MOBILIER MODERNE
Reading edition
CHAMBRE À COUCHER EN TAPISSERIES ANCIENNES
SALON RECOUVERT EN BROCATELLE
SALLE À MANGER EN ÉBÈNE, MEUBLES D'ART, GLACES, PIANOS, BRONZES D'ART
GARNITURES DE CHEMINÉES, LUSTRES, FEUX
GROUPES ET BUSTES D'APRÈS L'ANTIQUE, ARGENTERIE, TAPIS, IVOIRES
MARBRES, ÉMAUX CLOISONNÉS
PORCELAINES DE CHINE, DE SAXE, DE SÈVRES ET AUTRES
TABLEAUX, CURIOSITÉS
DIAMANTS
BAGUES, COLLIERS
BRACELETS, CROIX, MONTRES, TOILETTES, DENTELLES, FOURRURES
OMBRELLES, ÉVENTAILS, LINGE
VOITURES
CALÈCHE ET DORSAY À HUIT RESSORTS
COUVERTURES DE VOITURES EN FOURRURES, HARNAIS, LIVRÉES
Dont la vente aura lieu
Par suite du départ de Mlle C...
Hôtel Drouot, grande salle n°1.
Ce catalogue, imprimé par Claye avec un vrai luxe typographique et tiré sur papier teinté, annonça au tout Paris que ces sortes de choses intéressent la vente de Cara.
Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations, d'explications et de commentaires. Combien de bonnes amies s'écrièrent avec des larmes dans la voix et le sourire aux lèvres:
—C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout à fait ruinée!
À quoi il y avait des gens moins naïfs qui répliquaient que ce n'est pas toujours parce qu'une femme est ruinée qu'elle vend son mobilier, mais que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et tout neuf.
—Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera un, puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire.
—Il lui donnera peut-être mieux que cela.
—Quoi donc?
—Son nom?
Il y eut foule à l'exposition particulière, qui se fit un samedi, et plus grande foule encore à l'exposition du dimanche, car ces bavardages avaient donné un attrait particulier à cette vente: puisqu'on en parlait, il fallait voir ça.
Et l'on était venu voir ça, non-seulement ceux qui, de près ou de loin, touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui, appartenant au monde honnête, étaient curieux d'apprendre et de s'instruire.
Comment font ces femmes-là? Comment sont-elles meublées? Ont-elles des meubles spéciaux à leur métier? Comment est leur chambre à coucher?
On éprouva une irritante déception à ce sujet en venant voir l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre à coucher «en tapisseries anciennes» fût le premier article inscrit au catalogue, celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle ne figura pas à l'exposition, et les femmes qui étaient venues à cette exposition pour voir cette fameuse chambre, de même que les hommes qui s'y étaient rendus comme à une sorte de pèlerinage pour la revoir, en furent pour leur temps perdu: la propriétaire s'était, au dernier moment, réservé le mobilier de cette chambre.
Ceux qui étaient venus pour revoir ce qu'ils avaient déjà vu, les uns pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte soirée, constatèrent que ce n'était pas seulement le mobilier de la chambre à coucher qui ne figurait pas à l'exposition; celui du cabinet de toilette, si curieux et si original, avait été distrait aussi; de même avaient été réservés encore par la propriétaire d'autres meubles ou d'autres objets pris çà et là; il était donc évident qu'un choix avait été fait et que la rubrique du catalogue et des affiches «pour cause de départ» n'était pas vraie; elles auraient dû dire, ces affiches: «pour cause de changement de domicile».
En effet, avec ce que Cara avait retiré de son mobilier, elle avait meublé pour Léon et pour elle un appartement rue Auber, petit, il est vrai, mais tout à fait élégant, et, bien entendu, elle n'avait eu garde de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison quelconque, valeur intrinsèque ou affection.
C'était ainsi qu'elle avait réservé sa chambre entière, tout son cabinet de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle à manger, si bien que sans dépenser presque rien elle s'était organisé un intérieur charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de façon à faire de sérieuses économies sur les voitures.
Et cependant, malgré ce prélèvement, son catalogue, grossi d'ailleurs par une assez grande quantité d'objets fournis par le commissaire-priseur et l'expert chargés de la vente, avait présenté un chiffre total de trois cent quarante numéros bien suffisants pour attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres non chiffrées, dix-sept cravaches à pomme d'or sans initiales et vingt-deux porte-mine aussi en or et également sans initiales, le tout entièrement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitôt données, montres ou cravaches avaient été serrées pour être vendues un jour.
De tout ce qui peut allumer les enchères, Cara n'avait refusé que deux moyens: vendre chez elle, ce qui est la suprême attraction pour le monde bourgeois, et diriger sa vente ou même simplement y assister; mais ni l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes discrètes, et les employer, si avantageux qu'ils pussent être, eût été donner un démenti à sa vie entière: elle ressemblait ou tout au moins elle avait la prétention de ressembler à ces fleurs qu'on voyait toujours chez elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour la trouver.
Malgré cette absence, sa vente obtint un très-beau succès; elle produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par «les journaux bien informés», fit rêver plus d'une pauvre fille, acharnée à l'ouvrage de sept heures du matin à dix heures du soir et gagnant quinze sous par jour.
Pendant que les commissionnaires de l'hôtel des ventes déménageaient l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur côté, les tapissiers aménageaient l'appartement de la rue Auber, Cara et Léon, pour échapper à ces ennuis, passaient quelques jours à Fontainebleau, se promenant sentimentalement dans la forêt, seuls, en tête à tête, oublieux du passé et se jetant passionnément dans les jouissances de l'heure présente.
Ce fut à Fontainebleau que Cara reçut la lettre de son commissaire-priseur, lui annonçant que le produit de sa vente s'élevait à 319,423 francs. Elle n'en dit rien à Léon, et ce fut seulement quand le tapissier la prévint que tout était prêt dans l'appartement de la rue Auber qu'elle parla de revenir à Paris.
Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce nouvel appartement, et ce devait être une surprise pour Léon d'y faire son entrée pour la première fois.
C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soirée fut remplie pour lui par une série de surprises.
Partis de Fontainebleau dans l'après-midi, ils étaient arrivés à Paris pour l'heure du dîner, et à peine entrés dans le salon, avant même d'avoir pu visiter l'appartement, Louise était venue les prévenir que le dîner était servi.
—Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle à manger.
Elle était toute petite, cette salle à manger, et faite pour l'intimité la plus étroite: deux couverts étaient mis sur la table, mais à côté l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge était éblouissant, l'argenterie brillait, les cristaux réfléchissaient par leurs facettes la douce lumière de la lampe; sur le poêle, dans une jardinière placée devant la fenêtre, sur le buffet, des fleurs fraîches et odorantes étaient arrangées avec goût dans des mousses veloutées.
Le menu n'était composé que de trois plats, poisson, rôti et légumes, mais ces plats bien préparés étaient ceux précisément que Léon préférait; aussitôt après les avoir placés sur la table et avoir changé le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dînaient en tête à tête comme deux amants enfermés dans un cabinet particulier.
Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; alors Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, elle revint prendre le bras de Léon pour le conduire dans le salon, où, sur un petit guéridon, deux tasses étaient préparées, flanquant une boîte de cigares.
Elle lui versa, elle lui sucra elle-même son café, puis allumant une allumette en papier à la lampe, elle la lui présenta; ce fut alors seulement qu'elle s'assit sur le canapé auprès de lui, tout contre lui.
—Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de régler nos comptes.
Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, elle la posa sur le guéridon:
—27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas? dit-elle, c'est-à-dire ce que tu as bien voulu me prêter: les voici, c'est à toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer avec économie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent durera longtemps. J'ai déjà pris mes arrangements pour cela. Notre loyer n'est pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu; nous ne dépenserons presque rien, douze ou quinze mille francs peut-être par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne pas nous inquiéter, et nous aimer librement, sans autre souci que de nous rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme.
Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, les épaules effacées, la tête haute, d'un air majestueux:
—M. Léon Haupois-Daguillon ici présent, permettez-vous à votre maîtresse, à votre esclave de vous rendre heureux? répondez, je vous prie, comme vous répondriez à M. le maire, oui ou non.
Il la prit dans ses bras, mais presque aussitôt elle se dégagea:
—Comme j'avais prévu ta réponse, j'ai disposé à l'avance ce qui, selon mon sentiment, devait, en satisfaisant les idées, te plaire. Veux-tu me suivre?
Elle prit la lampe et marcha devant lui. La pièce qui faisait suite au salon était la chambre à coucher, exactement meublée, aux dimensions près, comme au boulevard Malesherbes; puis après cette chambre en venait une autre assez grande qui avait été transformée en un cabinet de toilette qui était le même aussi que celui du boulevard Malesherbes.
Il semblait que c'était là que finissait l'appartement; cependant Cara ouvrit une porte dans une armoire et dit à Léon de la suivre.
Ils se trouvèrent dans une petite chambre, assez simple d'ameublement, puis, après cette chambre, ils passèrent dans un petit salon.
—Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une entrée particulière sur l'escalier, afin que mon petit homme ait l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait gêné, je le parierais, qu'on dît qu'il demeure chez sa petite femme.
Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied du lit:
—Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, que ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit de semblant; il ne deviendra un lit véritable que quand tu le voudras.
XVI
Ainsi que Cara l'avait pressenti, Léon aurait été gêné «qu'on dît qu'il demeurait chez sa petite femme»; plus que gêné, honteux, et il n'y aurait point demeuré. Mais l'arrangement de l'appartement particulier leva tous les scrupules: aux yeux du monde il était là chez lui, et c'était chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il pouvait donner des rendez-vous, non chez sa maîtresse. Les convenances étaient sauvées, et Léon n'était pas homme à se mettre volontiers au-dessus des convenances,—cette religion bourgeoise. En réalité c'était lui qui payait le loyer, lui qui payait toutes les dépenses, et l'argent avec lequel il ferait ses paiements lui avait coûté assez cher pour qu'il le considérât comme lui appartenant. Sa conscience était donc en repos; en tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle avait des velléités de protestation ou de révolte, ce qui, à vrai dire, arrivait assez souvent.
Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance en ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron Valentin, leur avait répété, attendaient leur fils et, pour sa rentrée, M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, préparé une petite allocution dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux résultat:
—De ce que tu as été entraîné à des actes de prodigalité que nous avons dû, bien malgré nous, arrêter, il ne s'en suit pas que nous recourrons contre toi à des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de changée dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme par le passé et aussi tes appointements; seulement comme nous désirons que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison, nous augmentons ta part d'intérêt, nous la portons à 10 pour 100, certains à l'avance que par ton assiduité au travail tu voudras justifier notre confiance.
Ce petit discours débité simplement, amicalement, bras dessus, bras dessous en se promenant, en ami indulgent plutôt qu'en père justement irrité, devait être selon eux tout à fait irrésistible.
Cependant ce n'était pas tout; la mère, elle aussi, aurait quelque chose à dire à son fils, amicalement; tendrement:
—Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets signés de ton nom soient protestés; chaque fois qu'on en présentera un, la caisse refusera de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu porteras toi-même chez l'huissier.
Le "toi-même" serait légèrement souligné et seulement de façon à bien marquer le témoignage de confiance.
Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne serait-il par touché par ces témoignages d'affection!
Mais l'enfant prodigue n'était pas rentré; et, les affiches annonçant la vente de Cara avaient frappé leurs yeux: Mobilier moderne, diamants, par suite du départ de mademoiselle C....
"Par suite de départ"; comme ces mots leur avaient été doux! Et M. Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit à sa femme qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la rue pour la lire elle-même. Ah! comme son coeur de mère avait battu en lisant cette ligne: "Par suite du départ de mademoiselle C..."; mais comme en même temps son imagination de femme honnête avait travaillé en lisant la longue énumération de l'affiche: Meubles d'art, marbres, tableaux, diamants, voitures, c'était par le luxe que ces femmes séduisaient les jeunes gens, et c'était pour entretenir ce luxe que ceux-ci se ruinaient.
Enfin elle partait cette femme et bientôt ils en seraient délivrés: après tout, il était jusqu'à un certain point admissible que Léon eût voulu, en restant avec elle pendant quelques jours, lui adoucir les chagrins de ce départ et de cette vente: il était si bon, si tendre le brave garçon.
Mais la vente avait eu lieu et le brave garçon n'était pas revenu à la maison paternelle comme on l'espérait; ou plutôt, s'il était revenu rue de Rivoli, ce n'avait point été pour y rester et y reprendre son domicile: tout au contraire.
Un matin que M. et madame Haupois-Daguillon déjeunaient rue Royale comme ils le faisaient chaque jour, ils avaient vu entrer leur vieux valet de chambre, Jacques, avec une mine effarée.
Le père et la mère, qui n'avaient qu'une pensée dans le coeur, avaient senti tous deux en même temps qu'il s'agissait de leur fils; et, comme Saffroy était à table avec eux, ils avaient fait un même signe à Jacques pour qu'il ne parlât pas. Saffroy était trop fin pour n'avoir pas saisi ce signe, et bien qu'il eût le plus vif désir de savoir ce que Jacques venait annoncer, car il avait bien deviné lui aussi qu'il s'agissait de Léon, il avait quitté la table pour rentrer au magasin.
—Eh bien, Jacques?
Ce fut le même cri qui s'échappa des lèvres de M. et de madame Haupois-Daguillon.
—M. Léon est venu il y a environ deux heures à son appartement; par malheur, je ne l'ai pas vu entrer, car je serais accouru pour prévenir monsieur et madame.
—Alors, comment l'avez-vous su?
—C'est Joseph qui, tout à l'heure, est venu me le dire. M. Léon a donné congé à Joseph et il l'a payé.
Le père et la mère se regardèrent avec inquiétude.
Jacques, qui s'était arrêté un moment, comme s'il n'osait continuer, reprit bientôt:
—Ce n'est pas tout: M. Léon a fait mettre dans des malles son linge, ses vêtements, ses livres au moins une partie de ses livres; on a porté le tout dans une voiture, et avant de partir M. Léon a dit à Joseph de m'apporter la clef de son appartement; alors j'ai cru que je devais prévenir monsieur et madame.
Jacques ayant achevé ce qu'il avait à dire, sortit laissant ses deux maîtres écrasés.
Ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre exprimer les pensées qui les étouffaient, lorsque leur ami Byasson entra, venant comme tous les jours leur serrer la main et prendre une tasse de café avec eux; s'il avait été fidèle à cette coutume amicale pendant vingt années, il l'était plus encore depuis l'absence de Léon; quand ses amis étaient heureux, il venait les voir quand ses occupations le lui permettaient; maintenant qu'ils étaient malheureux, il venait avec la régularité qu'inspire l'accomplissement d'un devoir.
Du premier coup d'oeil il comprit qu'il arrivait au milieu d'une crise; mais on ne lui laissa pas le temps de poser une seule question. En quelques mots, madame Haupois-Daguillon lui rapporta ce que Jacques venait de leur dire.
—Et qu'avez-vous décidé? demanda-t-il.
—Rien; nous ne savons à quel parti nous arrêter.
—Mon mari parlait d'écrire, mais où voulez-vous qu'il adresse cette lettre? Chez cette femme, est-ce possible?
—Si je ne puis pas écrire à mon fils chez cette femme, je puis encore bien moins aller l'y chercher, dit M. Haupois.
—Ce n'est pas vous, continue Byasson, qui devez l'aller trouver, c'est moi, et j'irai. Sans doute on pourrait vous faire rencontrer avec Léon ailleurs que chez Cara, mais cela pourrait être dangereux. Vous êtes exaspéré contre lui, et de son côté il croit avoir, il a des griefs contre vous: de votre rencontre, il pourrait résulter un choc qui, dans les circonstances présentes, mettrait les choses au pire: je le verrai, moi, et je lui ferai comprendre qu'il est fou.
—Vous parlez de griefs, interrompit M. Haupois.
—Sans doute, il est évident que Léon s'est jeté dans les bras de cette femme et s'est rapproché d'elle plus étroitement parce qu'il a été blessé par la demande en nomination de conseil judiciaire. Quand, sur l'avis de Favas, vous avez adopté cette mesure, je ne vous ai rien dit parce que vous ne m'avez pas consulté, et que rien n'est plus grave que d'intervenir dans une guerre de famille; mais je n'en ai auguré rien de bon, et j'ai même fait des démarches auprès de trois membres du conseil de famille pour qu'ils n'accueillent pas votre demande, je vous le dis franchement.
—Vouliez-vous donc qu'il nous ruinât?
—Je ne crois pas qu'il eût été jusque-là, tout au plus aurait-il fait une brèche à la fortune que vous lui laisserez un jour; enfin cette brèche eût-elle été large, très large, tout n'eût pas été perdu; il faut savoir faire des sacrifices indispensables avec les jeunes gens, surtout quand ils sont passionnés, et sous son apparence calme Léon est passionné, il est tendre, et quand il aime il est capable de toutes les folies. Vous avez cru que vous aviez un moyen infaillible de l'arrêter, vous en avez usé, et ce moyen s'est retourné contre vous. Vous avez fait comme les gens qui ont une arme aux mains et qui s'en servent aussitôt qu'ils se croient en danger au lieu d'attendre jusqu'à la dernière extrémité. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas, vous le savez, pour ajouter à votre douleur, mais pour vous expliquer, dans une certaine mesure, comment je comprends que Léon ait été entraîné à la résistance et finalement à cette folle résolution. J'ai voulu que vous sachiez à l'avance dans quels termes je lui parlerai, et je crois qu'ils seront de nature à le toucher: c'est par la douceur et la sympathie qu'on peut agir sur lui.
—Quand comptez-vous le voir? demanda madame Haupois-Daguillon.
—Aussitôt que possible, aujourd'hui, demain, aussitôt que je l'aurai trouvé.
—Eh bien, mon ami, allez, continua-t-elle, et ce que vous croirez devoir dire, dites-le, nous abdiquons entre vos mains.
Comme Byasson, après les avoir quittés, traversait le vestibule, Saffroy se trouva devant lui.
—Eh bien, demanda celui-ci, a-t-on des nouvelles de Léon?
Byasson n'avait pas une très-grande sympathie pour Saffroy; il le trouvait trop ambitieux, et il le soupçonnait de spéculer sur l'absence de Léon pour s'avancer de plus en plus dans les bonnes grâces de M. et de madame Haupois-Daguillon, de façon à devenir un jour le seul chef de la maison, le fils étant écarté.
—Je vais le chercher, dit-il, afin qu'il reprenne sa place ici; j'espère que, quand il dirigera tout à fait la maison, il ne pensera plus qu'au travail.
XVII
Trouver Léon n'était pas bien difficile, il n'y avait qu'à trouver Cara; pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa prétendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la trouver et la donner: rue Auber, n° 9.
Arrivé au quatrième, il sonna à la porte de gauche comme le concierge le lui avait recommandé, et il sonna fort.
Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui s'entre-bâilla, et Byasson, qui tout en attendant comptait machinalement les dessins géométriques du tapis de l'escalier, leva la tête pour voir si dans sa préoccupation il ne s'était pas trompé; il aperçut le bonnet blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement.
Puis bientôt après la porte de gauche fut ouverte par Léon lui-même, qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas.
—Je suis indiscret? dit celui-ci.
—Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous voir, au contraire, vous me trouvez en train d'emménager.
Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de voir cet intérieur simple et décent où rien ne rappelait la femme à la mode, et surtout une femme telle que Cara.
—Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que j'ai vu naître et grandir; cependant je ne serais pas monté ici si je n'avais eu à te parler sérieusement. Je quitte tes parents à l'instant même, et comme, peu de temps avant mon arrivée, Jacques était venu leur annoncer ton déménagement, tu peux t'imaginer dans quel état de désespoir ils sont; ta mère, ta pauvre mère est baignée dans les larmes; ton père est accablé dans une douleur morne; ils te pleurent comme si tu étais mort.
—Qui m'a tué?
—Qui tout d'abord les a désespérés? Ne récriminions point: je ne suis venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me trouve pas à mon aise ici,—il regarda autour de lui comme pour sonder les tentures,—je te demande de sortir quelques instants avec moi.
Léon, assez mal à l'aise, montra les caisses et les malles placées au milieu du salon:
—J'aurais voulu achever mon emménagement, dit-il.
—Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami?
—Et où voulez-vous que nous allions?
—Sois sans inquiétude, je ne te ménage pas une surprise, ces moyens ne sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes closes, librement.
—Je suis tout à vous; je vous demanda seulement deux minutes pour me préparer.
Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce ne fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se préparer; il resta près d'un quart d'heure absent.
Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que peu de temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de choses insignifiantes, et plus d'une fois Léon laissa tomber la conversation comme un homme qui suit sa propre pensée: le quart d'heure qu'il avait employé à se préparer, selon son expression, l'avait singulièrement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant de le laisser sortir, Cara l'avait stylé. Ce n'était donc plus seulement contre lui que Byasson allait avoir à lutter; ce serait encore contre elle; mais, si formelles que pussent être les promesses qu'elle avait exigées de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans ces conditions défavorables que de l'avoir elle-même derrière soi, invisible, mais menaçante et prête à paraître au moment décisif.
Au lieu de recevoir Léon dans son bureau, comme d'ordinaire, Byasson le fit monter à sa chambre, où il était sûr que personne ne pourrait venir les déranger et où il n'y avait pas d'oreilles indiscrètes à craindre. Mais si cette chambre était un lieu sûr, elle était en même temps un lieu encombré et si plein de toutes sortes de choses placées çà et là avec un beau désordre qu'il fallut un moment assez long et pas mal de travail avant de pouvoir trouver deux siéges pour s'asseoir. Sur le canapé était un tableau tout nouvellement acheté et auquel il ne fallait pas toucher, car il n'était pas encore sec; les chaises étaient prises, celle-ci par un vase en bronze, celle-là par un ivoire, une autre par un tas de gravures; sur un fauteuil étaient de vieilles faïences, et debout dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis et des étoffes qui attendaient là depuis longtemps le moment où le maître s'étant décidé à faire construire la maison de campagne dont depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau, toujours changeant dans sa tête, on les emploierait enfin à l'usage pour lequel ils avaient été successivement achetés au hasard des occasions.
—Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, quelle est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton père et de ta mère, le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu étais mon fils, moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et légitime que je me jette entre tes parents et toi au moment où vous allez vous séparer. Et que produira cette séparation? votre malheur, votre désespoir à tous. Je me trompe, elle fera le bonheur de quelqu'un; mais ce quelqu'un mérite-t-il que tu lui sacrifies et ta famille, et ton avenir, et ton honneur?
—Celle dont vous parlez sans la connaître m'aime et je l'aime.
—Sans la connaître! Mais je la connais comme tout Paris; sa notoriété est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirmé par vingt, par cent témoins qui viendront déposer dans leur propre cause. Je ne veux ni te peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes paroles ne sont pas l'éloge de celle que tu crois aimer. Quelle est cette femme que tu préfères à ton père, à ta mère, à la famille, à la fortune, à l'honneur, et auprès de qui tu veux vivre misérablement dans une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie?
—Je l'aime.
—A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement la jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes à elle; pour combien de temps? Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous séparer dans un avenir prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son âge. Elle pourrait être ta mère; ce n'est pas à toi qu'il faut le dire, toi qui l'as vue sous la cruelle lumière du matin, si terrible pour une femme de son âge.
Léon, blessé par ces paroles, ne pouvait guère s'en fâcher, il voulut essayer de sourire:
—Vous qui aimez tant les choses d'art, réfléchissez donc un peu, dit-il, à l'âge qu'avait Diane de Poitiers quand Jean Goujon la représenta nue.
—Quelle niaiserie!
—Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle était adorée par son amant, qui en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente.
—Elle en aura soixante le jour où tombera le bandeau qu'elle t'a mis sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu entendras, la satiété peut-être, mieux que cela, la voix de ta dignité et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle n'a jamais éveillé en ton coeur rien de bon, rien de noble, rien de grand, rien de ce qui est la conséquence ordinaire de l'amour lorsqu'il existe entre deux êtres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu qu'elle est digne de toi, toi que j'ai connu honnête, tendre, bon, généreux, toi qui portes écrites sur ton visage toutes les qualités qui sont dans ton coeur?
—Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez pas.
—Oui, mais tu ne me diras pas que tu as été séduit et entraîné par ces qualités qui, étant aussi en elle, se sont mariées aux tiennes. Tu as été séduit par ses défauts, par ses vices, par son savoir de vieille femme, qui depuis vingt-cinq ans a étudié, pratiqué, expérimenté sur le sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art incomparable. Je les connais, ces habiletés de vieilles femmes qui se font les mères en même temps que les maîtresses de leurs jeunes amants, leur préparant d'une main expérimentée la cantharide ou le haschisch et de l'autre les enveloppant de flanelle. Voilà ce qui m'épouvante pour toi et me fait te tenir ce discours, que je t'épargnerais comme je me l'épargnerais moi-même, si, au lieu d'être aux mains de cette femme, tu aimais la première venue; une jeune fille, n'importe qui, la fille de ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangrené.
—C'était à mon père qu'il fallait l'adresser, ce discours, quand j'aimais Madeleine.
—Je l'ai fait.
—Et vous n'avez point été écouté, pas plus que je ne l'ai été moi-même; vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon père et ma mère veulent mettre à l'abri de mes prodigalités, c'est encore mon coeur qu'ils veulent protéger contre mes égarements, c'est ma vie qu'ils veulent prendre pour la diriger au gré de leurs idées, de leurs intérêts, de leur sagesse. Eh bien, je me suis révolté, et puisqu'on m'avait empêché de prendre pour femme, une jeune fille digne entre toutes de respect et d'amour, auprès de laquelle j'aurais vécu heureux dans ma famille, tranquillement, sans autres émotions que celles du bonheur et de la paix, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, celle que j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il fallait en effet que son art fût grand, très-grand. Mais pour tout le reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide et la flanelle, ce n'est pas par là qu'Hortense me tient comme vous le pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes complications là où les choses sont bien simples. Quand j'ai fait la connaissance d'Hortense, j'ai obéi à un caprice: elle me plaisait, voilà tout. Mais bientôt j'ai appris à la connaître, et j'ai vu qu'elle valait mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis heureux d'être aimé par elle. C'est là ce que vous appelez de la folie. Peut-être au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de la folie, mais j'ai le malheur d'être ainsi fait que je préfère la folie qui me donne le bonheur à la sagesse qui ne me donnerait que l'ennui.
—Mais, malheureux enfant....
—Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis déjà dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose à être jugé sévèrement par ceux qui s'appellent les honnêtes gens, cela est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aimé, je vis, je me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles: cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien posée dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne non plus de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime, et rien ne me séparera d'elle. Quand ma famille me repoussait et me déshonorait, où ai-je trouvé de l'affection et de l'appui, si ce n'est près d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, où sur la demande de mon père et de ma mère ... de ma mère, Byasson, on venait de faire de moi une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir? les siens. Et vous voulez que maintenant je me sépare de cette femme qui m'a consolé dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est ruinée, pour rester ma maîtresse, quand vous qui êtes riche vous m'avez déshonoré de peur que la centième, la millième partie peut-être de votre fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lâcheté et une infamie dont je ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle est donc incurable.
—Que tu penses à elle, je le comprends, mais ne penseras-tu pas à ton père, ne penseras-tu pas à ta mère?
—À qui ont-ils pensé lorsqu'ils ont présenté cette demande? à moi ou à eux?
—Ne parlons point du passé; parlons du présent. Que vas-tu faire?
—Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire.
—Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas être l'amant de Cara puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta maîtresse?
—Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai reçu de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec.
—Et quand ces cent mille francs seront dépensés, ton père et ta mère, morts de chagrin, t'auront laissé leur fortune, n'est-ce pas, et alors tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle espère?
Léon allait répondre; mais au moment même où il étendait le bras, on frappa à la porte du salon qui précédait la chambre.
—Laissez-nous, cria Byasson.
Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec colère alla ouvrir la porte.
—C'est une lettre pressée pour M. Léon Haupois, dit le commis qui entra.
Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgré la distance Léon avait entendu ces quelques mots.
Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il prit la lettre, mais, chose étrange, l'adresse était d'une écriture qu'il ne connaissait pas; vivement il l'ouvrit.
«Madame vient de se trouver mal; le médecin est très-inquiet; Madame prononçant votre nom à chaque instant j'ose vous prévenir de ce qui se passe.
«LOUISE.»
Alors s'adressant à Byasson:
—Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut que je vous quitte.
XVIII
Lorsque Léon arriva rue Auber, il trouva sa maîtresse sans connaissance étendue sur son lit, et auprès d'elle un jeune médecin qu'on avait été chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait à la faire revenir à elle.
—C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger; d'ailleurs je crois qu'elle va cesser.
En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour d'elle d'un air égaré, puis apercevant Léon, le reconnaissant, elle lui jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant à elle par un mouvement passionné, elle éclata en sanglots spasmodiques.
—Maintenant, dit le médecin, madame n'a plus besoin que de repos et de calme; je puis me retirer.
Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la conviction d'avoir accompli un miracle.
Léon s'installa auprès du lit de Cara, et celle-ci lui ayant pris la main, qu'elle garda dans la sienne, ils restèrent ainsi assez longtemps sans parler; malgré le désir qu'il en avait, Léon n'osait l'interroger, le médecin ayant prescrit le repos et le calme.
Enfin, Cara se trouva assez bien elle-même pour prendre la parole:
—Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu! c'est ta voix qui ma ressuscitée; je crois bien que j'étais en train de mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je serais peut-être restée longtemps, toujours dans cet état, si tout à coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a semblé que je me réveillais; comme tu as été bien inspiré de revenir!
—Je n'ai pas été inspiré; je suis revenu parce que Louise m'a écrit que tu étais malade.
—Comment, Louise?
—Elle m'a écrit parce qu'elle était effrayée, et elle m'a dit de venir tout de suite.
—Je comprends qu'elle ait été effrayée. Après ton départ, j'ai pensé à ce que tu venais de me dire, et je me suis imaginé, pardonne-moi, que ton ami Byasson allait si bien te prêcher et te circonvenir que nous ne nous verrions plus. Alors, j'ai été prise d'un anéantissement, mon coeur a cessé de battre, mes yeux ont cessé de voir, j'ai poussé un cri, Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est passé: quand j'ai recouvré la vue, j'ai rencontré tes yeux.
—C'est pendant cette syncope que Louise effrayée m'a écrit; mais comment a-t-elle su que j'étais chez Byasson?
—Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurément ce n'est pas moi qui le lui ai dit, car je suis fâchée qu'elle t'ait écrit.
—Comment, tu es fâchée que je sois revenu?
—Cela paraît absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est pas. Oui, je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas ramené par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a emmené chez lui, ce n'était point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou ses curiosités, c'était pour tâcher de te décider à te séparer de moi et à rentrer chez ton père. Ne me dis pas non, c'est cette pensée, ce sont ces discours que j'entendais qui m'ont étouffée et qui ont provoqué ma syncope. Quand j'en suis venue à bien préciser la situation et à me dire: écoutera-t-il la voix de son ami ou écoutera-t-il celle de son amour? retournera-t-il chez son père ou reviendra-t-il ici? l'angoisse a été si poignante que je me suis évanouie. Mais, malgré tout, malgré l'état affreux dans lequel j'étais, j'aurais voulu que Louise ne t'écrivît pas. Livré à toi-même tu aurais seul décidé cette situation, c'est-à-dire notre avenir à tous deux, ma vie à moi. C'était une épreuve, elle eût été telle qu'il ne serait plus resté de doute après. Si tu avais été chez ton père, je serais peut-être morte, mais qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu étais revenu près de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela est vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout à l'heure, parce que Louise t'a écrit que j'étais en danger. Il n'y a pas eu lutte dans ton coeur; il n'y a pas eut choix. Et c'était sortir triomphante de cette lutte que j'aurais voulu. C'était ce choix qui aurait calmé mes alarmes. Tu es accouru après avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en vérité chez un homme tel que toi qui est la bonté même! Pitié n'est pas amour. Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite, mais demain, après-demain, il reprendra son prêche où il a été interrompu, et tu décideras en connaissance de cause, librement.
Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la défendre.
Léon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre sa famille et sa maîtresse, n'y retourna pas, car y aller eût été avouer qu'il pouvait être indécis, et que la lettre de Louise l'avait précisément arraché à cette indécision.
Quant à la façon dont cette lettre lui était parvenue, il en avait eu, même sans la demander, l'explication la plus simple et la plus naturelle: dans sa crise, Cara avait prononcé plusieurs fois, sans en avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tête, avait imaginé qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait trouvé l'adresse dans le Bottin.
Byasson, ne voyant pas Léon revenir bientôt comme celui-ci en avait pris l'engagement, lui écrivit; mais Léon ne reçut pas ses lettres qui furent remises à Louise par la concierge, et par Louise à Cara; alors il vint lui-même rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne lui ouvrit pas. Il sonna à la porte de Cara, Louise lui répondit que madame était à la campagne. Il revint le lendemain; le concierge, sans le laisser monter, l'arrêta pour lui dire que M. Léon Haupois était en voyage; quelques jours après on lui fit la même réponse.
C'était évidemment un parti pris; le mieux dans des conditions était donc de ne pas brusquer les choses; il était plus sage d'attendre, de veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se présenterait; ce qui devait arriver un jour ou l'autre.
Cara eut alors toute liberté de pratiquer sur Léon le système de l'absorption, à petites doses, lentement, savamment, et chaque jour elle se rendit plus chère, surtout plus indispensable.
Vivant sous le même toit, ils ne se quittèrent plus, et, peu à peu, ils en vinrent à sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au théâtre dans une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et où ils se tenaient serrés l'un contre l'autre, les jambes enlacées, la main dans la main, écoutant, riant, s'attendrissant ensemble.
Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux courses, d'abord à la Marche, à Porchefontaine, au Vésinet, où l'on a pour ainsi dire l'excuse de la partie de campagne, puis à Chantilly, puis enfin à Longchamps, devant tout Paris.
Le jeudi, il l'accompagna à Batignolles, rue Legendre, et rapidement il devint l'ami, le père des enfants qui, très franchement, se prirent pour lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir à leur faire des surprises de joujoux, de gâteaux ou de bonbons; il les emmena à la campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, dîner dans les bois ou au bord de l'eau.
—Quel bon père, quel bon Papa-Gâteau tu ferais! disait-elle.
Bientôt il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, où Cara le laissa seul, celui où elle allait au Père-Lachaise, en pèlerinage au tombeau du duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu'à la porte du cimetière. Puis, la fois suivante, comme elle était souffrante et pouvait à peine se traîner, il lui donna le bras pour l'aider à monter jusqu'au tombeau, et ensuite il l'accompagna toujours.
C'était beaucoup pour Cara que Léon ne pût pas se passer d'elle, mais ce n'était pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il fallait qu'il s'habituât à voir en elle plus qu'une maîtresse, si agréable, si séduisante que fût cette maîtresse.
Lorsqu'ils allaient aux courses, Léon ne restait pas toujours à ses côtés comme un jaloux, et alors quand elle était seule dans sa voiture, ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du monde dans lequel elle avait vécu l'entouraient, les uns pour lui donner une banale poignée de main, les autres pour causer plus intimement avec elle.
Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si préoccupée que Léon ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle répondit qu'elle n'avait rien; mais son ton démentait ses paroles.
Enfin, après le dîner, lorsqu'ils furent en tête à tête, côte à côte, elle se décida à parler:
—Sais-tu qui j'ai vu tantôt à Longchamps? Salzondo.
Léon laissa échapper un mouvement de contrariété; car, malgré l'histoire des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait été si notoire, si publique, que ce nom ne pouvait pas être doux à ses oreilles.
—Sais-tu ce qu'il m'a proposé? continua-t-elle. Tout d'abord, et pour la centième fois, de redevenir pour lui ce que j'étais il y a quelques années; puis, quand il a été bien convaincu que je n'y consentirais jamais, il m'a tout simplement demandé d'être sa femme, sa vraie femme, c'est-à-dire devant le maire.
—Et tu as répondu? demanda-t-il d'une voix mal assurée.
—Que je réfléchirais; car enfin la chose mérite d'être pesée. Être la femme de Salzondo n'est pas plus sérieux que d'être sa maîtresse; seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune; et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand on aime et qu'on est aimée; cela est vrai, mais il faut remarquer qu'un pareil mariage n'empêche pas d'être aimée par celui qui est maître de votre coeur et d'être à lui corps et âme. De plus, ce mariage, s'il se faisait, te permettrait de te réconcilier avec ta famille, et c'est là encore une considération d'un poids considérable. Combien de fois, pensant à cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de m'aimer, ce sera elle qui te détachera de moi: femme de Salzondo....
—Hortense! s'écria-t-il en se levant avec colère.
Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras:
—Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si j'étais assez misérable pour écouter de pareilles considérations. Mais, sois tranquille, si je sais voir où est la sagesse, je ne puis aller que là où est l'amour.
Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit à écrire:
«Mon cher Salzondo.
«J'ai réfléchi à votre proposition et j'en suis touchée comme je dois l'être, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien pris, je vous le jure), la raison, la sagesse, même le vice, ne peuvent rien contre lui.
«Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie
«CARA.»
Elle donna ce billet à lire à Léon, puis l'ayant mis dans une enveloppe, elle sonna.
Louise parut:
—Va jeter tout de suite cette lettre à la poste.
Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir près de Léon:
—Êtes-vous content, mon maître? moi, je suis la plus heureuse des femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante à Salzondo d'abord de m'avoir montré qu'il m'estimait assez pour m'épouser, et aussi et surtout de t'avoir inspiré ce geste de colère qui prouve mieux que tout combien tu m'aimes. Tu m'aurais tuée!
XIX
Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable qui devait lui permettre de faire auprès de Léon une nouvelle tentative plus efficace que la première.
Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de Léon par quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau; mais Léon lui-même ne donnait pas signe de vie; aux lettres les plus pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne répondait point, et quand ses anis, cédant aux instances de Byasson, voulaient aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche dès le premier mot; Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir à la charge, n'avait obtenu que des paroles de colère qui avaient amené une brouille entre eux.
—J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit Léon, je ne veux point d'un conseil d'amis.
Avec ses créanciers, Rouspineau, Brazier, Léon avait pratiqué ce même système de faire le mort, et il les avait renvoyés à son conseil judiciaire; il n'avait rien, (son appartement était au nom de Cara), il ne pouvait rien: c'était à son père de payer si celui-ci le voulait bien, sinon il payerait plus tard lui-même quand il le pourrait; et il n'avait pas pris autrement souci de leurs réclamations, se disant qu'ils lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui réclamaient pour attendre. L'attente n'était-elle pas justement un des risques sur lesquels ils avaient basé leurs opérations?
Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame Haupois-Daguillon s'étaient montrés de bonne composition: afin de sauver l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de payer les billets à leur échéance, mais à condition qu'ils seraient protestés pour la forme, et surtout à condition plus expresse encore que cet arrangement serait tenu secret, de manière à ce que Léon ne le connût jamais. Le jour où une indiscrétion serait commise ils ne payeraient plus.
Fatigué, agacé de voir qu'il n'obtiendrait rien de Léon, Byasson voulut risquer une tentative auprès de Cara, et il lui écrivit pour lui demander une entrevue.
Si Cara ne voulait pas que Léon fût exposé aux attaques amicales de Byasson, qui pouvaient l'émouvoir et à la longue l'ébranler, elle n'avait pas les mêmes craintes pour elle-même. D'avance elle bien certaine de ne pas se laisser toucher, si pathétique, si entraînante que fût l'éloquence de Byasson; c'est au théâtre qu'on voit les Marguerite Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un père noble et se contenter d'un baiser, «le seul vraiment chaste qu'elles aient reçu», pour le paiement de leur sacrifice; dans la réalité les choses se passent d'une façon moins scénique peut-être, mais à coup sûr plus sensée. D'ailleurs, elle avait intérêt à voir Byasson et à apprendre de lui combien M. et madame Haupois étaient disposés à payer la liberté de leur fils.
Elle donna donc à Byasson le rendez-vous que celui-ci lui demandait, et, pour être sûre de n'être point dérangée, elle envoya Léon à la campagne.
Byasson arriva à l'heure fixée, et, pour la première fois, cette porte, à laquelle il avait si souvent sonné, s'ouvrit toute grande devant lui.
Cara était dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme de ménage, elle s'occupait à recoudre des boutons aux chemises de Léon, dont une pile, revenant de chez le blanchisseur, était placée devant elle sur une table à ouvrage; ce fut donc l'aiguille à la main, travaillant, que Byasson la surprit.
Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir un siége.
Byasson avait préparé ce qu'il aurait à dire, il entama donc l'entretien rapidement et franchement:
—Vous savez, dit-il, que je suis un commerçant, nous parlerons donc, si vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'espère que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous êtes une femme pratique.
Cara se mit à sourire.
—Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami Léon?
—La question est originale.
—Il y a acheteur.
—Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble?
—C'est à vous de le dire: vous avez; moi je demande.
—À livrer quand?
—Tout de suite.
—Et vous payez tout de suite aussi?
—Nous ne sommes pas précisément pressés, mais je vous ferai remarquer qu'entre vos mains la valeur que vous avez se déprécie.
—Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque jour qui s'écoule, étant un jour de vie, rend plus prochaine la réalisation de mes espérances.
—Enfin c'est à vous de faire votre prix, et non à moi.
—J'avoue que vous me prenez au dépourvu, car il me faudrait une table de probabilités pour la mortalité, comme en ont les compagnies d'assurances, et je n'ai pas cette table; en réalité votre question se résume à ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps à vivre; et franchement je n'en sais rien; vous êtes mieux que moi renseigné à ce sujet; ont-ils des infirmités, suivent-ils un bon régime, le coeur est-il solide, les poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment loyauté à vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps encore? Mourront-ils bientôt? Faites-moi une offre raisonnable; nous discuterons, et j'espère que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous êtes un homme pratique.
Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur marché de Cara, il vit qu'il s'était trompé, et il resta un moment sans répondre.
—Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en continuant; je croyais que vous me l'aviez proposé, mettons que je me suis trompée. C'est donc à moi de faire mon compte. Je vais essayer. Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de 600,000 fr. Votre ami s'étant trouvé dans une mauvaise situation, j'ai dû pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce qu'est une vente forcée. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tiré 300,000 fr. environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De plus je lui ai prêté 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait pour son compte diverses dépenses, dont je puis fournir état, s'élevant à environ 100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis créancière et sur lesquels il n'y a pas un sou à diminuer. Maintenant, à ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est nécessaire pour vivre honnêtement en veuve de Léon, et je ne pense pas que vous trouverez que ma demande est exagérée si je la porte à 25,000 francs de rente, c'est à dire un capital de 500,000 francs. En tout, et répondant à votre question, je vous dis que pour moi votre ami Léon vaut un million, si je vends tout de suite et comptant, deux si je vends à terme. Qu'est-ce que vous offrez?
Quand on est né sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas beaucoup de flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise:
—Vous vous imaginez donc que Léon vous aimera toujours? s'écria-t-il.
—Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le langage des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle était votre intention; est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer un autre langage?
—Mais....
—Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; très-volontiers, et à vrai dire cela m'agrée: le sentiment, mais c'est notre fort à nous autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que Léon m'aimerait toujours. Je ne peux pas répondre à cela, car toujours, c'est bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je voudrai Léon m'épousera. À combien estimez-vous la fortune de M. et de madame Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la part d'héritage de Léon sera donc de cinq millions. Or, c'est cinq millions que j'abandonne pour un million. C'est-à-dire que si j'étais une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marché de dupe. Mais si je ne suis pas une honnête femme selon vos idées, je suis une femme d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit de dire que j'ai le sentiment de la famille. Voilà pourquoi je n'ai pas voulu jusqu'à ce jour que Léon m'épouse. Mais vous comprendrez qu'après cette entrevue, je n'aurais plus les mêmes scrupules si vous, mandataire de cette famille que je voulais ménager, vous repoussiez l'arrangement que je n'ai pas été vous proposer, mais que, sur votre demande, je veux bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et j'exagère mon pouvoir sur Léon: quand je le voudrai j'en ferai mon mari, et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sûre de ma force, puisqu'à l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer une résistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous mettons pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Léon, son caractère, sa nature; c'est un garçon au coeur tendre et à l'âme sensible. Quand ces gens-là aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car s'il ne m'aimait pas il serait rentré dans sa famille, lui qui est la bonté même, pour ne pas désoler sa mère et son père. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Parce qu'il ne peut pas se détacher de moi, attendu que je le tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son être; en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que vous ne l'ayez pas marié jeune; comme il eût aimé sa femme! il a tout ce qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer et aussi la fidélité: il y a des hommes ainsi faits qui n'aiment qu'une femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis passionnément comme dans le jeu des marguerites, puis toujours davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les timides, les bêtes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez Léon mieux que moi; je n'ai donc rien à vous dire. C'est vous qui avez à me répondre.
—Je vous aurais répondu si vous m'aviez parlé sérieusement.
—Je vous jure que je n'ai jamais été plus sérieuse, et il me semble que, si vous voulez bien réfléchir à mes chiffres, vous verrez combien ils sont modérés. Je voudrais que la question pût se traiter devant Léon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai donné ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiété. Croyez-vous que cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est exterminée pour offrir à un homme cette chose rare et précieuse qu'on appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre heureux vos beaux fils de famille, élevés niaisement, qui ne prennent intérêt à rien, qui n'ont de passion pour rien, qui n'ont d'énergie que pour satisfaire leur vanité bourgeoise, et qui nous prennent, non pour ce que nous sommes, non pour notre beauté ou notre esprit, mais pour notre réputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous assure que la tâche est rude et que celles qui la réussissent gagnent bien leur argent. Mais je ne veux pas insister; vous réfléchirez, et vous verrez combien ma demande est modeste.
Elle se leva, et comme Byasson restait décontenancé par le résultat de leur entretien, elle continua:
—Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas où vos réflexions seraient longues, que Léon peut attendre sans être trop malheureux?
Et, souriante, légère, elle le promena dans son appartement, le salon, la salle à manger, même le cabinet de toilette:
—Voilà mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; pour nous autres, c'est la pièce la plus importante de notre appartement.
Et elle se mit à lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui montrant ce qui lui restait de bijoux et de curiosités. Pour cela, elle venait à chaque instant s'asseoir près de lui, sur un sopha, et il était impossible de déployer plus de gracieuseté, plus de chatteries qu'elle n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eût voulu séduire Byasson qu'elle n'eût pas été plus aimable.
Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils étaient l'un contre l'autre, les yeux dans les yeux.
—À quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec câlinerie.
—Je pense que si j'étais le père de Léon, je vous étranglerais là sur ce sopha comme une bête malfaisante.
Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientôt à rire:
—Évidemment ce serait économique, mais ça ne se fait plus ces choses-là: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour un compliment.
XX
Un million!
Ce fut le mot que Byasson se répéta en allant de la rue Auber à la rue Royale, pour raconter à M. et à madame Haupois-Daguillon son entrevue avec Cara.
Byasson, qui avait gagné lui-même ce qu'il possédait, sou à sou d'abord, franc à franc ensuite, et seulement après plusieurs années de travail acharné par billets de mille francs, savait ce que valait un million, et ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une idée bien exacte, représentait d'efforts, de peines et de combinaisons même pour les heureux de ce monde.
Un million! Elle avait bon appétit mademoiselle Hortense Binoche, et elle s'estimait à haut prix.
Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un million, ils faillirent être suffoqués tout d'abord par la surprise et ensuite par l'indignation.
—Assurément vous avez raison de pousser de hauts cris, dit Byasson, et cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'étais bien convaincu qu'il vous débarrassera à jamais de cette femme.
—Y pensez-vous!
—J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue de près et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable, parfaitement capable, de se faire épouser par Léon.
—Mon fils!
Si Cara n'avait demandé qu'une somme peu importante, on aurait pu entrer en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les aurait donnés; un million ce serait folie de le risquer en ayant si peu de chances de réussir.
Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre, Byasson qui avait vu Cara en sentait la nécessité, et il avait fait partager ses craintes à madame Haupois-Daguillon.
Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas désespérés: tandis que madame Haupois-Daguillon, qui était pieuse, demandait un miracle à Dieu, à la Vierge et à tous les saints du paradis, Byasson qui n'avait pas la même confiance dans les moyens surnaturels se décidait à risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et assistance auprès de l'autorité. Ancien juge au tribunal de commerce, membre de plusieurs commissions permanentes du ministère de l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde officiel dont il pouvait user et même abuser, et il n'hésita pas a recourir à leur influence plus ou moins légitime pour arracher Léon des mains de Cara. Il lui était resté dans la mémoire des histoires de femmes appartenant au monde de Cara qui avaient été expulsées de Paris ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-être lui procurerait-on, peut-être lui suggérerait-on un autre moyen d'arriver à ses fins: ce n'était pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se permettre de rien négliger; le possible, l'impossible devaient être tentés.
Il connaissait à la préfecture de police un haut fonctionnaire sous la direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, ainsi que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagné de M. Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur ami, Léon Haupois-Daguillon, était l'amant d'une femme connue sous le nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme menaçait de se faire épouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; dans ces conditions, que faire? Le jeune homme était si aveuglé, si fasciné qu'il se pouvait très-bien qu'il se laissât entraîner à ce honteux mariage.
M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour lui il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'à un certain point, rassuré de ce côté, il n'en désirait pas moins voir finir une liaison déshonorante qui faisait son désespoir et celui de toute sa famille.
—Et qui vous fait espérer que ce mariage n'est pas possible? demanda le fonctionnaire de la préfecture.
—Les idées d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a été élevé.
—Vous êtes heureux, monsieur, d'avoir vécu dans un monde où l'on croit à la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'être arrivé à votre âge sans avoir reçu de l'expérience de cruelles leçons. Pour nous, nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous voyons chaque jour à quels abîmes les passions peuvent entraîner les hommes, même ceux qui ont reçu les plus pures leçons d'honneur et de vertu; aussi ne disons-nous jamais à l'avance qu'une chose est impossible, par cela seul qu'elle a les probabilités les plus sérieuses contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, même l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion.
—La passion n'est pas la folie, s'écria M. Haupois-Daguillon. Assurément, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et l'homme passionné a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir s'il fait le bien ou le mal, et l'homme passionné agit en sachant ce qu'il fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a que satisfaction de sa passion; on a dit: «l'homme s'agite et Dieu le mène», mais il faut dire aussi: «l'homme s'agite et ses passions le mènent.» Où la passion dont monsieur votre fils est possédé le conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux espérer avec vous que ce ne sera pas à ce mariage dont M. Byasson se montre effrayé. Cependant, je dois vous dire que, si cette femme veut se faire épouser, elle est parfaitement capable d'arriver à ses fins. Je la connais, et je l'ai eue dans ce cabinet, à cette place même où vous êtes assis en ce moment, monsieur,—il adressa ces paroles à M. Haupois-Daguillon—à l'époque où elle était la maîtresse du duc de Carami. Effrayée, elle aussi, de voir son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en ce moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive bien souvent, trop souvent, hélas! que des familles éperdues, qui n'ont plus de secours à attendre de personne, s'adressent à nous comme à la Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je m'imaginai,—j'étais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,—je m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait immédiatement sa maîtresse, si grand que pût être l'amour qu'il ressentait pour elle.
—Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon.
—Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la naïveté de les lui communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant épris aurait-il ajouté foi à ceux qui parlaient de sa maîtresse? Il fallait quelque chose de plus précis. Je fis cacher le duc derrière ce rideau, cela ne fut pas très-facile; mais enfin j'en vins à bout, et lorsque mademoiselle de Lignon,—c'est Cara que je veux dire,—arriva, je racontai à celle-ci sa vie entière, avec pièce à l'appui de chaque fait allégué; de telle sorte qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que c'était pour le duc que je racontais, et comme sa maîtresse était contrainte par les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation à chaque fait, il était à croire, n'est-ce pas, que M. de Carami serait édifié quand j'arriverais au bout de mon récit. Je n'y arrivai pas. À un certain moment, Cara dont les soupçons avaient été éveillés par le ton dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard maladroitement lancé du côté du rideau, se leva vivement et courut à ce rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de théâtre, et alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait jusqu'à ce moment. Quel fut selon vous le résultat de cette explication? Cara manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de mon cabinet plus fortement liés l'un à l'autre que lorsqu'ils étaient entrés. Désolée de cette faiblesse, madame la duchesse de Carami obtint que Cara serait mise à Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le troisième, je reçus l'ordre de la faire mettre en liberté; et il n'y avait pas à discuter cet ordre, qui avait été obtenu grâce aux toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, car cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara elle-même d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire concurrence, ont eu la sagesse de se partager les rôles, l'une a travaillé dans le monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont aidées, elles ne se sont pas contrariées. Aujourd'hui, par considération pour vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara à Saint-Lazare, mais je vous préviens d'avance qu'elle n'y restera pas longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis désolé. Mais, hélas! il n'y a plus de pouvoir qui protége les familles; nous ne sommes plus au temps où l'on pouvait expédier Manon Lescaut à la Louisiane. Nous ne sommes même plus au temps où, par la contrainte par corps, on pouvait, en coffrant les jeunes gens à Clichy, les séparer de leurs maîtresses: M. Léon Haupois a fait pour deux cent mille francs de billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois à Clichy, il aurait eu le temps de se déshabituer de sa maîtresse, et la force de l'accoutumance, si puissante en amour, brisée, vous auriez eu bien des chances pour rompre définitivement cette liaison. Je me sens si incapable, et vous,—il se tourna vers M. Haupois,—et vous, monsieur, je vous vois si faible en présence du danger qui vous menace que j'en viens à vous dire: souhaitez que votre fils manque à cet honneur que vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse condamner, et nous l'arrachons à cette femme: il serait en prison, il serait à la Nouvelle-Calédonie, je vous le rendrais et il reviendrait, j'en suis sûr, un honnête homme; il est dans la chambre de Cara, je ne puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra.
XXI
Bien que la parole du fonctionnaire de la préfecture de police eût produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne l'avait cependant pas convaincu que Léon pût jamais en venir à prendre Cara pour femme.
—Assurément, dit-il à Byasson en sortant, il y a de l'exagération. Le spectacle continuel du mal conduit à un pessimisme désolant: la passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, très-petite chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en réalité, il n'y a pas urgence à agir dès demain; certes, j'ai grande hâte de voir cette liaison rompue, et j'ai grande hâte aussi de voir l'enfant prodigue revenir à la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien compromettre.
Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de réfléchir et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il l'avait espéré, car une lettre du curé de Noiseau vint à quelques jours de là lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire urgence à agir pour empêcher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On a déjà dit que c'était à Noiseau que M. et madame Haupois-Daguillon avaient leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait à la famille Daguillon depuis plus de cinquante ans, les héritiers de cette famille étaient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui ne compte guère plus de cent cinquante habitants: maire, curé, conseillers, instituteur, garde champêtre, tout le monde dépendait, à un titre quelconque, du château et des fermes, et par conséquent s'intéressait à ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux propriétaires actuels ou futurs de ce château et de ses terres.
C'était à Noiseau que madame Haupois-Daguillon s'était mariée; c'était dans le cimetière de Noiseau que ses pères étaient enterrés; enfin c'était sur les registres de Noiseau qu'avaient été inscrits les actes de naissance et de baptême de Camille et de Léon, nés l'un et l'autre au château.
Dans sa lettre d'un style vraiment ecclésiastique, c'est-à-dire aussi peu clair et aussi peu précis que possible, le curé de Noiseau croyait devoir prévenir «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon» qu'une personne fort élégante de toilette, et tout à fait bien dans sa tenue, était ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Léon Haupois-Daguillon. Il savait d'une façon indirecte, mais certaine cependant, qu'à la mairie la même personne avait aussi demandé une copie légalisée de l'acte de naissance de M. Léon. Il ne lui appartenait pas de scruter les intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laissé une offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la chapelle de la très sainte Vierge, mais il croyait néanmoins de son devoir de porter cette demande à la connaissance «de sa bonne dame madame Haupois-Daguillon», afin que celle-ci prît les mesures que la prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures à prendre, ce que lui ignorait et ne cherchait même pas à savoir. Il regrettait bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en question; mais cette personne, qui avait quelque chose de mystérieux dans les allures, était venue elle-même commander et prendre ces actes, de sorte qu'il avait été impossible, malgré certaines avances faites à ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'était même la réserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait donné à penser au curé de Noiseau que «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon» devait être avertie.
Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination à M. et à madame Haupois Daguillon pour comprendre que «cette personne fort élégante de toilette, tout à fait bien dans sa tenue et qui paraissait vouloir s'envelopper dans une réserve mystérieuse,» n'était autre que Cara et ils avaient compris aussi que le moment était venu d'agir énergiquement et de se défendre: si l'on se trompait une première fois, on recommencerait une seconde, une troisième, toujours, tant qu'on n'aurait pas réussi.
Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon avait agité dans la solitude et dans la fièvre cent projets qui, tous, n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns fous, elle le reconnaissait elle-même, les autres sensés, au moins elle les jugeait tels, il y en avait un auquel elle était toujours revenue, et qui précisément par cela lui inspirait une certaine confiance. Au moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le séjour de Paria désagréable et pénible à Léon, qui, elle le savait mieux que personne, avait l'horreur des réclamations d'argent; quand ces deux créanciers, dont ils étaient maîtres, l'auraient bien harcelé, on lui ferait proposer d'une façon quelconque (cela était à chercher) de quitter Paris, d'entreprendre un voyage seul, où il voudrait, et à son retour, après trois mois, après deux mois d'absence, il trouverait toutes ses dettes payées.
Décidée à agir, madame Haupois-Daguillon imposa ce projet à son mari, et tout de suite on lança en avant Rouspineau et Brazier qui, trop heureux d'avoir la certitude d'être intégralement payés sans rabais et sans procès, se prêtèrent avec empressement au rôle qu'on exigeait deux; pendant un mois Léon ne put point faire un pas sans être exposé à leurs réclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent de leurs demandes d'argent, tantôt poliment, «ils savaient bien que paralysé par son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce l'était pas la totalité de leurs créances qu'ils demandaient, c'était un simple à-compte»; tantôt au contraire grossièrement: «Quand on avait assez d'argent pour vivre à ne rien faire, on devait être juste envers ceux qui s'étaient ruinés pour vous.» Et les choses avaient pris une telle tournure qu'un jour Rouspineau était venu annoncer a madame Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M. son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'être jeté du haut en bas de l'escalier.
Ce jour-là, madame Haupois-Daguillon avait jugé que le moment était arrivé d'intervenir personnellement; elle était, il est vrai, malade et obligée de garder le lit; mais, loin d'être une condition mauvaise, cela pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas à chercher le moyen de faire faire sa proposition à son fils, elle la lui adresserait elle-même directement, car elle n'admettait pas que Léon, la sachant malade, refusât de venir la voir.
Elle n'avait donc qu'à le prévenir de cette maladie.
Mais, voulant mettre toutes les chances de son côté, elle pria son mari de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours à leur maison de Madrid: par cette absence, il n'était pour rien dans sa tentative, ce qui devait dérouter les calculs de Cara; et d'autre part, si Léon craignait des reproches, il serait rassuré, sachant son père en Espagne.
Ce fut le coeur ému et les mains tremblantes que madame Haupois Daguillon se décida à écrire à son fils après le départ de son mari:
«Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je suis seule à Paris, ton père étant retenu à Madrid; je voudrais te voir; toi, ne voudras-tu pas embrasser ta mère qui t'aime et que ton baiser guérira peut-être?»
Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les mains de Léon, et pour cela il n'était pas prudent de la confier à la poste; elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le n° 9 de la rue Auber.
—Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui disant que je suis malade; s'il est accompagné, vous ne lui remettrez et ne lui direz rien; vous attendrez.
Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi jusqu'à cinq heures du soir, et ce fut seulement à ce moment qu'il put remettre sa lettre à Léon qui rentrait seul.
Tout d'abord Léon, qui avait reconnu l'écriture de l'adresse, voulut repousser cette lettre, mais le vieux Jacques prononça alors les paroles que, depuis qu'il avait commencé sa faction, il se répétait machinalement:
—Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre à monsieur.
Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, à pas rapides il se dirigea du côté de la rue de Rivoli.
Le temps de l'attente avait été terriblement long pour madame Haupois-Daguillon de deux heures à cinq; enfin, un coup de sonnette retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'était lui! elle ne se trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main agitée d'un fils inquiet sonne ainsi.
La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, elle lui tendit les bras et ils s'embrassèrent.
Elle avait fait préparer une chaise près de son lit, elle le fit asseoir, et elle l'eut en face d'elle, après être restée si longtemps sans le voir, l'attendant, le pleurant.
Comme il était changé! Il avait pâli; ses traits étaient fatigués, des plis coupaient son front.
Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes réflexions que cet examen provoquait en elle; elle ne l'eût pu qu'en les accompagnant de reproches, et ce n'était point pour lui adresser des reproches qu'elle lui avait écrit et qu'elle l'avait appelé près d'elle.
D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment répondre, car elle, aussi avait changé sous l'influence du chagrin d'abord, de la maladie ensuite, et Léon lui posait question sur question pour savoir depuis quand elle était souffrante, ce qu'elle éprouvait, ce que le médecin disait.
Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton également affectueux chez la mère aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans leurs paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion à ce qui s'était passé de grave entre eux.
Il s'informa de la santé de son père, de celle de sa soeur, de celle de quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frère, prenant ainsi la responsabilité de la plaidoirie de Nicolas.
Le temps s'écoula sans qu'ils en eussent conscience, et, comme la demie après six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans ses bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit à dresser le couvert sur une petite table.
—Tu manges donc? demanda Léon.
—Oui, depuis deux jours, mais jusqu'à présent, j'ai mangé du bout des dents, le pain avait un goût de plâtre, il me semble aujourd'hui que j'ai presque faim, tu me guéris.
La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui était nécessaire en une seule fois, était sortie.
—Si j'osais? dit madame Haupois.
—Quoi donc, maman?
—Je te demanderais de dîner avec moi ... si tu n'es pas attendu toutefois; je suis sûre que je dînerais tout à fait bien si je t'avais là en face de moi, me servant.
Assurément, il était attendu; et, comme il devait rentrer à cinq heures, il y avait déjà longtemps qu'Hortense s'exaspérait, car elle n'aimait pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces termes? comment partir quand sa mère lui disait qu'elle dînerait bien s'il était en face d'elle pour la servir? Hortense elle-même lui dirait de rester, si elle était là; il lui expliquerait comment il avait été retenu sans pouvoir la prévenir, et elle avait trop le sentiment de la famille pour ne pas comprendre qu'il avait dû accepter, elle était trop bonne pour se fâcher.
Il rencontra les yeux de sa mère; leur expression anxieuse l'arracha à son irrésolution et à ses raisonnements.
—Mais certainement, dit-il, je dîne avec toi.
—Oh! mon cher enfant!
Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par l'émotion, elle le pria de sonner pour qu'on mît un second couvert.
—Et puis il faut savoir s'il y a à dîner pour toi, dit-elle en souriant, le régime d'une malade ne doit pas être le tien.
On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame pût en manger un peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'était point là le dîner que madame Haupois voulait offrir à son fils; heureusement le menu put être renforcé par les provisions de la maison: une terrine de Nérac qu'un ami envoyait de Nérac et donc on ne trouverait pas la pareille chez les marchands; du fromage de Brie fabriqué à la ferme de Noiseau exprès pour les propriétaires et qui ne ressemblait en rien à celui du commerce; des fruits du château; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne buvait ordinairement que dans les jours de fête, et que Jacques alla chercher à la cave, enfin ces pâtisseries, ces sucreries, ces liqueurs, toutes ces chatteries, toutes ces choses caractéristiques de la vie de famille et qui rappellent si doucement les années d'enfance.
Ainsi composé, le dîner dura longtemps. Léon eût voulu cependant l'abréger, mais le moyen? il était plus de huit heures quand il se termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarqué que, malgré la joie que Léon éprouvait à dîner avec elle, il était préoccupé, et elle avait compris quelle était la cause de cette préoccupation. Elle ne voulut pas pousser à l'extrême le triomphe si considérable qu'elle venait d'obtenir.
—Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien toujours, mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous séparions. Te verrai-je demain?
—Tu le demandes?
—Eh bien, à demain alors. Cependant, avant que tu partes, il faut que je te dise un mot sérieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point question de reproches, cette soirée a trop bien commencé pour que je la termine tristement, je veux m'endormir dans la joie.
Elle lui serra la main.
—Quand nous avons recouru à la mesure du conseil judiciaire,—je dis nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de responsabilité de cette mesure,—quand nous avons recouru au conseil judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous désespérait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as rendue plus étroite et plus intime; et, au lieu de revenir à nous, tu t'en es éloigné davantage.
—Mais....
—Écoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompé; ce n'est pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as prise, tu t'es mis dans l'impossibilité de payer tes créanciers, qui te tourmentent et te harcèlent. Je les ai vus. Je comprends que leurs réclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux.
—Très malheureux, cela est vrai.
—Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient payées. Elles le seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction à ton père et de lui prouver que ton coeur n'est pas fermé à la voix de la conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois même, seul bien entendu; fais un voyage où il te plaira, et, à ton retour, je te donnerai moi-même, j'en prends l'engagement, tous tes billets acquittés. Voilà ce que j'ai obtenu de ton père, et voilà ce que je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance envers ton père, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront changés du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne sera pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible à Paris, et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai pas besoin de te dire ce que je demanderai à Dieu. Mais enfin, quoi que tu fasses, tu auras lutté; et, si ce n'est pas à nous que tu reviens, tu auras au moins la satisfaction de nous avoir donné un témoignage de bon vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te condamnerons plus. Réfléchis à cela, mon enfant. Tu me répondras demain, plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixé. Pour aujourd'hui, embrasse-moi.
Ils s'embrassèrent, émus tous deux.
—Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journée je n'ai qu'à t'attendre. À demain.
XXII
Si Léon n'avait pas été en retard, il se serait assurément abandonné, en sortant de la chambre de sa mère, aux douces émotions qui emplissait son coeur; mais, malgré lui, la pensée d'Hortense s'imposa impérieusement à son esprit.
Dans quel état allait-il la trouver? C'était la première fois qu'il la faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut quatre à quatre qu'il monta les marches de son escalier.
Comme il allait, courbé en avant, la tête basse, il fut tout surpris, un peu avant d'arriver à son palier, de se trouver brusquement arrêté; en même temps deux bras se jetèrent autour de son cou:
—Enfin, te voilà!
C'était Hortense, haletante, éperdue.
Ils achevèrent de gravir l'escalier dans les bras l'un de l'autre, et ce fût seulement à la porte du salon close qu'Hortense, après l'avoir passionnément embrassé à plusieurs reprises, put trouver des paroles pour l'interroger:
—Où as-tu été? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il arrivé? Qui t'a retardé? Comment n'as-tu pas pu me prévenir? Ah! si tu savais quelles ont été mes angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc; tu es là et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le vois, je le sais.
Elle voulait qu'il parlât, et elle ne lui laissait pas le temps d'ouvrir les lèvres.
Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que par les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant.
Mais, au moment où il allait parler, Louise ouvrit la porte pour dire que le dîner était servi:
—Ah! c'est vrai, s'écria Cara, j'oubliais, tu dois être mort de faim, viens dîner, à table tu me raconteras tout.
—Mais j'ai dîné.
—Ah! tu as dîné; et moi, pendant que tu dînais tranquillement, joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu dîné?
—Avec ma mère.
Cara était ordinairement maîtresse de ses impressions, elle ne put pas cependant retenir un mouvement de stupéfaction:
—Ta mère!
Alors il voulut commencer son récit; mais, après l'avoir si vivement pressé de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole:
—Je n'ai pas dîné, dit-elle, car j'étais trop tourmentée pour manger, mais maintenant que je vois que j'ai été comme toujours beaucoup trop naïve, je vais me mettre à table si tu veux bien le permettre; tu me conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas?
Elle se mit à table, mais après le potage il lui fut impossible de manger.
—Non, dit-elle, cela m'étouffe; je sens qu'il se passe quelque chose de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout.
Elle avait eu le temps de réfléchir et de prendre une contenance, elle écouta donc Léon sans l'interrompre.
Il lui dit comment, au moment où il rentrait, Jacques, le valet de chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mère; comment en apprenant que sa mère était malade il avait couru rue de Rivoli, sans penser à rien autre chose qu'à cette nouvelle inquiétante; comment il avait trouvé sa mère alitée, souffrant de douleurs rhumatismales fort pénibles; comment celle-ci, au moment de dîner, lui avait demandé de partager son dîner de malade; comment il n'avait pu refuser; enfin comment, malgré le désir qu'il en avait, il n'avait pu trouver personne pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard.
Elle l'avait écouté les yeux dans les yeux, debout devant lui; lorsqu'il se tut, elle s'avança de deux pas et, lui prenant la tête entre les mains en se penchant doucement, de manière à l'effleurer de son souffle:
—Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est bien ta bonté, ta générosité, ta tendresse; ta mère, s'associant à ton père, t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une pensée: l'embrasser; et tu cours à elle les bras ouverts. Oh! mon cher Léon, comme je t'aime et que je suis fière de toi! Oh! le brave garçon, le bon coeur!
Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux, puis, avec effusion passionnée, elle l'embrassa encore:
—Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pensé à moi.
—Je te jure....
—Tu me jures que quand ta mère t'a gardé à dîner tu as été peiné de ne pouvoir me prévenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je veux dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'idée de monter ici quand ton vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mère, car cela ne t'aurait pris que quelques minutes à peine, et tu ne m'aurais pas laissé dans l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; c'en est une autre: tu as eu peur que je te garde.
—Je t'assure que non.
—Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais t'empêcher d'aller voir ta mère malade, car la vérité est qu'il y a longtemps que je t'aurais envoyé près d'elle, même alors qu'elle était en bonne santé, si je l'avais osé. Est-ce que je n'ai pas tout intérêt, grand enfant, à ce que tu sois bien avec ta famille? Au début, oui, j'aurais pu craindre que ta famille te séparât de moi. Mais maintenant il faudrait que je fusse une femme sans coeur et même sans intelligence pour avoir cette crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous séparera? Cette crainte écartée, combien d'avantages j'aurais à une réconciliation! Je ne parle pas d'avantages matériels, ceux-là sont de peu d'importance pour moi. Mais si jamais ma suprême espérance se réalise, si jamais tu me prends publiquement, légitimement pour ta vraie femme, ce ne sera qu'avec l'assentiment de ta famille et non malgré elle. C'est donc d'elle que j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien j'aurais été heureuse que ta mère pût apprendre que c'était moi qui t'envoyais près d'elle? Elle m'aurait su gré de ce commencement de réconciliation, et elle aurait compris que je n'étais pas la femme qu'elle s'imagine d'après de faux rapports. Tu vois donc que, loin de te retenir, j'aurais été la première à te dire d'aller l'embrasser.
—Quand Jacques m'a dit que ma mère était malade, je n'ai pensé qu'à cette maladie, et je suis parti sans autre réflexion; mais, quand elle m'a demandé de dîner avec elle, la pensée m'est venue alors que si tu pouvais me parler tu me dirais: «Reste».
—Oh! pour cela il faut que je t'embrasse.
Ce n'était pas la première fois que Cara parlait de son mariage, c'était peut-être la centième; mais toujours elle avait eu grand soin de le faire d'une façon incidente, en passant, tout d'abord comme d'une idée folle, puis comme d'un rêve irréalisable, puis peu à peu en précisant, mais de telle sorte cependant que Léon ne pût pas lui répondre d'une façon catégorique: cette réponse eût dû être un oui, elle l'eût bravement provoquée; mais comme à l'embarras de Léon, lorsqu'elle abordait ce sujet, il était évident que ce oui n'était pas prêt à venir, elle n'avait jamais voulu brusquer un dénoûment qui ne s'annonçait pas comme devant s'accorder avec ses désirs. Il fallait attendre, patienter, cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait le lui livrer sans défense, et encore n'était-il pas du tout certain que cette heure sonnât jamais. Elle n'insista donc pas plus dans cette occasion sur cette idée de mariage qu'elle ne l'avait fait jusqu'à présent, et comme si elle n'en avait parlé que par hasard, elle passa à un autre sujet.
Que lui avait dit sa mère dans cette longue entrevue? Tout leur temps n'avait pas été employé à manger. Une réconciliation était-elle probable, était-elle prochaine?
Il hésita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien pour ne pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il voulait cacher.
—Cette réconciliation à laquelle tu pousses toi-même, dit-il enfin, serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement qu'on me propose.
—Quel qu'il soit, il faut le subir.
—Même s'il doit nous séparer?
—Mon Dieu!
—Oh! pour deux mois seulement.
Alors il raconta la proposition de sa mère, très-franchement et telle qu'elle lui avait été faite.
—Et qu'as-tu répondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
—Je n'ai pas répondu.
—Que répondras-tu?
—Je ne répondrai pas pour ne point peiner ma mère, et elle ne tardera pas à comprendre que je ne peux pas me séparer de toi, je ne dis pas pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours.