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Cara

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

Reading edition

—Jusqu'à ce jour Madeleine n'a été pour moi qu'une soeur.

—Jusqu'à ce jour; mais maintenant, si vous vous voyez à chaque instant, et si vous vivez sous le même toit, les sentiments fraternels seront remplacés par d'autres sans doute; tu te laisseras entraîner par la sympathie qu'elle t'inspire et tu l'aimeras; elle, de son côté, pourra très-bien ne pas rester insensible à ta tendresse et t'aimer aussi. Cela est-il possible, je le demande?

—Que voulez-vous donc, ma mère et toi?

—Nous voulons ce que le devoir et l'honneur exigent, puisque nous sommes décidés à ne pas te laisser épouser Madeleine.

—Lui fermer votre maison! ah! ni toi ni ma mère vous ne ferez cela.

—Il dépend de toi que Madeleine reste ici comme si elle était notre fille.

—Et comment cela?

—Tu comprends, n'est-ce pas, qu'après ce que tu nous as dit nous ne pouvons pas, nous qui ne voulons pas que Madeleine devienne ta femme, nous ne pouvons pas tolérer que vous viviez l'un et l'autre dans une étroite intimité.

—Vous reconnaissez donc de bien grandes qualités à Madeleine, que vous craignez qu'une intimité de chaque jour développe un amour naissant? Si Madeleine n'est pas digne d'être aimée, le meilleur moyen de de me le prouver n'est-il pas de me laisser vivre près d'elle pour que j'apprenne à la connaître et à la juger telle qu'elle est?

—Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous ne devez pas vivre sous le même toit, et bien que tu aies ton appartement particulier, il en serait ainsi si nous laissions les choses aller comme elles ont commencé; régulièrement, beaucoup plus régulièrement qu'autrefois, tu déjeunerais avec nous, tu dînerais avec nous, tu passerais tes soirées avec nous, c'est-à-dire avec Madeleine. Pour que cela ne se réalise pas, il n'y a que deux partis à prendre: ou Madeleine quitte notre maison, ou tu t'éloignes toi-même.

—C'est ma mère qui a eu cette idée?

—Ta mère et moi; mais ne nous fais pas porter une responsabilité qui t'incombe à toi-même, et si ce que je viens de te dire te blesse, n'accuse que celui qui nous impose ces résolutions.

—Et où dois-je aller?

—À Madrid, où ta présence sera utile, très-utile aux affaires de notre maison. Tu acceptes cette combinaison, Madeleine reste chez nous, et nous avons pour elle les soins d'un père et d'une mère; tu la refuses, alors je m'occupe de trouver pour elle une maison respectable où elle vivra jusqu'au jour de son mariage.

Léon resta assez longtemps sans répondre.

—Eh bien? demanda M. Haupois. Tu ne dis rien?

—Je sens que votre résolution est par malheur bien arrêtée, je ne lui résisterai donc pas. J'irai à Madrid, car je ne veux pas causer à Madeleine la douleur de sortir de cette maison. Mais pour me rendre à votre volonté, je ne renonce pas à Madeleine. Loin d'elle j'interrogerai mon coeur. L'absence me dira quels sentiments j'éprouve pour elle, quelle est leur solidité et leur profondeur; à mon retour je vous ferai connaître ces sentiments, j'interrogerai ceux de Madeleine et nous reprendrons alors cet entretien. Quand veux-tu que je parte!

—Le plus tôt sera le mieux.

XII

Ce n'était pas la première fois que Léon se trouvait en opposition avec les idées ambitieuses de son père et de sa mère; il les connaissait donc bien et, mieux que personne, il savait qu'il n'y avait pas à lutter contre elles.

Quand sa mère avait dit avec modestie et les yeux baissés: «notre position», tout était dit.

Et, pour son père, il n'y avait rien au-dessus de la fortune «gagnée loyalement dans le commerce».

Tous deux avaient au même point la fierté de l'argent et le mépris de la médiocrité.

Plus jeune que sa soeur de deux ans, il avait vu, lorsqu'il avait été question de marier celle-ci, quelle était la puissance tyrannique de ces idées, qui avaient fait repousser, malgré les supplications de Camille, les prétendants les plus nobles, mais pauvres, pour accepter en fin de compte un baron Valentin, à peine noble mais riche. Combien de fois Camille, qui voulait être duchesse et qui n'admettait qu'avec rage la possibilité d'être simple marquise, avait-elle versé des torrents de larmes. Mais ni larmes ni rage n'avaient touché M. et madame Haupois.

—Nous ne nous amoindrirons pas dans notre gendre.

Cette réponse avait toujours été la même en présence d'un mari pauvre.

S'amoindrir! s'abaisser! pour eux c'était faire faillite moralement.

Que répondre à son père et à sa mère lui disant: «Ce n'est pas Madeleine que nous repoussons, c'est la fille sans fortune?»

Toutes les raisons du monde les meilleures et les plus habiles ne feraient pas Madeleine riche du jour au lendemain; et ce qu'il dirait, ce qu'il tenterait en ce moment, tournerait en réalité contre elle.

Ce qu'il fallait pour le moment, c'était que Madeleine restât près de son père et de sa mère et qu'elle devînt de fait ce qu'elle n'était encore qu'en parole: leur fille.

Et puis d'ailleurs ce temps d'attente aurait cela de bon qu'il serait pour lui-même un temps d'épreuve. Loin de Madeleine, il sonderait son coeur. Et, s'étant dégagé du sentiment de sympathie et de tendresse qui à cette heure le poussait vers elle, il verrait s'il aimait réellement sa cousine, et surtout s'il l'aimait assez pour l'épouser malgré son père et sa mère.

La chose était assez grave pour être mûrement pesée et ne point se décider à la légère par un coup de tête ou dans un mouvement de révolte.

Résolu à partir, il voulut l'annoncer lui-même à Madeleine, et pour cela il choisit un moment où, sa mère étant occupée rue Royale et son père étant à son cercle, il était certain de la trouver seule et de n'être point dérangés dans leur entretien.

—Je viens t'annoncer mon départ pour demain, dit-il.

À ce mot, Madeleine ne montra ni surprise ni émotion, mais tirant un morceau de papier d'un carnet, elle le plia en quatre et le tendit à son cousin.

—Voici la liste des objets que je te prie de me faire expédier, dit-elle.

—Mais je ne vais point à Rouen, je pars pour Madrid.

—Madrid!

Et cette émotion que Léon lui reprochait tout bas de n'avoir point manifestée quelques secondes auparavant fit trembler sa voix et pâlir ses lèvres frémissantes.

—Tu pars! répéta-t-elle tout bas et machinalement: Ainsi tu pars.

—Demain.

—Et tu seras longtemps absent?

Il hésita un moment avant de répondre.

—Je ne sais.

—C'est-à-dire pour être franc que tu ne peux pas prévoir le moment de ton retour, n'est-ce pas? Tu as été si bon, si généreux pour moi, que me voilà tout attristée.

Puis baissant la voix:

—Avec qui parlerai-je de lui?

Et deux larmes coulèrent sur ses joues.

C'était la pensée de son père qui, assurément, faisait couler les larmes, et cette pensée seule.

—Et pourquoi n'en parlerais-tu pas avec mon père? demanda Léon après quelques minutes de réflexion; tu sais qu'ils se sont aimés tendrement comme deux frères, et je t'assure qu'avant cette rupture qui a brisé nos relations, mon père avait plaisir à raconter des histoires de son enfance et de sa jeunesse, auxquelles son frère Armand se trouvait mêlé: tu seras agréable à mon père en lui parlant de ce temps.

—Certes je le ferai.

—Puisque je te demande d'être agréable à mon père, veux-tu me permettre de te donner un conseil, ma chère petite Madeleine?...

Il s'arrêta brusquement, car, se laissant entraîner par son émotion il avait été plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait aller.

Mais aussitôt il reprit en souriant:

—Tiens! voilà que je parle comme lorsque tu n'étais qu'une petite fille et que nous jouiions au mariage.

Elle détourna la tête et ne répondit pas.

—Ce que je veux te demander, poursuivit Léon vivement, c'est que tu t'appliques à faire la conquête de mon père et de ma mère. Cela te sera facile, gracieuse, bonne, charmante, fine comme tu l'es.

—Tu ne me crois donc pas modeste, que tu me parles ainsi en face, dit-elle en s'efforçant de sourire.

—Je dirai, si tu veux, que tu n'es que charmante, et cela, il faut bien que je l'exprime brutalement, puisque je te demande de faire usage de cette qualité.

—Adresse-toi à mon désir de t'être agréable à toi-même, c'est assez.

—Enfin, je veux que tu charmes mon père et ma mère de telle sorte qu'à mon retour tu sois leur fille, leur vraie fille, non-seulement par l'adoption, mais encore par l'affection. Présentement tu sais qu'ils t'aiment et que tu peux compter sur eux. Je te demande de faire en sorte qu'ils t'aiment plus encore. Tu me diras qu'on plaît parce qu'on plaît, sans raison bien souvent; mais on plaît aussi parce qu'on veut plaire. Fais-moi l'amitié, chère petite ... cousine, de leur plaire à tous deux, à l'un comme à l'autre. Ce qui sera le plus sensible à ma mère, ce sera l'intérêt que tu porteras aux affaires de notre maison. Si tu veux bien aller souvent lui tenir compagnie au magasin, si tu l'aides à écrire quelques lettres dans un moment de presse, si tu admires intelligemment quelques belles pièces d'orfèvrerie, elle t'adorera. Quant à mon père, il sera très-heureux que tu l'accompagnes dans sa promenade de tous les jours aux Champs-Élysées, et quand il sera fier de toi pour les regards d'admiration que tu auras provoqués en passant appuyée sur son bras, sa conquête sera faite aussi, et solidement, je t'assure. Ne dis pas que tu ne provoqueras pas l'admiration.

—Je ne dis rien pour que tu n'insistes pas, mais pour cela seulement.

—Maintenant il me reste à parler d'un membre de notre famille avec qui tu n'as pas besoin de te mettre en frais, je veux parler de Camille. Il n'est même pas à souhaiter que tu fasses sa conquête.

—Et pourquoi donc ne veux-tu pas que je sois aimable avec elle?

—Parce qu'elle voudrait te marier.

Elle ne put retenir un mouvement de répulsion.

—Tu ne sais pas comme cette manie matrimoniale a fait de progrès en elle, depuis qu'elle est mariée; elle a toujours à offrir une collection de jeunes gens et de jeunes filles, portant tous, bien entendu, les plus beaux noms de la noblesse française ou étrangère, car elle n'a pas de préjugés patriotiques.

—Malheureusement pour Camille, il n'y a pas de maris pour les filles pauvres.

—Tu crois cela, petite cousine, tu as tort, il ne faut pas être si pessimiste: il y a, tu peux m'en croire, des hommes qui cherchent dans une femme autre chose que la fortune, et qui se laissent toucher par la beauté, par la grâce, par les qualités de l'esprit et de l'âme....

Il avait prononcé ces paroles avec élan, il s'arrêta, et reprenant le ton enjoué:

—Comme dans la collection de Camille il peut y avoir des hommes ainsi faits, je ne veux pas qu'elle te les propose, car je me réserve de te marier....

Elle le regarda interdite, ne sachant évidemment que penser de ces paroles et cherchant leur sens.

Il continua en souriant:

—Plus tard, à mon retour, nous parlerons de cela; aussi ne permets à personne de t'en parler, n'est-ce pas, ou bien si l'on t'en parle malgré toi, écris-moi. Je sais bien qu'il n'est pas convenable qu'une jeune fille écrive ainsi, même à son cousin; mais dans une circonstance aussi grave, ce ne serait pas à ton cousin que tu écrirais, ce serait à ... ce serait à ton frère. Me le promets-tu?

Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne.

—Maintenant, dit-il, j'ai encore quelque chose à te demander. Je voudrais emporter un souvenir de mon oncle ... et de toi, qui ne me quitterait pas. Veux-tu me donner le petit médaillon qui était suspendu à la chaîne de mon oncle et dans lequel se trouve l'émail fait d'après ton portrait quand tu étais petite fille?

—Si je veux, ah! de tout coeur!

Et vivement elle courut chercher ce médaillon qu'elle tendit à Léon.

—Merci, dit-il.

Et lui prenant les deux mains il les retint dans les siennes en la regardant dans les yeux.

À ce moment la porte s'ouvrit, et madame Haupois, entrant, les couvrit d'un coup d'oeil.

—Je faisais mes adieux à Madeleine, dit Léon après un court moment d'embarras, car j'avance mon départ, je me mettrai en route demain matin.

XIII

Après le départ de Léon, Madeleine s'appliqua de tout coeur à suivre les conseils qu'il lui avait donnés, et cela lui fut d'autant plus facile qu'elle désirait elle-même très-franchement plaire à son oncle et à sa tante.

Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le dégoût, ni le mépris, et ce n'était nullement un ennui pour elle d'aller passer quelques heures de sa journée auprès de sa tante; elle prenait intérêt à ce qui l'entourait, elle avait des yeux pour voir, elle avait des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame Haupois-Daguillon était enchantée d'elle.

Si elle n'éprouvait pas non plus un plaisir extrême à monter chaque jour les Champs-Élysées jusqu'à l'Arc de Triomphe et à les redescendre à l'heure où le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale promenade, cela ne lui était pas en réalité une bien grande fatigue: son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagnât, elle était elle-même contente du contentement de son oncle.

M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau garçon et homme à bonnes fortunes, avait, malgré l'âge et ses occupations commerciales, conservé l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles à la beauté féminine que ce riche bourgeois. Sa nièce eût été laide ou mal bâtie, il ne l'eût point pour cela repoussée; mais les sentiments de compassion qu'il eût éprouvés pour elle n'eussent en rien ressemblé à ceux de tendre sympathie qui tout de suite l'avaient touché lorsqu'après une séparation de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'être laide ou mal bâtie, elle était au contraire fort belle et surtout admirablement modelée cette jeune nièce: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses épaules tombantes sans saillies osseuses, son torse entier étaient dignes de la sculpture, et comme sur ces épaules se dressait une tête gracieuse et fine d'une beauté délicate, que la douleur en ces derniers temps avait pétrie pour lui donner quelque chose de tendre et de poétique, qu'elle n'avait pas en sa première jeunesse, elle produisait une vive sensation sur ceux qui la voyaient, alors même qu'il ne la connaissaient pas. Et pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil à la démarche modeste, il arrivait souvent qu'on se retournât ou qu'on s'arrêtât alors qu'elle accompagnait son oncle qui, lui, s'avançait en vainqueur superbe: il marchait la tête haute et ses favoris blancs tombaient sur une cravate longue et sur une chemise d'une blancheur éblouissante formant le plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote boutonnée qui maintenait au majestueux un ventre proéminent; tenant dans sa main soigneusement gantée une canne dont la pomme en argent était ciselée et niellée avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte du trottoir; tendant le mollet, il passait à travers la foule, heureux de sa bonne santé, satisfait de sa prestances, glorieux de sa fortune et fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il promenait à son bras.

En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le désir de Léon, la conquête de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas en eux un père et une mère, elle sentit au moins qu'elle était adoptée avec tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce qu'il le faut.

Dans l'apaisement que le temps amena peu à peu en elle, deux points noirs restèrent cependant inquiétants pour son esprit et menaçants pour son repos.

L'un se trouva dans les soins gênants dont l'entoura le principal employé de son oncle, un jeune homme de l'âge de Léon et son camarade de classes, nommé Eugène Saffroy;—l'autre dans l'ignorance où son oncle la laissait à propos du règlement des affaires de son père.

Le premier souci de son oncle, dès qu'elle s'était installée à Paris, avait été de provoquer son émancipation, et, aussitôt qu'il l'eut obtenue, de se faire donner une procuration générale, de telle sorte que Madeleine n'eût à se préoccuper ni à s'occuper de rien. Si elle avait osé, elle aurait dit qu'elle désirait au contraire régler elle-même tout ce qui touchait la succession de son père; mais une extrême réserve lui était imposée en un pareil sujet, et aux premiers mots qu'elle avait osé risquer, son oncle lui avait fermé la bouche:

—As-tu confiance en moi?

—Oh! mon oncle.

—Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; Léon m'a dit que tu abandonnais tous tes droits, nous aurons égard à ta volonté, qui est respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter à ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te remettre aux mains les quittances de tous ceux à qui ton père devait; cela, il me semble, doit te suffire.

Évidemment cela devait lui suffire, et l'observation de son oncle était parfaitement juste. N'était-ce pas lui qui payait? Il avait bien le droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin de compte, lui coûterait assez cher.

Elle se disait, elle se répétait tout cela, et cependant elle était tourmentée autant qu'affligée que son oncle ne lui parlât jamais de ce qui se passait à Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle pouvait prendre à coeur de sauver l'honneur de son père et de défendre sa mémoire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvreté, celui-là était pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne pouvait rien, pas même parler, pas même savoir; elle n'avait qu'à attendre dans son impuissance et surtout dans une confiance apparente.

Du côté d'Eugène Saffroy, son tourment, pour être moins profond, n'était pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant.

Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eugène Saffroy avait été recueilli, après la mort de ses parents, par madame Haupois-Daguillon, qui l'avait fait élever et instruire avec Léon, jusqu'au jour où celui-ci avait quitté le collége pour l'École de droit. À cette époque Eugène Saffroy était entré dans la maison de la rue Royale, et rapidement, par son zèle, par son activité, par son intelligence des affaires, il était devenu un employé modèle, réalisant ainsi le secret désir de madame Haupois-Daguillon qui avait été de faire de lui le soutien de Léon, c'est-à-dire l'homme de travail et le directeur réel de la maison dont Léon serait bientôt le chef en nom beaucoup plus qu'en fait.

Lorsqu'on a de pareilles visées sur un homme qui, par son activité et son intelligence, peut se créer partout une bonne situation, on ne saurait trop le ménager pour se l'attacher solidement.

C'était ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le double rapport des intérêts et des relations, elle l'avait traité aussi généreusement que possible; non-seulement il avait une part dans les bénéfices de la maison, mais encore il trouvait son couvert mis tous les dimanches, à Paris pendant l'hiver, et pendant l'été au château de Noiseau: il était presque un associé, et jusqu'à un certain point un membre de la famille.

Cette position l'avait mis en relations fréquentes avec Madeleine, qu'il voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait dans les magasins de la rue Royale auprès de sa tante, et le dimanche quand il venait dîner à Noiseau.

Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde à ses attentions et à ses politesses, mais bientôt elle avait dû reconnaître qu'il n'était pour personne ce qu'il était pour elle.

Alors elle s'était renfermée dans une extrême réserve; mais, sans se décourager, il avait persisté, s'empressant au-devant d'elle lorsqu'elle arrivait, cherchant sans cesse à lui adresser la parole, et, ce qu'il y avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame Haupois-Daguillon étaient présents, comme s'il se savait assuré de leur consentement.

Madeleine était assez femme pour ne pas se tromper sur la nature de ces politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait à lui plaire; à la vérité, c'était avec toutes les marques du plus grand respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il était visible pour tous.

Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas? S'en apercevant, comment ne disaient-ils rien?

Cela était étrange.

La soeur de Léon, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle revint de la campagne, se chargea de l'éclairer à ce sujet.

Au temps où Camille venait passer une partie de ses vacances à Rouen, elle n'avait pas grande amitié pour sa cousine Madeleine, mais maintenant la situation n'était plus la même, Madeleine était malheureuse, orpheline, pauvre, et c'était assez pour que la baronne Valentin, qui ne désirait rien tant que de trouver «des personnes intéressantes» qu'elle pût conseiller, secourir et protéger, lui témoignât une active sympathie.

Son premier mot, lorsqu'elle avait trouvé Madeleine installée chez ses parents et l'avait embrassée affectueusement, avait été pour lui dire tout bas à l'oreille:

—Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus belles relations.

Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarqué l'attitude de Saffroy, elle s'était expliqué franchement et vigoureusement sur les prétentions du commis:

—Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,—elle se plaisait à se moquer des roturiers en leur donnant la particule,—tu vois que monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois peut-être pas, c'est qu'il est encouragé par mon père et ma mère.

—Ils te l'ont dit? s'écria Madeleine.

—Non, mais cela n'était pas nécessaire; j'ai des yeux pour voir, il me semble. D'ailleurs, cette faveur que mon père et ma mère accordent à Saffroy entre dans leur système: ils veulent se l'attacher et ils vont jusqu'à vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront bien certains qu'il ne se séparera jamais de Léon et qu'il s'exterminera toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas. D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a déjà que trop de puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te convenir. Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Bréauté de Valletot! Sois tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiquière.

XIV

Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux était de se conduire, avec Saffroy de façon à ce que celui-ci comprit bien qu'elle ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il renoncerait sans doute à son projet; on n'épouse pas volontiers une jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et bien clairement qu'elle ne vous aime pas.

Mais la choses ne tournèrent point comme elle l'avait espéré; Saffroy ne montra aucun découragement, et, comme elle persistait dans sa réserve et sa froideur, sa tante intervint entre eux.

—Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune commis avait été tenu à distance avec plus de raideur encore que de coutume.

—Mais rien.

—Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien hautaine avec lui.

—Hautaine!

—Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais, est notre ami bien plus que notre employé; il a toute notre confiance. Et j'ajoute qu'il la mérite pleinement sous tous les rapports, il mérite d'être aimé; jeune, beau garçon, intelligent, instruit, il rendra heureuse la femme qu'il épousera et il lui donnera une belle position dans le monde.

Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant entièrement d'un coup d'oeil profond.

Puis, après un moment de réflexion, elle continua:

—Puisque nous avons parlé de Saffroy, il convient d'aller jusqu'au bout, dit-elle.

Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de manière à la bien tenir sous ses yeux:

—Tu n'as pas oublié que nous t'avons dit que tu serais notre fille. Ce rôle que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des obligations sérieuses; la première et la plus importante est de penser à ton avenir, c'est-à-dire à ton mariage.

—Mais ma tante....

—Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le mariage? Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure présente; nous devons nous préoccuper du lendemain, et c'est ce que nous faisons.

Madeleine écoutait avec inquiétude, car elle ne voyait que trop clairement où l'entretien allait aboutir.

—En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne voulons pas, comme certains parents égoïstes, nous décharger au plus vite de la responsabilité qui nous incombe, et il n'est nullement dans nos intentions d'avancer le jour où nous nous séparerons. Nous t'aimons, ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que cette séparation, un chagrin très-vif, je t'assure. Cela dit, je reviens à Saffroy dont, en réalité, je ne me suis pas éloignée autant que l'incohérence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous avons donc un double désir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous séparer de toi. Ce double désir, nous croyons avoir trouvé le moyen de le réaliser. Ne devines-tu pas comment?

Madeleine ne répondit pas. Peut-être, en attendant, trouverait-elle une réponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc.

—Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois Daguillon, c'est de te donner Saffroy pour mari.

Prévenue, Madeleine ne broncha pas.

—Tu ne dis rien?

—Je n'ai qu'une chose à dire, c'est que je désire ne pas me marier.

—En ce moment, je te répète que nous comprenons cela. Mais je ne parle pas de demain. Je parle de l'avenir.

Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses pensées; que diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle déclarerait qu'elle ne voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette réponse une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui témoignaient, et qui était si douce à son coeur brisé, ne se changerait-elle pas en froideur? Elle n'était pas leur fille; et si elle voulait être aimée d'eux il fallait qu'elle se fît aimer, et c'était prendre une mauvaise route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser.

Comme elle cherchait, sans les trouver, hélas! les raisons qui pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se fâcher de son refus, elle reçut de Rouen une lettre qui, tout en lui causant un très-vif chagrin, lui parut propre à rompre complétement tout projet de mariage avec Saffroy.

Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de papiers qui étaient les reçus des sommes dues par son père.

—Je t'avais promis de mener à bien le règlement des affaires de ton pauvre père, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette liasse que tu devras conserver avec soin, les reçus pour solde,—il avait souligné ce mot,—de ses créanciers, de tous ses créanciers.

Elle s'était jetée alors dans ses bras et, ne trouvant pas de paroles pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement embrassé.

L'honneur de son père était sauf et c'était à son oncle qu'elle le devait. Il avait tout payé puisque les créanciers, tous les créanciers avaient signé des quittances pour solde: on ne donne des quittances que contre argent.

La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se trompait et connaissait mal les affaires.

Elle était d'une vieille dame, cette lettre, avec qui Madeleine s'était trouvée assez souvent en relations dans une maison amie, et c'était en rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame s'appuyait pour lui écrire.

Créancière de l'avocat général pour une somme de dix mille francs prêtée d'une façon assez irrégulière, elle avait été appelée par l'homme d'affaires chargé de liquider la succession de M. Haupois, et on lui avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle une quittance entière; tout d'abord elle avait refusé; mais l'homme d'affaires, ne se laissant émouvoir par rien, lui avait démontré que si elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et, après avoir pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre quittance entière de 10,000 francs, touché les cinq mille qu'on lui proposait. Son cas n'avait pas été unique; d'autres comme elle avaient perdu la moitié de ce qui leur était dû et cependant avaient signé les reçus qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces créanciers avaient pu supporter ce sacrifice, elle n'était pas dans une aussi bonne situation qu'eux; cette perte de cinq mille francs était une ruine pour elle, et c'était pour cela qu'elle s'adressait directement à mademoiselle Madeleine Haupois, en faisant appel à ses sentiments de justice, d'honneur et de piété filiale.

La lecture de cette lettre avait atterré Madeleine. Eh quoi! c'était là ce que son oncle appelait mener à bien le règlement des affaires de son père!

Mais, après une nuit d'insomnie, elle crut avoir trouvé un moyen qui non-seulement payerait entièrement les dettes de son père, mais qui encore empêcherait Saffroy de persister dans ses projets de mariage.

Et le jour même, à l'heure de sa promenade ordinaire avec son oncle, profondément émue, mais aussi fermement résolue, elle s'ouvrit à lui.

XV

M. Haupois était un homme méthodique en toutes choses, même en ses distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le faisait une seconde fois, une troisième, et toujours. Ainsi, ayant pris l'habitude de monter chaque jour les Champs-Élysées et de les redescendre, il ne dépassait jamais le rond-point de l'Étoile; arrivé là, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant dix ou douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de Boulogne, et revenait à petits pas à Paris, prenant pour descendre le trottoir opposé à celui qu'il avait suivi pour monter.

Madeleine monta les Champs-Élysées, appuyée sur le bras de son oncle, sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre, une maison, un endroit quelconque où elle parlerait, et dépassant cette maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de prétextes, combien de raisons même n'avait-elle pas pour se taire! son oncle était distrait; on les avait salués; on allait les aborder.

Enfin, ils arrivèrent au rond-point de l'Étoile: il fallait se décider ou renoncer.

—Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en s'efforçant de prendre un ton enjoué alors que son coeur était serré à étouffer.

—Jusqu'au Bois!

Et M. Haupois resta un moment stupéfait, se demandant ce que pouvait signifier une pareille extravagance. Mais c'était une voix douce et harmonieuse qui venait de lui parler, c'étaient de beaux yeux tendres qui le regardaient, il se laissa toucher.

—Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois?

—C'est ce que je me demande. Le temps est à souhait pour la promenade, ni chaud ni froid; pas de poussière, pas de boue et un splendide coucher de soleil qui se prépare derrière le Mont-Valérien.

—Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher.

En peu de temps, ils arrivèrent à l'entrée du Bois: le soleil s'était abaissé derrière le Mont-Valérien, dont la dure silhouette se découpait en noir sur un fond d'or, et déjà des vapeurs blanches s'élevaient çà et là au-dessus des arbres dépouillés de feuilles.

Puis, ayant pris l'allée des fortifications ils se trouvèrent seuls au milieu du bois, dans le silence qui n'était troublé que par le bruit des feuilles sèches soulevées par leurs pas: le moment était venu de parler.

Comme elle réfléchissait depuis quelques instants, son oncle l'interpella:

—Je te trouve bien mélancolique, si tu es fatiguée, dis-le franchement, ma mignonne, nous rentrerons.

—Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le souvenir d'une lettre que j'ai reçue, une lettre de Rouen.

—De Rouen?

—De madame Monfreville.

À ce nom, qui était celui de la vieille dame créancière de l'avocat général, M. Haupois ne put retenir un mouvement de contrariété.

—Et que te veut madame Monfreville?

—Elle me dit qu'elle n'a touché que cinq mille francs sur les dix mille qui étaient dus par mon père, et elle me demande, elle me prie de lui faire payer ces cinq mille francs.

—Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui payes ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne t'est rien resté, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta mère. Elle veut t'apitoyer après avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien de moi. Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui répondre moi-même de façon à ce qu'elle te laisse tranquille désormais.

—Mais, mon oncle.

Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait.

—Les comptes faits, le passif de ton père s'est trouvé de 75% supérieur à son actif augmenté de l'abandon de tes droits, j'ai pris à ma charge 25% et nous sommes ainsi arrivés à offrir aux créanciers 50%, qui ont été acceptés avec une véritable reconnaissance, je te l'assure. Pour un bon nombre c'était plus qu'il ne leur était dû réellement, et ils avaient encore un joli bénéfice, tant ton pauvre père avait mal arrangé ses affaires. C'était le cas particulièrement de ta vieille madame Monfreville, à qui, je le parierais, ton père ne devait pas légitimement plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de résistance pour donner une quittance entière, et cela prouve mieux que tout la valeur de ces créances.

Cette explication pouvait être bonne, mais elle ne porta nullement la conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur: que son père dût légitimement ou non, elle ne s'en inquiétait pas; il devait, c'était assez pour qu'elle voulût payer.

—Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants, je suis pénétrée de reconnaissance pour ce que vous avez fait, et cependant j'ose encore vous demander davantage.

—Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste, et je ne la ferai pas.

—Vous êtes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme; cela vous expliquera comment j'ose avoir une manière de comprendre et de sentir les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout ce que mon père doit fût payé.

—Tout ce qu'il devait réellement a été payé.

—J'entends tout ce qu'on lui réclamait.

—C'est de la folie.

—Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice, mais ma tante m'a dit que, dans votre générosité, vous vouliez me donner une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie, ne me donnez pas cette dot, et employez-la à payer ce que mon père doit.

—Ton père ne doit rien, je te le répète, et ce que tu me demandes là est absurde à tous les points de vue.

—Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la mémoire de mon père; permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit l'être, alors même que cela serait absurde.

—Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de repousser un bon mariage. C'est son indépendance qu'elle refuse.

—Mais l'indépendance ne peut-elle pas aussi s'acquérir, pour une orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que vous me destiniez à payer ces dettes, ce sera précisément et seulement cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant ces deux grâces, vous aurez été pour moi le meilleur des parents. Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'être pauvre comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir.

M. Haupois-Daguillon s'arrêta, et durant assez longtemps il regarda sa nièce, dont le visage pâli par l'émotion recevait en plein la lumière du soleil couchant.

—Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1° payer ce que tu crois que ton père doit encore; 2° ne pas épouser Saffroy; 3° travailler, et surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas?

—Oui, mon oncle, dit-elle.

—Eh bien! je ne consentirai à aucune de ces trois choses,—je ne payerai pas ce que ton père ne doit pas,—je ferai tout au monde pour que tu épouses Saffroy,—je ne te permettrai jamais de travailler dans ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons à te donner, tu les connais déjà ou tu les sens. Mais comme tu pourrais t'étonner que je ne veuille pas te donner à travailler dans notre maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille, j'admets que des explications sont nécessaires; les voici donc: tu es jeune, jolie, séduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite ne peut pas vivre sur le pied de l'intimité avec un homme jeune aussi, beau garçon aussi, qui est son cousin. Il y a là un danger pour tous. Mariée, nous ne nous séparerions jamais, puisque ton mari serait notre associé. Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme employée de la maison, nous serions obligés de tenir notre fils loin de Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant à Madrid malgré le chagrin que nous éprouvions à nous séparer de lui. Il y restera tant que tu n'auras pas accepté Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela nous créera pour tous une situation bien difficile. Réfléchis à tout cela, et plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici à Passy; nous allons prendre le train pour rentrer.

XVI

Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous les bruits de la maison se furent éteints, Madeleine réfléchit à ce que son oncle lui avait demandé.

Qu'on ne voulût pas payer les dettes de son père, c'était ce qu'elle ne comprenait pas. Son oncle, elle en était convaincue, était un honnête homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, c'était la réputation de probité commerciale dont il jouissait. D'autre part, il poussait jusqu'à l'orgueil la fierté de son nom. Alors comment se faisait-il qu'il ne voulût pas payer intégralement les dettes de son propre frère, et qu'il s'abaissât à chercher un arrangement avec les créanciers de celui-ci?

Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le déterminer à procéder ainsi: il ne croyait point que ce que l'on réclamait à la succession de son frère fût dû réellement, avait-il dit. Mais qu'importait? ce n'était pas cette succession qui était engagée, c'était la mémoire de ce frère.

Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire elle-même.

Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on ne possède rien?

Sans doute, il y avait un moyen qui se présentait à elle, et qui très-probablement réussirait,—c'était d'accepter Saffroy pour mari. Qu'elle allât à lui et franchement qu'elle lui dît: «Je serai votre femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon père avec la dot ou plutôt sur la dot que mon oncle me donnera», et il semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce n'était pas l'amour, ce serait l'intérêt qui lui dirait d'accepter cette condition.

Mais pour agir ainsi il eût fallu qu'elle fût libre, et elle ne l'était pas.

Pour donner sa vie en échange de l'honneur de son père, il eut fallu qu'elle fût maîtresse de cette vie, et elle ne lui appartenait pas.

Ce n'était plus l'heure des ménagements et des compromis avec soi-même, et eût-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'eût pas pu, les paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Léon.

Dans sa pureté virginale elle avait repoussé cet aveu chaque fois que de son coeur il lui était monté aux lèvres. Ingénieuse à se tromper elle-même, elle s'était dit et répété que les sentiments qu'elle éprouvait pour Léon étaient ceux d'une cousine pour son cousin, d'une soeur pour son frère, et que la tendresse profonde qu'elle ressentait pour lui prenait sa source dans la reconnaissance.

Mais cela était hypocrisie et mensonge.

La vérité, la réalité c'était qu'elle l'aimait non comme son cousin, non comme son frère, non pas par reconnaissance; c'était l'amour qui emplissait son coeur.

Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le repousser quand, pensant à un mariage avec Saffroy, elle se sentait étouffée par la honte? Est-ce que, voulant sauver l'honneur de son père, elle eût ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas aimé Léon? c'était son coeur qui se révoltait contre sa tête, c'était l'amour de l'amante, qui refusait de se sacrifier à l'amour de la fille.

Libre, elle eût pu accepter Saffroy même ne l'aimant pas,—la tendresse sinon l'amour naîtrait peut-être plus tard.

Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et qu'elle était à un autre? Ç'eût été tromperie de se dire que la tendresse naîtrait peut-être plus tard; elle savait bien maintenant, elle sentait bien qu'elle n'aimerait jamais que Léon.

Même pour l'honneur de son père, elle ne pouvait pas se déshonorer ni déshonorer son amour.

Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute la mémoire de son père fût déshonorée.

Jamais elle n'avait éprouvé pareille angoisse: par moments son coeur s'arrêtait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait dans sa tête à croire que son crâne allait éclater, puis tout à coup un anéantissement la prenait, et, s'enfonçant la tête dans son oreiller, elle pleurait comme une enfant; mais ce n'étaient pas des larmes qu'il fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre son désespoir, elle se disait qu'elle devait être digne de son amour pour son père, aussi bien que de son amour pour Léon.

Oui, c'était cela, et cela seul qu'elle devait.

Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et, à cette pensée, elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses accès de désespérance la reprenaient: ah! misérable fille qu'elle était, sans initiative et sans force.

À qui s'adresser, à qui demander conseil?

Il y avait dans sa chambre, qui avait été autrefois celle de Camille, un portrait de Léon fait à l'époque où celui-ci avait vingt ans, et que Camille, se mariant, n'avait pas emporté chez son mari. Combien souvent, portes closes et sûre de n'être pas surprise, Madeleine était-elle restée devant ce portrait qui lui rappelait son cousin à l'âge précisément où, sans qu'elle eût conscience du changement qui se faisait dans son coeur de quinze ans, il était devenu pour elle plus qu'un cousin.

Anéantie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de son lit, et, allumant une lumière, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil placé devant ce portrait, et elle resta là longtemps, plongée dans une muette contemplation.

La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison comme au dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne perçait pas la flamme de la bougie qui n'éclairait guère que le portrait devant lequel elle brûlait comme un cierge devant une sainte image.

Et de fait pour Madeleine n'en était-ce point une: celle de son dieu, devant qui elle restait agenouillée lui demandant l'inspiration.

Elle lui avait promis de lui écrire si on la pressait de se marier, mais la promesse qu'elle lui avait faite alors était maintenant impossible à tenir.

Il arriverait, cela était bien certain, si elle lui écrivait qu'on voulait la marier à Saffroy. Mais alors que se passerait-il?

Ou Léon prendrait son parti, et alors il se fâcherait avec son père et sa mère.

Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour elle qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur, quelque invraisemblable qu'il fût pour son coeur.

Non, elle ne devait pas l'appeler à son secours, et seule elle devait agir.

—N'est-ce pas, Léon? dit-elle en s'adressant au portrait d'une voix suppliante, parle-moi, inspire-moi.

Et elle resta les yeux attachés sur cette image, les mains tendues vers elle.

La bougie s'était consumée et, arrivant à sa fin, elle jetait des lueurs inégales et vacillantes: tout à coup Madeleine crut voir les yeux du portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie; ils lui parlaient. Et comme elle cherchait à les bien comprendre, brusquement la nuit se fit épaisse et noire; la bougie venait de mourir.

Elle se releva, et à tâtons, elle gagna son lit sans avoir l'idée d'allumer une autre bougie: à quoi bon? elle savait maintenant ce qu'elle avait à faire, sa route était tracée.

Elle sauverait l'honneur de son père,—et elle sauverait la pureté de son amour.

XVII

Au temps où l'avocat général réunissait souvent le soir, dans sa maison du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit à Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille francs par an au théâtre avec sa voix et son talent.

—Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misère; lui répétait souvent un vieil ami de son père qui en sa jeunesse avait été un grand artiste; la position de votre père privera la France d'une chanteuse admirable.

Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces regrets, et jamais l'idée ne lui était venue qu'elle pourrait chanter un jour pour d'autres que pour son père, pour ses amis ou pour elle-même. Comédienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'eût été folie.

Ce qui lui avait paru folie à cette époque ne l'était plus maintenant.

Elle n'était plus la fille d'un magistrat, elle était celle d'un homme ruiné, et ce que la haute position de celui-là aurait défendu si elle en avait eu le désir, la misérable position de celui-ci le commandait malgré la répugnance instinctive qu'elle éprouvait à accueillir cette idée.

Il ne s'agissait plus à cette heure de ses désirs ou de ses répugnances, il s'agissait de son père et de son amour.

Le jour naissant la surprit sans qu'elle eût fermé les yeux une seule minute; mais sa nuit avait été mieux employée qu'à dormir: sa résolution était arrêtée; elle n'avait plus qu'à trouver les moyens de la mettre à exécution; heureusement cela ne demandait pas la même intensité de réflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait de Léon, qui, d'ailleurs, sous la lumière blanche du matin avait perdu l'animation et la vie.

Et pendant toute la journée, au milieu de ses banales occupations ordinaires, des allées et venues, des conversations, elle tâcha de bâtir un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui fût d'une réalisation pratique.

Bien qu'elle n'eût pas une grande expérience des choses du monde, elle n'était ni assez simple ni assez naïve pour s'imaginer qu'elle n'avait qu'à écrire au directeur de l'opéra pour lui demander une audition qui serait immédiatement accordée et à la suite de laquelle on lui offrirait un engagement.

Elle sentait qu'elle ne pourrait pas procéder ainsi, et, précisément parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce talent était insuffisant, surtout pour le théâtre: quand on a chanté pendant plusieurs années avec des chanteurs de profession, on sait la différence qui sépare l'amateur, même le meilleur, d'un artiste, même médiocre.

Elle avait beaucoup à étudier, beaucoup à acquérir avant de pouvoir paraître sur un théâtre.

Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle se sentait forte et vaillante.

Mais, au point de vue des moyens de travail, elle était au contraire pleine d'inquiétude: comment étudier, comment payer les maîtres qui la feraient travailler, quand elle ne possédait rien que quelques centaines de francs, des bijoux et des effets personnels?

Elle pouvait à la vérité se présenter au Conservatoire dont les cours sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le dépôt d'un acte de naissance, et dès lors il serait trop facile de savoir ce qu'elle était devenue, c'est-à-dire que son oncle, sa tante, Léon lui-même interviendraient aussitôt pour l'empêcher d'exécuter son dessein.

Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez son père pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les élèves pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'élève est élève et étudie, il ne paye point son professeur, mais du jour où il est artiste et où il a des engagements, il abandonne sur ses appointements un tant pour cent plus ou moins fort et pendant une période plus ou moins longue au professeur qui l'a formé.

C'était un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se fit payer que dans l'avenir; une part pour le maître, une autre pour les créanciers de son père, et tout était sauvé.

Le point le plus délicat maintenant était de savoir comment elle vivrait pendant le temps de ces leçons et jusqu'au moment où elle serait en état de paraître sur un théâtre; elle fit le compte de son argent, il lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents francs que son oncle lui avait donné récemment pour ses menues dépenses; de plus elle possédait quelques bijoux et enfin des vêtements et du linge qu'elle ne pouvait guère estimer à leur prix de vente. En tous cas cela réuni formait un total qui semblait-il devrait lui permettre de vivre, avec une rigoureuse économie, pendant près de deux ans; et c'était assez sans doute en travaillant énergiquement, pour gagner le moment où elle pourrait débuter.

Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller chez les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur demander s'ils consentaient à l'accepter comme élève, mais ayant toujours été accompagnée, par son oncle, par sa tante ou par une femme de chambre, il lui était impossible de faire ces visites.

Pour cela il fallait qu'elle fût libre, et pour être libre il fallait qu'elle quittât cette maison dans laquelle elle ne rentrerait jamais.

À cette pensée son coeur se serra et une défaillance morale l'envahit tout entière. C'étaient les liens de la famille qu'elle allait briser de ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait été si hospitalière? Que serait-elle pour Léon, à qui elle ne pourrait pas dire la vérité, et de qui elle devrait se cacher comme de tous autres? Que penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner? Lui!

Son angoisse fut telle qu'elle en vint à se demander si son dessein était réalisable et s'il n'était pas plus sage de l'abandonner; mais elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle appelait sagesse, était en réalité lâcheté.

Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre était possible, mais quand même son oncle et sa tante la condamneraient, quand même Léon la chasserait de son souvenir, elle devait persévérer. Est-ce que son départ qui allait la séparer de sa famille, n'allait pas justement ramener dans cette famille celui qui à cause d'elle en avait été éloigné, un fils bien-aimé?

En agissant comme elle l'avait résolu, ce n'était pas seulement à son père qu'elle donnait sa vie, c'était encore à Léon.

Il n'y avait donc plus à hésiter, elle quitterait cette maison, et seule, sans appui, laissant derrière un souvenir condamné, elle s'embarquerait à dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir de retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice à ceux qu'on aime et le devoir accompli.

Cependant, son parti fermement arrêté, elle en différa, elle en retarda l'exécution; c'était chose si grave, si cruelle, de dire adieu volontairement aux joies tranquilles du foyer, à la tendresse de la famille, à l'amour.

Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint l'arracher à ses hésitations.

—Tu as réfléchi à ce que je t'ai dit? lui demanda-t-elle un soir.

—Oui, ma tante.

—Bien réfléchi, n'est-ce pas, en jeune fille raisonnable?

—Oui, ma tante, bien réfléchi, longuement au moins et avec toute l'attention dont je suis capable.

—Et qu'as-tu décidé au sujet de Saffroy? Ton oncle, qui lui aussi t'a demandé de réfléchir, voudrait savoir comme moi ce que tu as décidé; il y a pour nous urgence à ce que tu te prononces.

—Voulez-vous me donner jusqu'à demain soir, je vous écrirai?

—Pourquoi écrire quand nous pouvons nous expliquer de vive voix, franchement, amicalement?

—Si vous le voulez, j'aime mieux écrire; je dirai ainsi moins difficilement ce que j'ai à vous dire.

XVIII

En disant à sa tante qu'il lui serait moins difficile d'écrire que de parler, Madeleine ne se flattait pas de la pensée que cette lettre serait facile,—dans sa position rien n'était facile, ni lettres, ni paroles, ni actes.

Mais ce n'était pas devant les difficultés qu'elle devait s'arrêter, c'était devant les impossibilités, et encore devait-elle les affronter, quitte à être vaincue.

Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit à écrire cette lettre:

«Ma chère tante,

«C'est à mon oncle aussi bien qu'à vous que j'adresse cette lettre; c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que j'ai reçu dans cette maison. Avec les douces pensées qui m'emplissent le coeur lorsque je songe à l'affection que vous m'avez montrée ce m'est un profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me rendant à vos désirs.

«Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je n'aimerai pas, et je n'aime pas M. Saffroy, malgré toutes les qualités que je lui reconnais.

«Je sens qu'une pareille réponse me crée des devoirs et que, puisque je refuse l'existence fortunée que dans votre généreuse tendresse vous vouliez m'assurer, c'est à moi de prendre désormais la direction de cette existence.

«En demandant à mon oncle les moyens de travailler, je ne cédais pas à un caprice, mais à une volonté posée et arrêtée, celle de pouvoir prendre librement la responsabilité de mes déterminations. Mon oncle a cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guidé, mais il m'est impossible de les accepter.

«Je dois travailler et, puisque je veux avoir la liberté de mes résolutions et de mes actes, gagner moi-même par le travail cette liberté.

«Je comprends qu'il m'est impossible d'exécuter ma volonté en restant près de vous; demain j'aurai donc quitté cette maison où j'ai été si tendrement reçue.

«Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me découvrir, en tous cas je vous préviens que mes dispositions sont prises pour qu'on ne puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien, n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre à l'abri de vos reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et l'autre m'avez témoigné, en ces dernières circonstances, une tendresse si douce à mon coeur, est-ce que je ne me serais par expliquée franchement au lieu de vous écrire cette lettre que mes larmes interrompent à chaque ligne?

«Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous dire que je vivrai avec votre souvenir et avec la pensée de rester digne de votre affection, si vous voulez bien me la conserver.

«MADELEINE HAUPOIS»

Cette lettre achevée, il lui en restait une autre à écrire, car elle ne voulait pas sortir de cette maison où elle avait été amenée par Léon, sans qu'il fût prévenu de son départ.

Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire.

«Tu m'as fait promettre de t'écrire, mon cher Léon, dans le cas où l'on me parlerait de mariage. On m'en a parlé. Ton père et ta mère m'ont demandé de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas l'aimer, j'ai refusé malgré les instances de mon oncle et de ma tante qui, je te l'assure, ont été vives.

«Si je ne t'ai pas appelé à mon aide comme je t'avais promis de le faire, c'est que j'ai été retenue par cette considération que tu ne pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec ton père et ta mère, en les blessant, en te fâchant avec eux peut-être.

«Je dois me défendre seule, et pour cela je n'ai qu'un moyen: quitter cette maison et vivre de mon travail.

«Pardonne-moi de ne pas te dire où je me retire; je ne le puis, sachant bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas accepter dans la maison de ton père, je le puis encore moins hors de cette maison.

«Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je besoin de te le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait différer longtemps l'exécution d'une résolution qui, quoi qu'il nous en coûte à tous, doit s'accomplir.

«Où que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton affection.

«Toi, je l'espère, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce me sera un soutien dans la vie, où je vais entrer seule et rester seule, de savoir et de me dire que tu penses avec tendresse à ta pauvre

«MADELEINE.»

Après avoir écrit cette lettre, elle resta longtemps perdue dans ses pensées et accablée sous le poids de son émotion.

C'était fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas été aimée, elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journée d'amour et de bonheur, et elle avait dix-neuf ans.

Derrière elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu.

Quand elle s'éveilla, son plan était tracé.

Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la rue de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, après avoir éloigné les domestiques sous un prétexte quelconque, elle irait elle-même chercher un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un commissionnaire.

Les choses s'arrangèrent à souhait pour le succès de son dessein: la cuisinière était sortie pour aller à la halle, elle envoya en course le valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller chercher son fiacre et son commissionnaire.

Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la dernière caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre où elle avait cru que s'écoulerait sa vie, où elle était restée si peu de temps.

Elle alla s'agenouiller devant le portrait de Léon, comme dans la nuit où il lui avait parlé, et, l'ayant embrassé, elle s'enfuit sans se retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui écrasa le coeur, et en descendant l'escalier elle fut obligée de s'appuyer sur la rampe.

Elle se fit conduire à la gare Saint-Lazare, où elle prit un billet pour Argenteuil. À Argenteuil, elle descendit du train et se promena pendant une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet pour Paris (gare du Nord), où elle arriva deux heures après avoir quitté Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des chances pour qu'on ne devinât pas cet itinéraire; on la croirait plutôt partie pour Rouen.

Arrivée à la gare du Nord, elle y laissa ses bagages, se proposant de venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle se mit en route, mais à pied, pour les Batignolles, où elle voulait chercher ce logement. C'était la première fois qu'elle sortait seule dans les rues de Paris; mais ce qui l'eût assez vivement troublée quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inquiéter ou l'émouvoir; elle avait maintenant bien d'autres dangers à braver, et de plus sérieux.

Si elle avait été libre, elle aurait pris une chambre dans une maison meublée ou dans une pension bourgeoise, ce qui eût été beaucoup plus simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui régissent les maisons meublées ou les hôtels, et l'on sait que c'est là qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il ne fallait pas que son oncle la trouvât.

Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en changeant de nom, rendrait les recherches presque impossibles.

Après avoir marché pendant trois heures dans les rues les plus tranquilles de Batignolles, et monté cinq ou six cents marches, elle trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy, cité des Fleurs, au dernier étage d'une modeste maison, une chambre et un cabinet qui étaient vacants et à peu près habitables.

Les deux pièces étaient mansardées; mais, par la fenêtre de la chambre, on apercevait un coin de campagne par-dessus des cheminées d'usines, et, tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela coûtait deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la province sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des renseignements, on lui fit payer un terme d'avance.

Elle n'avait plus qu'à acheter les meubles qui lui étaient indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole, gril, assiettes, verres, couteau, cuillère et fourchette.

Au moment où la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa chambre, au milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter.

Elle avait juré qu'elle serait forte, et cependant, quoi qu'elle fît, elle ne put retenir ses larmes.

Seule!

XIX

Elle était résolue à ne pas perdre de temps et à chercher immédiatement le professeur qui voudrait bien la prendre pour élève.

Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et quittant ses vêtements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient la faire remarquer et par là mettre sur ses traces, si, comme cela était probable, on la cherchait, elle revêtit une de ses anciennes robes qui, sans être noire, était cependant de couleur sombre.

Le professeur auquel elle voulait s'adresser était un ancien chanteur retiré du théâtre depuis quatre ou cinq ans, et qui avait quitté la scène en pleine possession de son talent ainsi que de ses moyens. Sans se conquérir un de ces noms glorieux qui s'imposent à une époque et la datent, il s'était placé cependant parmi les trois ou quatre bons artistes de son temps. Assez mal doué par la nature qui ne lui avait donné qu'une voix ingrate et qu'un extérieur peu agréable, c'était à force de travail, d'études, de volonté et d'intelligence qu'il était arrivé à cette position. Le succès avait été d'autant plus lent qu'il n'avait été aidé par aucun de ces petits moyens qu'emploient si souvent ceux qui veulent réussir à tout prix: la réclame, la bassesse ou l'intrigue. Honnête homme, galant homme dans la vie, il avait voulu l'être,—ce qui est plus difficile,—même au théâtre, et il l'avait été; aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui honorait sa profession, son nom se présentait-il toujours le premier: «Voyez Maraval.» C'était non-seulement par ces qualités qu'il s'était imposé aux sympathies bourgeoises, mais c'était encore par la fortune: économe, soigneux, rangé, il avait mis de côté la grosse part de ce qu'il avait gagné, et en ces dernières années il s'était fait construire avenue de Villiers un petit hôtel qui rehaussait singulièrement la considération dont il jouissait dans un certain monde. C'était là qu'il vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingué, et son gendre, associé d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon époux, bon père, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre ambition que de former des élèves dignes de lui.

Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au théâtre, Madeleine savait tout cela, et c'était ce qui l'avait déterminée à s'adresser à lui. N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait désirer: le talent et l'honnêteté?

Sortant de la cité des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue de Villiers, où elle ne tarda pas à arriver; mais, ignorant où demeurait Maraval, elle demanda son adresse à un sergent de ville du quartier, qui de la main lui désigna une petite maison bâtie dans le style moitié romain, moitié égyptien, avec une décoration polychrome pour la façade.

Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert appliqué sur une porte peinte en rouge étrusque. M. Maraval était occupé, il donnait une leçon et ne serait libre que dans une demi-heure. Elle attendit dans un petit salon, dont les murs étaient couverts de portraits (lithographies, photographies), offerts «à mon cher camarade, à mon cher maître, à mon cher ami Maraval».

Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, vêtu d'un pantalon gris et d'une redingote noire boutonnée, parut devant elle; de la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel respirait un ordre méticuleux.

—Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant de la main un fauteuil.

—Mademoiselle Harol.

C'était le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle voulait être connue désormais, non-seulement au théâtre, mais dans le monde.

C'était à elle d'expliquer le but de sa visite, et si grand que fût son trouble, il fallait qu'elle parlât.

—Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des leçons.

Sans répondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour un assentiment.

Madeleine continua:

—Je ne suis pas tout à fait une commençante, j'ai travaillé, j'ai même beaucoup travaillé.

—Avec qui, je vous prie?

Madeleine avait prévu cette question et elle avait préparé sa réponse en conséquence.

—Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orléans.

—Je connais les bons professeurs d'Orléans; est-ce Ferriol, qui a été votre maître, Delecourt, ou Bortha?

—J'ai travaillé sous la direction de mon père, qui n'était point artiste de profession.

—Ah! très bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il était facile de comprendre.

Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur les professeurs qui n'étaient point artistes de profession; il fallait donc effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression.

—Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle.

—Volontiers. Soprano, n'est-ce pas?

—Oui, monsieur. Que voulez-vous?

—Ce que vous voudrez vous-même, vous pouvez vous accompagner?

—Oui, monsieur.

Avec une politesse où il y avait une légère nuance d'ennui, il lui montra un piano.

Elle s'assit. Autant elle s'était sentie faible quelques instants auparavant, autant maintenant elle était résolue.

Sa pensée n'était plus dans ce salon, mais plus loin, à Saint-Aubin, dans le cimetière où son père reposait, et c'était le souvenir de ce père bien-aimé qu'elle invoquait.

C'était son jugement que Maraval allait prononcer: elle voulut qu'il fût rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air du Freyschutz.

Aux premières mesures Maraval, qui avait gardé son attitude composée, prêta l'oreille.

Madeleine commença le récitatif:

Le calme se répand sur la nature entière.

Maraval ne la laissa pas aller plus loin:

—Parfait! s'écria-t-il, brava, brava, tous mes compliments à la pianiste et à la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi difficile pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus loin pour que je voie de quoi vous êtes capable; mais pour mon plaisir je vous demande la grâce de continuer.

Jamais parole plus douce n'avait caressé son oreille, jamais applaudissements ne l'avaient si profondément émue: les portes du théâtre s'ouvraient devant elle.

N'étant plus paralysée par l'émotion, elle se livra entièrement, et quand elle eut achevé cet air qui a fait le désespoir de tant de chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval recommencèrent, non pas insignifiants dans leur banalité mais tels qu'un maître pouvait les donner.

—Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais bientôt débuter au théâtre?

Instantanément, la physionomie souriante de Maraval changea:

—Au théâtre, s'écriait-il, c'est pour le théâtre que vous me consultez?

—Mais oui.

—J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire rien de ce que j'ai dit: la nature a été généreuse pour vous et vous avez acquis un talent remarquable, mais le théâtre demande autre chose.

Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains dans ses poches.

—Ça n'est plus ça, ma chère enfant.

La chute fut écrasante, et Madeleine resta un moment anéantie.

Pendant ce temps, Maraval, qui s'était levé, avait tourné autour d'elle en l'examinant curieusement.

—Comment, s'écria-t-il, vous voulez entrer au théâtre, quelle mauvaise fantaisie vous a passé par la tête?

—Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison impérieuse, la nécessité non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille.

Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle était obligée de se faire chanteuse.

—Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup d'argent et de la gloire; vous voyez le théâtre de loin, c'est de près qu'il faut le regarder à l'envers.

Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine crut remarquer que ce n'était plus seulement de la curiosité qui se montrait dans ses yeux, c'était plus, c'était mieux, c'était de la sympathie, et de l'intérêt.

—Qui vous a conseillé de vous adresser à moi? demanda-t-il.

—Personne: je suis venue à vous pour ce que je savais de vous.

—De moi, le chanteur?

—De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval.

—Ah!

Et il laissa paraître un sourire de satisfaction.

Puis, après avoir marché pendant quelques minutes de long on large dans le salon, il vint s'asseoir près de Madeleine.

—Mademoiselle, dit-il, le témoignage, de confiance et d'estime que vous m'avez donné en venant ici m'impose un devoir, celui de vous éclairer. Bien que je n'aie pas l'honneur de vous connaître depuis longtemps, il ne m'est pas difficile de voir que vous êtes une jeune fille bien élevée, distinguée, intelligente, instruite, pleine de pureté, d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces qualités que pour pouvoir justifier le rôle que je crois devoir prendre auprès de vous; soyez convaincue que ce que j'ai à vous dire est tout à fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout à l'heure. Il est possible qu'après un certain temps d'études sérieuses ce talent se développe et devienne un grand talent; mais il est possible aussi qu'il ne se développe pas et qu'il reste ce qu'il est en ce moment, supérieur dans le monde, j'en conviens volontiers, insuffisant au théâtre. Là n'est donc pas absolument la question. Elle est où ma conscience la place: dans la carrière que vous voulez embrasser, et c'est là ce qui m'oblige à vous éclairer sur les terribles difficultés, sur les insurmontables difficultés que vous voulez affronter sans les connaître. Mon âge et mon expérience me donnent pour cela une autorité, qui, je l'espère, vous fera réfléchir sérieusement pendant qu'il en est temps encore. Vous m'écoutez, n'est-ce pas?

—Si je vous écoute! Oh! oui monsieur.

—L'existence d'un comédien et surtout celle d'une comédienne est, mon enfant, la plus difficile et la plus misérable des existences. Ne croyez pas que j'exagère. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles conditions on débute ordinairement, je ne dis pas sur les petits théâtres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une scène honorable. Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver à une situation qui soit moins précaire que celle des premières années, et vous voyez combien peu y arrivent, combien au contraire, même avec beaucoup de talent, restent dans des positions effacées. C'est là une cruelle blessure, qui n'est rien cependant auprès de celles que vous font chaque jour les rivalités: la jalousie, l'envie, la calomnie vous attaquent de tous les côtés; il faut se défendre, et dans cette lutte les hommes laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur dignité, les femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos qualités tout à l'heure; elles seraient justement des défauts, de grands défauts pour cette existence: l'honnêteté, la distinction, la bonne éducation, que voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver, vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous êtes aujourd'hui que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais, vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pensé au public, à sa frivolité, à ses caprices; avez-vous pensé à la critique, à son incapacité, à son ignorance, à ses exigences? J'ai quitté le théâtre dix ans plus tôt que je ne devais par peur de l'un et par dégoût de l'autre. Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chère enfant, et donnez-moi la satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas être la vôtre. Tout, tout plutôt que le théâtre pour une femme. Mais voyons, regardez-moi, n'êtes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous êtes faite pour être aimée et pour aimer. Je ne sais si vous êtes convaincue, mais j'ajoute que je refuse de vous donner des leçons, car ce serait vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement.

À ce moment, deux enfants entrèrent bruyamment dans le salon, un petit garçon et une petite fille.

—Mais viens donc déjeuner, grand-père, cria celle-ci, c'est moi qui ait fait cuire ton oeuf, il va être froid.

Madeleine se leva.

D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les lui montrant:

—Voilà ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, dit-il; mariez-vous, mariez-vous, ma chère enfant. Je suis sûr que dans quelques années, tenant vos bébés par la main, vous viendrez me remercier de mes conseils. Au revoir, mademoiselle.

XX

Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un moment sans savoir de quel côté tourner ses pas.

Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pensée. Non pas qu'elle n'eût point été touchée par ce que Maraval venait de lui dire avec un accent si convaincu et si sympathique; elle en avait été bouleversée au contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne fût parfaitement vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du doigt seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne pouvaient pas l'arrêter. Elle s'abaisserait en se faisant comédienne. Eh bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutôt que de subir cet abaissement, elle devait se marier. En théorie, cela pouvait être vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation personnelle. C'était, au contraire, dans le mariage, qu'était pour elle l'abaissement le plus déshonorant.

Il fallait qu'elle fût chanteuse; et, puisque s'était pour elle le seul moyen de ne pas laisser déshonorer la mémoire de son père et de ne pas flétrir son amour, il le fallait malgré tout et malgré tous.

C'est-à-dire que pour le moment il fallait qu'elle trouvât un maître qui la mît au plus vite en état de paraître sur un théâtre, puisque Maraval, par intérêt et par sympathie pour elle, refusait d'être ce maître.

Mais où était-il, ce maître?

Debout devant la porte de Maraval, immobile, réfléchissant et ne trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la lumière sur laquelle elle avait tenu les yeux fixés, et qui l'avait guidée, venant de s'éteindre tout à coup.

Sa mémoire troublée ne retrouvait même plus les noms des maîtres qui quelques jours auparavant lui étaient vaguement connus.

Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue, où les passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris. En marchant, une bonne inspiration, une idée, se présenteraient sans doute à son esprit.

Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinité, où l'enseigne et la devanture d'un cabinet de lecture lui suggérèrent enfin ce qu'elle avait à faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un almanach des adresses. À l'article des professeurs et compositeurs de musique elle trouva le nom qu'elle avait vainement demandé à sa mémoire: Lozès, rue Blanche.

Ce qu'elle savait de Lozès, c'était qu'il était chanteur assez médiocre, mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette réputation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire où il avait pour élèves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas les cours du vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses élèves en public, et plusieurs de ceux qu'il avait formés avaient obtenu des succès retentissants en ces dernières années.

Elle monta la rue Blanche jusqu'au numéro que l'almanach lui avait indiqué; mais, n'étant plus sous l'oppression du trouble qui l'avait saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle courait lui revint; si on allait la reconnaître! et il lui semblait que chacun de ceux qui la regardaient étaient des amis ou des employés de son oncle; alors elle assurait d'une main fébrile le voile épais qui lui cachait le visage.

L'école de Lozès était située au fond d'une cour, dans un atelier vitré qui avait servi autrefois à un photographe; et on y arrivait de plain-pied après avoir traversé un petit vestibule, sans que personne fût dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer.

Lorsque Madeleine eut poussé la porte de ce vestibule, elle s'arrêta un moment sans oser entrer.

Au fond de l'atelier, un jeune home à la figure énergique et de carrure athlétique chantait le grand air de Rigoletto, qu'un gros homme au teint jaune, vêtu d'une robe de chambre crasseuse et chaussé de chaussons de feutre, écoutait, assis dans un vieux fauteuil, en roulant des yeux blancs,—Lozès, sans aucun doute, qui donnait une leçon; et ce n'était pas le moment de le déranger.

Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu de l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait pas une place où elle pourrait attendre sans attirer l'attention. Déjà les gros yeux blancs de Lozès, qui s'étaient fixés sur elle à son entrée, ne l'avaient que trop intimidée. Dans un coin formant enfoncement, elle aperçut deux vieilles femmes de tournure vulgaire et bizarrement accoutrées, assises sur des banquettes; elle se dirigea doucement de leur côté et s'assit derrière elles.

Aussitôt elles se retournèrent, et longuement, attentivement elles la dévisagèrent, en tachant de percer son voile.

—C'est-y pour prendre une leçon de môsieu Lozès que vous venez? demanda l'une d'elles à voix basse.

Madeleine sans répondre fit un signe affirmatif.

—Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a été dérangé.

L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique, théâtral, contrasta singulièrement, avec celui de la première vieille; elle posa une série de questions à Madeleine, qui ne répondit que par signes exactement comme si elle avait été muette.

Heureusement pour elle, la voix de Lozès vient faire taire les vieilles:

—Silence donc dans le coin des mères, cria-t-il, fermez vos boîtes.

Le silence se fit aussitôt, et Madeleine délivrée put suivre la leçon.

L'élève chantait:

Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-né-e Ren-dez-moi ma fil-le infor-tu-née.

Lozès sauta de son fauteuil.

—Mais va donc, s'écria-t-il, va donc, de la vigueur, de l'âme; quel pot-à-feu à remuer que ce garçon-là.

Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos.

L'élève recommença avec le même calme, exactement comme s'il donnait la bénédiction aux «cour-ti-sans race vi-le».

Lozès était resté près de lui dans un état de violente exaspération; tout à coup il lui allongea deux ou trois bourrades en l'apostrophant grossièrement.

Alors cet hercule, qui était dix fois plus fort que ce gros bonhomme, se mit à pleurer et à beugler:

—Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure....

—Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler avec les veaux. À un autre.

Une jeune fille sortit d'un coin et s'avança auprès du fauteuil où Lozès s'était rassis: elle avait quinze ou seize ans à peine, jolie, élégante et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains.

Au moment où elle ouvrait la bouche, Lozès l'arrêta:

—Dis donc, toi, je t'ai déjà fait remarquer qu'on devait m'embrasser en arrivant; si cela ne te va pas, dis-le.

La jeune fille ne dit rien, mais s'avançant vers Lozès qui, sans se lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue rasée, qui, de loin, paraissait toute bleue.

La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la tête aux pieds, et son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce comédien!

La pensée lui vint de se sauver au plus vite, mais la réflexion la retint; il fallait persévérer quand même.

La leçon avait commencé, mais elle n'alla pas loin.

—Ce n'est pas ça, s'écria Lozès, arrête, et va t'asseoir sur cette chaise là-bas; tu croiseras tes bras derrière et tu respireras fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer la poitrine. À un autre.

Un ténor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla s'asseoir sur sa chaise et s'appliqua à faire descendre sa respiration.

Ou bien Lozès n'était pas de bonne humeur, ou bien il avait mauvais caractère, car le jeune ténor avait à peine dit quelques mots, qu'il se fâcha:

—Toi, je t'ai déjà dit de choisir; veux-tu chanter à la manière française, en ouvrant la bouche en rond, ou bien à la manière italienne, en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une tête à sourire, souris donc; ça charmera les femmes.

Le ténor recommença en ouvrant si largement la bouche qu'il montra toutes ses dents.

Tout en l'écoutant, Lozès surveillait la jeune fille, qui avait été s'asseoir sur sa chaise; tout à coup, il courut à elle et la fit lever:

—Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il.

Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement:

—Couche-toi là-dessus, dit-il, étale-toi tout de ton long et en mesure, tu diras do, do, do, do.

Malgré la gravité de sa situation, Madeleine ne put retenir un sourire.

La leçon avait été reprise, mais bien que Madeleine voulût y apporter attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix derrière elle; machinalement elle tourna la tête; elle ne vit qu'une petite porte fermée. C'était de derrière cette porte que venait ce chuchotement, auquel se mêlait depuis quelques instants comme un bruit de baisers étouffés.

Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'ouïe d'une finesse extrême, et bien souvent elle entendait distinctement ce que d'autres ne soupçonnaient même pas. Cependant ces chuchotements étaient si forts qu'elle fut surprise qu'ils n'éveillassent point la curiosité de ses voisines.

Brusquement l'une d'elles se leva et courut à la petite porte:

—Ursule, je t'y prends encore à te faire embrasser dans les escaliers, viens ici, petite peste, et ne me quitte plus.

Madeleine eût voulu boucher ses oreilles, comme quelques instants auparavant elle eût voulu fermer ses yeux; et une fois encore elle se demanda si elle ne devait pas sortir immédiatement de cette maison, mais, se raidissant contre le dégoût qui l'envahissait, elle resta.

XXI

Cependant la présence de Madeleine avait produit une certaine sensation: on avait remarqué cette jeune femme qui, par sa toilette et sa tenue, ressemblait si peu aux élèves qui venaient ordinairement chez Lozès, et trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu à peu avaient fini par s'asseoir sur les banquettes, et ils s'étaient mis à la regarder, la toisant des pieds à la tête, l'examinant, la déshabillant comme si elle avait été exposée là pour leur plaisir.

Bien qu'elle évitât de tourner ses yeux de leur côté, elle avait senti le feu de ces regards braqués sur elle et le rouge lui était monté au visage.

C'étaient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient, s'asseyaient, se mouchaient avec des poses scéniques, la tête de trois quarts, le poing sur l'épaule, le sourire aux lèvres, s'écoutant entre eux comme on écoute au théâtre avec des attitudes fausses.

Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer, puisque entre eux ils se tutoyaient tous «Bonjour, ma petite chatte.—Comment vas-tu, ma vieille?»

Lozès annonça que c'était fini «pour aujourd'hui.»

Enfin, elle allait pouvoir approcher ce maître terrible, et, tout de suite, pendant que les élèves s'empressaient joyeusement vers la porte de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil où Lozès était resté assis.

À mesure qu'elle avança, elle se sentit enveloppée par un regard curieux.

Arrivée près de lui, elle le salua, et, comme elle avait tout son courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait:

—Je voudrais entrer au théâtre, dit-elle d'une voix qui, malgré ses efforts, était tremblante, et je viens vous demander vos leçons.

Il n'avait pas bougé de dessus son fauteuil; la tête renversée, il la regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'était pas satisfait de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec son accent méridional:

—Défaites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre paletot.

Elle obéit, décidée à tout.

—Bon, dit-il après l'avoir regardée en dodelinant de la tête avec approbation, pas mal, pas mal.

Et comme elle rougissait sous ce regard qui était un outrage pour son innocence de jeune fille:

—Vous savez que vous êtes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il; vous avez le type d'Ophélia, ce n'est pas mauvais, ça, et c'est rare; marchez un peu.

Elle se mit à marcher.

—Présentez votre poitrine comme un bouquet; les épaules effacées; bien, cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez?

Madeleine répéta ce qu'elle avait déjà dit à Maraval.

—Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit Lozès; ils sont toc en province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous voudrez.

Elle proposa l'air du Freyschutz: puisqu'elle avait réussi auprès de Maraval, Lozès ne serait pas plus difficile sans doute.

Mais Lozès refusa:

—Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger pour le moment, c'est votre voix; savez-vous le Brindisi de la Traviata?

—Oui, Monsieur.

—Eh bien! allez-y alors: je vous écoute.

Et de fait il l'écouta attentivement, le coude appuyé sur le bras de son fauteuil et le menton posé dans sa main.

—Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussitôt qu'elle se tut.

—Vous m'acceptez?

—À bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Lozès, vous serez une grande artiste.

—Ah! monsieur!

—Si vous travaillez et si vous suivez mes leçons, bien entendu; parce que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien.

—Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous promets que vous n'aurez jamais eu d'élève plus attentive, plus appliquée.

—S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois vous serez en état de débuter, et, comme débute une élève de Lozès, d'une façon splendide; ces ânes du Conservatoire verront un peu ce que je sais faire d'une élève qui est douée.

Le moment était venu pour Madeleine d'expliquer sa situation, et les dispositions dans lesquelles elle voyait Lozès lui donnaient du courage et de l'espoir.

Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout.

—Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces arrangements-là: je n'ai pas le temps; et puis pour vous, croyez-moi, c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous gêner et payer vos leçons comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par mois qu'il vous faut; votre famille est ruinée me disiez-vous, eh bien, une belle fille comme vous ne doit pas être embarrassée pour trouver cinq cents francs par mois.

Bien que Madeleine se fût promis de tout entendre sans broncher, elle ne put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte l'étouffait.

Puis elle fit quelques pas pour se retirer, désespérée.

Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'éloignait lentement, parce que ses yeux troublés la guidaient mal, il la rappela tout à coup.

—Voyons, ne vous en allez pas comme ça; et tout d'abord croyez bien que je suis fâché de ne pas vous donner des leçons; je sens qu'on peut faire quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous coûtera peut-être cher, très-cher même.

—Jamais trop cher, je suis prête à tous les sacrifices.

—Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-être le fera. Si nous étions en Italie, poursuivit Lozès, rien ne serait plus facile. Il y a là des gens toujours disposés à se faire les entrepreneurs d'un jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce sont des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont un petit capital et ils l'emploient à l'exploitation de celui ou de celle qu'ils ont découvert. Pour cela ils traitent soit avec les parents, soit avec le sujet lui-même, c'est-à-dire qu'ils l'achètent pour un certain temps. Pendant les premières années, ils lui donnent le logement, la nourriture, l'habillement et surtout l'éducation musicale, et, en échange, le jeune homme ou la jeune fille abandonne à son maître ce qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il commence à gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en Italie, me direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens à Paris. Précisément, j'en connais un qui, après avoir fait ce métier pendant sa jeunesse, s'est fixé à Paris en ces derniers temps et a ouvert, rue de Châteaudun, une boutique de bric-à-brac, de curiosités, de meubles italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de vous. Mais, avant que je fasse cette démarche, il faut que vous me disiez si vous, de votre côté, vous êtes disposée à accepter la direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera.

—Avec reconnaissance et de tout coeur.

—N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec Sciazziga,—c'est mon italien; défendez vos intérêts puisque vous êtes orpheline et que vous n'avez personne pour vous protéger, c'est un avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera âpre; vous, de votre côté, soyez ferme et ne lui cédez pas tout ce qu'il vous demandera. Accordez-lui seulement la moitié de ses exigences, et ce sera déjà beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je ne veux pas paraître dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'à l'avance je vous préviens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de Lozès avec reconnaissance. On vous dira peut-être bien des choses de lui; vous répondrez alors: «Voilà ce qu'il a fait pour moi.»

L'impression première produite par Lozès s'était un peu effacée: il pouvait être brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce n'était pas certainement un méchant homme.

Cette pensée fut un grand soulagement pour Madeleine: elle pourrait honorer celui qui lui tendait la main.

—Encore un mot, dit Lozès, je vous ai expliqué que notre homme se chargerait de pourvoir à tous vos besoins. C'est beaucoup, mais ce n'est pas tout. Vous êtes seule; que ferez-vous le jour où vous aborderez le théâtre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses aller. Eh bien, en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif, d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour préparer vos succès, pour gagner ou éclairer la critique, qui ne voit que ce qu'elle a intérêt à voir ou que ce qu'on lui montre: Sciazziga sera ce quelqu'un, et grâce à lui le succès vous arrivera agréable et appétissant, comme un poulet bien rôti arrive sur la table de ceux qui ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine. C'est quelque chose cela, en un temps comme le nôtre, qui n'est que de réclame. Où voulez-vous que je vous envoie notre Italien?

Elle rougit et balbutia en pensant à sa misérable mansarde.

—Est-ce que vous n'êtes pas seule comme vous me le disiez? demanda Lozès remarquant son embarras.

—Oh! monsieur, s'écria-t'elle avec confusion.

—Enfin vous demeurez quelque part, sans doute?

—Oui, cité des Fleurs, à Batignolles; mais si M. Sciazziga vient dans ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal disposé à m'accorder les conditions que vous me conseillez d'exiger.

—Je n'avais pas pensé à cela, ma pauvre enfant. Il vaut mieux qu'il vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez après-demain à quatre heures.

—Oh! monsieur, combien je suis touchée de votre bonté!

—Vous verrez, ma petite, que bonté et talent sont synonymes: tout se tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon.

XXII

Le surlendemain, à trois heures quarante-cinq minutes, elle entra chez Lozès, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga n'était pas encore arrivé.

—J'ai vu notre homme, dit Lozès, il va venir; seulement, il est possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il amènera quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que de goût ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre voix emplira l'Opéra, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de crier.

Ce fut à quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga, suivi d'un vieux petit bonhomme ratatiné, fit son entrée dans l'atelier de Lozès; pour lui, c'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, gras, gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre, doucereux, mieilleux, obséquieux. Madeleine, qui malgré son émotion l'observait anxieusement, éprouva à sa vue un mouvement répulsif; et cependant il s'avançait vers elle en souriant, ne la quittant des yeux que pour admirer un gros brillant qu'il portait à son doigt.

Arrivé près d'elle, il la salua avec des grâces de théâtre, les bras arrondis, le dos voûté, marchant en rond comme les comédiens qui veulent remplir la scène.

—La signora, n'est-cé pas? dit-il avec un très-fort accent italien en s'adressant à Lozès.

—Apparemment.

Alors, tirant un face-à-main en or et le braquant sur Madeleine, il se mit à tourner autour d'elle.

—Çarmante, çarmante, disait-il à chaque pas en souriant à son acolyte; figoure expressive, avec de la nobilité, belle taille, cévéloure splendide.

Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas passé un examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter: jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle était pourpre de honte.

—Et la signora nous féra la grâce dé nous çanter oun morceau?

Cette parole lui fut une délivrance; chanter, elle était là pour chanter; elle échapperait ainsi à cet examen de sa personne.

—Mon çer ami lé maestro Maffeo, continua Sciazziga, voudra bien accompagner la signora.

Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Lozès s'approcha d'elle et, lui parlant à voix basse:

—Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui va vous juger; il a été, dans son temps, un de nos meilleurs chefs d'orchestre.

Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et Lozès, elle chanterait avec confiance.

Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style différent, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de son mieux, ainsi que Lozès le lui avait recommandé.

Sciazziga écouta, sans donner le moindre signe d'approbation ou de blâme.

Seul Lozès applaudit des mains et de la voix.

—Si, si, dit Sciazziga, qué cé n'est pas mal, grazia.

Quant à Maffeo, son attitude était étrange; il semblait qu'il voulût applaudir et qu'il n'osât pas.

Lorsque Madeleine eut achevé son troisième morceau, elle crut que Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il n'en fut rien.

—Qu'il est nécessaire que zé cause avec mon çer ami Maffeo, dit-il; pour cela ze prie la signora de venir demain matin, roue Châteaudun, avec son touteur.

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