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Chronique de 1831 à 1862, Tome 3 (de 4)

1842 (continued 2)

Reading edition

Rochecotte, 19 juillet 1842.—J'ai reçu, hier, une déchirante lettre de Madame Adélaïde. En vérité, elle est bien bonne de m'avoir écrit dès ces premiers jours; je lui avais écrit, mais sans compter sur une réponse. M. de Boismilon, le secrétaire de Mgr le duc d'Orléans, m'a écrit aussi de nombreux détails. On en est encore à ne pas penser, à ne pas parler d'autre chose que de la mort de ce malheureux jeune Prince.

M. d'Entraigues est arrivé aujourd'hui ici; il me quittera demain, car, dans le moment actuel, chacun désire être à son poste. Il est bien sombre sur toutes choses. Déjà, les radicaux de Tours ont donné un banquet, où ils n'ont pas craint de se réjouir de la mort de Mgr le duc d'Orléans.

Rochecotte, 21 juillet 1842.—Tout le monde s'accorde pour prédire la chute prochaine du Ministère, et le nom de M. Molé est dans toutes les bouches.

Le Conseil voulait que Mgr le duc d'Orléans fût enterré à Saint-Denis, la Reine a insisté pour Dreux. Je trouve qu'elle a eu tort.

Rochecotte, 22 juillet 1842.—Je ne puis détourner ma pensée de ce triste palais de Neuilly. La Reine est sublime. Jour et nuit à genoux dans la chapelle, penchée sur ce cercueil! Le Roi se partage entre les affaires et les sanglots. Mme la Duchesse d'Orléans trouve de la force dans son méthodisme intrépide. Le testament du pauvre Prince est, dit-on, admirable. La question de la Régence y est traitée fort au long; la solution est en faveur de Mgr le Duc de Nemours. Il n'avait cependant pas une très haute opinion de ce frère; ainsi, c'est une pure préférence accordée au sexe masculin et au droit d'aînesse. Il faut pourtant rendre justice au Duc de Nemours. Quand Chomel, le médecin, l'a rencontré, et lui a raconté les détails d'un événement dont il ne savait que le terrible sommaire télégraphique, il a perdu connaissance, et il a fallu un long temps pour le faire revenir; ces regrets lui font honneur et sont bien justifiés par cette affreuse perte, car le Duc d'Orléans, que j'ai bien connu, malgré quelques défauts de l'esprit et du caractère, était cependant, toutes choses pesées, un Prince et un homme fort distingué; ses beaux et bons côtés étaient nombreux: ainsi, par exemple, il avait un respect profond pour la tâche qui lui était échue; il avait aussi appris de la dignité tout ce qu'une spirituelle perspicacité peut en faire découvrir, et ce qu'il en avait acquis, il ne l'eût sacrifié à aucun prix; sa sagacité, quoiqu'un peu inquiète, était prompte, étendue et féconde; quelque chose de triste planait sur sa pensée, sans qu'il se permît le découragement; sans cesse préoccupé de l'avenir, il s'y préparait toujours, et y croyait cependant fort peu; il était généreux, et se piquait de l'être; tenait à honneur d'être ami sûr et fidèle; tout cela sans grande émotion, mais avec une bonne grâce qui faisait moins regretter la sensibilité: celle-ci n'était pas dominante chez lui, et ne se révélait que dans de très rares occasions. Sa politesse était grande pour ceux auxquels il reconnaissait une supériorité quelconque. Il recherchait partout cette supériorité et lui accordait une déférence de bon goût. Son règne aurait eu beaucoup de ce qui manque trop à celui-ci: le ressort, l'aiguillon, l'enthousiasme; une fois engagé, il n'aurait jamais reculé: c'était le péril; mais la prudence lui serait venue, à la suite de la circonspection, qui déjà se manifestait en lui, et il y avait tout lieu de croire que, malgré son élan, il aurait appris, sur le trône, à résister aux entraînements téméraires. Dans ce moment-ci, chacun semble comprendre qu'avec la perte de cette anneau de la chaîne Royale, nous avons tous perdu de notre sécurité, que nos biens et nos têtes valent moins qu'avant! L'impression est si profonde, que le Ministère espère y trouver de la longévité: ce n'est pas mon opinion. Les premiers jours de stupeur passés, la politique se réinfiltrera dans la Chambre des Députés et fera passer dans ses votes le courant d'opinions qui s'est produit dans les élections. On s'accorde à croire aux chances de M. Molé; M. Guizot et M. Thiers sont hors de la pensée du moment.

Ma nièce Fanny et sa gouvernante sont parties, hier, pour Paris; je les y suivrai dans peu de jours.

Rochecotte, 23 juillet 1842.—J'ai passé la journée d'hier à faire quelques préparatifs d'absence.

Le Roi est, dit-on, fort jaune, le visage contracté, le teint terreux. Mme la Duchesse d'Orléans a fait mettre sur le catafalque qui est dans la chapelle de Neuilly l'uniforme, l'épée et l'écharpe du défunt. La première fois que le Roi a aperçu ces insignes, c'est-à-dire le cinquième jour après l'événement, ses sanglots ont éclaté avec une telle violence qu'ils ont couvert ceux de la mère et des sœurs. On dit que les larmes de la Reine vont jusqu'à la faire tomber en pâmoison. La douleur de Mme la Duchesse d'Orléans est plus douce, ou, comme disent quelques personnes, plus calme. Quant au Duc de Nemours, il est tellement bouleversé qu'il en est, dit-on, méconnaissable. Le peintre Scheffer fait un tableau, qui représentera la chambre du cabaret où s'est consommée la terrible catastrophe du 13. La Reine dit continuellement aux personnes qu'elle voit: «Priez pour lui...; priez pour lui!» Son désespoir s'aggrave de beaucoup, par la pensée que son fils est mort sans avoir pu remplir les devoirs de la religion. Pas une voiture n'entre dans la cour de Neuilly. Il semble que tout y soit muré comme dans un tombeau.

Rochecotte, 24 juillet 1842.—Mes lettres disent que rien n'a été plus lugubre que les réceptions de condoléances. Le Roi sanglotait, comme un homme qui ne peut pas du tout se retenir. Les nuages politiques grossissent déjà... Je pars décidément demain matin pour Paris.

Paris, 27 juillet 1842.—J'ai déjà vu bien du monde. Valençay et Fanny d'abord, revenant de la séance Royale, où les sanglots du Roi avaient ému tous les assistants. On ne tarit pas sur les douleurs immenses de la Famille Royale et sur l'impopularité de M. Guizot. Cependant, M. Molé lui-même ne croit pas qu'il tombe dans la petite session actuelle des Chambres.

Paris, 28 juillet 1842.—Ma matinée d'hier a été fort douloureuse. Je l'ai passée en grande partie à Neuilly; je suis restée plus d'une heure avec Madame Adélaïde, qui m'a pénétrée par ses bontés. Elle m'a traitée comme la personne qui, après les siens, regrettait le plus profondément le pauvre Prince. Elle m'a fait entrer, prier et jeter de l'eau bénite dans cette petite chapelle presque entièrement remplie par le catafalque, et où peu de personnes pénètrent. Ce qui m'a, en grande partie, valu cette bonté, c'est que, dans le testament du défunt, se trouve, à ce que m'a dit sa tante, une phrase très honorable pour moi, ainsi que la mention d'un souvenir qu'il me lègue. Madame ne m'a pas donné d'autres détails, parce que, a-t-elle ajouté, Mme la Duchesse d'Orléans se réservait de me les dire elle-même. Je dois la voir après les funérailles, ainsi que le Roi et la Reine. Rien ne peut donner l'idée du lugubre de Neuilly. C'est un vaste tombeau, et on s'y croit renfermé dans un mausolée. D'après le désir de la Reine, les psalmodies des prêtres ne cessent ni jour ni nuit; on les entend de tous les coins du château, c'est d'un triste cruel; pas une figure qui ne soit désolée, pas un visage qui ne soit altéré par les larmes.

En rentrant chez moi, j'y ai trouvé M. de Barante, le duc de Noailles et M. de Salvandy, qui m'attendaient. Je n'ai rien recueilli de nouveau, si ce n'est que M. Thiers, qui veut se rendre possible et se faire agréer par le Roi, prêche la douceur et la modération au parti de la gauche. Il y a une dépêche officielle de M. de Flahaut, qui dit qu'à la suite de sa chute de l'année dernière, Mgr le Duc de Bordeaux non seulement boite toujours, mais qu'il s'est formé un abcès dans la cuisse qui ne lui permet pas de prendre les bains de mer à Trieste, où il a fait décommander la maison qui, déjà, était retenue pour lui. A Berlin et à Vienne, le mouvement, à la nouvelle de la mort de Mgr le Duc d'Orléans, a été très bon.

J'ai vu ensuite longtemps ce pauvre Boismilon, qui est écrasé par la mort de son Prince. La veille de l'accident, Mgr le Duc d'Orléans, faisant ses préparatifs pour le camp, disait à son vieux valet de chambre allemand qui ne l'avait jamais quitté: «Mon vieux Holder, tu te fatigues; viens encore avec moi cette fois-ci, puis je sais une place pour toi, où tu te reposeras sans me quitter; je demanderai au Roi de te nommer gardien du caveau de Dreux.» Ceci est textuellement exact, car Boismilon y était et l'a entendu.

Sainte-Aulaire est venu causer avec moi aujourd'hui. Il admire beaucoup l'Angleterre, mais déplore les mauvaises relations des deux gouvernements, en donnant absolument tort au nôtre. Il prévoit que, si les choses duraient sur le pied actuel, il n'y aurait bientôt plus que des Chargés d'affaires à Paris et à Londres.

Le duc de Noailles porte le deuil et s'est fait écrire à Neuilly, à titre de cousin. Il croit savoir que le duc de Poix a écrit au Roi à l'occasion de cette mort de Mgr le Duc d'Orléans. Le parti légitimiste est extrêmement morcelé, désuni, et, sans la mort du Duc d'Orléans, qui a ébranlé toutes les confiances de durée et de stabilité, la plupart des légitimistes se ralliaient. Maintenant, à moins que l'état du Duc de Bordeaux ne tourne mal, ce que l'on semble croire, je ne vois guère de chances de rapprochement, et, cependant les légitimistes ne suivent ni système, ni direction fixe. C'est une anarchie de plus, et voilà tout.

Paris, 30 juillet 1842.—M. Royer-Collard est venu me voir hier. Je l'ai trouvé, moralement, tel qu'il était dans les dernières années; physiquement, fort changé. Il le sent, et ne songe plus guère qu'à l'au-delà.

On a transféré solennellement, aujourd'hui, les restes du Prince Royal à Paris. C'était grave, digne, calme; le clergé y tenait une place énorme; c'était la première fois, depuis douze ans, qu'il se montrait en public; l'essai n'a pas mal tourné. Toutes les boutiques étaient et sont restées fermées.

J'ai entendu dire, hier, que M. de Zea a perdu tout crédit et faveur près de la Reine Christine. L'Infante Carlotta a su plaire à sa nièce Isabelle, de façon à inquiéter Espartero. Il veut renvoyer de Madrid cette formidable Infante, et, déjà, les dames complices de cette intimité ont été écartées de la jeune Reine.

Mme la Duchesse d'Orléans ne témoigne pas le plus petit regret de perdre la Régence qui lui échappe, mais elle s'occupe et se préoccupe extrêmement de sa position de tutrice, de ses droits de mère, veut avoir toute liberté d'action, à ce double titre, et aplanir d'avance toute difficulté ou controverse à cet égard, tant pour le présent que pour l'avenir, pour cet avenir que la mort du Roi compliquera et rendra plus important.

Paris, 1er août 1842.—J'ai fait, hier, une visite à la marquise de Jaucourt, que j'ai trouvée en pauvre état. Elle avait su, la veille, par le Préfet de la Seine, qu'à la translation des restes du Prince Royal, les Princes, ses frères, avaient couru un grand danger. Des barils de poudre avaient été placés, pour les faire sauter; cela a été découvert à temps; on ne veut pas en faire de bruit. La pauvre Reine reçoit, chaque jour, des lettres anonymes, dans lesquelles on lui dit que, plus que jamais, les assassins poursuivent le Roi. Quels horribles monstres!

Paris, 2 août 1842.—Le Roi a eu une explication assez vive avec M. Molé et lui a reproché de jeter le trouble et la désunion dans le parti conservateur. A cela, M. Molé a répondu qu'il regrettait de déplaire au Roi, mais qu'il ne pouvait lui obéir, vu qu'il croyait le salut de la France intéressé à la chute immédiate de M. Guizot. Mme de Lieven est ulcérée de cette réponse, et se possède beaucoup moins que par le passé.

Mme la Duchesse d'Orléans étonne un peu par ses préoccupations de position, non pas qu'elle témoigne vouloir être la Régente de la minorité, mais il semble qu'elle songe déjà à l'être pour la majorité, qui sera fixée, ou proposée du moins, pour dix-huit ans. Il y a bien des intrigues en jeu, bien du mouvement dans tous les esprits.

Mme la Dauphine devait se rendre à Vienne, pour la fête de l'Impératrice, comme elle en a l'habitude; mais, en apprenant la mort du Duc d'Orléans, elle a écrit pour s'excuser, et pour dire que, dans une pareille circonstance, elle ne voulait se montrer à aucune fête, et elle reste à la campagne. Je trouve que c'est d'un bon goût, d'une dignité admirables.

Paris, 4 août 1842.—La cérémonie de Notre-Dame a été grande, noble, belle, simple, imposante; rien n'y a été choquant, si ce n'est le bavardage bruyant des Députés, et M. Laffitte, qui, en jetant de l'eau bénite sur le catafalque, comme Doyen d'âge de la Chambre, n'a salué ni l'Archevêque, de qui il prenait le goupillon, ni le cercueil! Mgr le Duc de Nemours avait très bel air et très bonne grâce en faisant ses révérences; le Prince de Joinville aussi; les deux autres Princes, non. Visconti avait merveilleusement bien décoré et arrangé Notre-Dame, dont les draperies noires relevaient encore la noble architecture, au lieu de la cacher. Le plain-chant, sans nuire à l'ensemble, faisait mieux que ne l'eût fait tout autre, tant il était bien exécuté. Il n'y avait vraiment pas moyen de rien critiquer, et l'émotion, si elle n'a pas été au même degré chez tout le monde, a cependant été visible chez tous.

Ma nièce Hohenthal m'écrit, de Téplitz, que M. le Duc de Bordeaux se trouve fort bien des eaux minérales, des bains et des douches. On a été péniblement surpris de le voir au spectacle, le soir même où on a appris la mort de Mgr le Duc d'Orléans.

Paris, 5 août 1842.—J'ai été hier au Sacré-Cœur faire mes adieux à Mme de Gramont. Elle venait de recevoir des lettres de Kirchberg [68], qui disaient que le lendemain du jour où on y avait appris la mort du Duc d'Orléans, on y avait fait dire une messe en noir, à laquelle le Dauphin, la Dauphine et Mademoiselle avaient, non seulement assisté, mais communié à l'intention et pour le repos de l'âme du défunt. Je ne connais rien de plus touchant et de plus chrétien.

De la rue de Varennes, j'ai été dire adieu à la princesse de Lieven à Beauséjour. Je l'ai trouvée très agitée de la crise ministérielle qui gronde dans l'air, très irritée contre M. Molé, très enchantée des colères du Roi contre lui, et annonçant que M. Guizot ne se retirera qu'après avoir provoqué à la Chambre une expression nettement formulée de ce qu'on appelle son impopularité; qu'il ne se retirera pas sur la nomination d'un Président opposant; qu'il traversera l'Adresse et la loi de Régence; qu'il demandera ensuite des explications à la Chambre, et que ce n'est que devant sa répulsion directe et nettement exprimée, que le Cabinet se dissoudra. C'est ainsi que le Roi désire que les choses se passent.

M. Royer-Collard est venu ce matin chez moi. Il était fatigué, parlait de sa fin prochaine, et me faisait l'effet de quelqu'un qui y touche. Cela m'a attristée, et je n'ai pas été égayée à Maffliers, où j'ai été dîner, avec M. de Valençay, chez ces pauvres Périgord, dont l'intérieur est bien assombri par le dépérissement de Mme d'Arenberg.

Paris, 7 août 1842.—Hier, à deux heures, j'étais à Neuilly, d'après les ordres de Madame Adélaïde. J'ai pris congé d'elle, et le Roi, ayant eu la bouté de vouloir me voir, est venu chez sa sœur. Je l'ai trouvé fort jaune, et d'autant plus touchant qu'il est très naturel dans sa douleur; quelquefois, il parle d'autre chose, puis un mot le fait retomber dans son chagrin et il pleure abondamment. On dit la douleur de la Reine plus véhémente. Elle a eu la bonté, ainsi que Mme la Duchesse d'Orléans, de me faire dire des paroles très aimables et des regrets de ne pas me voir, mais elles craignent avec raison, que beaucoup d'autres dames ne demandent à pénétrer chez Elles, si Elles faisaient la moindre exception. La Reine n'a vu, depuis son malheur, que sa famille, sa Maison et les Ministres.

En sortant de chez Madame, je suis allée voir Mmes de Dolomieu et de Montjoye. La première était sortie, la seconde était chez elle; celle-ci m'a montré la copie d'une lettre écrite à la Reine par un des Évêques consultés, qui est admirable, consolante, et qui m'a bien touchée. Enfin, la Reine se calme sur cette terrible question, et d'autant plus que, peu de semaines avant sa mort, le Duc d'Orléans étant un jour seul avec sa mère, lui dit qu'Elle se trompait si elle le croyait indifférent à la religion, et qu'il pouvait lui assurer que ses idées étaient fort modifiées à cet égard.

Le Roi venait de recevoir des nouvelles de Saint-Pétersbourg de M. Périer qui mande, dans sa dépêche, que l'Empereur Nicolas a pris le deuil, sans attendre de notification, et qu'il avait envoyé le comte de Nesselrode chez M. Périer, lui porter ses compliments de condoléances, en lui annonçant qu'il avait ordre d'écrire une dépêche à M. de Kisseleff, que celui-ci porterait à la connaissance de M. Guizot et qui contiendrait les mêmes compliments. C'est la même forme observée lors de la mort de la Duchesse de Würtemberg. Du reste, il n'y a aucun échange de notification particulière entre les deux Cours. Cette lacune dans l'étiquette a été établie par la Russie, lors de la mort du grand-duc Constantin, premier événement de ce genre depuis 1830, et que la Cour de Russie n'a point fait connaître à la nôtre, selon les anciens usages adoptés en pareilles circonstances.

Jeurs, 9 août 1842.—Je suis partie hier de Paris, après mon déjeuner. La chaleur y était grande; ici, il fait plus frais. M. et Mme Mollien sont toujours excellents pour moi. Je le trouve, lui, bien cassé.

Maintenon, 11 août 1842.—Je suis arrivée ici, hier, pour l'heure du dîner, ayant quitté, le matin, les bons Mollien, qui m'avaient reçue avec leur cordialité habituelle. Il était arrivé à Jeurs, avant mon départ, des lettres de Neuilly, qui disaient que la Famille Royale irait passer le mois de septembre à la ville d'Eu.

Il y a ici une ancienne célébrité, Mme Récamier, qui, grâce à une névralgie au visage, ne parle pas; elle a un sourire permanent qui me fatigue un peu. M. Ampère, professeur distingué et fort protégé par Mme Récamier, qui le mène à sa suite, a de l'esprit et du mouvement, sans grande distinction de manières. M. Brifaut, pâle académicien, également satellite de Mme Récamier, lit ici d'anciennes tragédies de sa façon. Il y a encore M. de Vérac, qui devient fort sourd, et Mme de Janson, belle-sœur de l'évêque de Nancy et sœur de la duchesse de Noailles, spirituelle et fine, mais timide et réservée.

Rochecotte, 16 août 1842.—J'ai quitté Bonnétable avant-hier, après les offices du dimanche, et Tours hier, après la messe de l'Assomption, et un déjeuner chez le Préfet. J'ai cru arriver charbonnée: je ne me souviens pas d'avoir eu aussi chaud de ma vie.

On me mande de Vienne que M. de Metternich est allé à Kœnigwarth; qu'il doit, ensuite, se trouver en même temps que le Roi de Prusse aux bords du Rhin, mais qu'il se porte assez mal, qu'il a mauvaise mine, et que surtout, il devient très maigre. Barante m'écrit ceci: «J'ai eu quelques détails de plus sur l'impression que la mort de Mgr le Duc d'Orléans a produite sur l'Empereur. Elle a été vive. Horace Vernet, qui est arrivé l'autre jour de Pétersbourg, et qu'il a comme autrefois admis dans sa familiarité, m'a raconté des paroles remarquables, même par le sens politique. Je suis peu surpris de ses récits; à d'autres époques, dans d'autres occasions, l'Empereur s'est exprimé à peu près de même; mais il a adopté une position, il l'a constatée par certaines formes, il n'en résulte nul inconvénient pour lui, il n'y changera rien; seulement, il ne veut rien aggraver, et le retour réciproque des Ambassadeurs pourra s'arranger.»

Rochecotte, 23 août 1842.—Voilà donc la loi de Régence votée, à une imposante majorité. Les Pairs vont la confirmer, et, du moins sous ce rapport, on pourra être tranquille.

Rochecotte, 25 août 1842.—J'ai reçu, hier, une lettre qui résume, ce me semble, assez bien la situation actuelle de Paris. «La discussion sur la Régence a été belle, surtout curieuse: M. de Lamartine, passant à gauche, par rancune contre les conservateurs, qui ne l'ont pas fait Président; M. Thiers, secouant ses liens avec la gauche, parce qu'il veut se rendre possible; M. Odilon Barrot, engagé dans cette manœuvre, manquant de parole au dernier moment, par crainte de se dépopulariser dans son parti; les légitimistes prenant hors de propos le verbe haut et se faisant fouler aux pieds. Tel a été le drame. Il a été représenté au bénéfice du Ministère, qui, si on avait suivi les conseils de M. Thiers, n'aurait retiré aucun avantage de cette petite session, qui se serait passée sans combat: au lieu de cela, on lui a fait gagner les batailles de la Présidence et de la loi de Régence. C'est un acompte sur la vraie session. Elle commencera avec une extrême vivacité, mais le Cabinet a toujours les mêmes chances de succès, chances incertaines, sans doute, qui consistent dans les difficultés de former une autre combinaison et dans le penchant des conservateurs à se tenir unis contre la gauche. Les attaques seront passionnées et rigoureuses; donc il y aura danger, mais aussi espoir.»

Rochecotte, 29 août 1842.—J'ai reçu hier la nouvelle de votre débarquement à Liverpool [69]. Soyez le bienvenu dans notre vieille Europe, qui, malgré ses inconvénients, vaut encore mieux que le Nouveau-Monde.

On me mande ceci, de Paris: «La Reine est pâle, maigre, abattue, mais calmée; elle ne se débat plus contre la douleur, elle semble l'avoir acceptée maintenant, comme un accompagnement nécessaire, mais mitigé, de toute sa vie; on peut lui parler d'autre chose: ainsi, je lui ai parlé de vos larmes et de vos regrets, à quoi elle s'est écriée: «Ah! oui, je le sais, j'en étais sûre; le Roi et ma sœur ont été bien touchés de tout ce qu'elle leur a dit, et de tout ce qu'elle a montré de véritable peine. Mon pauvre enfant avait grande confiance en elle; il était vraiment de ses amis.» Tout cela s'est dit avec un accent qui vous aurait convenu. La Duchesse d'Orléans est revenue de Dreux. Elle avait insisté pour y aller avant de faire le voyage à Eu. On a pu croire qu'elle avait quelque velléité de s'établir à l'Élysée avec ses enfants, mais cette velléité eût été si nettement repoussée, qu'elle ne s'est pas reproduite. Le million affecté par les Chambres au Prince Royal reste au comte de Paris; sa mère comme tutrice en a la jouissance, de plus elle a son douaire de 100 000 écus; elle est donc riche pendant la minorité. Elle a fait de nombreuses réformes subalternes, mais elle conserve sa Maison d'honneur, et à son fils toute la maison militaire du feu Prince. On craint qu'elle ne sache pas bien gouverner ses revenus. C'était son mari qui réglait toute la dépense; elle n'en a, dit-on, ni l'habitude, ni l'intelligence. Les premiers élans de la douleur passés, bien des petites combinaisons, préoccupations, surgissent de tous côtés. Intrigues politiques, jalousies de famille, rivalités de Cour, tout trouve sa place, et, si le Roi n'y met ordre, il y aura un parti Orléans et un parti Nemours.»

Rochecotte, 31 août 1842.—Voici ce qu'on me mande de Paris, sur la vie qu'y menait la Famille Royale, avant son départ pour la ville d'Eu: «Leurs services n'entrent pas dans le salon et ne mangent pas avec eux. Le Roi reçoit dans le billard les hommes qui viennent lui parler ou lui faire leur Cour; et la Reine, Madame Adélaïde, la Princesse Clémentine et Mme la Duchesse de Nemours passent ensemble la soirée à travailler autour de la table ronde. Enfin, les voilà partis pour Eu, et il faut espérer que le changement de résidence leur fera quelque bien. Le petit Duc de Chartres a donné, un moment, de sérieuses inquiétudes. Mme la Duchesse d'Orléans vit assez à part, avec Mme la Grande-Duchesse de Mecklembourg.»

Mme de Lieven, après avoir passé huit jours à Dieppe, s'y est tellement ennuyée, qu'elle est revenue en hâte à son petit Beauséjour, d'où elle m'écrit: «Thiers s'est décidément séparé de la gauche, et il se pose en successeur immédiat de M. Guizot, ce qui ne doit pas être du goût de M. Molé. Les Chambres seront convoquées pour le 9 janvier. Rien de nouveau sur Pahlen, ni sur Barante. Tout septembre se passera à Eu, puis viendra Saint-Cloud. La Reine d'Angleterre mène son mari en Écosse, pour le consoler, par la chasse aux grouses, de ce qu'elle ne lui a pas permis d'aller aux manœuvres sur le Rhin. Elle fera ce voyage sans éclat, assez petitement, trop petitement. Lord Aberdeen l'accompagne.»

Rochecotte, 8 septembre 1842.—Un de nos amis, en Angleterre en ce moment, m'écrit de Londres ce qui suit, «J'ai revu ici un de nos amis, l'excellent Dedel, Ministre des Pays-Bas, qui nous est sincèrement attaché. Nous avons bien reparlé ensemble des temps passés, et il m'a raconté de curieux détails, qui vous paraîtront peut-être un peu rétrospectifs, par les faits auxquels ils se rapportent, mais qui me semblent n'être pas sans intérêt. Lors de l'avènement de la Reine Victoria, avant même que les membres du Corps diplomatique aient eu le temps de recevoir leurs nouvelles lettres de créance, la Reine a voulu les voir au Palais de Kensington. Ils furent tous présentés individuellement, par lord Melbourne et lord Palmerston. Quand les trois premiers, c'est-à-dire le prince Esterhazy, le général Sébastiani et le baron de Bülow, eurent été présentés, lord Melbourne, les prenant à part, leur dit: «Eh bien! Comment trouvez-vous ma petite Reine? N'est-ce pas qu'Elle est très bien? Elle a les meilleures dispositions pour tous les souverains étrangers, et je puis vous garantir qu'Elle vivra en paix avec tous. Il y en a un, cependant, contre lequel Elle a une haine étonnante. C'est de l'enfantillage, c'est foolish, et j'espère que nous parviendrons à détruire cela; imaginez qu'elle a une haine violente contre le Roi des Pays-Bas.» Ce qu'on imagine encore moins, disait Dedel, c'est un pareil langage dans la bouche d'un premier Ministre d'Angleterre. En continuant il m'a dit: Depuis que sir Robert Peel est à la tête du gouvernement, la Reine ne se mêle plus de rien. Elle le laisse faire entièrement. Elle avait pris un vif intérêt dans le Ministère de lord Melbourne, parce qu'elle était dans un excitement continuel, par suite de la situation toujours chancelante de son Cabinet; maintenant qu'Elle sait que, de longtemps, rien ne peut ébranler sir Robert Peel, elle ne se soucie plus des affaires d'État. Ce changement a eu de fâcheux résultats pour le prince Albert. Elle ne s'occupe plus que de lui. Elle le tient en laisse, ne lui accorde pas un moment de relâche et exerce réellement sur lui une tyrannie, dont le jeune Prince dissimule mal, parfois, la fatigue et l'ennui qu'il en ressent. Au reste, la Reine a gardé de l'affection pour lord Melbourne, qui l'amusait, et qui a eu l'avantage d'être le premier à l'initier aux affaires d'État. Sa haine contre le Roi des Pays-Bas s'explique par l'influence que le Roi des Belges a longtemps exercée sur Elle, mais qui paraît s'être fort affaiblie dans ces derniers temps. Dedel dit que le Corps diplomatique à Londres fait maintenant la plus triste figure, qu'il n'a aucune considération dans la société, où on le compte fort peu. Le Ministre de Russie, le baron de Brunnow, est un homme de beaucoup de talent, et qui a, au suprême degré, l'esprit des affaires. Il est faux jusqu'à la fourberie; un véritable Gréco-Russe, très dangereux dans les relations qu'on a avec lui. Dedel reconnaît que Brunnow a eu de grands succès diplomatiques à Londres. On témoigne en général, de la bienveillance à M. et Mme de Sainte-Aulaire. On trouve Madame polie, et Monsieur assez amusant. M. de Barante a plu aux personnes qui ont causé avec lui. A tout prendre, disait Dedel, le général Sébastiani est encore celui des trois Ambassadeurs de France ayant succédé à M. de Talleyrand, qui a le mieux réussi à Londres. Il avait le coup d'œil très juste. Sa première impression, dans toutes les affaires, était bonne; son désavantage était de ne savoir pas développer clairement ses idées. Il avait très bien compris la question d'Orient et l'aurait convenablement arrangée, si on l'avait laissé à son poste. Quant à M. Guizot, il a fait faute sur faute à Londres, et a bien montré qu'il ne savait absolument rien de ce que c'est que la diplomatie. Il s'est cru à Paris, où tout se mène par des intrigues parlementaires, et il a voulu séparer lord Holland, lord Clarendon, lord John Russell de lord Palmerston, oubliant que celui-ci était le beau-frère de lord Melbourne, qui en définitive était le maître; il a évidemment cherché à renverser le Cabinet, jeu fort imprudent et fort dangereux de la part d'un Ministre étranger. Il a aussi essayé d'ameuter quelques membres radicaux de la Chambre des Communes contre lord Palmerston, et a même poussé l'imprudence jusqu'à dîner avec eux en petit comité au Star and Garter, à Richmond. Lord Palmerston a dit une fois à Bülow: «M. Guizot doit me savoir gré de ne pas faire usage des pièces que j'ai entre les mains, et qui constatent de la manière la plus précise ses menées et ses intrigues pour renverser le Cabinet. Elles sont d'une nature telle qu'elles autoriseraient le gouvernement de la Reine à lui envoyer ses passeports.» Le voyage de Mme Lieven en Angleterre a fait aussi le plus grand tort à M. Guizot. Lord Palmerston, qui connaissait la haine de Mme Lieven contre lui, a vu, dans son arrivée, un nouveau coup qu'on voulait lui porter et sa vengeance n'a plus connu de mesure. En tout, la France, les Français et leur gouvernement sont très mal vus en Angleterre depuis deux ans, et on trouve que l'Ambassade de France actuelle n'est pas de force à changer ces dispositions. Le Cabinet anglais actuel, qui blâme la conduite de lord Palmerston, croit toutefois avoir fait, depuis qu'il est au pouvoir, tout ce qu'il lui était convenablement possible de faire pour ramener l'esprit public de la France. Il reconnaît avec peine qu'il n'a pas réussi; mais il est bien décidé à ne rien faire de plus, et à attendre les événements en se tenant prêt à toutes les éventualités.

«Les choses marchent assez mal en Hollande, où la maison d'Orange devient de plus en plus impopulaire. On ne pardonne pas au vieux Roi sa rapacité, la manière dont il a exploité le pays pendant vingt-cinq ans, et encore moins son mariage avec une catholique belge, après avoir, durant deux années, condamné le pays à supporter un état aussi onéreux que la guerre, sans sa gloire et ses profits, tout cela pour l'agrandissement de sa famille. Le nouveau Roi est léger, inconsidéré, imprudent. On le blâme de se jeter dans les bras de la France, ce qui est une politique toute nouvelle et aventureuse pour la Hollande; on blâme surtout son entêtement à maintenir l'armée sur un pied ruineux pour le pays; le budget reste énorme: quatre-vingts millions de florins pour une population de moins de trois millions d'âmes. La nomination du baron Heskern, comme Ministre des Pays-Bas à Vienne, a causé un grand scandale en Hollande et y a renouvelé des bruits fâcheux.

Rochecotte, 11 septembre 1842.—J'ai reçu hier une lettre de M. de Salvandy, dont voici l'extrait: «Le plongeon de Thiers est fabuleux. L'amende honorable au Gouvernement a été complète; il lui a baisé la main. Je l'aurais trouvé plus habile d'être plus digne. Cela arrive bien souvent. Je ne crois pas qu'il se soit, par là, rendu possible immédiatement, mais par cela seul, qu'il a l'air de l'être, le pouvoir est plus difficile à tout le monde. L'un des résultats de cette immense flatterie, c'est de rendre le Roi ingouvernable. M. de Lamartine n'a jamais été qu'un météore. Il écrit à M. Villemain qu'il va faire de la grande opposition; il n'y aura de grand que son impuissance et sa chute.»

Je compte partir, dans quelques heures, pour Valençay et y passer un mois chez mon fils, auquel je l'avais promis depuis longtemps.

Valençay, 24 septembre 1842.—J'ai été fort affligée de la mort de ma pauvre et excellente cousine, la princesse Pierre d'Arenberg. Elle avait, pour moi, beaucoup de bienveillance, comme son mari, et tout ce côté de ma famille. Je leur suis, à tous, bien sincèrement attachée. La sœur de charité, qui a soigné Mme d'Arenberg, lui a entendu dire, tout de suite après l'Extrême-Onction: «Mon Dieu! que votre volonté soit faite!» Je reste convaincue qu'elle a été éclairée sur son danger, dans les dernières quarante-huit heures de sa vie, et que c'est par force d'âme, et pour ne pas ôter à ses entours la consolation de la croire dans l'illusion, qu'elle n'a pas plus clairement parlé de sa fin. C'était une âme d'élite!

Valençay, 27 septembre 1842.—J'ignorais qu'il fût question du mariage du Prince de Joinville avec une Princesse du Brésil; je croyais même que ces Princesses ne pouvaient quitter le Brésil, à moins que leur frère, l'Empereur, qui n'est pas encore marié, n'eût des enfants. Je m'étonne aussi que la Reine des Français ne redoute pas un peu le sang de ces Princesses de Bragance et leur éducation. Puis, pourquoi marier si tôt un jeune homme, marin de profession, qui a trois frères et déjà trois neveux? Cela prépare des quantités de branches collatérales, qui, grâce au partage des fortunes et à la lésinerie toujours croissante des Chambres, deviendront nécessiteuses, appauvries et bientôt une gêne pour le chef de la famille.

Valençay, 5 octobre 1842.—J'ai des raisons de croire au mariage de la Princesse Marie de Bade avec le marquis de Douglas: cependant, c'est moins fait que ne le disent les journaux.

Je partirai d'ici le 15; j'irai dîner à Tours, chez ces malheureux d'Entraigues, qui viennent de perdre une fille dans les circonstances les plus douloureuses, et j'arriverai pour coucher à Rochecotte. J'aime mieux une forte journée que la fatigue, le froid et les rhumes des auberges dans cette saison. M. Royer-Collard, qu'il m'aurait été impossible d'aller voir à Châteauvieux, à cause des chemins trop raboteux qui y mènent, a bien voulu venir ici hier. Cet effort, à son âge, et avec une santé affaiblie, m'a vivement touchée. Il m'a parlé de son intérieur, de ses intérêts les plus proches et m'a paru fort détaché de tout le reste.

Rochecotte, 16 octobre 1842.—Je suis arrivée hier soir pour me coucher. Le home a toujours un mérite particulier, qu'on ne trouve nulle part ailleurs. J'ai cependant quitté Valençay avec regret: j'y ai été fort soignée; tout le pays est resté bienveillant pour moi; j'aime beaucoup mon fils, dont le commerce me plaît; puis, nulle part les souvenirs ne sont aussi nombreux et aussi puissants sur moi qu'à Valençay...

Il vient de se passer, à Nice, un fait écrasant de merveilleux, et dont je connais tous les acteurs: leur véracité, leur droiture, leur foi et leurs lumières sont incontestables. La fille aînée du comte de Maistre [70], depuis bien des mois percluse d'une jambe qui s'était tordue, souffrait des douleurs désespérantes, poussant les hauts cris jour et nuit, abandonnée par tous les médecins, qui parlaient de gangrène et d'amputation. En dix minutes d'une fervente invocation, elle vient d'être radicalement guérie, devant douze personnes qui étaient dans sa chambre (et toute la ville de Nice pour y prendre part), par les ardentes prières de Mlle Nathalie de Komar, qui, depuis quelques années, est dans la plus grande mysticité. La guérison est complète, et le mal était désespéré. La jeune malade est elle-même une sainte, se destinant à être sœur de charité: tout cela confond, anéantit; expliquer ne se peut pas, contester, dans la circonstance actuelle, pas davantage. Il n'y a qu'à se taire, s'humilier et adorer.

Rochecotte, 17 octobre 1842.—Je suis un peu fatiguée de ma journée d'hier. Le Curé était venu me prévenir qu'il avait attendu mon retour pour placer dans son église le Chemin de la Croix; un des Grands-Vicaires de Tours venait d'arriver, pour faire cette cérémonie: il a donc fallu y assister. Elle était belle et touchante, mais fatigante, surtout à cause de la procession. Puis, il fallait gagner l'église qui est éloignée; le chemin, mauvais, dur en voiture, trop long à pied; bref, le tout m'a surmenée.

J'ai des nouvelles de Pauline, du 8, de la villa Melzi, et du 10, de Milan: elle est dans un ravissement complet de tout ce qu'elle voit, émerveillée de la magnificence élégante des Melzi, et bien touchée de leur accueil, qui a été plein de grâce et de recherche. Je suis charmée que ma fille trouve de l'agrément à ce voyage, qui lui a bien coûté à entreprendre.

Rochecotte, 19 octobre 1842.—J'ai reçu hier une lettre de Berlin, qui me dit qu'il y est fort question du retour à la Haye de l'ex-Roi des Pays-Bas, le comte de Nassau. On dit qu'il y conduirait sa fille [71], comme moyen de la tirer, sans éclat, de la fausse position dans laquelle elle s'est mise, vis-à-vis de son mari et de toute la Cour. Elle avait eu la permission de paraître aux fêtes du mariage de la Princesse Marie de Prusse avec le Prince Royal de Bavière, mais son mari, le Prince Albert, s'est dit malade, n'a pas paru et ne revoit plus sa femme. Je sais bien que la Princesse Marianne passait pour légère, mais, à mon dernier voyage à Berlin, elle paraissait, ostensiblement, dans les meilleurs rapports avec son très peu agréable époux; il faut donc qu'il se soit passé quelque chose de particulier dans ces derniers temps.

Rochecotte, 27 octobre 1842.—J'avais déjà entendu parler, à Berlin, non pas d'un chasseur du Prince Albert, mais d'un Stallmeister ou piqueur, qui suivait, seul, la Princesse dans ses cavalcades de Silésie, mais je ne pouvais pas croire à cette histoire, qui paraît, cependant, avoir pris plus de consistance.

Rochecotte, 3 novembre 1842.—L'aristocratie anglaise est dans un grand émoi, de l'histoire du Prince Georges de Cambridge avec lady Blanche Somerset. Que va-t-elle devenir? La fille d'un particulier, quoique grand seigneur, ne peut épouser un Prince qui peut être appelé à la Couronne [72].

On dit que lady Harriet d'Orsay a eu un tel chagrin de la mort de M. le Duc d'Orléans, qu'elle a tourné à la dévotion, et qu'elle veut se faire catholique. La princesse Belgiojoso est aussi dans une grande exaltation religieuse, et comme il faut toujours qu'elle imagine des choses étranges, elle porte un costume de nonne.

Le prince indien qui est à Paris [73], en ce moment, a été à l'Opéra: il a voulu aller dans les coulisses, où on lui avait dit qu'il trouverait des danseuses de bonne volonté; il arrive, et se met aussitôt à embrasser, avec une telle rage, qu'il fallut vite le faire sortir de force, au rire général des assistants.

Rochecotte, 4 novembre 1842.—M. Bresson m'écrit, de Berlin, que la réunion des États et les chemins de fer qui aboutissent maintenant dans cette capitale lui donnent un grand mouvement, et qu'elle est devenue très animée. Il dit aussi que le comte Maltzan est devenu bien malade, que sa vie est en danger, et que M. de Bülow est le plus agréable Ministre des Affaires étrangères avec lequel il ait eu à traiter.

Rochecotte, 12 novembre 1842.—Mme de Lieven me mande que lord Melbourne a eu une attaque, qui le laisse faible, et le met hors des chances de la politique, ce qui est un draw-back pour les Whigs [74]. Le mariage de la Princesse Marie de Bade est officiellement annoncé: sa situation ne sera pas agréable à la Cour d'Angleterre, où on est décidé à ne la traiter que comme marquise de Douglas: ma pauvre Grande-Duchesse a conduit tout cela avec sa légèreté habituelle.

On m'écrit de Vienne que M. de Metternich est assez souffrant, qu'il ne reçoit plus le Corps diplomatique le soir, afin de ne s'occuper d'affaires que le matin et d'éviter tout ce qui peut l'exciter avant de se coucher.

Rochecotte, 24 novembre 1842.—Il me semble que les Anglais sont en bien bonne veine: ils terminent leurs affaires glorieusement en Chine et aux États-Unis [75]; gouvernent en Espagne et en Portugal; étouffent les émeutes intérieures et ont partout une prépondérance qui doit nous faire grande honte: nous ne pouvons pas même faire un pauvre petit traité avec la Belgique, qui va passer à la Prusse.

Notes in this chapter

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