1841 (continued 3)
Reading edition
Rochecotte, 2 décembre 1841.—J'ai terminé, hier, mes visites d'adieux, par un temps qui a donné vraiment quelque mérite à ma politesse. A la fin du dîner, nous avons vu arriver M. de Salvandy, allant cette fois-ci pour de bon à Madrid. Il repart ce matin.
J'ai eu hier des lettres du 22, de Florence, de Pauline; elle y vivait d'emprunt, n'ayant encore retrouvé ni malles, ni voiture; elle y est arrivée en vraie héroïne de roman, avec sa cassette à bijoux sous le bras, et pas une chemise!
Rochecotte, 3 décembre 1841.—Hier matin un coup de tonnerre, un large éclair, suivi d'une trombe d'eau qui a éclaté sur Rochecotte, nous a tous fait précipiter hors de nos chambres. Il y a eu deux pouces d'eau dans la salle à manger et quatre dans la cuisine. Mme de Podenas est arrivée peu après avec son fils, de chez sa mère, la duchesse des Cars, qui habite un château de l'autre côté de Tours. J'ai beaucoup connu jadis Mme de Podenas, je la retrouve toujours avec plaisir; j'avais même l'intention, la croyant en Italie, d'aller de Nice à Gênes la voir, car elle est établie depuis quelques années dans une villa près de cette ville, qu'elle a achetée, qui s'appelle Il Paradiso, bâtie par Michel-Ange. Elle est fort changée, mais toujours spirituelle et aimable. Elle est repartie courageusement dans la soirée. M. de Salvandy était reparti hier matin pour Madrid; Alava, qui était ici, pour Tours; Vestier, pour Chinon; mon fils, pour Valençay; nous sommes seules, Fanny et moi, jusqu'à notre prochain départ pour Nice.
Rochecotte, 5 décembre 1841.—J'ai été livrée hier, uniquement, aux préparatifs qui précèdent un départ; ma nièce est toujours souffrante, moi pas trop bien, et le temps affreux.
J'ai reçu, hier, une lettre fort aimable et obligeante de M. le duc d'Orléans. Il m'écrit pour me dire adieu avant mon départ, et me témoigner la part qu'il a prise aux dangers courus en mer par les Castellane, dont il avait entendu parler par la duchesse d'Albuféra. Il se montre fort inquiet de l'état général des esprits et très peu satisfait de la direction supérieure.
Saint-Aignan, 7 décembre 1841.—J'ai quitté hier matin mon bon petit Rochecotte, pour reprendre cette sotte vie des grandes routes, rendue plus pénible encore par la très hideuse saison. Nous avons déjeuné à Tours avec le Préfet, Alava et Vestier. En passant devant Chenonceaux, j'y ai fait une visite d'une demi-heure, que je devais depuis des années, à Mme de Villeneuve. Une pluie furieuse nous a ensuite conduites ici. La route, en quittant le département d'Indre-et-Loire, pour entrer dans celui de Loir-et-Cher, cesse d'être bonne; d'ailleurs, la pluie et les débordements du Cher l'ont gâtée et on passait dans une espèce de lac; je ne puis point cacher que j'ai poussé quelques cris perçants. Nous avons été très bien reçues par M. de Chalais, son frère, le baron et la baronne de Montmorency. Ce sont tous les habitants du château, avec l'architecte qui y travaille. On y fait d'assez grands travaux, solides et même riches comme construction, mais, malheureusement, d'un style qui ne me paraît pas assez analogue à celui des constructions primitives. C'est, par exemple, une grosse tour saxonne à côté des tourelles pointues de Louis XI. Ce château est très froid; les calorifères, les doubles croisées, les tapis, les portières, les draperies de Rochecotte, me gâtent toute autre demeure; je gèle partout ailleurs.
Hier, à Chenonceaux, j'ai vu un très joli portrait de la Reine Louise de Vaudémont, et un grand vitrail de couleur (peinture moderne) que le Roi venait d'envoyer aux Villeneuve. Le duc de Montpensier qui, cet été, d'Amboise, avait visité Chenonceaux, leur a valu cette attention, qui prouve que le jeune Prince n'est pas, comme moi, entré dans la chambre à coucher de Mme de Villeneuve, où le portrait de Mgr le duc de Bordeaux, donné par Berryer, est suspendu à côté de son lit et de façon à frapper soir et matin les regards de la châtelaine.
Valençay, 8 décembre 1841.—Je suis arrivée ici hier soir. Je vais entendre la messe chez les Sœurs, près du tombeau de notre cher M. de Talleyrand. Demain matin nous nous remettons en route, pour aller dîner et coucher chez Mme d'Arenberg, à Menetou-Salon.
Menetou-Salon, 10 décembre 1841.—Le prince et la princesse d'Arenberg ont mis tant de bonne grâce à nous garder un jour de plus, le temps était si exécrable, Fanny et mon fils Valençay, qui est venu nous rejoindre hier, ont été si fort de l'avis de ce délai, que je me suis décidée à rester encore ici toute la journée d'aujourd'hui. Hier, il n'y a pas eu moyen de sortir de la maison; c'est à peine si nous avons eu le courage de parcourir le château, que M. d'Arenberg a tiré de ses ruines pour en faire une vaste et noble demeure. Elle a un caractère de château de chasse que j'aime; c'est grave, simple, commode, et situé au milieu de fort beaux bois. Je préfère beaucoup Menetou à leur château de Franche-Comté, Arlay. Les trois enfants de ma cousine sont bien élevés, gais et gentils; tout l'intérieur est fort heureux, fort uni, raisonnable, bien et largement établi.
A l'extrémité de la maison, ce n'est qu'ébauche encore, mais avec de beaux bois, de l'espace et de la fortune, tout s'arrange assez facilement, et ces trois conditions sont toutes à la disposition des d'Arenberg. Je ne blâme qu'une seule chose à Menetou, c'est l'horrible barbouillage de rouge, blanc et orange dont on a enduit les murs extérieurs. M. d'Arenberg dit que c'est flamand, cela me semble hideux. Le chenil est un véritable petit bijou; en tout, la vénerie domine, et tout s'y fait au son des fanfares et au bruit des chiens. Les enfants savent par cœur toutes les chansons de chasse, et distinguent à l'instant la vue du débouché et le sanglier du marcassin; c'en est curieux.
Lyon, 14 décembre 1841.—Avant-hier, dimanche, après la messe, nous sommes parties, escortées par mon fils Valençay et par M. d'Arenberg, pour Bourges, où j'ai visité la maison, assez curieuse, de Cujas, et celle, bien intéressante, de Jacques Cœur; puis l'École normale, autrefois la maison du frère de Jacques Cœur; de là, l'ancien palais de Charles VII devenu maintenant un couvent de Sœurs bleues; et enfin la Cathédrale. On y lisait l'oraison funèbre de M. de Villèle, dernier Archevêque de Bourges. Don Carlos [46], sa femme et ses enfants assistaient avec raison à cet hommage rendu au Prélat qui, par ses aumônes et ses respects, adoucissait leur triste captivité. Don Carlos est moins laid, surtout moins chétif que je ne pensais; sa femme était tellement cachée par son chapeau que je n'ai pu la distinguer. Ce chapeau et ce châle étaient ceux d'une pauvresse; cela fait pitié. Je suis passée devant la petite et triste maison qui leur est assignée, et qui est entourée de corps de garde et de gens de la police.
Pour changer de chevaux, à Bourges, il faut des formalités infinies, des autorisations du Préfet, des visas, enfin, c'est insupportable. Après avoir passé par toutes ces vexations et avoir déjeuné, nous nous sommes séparées de M. de Valençay et de M. d'Arenberg. Nous espérions gagner Moulins le même jour, mais le temps était devenu si effroyable, que nous avons pris gîte dans un horrible cabaret où il fumait à aveugler. Au petit point du jour, nous nous sommes remises en route hier, et sommes arrivées ici aujourd'hui à midi. Lyon m'a frappée comme par le passé (c'est la cinquième fois que j'y viens) par sa position originale et pittoresque, mais j'y ai trouvé un changement fâcheux, depuis quinze ans que j'y étais venue pour la dernière fois: c'est que l'énorme quantité des machines à vapeur qui s'y sont accumulées et l'usage du charbon de terre ont noirci tous les édifices; le brouillard de la saison est teint en noir, précisément comme à Londres, de sorte qu'à la couleur générale et à l'odeur j'ai eu peine à comprendre que je n'étais pas en Angleterre. Lyon a beaucoup perdu par là, et même la jolie place Bellecour me semble, depuis qu'elle est d'un brun gris, ne plus justifier sa réputation.
Aix-en-Provence, 17 décembre 1841.—Je n'ai heureusement aucun accident à conter, et, malheureusement, aucune belle description à faire. Le ciel même de la Provence est fort peu beau en ce moment; son sol, toujours aride et dépouillé; les oliviers sont de vilains petits arbres, et la région des orangers ne commence pas encore ici. La première fois que je visitai le Midi, j'eus beaucoup de déceptions sous le rapport du paysage, et chaque fois que j'y reviens, je me confirme dans la conviction, qu'excepté la vue sur la Méditerranée, quand on y est parvenu, et la couleur du ciel quand, par exception, il n'est pas voilé comme maintenant, il ne faut rien demander de beau à ce pays-ci. Nous avons visité Avignon assez en détail: c'était une ancienne connaissance pour moi, mais Fanny en était curieuse, et nous y avons déjeuné ce matin. Nous avons exploré l'ancien château des Papes, qui actuellement est une caserne, et l'église de la Miséricorde.
Nice, 20 décembre 1841.—Me voici donc au terme de ce voyage, qui a duré quinze mortels jours! Nous avons quitté Aix avant-hier, après que ma nièce eut satisfait à ses curiosités archéologiques; nous sommes parties avec un soleil qui aurait été réjouissant, sans l'accompagnement du mistral. Arrivées à neuf heures du soir à Brignoles, mais effrayées de l'horrible saleté de l'auberge, nous nous sommes décidées à passer outre. Une fois engagées dans les montagnes de l'Esterel, qu'il faut quatre heures pour monter et trois pour redescendre, le froid est devenu cruel. A l'aube du jour, les cimes des montagnes nous sont apparues couvertes de neige. Au point culminant de la montagne, où se trouve le relais de poste, vingt montagnards à allures assez sauvages, ayant tous des fusils à la main, se disposaient à partir pour chasser les sangliers et les loups qui habitent ces rudes contrées. Cette halte de chasseurs montagnards, auxquels s'étaient joints des gendarmes et des douaniers, tirant déjà à l'essai des coups de fusil dont les échos des rochers répétaient le son, faisait un tableau qui aurait été curieux à dessiner, mais personne de nous ne pensait au pittoresque, tant notre nuit nous avait semblé glaciale. Arrivées dans la vallée, la température a brusquement changé; le soleil était chaud, la mer bleue, les oliviers grands et couverts de fruits, les orangers chargés de leurs pommes dorées, les haies de rosiers en fleurs. La ville de Cannes, dominée par son vieux château, se détachait à ravir, comme fond de paysage, sur les âpres montagnes que nous quittions; l'île Sainte-Marguerite avec tous ses souvenirs, nageant paisiblement sur cette mer d'azur, complétait fort bien le paysage, dont nous avions besoin pour nous dégeler et nous remettre en goût du Midi, contre lequel nous étions fort en train de médire. Avant d'entrer à Cannes, nous avons vu à droite la villa Taylor et à gauche la villa Brougham, qui ont l'air de maisons de campagne d'agents de change retirés. Celle de lord Brougham est séparée de la route par une grande grille en fer, dont chaque pointe est surmontée d'une grande fleur de lis dorée.
De Cannes, il ne nous restait plus que neuf lieues à faire pour arriver à Nice; il était neuf heures du matin, nous pensions donc pouvoir dîner hier ici, mais voici nos malheurs! Arrivées à Antibes, dernier relais avant Nice, à midi, point de chevaux, et déclaration formelle de ne pouvoir en obtenir avant quatre heures, moment auquel on ne conduit plus à Nice, à cause de la rupture du pont du Var, qu'on ne passe plus, une fois la nuit venue. Nous voilà donc obligées de rester toute la journée à Antibes, et d'y coucher; mais coucher où? Rien ne peut donner l'idée des auberges de cette ville où jamais les voyageurs ne s'arrêtent: ce sont des cabarets de muletiers, du plus dégoûtant aspect. On nous a servi un repas qui nous a si bien révoltées que nous nous en sommes tenues au pain sec, et au lieu de coucher dans des lits, qui cependant, après la nuit précédente, auraient été très à propos, nous avons repris position dans nos voitures. Enfermées dans ces boîtes, et remisées dans une écurie à moitié grange, nous avons attendu le jour, qui a paru fort tard. Les chats ont miaulé autour de nous [47], puis un gros orage a éclaté comme si nous étions au cœur de l'été: le tonnerre, les éclairs, le déluge, tout menaçait notre chétif abri. Enfin, à sept heures du matin, nous avons été délivrées de notre prison, et nous nous sommes dirigées vers Saint-Laurent du Var. Là, il a fallu quitter nos voitures et nous embarquer dans une petite nacelle, qui, après nous avoir bien ballottées, nous a fait arriver aux douanes sardes, où deux carabiniers nous ont permis de nous chauffer à leur bivouac; nos voitures sont remontées à trois quarts de lieue plus haut, où elles ont passé la rivière à un gué presque impraticable, et à grand péril. Pendant ce temps, nous trempions un peu de pain sec dans du vin du pays, fort aigre, et nous recevions, sous des parapluies, des coups de vent et de pluie. Enfin, nous sommes cependant arrivées à une heure à Nice, par une pluie battante, longeant une mer furieuse; la bourrasque dure encore et soulève avec un bruit affreux les vagues, jusqu'à leur faire presque toucher le sommet de la terrasse sur laquelle est bâtie la maison dont j'occupe, avec Fanny, le second étage. Nos fenêtres plongent sur la mer, rien en face, rien à droite, rien à gauche que la mer. Par le soleil, la réverbération sera affreuse; par la pluie, c'est une grande nappe grise qui se confond avec le ciel et forme le plus triste rideau possible. Le bruissement des vagues est aussi des plus lugubres. Notre salon est immense et malgré une cheminée, très froid; ma chambre pourrait être chaude, car elle est très petite, mais la cheminée fume; le tout est sale, comme le sont toutes les anciennes maisons de Nice; je ne puis dire l'impression générale de tristesse et de désolation que nous éprouvons. Le bon côté, et qui console de tout le reste, c'est d'avoir revu Pauline, ni mieux, ni moins bien que lorsque je l'ai quittée il y a sept mois, souffrant toujours de la gorge, maigre et échauffée de teint, mais enfin sans aucune aggravation. Les Castellane demeurent à un bout du quartier, qu'ici on nomme la Terrasse, et moi à l'autre.
Nice, 22 décembre 1841.—J'ai été, hier, entre le déjeuner et le dîner, chez la Grande-Duchesse Stéphanie, qui passe l'hiver ici avec sa fille. Elle m'a fait monter en voiture avec elle, pour nous promener sur la jetée, par un ciel qui m'a rappelé le Chain-Pier de Brighton. La Grande-Duchesse est très bien logée, assez loin de la mer, au milieu d'un charmant jardin, d'où il y a une belle vue sur la montagne. La maison est bien meublée, gaie et propre; tout le contraire de la mienne et guère plus cher. La Grande-Duchesse est infiniment mieux depuis qu'elle a pris les eaux de Wildbad; mais son mouvement, son agitation, les soubresauts de sa conversation, que la maladie avait amortis, ont repris avec un redoublement vraiment inquiétant.
Je n'ai rien reçu de Paris hier; une nouvelle crue a emporté les barques et a rendu le gué impraticable, de sorte que le Var ne pouvait plus se passer, deux heures après le moment où nous l'avons traversé.
Nice, 24 décembre 1841.—J'ai fait, hier, une grande quantité de connaissances chez la Grande-Duchesse; peu valent la peine d'être nommées, sauf les de Maistre. Elle met sur ses cartes: la comtesse Azelia de Maistre, née de Sieyès. Ces deux noms vont singulièrement ensemble. Du reste, elle paraît fort bonne personne, et lui, me semble avoir tout l'esprit et l'espèce d'esprit qu'impose son nom.
Nice, 25 décembre 1841.—Hier, après le déjeuner, j'ai mené ma nièce et les Castellane à Saint-Charles, par le plus beau temps du monde; un soleil trop beau, car on était en nage pour faire deux pas; le ciel était magnifique, la vue belle et le parfum des roses, des violettes et des fleurs d'oranger enivrant; en redescendant en ville, j'ai mis quelques cartes et suis rentrée me reposer, car l'action de ce soleil ardent et l'air vif de la mer éprouvent prodigieusement.
Il y a ici un singulier usage: la veille, et le jour de Noël, et toute la nuit intermédiaire, on tire toutes les demi-heures des pétards; des bandes de mariniers et de gens du pays traversent les rues en chantant et en criant, à faire horreur, tant c'est bruyant. Depuis vingt-quatre heures, ce sabbat ne cesse pas un instant, et a troublé, je pense, tous les sommeils.
Nice, 27 décembre 1841.—Je me souviens du temps où on allait à Mannheim faire sa cour à la Grande-Duchesse Stéphanie, le jour de la Saint-Étienne. Eh bien, hier, on a fêté ici ce même jour. A dix heures, elle a été entendre la messe au collège des Jésuites; le Père Recteur, qui est poli et aimable, avait invité une douzaine de personnes de la société particulière de la Grande-Duchesse; ma fille et moi en étions. La messe en musique a été très bien exécutée, puis, à la suite de la Grande-Duchesse, on a visité, par exception, tout l'établissement, et les dames ont tout vu, même les cellules des Pères. Dans chaque classe, un des élèves a fait un petit discours simple, convenable et à propos. Nous avons ensuite trouvé du café, du chocolat et des sorbets, avec beaucoup de gâteaux et de bonbons, servis dans le parloir du Recteur, qui là, a offert à la Grande-Duchesse un reliquaire, avec une relique de saint Étienne. Comme elle professe une grande admiration pour Silvio Pellico, il a ajouté un exemplaire, bien relié, des poésies de celui-ci, et une lettre autographe de Pellico. Le Père Recteur a été le soutien et le consolateur de la mère de Pellico, pendant que celui-ci était en prison, et il a beaucoup contribué depuis à sa vie chrétienne. On dit que Silvio Pellico vit maintenant dans une sainteté tout à fait rare. Ce petit hommage, de fort bon goût, a eu le plus grand succès. Avant de quitter le collège, on est entré dans le cabinet de physique, où on a fait plusieurs expériences d'électricité; on est parti enfin; à la sortie, tous les Pères et tous les élèves étaient en ligne, et le plus jeune des enfants a offert à la Grande-Duchesse un bouquet comme on n'en fait que dans ce pays-ci, où les fleurs abondent et où leurs couleurs et leurs parfums sont incomparables. Toute cette matinée a été arrangée à merveille; rien de pédant, rien de trop long; l'esprit et l'usage du monde, si particuliers aux Jésuites, s'y étaient sensiblement montrés; les élèves avaient un air de santé, de politesse avec de jolies façons.
Après dîner, nous avons été, avec Fanny et les Castellane, chez la Grande-Duchesse, où la princesse Marie avait invité une cinquantaine de personnes, pour assister à des proverbes accompagnés de couplets, que plusieurs personnes de la société russe et italienne avaient arrangés pour la circonstance, et qu'ils ont fort bien tournés.
Nice, 29 décembre 1841.—J'ai fait plusieurs visites hier, entre autres à la comtesse Louis de Narbonne, veuve de l'ami de M. de Talleyrand et mère de Mme de Rambuteau. Elle est assez aimable et spirituelle, mais on s'aperçoit aisément qu'elle a beaucoup vécu en province, et fort peu avec son mari. Elle est Mlle de Montholon de naissance, et cousine du premier mari de Mme de Sémonville.
Nice, 30 décembre 1841.—C'était hier le jour où Pauline accomplissait ses vingt et un ans! Double anniversaire de naissance et de majorité! Elle est venue déjeuner chez moi avec son mari et sa petite fille. Elle y a trouvé quelques petits souvenirs et un gâteau allemand, avec autant de bougies que d'années. Cette petite surprise lui a fait plaisir. Dans la matinée, j'avais été avec Fanny et son ancienne gouvernante, visiter un jardin réputé ici, placé à mi-côte, garanti du vent par des collines boisées, avec des doubles vues, des montagnes et de la mer, extrêmement jolies. La villa qui est au milieu était fermée; mais le jardin, très riche en fleurs rares et beaucoup plus soigné qu'ils ne le sont généralement ici, était ouvert; nous avons rencontré le propriétaire, négociant de Nice, au bout d'une allée où il dirigeait ses ouvriers. Il a été très poli, nous a comblées de fleurs, et m'a promis des graines pour Rochecotte. Sa villa s'appelle «Sainte-Hélène». Nous sommes revenues fort contentes de notre promenade, quoique le temps fût un peu rèche.
Nice, 31 décembre 1841.—La Grande-Duchesse est arrivée chez moi, hier, à l'issue de mon déjeuner, et m'a enlevée pour me mener dans une maison de campagne des environs, fort bien située, et remarquable par des fonds boisés et couverts de pins, de chênes-verts et d'arbousiers. L'ombre est une chose rare ici, où les jardins sont en général en terrasses, en plein midi, et conduisant tous plus ou moins près de la mer; une variété, dans ce genre, ne laisse pas que d'avoir son mérite. D'ailleurs, la promenade d'hier m'a fait songer à celle que je me suis arrangée dans le bois de Rochecotte, et sous ce rapport, déjà, elle m'a plu. Le propriétaire est un négociant retiré, vieux célibataire. Il est très poli, et, selon l'usage du pays, il nous a comblées de bouquets, et fait prendre de l'orangeade. J'ai trouvé cette boisson un peu fraîche pour la circonstance, car il ne faisait pas chaud du tout, surtout dans la calèche qui nous a amenées; aussi suis-je revenue de chez la Grande-Duchesse chez moi à pied pour me réchauffer; c'est une distance à peu près comme celle du Louvre à l'Arc de Triomphe des Champs-Élysées.
C'est aujourd'hui le dernier jour d'une année que je vois finir sans regret. Elle a compté double dans ma vie par sa longueur; elle ne m'a pas été, cependant, hostile. Les mois passés à Rochecotte ont été paisibles, et ceux où j'ai habité l'Allemagne n'ont manqué ni d'intérêt ni de satisfaction.
Nous voici au second anniversaire de la mort de Mgr de Quélen. Il ne saurait passer inaperçu pour moi, car j'ai perdu beaucoup en lui, et sa bonté égale, constamment protectrice, a laissé un de ces vides qui ne se remplissent pas, car rien ne remplace la consécration du temps.