1841.—Me voici donc hors de Paris, n'y regrettant rien que ma fille, mais n'espérant pas grand'chose de mon voyage comme agrément; je redoute les déplacements et cette vie fatigante, vide et bête, des grandes routes et des auberges.

Mannheim, 8 mai 1841.—Je suis repartie de Metz hier à midi, après m'être bien reposée. De là, je suis venue ici sans m'arrêter et j'y suis arrivée à 10 heures du matin. Je n'ai point été fouillée à la frontière, mais dans la nuit un orage flamboyant a failli me faire perdre courage; cependant, j'ai fait (c'est le cas de le dire) tête à l'orage, et me voici à Mannheim. L'invariable Schreckenstein me guettait et a voulu me mener au Château où on m'avait préparé un appartement; j'ai résisté, et je crois que j'ai aussi bien fait pour les autres que pour moi-même. Après m'être habillée, j'ai été chez la Grande-Duchesse Stéphanie qui avait mis une voiture à ma disposition. Elle est mieux, d'aspect, qu'à Umkirch, où elle couvait sa terrible maladie, mais elle a de la peine à mouvoir son bras gauche et traîne un peu la jambe. On murmure autour d'elle que ce qu'elle prend pour du rhumatisme est plus sérieux; les médecins vont l'envoyer à Wildbad. Elle cause toujours de la même manière. La Princesse Marie est un peu alourdie et un peu fanée, pas trop encore, mais il ne faudrait plus attendre pour la marier.

J'ai été chez la baronne de Sturmfeder, grande maîtresse en titre, et chez la vieille Walsch, égayant sa vieillesse avec le Charivari, les Guêpes et les Nouvelles à la main, libelles qui sont à la mode maintenant; c'est là dedans qu'elle puise ses notions et ses bienveillances. En sortant du Château, je me suis fait conduire chez la duchesse Bernard de Saxe-Weimar, que j'ai connue en Angleterre, et dont le mari est l'oncle chéri et chérissant de Mme la Duchesse d'Orléans. C'était une preuve d'égard, d'autant plus convenable à donner que je dois les rencontrer tantôt à dîner au Château. Me voici rentrée, et me reposant jusqu'à l'heure de ce dîner, qui est à 4 heures et demie.

Depuis Paris, j'ai beaucoup lu; d'abord un nouveau roman de Bulwer: Night and Morning; cela a quelque intérêt, mais ne vaut pas les premiers ouvrages du même auteur. Puis, un livre fort court, mais qui m'a ravie: ce sont les Lettres de la princesse de Condé, sœur du dernier duc de Bourbon, morte religieuse au Temple. Ces lettres ont été écrites, dans sa jeunesse, à quelqu'un qui vit encore et pour qui elle a eu une affection très vive, mais très pure. C'est M. Ballanche, l'ami de Mme Récamier, qui les a publiées, sans en être le héros. Elles sont authentiques, simples, élevées, tendres, pleines de dévouement, de délicatesse, de sensibilité, de raison, de courage, et écrites à une époque et au milieu d'un monde où l'auteur, son style et ses sentiments, tout faisait exception. C'est d'un charme extrême [24]. Enfin, j'ai lu un petit opuscule de lord Jocelyn, mari actuel de Fanny Cowper, sur la campagne des Anglais en Chine. Le nom de l'auteur m'a tentée, mais le livre ne m'a pas du tout intéressée.

Mannheim, 9 mai 1841.—J'ai dîné hier chez la Grande-Duchesse, qui, ensuite, m'a montré tout le Château, que j'ai eu l'air de voir pour la première fois. Elle m'a dit tant de choses que j'ai peine à me souvenir de quelques-unes. Ce qui m'est resté net dans la mémoire, c'est que la Princesse Sophie de Würtemberg, mariée au Prince héréditaire des Pays-Bas, est fort mal avec sa belle-mère, qui ne veut pas même voir les enfants de son fils. Cette Reine a établi la plus sévère étiquette, et des costumes de Cour à l'infini.

J'ai appris aussi que le Roi de Prusse avait établi une loi qui rendait le divorce fort difficile dans ses États. Il était, il est vrai, scandaleusement facile à obtenir; mais la Grande-Duchesse, qui espérait celui du Prince Frédéric de Prusse, a bien du chagrin de ce contre-temps. Le fait est que ce pauvre Prince Frédéric, dont la femme est folle, devrait avoir quelque moyen de rompre un si triste nœud. Le premier usage qu'il en ferait serait d'épouser la Princesse Marie.

La duchesse de Weimar m'a dit que sa sœur, la Reine douairière d'Angleterre [25], avait tout un côté des poumons détruit, et l'autre très délicat. La vue de la duchesse de Weimar m'a rappelé Londres, Windsor, le beau temps enfin. Sa ressemblance avec sa sœur, et jusqu'à leur son de voix semblable (quoique ce ne soit pas leur belle partie) tout m'a émue, en me reportant à ces années déjà si loin de moi!...

Mannheim, 10 mai 1841.—Je vais quitter Mannheim, après y avoir été fort gracieusement reçue. La pauvre Grande-Duchesse parle beaucoup de sa mort, ce qui ne l'empêche pas de faire beaucoup de projets. Je voudrais que celui de marier sa fille fût réalisé. Elle m'a promenée, hier, en calèche, dans d'assez jolies promenades aux bords du Rhin. On a fait à Mannheim un port qui attire le commerce et donne du mouvement à cette ville qui en manquait depuis si longtemps, et qui, à tout prendre, me paraît préférable à Carlsruhe. J'ai eu, ici, une lettre de mon gendre, écrite le lendemain de mon départ de Paris. Pauline n'allait pas plus mal, quoiqu'elle fût encore nerveusement ébranlée et très faible. Voici, en outre, ce que contient sa lettre: «Au baptême du Prince, on a signé l'acte dans l'ordre suivant: le Roi et sa famille, puis les Cardinaux, le Président et le Bureau de la Chambre des Pairs, puis celui de la Chambre des Députés; arrive là M. de Salvandy (vice-président) qui refuse publiquement de signer, sur ce que la Chambre des Députés ne peut passer après les Cardinaux. Il veut porter ceci à la tribune; cela aurait un effet d'autant plus fâcheux que la Chambre se montre, à l'occasion de la loi sur l'instruction secondaire, de très mauvaise humeur contre la réaction qui s'opère visiblement en faveur de la religion, et que cette susceptibilité de plus peut faire éclater un mauvais orage.»

Gelnhausen, 11 mai 1841.—J'ai été menée beaucoup plus vite que je ne pensais; et au lieu de coucher à Francfort comme c'était mon intention, j'ai fait dix lieues de plus, et me voici dans une petite auberge qui, du moins, n'est pas sale; ce qui me permettra de gagner demain Gotha sans entamer la nuit en voiture. J'ai déjeuné à Darmstadt. En traversant Francfort, j'ai été assaillie par bien des souvenirs, car je l'ai déjà traversée à différentes époques, et dans des circonstances bien diverses. La première a été la plus importante, car c'est à Francfort que je me suis mariée. Plus tard, c'est là que j'ai vu, pour la première fois, le bon Labouchère; il me l'a souvent rappelé depuis.

La Grande-Duchesse Stéphanie m'a donné un livre qui vient de paraître à Stuttgart, mais qui a été évidemment publié sous une direction autrichienne, car les pièces qu'il contient me paraissent devoir originer de Vienne et, qui plus est, du cabinet du prince de Metternich, ou peu s'en faut. Ce petit volume contient les notes rédigées en français par Gentz, sur plusieurs questions politiques, toutes très anti-françaises; leur publication actuelle et l'avant-propos de l'éditeur me paraissent leur donner une intention. Ce qui y a le plus d'intérêt pour moi, c'est le journal de Gentz, pendant son séjour au quartier général prussien, dans la semaine qui a précédé la bataille d'Iéna. C'est finement observé, vivement écrit; c'est curieux, très curieux. Il y a aussi des commentaires sur une correspondance entre M. Fox et M. de Talleyrand, lors de la rupture de la paix d'Amiens. Ce volume a vraiment plusieurs genres de mérite.

Gotha, 12 mai 1841.—Je voulais arriver hier soir ici, mais il y a tant de côtes aux environs de Fulda et d'Eisenach qu'il m'a fallu coucher à Eisenach, où, comme de raison, j'ai rêvé à sainte Élisabeth! Je m'arrête ici quelques heures, pour voir la Duchesse douairière qui était fort aimée de ma mère, et qui m'en a voulu, l'année dernière, d'avoir été en Allemagne sans être venue jusqu'ici. Mon très ennuyeux voyage se passe du reste sans accident et par un assez beau temps.

Wittemberg, 13 mai 1841.—La Duchesse douairière de Gotha m'a reçue avec mille bontés, m'a fait dîner chez elle, en faisant inviter en toute hâte cinq à six personnes de la ville, qui m'avaient connue dans mon enfance. Elle dîne à 3 heures; à 6 heures, je lui ai demandé la permission de la quitter pour continuer ma route. Je serais restée, si la pauvre Duchesse n'était pas devenue tellement sourde que c'était, à la lettre, exténuant d'avoir l'honneur de lui répondre. J'ai préféré passer la nuit en voiture, car si j'avais couché à Gotha, il m'aurait fallu passer la soirée au Château. Je vais donc me reposer longuement ici, afin d'arriver un peu en force à Berlin. J'ai assez bien supporté la route jusqu'ici: ma petite station à Mannheim avait agréablement coupé la longueur de ma vie roulante.

J'ai lu, pendant ces deux derniers jours, une vie de la Reine Blanche de Castille par une demoiselle, dont les journaux ont dit du bien. Les faits sont intéressants, mais le style est de la mauvaise école et l'esprit très anti-catholique. Tout en lisant, j'argumente tout bas contre l'écrivain; le tout bas est surtout à propos ici, à Wittemberg, l'ancien berceau de la Réforme, car c'est du couvent des Augustins, dont les restes sont encore devant mes yeux, que Luther a jeté son premier brandon, et c'est dans l'église, à côté de l'auberge, qu'il est enterré.

Berlin, 15 mai 1841.—Je suis arrivée ici hier au soir; je n'y ai vu encore que mon homme d'affaires, M. de Wolff. A midi, j'ai été chez la comtesse de Reede, Grande-Maîtresse de la Reine, et ancienne amie de ma mère; puis, chez la Grande-Maîtresse de la Princesse de Prusse, remettre les nombreux paquets que m'avait confiés Mme la Duchesse d'Orléans pour cette Princesse. Ensuite chez les Werther, la comtesse Pauline Néale et Mme de Perponcher. Je n'ai trouvé personne.

Berlin, 16 mai 1841.—Devinerait-on qui vient de me donner le bras pour me conduire à la messe d'où j'arrive? Pierre d'Arenberg, qui est ici pour demander que ses propriétés sur la rive droite du Rhin soient érigées en fief pour un de ses fils.

Berlin, 17 mai 1841.—Aujourd'hui est un jour qui me retombe lourdement et douloureusement sur le cœur: ce troisième anniversaire de la mort de notre cher M. de Talleyrand a encore une bien grande vivacité de souvenirs et je suis sûre qu'ils exerceront aussi leur puissance sur d'autres. Je regrette de ne pouvoir le passer dans le recueillement, ce qui est impossible ici.

La journée d'hier a été d'un mouvement inaccoutumé pour moi et dont je suis toute fatiguée. La messe, puis des visites indispensables aux grandes dames du pays; un dîner chez les Wolff, le thé chez la Princesse Guillaume, tante du Roi; une prima sera chez les Radziwill; une fin de soirée chez le vieux prince de Wittgenstein. A travers tout cela, une longue visite de Humboldt, qui part dans peu de jours pour Paris; il n'y avait pas moyen de respirer. Ce qui est terrible ici, c'est que tout commence de si bonne heure et que les coupes des journées sont si singulières, qu'elles fractionnent le temps de la manière la plus désagréable.

Berlin, 18 mai 1841.—J'ai dîné, hier, chez le Roi et la Reine, qui étaient venus passer quelques heures en ville. Ils sont très bons et aimables pour moi. J'y ai vu arriver le Prince Frédéric de Prusse, venant de Düsseldorf, aussi une de mes anciennes connaissances d'enfance: il a l'air étonnamment jeune encore. On attend ici sa femme, qui, de folle qu'elle était, n'est plus à ce qu'il paraît qu'imbécile.

On disait, hier, chez le Roi, qu'une de ces malheureuses Infantes d'Espagne que leur mère avait mises au couvent si cruellement, s'en était échappée, avec un réfugié polonais, mais qu'elle avait été reprise à Bruxelles: c'est une jolie équipée pour une Princesse! Aussi comment enfermer du sang espagnol de vingt ans? Le Roi a dit encore qu'Espartero avait été proclamé seul Régent et Dictateur en Espagne.

Berlin, 20 mai 1841; jour de l'Ascension.—Je suis partie, hier, par le premier convoi du chemin de fer de Berlin à Potsdam. Le Roi m'avait fait inviter à assister à une grande parade: c'était très beau, le temps propice, les troupes superbes, la musique excellente, mais la journée a été un peu fatigante.

Avant-hier, j'avais dîné chez la Princesse de Prusse, et le soir j'avais été à un raout chez la comtesse Nostitz, sœur du comte Hatzfeldt. Ici, il n'y a qu'à marcher, à se montrer de bonne humeur, de bonne grâce et reconnaissante de tout bon accueil; ce qui n'empêche pas que quand je pourrai rentrer dans ma vie paresseuse, je serai ravie.

Berlin, 21 mai 1841.—La vie d'ici se ressemble beaucoup; les dîners chez les Princes, etc... Hier, j'ai dîné chez la Princesse Charles; avant, j'avais passé une heure chez la Princesse de Prusse dont la conversation est sérieuse et élevée. Le soir, j'ai été, pendant quelque temps, près du fauteuil de la vieille comtesse de Reede, où était sa fille Perponcher, puis il a fallu faire acte d'apparition chez les Werther qui reçoivent le jeudi.

Berlin, 22 mai 1841.—Hier soir, j'ai été chez les Wolff, qui avaient réuni quelques savants, artistes, gens de lettres. A Berlin, la société de la haute bourgeoisie est celle qui offre le plus de ressources de conversation.

Le Roi actuel a les plus grands projets d'embellissement pour sa capitale, et donne une impulsion remarquable aux arts.

Ma vie est toujours assez semblable: hier, un dîner chez la Princesse Guillaume, tante; une première soirée chez la Princesse de Prusse, et une fin de soirée chez Mme de Perponcher, où un artiste distingué, Hensel, nous a montré son album, plein de portraits curieux. Tout cela par une chaleur inusitée.

La Princesse Frédéric, celle de Düsseldorf, qui a de temps en temps la tête un peu dérangée, dînait chez la Princesse Guillaume; elle a pu être assez belle, et n'a rien de trop étrange.

Pauline m'écrit de Paris que, pour changer d'air et essayer ses forces, elle va aller à Genève, et, si elle y est en train, elle viendra par la Bavière me retrouver à Vienne.

Je retourne ce matin à Potsdam où j'ai été engagée à passer la journée: je reviendrai demain. Ah! que mon petit manoir tourangeau me paraîtra doux à retrouver!

Berlin, 24 mai 1841.—La soirée ayant fini à Potsdam à 10 heures, j'ai pu revenir hier au soir par le dernier convoi du chemin de fer, après une journée passée auprès de la Reine, qui gagne beaucoup à être vue de près, ce qui arrive toujours aux personnes simples et un peu intérieures. La promenade du soir a été agréable, et la conversation pendant le thé sous les portiques de Charlottenhof très intéressante, le Roi ayant beaucoup causé sur l'état des arts en Allemagne.

Berlin, 25 mai 1841.—J'ai été hier aux manœuvres avec la Princesse de Prusse, son jeune fils et la Princesse Charles. L'état-major du Roi était très brillant, l'emplacement fort beau, le temps à souhait, le coup d'œil des troupes, celui des spectateurs venus en foule de la ville, les calèches des dames, enfin l'ensemble, vraiment digne du pinceau d'Horace Vernet; cela n'a pas été long: une heure, pas davantage. La Princesse de Prusse m'a ramenée déjeuner chez elle, et m'a gardée à causer presque jusqu'au dîner. Mme de Perponcher est venue me prendre, pour aller dîner près du fauteuil de sa mère, que la goutte rend toujours un peu infirme. J'ai été ensuite, avec les Radziwill, au jubilé de l'Académie de chant. Elle est composée de quatre cent cinquante membres, tous amateurs de toutes classes. D'après l'institution, il ne leur est pas permis d'avoir d'autre orchestre qu'un simple piano et on n'y exécute que de la musique sacrée. Cela ressemble à l'Ancient music de Londres, mais ici on exécute infiniment mieux, et avec un ensemble, une justesse et une majesté remarquables. Il n'y a que des Allemands pour chanter ainsi les fugues les plus compliquées, sans soutien d'orchestre, et avec une si énorme masse de voix!

A une soirée chez la comtesse Néale où j'ai été ensuite, lord William Russell racontait que son Ministère avait eu une énorme minorité dans le Parlement mais, en même temps, il ne semble pas croire à sa retraite. Il m'a dit que ce pauvre Mitford que j'ai rencontré dernièrement si à l'improviste, descendant de la diligence à Fulda pour rejoindre sa femme à Wiesbaden, l'a trouvée partie, avec qui? avec Francis Molyneux. Elle n'est plus très jeune, elle n'est pas très belle, elle a des enfants!...

Mon fils Valençay me mande que les courses, à Chantilly, ont été très brillantes et élégantes; il a demeuré au Château, et m'en raconte des merveilles. Il dit que l'Infante, reprise et ramenée, demeure chez Mme Duchâtel, femme du Ministre de l'Intérieur, ayant refusé positivement de rentrer sous la gouverne de sa mère, dont elle craint les coups. Elle persiste à dire qu'elle a épousé le Polonais, mais elle s'obstine à cacher le nom du prêtre qui les aurait mariés.

Berlin, 26 mai 1841.—Le vieux Roi des Pays-Bas, qui est ici sous le nom de Comte de Nassau, est en fort mauvais état de santé; on le croit atteint de la gangrène sénile. Sa femme [26], qui est très bien traitée par la famille royale de Prusse, soigne beaucoup le Roi, qui ne peut se passer d'elle un moment; elle ne bouge pas d'auprès de lui. On dit qu'au fond elle est très ennuyée et porte péniblement cet illustre mariage, qu'on ne veut pas reconnaître en Hollande, ce qui met le vieux Roi en fureur. On fonde le refus de reconnaître en Hollande ce mariage sur ce que les bans n'ont pas été publiés; et on n'a pas osé les publier, parce qu'on a craint les démonstrations les plus violentes du public.

J'ai été hier matin, avec les Wolff et M. d'Olfers, le Directeur des Beaux-Arts, voir l'atelier de Wichmann, où j'ai fait une commande, d'après un charmant modèle que j'y ai vu; c'est une nymphe qui puise de l'eau: cela sera exécuté dans un an.

Le Prince de Prusse m'a fait une longue et intéressante visite. Il m'a beaucoup parlé de l'état du pays et des difficultés du gouvernement. Certes, il y en a, et plus d'une, mais aussi il y a encore ici des points d'appui solides.

Berlin, 28 mai 1841.—Ma matinée d'hier s'est passée en affaires avec M. de Wolff. Notre entretien a été interrompu par le Grand Maréchal de la Cour, qui m'a apporté, de la part du Roi, un cadeau auquel je suis fort sensible. C'est la copie en fer d'une statue que j'ai trouvée jolie, l'année dernière, à Charlottenhof: un jeune faune, qui, du haut d'une colonne placée au milieu d'un bassin, jette de l'eau par une urne sur laquelle il s'est accroupi. Le tout a six pieds. C'est fort joli. Le Roi m'a fait dire qu'il me demanderait de le placer sur une des terrasses de Rochecotte, ce qui sera certainement exécuté.

J'ai dîné chez la Princesse Albert. Son père va mieux; elle part ces jours-ci avec lui pour la Silésie. Son mari m'a impatientée; quant à elle, c'est un petit cheval échappé. Le tout n'était pas fort à mon gré. M. et Mme de Redern, qui y dînaient aussi, m'ont menée dans leur loge à la Comédie allemande, pour entendre Seidelmann dans le rôle du Juif [27]. C'est l'acteur à la mode; mes souvenirs d'Iffland me l'ont fait paraître inférieur.

Berlin, 30 mai 1841.—Les Radziwill ont très obligeamment arrangé une matinée musicale chez eux, dans une jolie salle voûtée, ouvrant sur leur superbe jardin. On a exécuté le Faust de Gœthe, mis en musique par le feu prince Radziwill, père de la génération actuelle. Devrient, le premier tragique du théâtre de Berlin, déclamait certains passages, accompagné par les instruments; puis un nombreux détachement du Conservatoire exécutait les chœurs. C'était d'un très bel effet, et cela m'a fait réellement plaisir [28].

Berlin, 31 mai 1841.—Je veux partir demain d'ici, pour Dresde, et de là, pour Vienne.

Hier, j'ai été à la grand'messe de la Pentecôte, qui a été très bien exécutée et chantée à l'église catholique, mais cette église était si encombrée de monde, et la chaleur si étouffante, que j'ai cru m'y trouver mal. Cependant, il a fallu, en sortant de la messe, aller aux audiences de congé de la Princesse de Prusse et de la Princesse Charles, puis à un dîner chez une ancienne amie. Pendant que nous étions à table, m'est arrivée l'invitation de me rendre pour le thé à Schœnhausen, maison de plaisance du Roi, à deux lieues de Berlin. Je suis heureusement arrivée à temps à Schœnhausen; on y a pris le thé, et plus tard on a soupé à l'italienne sous une vérandah éclairée par des lampes. Outre la Famille Royale et le service, il y avait le Duc et la Duchesse de Leuchtenberg, M. d'Arenberg, moi, Rauch, Thorwaldsen, et le directeur général du Musée, M. d'Olfers. C'était agréable et intéressant. Thorwaldsen a une belle tête, dans le genre de celle de Cuvier, mais avec une coiffure étrange, de longs cheveux blancs qui tombent sur ses épaules. Je préfère le visage de Rauch, mieux proportionné et, à mon sens, plus noble et plus simple. La Duchesse Marie de Leuchtenberg ressemble extrêmement à son père, l'Empereur Nicolas, avec une expression toute différente; c'est une tête classique, mais trop longue pour le corps, qui est petit. Elle est blanche comme un lis: des façons sautillantes et évaporées ne m'ont pas charmée. La Reine m'a nommée à elle, et le Roi m'a amené le Duc de Leuchtenberg qui ressemble, à frapper, à sa sœur la Duchesse de Bragance, mais dont l'ensemble est commun, et ne justifie en aucune façon la mésalliance. J'ai fait à Schœnhausen mes derniers adieux.

Dresde, 2 juin 1841.—Avant-hier, je suis partie de Berlin, comblée, gracieusée, gâtée, mais fatiguée par une chaleur effroyable. Le baron de Werther, que j'ai vu le dernier jour à Berlin, m'a dit qu'il craignait que M. Bresson ne s'y trouvât plus aussi bien que pendant les dernières années; que, décidément, son discours avait fort déplu et inspiré une grande méfiance; qu'il était mal instruit s'il croyait le contraire, et que toutes ses bonnes voies d'information et d'action étaient fermées depuis la mort du feu Roi. La Princesse de Prusse et Mme de Perponcher m'ont parlé dans le même sens. J'ai su aussi que, lorsque le traité du 15 juillet avait été connu ici, M. Bresson avait eu un mouvement de violence inconcevable, au point de se promener sous les Tilleuls et d'y vociférer la guerre, de la façon la plus étrange. Je suis vraiment peinée pour lui qu'il reprenne ce poste qu'il s'est gâté.

Dresde, 3 juin 1841.—J'ai été hier soir au Théâtre, pour voir la nouvelle salle qu'on vient de construire et qui a une grande réputation en Allemagne. Elle est, en effet, assez grande, d'une fort jolie forme, très bien décorée. Les loges sont commodes, on est bien assis; le tout a un air de grandeur. Les décorations sont très fraîches, les costumes brillants; l'orchestre bon, mais les chanteurs si mauvais que je n'ai pu y rester plus d'une demi-heure.

Prague, 5 juin 1841.—Prague n'est pas sans intérêt pour moi: j'y ai passé, avec ma mère et mes sœurs, l'année du deuil de mon père; j'y suis revenue deux fois depuis, peu après le Congrès de Vienne. J'y ai passé la journée d'aujourd'hui, y ai pris une voiture et crois avoir vu tout ce qu'il y avait de curieux, ou à peu près. Les trois principales églises, le tombeau de Tycho-Brahé, son observatoire; tous les ex-voto en l'honneur de saint Jean Népomucène, ses reliques, le vieux Château, le Calvaire d'où l'on plonge sur Prague en panorama; le cheval de bataille empaillé de Wallenstein; toutes les diverses traces de la guerre des Hussites, de celle de Trente ans; enfin les bombes lancées par Frédéric II; la chapelle, qui recevait deux fois par jour les prières de Charles X et qui a été restaurée par lui, porte les armes de France et de Navarre. Prague, comme Nuremberg, est une des plus anciennes villes d'Allemagne: si cette dernière est plus intéressante pour les artistes, la première l'est davantage pour l'archéologue; je me range parmi ceux-là. Prague renferme seize couvents; on y rencontre des moines de toute espèce; en bien plus grand, cela rappelle Fribourg, en Suisse. Mais ce qui lui donne un aspect tout particulier, ce sont ces grands hôtels, presque tous inhabités par les grands seigneurs bohèmes, leurs possesseurs, qui, pour la plupart, désertent Prague pour aller à Vienne. J'ai eu la curiosité d'aller un moment au spectacle voir jouer une farce locale du théâtre de la Leopoldstadt, de Vienne. La salle, assez laide, était comble et l'hilarité du public inextinguible; je n'y suis pas restée longtemps, il faisait trop chaud, et les lazzi viennois ne sont pas à mon goût: je ne les comprends pas!

Vienne, 8 juin 1841.—J'ai fait, de Prague ici, le plus maussade voyage; le temps s'est gâté, il a fait froid, orageux, humide. J'ai passé la première nuit en voiture, et la seconde dans une humble auberge. Je suis enfin arrivée cette après-dînée à trois heures, et je suis descendue dans un appartement que mes sœurs avaient retenu pour moi. J'ai déjà vu mon ci-devant beau-frère, le comte de Schulenbourg, dont je vais faire mon majordome; c'est essentiellement sa vocation!

Il me semble bien étrange de me retrouver à Vienne [29]. Vienne!... Toute ma destinée est dans ce mot! C'est ici que ma vie dévouée à M. de Talleyrand a commencé, que s'est formée cette association singulière, unique, qui n'a pu se rompre que par la mort, et quand je dis se rompre, j'ai tort; je devrais dire se suspendre, car je sens mille fois dans l'année que nous nous retrouverons ailleurs. C'est à Vienne que j'ai débuté dans cette célébrité fâcheuse, quoique enivrante, qui me persécute bien plus qu'elle ne me flatte. Je me suis prodigieusement amusée ici, j'y ai abondamment pleuré; ma vie s'y est compliquée, j'y suis entrée dans les orages qui ont si longtemps grondé autour de moi. De tout ce qui m'a tourné la tête, égarée, exaltée, il ne reste plus personne; les jeunes, les vieux, les hommes, les femmes, tout a disparu. Eh! mon Dieu! Le monde n'a-t-il pas changé tout à fait deux fois depuis? Et ma pauvre sœur, chez laquelle je devais demeurer? morte aussi! Reste le prince de Metternich. Il m'a fait dire des paroles fort aimables; je le verrai probablement demain...

Je ne suis pas bien sûre de dormir cette nuit; je suis fort troublée de tous ces fantômes que les lieux évoquent, et qui me parlent tous le même langage, celui de la profonde vanité des choses de ce monde.

Vienne, 10 juin 1841.—Le choix de M. de Flahaut comme ambassadeur de France ici, qui semble de plus en plus probable, d'après les dernières nouvelles de Paris, est généralement redouté. Pour désarmer cette opinion, Mme de Flahaut a écrit à lord Beauvale, ambassadeur d'Angleterre, qu'il ne fallait pas s'effaroucher de l'arrivée de son mari puisqu'elle ne pourrait l'y suivre de longtemps! Je trouve cette façon de se faire accepter incomparable!

Je suis rentrée chez moi, hier, à deux heures après midi, pour y attendre le prince de Metternich, qui m'avait fait dire qu'il y viendrait à cette heure-là. En effet, il est venu. Je ne l'ai pas trouvé très changé; j'ai eu un véritable plaisir à le revoir et à le retrouver avec toute sa fraîcheur d'esprit, son excellent jugement, sa grande connaissance des hommes et des choses et une bienveillance amicale et affectueuse pour moi, dont il ne s'est jamais départi. Il est resté deux heures, qui m'ont été fort précieuses. Il ne fait, en général, de visites à personne. Quant à sa femme, elle m'a fait dire que, si elle n'avait pas craint de me gêner, elle serait venue; car elle avait le plus grand désir de me connaître. Il est impossible d'être plus gracieuse. Je dîne aujourd'hui chez eux, dans leur villa du faubourg, où ils passent le printemps.

On m'écrit que Schlegel, l'admirateur platonique de Mme de Staël, est à Berlin, pour aider à la publication des œuvres du grand Frédéric. On y attendait M. Thiers, que je suis charmée d'éviter. On était décidé à l'y traiter en académicien, historien, mais nullement en homme politique, encore moins en homme d'État. Pendant ce temps, il paraît que M. Guizot se promène avec la princesse de Lieven, à 9 heures du matin, sous les ombrages des Tuileries: c'est, pour eux, réveiller la nature.

J'ai trouvé la carte du maréchal Marmont, hier au soir, en rentrant; je l'avais vu, lui, de loin, à l'Opéra.

Vienne, 11 juin 1841.—J'ai dîné, hier, chez M. de Metternich: c'est un joli établissement, qui ressemble en petit à Neuilly, où il a réuni beaucoup d'objets d'art, mêlés agréablement à de belles fleurs et à beaucoup d'autres choses, sans que cela soit surchargé. Il n'y avait à ce dîner, outre les maîtres de la maison, que la fille non mariée du premier mariage, mes sœurs, les Louis de Sainte-Aulaire et les deux messieurs de Hügel, qui sont les habitués de la maison. La princesse de Metternich a une fort jolie tête, beaucoup de naturel, du trait, de l'originalité, et ayant eu la bonne grâce de vouloir me plaire, il était impossible qu'elle n'y réussît pas. Après le dîner, j'ai été chez quelques membres de la famille Hohenzollern qui sont ici, et enfin prendre le thé chez une amie intime de mes sœurs: il s'y trouvait une douzaine de personnes qui m'étaient presque toutes inconnues, excepté le prince Windisch-Graetz, un comte O'Donnel, vieux débris de l'hôtel de Ligne, et le maréchal Marmont, qui ne m'a pas semblé changé.

Vienne, 12 juin 1841.—J'ai été hier matin, avec mes sœurs, chez la princesse Amélie de Suède, leur grande amie. J'ai vu, chez elle, sa sœur, la Grande-Duchesse d'Oldenbourg; elle va avec son mari à Munich, y voir la Reine des Grecs, qui est venue y faire un voyage. J'ai été ensuite chez une Polonaise, que j'avais connue jadis chez la princesse Tyszkiewicz, à Paris, dont elle était nièce à la mode de Bretagne. Elle s'appelait Mme Soba[´n]ska, et a eu une certaine célébrité. Je l'ai trouvée pas mal changée; elle a de l'esprit, de beaux yeux, mais elle est méchante et commère; c'est une de ces personnes à redouter. A peine étais-je rentrée de ces courses, que j'ai eu la visite du maréchal Marmont. Il m'a beaucoup parlé de son désir de rentrer en France, mais il a encore, je crois, plus de raisons pécuniaires que de motifs politiques qui l'en empêchent. Il passe sa vie ici à l'ambassade de France.

Vienne, 14 juin 1841.—J'ai été, hier, entendre la messe chez les Capucins, afin de voir ensuite le P. François, celui qui a assisté ma sœur dans ses derniers instants. Je désirais avoir de lui des détails religieux que mes autres sœurs ne pouvaient me donner. J'ai trouvé un homme doux et fin qui, sous sa robe de frère mendiant, m'a paru connaître le monde et aussi s'y frayer sa route. On dit qu'il dirige ici toutes les consciences combattues entre Dieu et le monde. C'est une rude tâche dans laquelle les triomphes définitifs sont difficiles.

Vienne, 15 juin 1841.—Louis de Sainte-Aulaire est venu me voir hier matin. Il m'a conté que la maladie du maréchal Soult, dont parlent les gazettes, tient moins au rejet de la loi de recrutement, contre laquelle M. le Duc d'Orléans a voté publiquement, qu'à une colère paternelle. Il a regardé la nomination de M. de Flahaut à Vienne comme un passe-droit fait à son fils. Il menaçait de se retirer, et on ne sait pas si M. de Flahaut aura la gloire de causer une dislocation du Cabinet, ou bien s'il lui faudra définitivement renoncer à Vienne. M. Bresson était parti de Paris pour Berlin de fort mauvaise humeur.

Vienne, 16 juin 1841.—J'ai reçu, hier, de Paris, une lettre de Mme de Lieven; en voici l'extrait: «Le maréchal Soult fait une petite crise ministérielle. Le Duc d'Orléans a voté contre lui dans la loi de recrutement; le Maréchal a été battu; il a été fort colère; il est survenu des spasmes au cœur, une menace d'apoplexie, ce qui fait qu'il menace de sa retraite. Le Duc d'Orléans est allé chez lui, il a refusé de le voir; il est fort douteux qu'on parvienne à l'apaiser; de plus, la Maréchale a sérieusement peur pour sa vie. Voilà donc un gros embarras, car il faudra le remplacer pour les deux postes qu'il occupe. M. Guizot est bien décidé à ne point se faire Président du Conseil. Enfin... on espère cependant encore que le Maréchal restera. En Angleterre, c'est plus gros que cela: la dissolution du Parlement va avoir lieu probablement demain, mais les élections sont douteuses; il se pourrait qu'il revînt une Chambre pareille à celle qu'on renvoie, et alors, il n'y aurait plus moyen de gouverner pour personne. En attendant, le pays sera fort agité. L'affaire d'Orient n'est point arrangée; au contraire, la Turquie se dérange tous les jours davantage.

«Lady Jersey veut que sa fille épouse Nicolas Esterhazy; il y a grande passion entre les jeunes gens. Paul Esterhazy tâche de s'en défaire, ce qui est difficile.

«L'accueil fait au Prince de Joinville à La Haye a été des plus empressés: le Roi et la Reine l'ont comblé d'amitié! Qu'en dira-t-on à Pétersbourg?

«M. de Flahaut a été proposé pour Vienne; on l'y accepte avec peu d'empressement. En tous cas, il ne peut encore y avoir ici ni mutations, ni nominations, car le poste de Londres restant vacant, vu que lord Palmerston suspend la clôture de l'affaire d'Orient, rien ne se fera avant l'envoi de Sainte-Aulaire à Londres.»

Vienne, 17 juin 1841.—Charles de Talleyrand est venu hier me conter les nouvelles les plus fraîches de Paris. L'affaire du maréchal Soult est arrangée. Il reste, et son fils ira comme ambassadeur à Rome. Le Maréchal reçoit six cent mille francs pour liquider je ne sais quelle avance, qu'il prétend avoir faite à l'État. L'affaire turco-égyptienne est finie: l'acte ratifié est parti pour Alexandrie et les cinq Cours se rencontreront à Londres, si déjà elles ne s'y sont tendu la main.

Vienne, 18 juin 1841.—Hier soir, j'ai été entendre une tragédie allemande, puis prendre le thé chez le prince de Metternich, où le Prince se mit à causer, à la fin de la soirée, autour d'une table ronde, et où il est, vraiment, très aimable et intéressant. Excepté le dimanche, qui est leur jour de réception, il y vient peu de monde, ce qui rend la chose beaucoup plus agréable, à mon gré. Le maréchal Marmont y est tous les jours.

Vienne, 19 juin 1841.—J'ai été, hier, avec mes sœurs, visiter la Galerie Impériale des tableaux. Je suis étonnée qu'on n'en parle pas davantage; elle contient de fort belles choses. Elle est hors de la ville, dans un palais nommé le Belvédère, qui a été bâti par le prince Eugène de Savoie: ses proportions intérieures sont très belles.

J'ai dîné chez la princesse Paul Esterhazy avec le prince et la princesse de Metternich et leur fille, le prince Wenzel, Lichtenstein, Schulenbourg, lord Rokeby, le comte Haugwitz et le baron de Hügel. La princesse Esterhazy était fort comique, avec ses terreurs d'avoir lady Jersey pour co-belle-mère. Le mariage n'est cependant pas encore certain.

Vienne, 21 juin 1841.—Je suis ravie que vous aimiez les Lettres de Fénelon [30]. Tout est là, et sous une forme qui explique bien le culte fidèle et courageux dont cet aimable et saint Archevêque a été l'objet de la part des courtisans du grand Roi. Il sait donner à la religion un charme et une grandeur, une simplicité et une élévation entraînantes, et si, en s'initiant dans son commerce avec ses amis, on ne se convertit pas absolument, il est, du moins, impossible de n'y pas puiser le goût du bien, du beau, et le désir de mieux vivre pour bien mourir.

L'Histoire de Port-Royal, de Sainte-Beuve, a certainement de l'intérêt; le sujet est grand, mais traité avec un langage qui n'est ni assez sérieux, ni assez simple, pour parler dignement des âpres et imposantes figures du Jansénisme.

Vienne, 25 juin 1841.—Je veux partir mercredi prochain et reprendre par Prague la route qui me ramène en Saxe chez mes nièces; de là, par la Lusace, d'abord dans la Haute-Silésie, chez ma sœur Hohenzollern, qui y sera alors, puis enfin chez moi, à Wartenberg, où je compte être le 26 juillet.

Vienne, 26 juin 1841.—J'ai dîné hier chez le prince de Metternich; il n'y avait que strictement la famille. De là, je suis allée au spectacle, puis au Volksgarten, espèce de Tivoli où Strauss joue ses valses, où des Styriens chantent, où toute la bonne et la mauvaise compagnie de Vienne se réunissent dans cette saison. Mes sœurs, qui étaient avec moi, m'ont ensuite ramenée chez elles où nous avons pris le thé.

On est bien mécontent de lord Palmerston, qui toujours au moment de terminer la question égyptienne suscite de nouveaux empêchements. Sa conduite est singulièrement louche. On se perd en conjectures, et on en a beaucoup d'humeur où je dînais hier.

Vienne, 28 juin 1841.—Il a fait hier, ici, un temps fort singulier. Il a soufflé, du midi, un vent violent qui a fait tourbillonner des flots de poussière; la ville et les environs en étaient enveloppés; ce vent brûlant était un véritable siroco qui desséchait et accablait.

J'ai été à la messe aux Capucins, pour faire mes adieux au P. François, qui m'a donné sa bénédiction. Je suis rentrée chez moi pour attendre et entendre le maréchal Marmont: il m'avait demandé d'écouter les quarante pages de ses Mémoires manuscrits, qu'il a consacrés à sa justification, relativement à sa conduite dans les journées de juillet 1830. Je ne pouvais refuser. Cela ne m'a pas appris grand'chose de nouveau, car je connaissais tous ces faits singuliers, qui prouvent si évidemment que l'imbécillité du gouvernement a été idéale et que le Maréchal a été très malheureux d'être appelé à une action aussi mal imaginée que mal préparée. Il n'avait donc pas à se justifier à mes yeux, mais enfin, j'ai écouté, avec intérêt surtout, les détails de la scène avec Monseigneur le Dauphin, dont je ne savais pas l'existence, et dont les paroles, les gestes sont inimaginables [31]. Cette lecture, interrompue par plusieurs réflexions, a duré d'autant plus longtemps que le Maréchal lit lentement, barbouille et ânonne extrêmement; son débit est le plus embourbé qu'il soit possible.

Je suis allée ensuite avec mon beau-frère Schulenbourg dîner à Hitzinger, village près de Schœnbrunn, chez la comtesse Nandine Karolyi, qui ne me plaît pas du tout, mais qui, m'ayant fait la politesse de me prier, a été fort obligeante. Elle habite la moitié d'un cottage charmant, qui appartient à Charles de Hügel le voyageur, qu'un dépit amoureux, ayant la princesse de Metternich pour objet, a fait passer sept ans en Orient. Il en est revenu, a bâti cette maison, l'a remplie de choses curieuses rapportées de l'Inde. Il habite une moitié de la maison, Nandine l'autre; le tout, entouré de fleurs et dans une jolie situation, a un aspect fort anglais. Je ne me suis pas du tout plu à ce dîner: la maîtresse de maison est singulière, l'exagération du type viennois et les messieurs qui l'entourent à l'avenant. Je suis partie le plus tôt possible, et suis allée passer une heure en tête à tête et faire mes adieux à la princesse Louise de Schœnbourg.

Vienne, 29 juin 1841.—Hier, à la chute du jour, j'ai été avec mes sœurs, Schulenbourg et le comte Haugwitz, au Volksgarten, où tout Vienne cherchait à humer un peu de rosée, à travers des nuages de tabac; un feu d'artifice et Strauss faisaient diversion. Ce qui y était positivement rafraîchissant, c'étaient les glaces, dont on m'a paru faire une énorme consommation. La population de Vienne est paisible, bien habillée, de bon aspect, et toute mêlée, dans ce genre de plaisir, à la plus haute aristocratie. Aucune trace de police qui serait parfaitement inutile.

Vienne, 30 juin 1841.—Je quitte Vienne ce soir. La chaleur est toujours excessive, et je crois qu'elle va rendre mon voyage bien pénible. Je n'expédierai cette lettre que de Dresde; pour la correspondance, il vaut mieux être hors des États autrichiens. Il m'est égal qu'on trouve dans la mienne l'expression de mon affection, mais non pas mes impressions et mes jugements; aussi, j'espère avoir été très prudente sous ce rapport pendant mon séjour ici.

Tabor, 1er juillet 1841.—J'ai quitté Vienne hier à sept heures du soir. J'avais eu, dans l'après-midi, la visite du prince de Metternich: il a été aimable, confiant, cordial; il n'est pas du tout vrai qu'il soit baissé; il a peut-être un peu plus de lenteur et de diffusion dans le débit, mais aucun trouble dans les idées; le jugement est net et ferme; il conserve de la modération dans l'action et de la douceur dans l'humeur; enfin, il est bien lui-même. Il m'a fort engagée à prendre mon chemin de retour par le Johannisberg, où il ira, de Kœnigswart, au mois d'août, pour y rester jusqu'en septembre. Sa femme m'y a fort engagée aussi, et a été extrêmement gracieuse pour moi. J'aime fort sa beauté, qu'un mauvais son de voix, des façons parfois communes, un langage assez rude, gâtent souvent. Elle est généralement détestée à Vienne; je m'en étonne, car je crois le fond très bon, quoique inculte. Plusieurs personnes sont venues me dire adieu au dernier moment, très obligeamment. Mes sœurs, Schulenbourg, le comte Maurice Esterhazy, le plus petit et le plus spirituel de tous les Esterhazy, m'ont reconduite à deux lieues de Vienne, où ma voiture de voyage m'attendait. Le comte Esterhazy est le même que celui qui était à Paris; il a, depuis, été attaché à la mission d'Autriche à Berlin, où je l'ai vu dernièrement et d'où il est arrivé, il y a quelques jours, à Vienne, se rendant en congé en Italie, où sa mère est assez malade en ce moment. Il est fort de la société de mes sœurs, assez malicieux, comme tous les très petits hommes, mais fin causeur et beaucoup plus civilisé et de bon goût qu'on ne l'est en général à Vienne, surtout chez les hommes, qui y sont, au fond, très ignorants. En tout, je préfère le ton de Berlin à celui de Vienne. A Vienne, on est plus riche et plus grand seigneur, très naturel, trop naturel! A Berlin, je conviens qu'il y a un peu de prétention et de recherche, mais bien plus de culture et d'esprit. A Vienne, la vie est extrêmement libre et facile; on y fait tout ce qui plaît, sans que cela paraisse singulier; mais, sans s'étonner des autres, on n'en médit pas moins très couramment du prochain, et je dirais volontiers qu'il y règne une fausse bonhomie très dangereuse; à Berlin, on est plus solennel, on observe beaucoup plus un certain décorum, un peu raide, je l'avoue, mais aussi on y a plus de mesure dans le langage, et, avec moins de motifs de médisance, une bienveillance plus réelle. Personnellement, je ne puis assez me louer de l'hospitalité de ces deux villes, et je reste reconnaissante envers l'une et l'autre. Ce qui m'a fort déplu, à Vienne, c'est cette façon qu'a chacun, homme ou femme, de s'appeler par les noms de baptême. Pour peu qu'on se connaisse un peu, et qu'on soit de la même coterie, il n'est plus question du nom de famille, et c'est assez mal de s'exprimer autrement. Les femmes s'embrassent prodigieusement entre elles, et habituellement sur la bouche, ce qui me semble horrible; les hommes prennent et baisent les mains des femmes constamment; aussi, au premier aspect, tout le monde a l'air, au moins, de frères et sœurs. Vingt personnes, en parlant de moi ou à moi, disaient: Dorothée; les moins familiers disaient duchesse Dorothée; les très formalistes chère Duchesse; personne ni Madame, ni madame la Duchesse; et pour mes mains, je suis étonnée qu'il m'en reste; mes joues, que je tâchais de substituer à mes lèvres, ont été aussi vraiment martelées. La galanterie des femmes est évidente à Vienne; aucune ne cherche à dissimuler, ce qui n'empêche pas les églises d'être pleines et les confessionnaux assiégés, mais personne n'a l'air recueilli, et la dévotion sincère et effective de la Famille Impériale n'a aucune influence sur la société, dont toute l'indépendance est concentrée dans une fronderie habituelle contre la Cour.

Dresde, 3 juillet 1841.—Me voici revenue où j'étais il y a un mois. Je suis venue de Tabor sans m'arrêter autrement que pour dîner hier à Prague et pour déjeuner ce matin à Téplitz. Je ne me lasse pas d'admirer le pays qui est entre Téplitz et Dresde. C'est la belle Saxe, riche et gracieuse, se mariant agréablement à la forte et sauvage Bohême; c'est la seule partie pittoresque de la route entre Vienne et Dresde, si j'en excepte Prague et ses environs rapprochés.

Aux portes de Téplitz, j'ai vu descendre, du haut d'une montagne surmontée d'une chapelle, une procession de pèlerins, des rosaires à la main, et chantant des cantiques: c'était touchant, et m'a donné envie de monter à mon tour faire mes vœux, mais un orage qui commençait à gronder m'a forcée de continuer sans arrêt.

Je lis l'Histoire de la vie, des écrits et de la doctrine de Luther, par M. Audin. C'est ce que j'ai lu à ce sujet de plus érudit, de plus impartial, de plus intéressant et de plus catholique. J'ai fini, en quittant Vienne, la Vie de saint Dominique, par l'abbé Lacordaire. C'est écrit à l'effet et ne me plaît que médiocrement.

J'entends dire ici, dans l'auberge, qu'on y attend M. Thiers depuis trois jours; j'espère qu'il n'y arrivera que demain après mon départ. Je compte me rendre ce soir même à Kœnigsbruck chez mes nièces et y rester quelques jours.

Kœnigsbruck, 5 juillet 1841.—Je suis arrivée hier ici à cinq heures. J'avais eu, à Dresde, la visite du duc Bernard de Saxe-Weimar, qui logeait dans la même auberge que moi. Il venait de Berlin, où il avait passé quinze jours chez sa nièce la Princesse de Prusse.

La même auberge m'a fait aussi revoir la comtesse Strogonoff, précédemment comtesse d'Ega, que j'ai vue l'année dernière à Bade et qui, là, m'avait prise fort à gré. Elle m'a raconté qu'aussitôt après mon départ de Bade, jusqu'au moment où Mme de Nesselrode était elle-même partie pour Paris, celle-ci passait toutes ses soirées à la table publique du jeu de Benacet, et, en regard du vieux électeur de Hesse, perdant ou gagnant dans la soirée, avec le même sang-froid imperturbable, les vingt louis, taux qu'elle s'était fixé. Quelle étrange personne!

A la messe, à Dresde, j'ai revu la veuve du Prince Maximilien de Saxe, revenue de Rome, où elle a épousé son chambellan, un comte Rossi, cousin du mari de Mlle Sontag. Elle est obligée de revenir de temps en temps à Dresde, à cause de son douaire; son mari, toujours en guise de chambellan, l'accompagne. Elle n'est, ce me semble, ni jeune, ni jolie, ni bien tournée, ni élégante; lui est grand, avec une barbe jeune France, et les certaines allures spéciales d'un mari de Princesse.

J'ai trouvé ici le comte de Hohenthal, sa femme et Fanny, mes deux nièces, fort affectueux dans leur accueil, tout pleins des souvenirs rapportés de leur voyage en Italie. Il fait très beau temps; le silence, le calme et le repos de la campagne me font plaisir. J'ai aussi trouvé des lettres de Paris. M. Molé m'écrit quatre pages, dans lesquelles il n'y a rien ce me semble, si ce n'est que Mme de Lieven règne et gouverne à Paris, pour ne rien dire de plus.

La duchesse d'Albuféra me mande que la princesse de Lieven donne des petites soirées musicales, pour faire entendre sa nièce, la comtesse Annette Apponyi. La Princesse reprend tous les goûts de la jeunesse et du bonheur. Il serait heureux que le don de M. Guizot allât jusqu'à faire reverdir et refleurir les destinées de la France.

La duchesse de Montmorency me mande que la vicomtesse de Chateaubriand est allée faire son service près de Mme la Duchesse de Berry. Se serait-on douté qu'elle fût Dame? Elle l'a demandé il y a longtemps. Elle a emmené avec elle la nourrice de M. le Duc de Bordeaux, celle qui n'a pu le nourrir que trois jours. Quel singulier voyage! On n'y comprend rien.

Le duc de Noailles m'écrit qu'il se prépare, en face des événements qui s'accomplissent en Orient par le soulèvement successif des provinces, un mouvement à Paris, qui pourrait être analogue à celui qui a eu lieu à l'occasion de la Grèce, il y a quelques années. On veut former un Comité pour le soulagement (c'est-à-dire pour le soulèvement) des populations chrétiennes de l'Orient; ce Comité est composé d'hommes de la gauche et d'hommes du centre; on propose aux légitimistes d'en faire partie, et on leur offre la présidence, qui serait dévolue à lui, duc de Noailles. Cette question a été compliquée par le parti royaliste, qui voulait aussi faire quelque chose dans ce sens, qui a même déjà commencé, mais maladroitement, petitement.

Mon fils, M. de Dino, me mande qu'un nouvel arrêté de l'Archevêque de Paris a ordonné qu'il n'y eût plus de portes au milieu des confessionnaux. On dit que cela paraît fort ridicule; en effet, c'est une précaution un peu humiliante d'une part pour le Clergé et de l'autre bien superflue, car les côtés des confessionnaux sont tous fermés de façon à ce qu'il y ait toujours une séparation très effective entre les pénitentes et les confesseurs, et le milieu étant fermé, le confesseur pouvait, du moins, sans distraction, écouter ses pénitentes. Ce Mgr Affre ne sait qu'imaginer comme ridicule.

Kœnigsbruck, 6 juillet 1841.—La mort de la Reine de Hanovre [32], que je viens d'apprendre, me fait de la peine. Encore une image de Londres effacée pour moi!

La duchesse d'Albuféra me mande que la princesse de Lieven, dans sa petite maison de campagne, à Beauséjour, où elle passe la journée, mène une vie toute pastorale; elle y a un petit jardin qu'elle arrose avec de petits arrosoirs, qu'on a vu déposer à sa porte, rue Saint-Florentin, par M. Guizot, qui va tous les jours dîner à Beauséjour. Aux obsèques de M. Garnier-Pagès, le député radical, l'affluence du monde a été telle que la tête du convoi était déjà à la Bastille, quand la queue était encore à la porte Saint-Denis. Les discours prononcés sur sa tombe sont tous remplis de maximes révolutionnaires et divines, à la façon des Paroles d'un croyant, de M. de Lamennais. Le rédacteur du journal le Peuple a dit: «Nous te portons nos regrets, mais cela ne suffit pas, nous te portons aussi nos promesses!» Voilà mes rapsodies de Paris.

Hohlstein, 11 juillet 1841.—J'ai quitté mes nièces avant-hier après le dîner et suis arrivée ici hier dans la matinée [33]. J'ai traversé toute la Lusace, qui est une belle province; le temps était enfin redevenu beau, mais aussitôt arrivée ici, la pluie a recommencé avec fureur; elle a continué pendant toute la nuit, et en ce moment elle tombe avec rage, ce qui gâte la belle vue que je devrais avoir des fenêtres de ma chambre qui donnent sur les montagnes de Silésie.

Hohlstein, 13 juillet 1841.—J'ai profité, hier, de quelques éclaircies, pour visiter le parc, le potager, les alentours. Le tout est joli, soigné, parfois pittoresque. J'ai reçu une lettre de Mme d'Albuféra, dont voici quelques passages: «Mme de Flahaut part demain, avec ses filles, pour Ems; elle est bien affectée de ce qui se passe au sujet de son mari. Hier, elle était en larmes, à Beauséjour, chez la princesse de Lieven. Il ne paraît que trop décidé qu'ils n'iront pas à Vienne. On pense assez que ce sera M. Bresson et que le marquis de Dalmatie lui succédera à Berlin; resteraient Turin et Madrid à donner: Mme de Flahaut m'a dit que si on proposait l'un ou l'autre à son mari, elle est d'avis de refuser, mais que c'est à lui de décider; je sais que ses amis l'engageraient à accepter. Il reste à Paris pour attendre la fin de tout ceci; il dissimule ses peines mieux que sa femme, mais on voit qu'il souffre de plus d'une manière. Il n'est pas question de Naples, où on dit que le Roi ne veut pas d'eux.

«Tout ce qui se passe en Angleterre ajoute à la tristesse de Mme de Flahaut: le triomphe des Tories paraît sûr, et la déchéance des Whigs inévitable. Les Granville sont à la Jonchère [34], attendant l'issue de tout cela. Lord Granville ne peut pas remuer la main et a encore un peu de difficulté à s'exprimer, mais son intelligence est intacte.»

Hohlstein, 21 juillet 1841.—Les journaux donnent la date officielle du jour où les plénipotentiaires des cinq Cours ont signé enfin le protocole collectif relatif à l'Orient [35].

Je m'imagine que cela va faire décider le mouvement dans le Corps diplomatique français.

J'ai une longue lettre de M. de Chalais, mais il ne me parle que de son intérieur, sans nouvelles, si ce n'est que la princesse de Lieven a écrit une longue lettre au duc de Noailles pour le prier de permettre que, dans son testament, elle le nomme son exécuteur testamentaire, ayant, dit-elle, l'intuition de mourir à Paris. En attendant, elle paraît s'y porter à merveille.

M. Royer-Collard me mande ceci, en me parlant du discours académique de M. de Sainte-Aulaire: «Il faut bien que je vous dise un mot de la réception de Sainte-Aulaire. Les journaux le flattent; l'auditoire était fort brillant, le discours du Récipiendaire pâle et froid; celui de M. Roger a mieux réussi qu'il ne le méritait, tant pis pour le public.» M. Royer-Collard me dit aussi qu'après avoir été avec sa fille visiter Versailles, il a eu un retour de cette fièvre qui a failli l'emporter, il y a quelques années, à Châteauvieux. Il est bien évident que toute son organisation a reçu alors un choc dont il ne se remettra plus.

Günthersdorf, 27 juillet 1841.—Je suis partie de Hohlstein avant-hier matin et suis arrivée à deux heures à Sagan. Après le dîner, j'ai été au Château indiquer quelques portraits de famille que je veux faire copier pour Rochecotte; ensuite à l'église, pour y fixer le lieu et la forme du petit monument qu'il est temps enfin d'élever à mon père, dont les restes, au bout de quarante ans, sont enterrés dans cette église, sans que l'on sache, autrement que par la tradition, le lieu où ils sont placés. Hier, j'ai été, de bonne heure, à la petite église pittoresquement située au bout du parc de Sagan, dans le caveau de laquelle les restes de feu ma sœur sont déposés. J'y ai fait dire une messe, à laquelle j'ai assisté, pour le repos de son âme. Elle était toute remplie de belles fleurs et de plantes rares, que le jardinier du Château y avait portées; il y était venu aussi beaucoup de monde. Je suis ensuite partie pour Deutsch-Wartenberg, qui m'appartient, après quoi, je suis venue ici, le soir, avec M. de Wolff, qui reste deux ou trois jours, pour se rencontrer avec M. de Gersdorf que j'attends. A eux deux, ils verront à aplanir la question litigieuse entre mes fils et ma sœur Hohenzollern, relativement aux prétentions allodiales de celle-ci sur la majeure partie de Sagan.

J'ai trouvé ici quelques améliorations; le jardin est bien tenu et le tout fort propre.

J'ai reçu plusieurs lettres: une, de Mme de Lieven, en date du 15, me dit que la Reine Victoria fait une tournée de châteaux chez les ministres Whigs, qu'on trouve fort déplacée dans les circonstances actuelles, et qu'on ne serait pas étonné d'un coup d'État de sa part, plutôt que de subir les Tories; qu'il serait possible aussi que, pour éviter sir Robert Peel, elle fît appeler lord Liverpool, ce qui n'aurait aucun succès. On dit que le fils aîné de lady Jersey va épouser la fille de sir Robert Peel; que lady Palmerston est la plus révolutionnaire et la plus enragée d'avoir à quitter le Ministère. Tous ces on-dit sont assez vides et vagues.

La duchesse de Montmorency dit le mariage de Mlle Vandermarck, fille de l'agent de change, avec le comte de Panis, propriétaire du beau château Borelli, près de Marseille.

Günthersdorf, 31 juillet 1841.—M. Bresson m'écrit de Berlin, qu'il y attend, du 15 au 20 août, le général de Rumigny que le Roi de Prusse a fait inviter aux manœuvres de Silésie et de Berlin. C'est à la même époque, me dit-il, que M. et Mme Thiers doivent arriver à Berlin.

Le duc de Noailles m'écrit que lady Clanricarde passera l'hiver prochain à Paris, et qu'on croit lord Cowley appelé à la succession de lord Granville. Il ajoute que la petite Rachel venait d'arriver à Paris; qu'il n'y avait que le maréchal Soult dont le triomphe en Angleterre pût être comparé au sien; qu'il avait reçu de ses lettres, de Londres, dans lesquelles elle montrait tout le ravissement de ses succès, sans que (nouveau prodige!) ils lui tournassent la tête. Je crois celle du Duc moins ferme dans cette circonstance.

Günthersdorf, 1er août 1841.—Mme de Perponcher me mande que le Roi de Hanovre est au dernier degré du désespoir de la mort de sa femme qu'il paraît avoir admirablement soignée. Il s'était longtemps fait illusion sur son état: quand les médecins lui ont annoncé qu'elle était désespérée, il est resté comme atterré. Cependant, aussitôt qu'il a eu repris ses spirits, il est entré chez la Reine et lui a parlé de ses devoirs religieux, comme un catholique aurait pu le faire. La Reine a reçu cette terrible annonce avec la plus grande fermeté; elle a communié avec le Roi, sa fille, la duchesse d'Anhalt et le pauvre prince Georges. Le désespoir de celui-ci a été déchirant: ne pouvant voir sa mère, il ne pouvait se persuader qu'elle fût morte, et a demandé qu'on lui fit toucher ses restes; dans le moment où le père a mis la main glacée de la mère dans celle du fils, le pauvre aveugle a été saisi comme d'un accès de folie; on l'a, depuis, fait partir pour les bains de mer. Ces détails sont cruels et vraiment très attendrissants.

Günthersdorf, 6 août 1841.—Mes sœurs sont ici depuis le 1er de ce mois et paraissent s'y plaire assez, malgré le temps détestable que nous avons.

J'ai reçu hier une lettre de M. Bresson qui me dit: «Rien de positif de Paris; M. de Flahaut a refusé Turin et il évite de se prononcer sur l'offre de Madrid; il s'en tient, dit-il, à la promesse qui lui a été faite de Vienne, ce que M. Guizot n'admet pas. Faite ou non, il se donne tout le mouvement possible pour qu'elle s'accomplisse, et Mme de Flahaut guette, d'Ems, l'arrivée de M. et de Mme de Metternich au Johannisberg. Pour moi, je conserve mon attitude expectante, fort décidé à ne quitter Berlin que pour Vienne ou Londres.

«M. de Werther a donné sa démission de ministre des Affaires étrangères. Il sera remplacé par le comte Maltzan, mais on ne sait pas encore qui remplacera celui-ci à Vienne. Le Roi a accordé à Werther l'Aigle noir et a rendu héréditaire dans sa famille le titre de Baron, qui jusqu'à présent n'avait été que personnel. Arnim, de Paris, est nommé Comte.

«Les affaires de Toulouse [36] m'inquiètent plus; aucune autre ville de France n'a imité ce triste exemple: Les journées de Juillet ont été célébrées avec ordre. L'emprunt ne sera pas nécessaire en totalité; les brèches financières se réparent, et il nous restera la France retrempée et sa force militaire réorganisée. Que tout cela ne profite qu'à la paix, je le désire ardemment.»

Voilà la prose, ou si on aime mieux, la poésie de M. Bresson.

Günthersdorf, 7 août 1841.—J'ai reçu une lettre de M. Molé, qui se plaint de sa santé, traite les troubles de Toulouse et tout l'état de la France avec autant de tristesse que M. Bresson en parlait avec satisfaction dans la lettre citée hier.

La duchesse de Montmorency m'écrit que Mgr Affre, ayant défendu à M. Genoude de prêcher, celui-ci est venu lui demander le motif de cette interdiction. Monseigneur a répondu que c'était à cause de ses opinions anti-gouvernementales. M. Genoude s'est fâché et a répliqué que, si Monseigneur persistait dans cette défense, il ferait imprimer tout ce que Mgr Affre a écrit, il y a quelques années, contre la Monarchie de Juillet, et dont il a en mains les pièces originales et signées. Sur ce, l'Archevêque s'est radouci, et M. Genoude prêchera. Voilà, ce me semble, une attitude épiscopale bien digne! Cela me fait faire des comparaisons avec le passé, et me confirme dans ma conviction que Mgr de Quélen a été le dernier véritable Archevêque de Paris. Le temps actuel ne semble plus comporter aucune grande et noble existence en aucun genre. Tout se réduit, tout s'avilit et s'aplatit.

Günthersdorf 16 août 1841.—En mettant cette date à ce papier, je ne puis m'empêcher d'être saisie au cœur par un souvenir qui me sera toujours cher et sacré: c'est aujourd'hui la Saint-Hyacinthe, la fête de feu Mgr de Quélen! Je suis sûre qu'au Sacré-Cœur on entend la messe à son intention. Pendant bien des années, on lui portait, ce jour-là, un arbuste de ma part. Il y a deux ans, encore malade, à Conflans, il fit entrer mon domestique qui lui portait un oranger, et me fit écrire, par Mme de Gramont, que de tous les bouquets qu'il venait de recevoir le mien lui avait fait le plus de plaisir. Je ne puis, maintenant, que lui adresser des prières dans le Ciel. Je me figure souvent qu'il y est réuni à Celui pour lequel il a tant prié lui-même, et que tous deux demandent pour moi, à Dieu, la grâce d'une bonne mort, et avant tout, celle d'une vie chrétienne, car il est rare qu'on arrive à l'une sans l'autre, et si Dieu fait quelquefois des grâces tardives, il ne faut pas s'y reposer et négliger de les mériter. Je me dis souvent de ces paroles vraies et sérieuses, sans trouver qu'elles me profitent assez. L'esprit du monde, ce vieil ennemi, est difficile à déraciner.

A Wartenberg, j'ai inspecté l'école protestante. L'an dernier, j'avais assisté à l'examen des enfants catholiques; sans prévention, je puis assurer que cette dernière est infiniment supérieure à l'autre.

La poste m'a apporté une lettre du Maréchal de la Cour, qui m'annonce officiellement, de la part de Leurs Majestés, leur passage ici, le 31 de ce mois.

Günthersdorf 18 août 1841.—J'ai reçu une lettre de M. Bresson, qui, m'ayant depuis longtemps annoncé sa visite, me demande de la placer le 31 de ce mois, de rester ici le 31, pour le passage du Roi, et de repartir le 1er. Il me dit que le Roi, ayant su son projet de venir ici, venait de lui dire à sa dernière audience qu'il espérait le rencontrer chez moi. Il me dit aussi que les nominations diplomatiques ne se feront qu'après l'installation du ministère Tory, auquel la Reine d'Angleterre ne pourra pas échapper.

Il ajoute que M. et Mme Thiers sont à Berlin et y provoquent une vive curiosité. On fait haie sur leur passage. M. Thiers paraît s'appliquer à ôter à son voyage tout caractère politique et se montre très circonspect. Il a demandé à voir le Roi. M. Bresson attendait, quand il m'écrivait, la réponse de Sans-Souci à cette demande.

Günthersdorf, 20 août 1841.—J'ai fait hier une longue course dans mes propriétés, de l'autre côté de l'Oder. Il faisait très beau. Le temps est aussi, ce matin, fort clair; Dieu veuille qu'il en soit ainsi le jour où le Roi passera ici.

Günthersdorf, 21 août 1841.—En Allemagne, on fête encore plus les jours de naissance que les jours de fête [37]; aussi, depuis hier, les compliments et bouquets vont leur train. Tous les curés catholiques sont venus, hier, m'offrir des vœux et m'ont promis de dire ce matin la messe à mon intention. Hier au soir, tous les maîtres d'écoles catholiques (il y en a douze dans mes terres), se sont réunis, quoiqu'il y en ait qui demeurent à huit lieues d'ici; ils sont venus me chanter, en parties, avec les meilleurs élèves de leurs écoles, des vers simples et touchants, réellement très bien dits et inspirés, sans accompagnement d'instruments: c'était fort joli et aimable. Je suis très sensible aux témoignages d'affection; j'ai donc été fort touchée.

Günthersdorf, 22 août 1841.—J'ai eu, hier, une nombreuse compagnie à dîner; je l'ai menée au tir arrangé dans la Faisanderie. Tous les gardes, fermiers et employés y étaient réunis; il y avait de la musique dans les bosquets, des fleurs partout, et du soleil à souhait. J'ai donné trois prix: une carabine de chasse, un couteau de chasse et une gibecière. Les deux Préfets, dans les départements desquels j'ai des terres, sont venus après le dîner et ont pris le thé. Il faisait si beau que, malgré la nuit, tout le monde n'est parti qu'à l'heure de mon coucher.

Günthersdorf, 25 août 1841.—J'ai eu, hier, une lettre de la princesse de Lieven; en voici le principal: «On dit que la société viennoise ferait mauvais accueil à M. Bresson: M. de Metternich le fait insinuer ici. Il n'a pas grand goût à aucun de ceux qui sont sur les rangs pour cette place, mais encore moins pour Bresson que pour les autres; Apponyi ne se gêne pas pour le dire. Je pense que lord Cowley remplacera lord Granville. Lady Palmerston est désolée de perdre Downing Street [38]. Lord Palmerston fait meilleure contenance qu'elle. Son discours aux électeurs de Tiverton l'a tout à fait achevé dans l'opinion du public français; il en reste ici bien de la rancune, et l'on se sépare de lui assez mal.»

Je compte quitter la Silésie d'aujourd'hui en huit; je voudrais fort saluer ma douce Touraine au 1er octobre. Les gazettes locales ne disent rien, si ce n'est que le Roi a reçu M. Thiers, non pas à Sans-Souci, mais à Berlin, en audience particulière, et que l'audience a duré vingt minutes. M. Thiers portait l'habit d'académicien et les ordres de Belgique et d'Espagne. Il a été, dans tout son voyage, l'objet d'une curiosité extrême mais plus vive que bienveillante, et s'il comprenait l'allemand, il aurait pu entendre plus d'une parole déplaisante.

J'ai fait des arrangements avec mon jardinier et un architecte, pour les décorations du jour où le Roi s'arrêtera ici. Elles consisteront en beaucoup de guirlandes, pyramides, festons et arceaux de dahlias de toutes couleurs, qui, depuis l'avenue jusqu'à la maison, décoreront la route que suivra le Roi. Ce lieu-ci n'a rien de grandiose, d'imposant; il n'a aucune vue; il est frais, vert, les arbres sont beaux, le jardin soigné, la maison grande, mais plate, sans architecture, et surmontée d'un fort grand et vilain toit; il n'y a donc qu'à force de fleurs qu'on peut donner à tout cela une certaine grâce. Le vestibule intérieur se transforme en orangerie; enfin, le tout aura un petit air de fête, sans prétentions, qui prouvera au moins ma bonne volonté.

Günthersdorf, 30 août 1841.—Ma nièce Hohenthal m'est arrivée hier. Elle m'a raconté que Mme Thiers était si malade à Dresde que de l'auberge on l'avait transportée dans la maison du médecin. M. Thiers a dit à quelqu'un, de qui ma nièce le tenait, que son audience chez le Roi de Prusse avait été courte et froide et que le Roi ne lui avait parlé que d'art, en quoi il me paraît avoir eu parfaitement raison. Le général de Rumigny, au contraire, est traité à merveille.

Günthersdorf, 31 août 1841.—Hier, après dîner, je suis partie avec mon neveu Biron et nous avons été à Grünberg y attendre Leurs Majestés chez la Grande-Maîtresse de la Reine qui l'y avait précédée. La prodigieuse quantité d'arcs de triomphe, de députations, de harangues, de cavalcades, a si bien retenu les Majestés qu'Elles ne sont arrivées à leur coucher qu'à dix heures et demie du soir, ce qui, du reste, a été très favorable aux illuminations et feux d'artifice de notre chef-lieu. Plusieurs des principaux propriétaires de ce district y étaient venus. Le Roi, ainsi que la Reine, m'ont reçue seule d'abord, puis le reste du monde. Leurs Majestés voulaient me retenir à souper, mais, ayant encore beaucoup de choses à régler ici, j'ai demandé la permission de me retirer. Je suis rentrée à une heure et demie du matin. Heureusement, la nuit était admirable et le clair de lune superbe.

J'ai trouvé le général de Rumigny à Grünberg. Il suit le Roi aux manœuvres et vient ici ce matin. Le temps est charmant, éclatant, et j'ai envie de me mettre à genoux devant le soleil, pour le remercier de sa bonne grâce.

Günthersdorf, 1er septembre 1841.—La journée d'hier s'est très bien passée. Leurs Majestés étaient de très bonne humeur et très aimables, le temps à souhait, les fleurs en abondance, le déjeuner bon, le service convenable, la population, en habits de fête, fort nombreuse et fort respectueuse. J'ai suivi le Roi, en calèche, avec mon neveu, jusqu'au premier relais, qui est dans un village à moi, où Sa Majesté a trouvé encore un arc de triomphe, mes gardes, et toutes sortes d'accueils champêtres. Le Roi, qui ne savait pas que je suivais, car je n'en avais pas prévenu, a été tout surpris de me voir; il est descendu de sa voiture et m'y a fait prendre sa place, parce que la Reine a voulu encore m'embrasser; enfin, ils ont eu l'air satisfait, et cela m'a fait un très grand plaisir.

Le général de Rumigny est parti aussitôt après le Roi, M. Bresson après le dîner, les Biron après le thé, ma nièce Hohenthal cette nuit; je suis seule ici.

Günthersdorf, 2 septembre 1841.—Je pars décidément ce soir; je trace, avant de partir, un nouvel ajouté au jardin, qui le rendra vraiment grandiose, et je laisse de la besogne à l'architecte pour changer le toit lourd et pourri en un attique à toit plat.

Berlin, 3 septembre 1841.—J'arrive ici, ayant mis dix-sept heures pour faire cinquante-quatre lieues de France. Ici, où on ne peut pas faire courir devant soi, c'est très bien aller.

M. Bresson m'a conté qu'il était impossible d'être plus maussade et plus désagréable que Mme Thiers; elle a été malade, ou a fait semblant, et a déclaré qu'elle mourrait si elle restait plus longtemps en Allemagne, qui lui apparaissait comme la Sibérie.

Berlin, 5 septembre 1841.—Je suis allée hier chez les Werther, qui vont bientôt changer leur position diplomatique contre une situation de Cour; c'est Werther qui, en bon courtisan, a demandé ce changement, en temps utile; il s'est, par là, épargné un dégoût et procuré une bonne situation. Mme de Werther et Joséphine regrettent ce qu'elles quittent.

Berlin, 6 septembre 1841.—Je vais me livrer au chemin de fer jusqu'à Potsdam. A Potsdam, je ferai ma toilette et dînerai chez la Princesse Charles de Prusse, au Klein Glienicke, aux portes de la ville; je me remettrai ensuite en route et passerai la nuit en voiture, pour arriver demain dans la matinée à Leipzig, où je trouverai les Hohenthal qui m'amènent ma nièce Fanny Biron que j'ai consenti à emmener avec moi en France; on redoutait pour sa santé, qui est délicate, un hiver de Saxe.

Leipzig, 7 septembre 1841.—J'ai quitté mon auberge de Berlin hier matin. J'ai été prendre du chocolat chez Mme de Perponcher, où j'ai appris la triste nouvelle de la mort subite de ma jeune et charmante voisine, la princesse Adélaïde Carolath, mariée sous les auspices les plus dramatiques, il y a un an, à son cousin, et qu'une rougeole rentrée a enlevée en peu d'heures. C'était une personne vraiment idéale, et j'ai été bien saisie de cette disparition si prompte.

J'ai été de Berlin à Potsdam avec le baron d'Arnim, Maître des cérémonies, qui dînait aussi à Glienicke. La Princesse m'a fait faire, en poney-chaise, le tour du parc; après le dîner, une promenade à pied, puis les adieux.

Weimar, 9 septembre 1841.—Nous nous sommes séparées hier matin, à Leipzig, des Hohenthal. Les deux sœurs ont eu le cœur gros en se quittant, cependant le grand air, le joli pays que nous avons traversé ont remis Fanny.

J'ai reçu ici une lettre de la Princesse de Prusse, qui, établie à Kreuznach sur le Rhin, me prie de l'y aller voir, du Johannisberg. J'irai certainement, quoique cela me fasse rester un jour de plus en route.

Francfort-sur-le-Mein, 11 septembre 1841.—Je suis arrivée ici ce matin. Le temps est très beau. Ma nièce va aller, avec son ancienne gouvernante, passer quelques jours à Bonn près de son frère, qui y est en garnison et qui est malade en ce moment. Nous nous retrouverons le 15 à Mayence. Moi, je vais demain au Johannisberg.

Francfort, 12 septembre 1841.—Hier, à l'heure du thé, nous est arrivé le comte Maltzan, qui de Kreuznach où il prend les bains est venu voir sa nièce Fanny. Il est fort aise d'être Ministre des Affaires étrangères. Je doute qu'à la longue il convienne au Roi de Prusse, car il est véhément, irascible, emporté, et le Roi, bon comme un ange, est vif comme salpêtre; mais cela ne me regarde pas. Le Comte est aimable et doux dans sa conversation de salon, et quand il sera déshabitué du commérage, défaut dont il a été infecté à Vienne, il sera très agréable, pour ceux qui n'auront pas d'affaires à traiter avec lui.

Johannisberg, 13 septembre 1841.—Je suis arrivée ici hier à deux heures par une chaleur extrême. Je connaissais déjà ce lieu-ci; on y a fait peu de changements. La vue est très étendue, très riche, mais je trouve celle de Rochecotte, qui est analogue, plus gracieuse, tant à cause de la forêt qui couronne ma maison, que par la végétation de la Loire et des coteaux qui sont en face de moi, et qui rendent la vallée plus verte et plus belle. Ici, les vignes seules envahissent tout. Le château est très grand, et les appartements spacieux, mais assez pauvrement meublés. J'y ai été reçue à merveille, non seulement par les maîtres de la maison, mais par bien d'autres personnes de ma connaissance; mon cousin Paul Medem, qui aime autant retourner à Stuttgart comme Ministre que d'aller à Vienne comme Chargé d'affaires; M. de Tatitscheff, à peu près complètement aveugle, et Neumann qui retourne demain à Londres.

Je ne sais aucune nouvelle; le prince de Metternich dit qu'il n'y en a pas. Il est fort aise de la chute des Whigs en Angleterre, et fort gracieux pour M. Guizot; il regrette qu'on ne lui envoie pas le duc de Montebello à Vienne; il reçoit des lettres humbles de M. de Flahaut, et commence à trouver qu'un Ambassadeur qui fait d'avance des platitudes doit être plus facile à manier que tout autre. Du reste, rien n'est encore officiellement connu sur le mouvement diplomatique français. On attend aujourd'hui les Apponyi, venant de Paris, et s'arrêtant ici avant de se rendre en congé en Hongrie; ils apporteront, croit-on, quelque chose de positif sur la nomination de l'Ambassadeur de France à Vienne.

Johannisberg, 14 septembre 1841.—Je suis venue à bout de ma course à Kreuznach, qui a pris toute ma journée d'hier. Je ne suis revenue qu'à huit heures et demie du soir; j'ai dû traverser le Rhin dans l'obscurité, ce qui m'a fait un très médiocre plaisir, malgré la beauté du spectacle, car les bateaux à vapeur portant des réverbères, les lumières des rivages se reflétant dans la rivière, les masses des rochers grandis encore par les ombres de la nuit, tout cela faisait un effet imposant, dont je n'ai joui qu'à moitié, parce que j'avais un peu peur. A Kreuznach, j'ai passé plusieurs heures avec la Princesse de Prusse, toujours parfaite pour moi; j'ai eu le chagrin de la trouver fort changée, inquiète de sa santé, fatiguée par les eaux, et, jusqu'à présent, n'en éprouvant pas d'autre effet. J'ai dîné chez elle avec le comte Maltzan.

Le prince de Metternich a reçu, hier, la nouvelle officielle de la nomination de M. de Flahaut à l'ambassade de Vienne: cela lui plaît médiocrement. Le reste du mouvement diplomatique français n'était pas connu.

M. de Bourqueney est fort à la mode ici. Le Prince, sans le connaître personnellement, a beaucoup loué sa façon de faire à Londres, quoiqu'il ait ajouté qu'un diplomate collaborateur du Journal des Débats était une des étrangetés de notre époque.

Johannisberg, 15 septembre 1841.—Hier, je n'ai pas quitté le château de toute la journée, quoiqu'il fît très beau. J'étais bien aise de me reposer; d'ailleurs, on est ici trop occupé à recevoir toutes les personnes qui se succèdent pour songer à la vie de campagne proprement dite.

Mayence, 16 septembre 1841.—J'ai quitté le Johannisberg hier, fort touchée de toute la bienveillance des maîtres du lieu, et fort aise de mon séjour auprès d'eux. Je suis arrivée ici de bonne heure. J'y ai trouvé Mme de Binzer, Paul Medem et le baron de Zedlitz qui m'y attendaient; le baron, poète connu, est maintenant le successeur de Gentz, auprès du prince de Metternich, pour je ne sais quelle publication politique. Pendant que je dînais avec tout ce monde, trois coups de canon ont signalé le bateau à vapeur sur lequel la Princesse de Prusse remontait le Rhin pour se rendre, par Mannheim, à Weimar. Le bateau relâchant dix minutes ici, à trente pas de l'auberge, j'ai été passer ces dix minutes à bord avec la Princesse. Elle ne s'y attendait pas, et m'a témoigné la plus aimable satisfaction de cette petite attention.

La soirée étant chaude et belle, nous avons été nous promener en calèche autour de la ville, dont les environs sont jolis, et voir la statue de Gutenberg, par Thorwaldsen, qui est d'un beau style. En rentrant, nous avons appris qu'un courrier des Rothschild, arrivant de Paris, avait apporté la nouvelle d'une petite émeute à Paris, et d'un coup de pistolet tiré sur le duc d'Aumale, mais qui ne l'a pas atteint [39].

Metz, 18 septembre 1841.—Je suis arrivée hier soir ici, accompagnée d'une pluie diluvienne, qui rend les voyages fort peu agréables. J'ai trouvé à l'auberge le général d'Outremont, qui a longtemps commandé à Tours. Il est en inspection à Metz, et a demandé à me voir; il m'a parlé des troubles de Clermont comme plus sérieux encore que ceux de Toulouse; en effet, le journal qu'on vient de me prêter en parle très gravement.

Paris, 20 septembre 1841.—Me voici donc rentrée dans la grande Babylone. Barante, le bon et excellent Barante, guettait mon arrivée; il a passé la soirée ici, et voici ce qu'il m'a appris: les troubles de Clermont ont eu, ont peut-être encore le caractère le plus grave; c'est une véritable Jacquerie, et les manifestations sont plus inquiétantes que tout ce qui s'est vu en France, depuis 1830 [40]. Barante, après trois ans et demi d'absence, est frappé et effrayé des dégradations en tous genres, et surtout dans la morale politique, qui se manifestent ici. Il disait spirituellement qu'il n'avait point encore vu, ici, un homme en estimant un autre. Il va aller passer six semaines chez lui, en Auvergne, puis restera l'hiver ici, et ne retournera qu'au printemps à Saint-Pétersbourg. Sainte-Aulaire est parti, il y a quarante huit heures, pour son nouveau poste à Londres. Sa femme ne le rejoindra qu'au mois de février, et Mme de Flahaut n'ira à Vienne qu'après avoir marié sa fille Émilie, pour laquelle il ne se présente pas encore d'épouseur.

Voilà Bertin l'aîné mort, et Bertin de Veaux avec une nouvelle attaque!

Paris, 21 septembre 1841.—Mme de Lieven m'a relancée hier de très bonne heure. Elle venait pour questionner, et ne m'a rien raconté. Elle pourra répéter à l'Europe ce que je lui ai dit du coin que je connais! J'ai pris le parti de dire du bien de tout le monde, ce qui l'a impatientée! J'ai fini par lui dire que, partout, on croyait et disait que c'était elle qui faisait et défaisait les ambassadeurs, ce qui l'a embarrassée! Du reste, ce que je disais là était vrai; on le croit partout, et je crois qu'on a raison de le croire. Elle m'a invitée à dîner jeudi à Beauséjour.

Humboldt est venu à son tour. Je lui ai conté la Silésie. Enfin, M. de Salvandy est arrivé, ravi d'être ambassadeur à Madrid, et se réservant de revenir pour la session de la Chambre des Députés, et d'y garder sa vice-présidence. Mon fils Valençay est venu dîner avec moi, et m'a appris la mort du vieux Hottinger, qui me fait de la peine; c'était un homme très honorable, attaché à feu M. de Talleyrand, et ami de Labouchère. Il y a là bien des souvenirs d'un passé qui s'efface extérieurement avec une effrayante rapidité.

Il y a une petite émotion permanente dans les quartiers éloignés de Paris. On n'en comprend pas même le but; mais il me semble que ce soit comme l'état normal de Paris. Revenir aux grands éclats de 1831! C'est se rajeunir sans se fortifier, quand il faudrait se vieillir pour se grandir. Heureusement que les troupes sont excellentes partout; mais aussi, il en faut partout. On est fort décidé et même désireux à s'en servir vigoureusement; c'est très bien, mais qu'il est heureux de le pouvoir, et de n'avoir pas une guerre extérieure à côté des plaies du dedans!

Mes lettres d'Auvergne ne sont pas satisfaisantes [41]. Décidément, Pauline passera son hiver dans le midi, à Rome si je ne vais pas à Nice. Elle désire si vivement me revoir, que je me décide pour Nice, où j'irai au mois de décembre pour en revenir au mois de mars. J'espère que ce sera bon aussi pour ma nièce Fanny. Pour moi, personnellement, c'est un grand sacrifice; j'aurais besoin d'un long repos, et de me caser pour longtemps à Rochecotte; mais Pauline est réellement malade, elle me désire beaucoup, et me l'exprime si tendrement; son mari se joint à elle avec tant d'insistance, qu'il n'y a pas à hésiter.

Paris, 22 septembre 1841.—J'ai été, hier soir, avec mon fils Valençay à Saint-Cloud, où j'ai pu, tout d'une fois, voir la Famille Royale réunie, même les Majestés belges. Tous partent pour Compiègne. La Reine avait des nouvelles du prince de Joinville, de Terre-Neuve. Il se dirigeait vers Halifax.

Paris, 23 septembre 1841.—J'ai vu hier l'abbé Dupanloup, qui m'a dit avoir en sa possession une correspondance de M. de Talleyrand avec le cardinal Fesch, du plus grand intérêt, et aussi celle de M. de Talleyrand avec le Chapitre d'Autun, aux époques les plus délicates et les plus difficiles; il est d'autant plus heureux de ces découvertes, qu'elles confirment son système sur M. de Talleyrand, et font, en général, beaucoup d'honneur à celui-ci.

J'ai été dîner hier à Beauséjour, chez Mme de Lieven, et j'y ai mené Barante, qui était prié. Les autres convives étaient le duc de Noailles, M. Guizot et M. Bulwer. La conversation a été assez animée et variée, et celle de Barante de beaucoup la plus naturelle et la plus agréable. Quant à des nouvelles, on n'en disait pas.

Paris, 26 septembre 1841.—J'ai été hier, à Champlâtreux avec le baron de Humboldt. Le temps nous a été fort contraire, et a gâté cette course. Je connaissais Champlâtreux d'ancienne date. Les années ne lui ont pas nui, au contraire, car M. Molé l'a noblement arrangé, c'est-à-dire, que ce qui est arrangé est bien, mais il faudrait continuer, et surtout enlever aux grands appartements les tout petits carreaux des croisées, qui nuisent à l'effet général. A tout prendre, c'est une noble demeure, point du tout féodale, mais grave, parlementaire, telle qu'elle convient au descendant de Mathieu Molé, dont, avec raison, le souvenir est partout. Ce qui est très bien, c'est que le portrait de la grand'mère, fille de Samuel Bernard, est dans le grand appartement. C'est avec sa dot que le grand-père de M. Molé a bâti le château actuel. Le parc est beau et largement dessiné. M. et Mme Molé sont de fort gracieux et aimables maîtres de maison.

C'est de Paris à Saint-Denis que les fortifications sont le plus avancées. Cela est, pour le moment, tout simplement affreux, et représente le chaos!

L'événement d'hier (car, dans ce pays, chaque jour a le sien) a été l'acquittement vraiment scandaleux du National [42]. Il faut convenir que nous avons ici de bien mauvais visages.

Paris, 1er octobre 1841.—J'ai vu hier, chez moi, M. Guizot, auquel je voulais parler en faveur de Charles de Talleyrand, qui, j'espère, ira bientôt rejoindre M. de Sainte-Aulaire à Londres. M. Guizot m'a appris que c'était décidément lord Cowley qui serait ambassadeur à Paris. C'était le choix désiré ici. Sir Robert Peel a refusé à lord Wilton et au duc de Beaufort des charges de Cour, disant qu'il fallait, auprès d'une jeune Reine, des personnes plus sérieuses, et d'une moralité moins douteuse. Le duc de Beaufort a refusé l'ambassade de Saint-Pétersbourg, et le marquis de Londonderry celle de Vienne. Tous deux voulaient Paris; ils ont beaucoup d'humeur de ne pas l'obtenir, et forment déjà un petit centre d'opposition.

M. Guizot explique comme ceci les deux nominations, assez singulières, de M. de Flahaut, comme ambassadeur à Vienne, et de M. de Salvandy à Madrid. C'est qu'il a trouvé de bonne politique d'enlever l'un à M. Thiers et l'autre à M. Molé. C'est une admirable explication, et très utile aux intérêts du pays!

Courtalin, 3 octobre 1841.—Je suis arrivée hier soir ici, après avoir dîné et couché à Jeurs, chez Mme Mollien. Me voici au milieu de toute la famille Montmorency, dont une grande partie se trouve ici en ce moment.

Rochecotte, 7 octobre 1841.—Me voici enfin rentrée dans mon petit Palazzo où je suis arrivée hier dans la matinée, enchantée de m'y retrouver, et de voir tous les arrangements et embellissements qui y ont été faits pendant mon absence.

Rochecotte, 12 octobre 1841.—J'ai employé tous les derniers jours à l'arrangement de ma nouvelle bibliothèque et au placement des livres. Cela m'a un peu fatiguée, mais fort amusée. Mon fils et ma belle-fille Dino sont arrivés, ainsi que ma nièce Fanny et sa gouvernante qui ont passé quelques jours à Paris, après mon départ.

J'ai eu hier la visite de la Supérieure des Filles de la Croix, de Chinon, cette sainte fille qui, au printemps dernier, venait d'être administrée quand je fus la voir; cette bonne sœur prétend que c'est depuis ma visite qu'elle a commencé à aller mieux. Elle m'a apporté des chapelets, et a désiré prier dans ma chapelle; elle a enlevé ma lithographie d'une chambre où elle l'a trouvée, et n'a pas eu beaucoup de peine à me décider à fonder une place d'orpheline dans l'établissement qu'elle dirige. J'ai donc acquis le droit d'envoyer une orpheline du village de Saint-Patrice, dont Rochecotte fait partie, recevoir une éducation chrétienne chez ces excellentes dames, et je vais procéder aujourd'hui au choix.

Rochecotte, 14 octobre 1841.—On est fort occupé à Paris de la nouvelle face des affaires d'Espagne. La guerre civile y est vraiment rallumée; tout cela fait horreur, et tournera, en définitive, au massacre de l'innocente Isabelle [43]. La Reine Christine n'a aucune envie de quitter Paris, où elle s'amuse. Elle a la terreur de rentrer en Espagne, dont elle parle avec dégoût et mépris. Elle passe, auprès de tous ceux qui la connaissent, pour spirituelle, aimable et au besoin courageuse; mais naturellement paresseuse, aimant son plaisir, s'y livrant tant qu'elle peut, et au désespoir de jouer, forcément, un rôle politique; aimant beaucoup les enfants qu'elle a de Munoz, et se souciant très peu de ses filles Royales.

Rochecotte, 24 octobre 1841.—J'ai eu hier, quelques lettres à nouvelles. Voici ce que dit Mme de Lieven: «L'Angleterre est dans un trouble visible des nouvelles d'Amérique, et les spéculateurs de tous les pays sont fort alarmés; il est bien difficile que la guerre ne sorte pas de toute cette complication de Grogau [44], ajoutée à celle de Mac Leod. Quant à l'Espagne, on voit tout dans les journaux. Les tentatives d'insurrection échouent partout; Espartero fait son devoir en punissant, mais quelle pitié de voir tomber ce qu'il y a de plus élevé et de plus brillant en Espagne! La mort de ce Diego Leon, l'idole de l'armée et de Madrid, fait verser des torrents de larmes à la Reine Christine. Je ne sais comment elle se tirera des publications d'Olozaga: elle les désavoue, mais personne ne croit à ses désaveux. On a demandé le renvoi de France de Christine. Naturellement, le gouvernement refuse et continuera son hospitalité à la nièce de la Reine des Français. Je ne crois pas que Salvandy parte tout de suite pour son poste de Madrid. Sainte-Aulaire plaît à Aberdeen; Flahaut part seul ces jours-ci pour Vienne.»

La duchesse d'Albufera me mande que Mme la duchesse de Nemours est grosse, à la grande joie de la Reine, et qu'à Compiègne, ce ménage, si longtemps troublé, avait l'air en bon accord.

Rochecotte, 25 octobre 1841.—J'ai eu hier une lettre de M. de Salvandy dont voici l'extrait: «Il n'est pas impossible que, dans une douzaine de jours je reçoive l'ordre du départ. Vous avez vu, Madame la Duchesse, ce qui s'est passé à Madrid, cette insurrection, ses premières apparences, son brusque dénouement. Nous avons eu ici toutes les illusions imaginables; nous les avons affichées, criées, mises dans nos actes publics et particuliers, dans nos rapports avec le gouvernement espagnol, avec son Ministre, avec tout le monde. Le Ministre a demandé le renvoi de la Reine Christine, qu'on lui a justement et durement refusé, mais si durement qu'on ne sait ce que feront et diront ceux de Madrid. Jusque-là, les relations sont à peu près interrompues. On ne peut rien savoir avant une dizaine de jours. Maintenant, nous sommes fort déconcertés de toutes nos sottises; nous cherchons à sortir de là tout doucement; au premier bon vent on pressera mon départ. Dans cette position sans dignité, je me trouve, seul, en situation tolérable, parce que je n'ai partagé aucune de ces folies. Je les ai notoirement contredites; l'Espagne m'en sait gré. Elle me demande de partir; j'indique deux ou trois points, sur lesquels je désire avoir satisfaction. Ils me seront accordés; par là, nous aurons un peu meilleur air, mais je suis confondu de cette manière de conduire les affaires de ce monde.»

M. de Salvandy m'annonce sa visite ici, en se rendant en Espagne.

Rochecotte, 6 novembre 1841.—On me mande que l'ambassadeur de Russie à Paris vient de recevoir un courrier de son souverain, avec l'ordre de partir dans huit jours pour Saint-Pétersbourg. On se perd en conjectures...

Rochecotte, 11 novembre 1841.—La duchesse d'Albuféra me mande que la véritable raison du voyage d'hiver que l'Empereur Nicolas fait faire à son Ambassadeur, le comte Pahlen, est pour éviter qu'il ne fasse le compliment du Jour de l'An au Roi, comme doyen du Corps diplomatique. On dit même que, pour avoir le moins ancien des Ambassadeurs à Paris, il va remplacer Pahlen par M. de Bouténieff, mais ce n'est qu'un on dit.

Rochecotte, 16 novembre 1841.—Hier, au moment de nous mettre à table, j'ai vu arriver M. de Salvandy; je pensais qu'il allait à Madrid. Point du tout. Ennuyé d'être sans cesse questionné, à Paris, sur les motifs de ses délais, sur l'époque de son départ, il a résolu de faire une tournée de châteaux, pour ne pas avoir à répondre aux curieux! Il venait de Pontchartrain, et doit, d'ici, aller chez Mme de Maillé, et chez d'autres de ses amis. Il dit que la session des Chambres sera orageuse à Paris, et que les embarras viendront des concurrences ministérielles de MM. Dufaure et Passy.

Rochecotte, 18 novembre 1841.—M. de Salvandy est parti hier, après le déjeuner; il avait reçu, la veille, d'atroces nouvelles d'Espagne, où les massacres anarchiques continuaient, et où il paraît que la présence d'un Ambassadeur de France est enfin désirée par Espartero. M. de Salvandy suppose donc qu'il traversera bientôt les Pyrénées. Avant de partir, il nous a conté une anecdote assez drôle. Il a rencontré, il y a quelques jours, M. et Mme Demidoff, chez la duchesse Decazes; il n'y avait que trois ou quatre personnes dans le salon, la conversation y était presque générale: on y parle de l'histoire qui circule à Paris en ce moment, que Mlle Rachel se serait vendue à M. Véron pour 200000 francs. Sur cela, M. Demidoff, avec un air et une façon inimitables, s'est écrié: «Voyez la puissance de l'argent!» Les personnes qui étaient là, après un coup d'œil involontaire à Mme Demidoff, se sont tues. Une visite, annoncée peu après, a fort heureusement rompu ce silence.

J'ai eu, hier, une lettre de Mme de Lieven. Elle dit que la Reine d'Angleterre a été désappointée de ne pas accoucher de deux jumeaux; elle comptait que le prince de Galles serait accompagné d'un duc d'York [45]. L'Angleterre a fait passer une note pour demander l'explication de la concentration des troupes françaises vers les Pyrénées, et pour annoncer qu'elle ne souffrirait pas que nous portassions la guerre en Espagne. Elle a arrêté des velléités très vives d'y soutenir, par du canon, les amis de la Reine Christine. Cette Reine est au désespoir qu'on veuille se servir d'elle comme prétexte; elle dit, en parlant d'elle-même, que ses chances sont finies, qu'il ne faut pas s'en occuper; elle ne veut pas rentrer en Espagne, disant qu'elle ne manquerait pas d'y trouver le sort de Marie-Antoinette.

Nous avons lu, hier au soir, dans le salon, un éloge de Mme de Rumford, fait par M. Guizot, et qu'il m'a envoyé; je le trouve un peu âpre, avec des phrases très longues; bref, il manque de grâce, mais non pas d'esprit.

Rochecotte, 27 novembre 1841.—J'ai eu des lettres de mon gendre, de Carrare, du 17. Ils devaient être dès le lendemain à Florence, mais ils ont éprouvé une tempête de dix-huit heures dans le golfe de la Spezzia, des dangers, des avaries; enfin, ils se trouvaient heureux d'être à terre, dans un voiturin, car il n'y avait pas eu moyen de débarquer leur voiture. Les détails qu'il me donne sont cruels. Ma pauvre Pauline était fatiguée, épuisée, anéantie. Elle avait eu le pressentiment que sa traversée tournerait mal, car elle me mandait, de Gênes, qu'elle prenait cette route avec une extrême répugnance.

Rochecotte, 28 novembre 1841.—J'ai eu une lettre de Pauline, de Lucques, qui ajoute des détails graves à ceux que son mari m'avait donnés. Ils ont failli sombrer, et ils ont gagné, de leur personne, un rocher de la côte dans une nacelle. Mon gendre a manqué être englouti; enfin, c'est un vrai sinistre! Il me tarde bien de savoir ma chère Pauline se reposant enfin pendant quelques semaines à Florence. Pendant les terribles heures qu'ils ont passées en mer, deux navires ont péri, corps et biens, devant Livourne.

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