PREMIÈRE PARTIE (continued 3)
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—Je n'ai pas de tuteur.
—Vous avez plous de vingt oun ans?
—Je suis émancipée.
—Ah! diavolo, perfetto.
Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux oreilles; évidemment cela faisait son affaire.
—Qué zé pense que la signora voudra bien nous faire lé plaisir de dézouner avec nous, à onze houres; nous causerons avant.
Elle n'avait plus qu'à remercier et à se retirer, ce qu'elle fit; Lozès la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga s'entretenaient à voix basse.
—Ne vous inquiétez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue, tâchez de vous défendre demain; à bientôt, ma chère élève.
Naturellement elle fut exacte, et à onze heures précises, le lendemain, elle entrait dans le magasin de bric-à-brac de la rue de Châteaudun. Elle y trouva une grande femme enveloppée dans un châle des Indes usé et la tête couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir cinquante ans environ et d'une ancienne beauté dont on voyait encore des traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est point ordinairement le caractère distinctif des marchandes à la toilette; mais avant d'être marchande, mise Sciazziga avait été chanteuse, et au milieu de sa boutique, drapée dans son vieux cachemire, elle était toujours Norma ou dona Anna.
Sans quitter le fauteuil dans lequel elle était posée, elle répondit à Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une pièce qu'elle lui indiqua d'un geste sculptural.
Il était assis devant une table, avec une liasse de papiers devant lui, en train d'écrire sur une feuille timbrée; l'entassement des meubles, bahuts, chaises, fauteuils, casiers, était tel que Madeleine ne put que difficilement arriver à cette table.
—Zé travaille pour vous, signora, dit Sciazziga; lé petit engagement qué zé prépare, et qu'il est zouste qué vous signiez, si nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pense qué vous avez des dispositions, ma il vous faudra des léçons, des étoudes, toutes çoses qui coûtent très-çer. On ne sait pas combien lé maestro Lozès sé fait payer çer; c'est oune rouine.
Sa figure prit une expression désolée, en pensant aux exigences de Lozès.
—De plous, pour oune personne comme vous, zolie, il faut dé la toilette, il faut un logement, oune bonne nourritoure; c'est très outile, la bonne nourritoure: tout cela fait oune grosse somme de dépenses, et pendant plousieurs années; il est donc zouste qué zé rentre dans ces avances, et qué zé fasse oun bénéfice. Est-cé zouste?
—Très juste.
—Ençanté qué vous compreniez qué zé souis l'homme de la joustice et aussi l'ami des artistes: lé reste, entre nous, va maintenant aller tout facilement. Zousqu'au jour où vous aurez oun engagement, je payerai toutes vos dépenses, léçons, toilettes, nourritoure, plaisirs, et très larzement; si vous mé connaissiez, vous sauriez combien zé souis larze, c'est joustement pour céla qué zé né souis pas riçe. Vous dé votre côté, quand vous aurez oun engazement, nous en partazerons lé montant.
Prévenue par Lozès, Madeleine attendait cette proposition, et elle avait préparé sa réponse:
—Pendant combien de temps?
—Zoustement c'est la question à débattre; il me semble honnête dé mettre dix ans.
—En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000 francs que vous toucherez?
—Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc cinquante mille qué zé toucherai; mais pour céla il faut qué vous reoussissiez, il faut qué vous viviez, et si vous mourez, ousque zé retrouverai cé qué z'aurai déboursé? Il faut calcouler lé risque, signora. N'est-cé pas zouste?
Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine à l'avance était vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'était pas égale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver les discussions d'intérêt humiliantes.
Cependant, se renfermant dans ce que Lozès lui avait conseillé, elle obtint que les dix années de partage seraient réduites à cinq; mais Sciazziga ne céda sur ce point que pour prendre avantage sur un autre: tant que Madeleine serait au théâtre, elle lui abandonnerait dix pour cent sur ses appointements, et si elle quittait le théâtre avant dix années, comptées du jour de son début, pour une cause autre que maladie grave ou perte de voix, elle payerait à Sciazziga une somme de deux cent mille francs.
Bien qu'elle fût incapable de soutenir une discussion, elle voulut se défendre, mais elle ne tarda pas à être enlacée par l'Italien qui l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer «lé petit engazement» qu'il avait préparé.
—Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donné un double de l'engagement et qu'il eut serré l'autre, nous avons encore oune pétite çose à arranger. Qué c'est relativement à votre vie avec nous; ça né s'écrit pas parce qué nous sommes des gens d'honnour, mais ça sé dit. Vous êtes orpheline, vous n'avez pas dé parents, alors zé voudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de la vertou; c'est la vertou qui conserve la voix et aussi la taille des zounes personnes, quand elles sont zolies comme vous.
Et comme si ces paroles n'étaient pas assez claires, il les expliqua et les précisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de Madeleine.
—Cez nous, dans notre intérieur vous sérez protézée contre tous les dangers, toutes les sédouctions qui à Paris entourent oune joune fille; madame Sciazziga, qui est l'honnour même, vous accompagnéra partout, aux léçons, à la promenade; vous lozerez cez nous, sous notre clef; vous manzerez avec nous. Vous serez notre fille. Et je vous assoure, signora, qu'il faut que zaie oune bien grande sympathie pour vous, car en azissant ainsi, zé vous introuduis en tiers dans notre intériour, et zé pouis le dire, madame Sciazziga et moi, nous nous adorons. Mais nous férons cela, certainement nous lé férons, pour oune personne aussi bien élevée qué vous. Cela vous convient-il?
Madeleine avait signé tout ou à peu près tout ce que Sciazziga lui avait imposé; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et madame Sciazziga était la dernière goutte, la plus amère et la plus écoeurante du calice; elle eut un mouvement de dégoût qui la fit frissonner des pieds à la tête.
Mais la réflexion lui dit qu'elle devait se résigner à accepter ce dégoût comme tant d'autres, elle n'en était plus à les compter.
Après tout, la présence de madame Sciazziga la préserverait de bien des ennuis.
—Eh bien? fit Sciazziga en insistant.
Ne pouvant pas répondre, elle fit un signe d'acquiescement.
—Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut que ze vous montre votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous m'accompagner?
Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au fond, ils montèrent au sixième étage.
—Oun étage encore, disait-il, ma l'ezalier est doux.
La chambre destinée à Madeleine était une sorte de grenier encombré de meubles de toutes sorte.
—Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de la loumière; avec oun bon piano vous sérez ici comme oune reine; vous pourrez travailler dou matin au soir sans être déranzée: demain zé ferai prendre vos moubles chez vous.
Quand ils redescendirent le déjeuner était servi sur une toile cirée.
Déjà assise à sa place, madame Sciazziga, qui n'avait quitté ni son cachemire ni son fichu de dentelle, désigna une chaise à Madeleine avec un geste de reine de théâtre.
—Entre nous deux, dit-elle en souriant à son mari.
Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa gorge était serrée.
C'était là sa nouvelle famille, c'était avec ces gens qu'elle allait vivre—de leur vie.
Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se dessiner sur le verre leur petite maison de Rouen où s'était écoulée son enfance, comme aux jours où sous les rayons du soleil couchant, elle se reflétait dans la Seine.
XXIII
Le jour même où Madeleine signait avec Sciazziga «oun petit engazement», Léon arrivait de Madrid à Paris.
En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au télégraphe et il avait envoyé à sa cousine une dépêche, avec la mention personnelle sur l'adresse:
«N'accomplis pas ta résolution avant de m'avoir vu; je pars à l'instant pour Paris, où j'arriverai après-demain matin.»
Mais, malgré la mention personnelle, cette dépêche n'avait pas été remise à Madeleine, qui avait quitté la maison de la rue de Rivoli depuis deux jours quand le facteur du télégraphe s'était présenté.
Avant même d'entrer chez lui, Léon monta rapidement à l'appartement de son père. Personne n'était encore levé, mais la façon dont il sonna réveilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la porte.
C'était le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans, était au service de ses parents.
—Mademoiselle Madeleine? demanda vivement Léon.
Sans répondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel.
—Réponds donc, mon vieux Jacques.
—Elle est partie.
—Où?
—On ne sait pas; c'est-à-dire que mardi matin, au moment où il n'y avait personne dans la maison, elle a été chercher un commissionnaire et une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a été bien étonné, mais qu'est-ce qu'il pouvait, cet homme?
—Mais depuis?
—On a cherché mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait chercher par la police, et ... on ne l'a pas trouvée.
—Conduis-moi à la chambre de mon père.
—Monsieur dort.
—Je vais le réveiller; éclaire-moi.
L'idée de réveiller M. Haupois-Daguillon parut si invraisemblable à Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant maître, qu'il resta immobile; sans insister, Léon lui prit la lumière des mains et se dirigea vers la chambre de son père.
Celui-ci avait été réveillé par le carillon de la sonnette, et quand Léon entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit, coiffé d'un foulard de soie cerise noué à l'espagnole autour de sa tête, très-noblement.
—Toi! s'écria M. Haupois.
—Quelles nouvelles de Madeleine?
M. Haupois fut suffoqué par cette demande.
—C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquiètes de la santé de ta mère?
—Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a bouleversé: Madeleine partie sans qu'on sache où elle est, ce qu'elle est devenue!
—Madeleine est une ingrate.
—Vous vouliez la marier.
—Qui t'a dit?
—Elle m'a écrit.
—Ah! vous étiez en correspondance!
—Cette lettre a été la première que j'aie reçue d'elle depuis mon séjour à Madrid.
—C'est trop d'une.
—Enfin, où est-elle?
—Dans le premier moment d'inquiétude et malgré le scandale de sa conduite, nous avons eu la bonté de la faire chercher; nous avons même prévenu la police; tout ce qu'on a pu découvrir ça été un indice: le commissionnaire qui a porté ses bagages l'a entendue donner au cocher l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point été retrouvé; concluant de ce renseignement qu'elle aurait dû aller à Rouen, j'ai fait prendre des renseignements à Rouen, on ne l'y a point vue, et il paraît même à peu près certain qu'elle n'y est point venue; dans les hôtels de Paris, dans les maisons meublées, les recherches n'ont point abouti, bien qu'elles aient été dirigées par une main habile.
—Eh bien, je les ferai aboutir, moi.
—Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, n'est-ce pas? nous ne la recevrions pas.
—Tu lui fermerais ta maison?
—Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici.
—Quand tu m'as demandé de partir pour Madrid, j'ai cédé à ton désir qui, tu le sais, n'était pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait pour toi et pour ma mère. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, afin qu'elle pût rester dans cette maison, près de vous qui l'aimeriez et la consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou moi devions partir, je n'ai pas voulu que ce fût elle, et je me suis exilé à Madrid, où je n'avais que faire, et où je suis resté malgré mon ennui. Mais je m'imaginais que Madeleine était heureuse, tranquille, choyée, aimée, c'est-à-dire consolée, et je ne parlais pas de revenir à Paris. Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier.
—Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'était notre devoir.
—Et le mien, vous l'avez oublié. Ma mère et toi vous saviez quelles étaient mes intentions à l'égard de Madeleine, quels étaient mes sentiments.
Parlant ainsi, il avait fait un pas en arrière du côté de la porte.
—Où vas-tu?
—Chercher Madeleine.
—Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison.
—Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la chercher et la trouver.
—Léon!
Mais il était arrivé à la porte; il l'ouvrit.
—Au revoir, mon père, à bientôt, tu diras à ma mère que malgré tout je l'embrasse tendrement.
Et, sans écouter la voix de son père, il sortit en refermant vivement la porte.
De ce que son père lui avait dit, il résultait pour lui la probabilité que Madeleine était retournée à Rouen. Pourquoi eût-elle dit à son cocher de la conduire à la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas voulu aller à Rouen? D'ailleurs n'était-il pas raisonnable d'admettre que quittant Paris elle avait voulu se réfugier chez des amis de son père? On avait fait à Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. Cela ne prouvait pas que Madeleine ne fût pas à Rouen. On avait mal cherché, voilà tout. Il chercherait mieux.
Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express de huit heures du matin.
Il resta pendant plusieurs jours à Rouen, fréquentant tous les endroits où il pouvait la rencontrer, et où naturellement il ne la rencontra pas.
De guerre lasse, il se dit qu'elle s'était peut-être réfugié à Saint-Aubin auprès de son père, et il partit pour Saint-Aubin.
Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au cimetière, et cela était bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison qu'une jeune femme élégante paraîtra dans un petit village sans qu'on la remarque; à plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est connue de tout le monde.
Il revint à Rouen; puis après quelques jours de recherches il rentra à Paris, désolé, et aussi plein d'inquiétude.
Qu'était devenue Madeleine? où le désespoir avait-il pu l'entraîner?
Il continuerait ses recherches à Paris, et il les ferait poursuivre par des gens capables de les mener à bonne fin.
Si grandes que fussent ses inquiétudes, il ne voulait pas cependant parler de Madeleine à son père ni à sa mère; mais celle-ci vint lui en parler elle-même.
—Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle?
Il secoua la tête par un geste désolé.
—Je crois que tu aurais pu t'épargner ce voyage à Rouen; comme toi, nous avons été inquiets pendant les premiers jours qui ont suivi le départ de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que nous nous tourmentions à tort: Madeleine ne possède rien, elle n'a même pas un métier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait quitté une maison, où elle était heureuse et où elle était aimée, il fallait qu'elle fût certaine d'en trouver une autre où elle serait et plus heureuse et plus aimée encore.
Léon, qui était assis, se leva si brusquement qu'il renversa sa chaise, puis il s'avança vers sa mère, pâle et les lèvres tremblantes.
Mais, prêt à parler, il s'arrêta.
Puis, après quelques secondes, qui parurent terriblement longues à madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit.
On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il n'écrivit pas à ses parents: où était-il? personne n'en savait rien.
Quand il rentra, ni son père, ni sa mère n'osèrent lui parler de son voyage.
Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononcé.