← Table of contents
Cara

DEUXIÈME PARTIE

Reading edition

I

C'était un samedi, le Cirque des Champs-Élysées donnait une représentation extraordinaire pour la rentrée du gymnaste Otto, éloigné de Paris depuis plusieurs années, et pour les débuts de son élève Zabette.

Depuis quinze jours les murs de Paris étaient couverts d'affiches représentant deux hommes lancés dans l'espace, l'un aux membres athlétiques, musclés comme ceux d'un personnage de Michel-Ange, l'autre mince, délié, gracieux comme un éphèbe athénien; aux quatre côtés de cette affiche s'étalaient en gros caractères les noms d'Otto et de Zabette. Ce nom d'Otto était bien connu à Paris dans le monde des théâtres et de la galanterie, car les succès de celui qui le portait avaient été aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants dans l'un que dans l'autre, et pendant plusieurs années il avait été de mode pour le gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices, lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trapèze en trapèze, arrachait des cris d'admiration à ses spectateurs; comme, dans un autre public plus spécial et plus restreint, il avait été de mode aussi de s'arracher Otto qui sans maillot était plus merveilleux encore.

Quant au nom de Zabette, il était nouveau à Paris; mais, grâce aux journaux «bien informés», on avait bientôt su que Zabette était un jeune créole qu'Otto avait rencontré en Amérique, et dont il avait fait son élève pour l'associer à ses exercices. Puis d'autres journaux, «mieux informés encore», avaient raconté que ce jeune Zabette, bien que portant des vêtements d'homme, était en réalité une jeune fille qui adorait son maître. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette était un garçon ou si cette Zabette était une fille avait suffi pour occuper la badauderie parisienne, toujours prête à rester bouche ouverte, attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile d'ailleurs, de l'exploiter.

C'était assez, on le comprend, pour que cette rentrée d'Otto et ce début de Zabette fussent un événement. À deux heures toutes les premières étaient louées, et le soir les bureaux n'ouvraient que pour les places hautes, demandées par des gens qui ne voyaient dans Otto que le gymnaste et que leur honnêteté bourgeoise préservait de la curiosité de chercher à savoir si Zabette était un jeune garçon on une jeune fille.

À huit heures et demie, devant une salle à moitié remplie pour les places louées et comble pour les autres, le spectacle commençait par les exercices ordinaires des cirques français, anglais, américains ou espagnols, des Champs-Élysées ou d'ailleurs: Jupiter, cheval dressé et présenté en liberté; entrée comique; Jeanne d'Arc, scène à cheval.

Qu'il s'agisse d'une première représentation aux Français, à l'Opéra, aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la même, qui du 1er janvier au 31 décembre se rencontre inévitablement dans ces soirées, et qui, bien entendu, se connaît sans avoir eu souvent les plus petites relations personnelles: on est habitué à se voir et l'on se cherche des yeux.

Au milieu de la scène de Jeanne d'Arc, deux jeunes gens firent leur entrée au moment où Jeanne, à genoux sur sa selle, les yeux en extase, entendait ses voix, et leurs noms coururent aussitôt de bouche en bouche:

—Léon Haupois-Daguillon.

—Henri Clorgeau.

C'était en effet Léon qui, accompagné de son ami intime Henri Clorgeau, le fils de la très-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et Dammartin, venait assister aux débuts de Zabette. Ils gagnèrent leurs places au quatrième rang, et, au lieu de donner leurs pardessus à l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les déposèrent sur les deux places qui étaient devant eux et qu'ils avaient louées pour être à leur aise.

Puis, ayant tiré leurs lorgnettes, ils se mirent à passer l'inspection de la salle, sans s'inquiéter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans une attitude inspirée, pressait religieusement son épée sur son coeur en criant: «Hop! hop!» Le cheval allongeait son galop, et, prenant son épée à deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe d'Anglais invisibles: la musique jouait un air guerrier.

Léon posa sa lorgnette devant lui, et se penchant à l'oreille de son ami:

—Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle pleine sans m'imaginer que je vais peut-être apercevoir ma cousine Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite, si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre chose à faire qu'à passer ses soirées dans les théâtres. Mais c'est égal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme dans les rues ou dans les promenades, où je dois avoir l'air d'un chien qui quête.

—Elle te tient bien au coeur.

—Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une façon toute particulière, avec quelque chose de vague et je dirais même de poétique, si le mot pouvait être appliqué à notre existence si banale; c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux à respirer que les sentiments qui l'ont formé sont plus purs; je penserai toujours à elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse émue.

—La police n'a pu rien découvrir?

—Rien. Elle m'a seulement donné une terrible émotion pendant que tu étais à Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait trouvé dans la Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par certains points de celui de Madeleine. J'ai couru à la Morgue, dans quel état d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en présence du cadavre; c'était celui d'une belle jeune fille. Dans mon trouble, j'ai cru tout d'abord que c'était elle; mais je m'étais trompé. Jamais je n'ai éprouvé plus cruelle émotion; je vois encore, je verrai toujours ce cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pensée de Madeleine tant qu'elle n'aura pas été retrouvée.

Jeanne d'Arc venait de mourir brûlée sur son bûcher, et quelques personnes de composition facile applaudissaient sa sortie.

Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore Henri Clorgeau et Léon, celui-ci, qui n'était nullement à ce qui se passait dans la salle ni à la salle elle-même, continua à parler à l'oreille de son ami.

—Comme je me disposais à sortir de la Morgue, la porte que j'allais ouvrir s'ouvrit devant mon père. Lui aussi avait été prévenu et il était accouru presque aussi vite que moi. Par là, je vis qu'il faisait faire des recherches de son côté. Lorsqu'il entra, il était aussi pâle que le cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement à lui en criant: «Ce n'est pas elle!» «Dieu soit loué!» murmura-t-il, et il me tendit la main. Ce témoignage de tendresse me toucha, et il en résulta que mes rapports avec mon père et ma mère furent moins tendus; mais je crains bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont été. Ils ont cru être très-habiles en forçant Madeleine à quitter leur maison; ils se sont trompés dans leur calcul.

—Tu ne l'aurais pas épousée malgré eux.

—Ils ont eu peur que je les amène à accepter Madeleine, et pour ne pas s'exposer à cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant s'est sauvée épouvantée. Qui sait ce qui s'est passé? La lettre que Madeleine m'a écrite est pleine de réticences, et je n'ai jamais pu avoir d'explications ni avec mon père ni avec ma mère.

L'exercice qui suivait la scène de Jeanne d'Arc était un quadrille à cheval; l'orchestre se mit à faire un tel tapage, que toute conversation intime devint impossible.

Alors Léon et son ami s'amusèrent au spectacle de la salle, qui assez rapidement se remplissait, car l'heure arrivait où Otto et Zabette allaient s'élancer sur leurs trapèzes; de tous côtés apparaissaient des figures de connaissance, des habitués des clubs et des courses; çà et là quelques femmes honnêtes accompagnées d'amis intimes, et partout les autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'étalant et provoquant les lorgnettes. À l'une des entrées, juste en face d'eux, de l'autre côté de l'arène, surgit une femme de trente ans environ, vêtue de blanc avec une simplicité et un goût qui auraient sûrement affirmé à ceux qui ne la connaissaient pas que c'était une honnête femme.

—Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, là-bas, en face de nous, en blanc comme une vierge; elle adresse des discours à l'ouvreuse, ce qui indique qu'elle n'a pas de place numérotée.

Prenant sa lorgnette, Léon se mit à la regarder.

—Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas.

Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans, quand nous la regardions, de tes fenêtres, passer dans sa voiture, elle était exactement ce qu'elle est aujourd'hui.

—Moins bien.

—Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de ceux qui l'ont formée.

—Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde.

—Et du meilleur.

—Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction.

—Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une paysanne de la vallée de Montmorency; jusqu'à dix ans elle a travaillé à la terre.

—On ne le croirait jamais à la finesse de ses mains.

—Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux langoureux, est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce nez mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille longue et flexible ne sont pas d'une fille de race?

—Avec qui est-elle présentement?

—Personne: après avoir ruiné Jacques Grandchamp si complétement qu'il me disait dernièrement que, s'il ne l'avait pas quittée, elle lui aurait tout dévoré: châteaux, terres, valeurs; jusqu'aux comptoirs de la maison paternelle; elle s'est fait ruiner à son tour par une sorte de ruffian de la grande bohème, moitié homme politique, moitié financier, Ackar, de qui elle s'était bêtement toquée.

Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques instants après, elle se montrait à l'entrée qui desservait leurs places et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en désignant de la main leurs pardessus.

—Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit Léon.

—Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait.

Et, sans attendre une réponse, il se leva:

—Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous.

II

À cette invitation, Cara répondit par un signe de main accompagné d'un sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une couleuvre, jusqu'à la place que Henri Clergeau lui indiquait; cela fut fait si adroitement, si prestement que personne ne fut dérangé.

—C'est une femme à passer par le trou d'une aiguille, dit Léon tout bas en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avançait.

—Oui, mais avec grâce.

Et de fait il était impossible de mettre plus de grâce dans la souplesse: ce n'étaient pas seulement ses lèvres qui souriaient en passant devant les gens qu'elle frôlait avec une molle caresse, c'étaient ses bras, c'était sa taille flexible, c'était toute sa personne.

En arrivant à sa place elle tendit la main à Henri Clergeau et adressa à Léon une gracieuse inclination de tête.

—Est-ce qu'il n'y a pas indiscrétion de ma part à accepter votre place? dit-elle.

—Pas du tout; ces deux places étaient louées pour nos paletots et surtout pour ne pas avoir devant nous des gens gênants; vous voyez que vous pouvez accepter sans scrupule.

Elle parlait doucement, posément, en s'adressant tout autant à Henri Clergeau qu'à Léon, et cependant c'était la première fois qu'elle se trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme lui-même la connaissait, mais sans qu'une parole eût jamais été échangée entre eux.

Léon remarqua que le timbre de sa voix était harmonieux et doux; il fut frappé aussi de la réserve de ses manières, de la correction de ses gestes, de la limpidité de son regard.

Pendant qu'il l'examinait, elle continuait à s'entretenir avec Henri Clergeau, et elle le faisait sans éclats de voix, sans rires forcés, convenablement, décemment, comme une femme du monde.

Cependant, la première partie du programme avait été remplie, et l'on s'occupait à dresser un immense filet au-dessus de l'arène et à le bien raidir de façon à atténuer le danger des chutes pour les gymnastes.

Cela avait amené tout naturellement la conversation sur Otto, et Léon remarqua que Cara montrait une complète indifférence sur la question de savoir si Zabette était ou n'était pas une femme, question qui à ce moment même passionnait tant de curiosités féminines et même masculines, et faisait à l'avance préparer tant de lorgnettes.

Cara parlait d'Otto avec un mépris qu'elle ne prenait pas la peine de dissimuler.

—Vous ne l'aimez pas, dit Léon.

—J'avoue que je le déteste; il a tué une de mes amies, cette pauvre Emma Lajolais, qu'il a ruinée et martyrisée[1]. Ah! c'est un grand malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour.

—Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau.

—J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, un être vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire cet amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingué, un caractère honnête, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et d'être aimée? Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour?

—C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant.

—Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Léon.

—C'est à la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce qu'il ne vous est pas arrivé quelquefois de regarder votre pendule à un moment donné de la journée, puis après qu'un temps assez long s'est écoulé, de voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes seulement après l'heure que vous aviez notée; elle s'est arrêtée, voilà tout, et vous avez vécu sans avoir conscience du temps; eh bien, il me semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps; les jours, les mois, les années s'écoulent sans qu'on s'en aperçoive; quoi de plus délicieux qu'une existence qui est un rêve? Mais, voici Otto, Ah! comme il a vieilli.

—Et voici Zabette.

En voyant paraître les deux gymnastes, un brouhaha s'était élevé dans la salle et toutes les lorgnettes s'étaient braquées sur eux.

Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements qui ne variaient guère:

—C'est un homme.

—Mais non, c'est une femme.

Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa taille; il tenait ses bras à demi pliés pour faire saillir les biceps, et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux qui disait clairement: «Admirez-moi.» Quant à Zabette, revêtu d'un maillot gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple, et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, regardaient en dedans.

Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arène, chacun d'eux se suspendit à celle qui lui était destinée, et, sans qu'ils fissent un mouvement, on les hissa jusqu'à leur trapèze.

Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur bâton, vis-à-vis l'un de l'autre; Zabette portant ses doigts à sa bouche, envoya un salut, un baiser à Otto.

Instantanément un silence absolu s'établit dans toute la salle; de l'arène au cintre les respirations s'arrêtèrent, bien des coeurs cessèrent de battre.

Ils étaient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient de trapèze en trapèze: Otto remplissait le rôle de la force, Zabette celui de la légèreté.

Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara détourna la tête comme si elle était trop émue pour les suivre; elle était justement placée devant Léon, et en se détournant ainsi elle le frôlait aux genoux avec ses épaules.

Les gymnastes avaient terminé la partie gracieuse de leurs exercices; mais, après les applaudissements donnés à l'adresse et à la souplesse, il fallait en arracher d'autres plus nerveux à l'émotion et à l'effroi: remontés sur leurs trapèzes, ils essuyaient l'un et l'autre leurs mains mouillées par la sueur.

Otto était assis sur un trapèze suspendu à la moitié de la hauteur du cirque à peu près, Zabette l'était sur un qui se trouvait presque dans les combles; il devait s'élancer de là, et, le saisissant par les deux mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et l'arrêter dans sa chute.

Otto s'était suspendu à son trapèze par les pieds; Zabette, après s'être balancé un moment lâcha son trapèze, et on le vit, lancé dans l'espace comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'émotion avait suspendu le souffle des spectateurs.

Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au vol que par une seule; l'impulsion qu'il reçut n'étant plus également partagée lui fit glisser les pieds, ils se desserrèrent, et dans une sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tombèrent sur le filet; soit que celui-ci eût été trop fortement tendu, soit tout autre cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta dans l'arène.

Tous deux restèrent étendus, Otto sur le filet, Zabette dans le coin de l'arène.

Une clameur, un immense cri d'épouvante s'était échappé de toutes les poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de spectatrices s'étaient détournés pour ne pas voir cette chute ou s'étaient caché la tête entre leurs mains.

Se rejetant brusquement en arrière, Cara s'était renversée sur une des jambes de Léon, et elle restait là sans mouvement. Il se pencha vers elle, mais elle ne bougea pas.

Au milieu du désordre et de la confusion, personne ne pouvait faire attention à l'étrange situation de cette femme à demi évanouie; on allait, on venait, on criait. Otto s'était relevé et avait glissé à bas du filet, mais Zabette avait été emporté évanoui ou mort: on ne savait.

Cara se releva lentement, les yeux égarés, le visage pâle, les lèvres tremblantes.

—Vous êtes souffrante? dit Léon.

—Oui, je ne me sens pas bien.

—Voulez-vous sortir? demanda Léon.

—Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau.

Léon descendit près d'elle et, la soutenant par le bras, ils se dirigèrent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur lui, comme si de nouveau elle allait défaillir. Il la porta plutôt qu'il ne la conduisit dehors.

Ils la firent asseoir sur une chaise, à l'abri d'un massif d'arbustes; cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas.

La chute de ces malheureux m'a brisée, dit-elle d'une voix dolente, mais ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une voiture pour que je me fasse conduire chez moi.

Ce fut Henri Clergeau qui se mit à la recherche de cette voiture, et pendant ce temps Léon resta près de Cara: l'effort qu'elle avait fait en parlant paraissait l'avoir épuisée, elle se tenait à demi renversée dans sa chaise, respirant péniblement.

Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture.

—Nous allons vous reconduire chez vous, dit Léon en lui donnant le bras.

—Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal, maintenant.

Le ton de ces paroles leur donnait un démenti; elle paraissait fort mal à l'aise au contraire.

La voiture amenée par Henri Clergeau était une voiture à deux places; il fallait que l'un des deux amis abandonnât Cara.

Il était plus logique que ce fût Léon, qui la connaissait moins que Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture.

Il est vrai que cela se fit sans qu'il en eût trop conscience.

Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, voilà tout.

Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des rôles qu'il ne remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir près d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir à ses côtés, ainsi qu'il était naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme souffrante.

Ce fut seulement quand ils furent tous deux installés que Léon remarqua qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais celui-ci ne lui en donna pas le temps.

—J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il à Cara.

Puis, s'adressant au cocher:

—Boulevard Malesherbes, 17 bis.

III

Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce fut d'une voix faible et dolente, par mots entrecoupés, que pendant le trajet elle répondit aux questions que de temps en temps, avec sollicitude, Léon lui adressait:

—J'ai hâte d'être arrivée.

—Voulez-vous que nous allions chez votre médecin, ou que je le prévienne de se rendre chez vous?

—Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se dérange jamais la nuit pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos suffiront.

Ils approchaient du boulevard Malesherbes.

—L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis installée à la campagne, à Saint-Germain, et mes domestiques sont à Saint-Germain.

—Je vais vous accompagner jusque chez vous.

—Oh! non, s'écria-t-elle, je ne pousserai jamais l'indiscrétion jusque-là; c'est déjà trop.

—Il n'y a pas d'indiscrétion; je vous assure que je soigne très-bien les malades, c'est ma vocation.

—Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une femme, mais c'est impossible.

—Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'à obéir.

—Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser là? C'est pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez été mon garde-malade?

—Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquiéter de cela.

—Ah! Et Berthe?

—Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps.

—Et Raphaëlle?

—Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Raphaëlle, si l'on peut appeler fini ce qui a à peine commencé: vous êtes mal renseignée.

La voiture venait de s'arrêter devant le numéro 17 bis; Léon descendit le premier et tendit la main à Cara; elle s'appuya contre sa poitrine pour se laisser glisser à terre, lentement.

Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne l'accompagnât pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas décemment l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'idée d'abord.

—Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, mais vous n'entrerez pas, vous descendrez aussitôt.

Elle demeurait au second étage, et l'escalier, bien que doux, lui parut long à monter.

Elle voulut ouvrir sa porte elle-même, mais elle n'en put pas venir à bout; il fallut que Léon lui prît la clef des mains.

—Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc faibles!

Comme il n'y avait pas de lumière dans l'appartement, elle prit Léon par la main pour le guider.

—Allons lentement, dit-elle.

Et ils allèrent lentement, très-lentement, la main dans la main au milieu de l'obscurité.

—Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie.

Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire éviter quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas.

Ils traversèrent ainsi plusieurs pièces; puis, tout à coup, Cara s'arrêta et l'arrêta:

—Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester là en attendant que j'aie allumé une bougie.

Elle lui lâcha la main, et il resta immobile, n'osant pas remuer, car les volets et les rideaux clos ne laissaient pas pénétrer la plus légère lueur qui pût le guider; cela avait quelque chose d'étrange et de mystérieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il respirait une pénétrante odeur de violettes dont le parfum frais et doux ne pouvait provenir que de fleurs naturelles.

Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque instantanément une faible lumière lui montra qu'il était dans une vaste chambre dont les murs étaient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les meubles étaient recouverts de tapisseries du même genre, et sur le parquet était étalé un vieux tapis de Caboul; par la sévérité, le goût et même le style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes à la mode où il était jusqu'à ce jour entré.

—Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe à esprit de vin, dit-elle en se débarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une infusion de tilleul, car je me sens vraiment mal à l'aise.

—Mais pas du tout, répondit Léon, c'est moi qui vais vous faire cette infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous prie.

—Vous y mettez trop de bonne grâce pour que j'ose vous résister; passons dans mon cabinet de toilette où nous trouverons ce qui nous sera nécessaire.

Ce cabinet de toilette était aussi grand que la chambre, mais meublé dans un tout autre style, plein d'élégance et de coquetterie; ce qui attira surtout l'attention de Léon, bien plus que le satin, les brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui étaient en argent niellé;—il y avait là un luxe aussi remarquable par le dédain de la valeur de la matière première que par le goût et l'art de l'ornementation; aussi, malgré le peu d'estime que Léon professait pour le métier auquel il devait sa fortune, fut-il gagné par un sentiment d'admiration; cela était vraiment charmant et original.

Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, une bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: «tilleul».

—Voici ce qu'il nous faut, dit-elle.

Aussitôt Léon emplit la bouilloire et alluma la lampe.

Quant à Cara, elle s'étendit sur un large canapé en satin gris et se cala la tête avec deux coussins: elle paraissait à bout de force, ses dents claquaient.

—Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,—et j'avoue que j'ai grand besoin de soins,—soyez donc assez bon pour me donner un châle, je suis glacée; vous en trouverez un dans cette armoire.

Il prit ce châle dans l'armoire qu'elle lui désignait d'une main tremblante, et il l'enveloppa avec précaution en le lui passant sous les pieds.

—Comme vous êtes bon! dit-elle d'une voix émue.

L'eau ne tarda pas à bouillir; il prépara l'infusion de tilleul et la lui donna après l'avoir sucrée.

Cependant elle ne se réchauffa point, et elle continua de claquer des dents, avec des frissons par tout le corps.

—Laissez-moi donc vous aller chercher un médecin, dit-il.

—Non, répondit-elle, le sommeil va me calmer.

—Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canapé, vous ne vous réchaufferez pas.

—Vous croyez?

—Assurément.

—Si j'osais....

Et elle s'arrêta.

—Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son médecin, dites donc ce que vous feriez.

—Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma chambre, je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand je serai dans mon lit, il est certain que je me réchaufferai tout de suite; d'ailleurs, quand j'éprouve des crises de ce genre, il n'y a que le lit qui me guérit.

—Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite.

Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de toilette, préparant une nouvelle tasse d'infusion.

Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva dans le lit pelotonnée jusqu'au cou dans les draps; elle continuait à trembler; il lui présenta l'infusion; alors elle se souleva à demi pour boire; elle avait revêtu une chemise de nuit bordée de dentelles, et il était impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus pudique que la sienne.

—Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en aller; je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'à tirer la porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci.

Plaçant son bras sous sa tête, elle ferma les yeux pour dormir: sa pose était pleine de grâce et d'abandon; le cou caché dans les dentelles, sa tête brune encadrée dans la blancheur de l'oreiller, la main pendante, elle était vraiment ravissante ainsi sous la faible lumière de la bougie.

Assis à une assez grande distance d'elle et accoudé sur une table, Léon se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur elle pouvaient être vraies: en tout cas, il était impossible d'être plus simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie, charmante.

Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit point: à chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de position.

—Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit.

—Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux hommes tomber là devant moi.

—Voulez-vous une autre tasse de tilleul?

—Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fièvre brûlante a remplacé la fièvre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce serait de ne plus penser à ces malheureux. Voulez-vous que nous causions?

—Volontiers, si cela ne vous fatigue pas.

—Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empêchera de s'égarer. Mais puisque vous voulez bien causer, vous déplairait-il de vous rapprocher, vous êtes à une telle distance que nous aurons peine à nous entendre.

Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il était assis il se rapprocha du lit.

—Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette chaise.

Et de la main elle lui indiqua un fauteuil placé tout contre le lit et de telle sorte qu'une fois assis là ils se trouveraient en face l'un de l'autre.

—Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut installé, une question, je vous prie. Comment vous nommez-vous?

—Mais....

—Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au point où nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que je vous dise, monsieur Haupois-Daguillon?

—Léon.

—Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus à notre aise. Voulez-vous être Léon pour moi et voulez-vous que je sois Hortense pour vous?

—Cela est convenu.

—Eh bien, mon cher Léon, j'ai une demande à vous adresser, c'est celle qui commence la plupart des contes des Mille et une Nuits: «Vous contez si bien, contez-moi donc une histoire.»

—C'est que justement je ne sais pas du tout conter.

—Ah! quel malheur! en faisant un effort.

—Même en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires.

—Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, ce serait, j'en suis sûre, un merveilleux remède: je ne verrais plus ces malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous imposer une tâche ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer d'ingratitude. Seulement, comme je tiens à l'histoire, voulez-vous que je vous en conte une, moi.

—Vous allez vous fatiguer.

—Au contraire, je vais me guérir, mais il est bien entendu que si je vous endors vous m'arrêterez.

—C'est entendu.

—Mon récit aura pour titre, si vous le voulez bien: Histoire d'une pauvre fille de la vallée de Montmorency; c'est un conte vrai, très-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination.

IV

Elle commença son récit:

—«Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille de la vallée de Montmorency, il serait peut-être convenable de vous faire la description de cette vallée. Mais comme elle est découverte depuis longtemps déjà, et comme les descriptions m'ennuient quand j'en trouve dans certains romans, où trop souvent elles ne figurent que pour masquer le vide du récit, je passe cette description et vous dis tout de suite que notre petite fille est né à Montlignon. Elle était le dernier enfant d'une famille qui en comptait trois: un garçon, l'aîné, et deux filles. Cette famille était pauvre, très-pauvre; le père était terrassier chez un pépiniériste et la mère travaillait à la terre avec son mari; c'était elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son homme recouvrait à la houe ou au râteau. Notre jeune fille.... Si nous lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu d'imagination que je n'en trouve pas.

—Si nous la baptisions Hortense.

—C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son père, qui mourut quand elle n'avait que deux ans. Si la vie avait été difficile quand le père apportait son gain à la maison, elle le fut bien plus encore quand la mère se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois enfants. Plus d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son appétit, ce qui, prétendent les gens qui se donnent des indigestions, est excellent pour la santé ... des autres. Devant cette misère, la mère se remaria, non par amour, mais par spéculation, pour trouver quelqu'un qui l'aidât à nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage est une infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. L'homme que la mère d'Hortense avait pris était une sorte de brute, terrassier aussi, et qui n'avait d'autre mérite que de travailler comme deux. C était justement ce qu'il fallait. Malheureusement à côté de cette qualité il y avait un défaut; il buvait, et l'argent qu'il gagnait s'en allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de vin. Il ne lâchait son argent à la maison que quand on le lui arrachait; et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler «le drame de la faim»; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient et se mettaient à pleurer en criant: «J'ai faim». Et ils criaient cela d'autant mieux que c'était vrai.

Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le bien-être qui donne la beauté, ni la santé, heureusement. Elle poussa et se développa en liberté à courir les champs et les bois, se nourrissant surtout de bon air, ce qui, paraît-il, est plus nutritif qu'on ne le croit généralement.

Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il fût question de l'envoyer à l'école comme vous le pensez bien, une vieille dame riche, à qui elle portait des fraises des bois dans l'été, et dans l'hiver des branches de houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de pitié pour sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent à Pontoise, promettant de se charger de son instruction et plus tard de son avenir.

Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit pas, comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent. Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint la meilleure élève de sa classe.

Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche mourut sans avoir pensé à Hortense dans son testament, et, comme ses héritiers n'étaient pas disposés à se charger de cette petite fille qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa mère à Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois.

La question qu'elle se posait en revenant était de savoir à quoi on allait l'employer lorsqu'elle serait rentrée dans la maison maternelle, car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et prévoyant.

Cette question fut vite résolue.—Te voilà, dit sa mère en la voyant entrer.—Oui, je viens pour rester avec vous.—Rester, tu n'y pense pas; pour que le père fasse de toi ce qu'il a fait de l'aînée, jamais; tu vas t'en aller, et tout de suite.—Où,—N'importe où, fût-ce en enfer, tu serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse.

Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, elle en comprenait le ton et sentait bien qu'il était inutile d'insister. Après une assez longue discussion ou plus justement une longue recherche, il fut décidé qu'elle irait à Paris demander l'hospitalité à une de ses tantes, fruitière dans le quartier des Invalides. Seulement, comme le prix d'un billet coûte dix-neuf sous d'Ermont à Paris et qu'il n'y avait que onze sous à la maison, il fut décidé qu'elle irait prendre le train à Saint-Denis, ce qui ne coûterait que huit sous. Sa mère l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les trois sous qui lui restaient.

Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, à treize ans, après avoir embrassé sa mère, qu'elle ne devait pas revoir.

Quand elle entra chez sa tante la fruitière, vous pouvez vous imaginer les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'était point une méchante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours après elle l'installa à un des coins de l'esplanade des Invalides devant une petite table chargée de fruits verts ou à moitié pourris. Vous représentez-vous une jeune fille de treize ans, jolie, très-jolie, disait-on, élevée dans un couvent, instruite jusqu'à un certain point, vendant des pommes à un sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier.

Quelle chute! Quelle souffrance!

Pendant près de trois ans elle vécut de cette misérable existence, dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien auprès du supplice moral qui lui fut infligé.

Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que vouliez-vous qu'elle fît, elle n'avait pas de métier, et elle était trop misérable pour se payer un apprentissage, même qui ne lui eût rien coûté. De quoi eût-elle vécu pendant le temps de cet apprentissage?

Il y a une saison où les pommes manquent; alors elle vendait des fleurs et elle quittait les Invalides pour des quartiers où l'on a de l'argent à dépenser aux superfluités du luxe. Un jour qu'elle se tenait au coin du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un éventaire chargé de violettes pendu à son cou, un phaéton s'arrêta devant elle, et un jeune homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le présenta, le jeune homme la regarda longuement et, lui ayant donné les deux sous, il continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment où il disparut dans la confusion des voitures.

Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent passer: c'était le duc de Carami, célèbre alors par sa grande existence, ses pertes au jeu, ses chevaux, ses maîtresses et ses folies toutes marquées au coin de l'originalité.

Le lendemain, Hortense se trouvait à la même place, quand le duc s'arrêta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, et, au grand ébahissement des gens qui passaient, il resta à causer avec elle pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle était et bien surpris de ses réponses.

Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant toute la semaine, chaque jour à la même heure, et quinze jours après il installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallée de Montmorency, dans un hôtel de la rue François Ier, qui coûtait dix mille francs de loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son écurie.

C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce fût, a toujours eu un bouquet de violettes près d'elle,—souvenir des fleurs qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine.

Disant cela, Cara regarda le bouquet placé sur la table où, quelques instants auparavant Léon était accoudé; puis elle continua:

—Ne blâmez pas la pauvre fille de s'être ainsi jetée dans les bras du duc, elle n'a pas réfléchi si elle se vendait ou si elle se donnait; elle était fascinée, éblouie par ce beau jeune homme, qu'elle adorait et qui l'aimait. Car il l'aimait passionnément, et la meilleure preuve en est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis porté.

Elle s'arrêta avec une sorte de confusion, puis se mettant à sourire:

—J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon récit, dit-elle, mais, bien que je me sois coupée nous la reprendrons si vous le permettez.—Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui dit-il, mais je veux t'en donner une part, et désormais tu t'appelleras Cara. Ils s'aimèrent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi qu'Hortense devint à la mode. Était-il possible qu'il en fût autrement pour la maîtresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les yeux? Le duc, vous devez le savoir, était poitrinaire, et la vie à outrance qu'il menait ruinait sa faible santé. Les choses en vinrent à ce point qu'on lui ordonna le séjour de Madère. Hortense l'y accompagna. Il s'y ennuya et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena à Paris.

Elle s'arrêta, la voix voilée par l'émotion; mais après quelques minutes elle continua:

—Le duc par son testament lui avait laissé une grosse part de ce qui restait de sa fortune. Ce testament fut attaqué par la duchesse de Carami, remariée à cinquante-trois ans avec un jeune homme de trente ans, et il fut cassé par la justice pour captation. Vous avez dû entendre parler de ce procès, qui a été presque une cause célèbre, je ne vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se conçoit de reste, appelé l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu donner des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'à faire son choix parmi les plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait être fidèle au souvenir et au culte de celui qu'elle avait adoré, et dont elle se considérait comme la veuve. Cependant la misère était devant elle, car ce procès l'avait ruinée, et elle avait une peur effroyable de la misère, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de plus hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier, Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanité folle et les prétentions, et qui, portant perruque sur une tête nue comme un genou, se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques mèches de sa perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on crût qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait à sa maîtresse qu'une seule chose, qui était qu'elle fît croire et fît dire qu'il avait une maîtresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des cheveux, quand, en réalité, il n'avait pas plus de maîtresse que de cheveux. Hortense accepta ce marché, qui n'était pas bien honorable, j'en conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la misère, et pendant plusieurs années, le tout Paris dont se préoccupait tant Salzondo put croire que celui-ci avait une maîtresse. C'est là un fait bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces choses-là ne s'inventent pas.

Sans répondre, Léon inclina la tête par un mouvement qui pouvait passer pour un acquiescement.

—Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques années, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps elle aspirait à une vie régulière, sa réputation la suffoquait, et le milieu dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond dégoût. Elle crut avoir trouvé dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour le travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang dont elle ne se croyait pas tout à fait indigne. Elle sacrifia à cet homme la plus grande partie de ce qu'elle possédait; et trop tard elle s'aperçut qu'elle s'était trompée sur lui. De toutes les blessures qui l'ont frappée, celle-là a été la plus douloureuse, non pas qu'elle aimât cet homme,—elle n'a jamais aimé que celui qui est mort dans ses bras;—mais elle aimait l'honneur et la dignité de la vie, et c'était sur la main de cet homme qu'elle avait compté pour les atteindre.

Voilà l'histoire de la pauvre fille de la vallée de Montmorency. J'ai tenu à vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la femme à qui vous avez témoigné tant de bonté, non Cara, mais Hortense.»

Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut donné la sienne, elle la serra doucement.

—Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des idées, qui m'empêcheront de penser à ces malheureux acrobates; je vous demande donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit entière.

—Mais....

—Si demain vous pensez encore à moi et si vous voulez bien venir savoir quel a été l'effet de vos bons soins, je serai ici toute la journée.

—À demain alors.

V

Lorsque la porte du vestibule se fut refermée avec un petit bruit sec, et qu'il fut dès lors bien certain que Léon sorti ne pouvait pas rentrer, Cara glissa vivement à bas de son lit, et, en chemise comme une femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie à la main, vers sa cuisine.

Elle ne tremblait plus: et elle marchait résolument sans ces hésitations qui l'avaient obligée à s'appuyer sur le bras de Léon.

Ayant posé sa bougie sur une table, elle se mit à fureter dans les armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait.

Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre à moitié rempli d'un gros vin noirâtre, et dans l'autre un croûton de pain qui, placé un peu brusquement sur la table, sonna comme un caillou tant il était dur et sec.

Mais elle ne parut pas s'en inquiéter autrement, et prenant un couteau de cuisine, elle parvint à en couper ou plutôt à en casser un morceau. Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce vin.

Évidemment le tilleul quelle avait bu lui avait creusé l'estomac ou lui avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se réconforter; les infusions calmantes n'étaient pas le remède qui lui convenait présentement.

Après ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant de se coucher, elle atteignit un réveil-matin, dont elle plaça l'aiguille sur huit heures; puis, après l'avoir remonté, elle se mit au lit et, dix minutes après, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme et l'innocence étaient attestés par la régularité de la respiration.

Elle dormit ainsi jusqu'au moment où partit la sonnerie du réveil; alors, sans se frotter les yeux, sans s'étirer les bras, elle sauta à bas de son lit comme une femme de résolution ou d'humeur facile.

En un tour de main elle fut habillée, chaussée, coiffée, et elle sortit.

Arrivée rue du Helder, elle monta au second étage d'une maison de bonne apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir.

—Monsieur Riolle.

—Mais monsieur n'est pas visible.

—Il n'est pas seul?

—Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille....

—Alors, c'est bien; j'entre.

Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un étroit et sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand on la connaissait bien.

Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail encombré de livres et de paperasses éparpillées partout sur le tapis et sur les meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'années, à la figure rasée, vêtu d'une robe de chambre qui avait tout l'air d'une robe de moine, travaillait la tête enfoncée dans ses deux mains.

Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se dérangea pas, et Cara put arriver jusqu'à lui, glissant sur le tapis, sans qu'il levât la tête; sans doute il croyait que c'était son valet de chambre; alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou.

Il fit un saut sur son fauteuil.

—Tiens, Cara! s'écria-t-il.

Elle le menaça du doigt, et se mettant à rire

—Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans le cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'infâme!

—Es-tu bête!

—Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de compliments que je suis venue te déranger si matin.

—Tu viens me demander un conseil?

—Tu as deviné, avocat perspicace et malin.

—Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait?

—D'une question de personne.

—C'est plus délicat alors.

—Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la Banque de France.

—Tu me flattes; c'est donc bien grave?

—Très-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon?

—Ah bah! est-ce que le fils?...

—Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon.

—Excellente; fortune considérable et solidement établie, à l'abri de tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'intéresser, honorabilité parfaite.

—Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que vaut-elle? Voilà tout.

—Huit, dix millions.

—Au plus ou au moins?

—Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de préciser.

—Ton à peu près suffit. Deux enfants, n'est-ce pas?

—Un fils et une fille; celle-ci a épousé le baron Valentin.

—Un imbécile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe peu. Quelle sont les relations du père et du fils? Le père est-il un homme dur, un vrai commerçant?

—Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la mère qui est la tête de la maison.

—Mauvaise affaire!

—Pourquoi?

—Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible généralement. Sais-tu si le fils est associé ou intéressé dans la maison, et s'il a la signature?

—Je suis obligé de te répondre que je n'en sais rien, je n'ai pas de relation dans la maison.

Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche par-dessus sa jambe droite en haussant les épaules:

—Comme on se fait sur les gens des idées que la réalité démolit, dit-elle. Ainsi te voilà, toi: tu es assurément un des hommes d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car après avoir commencé par être l'avocat des actrices, des cocottes et des comtesses du demi-monde, ce qui personnellement avait des agréments, mais ce qui pécuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat, c'est-à-dire, le conseil des gens de la finance et de la spéculation; au lieu de plaider simplement pour eux comme tes confrères, tu as fait leurs affaires, tu as été les arranger à Constantinople, à Vienne, à Londres, partout; il paraît que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es moqué de ce qui était défendu ou permis, tu as été récompensé de ton courage par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acquérir. Aujourd'hui, quand on parle de Riolle à quelqu'un, on vous répond invariablement: «C'est un malin». Tu as la réputation de connaître ton Paris comme pas un. Eh bien, je viens à toi, et tu me réponds que tu ne peux pas me répondre!

Riolle se mit à rire de son rire chafouin en ouvrant largement ses lèvres minces, ce qui découvrit ses dents pointues comme celles d'un chat.

—Que tu es bien femme, dit-il, une idée te passe par la cervelle et tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier qu'il te fallait des renseignements précis sur la maison Haupois-Daguillon, tu les aurais aujourd'hui.

—Hier, je n'y pensais pas.

—Eh bien, donne-moi jusqu'à ce soir, et je te promets de te les porter précis et circonstanciés, tels que tu les veux en un mot.

—Ce soir, c'est impossible.

—Tu es cruelle.

—J'aime mieux venir les chercher demain matin.

—Eh bien, soit.

—Alors, adieu, à demain.

—Déjà!

—Il faut que je passe chez Horton.

—Tu es malade?

—Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance.

Et elle s'en alla chez son médecin, auquel elle raconta ce qui lui était arrivé la veille, et qui lui écrivit l'ordonnance qu'elle désirait,—c'est-à-dire insignifante; puis, avant de rentrer, elle envoya une dépêche à ses gens à Saint-Germain, pour leur dire de revenir à Paris.

Toutes ces précautions prises, elle fit une gracieuse toilette de malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse près d'elle, elle attendit la visite de Léon.

Elle l'attendit toute la journée, et elle se demandait s'il ne viendrait pas,—ce qui, à vrai dire, l'étonnait prodigieusement,—lorsqu'à neuf heures du soir il arriva. Elle avait donné des instructions pour qu'on le reçût et qu'on ne reçût que lui.

Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir, lui prendre des mains son pardessus et le conduire près de Cara. L'appartement n'avait plus le même aspect que la veille, le salon était éclairé et les housses qui recouvraient les meubles avaient été enlevées. Cependant ce n'était pas dans ce salon que se tenait Cara; elle était dans la chambre où il avait passé une partie de la nuit précédente, allongée sur une chaise longue, pâle et dolente.

—Comme vous êtes bon d'avoir pensé à moi, dit-elle en lui tendant la main, et que c'est généreux à vous de venir faire visite à une malade chagrine et désagréable!

—Comment allez-vous?

—Assez mal, et vous voyez tous les remèdes qu'Horton m'ordonne; j'ai fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris.

—Sans faire de médecine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter mon remède; en venant, j'ai passé par le cirque; Otto n'a rien et Zabette en sera quitte pour la peur.

—Mais vous avez donc toutes les délicatesses du coeur aussi bien que de l'esprit, s'écria-t-elle d'une voix émue; j'envie la femme que vous aimez; comme elle doit être heureuse!

—Je n'aime personne.

—C'est impossible.

Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait.

Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins légèrement, plus ou moins spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout différent prenait naissance dans le vestibule.

Peu de temps après l'arrivée de Léon, le timbre avait retenti, et un homme à mine rébarbative s'était présenté: c'était un créancier, l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que trop bien.

—Je veux voir votre maîtresse, dit-il, je sais qu'elle est revenue; en passant j'ai aperçu les fenêtres éclairées et je suis monté.

À cela Louise répondit que sa maîtresse ne pouvait recevoir; mais Carbans n'était pas homme à se laisser ainsi éconduire; il connaissait la manière d'arriver auprès des débiteurs les plus récalcitrants.

—Votre maîtresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire que si demain je n'ai pas un fort à-compte, je la poursuis à outrance et la fais vendre.

—Je le dirai à madame.

—Non pas vous, mais moi en face; ça la touchera et la fera se remuer.

Il avait élevé la voix et il commençait à crier fort lorsque Louise, qui était une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de son métier, se posa le doigt sur les lèvres, en faisant signe à Carbans qu'il ne fallait pas parler si haut:

—Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas auprès de madame, c'est que quelqu'un est avec elle.

—Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un sérieux, il s'attendrira.

—S'il est sérieux, tenez, jugez-en vous-même.

Et, allant au pardessus de Léon, elle prit dans la poche de côté un petit carnet, dont on voyait le coin en argent se détacher sur le noir du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle présenta à Carbans:

—Trouvez-vous ce nom-là sérieux? dit-elle.

—Bigre! fit-il en souriant, mes compliments à votre maîtresse.

Puis tout à coup se ravisant:

—Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas?

—Parce que ça ne fait que commencer.

—Et si ça ne dure pas?

—Le meilleur moyen que ça ne dure pas, c'est de l'effrayer dès le début; si cela vous paraît adroit, entrez, je me retire de devant la porte.

—Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un à-compte, mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital, intérêts et frais; et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ... à boulet rouge. Dites bien cela à votre charmante maîtresse. Huit jours, pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle.

VI

Léon ne se contenta pas de cette seule visite à Cara; après la première il en fit une seconde, après la seconde une troisième.

N'étaient-elles pas justifiées par l'état maladif dans lequel elle se trouvait; cette chute lui avait réellement causé une violente émotion, et cela était après tout bien naturel.

Et puis pourquoi n'aurait-il pas été sincère avec lui-même? il avait plaisir à la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il avait connues jusqu'à ce jour.

Discrète, intelligente, instruite, causant de tout avec à-propos et mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les choses d'une façon amusante, avec malice sans méchanceté, délicate dans ses goûts, distinguée dans ses manières, c'était, à ses yeux, une vraie femme du monde avec laquelle on aurait la liberté de tout dire et de tout risquer, à la seule condition d'y mettre un certain tour. Avec cela mieux que jolie, et faite de la tête aux pieds pour provoquer le désir, mais en le contenant par un air de décence et un charme naturel qui étaient un aiguillon de plus et non des moins forts.

Chaque fois que Léon la quittait, elle lui disait à demain, et le lendemain il revenait; le premier jour, il était arrivé à neuf heures, le second à huit heures et demie, le troisième à six heures, le quatrième à cinq heures, et, après deux heures de conversation qui avaient passé sans qu'il eût conscience du temps, il était resté à dîner avec elle, sans façon, en ami, pour continuer leur entretien, et ce jour-là il ne s'était retiré qu'à deux heures du matin. Et alors, marchant par les rues désertes et silencieuses, il s'était dit très-franchement qu'il éprouvait plus, beaucoup plus que du plaisir à la voir.

Depuis la disparition de Madeleine, il avait vécu fort mélancoliquement, ne s'intéressant à rien, et portant partout un ennui insupportable aussi bien à lui-même qu'aux autres.

Et voilà que pour la première fois depuis cette époque il retrouvait de l'entrain, de la bonne humeur; voilà que pour la première fois le temps passait sans qu'il comptât les heures en bâillant.

Qui avait opéré ce miracle?

Cara.

Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient été pour lui si vides ces journées, si longues, si pénibles, qu'il avait vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait infailliblement s'il se refusait à ce que Cara les remplît, comme depuis quelques jours elle les remplissait.

En réalité, le sentiment qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait toujours pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'était point de ceux qui commandent la fidélité. Cara ferait-elle qu'il gardât ce souvenir moins vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait dû revoir Madeleine dans un temps déterminé, la situation serait bien différente; mais la reverrait-il, jamais? De même, cette situation serait toute différente, si elle l'avait aimé, comme elle le serait aussi s'il lui avait avoué son amour et si tous deux avaient échangé un engagement, une promesse, ou tout simplement une espérance. Mais non, les choses entre eux ne s'étaient point passées de cette manière; il n'y avait eu rien de précis; et il était très-possible que Madeleine ne se doutât même pas de l'amour qu'elle avait inspiré. Alors, s'ils se revoyaient jamais, ce qui était au moins problématique, dans quelles dispositions Madeleine serait-elle à son égard? N'aimerait-elle pas? Ne serait-elle pas mariée? Qui pourrait lui en faire un reproche? Pas lui assurément, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et qu'il voulait la prendre pour femme.

Raisonnant ainsi, il était arrivé devant sa porte; mais, au lieu d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de Rivoli. Paris endormi était désert, et de loin en loin seulement on rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se détachaient en noir.

Il était arrivé au bout des arcades, il revint vers sa maison, mais en prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de marcher et de respirer l'air frais de la rivière.

Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? Aucun. Au moins il n'en voyait pas, car si séduisante que fût Cara, ce n'était pas une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa vie;—malgré toutes ses qualités, et il les voyait nombreuses, elle ne serait toujours et ne pourrait être jamais que Cara.

Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux profonds qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'étaient plongés dans les siens.

Et à cette pensée, malgré la fraîcheur du matin et le brouillard de la rivière qui le pénétraient, une bouffée de chaleur lui monta à la tête et son coeur battit plus vite.

Si l'heure n'avait pas été si avancée, il serait retourné chez elle; mais déjà l'aube blanchissait les toits du Palais-Bourbon, et dans les tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris d'oiseaux; ce n'était vraiment pas le moment d'aller sonner à la porte d'une femme endormie depuis deux heures déjà.

Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; là il prit une voiture et se fit conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener n'importe où dans les allées du bois.

À neuf heures seulement, il se fit ramener à Paris, boulevard Malesherbes.

Cara n'était pas encore levée bien entendu, mais Louise ne fit aucune difficulté pour aller la réveiller et lui dire que M. Léon Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon.

Moins de deux minutes après son entrée Cara le rejoignait, vêtue d'un simple peignoir:

—Eh bien! s'écria-t-elle d'une vois tremblante, que se passe-t-il donc?

Mais il lui montra un visage souriant.

Alors elle le regarda curieusement de la tête aux pieds, ne comprenant rien au désordre de sa toilette et à la poussière qui couvrait ses bottines.

—D'où venez-vous donc? demanda-t-elle.

—Du bois de Boulogne, où j'ai passé la nuit.

—Ah! mon Dieu!

—Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de conscience,—de la mienne, que j'ai fait sérieusement dans le recueillement et le silence.

—Vous ne me rassurez pas du tout.

—C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si vous voulez bien m'entendre.

Et, la prenant par la main, il la fit asseoir près de lui, devant lui:

—Vous êtes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarqué que je suis parti d'ici hier soir fort troublé, profondément ému: ce trouble et cette émotion étaient causés par un sentiment qui a pris naissance dans mon coeur. Avant de m'abandonner à ce sentiment, j'ai voulu sonder sa profondeur et éprouver quelle était sa solidité; voilà pourquoi j'ai passé la nuit à marcher en m'interrogeant, et ça été seulement quand j'ai été fixé, bien fixé, que je me suis décidé à venir vous voir si matin pour vous dire ... que je vous aime.

Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, la porta à son coeur comme si elle venait d'y ressentir une douleur; en même temps, elle regarda Léon avec un sourire plein de tristesse:

—J'aurais tant voulu être Hortense pour vous! dit-elle après un moment de silence, et n'être que Hortense; mais, hélas! il paraît que cela était impossible, même pour un homme délicat tel que vous, puisque c'est à Cara que vous venez de parler.

—Mais je vous jure....

Elle ne le laissa pas continuer.

—Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres à votre place seraient venus à moi et m'auraient dit: «Vous me plaisez, Cara; combien me demandez-vous par mois pour être ma maîtresse?» Vous êtes trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez parlé d'un sentiment né dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous m'aimiez. Je suis touchée de vos paroles; mais, pour être franche, je dois dire que j'en suis peinée aussi. Il me semble que l'amour ne naît point ainsi et ne s'affirme pas si vite: le goût peut-être, le caprice peut-être aussi, mais non, à coup sûr, un sentiment sérieux.

De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de tristesse dont il avait déjà été frappé.

—Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que je le dédaigne. J'en suis vivement touchée au contraire, j'en suis fière, car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui sont nés en moi. D'autres naîtront-ils plus tard? Je ne sais: cela est possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je connais vous êtes celui vers qui je me sens la plus tendrement attirée. Mais l'heure n'a pas sonné de mettre ma main dans la vôtre, et j'espère que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter à mes lèvres un langage qui ne viendrait pas de mon coeur. À ma place, une coquette vous dirait peut-être qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de votre amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au contraire, parlez m'en souvent, parlez m'en toujours.

Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains:

—Et j'ajoute: faites-vous aimer.

VII

Contrairement à ce qui se voit le plus souvent dans le monde auquel Cara appartenait, Louise, la femme de chambre de celle-ci, était laide et d'une laideur repoussante qui inspirait la répulsion ou la pitié, selon qu'on était dur ou compatissant aux infortunes d'autrui.

Si Cara avait pris et conservait chez elle une pauvre fille que la petite vérole avait défigurée, ce n'était point par un sentiment de prudente jalousie ou pour avoir à ses côtés un repoussoir donnant toute sa valeur à son teint blanc, velouté, vraiment superbe, qui pour le grain de la peau (la pâte comme diraient les peintres), rappelait les pétales du camellia. Elle n'avait pas de ces petitesses et de ces précautions, sachant bien ce qu'elle était, et connaissant sa puissance mieux que personne pour l'avoir mainte fois exercée et éprouvée jusqu'à l'extrême.

Si elle avait accepté pour femme de chambre cette fille laide, ça avait été par pitié, par sentiment familial et aussi par intérêt. Louise en effet était sa cousine et elles avaient été élevées ensemble; mais tandis qu'Hortense se rendait à Paris pour y devenir Cara, Louise restait dans son village pour y travailler et y gagner honnêtement sa vie comme couturière. Par malheur, au moment où Louise allait se marier avec un garçon qu'elle aimait depuis quatre ans, elle avait eu la petite vérole qui l'avait si bien défigurée, que lorsqu'elle avait été guérie, son fiancé n'avait plus voulu d'elle et qu'il avait épousé une autre jeune fille, bien que celle qu'il abandonnait fût enceinte de cinq mois. Louise avait alors quitté son village, où elle était devenue un objet de risée et de moquerie pour tous, et elle était arrivée auprès de sa cousine Hortense, à ce moment maîtresse en titre du duc de Carami,—c'est-à-dire une puissance.

Si la misère et les hontes des années de jeunesse avaient trempé le coeur de Cara pour le durcir comme l'acier, elles ne l'avaient pas pourtant fermé aux sentiments de la famille: Louise était sa camarade, son amie d'enfance; pour cela elle l'avait accueillie, lui avait fait apprendre à coiffer, à habiller, à servir à table, et après avoir payé ses couches et envoyé son enfant en nourrice en se chargeant de toutes les dépenses, elle l'avait prise pour femme de chambre.

Femme de chambre devant les étrangers, attentive, polie et respectueuse, Louise redevenait la camarade d'enfance et l'amie, lorsqu'elle était en tête à tête avec sa maîtresse, en réalité sa cousine, et une amie dévouée, une sorte d'associée qui avait son franc-parler pour conseiller, blâmer ou approuver librement, sans ménagements, comme si elle soutenait ses propres intérêts.

Cependant il était rare qu'elle en usât pour interroger Cara ou pour aller au-devant des intentions de celle-ci, et presque toujours, elle se contentait de répondre à ce qu'on lui demandait, ne prenant directement la parole que lorsque des circonstances graves l'exigeaient.

Les menaces de Carbans lui parurent de nature à légitimer une intervention énergique. Bien entendu, elle avait raconté à Cara la visite de l'usurier, puis elle avait raconté aussi comment elle avait pu le renvoyer, grâce au bienheureux pardessus de Léon, et naturellement elle avait cru que les 27,500 francs seraient versés avant le délai de huit jours fixé comme date fatale; mais, à son grand étonnement, elle avait vu les choses suivre une marche qui n'indiquait nullement que le versement de ces 27,500 francs dût se faire prochainement.

Et comme elle considérait qu'il y avait urgence, elle se décida à intervenir la veille du jour où Carbans devait se présenter, prêt à tirer à boulet rouge, suivant son expression, s'il n'était pas payé. Pour cela elle attendit le départ de Léon, et comme il s'en alla à deux heures du matin, exactement comme il s'en allait tous les soirs, elle aborda l'entretien en aidant Cara à se déshabiller.

—Tu sais que Carbans doit revenir demain soir, dit-elle.

—Je ne l'ai pas oublié.

—Tu as des fonds?

—Pas le premier sou.

—Mais alors?

—Alors il sera payé.

—Avec quoi? par qui?

—Avec quoi? Avec de l'argent ou avec des lettres de change, je ne puis préciser. Par qui? Par M. Léon Haupois-Daguillon qui sort d'ici.

—Alors il paye d'avance, M. Léon Haupois-Daguillon?

—Parbleu! M. Léon Haupois est d'une espèce particulière, l'espèce sentimentale; le sentiment, c'est le grand ressort qui chez lui met toute la machine en mouvement. Et vois-tu, ma bonne Louise, pour conduire les gens, il n'y a qu'à chercher et à trouver leur grand ressort; une fois qu'on les tient par là, on les manoeuvre comme on veut.—Ne me tire pas les cheveux.—Si j'avais brusqué les choses de telle sorte que Léon, mon amant depuis deux ou trois jours seulement, eût dû payer 27,500 francs à Carbans, il eût très-probablement été blessé, et il eût très-bien pu se dire que je ne l'avais accepté que pour battre monnaie sur son amour;—de là, réflexion, déception, humiliation et finalement séparation dans un temps plus ou moins rapproché. Or, cette séparation je n'en veux pas.

—Mais Carbans?

—Carbans viendra demain à neuf heures, Léon sera avec moi; tu défendras ma porte de manière à ce que Carbans exaspéré te mette de côté, et entre quand même. Carbans est d'ordinaire brutal, et quand la colère l'emporte il l'est encore beaucoup plus. Il me réclamera son argent grossièrement en me reprochant de ne pas avoir usé du délai qu'il m'avait donné pour me procurer les fonds. Alors, si Léon est l'homme que je crois, et je suis certaine qu'il l'est, il interviendra, et Carbans s'en ira avec la promesse d'être payé le lendemain par l'héritier de la maison Haupois-Daguillon, ce qui, pour lui, vaudra de l'argent. Quel sera le résultat de cette scène due au hasard seul? Ce sera de prouver à Léon que je ne suis pas une femme d'argent, et que, même sous le coup de poursuites qui me menacent d'être chassée d'ici, je ne cède pas à l'intérêt. D'un autre côté, il sera heureux et fier, n'étant pas mon amant, de m'avoir donné cette marque de son amour. Enfin je pourrai être touchée de cette marque d'amour et l'en récompenser, ce qui simplifiera et ennoblira le dénoûment. Sois tranquille, nous sommes dans une bonne voie, et la situation va changer.

—Il était temps.

—Il n'était pas trop tard, tu vois. Pour commencer nos changements, qui iront du haut en bas de l'échelle, tu renverras demain Françoise; elle nous a fait l'autre jour un dîner que Léon a trouvé exécrable, et comme il mangera ici souvent, je veux que ce soit avec plaisir. Tu auras soin de me choisir un vrai cordon bleu, Léon est sensible aux satisfactions que donne la table. J'étudierai son goût; il me faut quelqu'un qui soit en état non-seulement de le contenter, mais, ce qui est autrement important, de lui donner des idées. Tu payeras à Françoise ses huit jours.

—Sois tranquille, je n'aurai pas de peine à la renvoyer, elle ne demande que cela.

—De quoi se plaint-elle?

—De tout, du vin qu'on prend à mesure et au litre, du charbon qu'on achète au sac plombé, mais principalement de la viande que tu veux qu'on aille chercher à la Halle en ne prenant que celle de basse qualité.

—Il faudrait la nourrir avec des morceaux de choix peut-être; moi j'ai dîné pendant trois ans avec les restes que j'achetais aux garçons de salle des Invalides pour deux sous.

—Elle aurait voulu gagner sur tout; l'autre jour je l'entendais dire à la concierge: «Il n'y a rien à faire ici, madame est trop bonne pour sa famille, elle veut qu'on lui donne les restes.»

—Pardi; et ni mon oncle ni ma tante ne font les difficiles, ils ne se plaignent pas que la viande est de basse qualité. Tu me débarrasseras donc de Françoise.

—Celle qui la remplacera sera peut-être aussi difficile qu'elle; une cuisinière économe ne se trouve pas du premier coup.

—On ne fera plus d'économie, sans rien gaspiller on prendra le meilleur; tu veilleras à cela. Mais assez pour aujourd'hui, il se fait tard.

Et Cara se mit au lit.

Le lendemains, Carbans, ainsi qu'elle l'avait prévu, arriva pendant qu'elle était en tête en tête avec Léon, et, comme elle l'avait prévu aussi, exaspéré par Louise il força la porte du salon où il entra la menace à la bouche.

Cara courut au devant de lui pour lui imposer silence, mais en quelques paroles il dit tout ce qu'il avait à dire: on lui devait 27,500 francs, il les voulait, et puisque le délai de huit jours qu'il avait accordé n'avait servi à rien, il allait commencer des poursuites vigoureuses.

Ce fut alors à Léon de se lever et d'intervenir.

En cela encore Cara ne s'était pas trompée dans ses prévisions.

—Monsieur, je voudrais avoir deux minutes d'entretien avec vous, dit Léon.

—À qui ai-je l'honneur de parler?

—Haupois-Daguillon.

Carbans, qui ne saluait guère, s'inclina tout bas.

—Je suis à vos ordres.

Mais Cara à son tour se mit entre eux, et tirant Léon par la main, elle l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre:

—Je vous en prie, dit-elle d'une voix suppliante, ne vous mêlez pas de cela; n'ajoutez pas la honte à mes regrets.

—C'est moi qui suis honteux que vous m'ayez si mal jugé; si vous avez un peu d'amitié pour moi; un peu d'estime, laissez-moi seul un moment avec cet homme.

—Mais....

—Je vous en prie.

Il fallut bien qu'elle cédât et qu'elle se retirât dans sa chambre.

Alors Léon revint vers Carbans qui avait abandonné son attitude provoquante et insolente pour en prendre une plus convenable, et surtout beaucoup plus conciliante.

—Monsieur, dit Léon, j'ai l'honneur d'être l'ami de la personne que vous venez de menacer, je ne puis donc pas souffrir que ces menaces soient mises à exécution; si les 27,500 francs que vous réclamez sont dus légitimement, je vous payerai demain; voulez-vous attendre jusqu'à demain et d'ici là, vous contenter de mon engagement, de ma parole?

—Votre engagement suffit, monsieur, je vous attendrai demain jusqu'à six heures.

Et, sans en dire davantage, il déposa sa carte sur le coin de la table, qui se trouvait à portée de sa main.

Cependant ce ne fût que le surlendemain que Léon paya ces 27,500 francs, car il ne les avait pas et il fallut qu'il se les procurât, ce qui était assez embarrassant pour un homme qui, comme lui, n'avait pas des relations avec ceux qui prêtent ordinairement aux jeunes gens.

Heureusement, Cara lui vint en aide, elle connaissait un ancien cocher nommé Rouspineau, pour le moment marchand de fourrage rue de Suresnes et propriétaire de quelques chevaux de courses, qui procurait de l'argent, sans prélever de trop grosses commissions ni de trop gros intérêts, aux gens du monde riches et bien établis qui se trouvaient par hasard gênés.

Si Rouspineau avait eu les sommes qu'on lui demandait, il les aurait prêtées à 6 pour 100 seulement à M. Haupois-Daguillon puisqu'il n'y avait pas de risques à courir, mais il ne les avait pas, ces sommes, et l'argent était bien dur et bien difficile à trouver.

Bref, contre six billets s'élevant au chiffre total de 60,000 francs, il put prêter à Léon une somme de 50,000 francs, et encore fût-ce seulement pour entrer en affaire, car il y perdait. Bien entendu, sa perte eût été difficile à prouver, cependant son bénéfice n'était pas aussi gros qu'on pouvait le croire au premier abord, car il avait été obligé de prélever dessus une somme de 2,000 francs offerte à Cara pour la remercier de lui avoir procuré la connaissance de M. Haupois-Daguillon, qui, il fallait l'espérer, pourrait devenir avantageuse.

Sur les 50,000 francs qu'il reçut, Léon paya les 27,500 francs dus à Carbans, offrit à Cara une parure et garda 12,000 francs pour ses dépenses courantes qui naturellement allaient être un peu plus fortes que par le passé.

VIII

Une femme en vue comme l'était Cara ne prend pas un amant sans que cela devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et même sans que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, en fassent ce qu'ils appellent une indiscrétion.

Bientôt tout Paris, le tout Paris qui s'intéresse à ces cancans, sut que Léon Haupois-Daguillon (—Le fils du bijoutier de la rue Royale?—Lui-même.) était l'amant de Cara (—Celle qui a été la maîtresse du duc de Carami?—Elle-même.); et alors, pendant quelques jours, cela devint un sujet de conversation.

—Il était temps.

Comme cela arrive presque toujours, la dernière personne qui apprit la liaison de Cara et de Léon fut celle qui avait le plus grand intérêt à la connaître,—c'est-à-dire «le papa».

Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui se passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait «des lorettes ou des courtisanes». Bel homme et gâté en sa jeunesse par des succès qui s'étaient continués jusque dans son âge mûr, il n'avait jamais compris qu'on se commît avec des femmes «qui font marchandise de leur amour». À quoi bon, quand il est si facile de faire autrement.

Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour à ses oreilles; alors il voulut tout naturellement savoir s'il était fondé, et comme il lui était difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la réponse la plus précise, c'est-à-dire Léon, il s'en expliqua avec son ami Byasson, qui devait avoir des renseignements à ce sujet.

En effet, bien que Byasson n'eût pas de relations dans le monde de Cara, il savait à peu près ce qui s'y passait, comme il savait ce qui se passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus qu'à celui des cocottes, simplement en qualité de curieux qui veut être informé de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette curiosité, il ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets d'un ordre tout autre, sur tout ce qui touchait à la littérature, à la peinture, à la musique. Bien qu'il ne fût qu'un commerçant, il ne laissait pas paraître un livre nouveau un peu important sans le lire, et sans se faire lui-même,—et l'un des premiers,—une opinion à son sujet dont rien plus tard ne le faisait démordre, pas plus l'éloge que le blâme. Dans tous les bureaux de location des théâtres de Paris, son nom était inscrit pour qu'on lui réserva un fauteuil d'orchestre aux premières représentations, et pour savoir s'il devait rire, pleurer ou applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en ce jour-là sérieux et réservés comme des augures qui croient à leur sacerdoce, lui eût révélé leurs sentiments. Avant que le Salon de peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient y figurer; il avait été les voir dans les ateliers, il avait causé avec les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute faite des journaux ou des gens du métier. Toutes les fois qu'une vente intéressante avait lieu à l'hôtel des commissaires-priseurs, il recevait un des premiers catalogues tirés, et s'il n'assistait point à toutes les vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui méritaient une visite. Où trouvait-il du temps pour cela? C'était un prodige; et cependant il en trouvait, de même qu'il en trouvait encore pour arriver presque chaque jour à la fin du déjeuner de M. et madame Haupois-Daguillon, de façon à prendre une tasse de café avec eux;—il est vrai que la famille Haupois-Daguillon était sa famille à lui qui ne s'était point marié, comme Léon et Camille étaient ses enfants; et il est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur.

Personne mieux que lui assurément n'était en état de savoir ce qu'était cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans jamais s'inquiéter d'elle, et qui maintenant, disait-on, était la maîtresse de son fils.

Au premier mot, il fut évident que Byasson pourrait répondre s'il le voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout à fait significative.

—Vous savez qu'elle est la maîtresse de Léon? demanda M. Haupois.

—On le dit; mais je n'en sais rien.

—Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une mercuriale à mon fils en m'apprenant ce que vous savez. À vrai dire, et tout à fait entre nous, je ne suis pas fâché de cette liaison.

—Ah! vraiment.

—Entendons-nous: certainement je suis offusqué de voir un homme comme Léon, beau garçon, intelligent, distingué, mon fils, qui pourrait prendre des maîtresses où il voudrait, devenir l'amant d'une lorette, d'une courtisane à la mode; oui, très-certainement cela me blesse; mais enfin, d'un autre côté, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement que je vois Léon échapper à l'influence sous laquelle il était;—Cara le guérira de Madeleine.

—Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses à votre point de vue, et je ne peux pas me réjouir de voir Léon l'amant de Cara.

—Vous la connaissez?

—Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voilà pourquoi je suis jusqu'à un certain point effrayé de penser que Léon va subir son influence. N'oubliez pas comment Léon a été élevé et quelles étaient ses dispositions dans sa première jeunesse.

—Il me semble que Léon a été aussi bien élevé qu'il pouvait l'être.

—Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collégien pour ces femmes qui, à un degré quelconque, étaient des Cara. Vous vous contentiez de hausser les épaules quand nous le voyions, le nez collé contre les vitres, regardant leur défilé. Et vous haussiez les épaules encore quand vous le preniez à lire ces journaux ou ces romans qui ont la prétention d'être l'expression du high-life parisien. Il ne vous faisait point part de ses idées, bien entendu, mais avec moi il regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien était vive sa curiosité de savoir quelle était cette existence qui l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu'à ce jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse que par la nullité ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas nulle, elle n'est pas sotte.

—Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.

—Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse, Caravane, Carapace et surtout Caravansérail,—ce qui, eu égard à ses moeurs hospitalières, est une sorte de qualificatif parfaitement justifié,—Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, née à Montlignon, dans la vallée de Montmorency, de parents pauvres et peu honnêtes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car à neuf ans elle séduisit par sa gentillesse,—vous voyez qu'elle a commencé de bonne heure,—une vieille dame riche qui la fit élever dans un couvent. Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commença pour la jeune fille une existence de misère horrible. On la retrouve au bout de quelques années la maîtresse du duc de Carami. C'est le temps de sa splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il était bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui restait de sa fortune à sa maîtresse. Le testament est attaqué pour captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle est la manière de plaider de Nicolas, quel est son système de personnalités et d'injures; il a formé son dossier avec des notes qui lui ont été fournies par la préfecture de police, il lit ces notes et montre ce qu'a été Cara depuis l'âge de treize ans, c'est-à-dire depuis son arrivée à Paris. Jamais réquisitoire n'a été plus écrasant, et ce qui lui donne un caractère de cruauté réelle, c'est la présence de Cara à l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se lève et s'avance à la barre dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant élégante. Elle demande à donner quelques explication et prend la parole: «Tout ce qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis née dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable de la fatalité de ma naissance? oui, mon enfance s'est passée dans la fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis sortie. Mais que dire de celles qui, nées dans le ciel, descendent volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte de cinq mois?» Là-dessus, comme vous le pensez bien, le président, indigné, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte, c'était la duchesse de Carami. Voilà qui vous fera connaître Cara, mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable, et quelle est sa résolution, quelle est son audace quand on l'attaque.

Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbé dans la réflexion; depuis quelques instants déjà, il avait perdu le sourire de confiance et d'assurance avec lequel il avait abordé cet entretien.

—J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur aînée, Isabelle. Toutes deux ont suivi la même carrière; mais, tandis qu'Isabelle a demandé la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandée au monde commercial et financier. Après l'expérience du duc de Carami, qui avait mal fini, elle s'est adressée aux fils de famille de la haute banque et du haut commerce, trouvant là des avantages moins brillants peut-être que ceux que rencontrait sa soeur, mais à coup sûr plus sérieux et plus productifs. Vous donner la liste des gens à la fortune desquels elle a fait une large brèche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons des noms si vous en désirez.

—Alors elle doit être riche?

—Elle l'était, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers temps par un aventurier qu'elle voulait épouser. C'est le juste retour des choses d'ici-bas.

—Tout ce que vous me dites-là est assez effrayant.

—Aussi avez-vous eu grand tort de vous réjouir en pensant que Cara le guérirait de Madeleine; il y a des remèdes gui sont pires que le mal; et cette chère Madeleine n'était pas un mal. Ah! la pauvre fille, que n'est-elle là pour nous sauver!

—Elle serait là que je n'accepterais pas son secours; d'ailleurs Léon n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai. En tout cas, il y a un moyen d'empêcher les choses d'aller trop loin. Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Léon serré, et alors elle s'en fatiguera bien vite.

—À moins que Léon ne trouve des prêteurs, ce qui, vous le savez comme moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet signé Haupois-Daguillon?

—Allons, décidément je parlerai à Léon.

IX

Bien que M. Haupois voulût parler à son fils, il ne lui parla point; la situation n'était pas assez franche pour qu'il l'affrontât volontiers, sans raisons décisives sur lesquelles il pût s'appuyer; si Léon devait faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait.

Il valait donc mieux ne pas se hâter et attendre pour voir quelle tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme que lorsqu'on l'aime, et par cela que Léon était l'amant de Cara, il n'était nullement démontré qu'il l'aimât; cette liaison pouvait très bien n'être qu'un caprice, et il n'était pas de sa dignité de père de famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait été question d'un sentiment sérieux, il n'avait pas hésité à agir: bien que cela parût peu probable, ce sentiment pouvait redevenir menaçant, et il paraissait sage de garder intacte l'autorité paternelle pour ce moment, au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point était urgent à l'heure présente: c'était de surveiller Léon et, autant que possible, de le retenir à la maison de commerce, de façon à ce qu'il ne donnât pas trop de temps à Cara, et sur ce point il fut très-net avec son fils.

Léon eût voulu faire ce que son père lui demandait, car il se sentait en faute vis-à-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui et ce que lui-même voulait était par malheur impossible.

Son père et sa mère savaient bien qu'il les aimait et il n'avait pas à leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position auprès de Cara, il était obligé de faire à chaque instant, à propos de tout comme à propos de rien, la preuve de son amour.

La situation en effet avait été nettement dessinée par elle:

—Il est bien entendu, mon cher Léon, que je ne veux pas de ton argent, lui avait-elle dit le jour où il lui avait apporté le cadeau qu'il avait payé avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as débarrassée de cet horrible Carbans, et j'ai accepté ce service parce que je le considère comme un prêt que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs dont la négociation est en ce moment difficile, mais qui à un moment donné redeviendront ce qu'elles sont en réalité, excellentes; je te les montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date dans notre vie. Mais, quant aux choses d'intérêt, je veux qu'il n'en soit jamais question entre nous.

—Cependant....

—Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces à cette joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est là une fatalité de ma position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la réputation qui m'a été faite. On a cru que j'étais avide, et bien que je n'aie par rien justifié une pareille réputation, elle s'est répandue dans Paris, où elle s'est solidement établie, paraît-il.

—Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fondée!

—Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour où tu pourrais douter de mon désintéressement, cela importerait beaucoup. Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'élever l'ombre même d'un soupçon, et ce soupçon pourrait naître si tu n'avais pas la preuve que je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle que tu te donneras toi-même en te disant: «Elle n'a jamais voulu accepter un sou de moi?» Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais que je t'aime par intérêt?

—Ne crains point cela.

—Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais été une femme avide, si j'avais été inspirée par l'intérêt dans le choix de mon amant, je n'aurais pas été assez maladroite ni assez mal avisée pour te prendre.

Disant cela, elle l'avait regardé à la dérobée, mais il n'avait pas bronché.

Alors elle avait continué de façon à préciser ce qu'elle voulait dire:

—Cela t'étonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un homme tel que toi, et cependant, si tu veux réfléchir, tu sentiras combien mes paroles sont raisonnables. Si ton père est riche, il l'est d'une bonne petite fortune bourgeoise qui n'a rien à voir avec le grand luxe; et puis il connaît le prix de l'argent; c'est un commerçant, et il ne laisserait assurément pas écorner un morceau de cette fortune sans s'en apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on écorche tout vivant. D'autre part, elle n'est pas à toi cette fortune, elle est à ton père, à ta mère, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de tout coeur, ont peut-être vingt ans, ont peut-être trente ans à vivre. Il y aurait donc là encore, tu le vois maintenant, une sorte de preuve pour démontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me suffit pas.

—Que veux tu donc?

—Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se mêler à notre amour; voilà pourquoi désormais tu ne me feras plus des cadeaux qui valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce qui a une valeur matérielle, je te demande et j'exige ce qui à mes yeux est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton amitié, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, peut donner. Et, de ce côté, tu verras que je te demanderai beaucoup. Ainsi laisse-moi te faire un reproche à ce sujet: depuis que nous nous aimons, c'est à peine si tu as dîné ici cinq ou six fois. Ça n'était pas là ce que j'avais espéré et la preuve c'est que j'avais pris une cuisinière pour toi. La première fois que tu as accepté mon dîner, j'ai très-bien vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu étais plus difficile que moi; alors tout de suite j'ai renvoyé ma cuisinière, qui était bien suffisante pour moi, et j'ai pris à ton intention un cordon bleu.

—Tu as fait cela!

—Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu récompensée? Tu as trouvé ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as guère fait plus d'honneur que si elle avait continué d'être médiocre. Est-ce que tu ne devrais pas rester à déjeuner avec moi tous les matins; est-ce que tu ne devrais pas revenir dîner tous les soirs? Comprends donc que je suis affamée de joies que je ne connais pas: celles de l'intérieur, du tête-à-tête, du ménage. Révèle-les moi ces joies, fais-les moi goûter, que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer près de moi? Non, n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons, toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses à nous dire, et, lorsque nous nous séparons, est-ce que nous ne nous apercevons pas que nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie à deux, à un, comme je la voudrais étroite et fermée, si intime qu'il n'y ait place entre nous que pour ce qui est toi et pour ce qui est moi!

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings