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Aymeris

4. Cynthia

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CYNTHIA

M’INSPIRANT de la morale des demoiselles Aymeris, j’évitai de donner à Georges des conseils, dans l’état d’hésitation où il se trouvait; j’eusse voulu qu’il reconnût d’abord l’enfant; mais s’il le reconnaissait, peut-être me reprocherait-il, plus tard, de lui avoir fait faire cet irrévocable pas. Il s’était repris à vivre avec Rosemary; James fut bientôt mis en nourrice. Mais je ne vis guère Georges Aymeris, de 1895 à 1899—moment où nous reprendrons ce récit—car Darius Marcellot s’étant emparé de mon ami, je m’étais senti plus qu’inutile.

Mme Aymeris n’avait pas eu de testament à faire: la moitié de la fortune paternelle, sa part à elle et dont elle avait joui jusqu’à sa mort, revenait de droit à Georges; mais elle avait par écrit exprimé plus que des vœux, des volontés:

«Georges ne vendra jamais la propriété de son père. Ses tantes, qui n’ont que huit mille livres de rentes, pourront disposer du pavillon, que l’on remettra dans son ancien état. Si Mme Demaille doit dépasser la centaine, Georges pourra lui prêter un étage du pavillon—et toujours, veillera sur elle, comme l’a fait M. Aymeris, le modèle de toutes les vertus... Je désire que mon fils se marie immédiatement après ma mort. Il sait quelle est la cousine que je lui ai choisie...»

Georges et Darius Marcellot crurent que ce papier avait été dicté à la défunte par un prêtre. Mme Aymeris n’avait jamais prononcé le nom d’aucune cousine à marier.

La fortune des Aymeris se trouva si réduite par des legs charitables ou pieux, que Georges avait à choisir entre la vente de l’immeuble—que je lui eusse conseillée—et l’Amérique, d’où, par l’intermédiaire de Darius, lui étaient venues des commandes. Il s’y rendrait donc!

Darius insinua qu’il n’y avait point de preuves que le petit James fût l’enfant de Georges. Celui-ci, subitement, conçut des doutes et, sans dire adieu à personne, partit pour New-York après avoir fait une modeste pension aux vieux serviteurs de sa famille et à Rosemary.—Et James...? Comme on le verra il espérait, pour cet enfant, que James ne fût point son fils; si James était de lui, ce serait un malheureux, un dégénéré, un fou! La parole de M. Aymeris poursuivait Georges: Notre race a trop produit...

Il fit entrer Mme Demaille à Sainte-Périne.

La correspondance de son père prouvait que, depuis dix ans, Georges était en butte à d’abominables délations, l’objet d’un perpétuel chantage; et, une nuit, même avait-il failli être assommé, à sa porte, par des hommes dont quelqu’un offrit de lui donner le signalement. J’imagine l’état de désespoir et de panique dans lequel Georges partit pour New-York, mais le journal de mon ami ne se réfère pas à ce voyage, dont il se refusait aussi à parler.

Il m’a cependant écrit d’Amérique: «Je fais mon apprentissage sur la terre du Droit et de la Liberté (!!!) J’ai failli mépriser le Sacro-Saint-Travail, car je croyais ainsi, au début, jouir de mon indépendance, étant dans l’état d’esprit des gens du peuple, candides, ignorants des lois de l’espèce humaine, et qui se figurent que le bonheur est dans le plaisir et l’oisiveté.»

Georges m’a avoué, depuis, que certains soirs, éperdu de solitude et de silence, il allait causer avec les employés d’un tramway, à une station proche de son hôtel.

Au bout de six mois, Darius l’avait abandonné. L’ignorance des langues étrangères ajoutait à l’ennui qui dévorait le directeur de la Revue Mauve internationale.

Georges avait peint 160 portraits: la honte de sa vie.

Voici les quelques lettres d’Amérique, qu’après beaucoup de recherches, j’ai pu réunir.

A un ami.

En mer.

«Je t’écris du pont même du transatlantique. Me voici dans la situation idéale où mes rêves me transportaient pendant ma convalescence, après la fameuse typhoïde. La mer est unie, elle se confond avec le ciel, dans une légère brume à l’horizon. Je suis en complet de toile blanche, allongé dans un rocking-chair... ceci devrait être divin, selon ce que j’en attendais en te quittant, puisque je suis maître de moi-même; pourtant, je m’ennuie déjà, mille choses me trottent par la cervelle, et qui m’empêchent de me préparer à la vision trop escomptée de la ville de New-York, au premier coup d’œil qu’on en a, de la baie. Darius est, comme tant de jeunes gens modernes, hanté par le formidable, il me parle de Michel-Ange, de Vinci, de Cézanne, lesquels je connais mieux que lui et que je perche à leur barreau sur l’échelle des valeurs. Il me poussa à partir, à aller gagner ce que tu sais—tu sais pour qui; or, le premier, Darius me démontre que le métier que je vais faire est odieux et méprisable! Darius parle en homme de lettres, comme les critiques du Mercure et autres revues jeunes. Il est évident qu’il n’y a plus de critère; jamais le peintre et la critique n’ont eu le même... Je me dis ceci: quand le critique, le journaliste, porte sa copie au journal, il l’échange contre le pain qu’il donnera à sa famille; quand le sujet de sa chronique ne l’inspire pas (hélas! 99 fois sur 100,) il sera médiocre, (surtout s’il est hanté par le Formidable). Tout est bien, s’il écrit aussi proprement que possible, se mettant ainsi en règle avec sa conscience. Il en va de même du peintre: s’il est consciencieux avec son client, et se propose de donner du bien être, ou le simple nécessaire aux siens. Quand Franz Hals se confronte avec Descartes, il produit un ouvrage dont un Darius Marcellot sera plus frappé que par la tête des buveurs qu’entre deux chopes de bière, à l’auberge, Hals enlève en quelques coups de pinceau, pour boire un bon verre ou manger un bon souper—mais peu m’importe, à moi peintre, le modèle qui pose pour moi. Le métier de peintre, ce n’était autrefois que d’exécuter des commandes, honnêtement. Ne pas viser au Formidable! Darius me cite les croûtes des faiseurs de portraits modernes et me demande pourquoi, jadis, des artistes inconnus n’en faisaient jamais d’aussi mauvais. Je lui réponds: Parce qu’ils avaient du métier, de la science, et que le public ne se livrait pas à l’Esthétique..

Sur le pont de ce navire, voici parmi les passagers des Américains que j’aurai peut-être à peindre. Ils m’appellent chez eux! Pourrai-je demeurer honnête, en reproduisant leur trogne?

.....Je passe en revue les faits de ces derniers ans. Il y a quelque chose d’assez nouveau et de peu négligeable, dans ce simple fait, que je sois, moi, Georges Aymeris, à bord d’un transatlantique, voguant vers le pays où l’on transporte nos vieux chefs-d’œuvre, avec nos ténors, nos acteurs et les coiffeurs de Paris. La carrière de Vinton-Dufour, ou de papa Cézanne, ne sera bientôt plus réalisable en France. Ni la tienne, cher ami. A l’hôtel de la princesse Peglioso, ses cosmopolites, ses hideux barons juifs fraternisaient avec un Blondel, un Lachertier et la dame-garçon qui fit du trapèze, devant l’innocent que j’étais, avec la duchesse de La R.! Un vent de destruction souffle sur la France, la tempête se forme sur les hauts plateaux de l’Est.

Les académies de peinture où j’ai fait «l’intérim» de M. Charlot, comptent plus d’étrangers que de Français.

Quelque chose d’effrayant et d’encore inavoué, de rampant, nous vient d’Allemagne, de Pologne, de Hongrie, de Russie, de l’Est. Les jeunes Israélites qui, de Fontanes, sautaient dans le commerce ou la finance, «font de la peinture» en professionnels. Ils parlent d’esthétique, d’éthique. Le cas Albert Wolff-Aymeris-Francis Magnard est «formidable», il en dit long sur l’évolution de la vie des artistes!

Le baron juif, qui fut le premier à déposer sur le cercueil de mon père l’hommage de ses fleurs, qu’en dis-tu? Voici le secret, pourquoi le taire? Le baron faisait une démarche propitiatoire: comme il m’avait repris un pastel qu’il m’avait donné quand la signature de Manet était sans valeur, mais qu’une exposition de Manet, chez Durand-Ruel, venait de réveiller l’attention du public, il achetait mon silence, d’une gerbe de roses à dix francs, pour le cadavre de mon père, et revendait le pastel dix mille! Nous allons voir grandir le négoce, la Bourse des «œuvres d’art» en même temps que la simagrée de la «pitié humaine». Mon ami Carrière va devenir une sorte de Jésus, ami des Humbles; ses grisailles, à la suissesse, seront le Chemin de Croix du Temple de la Démocratie. L’Art, sous la feinte de se dégager du commercialisme, va devenir un instrument entre les mains des barons de la finance. Comme le bibelot, oui, la Pitié, la Tendresse seront des fleurs noires du mandarinisme socialo-universitaire. Les mots perdent déjà leur valeur, se rétrécissent ou s’enflent comme la grenouille de la fable. Darius dit que la France «se vide» et il va chercher des fonds en Amérique pour monter une immense revue internationale, qui sera rédigée en anglais, en français, en allemand, en italien, en espagnol et en russe à la fois, et dont le titre serait: Les Mains unies. La France se rétracte, s’efface de la carte d’Europe. Israël triomphera sur les ruines de notre civilisation chrétienne épuisée.

Je fais un plongeon, pour fuir les pièges des faux esthètes, des faux indépendants de la racaille cosmopolite, de la culture journalistique et financière. Est-il concevable que, depuis le Passy de 1867-1880, j’aie pu voir une telle révolution s’accomplir—et le corps des chers miens est a peine refroidi! Je me sens moi-même contaminé.

Enfin, tu es là pour observer avec quelques-uns! Vivez, attendez mon retour!...

La liberté est un vin rare au goût duquel je ne trouve que trop de saveur, mais qui m’enivre très tristement...»

Dans une autre, de 1896

«...Chacun, ici, va à son office, pour gagner de quoi s’offrir, un jour, une maisonnette à la campagne. Chacun fait son métier, et le peintre aussi. Je me sens plus normal, d’avoir une tâche journalière à accomplir, jusqu’à la date de mon retour.

Ces ignorants avec lesquels je m’ennuie, sont tout de même plus dans la vérité que nos mandarins de Paris...:—Combien gagnez-vous? me demande un homme du tramway, avec lequel je cause pour me reposer des conversations de séances. Mes modèles-femmes en ont, des critères! La même confusion que chez nos esthètes. Ce pays est inhabitable dès que l’on se pose des questions «extra-business»; mais ici l’on croit au «business» comme en Dieu. Cela simplifie bien des choses. Le «business»? Peut être le Dieu du XXe siècle.

Les visages de certains hommes sont comme des péchés capitaux. Je termine le portrait d’un Allemand américanisé, qui revient de Vichy où il a soigné son foie; il est couleur jaune de coing et son pif, le bec d’un oiseau de proie malade. Sa fille me dit:—Father était blanc et rose et très gros, je vous montrerai des photographies de lui. Le père me dit:

—A faire une fortune, on perd sa couleur originelle—et il tire sa montre pour voir combien de temps il me donnera encore avant son rendez-vous au Conseil d’administration du South Pacific Railroad. Il se lève, pendant que je repeins ses yeux et son front, et c’est la dernière séance! Le chèque est signé et je voudrais recommencer le portrait, je n’ai pas fait M. X... assez péché capital, pour moi, ni assez blanc et rose, pour sa fille...

J’attends l’Ariane qui me tendra le fil. Triste Thésée... continence, chasteté.»

1896, à Darius Marcellot.

«...La solitude m’épouvante et donne des ailes à ma pensée, de l’énergie à mon corps que l’hiver à New-York nickelle comme une vieille clef. Je n’en veux à personne, même pas à ceux qui m’ont trahi, et je suis en règle, puisque tu as brûlé leurs lettres à mon père et que je ne prononcerai plus leurs noms. Je regrette les miens et je ne voudrais pas revivre leur temps. J’ai toujours l’espoir de racheter et d’élever, de relever Rosemary. Elle m’écrit. Décidément je ne puis croire que l’enfant ne soit pas de moi. Elle est basse, par volonté, mais honnête et sincère; mon Dieu! elle est humaine, une créature humaine, les pieds pris dans la terre comme un chou. Je dirais presque que je l’aime mieux, de ce qu’elle ne regarde pas le Ciel. La terre a besoin de toutes les bonnes volontés et je ne regrette nulle de mes amours; ni mon amour pour Rosie, ni mon amour pour la Circé des «Pourceaux», car il reste quelque chose de l’Amour que l’honnête homme sème au milieu des insultes... Pourquoi ai-je maudit l’amour?

Je me répète, sans doute, souvent: c’est que je veux enfoncer ces idées en moi et en toi.»

A Darius Marcellot, 1897.

«... Deux mois à New-Port, le Deauville de New-York. Solitude dans «le monde», dans le luxe: ne prendre part à la folie des mondains qu’en employé, comme le maître d’hôtel qui sert le festin. Mais ne pas boire le vin qui reste dans les coupes. Difficile, de te refuser à qui te fait fête et reconnaît en toi quelque agrément; mais alors, prête-toi avec haine, tu es un livre rare de la bibliothèque de ces millionnaires, que manie une jeune fille entre deux matches de tennis. Quelle fatigue! Ces gens dansent, babillent devant des Titiens, des Cellinis, sous des plafonds de Tintoret et de Tiepolo. C’est là, la vie moderne, l’avenir de la société, si nous n’y prenons garde; car ces gaspillages se font dans le pays de l’Argent, du Droit et de l’Egalité. C’est ici que l’on se demande comment s’organisera la hiérarchie dans la démocratie. Mon esprit d’ordre et de désordre, d’orgueil et d’humilité, se demande: est-ce par le rayonnement lumineux du Cœur, que s’affirmera la Démocratie, qui nous fait horreur, à la fois, et seule est humaine? J’ai moins honte de mon métier d’ambulant, je fais la roue comme un paon en me mirant dans ma pauvreté; si fier de m’imposer tant de sacrifices! Oh! Darius! quand tu me fis faire la traduction de Parsifal, les dessins où la Peglioso était Kundry et où tu figurais le Pur Simple, notre emballement pour Parsifal, pour la Grande Communion du Saint-Graal! Combien nous étions naïfs, comme je piétinais mon orgueil sans lequel je serais aujourd’hui le photographe de New-Port, le capitaine du yacht de Mr W. H. V.; un serviteur! Car j’ai fait ce sacrifice, je l’accepte pour toi Darius, pour Rosemary, pour le petit, pour ta Revue Internationale, pour les orphelins que m’ont légués mon père et ma mère; pour garder la maison de Passy!... Oh! bien un peu aussi parce que j’ai cru que m’amuseraient les spectacles nouveaux, les bâtiments à dix-huit étages, et de déguster la «térapine», car je suis gourmand comme toi! Non! Je vaux tout de même mieux que cela... grâce à l’orgueil. Je me calomnie. Tolstoï serait-il un pitre et un fourbe? Nous sommes parvenus à un point de civilisation finissante qui infirme les certitudes que nous avions hier. Un artiste ne peut plus être naturel!

J’ai du travail pour deux ans. Ils en veulent. Va voir le petit James, chez sa nourrice. Dans sa photographie de Nevers, ses yeux sont les miens à son âge. Ce que tu m’écris de Rosie est édifiant, elle est très courageuse, mais je ne puis pas croire qu’elle s’instruise. Si elle pouvait apprendre un peu de grammaire, je t’en serais reconnaissant. Elle écrit mieux. Qui donc rédigeait ses premières lettres? Mystère!»

1899, à Darius Marcellot.

«Je reviendrai vers l’automne et j’ai promis à la Rosie de l’emmener en voyage. Un dernier essai de vie commune; James restera encore chez sa nourrice, par ordre de sa mère. «Her own one». James sera un petit du peuple, si je ne brise pas encore quelques vitres. Mon fils? Oui; mais aussi de Rosie! Ce que tu me mandes d’elle est excellent, mais tu es un brave bohème—tu ne sens pas comme moi. Ambitionnes-tu toujours le Jockey-Club? Mon cher, si tu prends tes bains de mer à Monte-Carlo, cet été, tu fricoteras les chèques d’Amérique pour Les Mains Unies. Et pendant ce, moi je bûche...»

1899, à un autre ami.

«Déjà quatre ans, depuis la mort de maman! Que sont devenus les arbres de Passy, le jardin, la maison? Je n’ai point encore eu le courage d’y retourner. Le bon Darius en a les clefs, et j’ai ordonné qu’on n’ouvrît pas une persienne. Dirigerai-je jamais mes pas vers ce sépulcre? Je songe à faire raser la maison paternelle, ne gardant que le pavillon; que n’ai-je de quoi construire une autre demeure, pour y mettre ma vie, des êtres vivants, de la jeunesse!

Il est bien tard, est-il trop tard? Je suis loin déjà sur la route, j’atteindrai bientôt l’âge qu’avait mon père quand je vins au monde. Dois-je recommencer, moi aussi, la périlleuse aventure? Mon père m’a dit... Et j’ai un enfant!............... ............ Ces quatre années dernières m’ont paru doubles.

J’espérais éprouver le soulagement de celui qui ouvre un vasistas pour respirer de l’oxygène, s’il a pu se traîner jusqu’à la fenêtre, du lit où il allait être asphyxié.

Je cachais mon regard dans mes mains, quand ma mère me disait jadis:—Tu ne t’habitueras que trop vite à ne pas m’avoir avec toi; tu verras! Bientôt après, tu ne penseras même plus à moi. Et j’ai poursuivi mon désir et coupé les cordes! Le ballon s’est élevé... et déjà il se dégonfle et redescend.

Mais j’aurai connu la joie du départ, le «lâchez-tout», la terre qui s’enfonce et vous fuit, sous la nacelle. Je n’eusse jamais admis, malgré l’expérience des autres, ni pu croire à cette force d’expansion animale, loi magnifique de la nature, et qui pousse les vivants loin des tombeaux, dès que la dalle est scellée. N’eussè-je eu que ce bref moment pour goûter le sel de l’indépendance, depuis que commença ma vie nouvelle, exaltante aura été cette minute où je tournai mon dos à mes tombes. Tout mortel a le droit, au moins un jour, de se croire immortel. Tous mes appétits comprimés, plus violents, de ce que j’étais moins jeune, appelaient toutes les nourritures, comme la terre sèche appelle la pluie rafraîchissante. Fus-je cynique? Peut-être, mais approuvé par tous les égoïsmes, par tout le monde; excepté par Antonin, qui n’y tenant plus, me pria de le laisser partir. Il jugea, ce bon serviteur, que ce n’était point la peine d’avoir joué au bon fils pour, dès les tentures funéraires dépendues, prendre le large...

Antonin m’a écrit au premier jour de l’an:

«Monsieur votre père disait «les morts vont vite». Il avait trop raison. On se rend maintenant au théâtre, avec un chapeau de crêpe.»

Je n’avais servi que mes parents; j’allais servir d’autres maîtres, ceux à la face de péchés-capitaux... Me voici, je reviens chez moi... et je n’y trouverai plus personne, de qui recevoir le pardon que je me refuse à moi-même!»

Georges Aymeris revint, en effet, au début de décembre 1899. Darius Marcellot l’attendait à la gare dans une voiture «à traction mécanique», la première automobile dont Aymeris se servit. Il descendit dans une pension de famille de la rue de Lille, pour régler, avec Rosie, le sort et les affaires de James, encore chez une parente de Nou-Miette, en Nivernais, comme un réprouvé, un irrégulier qu’on ne produit pas au grand jour; et, nonobstant l’orgueil de son père, tel un gamin du peuple, il était «en nourrice», comme si ses parents ne pouvaient s’occuper de lui. Rosemary demeurait intraitable: James lui appartenait, à elle qu’une famille bourgeoise française n’eût jamais reçue; et plus légitimement qu’à Georges Aymeris, même si ce père, hésitant et soupçonneux, reconnaissait l’enfant.

Entre Rosie et Georges pèserait toujours un doute, comme une couche de brouillard que leurs colères déplaçaient, sans que rien ne le dissipât tout à fait. Rosie n’aurait jamais confiance, disait-elle. La guerre s’établit entre les deux amants, après une attaque brusquée; Georges la retint dans l’hôtel noir et malodorant de Montparnasse, dont elle avait fait à nouveau ses quartiers, où elle reprenait ses anciennes coutumes, pour satisfaire «les exigences de sa dignité», quoique Georges s’efforçât de lui représenter le ridicule des visites qu’il lui faisait dans ce taudis, et qu’une plus décente demeure fût nécessaire pour lui, un Aymeris, sinon pour elle.

Tentée, quoiqu’à contre-cœur elle accepta l’invitation au voyage que Georges était déterminé à faire en Italie: «Une tournée d’artistes», dit-elle.

Au sang anglais qui coulait dans les veines de Rosie, était peut-être dû son goût pour les pays nouveaux. Sur le point de se mettre en route, mon ami, prévoyant ce qui eut lieu, me pria de l’accompagner, comme un tiers qui pourrait être utile, parfois, entre le peintre et le modèle. Devant aller à Rome, je consentis à entamer avec eux la première étape, puisque nous avions, pour la cinq ou sixième fois, fait la paix, Georges et moi. Dans la gare du P.-L.-M. Rosie chanta des valses sur des paroles sentimentales de Delmet. Elle était vêtue comme pour aller au spectacle. Toute à la joie, elle refusa un sleeping-car, ne comptant pas dormir, mais lire le Baedeker «pour s’instruire et causer avec des gens».

Nous nous arrêtâmes d’abord à Milan. Un froid rigoureux couvrait d’une poussière blanche les dalles des longues rues droites de la ville. L’Albergo del Rebecchino était vide; aux chambres qu’on nous désigna, un poêle de faïence donnait une apparence allemande; Georges fit allumer du feu dans la sienne; un bois frais d’olivier répandit jusque dans l’escalier une fumée si épaisse, que Rosie, sans ouvrir ni sacs ni malles, descendit dans la rue, en quête d’un dîner; je les menai à la Galerie Victor-Emmanuel. Rosemary, insuffisamment dépaysée, marqua tout de suite de l’humeur, elle avait, me dit-elle, rêvé des Mille et une Nuits (sa lecture favorite), et Milan était une triste ville du Nord qu’on imaginait baignée de soleil et des parfums de l’orient! Il fallut prendre des billets pour la Scala, où l’on jouait Enrico VIII, du maestro Saint-Saëns. Des Américains nous reconnurent, Georges et moi, nous firent signe de monter dans leur loge; mon ami n’eût pas accepté, car il était en veston de tweeds, mais son amie, effarouchée et déjà lasse de cette musique qui «couvrait les mots du dialogue», rentra fièrement au Rebecchino toute seule:

—Reste donc, je vais me coucher, c’est mieux ta place, ici, que la mienne, va donc voir tes connaissances—fit-elle—je potasserai le guide, pendant que tu te retremperas dans ton monde...

Le lendemain, ce fut une visite au Musée et à la Bibliothèque ambrosienne; Rosie accompagna son peintre «par sentiment de dignité», mais elle y grelotta, les pieds l’un contre l’autre collés aux petits ronds de sparterie qui prétendent pallier le froid du carrelage; elle s’asseyait, pendant que nous nous attardions à contempler le San Marco de Tintoret.

—Vous n’avez pas fini? How tedious! en voilà des cadavres! Georges, tu n’en as pas assez? Mon Bædeker est resté à l’hôtel, je me rase!... Au moins, si vous m’expliquiez!...

Dès cette première étape de leur «excursion d’artistes», la partie était jouée, la belle Italie hausserait encore les barrières qui séparaient ces deux êtres.

Georges s’enthousiasma pour les originaux de tant de chefs-d’œuvre dont les reproductions photographiques n’avaient été pour lui, jusqu’ici, qu’un apéritif; il était enfin en Italie, et seulement, au seuil, dans ce Milan qu’il eût voulu déjà quitter pour quelque autre de ces villes aux noms magiques, où tant de vrai sublime et de formidable nous attendait!

Georges n’était pas «un homme du soir», il n’avait, «de bon», disait Rosie, que son premier sommeil; elle ne dormait que le matin, «tournant», piétinant tard, avant de se coucher; elle chantonnait, sifflait même, en se livrant à des «rangements» qui étaient un dérangement. Si Georges dormait, elle criait:—Tu dors?—et le réveillait en sursaut «pour causer sérieusement».

—James sera, plus tard, garçon coiffeur! C’est un gentil métier et propre; dans les ondulations Marcel, on gagne bien sa vie, pas?... Mais tu roupilles, on ne peut jamais te parler! On est aussi bien seule!...

Elle «rangeait» donc, se plaignait de refaire des bagages, au départ de chaque hôtel. Pourquoi Georges emportait-il un tas de choses inutiles, des livres, des boîtes à couleurs. Avait-on le temps de lire des bouquins en voyage, et, par ce froid-là, Georges pourrait-il peindre?

Dès sept heures, Georges s’habillait, trempait dans un bol de café au lait quelques tranches de «panetone» aux raisins, s’esquivait avec moi, pendant que Rosie s’étirait au lit.

—Surtout, sois de retour bien avant déjeuner! Fais-moi des courses; j’ai vu des merceries comme à Paris, il me faut du cordonnet et de la ganse, le bas des jupes ne résiste pas à nos excursions de Cook’s. Et puis, tu prendras des boutons pour tes bottines; si tu en vois comme les tiens en te promenant, entre et achète. Tout le monde parle français ou anglais ici. N’oublie pas!

Georges s’épanouissait, dès qu’il était seul dans les églises ou dans la campagne. Nous allâmes en voiture à la Chartreuse, proche de la ville; quand il faisait trop froid, nous nous faufilions dans les musées que Rosie rendait odieux, et où elle s’obstinait à chercher les toiles chères dont elle voulait savoir le prix.

La neige tomba; ils renoncèrent à Vérone, Padoue et Venise, quoique les gondoles fussent bien tentantes pour des amants. Ils mirent quelque espoir en la douce côte méditerranéenne, que Rosie appelait, à l’anglaise, la Riviera. Gênes est proche de charmantes stations d’hiver nichées douillettement au midi, qui surplombent la mer bleue, et pour lesquelles le soleil boude peu, puisque le palmier et les camélias y poussent en pleine terre.

Je les quittai à Gênes et filai sur Rome.

Ils revinrent par le midi de la France. La bourrasque, l’aigre mistral, avait changé Gênes en un lieu hostile. Georges avait fait des acquisitions chez les antiquaires, visité quelques palais et des villas dans les environs, à Pegli, Nervi, Santa Margarita, mais Rosie dut soigner un gros rhume et, confinée à la chambre, ne parla plus que de Monte-Carlo, ce Paradis terrestre. Ils y jouirent d’un temps plus favorable, mais quelques jours avaient suffi pour en dégoûter Aymeris qui, à chaque pas, m’écrivait-il, rencontrait des personnes de connaissance; on dévisageait sa compagne, Rosie en marquait son dépit par un refus net de sortir avec Georges. Ils brusquèrent leur retraite vers Paris, par Marseille où des stalactites de glace pendaient aux fontaines du Château Longchamp, et la température était si sévère, qu’ayant le matin commandé, pour le soir, une bouillabaisse à la Réserve, ils n’eurent plus le courage de sortir à nouveau, après être revenus se chauffer dans leur chambre, tant le mistral vous lacérait le visage, au croisement des rues désertes et silencieuses.

Comptant aller en Angleterre, Georges ne fut que de passage à Paris, il s’installa à l’hôtel.

On l’aperçut roulant, en compagnie de Darius, dans sa bizarre voiture mécanique, à forme de char romain, une invention dont le Directeur de la Revue Mauve, des Mains Unies et du Sélect Fin de Siècle-Music-Hall, comptait tirer de gros profits; Aymeris risqua dans la Société d’exploitation «l’Auto-Post», une bonne part des dollars que New-York lui avait rapportés.

A son retour, Maillac était à toute extrémité. Comme Georges allait lui faire ses adieux, Florette, dès la porte, lui dit que Léon ne passerait pas la nuit; Florette savait que Maillac avait des recommandations à lui faire, qu’il lui désignerait certaines choses, lesquelles il voulait lui laisser; et il lui parlerait d’elle:

—Pensez! Il y a quarante-trois ans que nous étions ensemble, comme vous nous avez vus! Et ce n’était pas tous les jours drôle, avec le pauvre garçon!... Il y a longtemps qu’il n’était plus ragoûtant. Je l’ai nettoyé, jour et nuit, comme un gâteux! N’est-ce pas, il me doit bien un souvenir? C’est vous, M. Aymeris, qu’il chargera de me faire rendre justice par ses parents.

Georges recula, lui fit signe de se taire, se précipita vers la chaise longue. Deux mains vertes et transparentes se tendirent vers lui, Maillac avait reconnu la voix de son jeune ami. Le poète Malhaud et Vinton-Dufour regardaient quelques toiles charmantes qui recouvraient la lèpre d’une triste tenture d’andrinople, par places déchirée. Depuis que Léon était tout à fait aveugle, le désordre de l’appartement avait empiré. Vous étiez pris à la gorge par une odeur de chats, de tisanes et de pétrole. Un plaid de voyage devenu bis, et autrefois à carreaux blancs et noirs, glissait à tout moment des minces baguettes qu’étaient les jambes de Maillac, réduit encore et flottant dans un pyjama au vaste pantalon de houzard; un cache-nez, d’orange devenu noir, et couturé de reprises, sortait d’une veste que jaunissaient, sur l’estomac, des taches dont l’épaisseur eut permis de compter les œufs à la coque qu’avait mangés le malade. Ce sage ne se plaignait toujours pas!

Ses quelques derniers mots furent un hommage rendu au Destin, à la belle existence qu’il croyait avoir vécue, la profession de foi d’un souriant optimiste, qu’écoutèrent en silence les spectateurs de cette agonie paradoxale.

La visite d’Aymeris avait été un dernier plaisir pour Maillac. Il s’informa, dans les moindres détails, des conditions où Georges recommençait sa vie, lui parla en des termes si nobles, si affectueux, de M. et de Mme Aymeris, que leur fils fondit en larmes.

Le cas de Maillac et de sa maîtresse Florette, soudain frappa Georges par une trop évidente analogie avec ce qu’eût été le sien si...

Qu’aurait-il fait, s’il s’était vu pris, au lieu de repoussé, par cette Rosemary avec laquelle toutes tentatives d’éducation avaient échoué?

Maillac avait dit trop souvent à Georges:

—Gardez-vous libre, afin de jouir des années de triomphe qui s’ouvrent devant vous!

Georges s’y préparait en pensant combien il serait redevable à ce stoïque épicurien, qui discourait encore aimablement au crépuscule de son dernier jour de douleur ici-bas.

Le poète Malhaud et M. Vinton, en se retirant le soir, recommandèrent à Florette qu’elle leur envoyât, ainsi qu’à Georges, un télégramme, si les choses tournaient mal, la nuit suivante.

Ils ne devaient plus retourner dans l’appartement de leur ami, car ils apprirent, le matin même de la cérémonie, et par hasard, le jour et l’heure des funérailles. Au cimetière du Montparnasse, où était le rendez-vous, ils se rencontrèrent avec Florette, M. Lachertier, Blondel et les concierges de Léon. Florette eut des convulsions, une crise d’hystérie. La famille n’était pas présente aux obsèques. Quelques dames, très voilées, rôdèrent parmi les tombeaux, comme autant de veuves anonymes d’un Don Juan.

Illustration from Aymeris

De retour à l’hôtel, Georges sentit qu’il avait pris froid en suivant, tête nue, le corbillard. Son cœur était crispé. Quoi donc encore le retenait à Paris? Passant en revue les maisons où il pouvait aller, il n’en trouva pas deux en lesquelles il se sentirait à l’aise, où il lui sembla qu’il pût jamais reprendre même un vague commerce social.

—Essayons de l’Angleterre! me dit-il. Je me dois à mon fils; je l’installerai là-bas et réglerai les rapports de la mère et de l’enfant, pour l’avenir.

Une photographie de James, prise au village par un ambulant, avait convaincu Georges Aymeris d’une ressemblance avec un portrait de lui-même à l’âge de trois ans, dans le jardin de Passy. Darius ne la contestait pas; je la trouvais frappante, quoique je disse le contraire.

Au moment de prendre une nouvelle direction, d’angoissants problèmes se posaient à mon ami. On ne subit pas le régime auquel il avait dû se plier, pour, d’un coup, acquérir l’autorité qu’implique l’usage de l’indépendance; il s’empêtrerait dans des pièges qu’il se tendrait à son insu, par complication, excès d’imagination, manque de sens pratique, et, surtout, épouvante de la solitude. Il y a des hommes qui ont peur de coucher seuls.

Rosemary n’aurait dû être que la mère de l’enfant, et elle ne demandait qu’à rendre facile une séparation que la raison dictait, que cette folle souhaitait encore une fois. Il croyait avoir besoin d’elle, refusait de rompre tout à fait, tel un propriétaire sur le point de vendre sa maison et qui, chez le notaire, voudrait, au moment de signer, que l’acquéreur renonçât au marché. Allait-il partir ainsi pour l’Angleterre, sans savoir ce qui s’ensuivrait? Darius Marcellot et moi, le vîmes, soi-disant, préparer «son exil», encore incertain s’il n’emmènerait pas Rosemary.—Je ne gagerais pas que l’absurde idée du mariage avec son ex-compagne fût alors tout à fait abolie. Il était de ces artistes qui cesseraient de produire, n’eussent-ils plus leur poële, leur modèle, leurs familiers, même le marchand qui les exploite; et seuls, en province ou en voyage, deviendraient d’indolents rêveurs.

Certains soirs, dans sa chambre d’hôtel, bien plus qu’à New-York, il se demandait: Que faire, que faire? Il suspendit la rédaction de son journal, lut, mais trouva peu de ressources dans la lecture; un livre succédait à un autre, il ne pouvait s’atteler à aucune besogne et, actif comme il l’avait été, avec les nombreux sujets d’intérêt qui auraient dû lui suffire, il était désemparé; les visages, les personnes, plus que l’Art lui-même, l’incitaient à peindre. Il était mû d’un impérieux besoin de causer, de se raconter, plaisir avec Rosemary impossible; il s’agissait, seul ou avec elle, de «tuer le temps», expression dont il comprit dans sa détresse le sens abominable.

Avant minuit, heure où de coutume sa journée prenait fin, et redoutant l’insomnie dans l’obscurité de son appartement, alors, n’y tenant plus, il m’a dit qu’il descendait dans le salon commun de l’hôtel, feuilletait des brochures-réclames, des itinéraires de voyages, les journaux illustrés, tandis que les gens revenus du théâtre, s’arrêtaient un instant pour prendre une boisson fraîche, parcourir aussi les journaux, dépouiller leur correspondance. Georges les regardait, les écoutait, causait avec les plus sociables, ou, sinon, avec ces messieurs du bureau; puis les douze coups de minuit sonnés dans le vestibule, il reprenait l’ascenseur, non sans avoir adressé quelques mots à l’Indien qui prépare le café, debout à la porte des salles où l’on soupe. Il aurait, si ces imbéciles l’eussent invité, accepté de boire sans soif, de manger sans faim; mélancoliquement, il tournait la clef de sa chambre et se déshabillait avec lenteur, heureux s’il distinguait à travers la cloison, des voix humaines qui, du moins, lui étaient un semblant de compagnie.

—Eh quoi!—me disait-il—répandu comme je le fus, ayant donné tant de moi-même aux mille personnes que j’ai dû fuir, au cœur de ma ville, je retrouve un désert! Je connaîtrais plus de monde à Blidah, au Caire, que dans ce caravansérail parisien. N’y a-t-il plus personne à Paris, avec qui je puisse passer quelques heures agréables, au lieu d’errer ainsi, tel un Hottentot, dans ce palace à rastaquouères?

Etait-ce à moi, qui venais à peine de reprendre les relations avec Georges, de lui rappeler qu’il s’était «brouillé avec la terre entière», comme disaient ses tantes—et qu’il n’avait plus de goût, semblait-il, que pour «les Marcellot»? Je le pressai d’aller voir les demoiselles Aymeris, puisqu’il regrettait les temps révolus, la maison de Passy, même la mauvaise humeur de ces braves filles et leurs plaintes; tout paraissait préférable pour lui à cette phase de tiédeur, après les premiers enthousiasmes de la liberté conquise! Par lâcheté, il me demanda, au paroxysme du découragement, s’il ne conviendrait pas mieux encore, pour la reprise de son travail, qu’il fît de Rosemary, ce que Maillac avait fait de sa Florette. Là-bas, en Angleterre, peut-être pourrait-il partager sa vie en deux, et Rosemary serait la gouvernante,—mais quelle gouvernante!—objectai-je.

Etait-elle l’humble compagne dont tant d’artistes ont besoin, à défaut d’une épouse «distinguée et exigeante» que Georges redoutait encore plus que le célibat? Rosemary, une gouvernante? mais a-t-elle, dis-je, même les qualités requises pour le plus subalterne des emplois?

Aymeris avait trop souffert par elle. A son amour pour Rosemary, à son aveugle asservissement, réseau serré sur lui comme les fils d’une toile métallique, la clairvoyance du réveil faisait-elle place, ou bien était-ce encore une fois le doute, les scrupules à quoi les hommes, honteux de l’objet de leur amour, mais loyaux, ne parviennent, par nul effort, à se soustraire? Puisque la mère s’était une fois de plus dérobée, et qu’à l’enfant, sous bonne garde, en Bourgogne, il ne s’était encore lié par l’habitude, il restait à Georges quelques chances de s’évader. Mais les issues se présentaient trop nombreuses. Il ne pouvait, à lui seul, choisir. Certains hommes sont irrésolus par indigence et paresse: Georges s’égarait dans les couloirs de son imagination, avec ses innombrables désirs; il entrevoyait toutes les possibilités comme dans un rêve. Une semaine entière il resta couché.

Je le menai faire une visite aux demoiselles Aymeris, le sachant enclin au pardon et à l’oubli... Ses tantes, vieilles filles dont la vie avait été si triste, n’étaient point responsables; je dirais: au contraire.

Mlle Caroline dit à Georges:—Nous sommes sûres ma sœur et moi que tu es un dreyfusard! tu ne peux être qu’avec les anarchistes et les ennemis de l’Etat-Major!

Georges n’avait pas lu les journaux, ni en Amérique, ni à son retour à Paris; depuis l’article d’Albert Wolff dans le Figaro, il n’en ouvrait plus un. Il savait qu’une grave affaire passionnait le monde; il n’avait pu s’y intéresser.

—Comme nous avions raison, Georges, tes parents et nous, de te prévenir, quand tu étais à Fontanes, qu’il fallait rester parmi les vrais Français! Rappelle-toi les fleurs du baron Aaronson, rappelle-toi ces immondes critiques d’Albert Wolff qui a torturé ton père!

Ces demoiselles feuilletaient des brochures, des journaux, des cahiers où elles prenaient des notes, dressaient des bilans en deux colonnes, dont l’en-tête était, de l’une: Chrétiens; de l’autre: Sémites et affidés des Juifs. Georges entendit les noms d’Esterhazy, du colonel Henry, de Zola, de du Paty de Clam; d’autres encore, que des passagers avaient prononcés avec passion sur le transatlantique, dans le train, et dans les rues de Paris; ces noms prenaient, dans la bouche des demoiselles Aymeris, le son d’une artillerie. Caro expliqua à mon ami, en le tenant par les épaules, les grandes lignes du procès.

En quittant ses tantes, il songea: tout ceci ne me semble pas net et puisqu’elles sentent de la sorte, il faut, sans doute, penser le contraire!

M. Degas qu’il eut l’occasion de voir, était aussi «déchaîné» que les tantes Aymeris; M. Vinton-Dufour, lui, était dreyfusard; Carrière bégayait des paroles sublimes, et son atelier, jadis si mélancolique, si vide, était plein de journalistes, d’universitaires et de dames bizarres qui le regardaient comme un Messie. Georges et moi le fréquentâmes beaucoup, à cette heure où la politique envahissait les plus ignorants et les plus tièdes.

Un jour, certain philosophe hirsute nous lut tout haut la page suivante:

«Le paysan déteste la guerre. L’échec du boulangisme dans les campagnes est dû à l’idée que répandirent les adversaires d’une revanche souhaitée par les partisans du général. Le dégrèvement des charges militaires enchanterait les populations des champs, dans les deux pays (France et Allemagne). Il faut donc espérer que, d’ici à peu de temps, le sentiment des élites et celui des rustres s’accordera, pour restreindre la mimique surannée des gymnasiarques, des soldats professionnels et des rhéteurs.

«Le civil n’a qu’à continuer son effort. Revues, journaux, voyages, représentations dramatiques, tout concourt à l’alliance des âmes. Il suffit d’une persévérance et d’une multiplication des mêmes moyens.

«Il est fâcheux, que les Etats restent en retard sur ce mouvement de l’opinion... Le moindre fait politique qui lui donnerait une sanction, répondrait au désir unanime.» Du pur Darius!

Gabriel Séailles était assis à côté de Jean Dolent, qui avait l’air du Père Eternel, au neuvième jour de la Création. L’assistance était magnétisée. Le même «intellectuel» poursuivit:

«Je pense donc que ces relations entre l’Allemagne et la France, déjà très heureusement rétablies par l’entremise de l’élite intelligente, doivent maintenant se renforcer par le concours de ces énergies qui opéreraient une pression sur la politique des gouvernements. Les artistes, les socialistes, les marchands des deux pays, devraient fonder une ligue germano-franque, avec le but bien net de réduire à rien les expectatives militaires d’une minorité ridicule, bruyante, infime.»

Georges ne savait plus comment causer avec ces artistes sociologues; il tenait encore l’Allemagne pour le pays des lourdeurs, des laideurs et de la grossièreté, étant un Français de 1870. Mais les idéologues du milieu Carrière flattaient, par ailleurs, ce qu’il y avait de généreux et de compatissant dans son âme, et «la raison est flexible à tout».

Georges alla encore une fois à la dérive. Il s’attarda dans un Paris de guerre civile.

Le Directeur d’une Académie de peinture, Scarpi, Napolitain et ancien modèle, mari d’une fameuse Stella qui avait posé pour tous les prix de Rome de la génération antérieure, sollicita Aymeris de venir corriger les élèves de son Académie. Georges avait toujours aimé donner des conseils aux jeunes gens, il se savait doué pour l’enseignement où son esprit critique aurait pu s’exercer à miracle. La proposition de Scarpi le toucha, il visita les ateliers, pleins d’Américains, d’Allemands et de Russes, et répondit qu’il ne pouvait encore s’engager pour aucune besogne régulière, malgré son besoin de se dépenser, de rendre service, et de mettre, entre son passé et le présent, un intervalle. A la prière réitérée de Scarpi, il promit de faire un essai, l’automne suivant, après les vacances.

Je découvris ce pourquoi Georges ne s’engageait pas. Il était encore esclave; la chair blanche, les cheveux roux, l’animalité de Rosie étaient les toujours puissants mobiles d’actes d’ailleurs incompréhensibles, et Rosie allait en Angleterre.

Nous dînions une fois ensemble à la terrasse de «Lavenue», quand Rosie passa sur le trottoir; avant que je ne la visse, Georges avait changé d’expression—l’avait-il sentie? Il l’alla prendre par le bras et la ramena au restaurant; n’avala plus une bouchée, et comme sa maîtresse allait nous souhaiter le bonsoir, Georges qui m’avait, une heure plus tôt, redit qu’il la haïssait, me pria de l’excuser encore s’il n’allait point chez un de nos confrères avec lequel nous avions rendez-vous—et il la suivit, sans prendre congé de moi. D’où une brouille momentanée.

A la fin de mars, il débarqua à Charing-Cross; Rosemary l’avait précédé, en lui donnant une fausse adresse dans le Norfolk. James était encore en Bourgogne; le père le ferait venir un jour auprès de lui, puisque la mère ne voulait à aucun prix et ne pouvait s’en charger; dès que possible, on le confierait à quelqu’un de sûr, en ville ou à la campagne. Des mois, il chercha Rosemary qu’il ne devait revoir que deux ans après: Aymeris tâcha d’oublier, de recommencer, comme s’il avait vingt ans.

Ses ouvrages étaient très connus à Londres, et surtout l’était son nom, la critique ne s’étant pas exercée contre lui avec la passion partiale qui le meurtrissait à Paris, où l’homme, croyait-il, plus que le peintre, devenait une cible.

Comment, à son âge, allait-il enfin se présenter au public, aux connaisseurs? Déjouerait-il cette conspiration du silence, qui avait succédé, depuis peu, aux articles méprisants et cruellement tendancieux? Certes, il se félicitait d’avoir été discuté, même avec aigreur; mais il n’avait pu atteindre le public que seul dirige l’instinct. Fût-il possible de changer de nom, de devenir obscur! Non, pas plus à Londres qu’à Paris. Il loua, au quartier de Chelsea, dans une triste «mansion», un atelier—il y en avait plusieurs à chaque étage,—derrière des maisons basses, à façade d’aspect riant, sur la rue, et qu’habitaient de vieux célibataires qui vivaient au club.

On traversait un long passage obscur, une serre remplie de géraniums et de plantes vertes, puis on pénétrait dans un vestibule, si noir que le gaz y brûlait en plein jour. Le studio de Georges, au premier étage, voisinait avec une «Académie pour dames» et l’atelier d’un peintre animalier, élève de Rosa Bonheur.

La lumière du soleil s’absorbait dans un papier brun mat; c’était une sorte de grenier, froid en hiver, étouffant en été, rébarbatif pour Aymeris, après la clarté du pavillon de Passy. Conduit par le portier et la «charwoman» son épouse, sortes de revenants du temps de Dickens, quand Georges visita ce vaste local, la cloche d’une église proche sonnait un glas, comme les coups réguliers d’un marteau sur l’enclume; le brouillard filtrait par les interstices des vitres dépolies. Une baie à guillotine s’arrêtait à hauteur d’un mètre au-dessus d’un homme debout. Donnait-elle sur une cour d’écuries, sur une école? Georges entendit les cris d’une marmaille dansant au son d’un orchestre de cuivre, un de ces «german bands» qui vont, de rue en rue, quêter des pennies; un piano-orgue, plus loin, luttait avec le tintement funèbre de la cloche paroissiale, et les omnibus roulaient dans la King’s road, avec le grondement d’un tonnerre lointain.

C’était là que s’écouleraient des mois, des ans peut-être, d’un exil volontaire mais forcé, pensait Aymeris. Il signa le bail, sans chercher ailleurs, vers Richmond ou Hampstead, plus loin encore, où il eût facilement pu prendre un de ces cottages de briques, couverts de lierre et de vigne vierge, tels que tant d’artistes en habitent, loin du centre où la nuit règne presque toujours. Il ne s’écartait guère encore du Brompton de son enfance, plein des souvenirs de 70-71, et un peu son «home».

Touchante, de Boulogne à Folkestone, une famille, de retour des Indes ou d’Australie, avait devant lui palpité d’allégresse sur le pont du navire; dès qu’on aperçut la côte, le père avait dit à l’aîné de ses fils:

—Regardez, la voilà, la chère vieille Angleterre! Derrière cette ceinture de falaises blanches, s’étend la Métropole, nous voici au Home!

Les félicités patriarcales auxquelles rêvent des millions de sujets britanniques retenus aux confins de l’Empire, Georges ne les goûterait-il jamais chez lui?

Il ne pouvait plus se défendre de comparer cette rentrée de «Britons» au bercail, avec les siennes dans ce Paris à l’approche duquel l’étreignait une si monstrueuse et inexplicable épouvante!

Dans Londres, où tout s’offrait à sa curiosité, Georges Aymeris allait néanmoins passer de meilleurs jours. Ses confrères l’accueillirent avec la grâce coutumière des Anglo-Saxons, flattés de son admiration pour l’Angleterre, et surpris de la façon dont il s’exprimait dans leur langue. Il dut bientôt se défendre, ses confrères se le disputant comme une «celebrity» et redoutant peu la concurrence d’un peintre qui ne venait, peut-être qu’en passant, en curieux.

Illustration from Aymeris

Inscrit dans plusieurs clubs d’artistes, Georges subit la monotonie, la médiocrité de ces milieux sans indépendance, où l’on ne vous apprécie que si vous ne jugez pas vos confrères, mais souriez et approuvez. La critique y est interdite, la politesse en tient lieu.

Dans un club de district, il vit le plus illustre des peintres, le plus «demandé», le plus choyé, lettré et musicien de valeur, soir après soir jouant au bridge avec des rapins sexagénaires dont l’ignorance n’égalait que la bêtise et la prétention.

Il les amusa d’abord; puis on le redouta, comme dans l’impasse des Ternes; car rien n’aurait pu l’abaisser, même sa courtoisie, jusqu’à féliciter les uns et les autres de leurs œuvres, ni à rire de leurs lourds «jokes». Il faisait peur.—How unkind he looks! how critical—disait-on.

Il expérimenta tour à tour les différents compartiments de la société, dont les cloisons s’abaissent pour un artiste connu. Il s’amusa plus aux «week-end» élégants, à la campagne, qu’à l’empesté King’s Road Arts Club. On le prit pour un snob, quoiqu’il fût naturel que les châteaux anciens, si nombreux, avec leurs inépuisables trésors, fussent d’un bout à l’autre du pays un sujet d’études pour un étranger; et pour un observateur tel qu’Aymeris, la foule de visiteurs qui les hantent, un enseignement humain.

L’habitude de ces déplacements du samedi au lundi, l’incessante course vers la gare; les valises remplies et vidées, l’obligation d’être toujours aimable avec les nouveau venus, dans les vastes maisons de campagne où l’on compte parfois plus de soixante chambres, le lassèrent vite, en vérité, car rarement ceux à qui l’on plaît vous plaisent, et les maîtresses de maison, pour favoriser des rencontres d’amoureux, difficiles ou dangereuses à la ville, ajoutent à leurs listes de «guests», des hommes politiques, qui ont à causer d’affaires avec d’autres hommes, entre deux parties de tennis, de golf et autres exercices nationaux. Il faut respecter leur méditation, pendant de longues marches qu’ils font, la pipe à la bouche, et se rabattre sur de vieilles dames. La liberté n’est qu’apparente pour ceux qui n’ont pas un flirt ou d’autres intérêts à soigner; Georges était donc trop souvent la proie de quelque raseur vacant, d’un vieux sportsman qui vous empoigne, dès le breakfast du matin, dans la salle à manger; il vous raconte ses exploits à la chasse, vous reprenant, si vous coupez le haut d’une grappe de muscat, au lieu d’en détacher les grains inférieurs; ou si—cela m’arriva, je m’en confesse—on esquisse une poignée de main, ce qui choque tant les Anglais.

Nulle part, ce n’était, en somme, l’équivalent des milieux intelligents, ceux de Georges, à Paris. Irait-il dans les universités? Il tenta Oxford et Cambridge; les professeurs étaient alors dédaigneux des Français, fascinés par l’Allemagne; et dès que Georges était à quelque réunion, on l’attaquait sur le «Dreyfus case», avec des arguments auxquels il était sans réplique, par l’ignorance où il se trouvait des détails du procès, et ses discours en devenaient si puérilement chauvins, qu’il manquait son but. Ainsi, d’ailleurs, dans toute l’Europe, vers 1898, quand un Français sortait de son pays, il se rendait compte de ce que sa nationalité avait perdu en prestige, et du malentendu que l’abominable «Affaire» avait créé.

Il écrivit à ses tantes: «Vous avez raison, tenez bon». Mais leur réponse le scandalisa; elles portaient dans un médaillon une miniature du colonel Henry, et admiraient un faussaire pour son abnégation patriotique.

Aymeris, un instant sur le point de revenir à Paris, sentit qu’il y serait trop malheureux, avec les exigences de son sens critique que combattrait son cœur français. Le général Mercier avait été l’ami de sa famille; tous les «bons esprits» qu’il connaissait étaient contre Dreyfus. Il se mit à étudier, depuis ses origines, «l’affaire», et l’entrevoyant de jour en jour plus grosse de conséquences, s’efforça de la juger très objectivement, comme s’il était un Marsien: mais cela lui fut impossible.

Il chercha en vain une maison qui fût proche de son studio; la crainte des difficultés domestiques lui fit adopter certain hôtel, en face des Kensington gardens. Dans ses chambres, dominant les vastes pelouses du parc et de magnifiques arbres, il se serait cru loin de la ville; la lumière y était belle, alors qu’elle manquait dans le studio; d’autre part ces pièces étaient trop basses, et les dames oseraient-elles y venir? Il faillit donner congé à la «mansion» de King’s road, mais la fatigue d’une longue chasse à l’atelier le fit rester encore à Chelsea.

Dans Cheyne Walk demeurait la noble famille Northmount, quatre sœurs dont deux non mariées, l’une veuve, et leur mère Lady Dorothy, fille du marquis de Grevil. Elles s’étaient récemment vues dépossédées du majorat, par la mort du vicomte Durbridge, le père, terres et château passant aux mains d’un de leurs cousins. Les Honorables misses Northmount étaient toutes douées, quant à l’esprit; l’une à la musique excellait, l’autre, la veuve, se passionnait pour la peinture; une troisième se dévouait à la politique conservatrice; enfin la quatrième attendait, depuis dix ans, le retour d’un officier des Gardes qui, son service fini, s’attardait aux Indes, tout à l’étude de la flore de Cachemire.

Cynthia, veuve de l’historien John Merrymore, qu’elle avait épousé malgré les objections de sa très noble famille, avait plus de trente ans alors. Elle fut conduite chez Georges par la directrice d’une Académie de dames, où il avait accepté de donner des conseils; c’est une croyance établie chez les Anglais et les Américains, que les Français, seuls, «savent dessiner».

Aymeris avait souvent remarqué dans l’escalier, Cynthia qui, de séjours nombreux dans le monde universitaire allemand, gardait des habitudes de tenue et de mise très peu britanniques; elle l’intriguait par sa bizarrerie.

Elle parlait joliment notre langue, mais avec un tour trop littéraire, dû à ses lectures. Son ton brusque, sa voix presque masculine étonnaient. Une timidité que rien n’avait pu vaincre, rosissait ses pommettes, sous le regard d’un homme: ses yeux se dilataient, elle était prise d’une quinte de toux, ses mains osseuses tremblaient, les veines de ses tempes se gonflaient; lui donniez-vous un «shake hands», elle ne vous eût volontiers tendu que deux doigts, comme certaines douairières du faubourg Saint-Germain. Inquiétante par les sursauts de son discours, sa terreur des silences la faisait parfois rire sans mesure, au risque même de paraître un peu excentrique, sinon niaise. Selon l’âge ou le sexe de son interlocuteur, «une flamme semblait monter en elle, ou descendre, comme sous un réchaud à griller les tartines». Mrs Merrymore était différente d’elle-même, en tenue élégante du soir, au point que Georges, plusieurs fois, la confondit dans le salon de Cheyne Walk, avec la molle Celia ou l’anguleuse et brune Marjorie, ses sœurs.

Cynthia, toujours en costume tailleur sombre, le jour, ou, pour le dîner, en mousseline gris-souris, une touffe de pois de senteur violets, en toutes saisons, épinglée à son corsage, finit par être pour Aymeris la «Dame de la Mer», puis, l’on ne sait pourquoi, «la Scabieuse», l’«Eternel Demi-Deuil» et, ensuite «l’Ibsénienne».

La maison du style Queen Ann, où les dames Northmount avaient entassé chacune sa part du mobilier paternel, et quelques beaux objets provenant d’Elianmoore-Hall, s’ouvrit à Georges, toute grande. Vers l’heure du thé, il y aurait pour lui quelque chance de s’y divertir; Cynthia et Celia, la musicienne, avaient comme amis beaucoup d’hommes intéressants. «An intersiting set».

Illustration from Aymeris

Les sœurs se séparaient par groupes, autour de tables volantes; chacune avait ses adorateurs, sa conversation, ses «sujets», son groupe, hostile peut-être à l’autre; celui de Cynthia était très envié, mais craint comme «avancé», trop original. Lady Dorothy, pâle, immobile, avec ses cheveux d’argent, son bonnet de veuve, ne quittait plus un grand fauteuil, près de la fenêtre, et somnolait; soudain, quelque ouvrage de tapisserie, ou un livre, glissait de ses genoux; on courait vers elle, croyant qu’elle venait de s’éteindre comme une chandelle.

Aymeris, prôné dans ce milieu charmant où Cynthia le faisait valoir, accepta vite un trop grand nombre de ces relations qui encombrent les étagères de cartons de bristol: dîners, bals, conférences, lunchs et séances de musique. Comment choisir parmi tant de noms inclassables, à moins d’avoir une longue expérience de l’Angleterre? Cynthia se chargea de ce «triage», elle marquait ces cartes au crayon: ennuyeux, à éviter, ou bien tolérable. Au bout de quelques mois, le peintre condamna sa porte, comme trop de niais voulaient voir ses ouvrages. A Londres, plus encore qu’à Paris, les oisifs ont décidé qu’un atelier de peintre est un lieu public de rendez-vous, avec tout ce qu’il faut pour se rafraîchir, entre le lunch et le dîner. Madame Merrymore saisit la baguette à écarter les importuns, ne toléra qu’une élite. Entre Cynthia et Georges se noua une sorte de camaraderie intellectuelle, mais cérémonieuse, faite de leurs singularités, c’est-à-dire ce qui, le plus souvent, nous sépare.

Aymeris devina en Cynthia une créature inquiète et découragée; elle racontait des voyages en certaine compagnie qu’il imaginait, mais qu’elle ne précisait point; des séjours à Paris avec une Suédoise, en des hôtels d’étudiants, rue Vaneau. Cynthia revenait du Caire, après une brouille avec cette Suédoise qu’elle avait voulu soustraire à l’influence d’un théosophe.

Cynthia connaissait le centre de la France; elle avait habité près de Moulins avec des artisans sociologues et lettrés. Et l’on s’étonnait qu’une personne, issue d’une famille si traditionnelle de la vieille Angleterre, qu’une aristocrate hautaine et froide d’aspect, comme la fille de Lady Dorothy, la petite-fille d’un duc, vous comprît à demi-mot, autorisât même, chez certains hommes, de libres propos et les opinions les plus révolutionnaires.

Aymeris fut gagné par la sympathie de cette femme, par sa gentillesse, comme d’une sœur, si altière cependant qu’elle aurait pu être la reine Alexandra, ou du moins une dame d’honneur de cette souveraine, tant admirée, copiée par ses sujettes, et dont le haut carcan d’un col à quadruple rang de perles (chez Cynthia, de l’onyx)—coinçait une mince nuque qui ne fléchissait que pour accorder un salut protecteur; ou girait de droite à gauche, comme un automate, afin que le schéma officiel du royal visage se montrât le même pour tous les humains, sourît, puis reprît son caractère de médaille. Mrs Merrymore ne parlait jamais de son défunt mari, ni d’un fils qu’elle avait eu et qui était mort subitement. Les avait-elle aimés? Jusqu’à ne vouloir plus «refaire sa vie».

Un jour de confidences, elle s’avoua meurtrie par de fâcheuses tentatives sentimentales; mon ami les eût devinées, quoiqu’il la connût depuis si peu de temps. Il est, entre ceux qui ont souffert d’un même mal, une télépathie, des formules cabalistiques, et, tacitement, ceux-là s’entendent. Derrière des façades aux lignes si sévères, se réfugiaient deux cœurs toujours sur la défensive qui, après s’être consumés dans l’attente, aujourd’hui se résigneraient peut-être aux tièdes régals de l’esprit: Georges et Cynthia le crurent, ou le désirèrent.

Peu à peu, un mot, une prévenance, un geste de sa nouvelle amie, firent croire à Aymeris qu’elle avait aussi un besoin d’expansion dont les ancêtres de Cynthia, depuis des siècles fixés par des peintres dans les boiseries d’Elianmoore-Hall, eussent frémi, si leurs cuirasses, ou leurs corselets, ne les avaient pas maintenus pour toujours en une attitude de parade.

Georges marquait des points de repère dans le passé de Cynthia: un hiver à Florence, avec une femme-peintre suédoise, parente de Gauguin; puis Dresde avec une des sœurs Northmount, la musicienne; et d’autres stations en Italie, sans Celia. Cynthia revenait à Paris, presque toujours passait l’automne en Provence, avec «l’artiste scandinave». Certain mois d’octobre à Aix, elles étaient à l’hôtel du Cours. Elles sortaient soi-disant pour faire des études, mais, à la vérité, suivre à la piste le maniaque de Bouffan. Cynthia avait vu Cézanne peindre, et certains idolâtres du maître avaient dit à l’Anglaise: Vous vous trompez, c’était un autre! Or cette victoire était attestée par une mauvaise photographie de kodak, qu’elle avait prise d’un vieillard à barbiche, une gibecière sur l’épaule, le chevalet et le pliant sous le bras. Cézanne étant à son avis le plus grand peintre, comme Rimbaud le plus grand poète du XIXe siècle, d’apprendre que mon ami possédât des pommes et un paysage de Cézanne, lui fit accorder à Aymeris une sorte de privilège sacré, jusqu’à ce qu’on en vînt à d’interminables débats esthétiques, qui dérivaient en des considérations de l’ordre passionnel, où l’accord était plus difficile à se faire entre Cynthia et Georges...

Inquiet, il eût désiré tenir sa confidente au courant de l’histoire de son ancien modèle, de James surtout; il lui fallait être sincère... peut-être se perdre. Cynthia avait déclaré ne plus prendre d’intérêt aux enfants depuis la mort du sien. Et Aymeris aimait-il vraiment le petit James? Comment parlerait-il de Rosemary? Cependant Cynthia se croyait tellement au-dessus des préjugés, qu’au bout de deux ans d’intimité apparente, il s’enhardit, et sans prélude lui fit part de ses soucis: ce fils, il comptait l’élever en Angleterre. Mais comment, et sous quel nom?

—Où est la mère? Pas ici, j’espère! Vous ne la voyez plus? demanda Mrs Merrymore, épouvantée, rougissant, la voix tremblante; car l’histoire venait de se dérouler en un récit terne, pénible, plein d’un parfum de «bohémianism», d’une crudité qui rappelaient à Mrs Merrymore, le Quartier latin, le Théâtre-Libre, les matinées Antoine à la Gaîté-Montparnasse, Huysmans, Zola, Goncourt; une littérature qui était alors, pour les étrangers, la France, la France de l’Affaire Dreyfus—soudain non plus de l’art, mais les mœurs françaises envahissant sa propre vie à elle, son Angleterre!

Mrs Merrymore prenait «bourgeois», dans le sens de philistin, et aussi de «petites gens»; Georges lui expliquait que notre bourgeoisie, celle à laquelle il appartenait, est une classe inconnue de l’Angleterre; et Cynthia se retranchait derrière son seul critérium, ou préjugé: on est un gentleman, ou bien du peuple. Georges était un «gentleman»... donc!... Et les deux amis tournaient l’un derrière l’autre autour de ce concept, comme des chevaux de manège qui auraient les yeux bandés.

—Votre modèle—disait Cynthia, est une fille du peuple, malgré son origine sur laquelle elle a dû vous tromper; êtes-vous certain que le fils de cette femme soit jamais digne de vous? Dans les unions entre Anglais et étranger, c’est notre type qui l’emporte—fait incontestable—comme le sémite domine les autres et se reconnaît pendant plusieurs générations. What a pity! What a pity! murmurait-elle, ensuite, en réfléchissant à ce malheur irréparable, selon elle; quoique toujours incertain si l’enfant était de lui, Georges n’en démordit point: il se devait à James, il fallait qu’il l’élevât et jouât la comédie de l’amour paternel, comme pour éprouver Cynthia.

Dès le lendemain, elle se mit à la recherche d’une famille à qui confier le petit, puisque Georges tenait tant à l’éducation britannique.

Une égale passion pour les aspects et l’atmosphère de Londres les faisait sortir, lui avec une boîte de couleurs à l’huile, elle avec quelques pastels; ils prenaient chacun un four-wheeler, ils montaient sur le «bus» ou bien, par le moyen du «tube», faisaient de lointaines excursions dans les quartiers pauvres, du côté de la Tamise.

Aymeris se régalait des rouges, si vifs à Londres, dans la brume; il épiait les filles à la peau de phlox blanc, ou barbouillées de carmin, les ouvriers pesants, l’âpre population des docks, merveilles dont ne s’étaient jamais encore inspirés les peintres. Londres était une mine dont Aymeris voulait extraire les matériaux d’un sublime «poème humain».

Il prit le goût d’aller, le samedi, au théâtre en matinée, avec Cynthia. En s’en retournant vers le West-End, ils marchaient jusqu’à une station du Métropolitain, s’attardant sous les rampes et les réverbères aveuglants d’électricité, traînaient dans Leicester Square et Haymarket. La foule, que dégorgeaient les salles de spectacle, s’emparait avidement des journaux, lisait les placards des hommes-affiches, au reflet des vitrines et sous les globes électriques d’où ruissellent des cascades de lumière jaune ou crayeuse, sur des visages de spectres qui, dieux et mendiants, trois pas plus loin rentrent dans le noir d’une misérable ruelle sans boutiques; l’opulence et la misère, la mort, en pleine santé. D’où la sensation de joie cruelle et démoniaque d’un carnage dans la luxure, d’une pléthore de sève gaspillée, de richesse vitale anéantie dans le bitume et la vase, où, comme à Venise, baignent les fondations des plus beaux palais: splendide et peut-être ultime étalage d’inégalité sociale, de jouissance et de douleur, un ravissement pour l’artiste «qui doit ignorer la morale».

Illustration from Aymeris

Ils marchaient le plus souvent jusque Sloane Street, le long de Saint-James Park et de Knights Bridge, dans la trépidation des énormes voitures publiques bariolées, aux formes, aux lignes d’une beauté moderne d’engins destructeurs, qui défoncent le sol comme un champ où des héros se battraient, et sonnent telles qu’une cloche que des titans copteraient de leur marteau.

Le matin, de sa fenêtre, Georges assistait au vidage dans les tombereaux du fondoir, de seaux pleins de volailles, de langoustes, de fruits, de légumes, reliefs de repas trop riches; les employés de son hôtel, le ventre à moitié vide, aidaient à remplir, comme d’ordures, des baquets d’aliments précieux qui, demain, seraient savons ou chandelles. Et dans le ruisseau, assistant à ce scandaleux «coulage» de la richesse, une mère famélique vendait des allumettes en pressant contre son sein un gosse moribond.

Le soir, dans quelque music-hall populaire de l’Est, il crayonnait sur un album, assis à côté de Cynthia.

—Regardez, regardez! Toutes les femmes sont belles, chez vous, belles de laideur, ou belles comme des nymphes d’Arcadie!... Les contrastes de la lumière et de l’ombre prêtent à vos «costers» la majesté d’un Rembrandt, et c’est «d’aujourd’hui», du neuf, de l’inconnu, du moderne! On n’a jamais peint cela! Voilà ce qu’il faudrait rendre, mais comment interpréter ces choses en les magnifiant?

Dans un monde nouveau, des formules expressives restaient à chercher.

Cynthia prétendait qu’il était impossible de peindre Londres, sans quoi, un Anglais l’eût tenté.

Georges s’y consumerait, mais il essaierait de reproduire avec ses pinceaux cette fourmilière de géants, «race aux angles aigus, chez qui l’ossature a plus de forme que les pierres d’une cathédrale gothique»; il rendrait la qualité comestible de ces chairs où afflue le sang vermeil, quand les pâles chloroses ne les oxydent pas comme des plats métalliques; il peindrait les gosses aux hardes teintes des couleurs les plus audacieuses, ces fillettes qui lui rappelaient Jessie Mac Farren!

Aymeris et une sœur de Mrs Merrymore allèrent ensemble à Eton où était élevé un arrière-neveu de lady Dorothy, son filleul. Ces dames Northmount avaient l’espoir de prouver à un Français qu’un collège de «gentlemen» ne conviendrait pas pour James, quand il serait en âge d’y être admis; il y avait d’autres institutions moins aristocratiques, destinées à la «middle class», qu’elles s’obstinaient toutes à confondre avec notre bourgeoisie. Le Prévôt des Etudes, à Eton, était un charmant vieillard, dont la femme appartenait à la famille de Thackeray. Rossetti avait dédié un sonnet à Mrs X., et Holman Hunt l’avait fait poser pour une madone.

Le logis du «Provost» était parfumé encore de préraphaélitisme; du parloir de Mrs X., tendu d’une cretonne de William Morris, on distinguait à travers les saules, au delà du petit bras de la Tamise, le profil du château de Windsor. Le «Provost» prêtait volontiers des livres rares, il en offrit à Georges, qui parfois alla en compagnie d’une sœur ou l’autre de Cynthia à Eton pour le thé; le filleul y venait après ses leçons; on achevait la journée dans la Saint-George’s Chapel à écouter des fugues de Bach que jouait, pour ces dames, l’organiste du Roi. C’est là que le rejoignit parfois Mme Merrymore. Eton, les garçons, le filleul de sa mère, lui étaient un douloureux spectacle, car c’est là que son enfant aurait dû être alors.

On revenait, à la nuit, par les quartiers suburbains de Londres, parcourant des kilomètres de constructions basses, d’échoppes de bouchers, de marchands de poissons aux torches de gaz; le samedi, des ouvriers et des ménagères faisaient leurs emplettes pour le dimanche, dans les agglomérations des anciens faubourgs mangés par la Métropole, et où la campagne se fond dans la ville; Richmond, Chiswick, Kew et enfin Chelsea. Ces retours emplissaient Georges d’aise et de confiance en cette vie anonyme et pullulante de la banlieue où se dégorge la City, où le travailleur respire comme une plante que l’on met sur le rebord de la fenêtre, au soleil.

Aymeris et Cynthia s’arrêtaient dans les bric-à-brac, rapportaient presque toujours quelque trouvaille; ils visitaient d’anciennes villas du XVIIIe siècle que n’avaient pas encore renversées les entrepreneurs de ces interminables rangées de petites maisons à bon marché, qui les remplacent.

—Je me vois assez bien, ici!—disait Georges en sortant.

—Vous n’allez pas louer, j’espère, une de ces villas du temps des George! elles ont bon style et parfois leurs jardins sont jolis, avec leurs buis taillés, mais les entours sont odieux pour un gentleman—disait Mrs Merrymore en pinçant ses narines. Le peuple sent mauvais!

On aurait cru, d’après ses dégoûts, qu’elle méprisait les pauvres, quand, au contraire, elle s’occupait, à sa façon, de les éduquer et de leur venir en aide; à Paris elle avait fréquenté des classes du soir, des «universités populaires», où de jeunes «dreyfusards» tâchaient d’inoculer aux artisans le poison de la Littérature et de l’Art. Elle avait projeté sur un écran, avec une lanterne magique, des photographies d’après Léonard, Watteau, Cézanne, Degas, et mis en scène des pièces de Shakespeare, où elle avait apprécié la rapidité de compréhension des jeunes Français. D’où sa singulière propagande sociale dans nos universités populaires, son culte pour Séailles et Anatole France. Elle pensait ainsi nous guérir de ce qu’elle appelait la «sentimentality» bourgeoise, qui seule expliquait le tour pris par cette «affaire de trahison» qu’Aymeris lui-même se refusait à considérer du point de vue juridique, comme quiconque l’eût fait dans tout autre pays.

Or, n’était-ce point, de sa part à elle, une autre «sentimentality», l’anglaise?

Mrs Merrymore se montrait sensible à certaines vertus, au charme de la France, comme Aymeris l’était aux beautés de l’Angleterre; mais leurs sympathies inverses et contradictoires se heurtaient, car ils avaient, chacun, la passion d’épiloguer, de discuter et, l’un pour l’autre, une affection qu’ils ne pouvaient plus se cacher. Mrs Merrymore niait presque Racine—elle ne le comprenait certes pas, elle était fermée au lyrisme de Barrès—«ce nationaliste romantique», mais elle s’entourait de jeunes peintres qui commençaient de subir l’influence de notre néo-impressionnisme, après celle de notre réalisme terre à terre; et elle niait la peinture anglaise. Georges soutenait que l’art britannique faisait fausse route, en abandonnant l’idéal du moyen âge italien, celui du préraphaélitisme à la Burne Jones. L’œuvre de Ruskin était, selon lui, d’une «sentimentality» moins dangereuse, en ses efforts plastiques, que celle de nos «immondes» cartes postales et de notre littérature dramatique.

Mme Cynthia approuvait l’importation esthétique de ce que Georges tenait pour le moins assimilable au génie anglo-saxon; ils se chamaillaient, puis concluaient ensemble qu’il faut, avant tout, être de chez soi.—On ne juge sainement que les choses de son pays; et ils en revenaient à l’analyse de l’envahissante affaire Dreyfus. Le problème du Nationalisme, si aigu à cette époque, ne laissait point Aymeris indifférent, quoiqu’il se crût sceptique et se donnât, parfois, pour un cosmopolite. Combien peu l’était-il, le pauvre Aymeris! Il avait, à dix ans, comparé la vie d’un petit garçon, en France et en Angleterre; James serait un Français, mais d’éducation britannique, jusqu’à 18 ans. Quand le ferait-il venir? Mrs Merrymore lui conseillait de laisser cet enfant dans le Nivernais.

Au fond du landau de Lady Dorothy, côte à côte, Georges et son amie se sentaient, malgré leurs divergences d’opinion, comme deux frères, si peu Cynthia permettait à son compagnon de la traiter en femme. Et jamais Georges, aussi bien, ne s’était, à aucune femme, ouvert comme il le faisait auprès d’elle, sans ce malaise qui, à chaque tentative amoureuse, l’avait égaré.

Le journal de Georges m’apprit le sort de James et le peu que nous sachions sur les relations si étranges de Cynthia et d’Aymeris.

Londres 19.

Enfin, James est ici, il a six ans; dans quelques années je le mettrai à Beaumont College, école catholique. James porte mon nom, je l’ai reconnu, malgré les conseils de Cynthia. Quand j’ai revu James, ai-je eu un sentiment paternel, ou simple pitié? La pitié est un sentiment de faible, je me l’interdis. Je ne reverrai plus James avant que Cynthia ne le voie. Je ne rechercherai plus Rosemary, mais je demeure sans rancune; un autre se vengerait d’elle sur son fils. Son fils; le mien? Mais oui, le mien! Ne méprise jamais ce que tu aimas, ou tu te mépriseras toi-même. Sur cette créature obscure qui peut-être roule à quelques mètres de moi, mon amour déposa une patine comme le feu sur le cuivre d’une bouilloire. Un enfant est né, et il porte mon nom. Ses yeux! J’avais, à son âge, cet aspect souffreteux, antipathique; Nou-Miette et mes tantes ne me l’ont pas celé! A peine la Mrs Watkins que les amies des dames Northmount ont choisie, pour le mettre chez elle, et qui adore les enfants, à peine put-elle dire devant moi qu’elle le trouvât «gentil». James a l’air agressif; peut-être une force en lui se cache encore; l’eau qui sourd de la source noire, plus loin, élargira les berges de son lit et deviendra fleuve. Ce que je n’ai pu faire encore, que James un jour l’accomplisse! A James, l’indépendance, seul bien dans ce monde, m’a dit mon père à l’heure de sa mort, à l’heure de la vérité, à l’heure de la lumière.

Je suivrai James, de loin, comme les parents anglais suivent leurs enfants.

Repartons pour Paris, repartons en guerre!

Je reçois toujours des lettres de soi-disant amis. Ils me réclament. Darius Marcellot dans sa fabrique d’automobiles, désespère de moi. Ils m’appellent, et quand je suis près d’eux, ils se retirent. Ici l’intérêt de ma vie est dans un échange incessant avec les inconnus d’hier, demain disparus. Confessions, récits, milieux entrevus. Premier dîner dans une maison, joie d’être un inconnu parmi des inconnus! Les inconnus! A ceux-là j’inspire confiance, comme au garçon du sleeping-car le voyageur qui descendra à la prochaine station...

Mais les amis? De n’être plus sous leur main me rend plus cher à eux; il en est donc qui me veulent du bien? Ils se tourmentent à mon sujet. «Revenez», m’écrit-on. Mon exil est mal interprété, ils doivent m’attribuer des aventures scandaleuses; leurs lettres y font presque allusion. Ou bien: «prends garde, les absents sont vite oubliés»; de Pellells, cette phrase, (Pellells maigre, couleur d’olive et à la barbe d’Assyrien, les yeux cernés). Son agitation de peintre mondain, dans l’embrasure de la porte! il plastronne, fait des signes aux dames, aux habits noirs décorés; ne manque pas une soirée d’Ambassade, et de plus ennuyeuses encore, afin qu’on ne l’oublie pas. Il faut que Pellells «soit vu»; comme la correspondante mondaine du Figaro et les domestiques au buffet, il est de la soirée. Ne l’oubliez pas, Mesdames! M’a-t-il assez dédaigné, ce Pellells, comme s’il était un Vinton-Dufour! Il ne m’a jamais dit un mot qui ne fût banal ou méprisant, quand nous peignions ensemble. Je l’admirais. Je m’humiliais devant lui. Aujourd’hui, ses grands succès de jeunesse sont à peine dans la mémoire de quelques riches Américaines, auxquelles il s’accroche désespérément, en serrant dans sa poche les restes rancis de sa gloire. Jaune comme un citron, le cuir tanné, il fait le quart sur le pont des transatlantiques, en quête de commandes. Et c’est lui qui s’inquiète pour ma réputation! Beaudemont-Degetz, Matoire, Pellells, vous, les peintres aux petits hôtels de la plaine Monceau, qu’à cause de vous les hasardeux campements de Londres me sont devenus un havre désirable! Bientôt, je rentre. Pour vous irriter, pour vous dresser contre moi. Pellells cite l’exemple de Tissot après la Commune, son retour après vingt ans de gloire à Londres. Trop tard: Tissot était un inconnu! Ni son hôtel de l’avenue du Bois, ni ses collections, ni son œuvre reproduite par la mezzo-tinte, ni sa «Vie de Jésus», ne purent rien contre ceci: Tissot était d’un autre temps... perdu par l’Angleterre.

Je reviendrai, et j’ai chaque jour voulu revenir, le lendemain. J’accommoderai à mes goûts l’ancien pavillon dans le parc et le rendrai habitable pour moi et pour celle qui condescendra. Je reviendrai parmi vous! D’abord seul, puisqu’Elle ne paraît pas encore comprendre: mais je tiens son amitié au chaud, je la couve comme une poule ses œufs.

Cynthia, amazone qui chevauchez une haquenée au souffle un peu court, vous arrêterez-vous à ma porte? Voici le pavillon sous le lierre et l’aristoloche. Cynthia, je le ferai décorer pour vous et pour moi... Ne me faites pas oublier James, vous, si bonne! En guerre, en guerre! Combativité.

Une lettre à Cynthia.

Cofton Lodge, Green Forest.

«Dear Mrs Merrymore,

«De Cofton Lodge, où je viens prendre des idées d’architecture domestique, je vous écris ce que le cœur me manquerait pour vous dire de vive voix. La raison (plutôt l’esprit de lutte) me pousse de nouveau vers la France, au moins pour un temps. Déjà, des amis (je vous disais que je n’en ai pas, mais ce n’est pas strictement exact) me font sentir qu’il faut paraître. J’ai songé, comme vous le savez, à agrandir mon pavillon. Toujours incapable d’habiter la maison de mes parents. Des affaires, cet été, m’appellent à Longreuil; le manoir était loué depuis la mort de ma mère, il est aujourd’hui vacant. J’y passerai quelques semaines, pour m’entendre avec les fermiers; ce sera la moisson, des baux à renouveler. J’y voudrais être sans mes tantes; leurs dos voûtés se détourneraient, hostiles à mes actes et à mes plans, et je ne suis plus capable de «prendre sur moi». Dites-moi franchement, chère Cynthia: Vous et l’une de vos sœurs, même Madame votre mère, puisqu’elle compte changer d’air,... et pour une Anglaise ce n’est rien de traverser la Manche,... accepteriez-vous une hospitalité modeste à Longreuil? Feriez-vous le «house managing»? Une maîtresse de maison me fait défaut, je ne sais rien diriger, et mes tantes ont coupé les derniers fils qui attachaient à moi d’anciens serviteurs (vous savez que mes tantes ne croient ni au dévouement, ni à la fidélité). Nous avons assez causé ensemble, pour que je sache que vous êtes une étrangère, vous aussi, à Cheyne Walk, chez votre mère, comme je fus toujours un étranger dans ma famille. Nous sommes deux isolés qui semblent se comprendre. Alors? Cette lettre est maladroite. Ce n’est pas encore cela que je voulais vous dire...

Chère amazone, quel rire hautain, terrible, si je m’aventurais plus loin! Je désire quelque chose passionnément. Allons-y! Mais une Anglaise garde toujours sa nationalité, même si elle devient, ailleurs, une princesse royale. Je ne puis vous offrir qu’un mariage d’artistes?... Mais, vous allez jeter ma lettre au feu... Je m’arrête court...

Ever yours.»

Autre lettre.

«Alors, dearest, vous l’avez lue jusqu’au bout? Mais vous en riez encore; je bouche mes yeux avec mes poings, comme les enfants pour ne pas voir les éclairs, et mes oreilles pour ne pas entendre votre rire. Vous, si proche et si loin... ce n’est pas uniquement mon nom que vous ne changeriez pas contre celui de votre premier mari—les deux également roturiers. Vous êtes, pourtant, et plus qu’une aristocrate, une anarchiste... je ne veux pas dire une socialiste à blasons, une lady Warwick, une «socialiste au foie gras», comme il s’en rencontre dans les salons, et qui mangent une parcelle de grosse truffe, une lichette de cailles, laissant le reste pour l’égout collecteur. Alors?... Nous aimons les mêmes belles choses; nous nous entendons, avant de finir une phrase. D’avoir beaucoup souffert par les autres, nous les connaissons bien... Mes tantes (oh! quand vous les connaîtrez!) hausseraient les épaules, si elles lisaient cette lettre... mais il me semble que nous pourrions faire quelque bien, si nous étions associés. Si vous refusez d’être à moi, vous ne m’en donnez pas la vraie raison. Peut-être... Mais dites-le donc!... une expérience matrimoniale vous a suffi... hors de votre monde? Vous ne «récidiverez» pas! Ah! l’indéracinable idée fausse! Vous comptez sans ma pugnacité!

Illustration from Aymeris

Je n’ai pas de morgue comme vous, mon amazone, mais il me reste quelques traditions de notre vieille... j’ose à peine dire bourgeoisie, parce qu’en anglais, «it sounds horrible». Je ne suis pas «peuple», et je le regrette, puisque vous méprisez surtout la classe intermédiaire dont je fais partie; nous aurions tout l’avenir pour traiter le problème social; mais si, entre vous et moi, il y a de l’infranchissable pour Votre Seigneurie, il en est aussi, de l’infranchissable, entre boulanger et boulangère qui ne s’aiment pas. Méditez, Cynthia. L’œuvre de la vie devient un drame aussi poignant que la création d’une œuvre d’art, dans les temps où nous sommes, pour ceux qui n’acceptent l’héritage paternel que sous bénéfice d’inventaire et sont tout prêts à rejeter le joug. Nous voici engagés dans une même impasse. Qu’un dernier préjugé ne nous empêche donc pas de nous allier pour les tâches de demain. Il y aurait tellement à créer, nous entrons dans des temps nouveaux; depuis que j’ai vécu à l’étranger, depuis la terrible Affaire, je sens qu’un abcès se forme partout: qui donc donnera le coup de bistouri? Mais vous riez: Il s’agit bien de cela!... Pourquoi m’auriez-vous été si bonne et donné tant d’illusions?

La Religion? Voyons, ma chère, vous n’en avez pas! Il est pénible de vous voir chez vous à l’heure de l’office, quand vos sœurs sortent avec leurs gros livres de prières; oui, oui, Cynthia vous êtes une anarchiste déguisée, une suffragette honteuse, il ne vous manque que d’oser. Osons ensemble. Allons ailleurs. D’abord, viendrez-vous cet été à Longreuil? J’attends ici, de vous, une lettre ou un télégramme. Je préfèrerais la lire plutôt que d’entendre la réponse, et surtout, surtout que je ne voie pas vos yeux verts de Dame de la Mer...

Moi, je ne serais heureux qu’avec vous. Je nous verrais, nous deux, un ménage très agréable, un peu singulier; il y en a tant en Angleterre, que ce n’est pas cela qui vous effraierait. La chose serait possible. Mon pauvre petit James! Puisqu’il n’est point de vous, vous en seriez moins honteuse, s’il n’avait pas de génie, ma chère. Quant à moi, je lui souhaite de n’en point avoir! Une bonne moyenne, cela suffit.

Selon votre réponse, je serai à mon studio jusqu’à samedi, car je ne puis prolonger, à cause du week-end.»

La semaine s’écoula, des semaines s’écoulèrent, sans réponse de Cynthia.

Georges était à Longreuil pendant l’été 19... et allait relouer le manoir à des Américains. Un matin, comme il faisait réparer la barrière sur la route, une dame dont une ombrelle grise cachait le visage, s’approcha de lui. Cynthia était venue pour un mois, avec ses pastels, avant de se rendre à Naples où l’attendait la Scandinave, dont Aymeris n’avait plus entendu parler.

Cynthia lui dit:—J’ai pensé que ce serait charmant de nous revoir. Mes sœurs voyagent, Celia est avec ma mère, en Ecosse. Je suis à l’hôtel du village, comme il ne serait pas convenable d’habiter au manoir; M. Haupas l’aubergiste me traite très bien.

Georges fit venir ses tantes pour «rendre convenables» au moins les repas et les soirées que Mme Merrymore passerait chez lui.

Ces demoiselles, très vieillies, un peu radoteuses, reprirent leurs fauteuils, leurs tricots sous l’abat-jour de porcelaine; ces épaves devenaient chères à mon ami, quand j’allai le voir.

Georges me fit amener en automobile par l’inévitable Darius Marcellot, qui faillit nous tuer sur la route. J’ignore ce que le manoir de Longreuil avait été, du temps de M. et Mme Aymeris, mais Marcellot poussa des exclamations en visitant les chambres que Georges—ou ses locataires?—avaient redécorées au grand mécontentement des tantes; et celles-ci ne trouvèrent à leur goût que les anciennes lampes Carcel et quelques meubles en velours d’Utrecht—du moins quand elles relevaient les voiles des Indes dont les sièges étaient recouverts en manière de housses. Des bibelots de Passy et de Londres, ornaient le manoir comme si Georges eût l’intention de s’y fixer, et les lambris, qui jadis imitaient le chêne, avaient reçu un hâtif badigeon bleu, jaune, vert ou vermillon, parfaitement gai. Nous fûmes servis par des gars du bourg, et Georges engagea un cuisinier polonais, qui sortait de la prison de Lisieux.

Mlles Aymeris me comblèrent de prévenances; que le lecteur sache maintenant qu’elles m’avaient plusieurs fois envoyé à Londres, Georges n’avait jamais su que je fusse leur ambassadeur; je m’étais prudemment effacé.

Mrs Merrymore me parut délicieuse, mais plus très jeune, et je conseillai à Georges d’entretenir avec elle des relations de bons camarades, mais de ne point se fiancer. Elle se tenait exactement au courant de ce qu’il advenait à James, chez Mrs Watkins, mais elle n’avait pas demandé à le voir. Mrs Merrymore, par son indifférence, ravivait la tendresse du père pour James. Je compris que l’existence de James empêcherait de s’accomplir un malheur de plus: le mariage absurde de Georges et de Cynthia.

Georges et Mrs Merrymore étaient assez indépendants et assez âgés pour vivre en artistes, et avoir un commerce dont le plaisir ne créât pas de l’irréparable en cessant.

Je ne saurais dire ma surprise après deux semaines, de me sentir si bien à Longreuil, jusqu’à désirer que ma visite ne prît plus fin; or nous étions pourtant en pleine folie, et chaque heure semblait à Georges devoir être la dernière qui pût nous réunir chez lui, tant les conversations, à table et dans le salon ou le jardin, menaçaient de tourner au tragique, avec ses tantes, avec Cynthia, avec Darius.

Eût-il voulu prouver à Mrs Merrymore qu’une Anglaise, comme elle, ne doit, ne peut pas se marier chez nous, Georges ne s’y fût pas pris plus dextrement.

D’une part, Mlles Aymeris, malgré leurs efforts d’amabilité pour l’étrangère,—dont elles subissaient le charme—radotaient sur «l’Affaire», voulaient convaincre Cynthia que l’Angleterre serait, comme la France, dévorée par les Juifs; mais Darius, maintenant rédacteur en chef d’un journal dreyfusiste de province, était marchand de tableaux néo-impressionnistes à Dresde, il excitait Georges à faire de «l’avant-garde» et à quitter l’Angleterre pour l’Allemagne, où «se dessinait un bel avenir pour les artistes français». La fabrique d’automobiles, «Essor», avait des correspondants en Bavière, en Saxe, et bientôt, de Creil, se transporterait en Poméranie. La voiture préférée du Kaiser était de la marque Essor.

Darius suivit les courses de Deauville. Il portait maintenant des cols rabattus à l’allemande, il était gras, son gilet 1830 avait cédé à certain tricot à brandebourgs orange, et ses culottes courtes bouffaient sur des jambes que moulaient des bas verts à raies blanches.

Si Mlles Aymeris ouvraient la porte du salon, elles reculaient d’horreur: Darius, la poitrine découverte et montrant des poils roux, ronflait sur la chaise longue d’Alice Aymeris; il était pieds nus, deux espadrilles traînaient à terre. Lili et Caro répétaient en duo:—Nous brûlerons du sucre dans la maison de notre frère, dès que ce bohème sera parti.

Nous faisions des lectures à haute voix; Darius avait apporté du Rimbaud, du Laforgue qu’il déclamait.

Mme Merrymore traduisait de l’allemand, lisait aux tantes du Chateaubriand, pour éviter les escarmouches à propos de Dreyfus. Tout allait bien quand, un jour, elles annoncèrent qu’elles partiraient le lendemain; on signalait des cambriolages dans la région et Georges me dit que ces demoiselles lui avaient fait une scène, sa citerne n’ayant pas été vidée après qu’un rat s’y fut noyé. Il fallut les retenir; on vida la citerne, on filtra l’eau, et on leur promit que Darius serait rappelé en Allemagne. Une bonne les servit à part dans leur chambre. Huit jours après, elles prenaient le chemin de fer. Cynthia n’accepta donc plus nos invitations à dîner, par réserve; Darius amena ses deux maîtresses, qui logèrent à l’auberge avec Cynthia, et les trois dames firent ensemble du paysage très extravagant. Si M. et Mme Aymeris avaient pu revenir à Longreuil! C’était de plus en plus «la démence».

Mrs Merrymore me dit:—Nous avons aussi à Londres des artistes et des bohèmes, ils m’amusent, mais je ne les reçois pas chez moi: ce que nous apprécions en votre pays, c’est que nous nous y permettons tout ce qui nous est défendu chez nous, même de la peinture un peu bizarre.

—Oui, je sais ce que les étrangers apprécient en France; or nous avons autre chose que des bouffons et des irréguliers, lui assurai-je, si nous ne faisons parade que de ceux-ci. Et j’exaltai les vertus de la vieille et saine bourgeoisie. Cynthia me demanda si ces deux filles Aymeris étaient un exemple que je lui donnerais de notre «classe sociale». Elle ajouta:—Votre bourgeoisie est, avec l’italienne, ce qu’il y a de plus «dull» ici-bas; étant très attachée à M. Aymeris, je me suis proposé, comme un devoir de mon affection, de le faire voyager: il ne faut pas qu’il se laisse ressaisir par des habitudes qui étoufferaient son «génie».

Songeait-elle aussi au mariage?

Mrs Merrymore n’avait pu, pendant son séjour à Longreuil et malgré l’air détaché qu’elle affectait devant nous, feindre tant, que je ne la jugeasse éprise de Georges.

Illustration from Aymeris

Quelques semaines auparavant, lors d’une promenade avec les demoiselles Aymeris, comme Georges, las, voulait rentrer, au bout d’un kilomètre de marche, Cynthia avait pris son bras et s’y était appuyée plus que de nécessaire. Je m’étais prévalu de ses conseils hygiéniques, pour lui insinuer qu’une femme légitime, seule, réglerait l’existence de Georges Aymeris. Lili et Caro applaudirent, si elles poussèrent quelques soupirs. Mrs Merrymore était silencieuse, je lui demandai quelle était la cause de sa tristesse. Elle prononça comme un axiome, après un de ses «Oh!» effarouchés:

—Monsieur, un artiste ne devrait jamais se marier! Un grand artiste surtout, n’appartient qu’à lui-même, son œuvre lui suffit. Aucune femme intelligente n’oserait s’imposer à lui, et peut-on se renoncer?

J’avais cité des épouses admirables, Mme Michelet, Mme Renan, Mme Fantin-Latour.

J’ignorais alors les lettres d’Aymeris à Mrs Merrymore et l’orgueil nobiliaire de notre gentille camarade.

Devenue presque rose, elle avait dit à Georges:

—Monsieur Aymeris détruirait-il un de ses tableaux, parce que sa femme, pour un motif grave, exigerait ce sacrifice?

Et Georges avait presque rompu sa canne sur un tronc de hêtre:

—Dites? ce serait assez stupide, assez idiot cela!—s’était-il écrié.

Et Cynthia avait repris:—Donc, votre œuvre avant votre femme!... Je vous préfère ainsi, les grands artistes ne peuvent et ne doivent pas être modestes. Une femme peut avoir des raisons morales restrictives... Un grand artiste n’en a pas plus que les amants sublimes. Donc...

Les tantes se regardèrent, Caro fit remarquer une troupe d’oies qui couraient dans la ferme, et sortit pour les mieux voir; moyen de diversion à ce scandaleux dialogue. Tout de même, j’insinuai que Dante Gabriel Rossetti, par amour pour sa femme, avait enterré ses manuscrits avec elle; et sans que j’achevasse, Georges corrigea:—Rossetti, après exhumation de ses poèmes, les a publiés. C’est, d’ailleurs, une toute autre affaire!... Mais non! je suis trop sincère pour ne pas confesser que pour personne au monde, je ne renoncerais à mon œuvre; je le répète, la femme d’un artiste peut n’être pas «stupide», et s’effacer devant son mari; mais diable! que diable!... cela dépend de ce qu’est son mari...

Et Georges avait eu un accent d’orgueil, de satisfaction de soi-même, dont je ne le croyais plus susceptible; Mrs Merrymore sourit: «O dear, o dear!», avec son petit gloussement habituel, et elle avait affecté d’admirer un nuage mauve sur le soleil couchant, dont elle eût, un autre jour, dit qu’il n’était guère pictural, et même «un peu commun».

Nous étions rentrés au manoir, en causant d’esthétique sans conviction aucune; Georges tâchait de redresser sa canne, qu’il avait courbée en frappant un arbre dans sa colère—et, le soir, je l’avais entendu qui pleurait dans sa chambre. Le lendemain, il se plaignit d’avoir mal dormi et me parla des femmes qui, comme tant d’hommes, trouvent leur châtiment dans leur orgueil; mais lui s’en croyait totalement dépourvu, à cette heure du désir, où il eût accepté toutes les compromissions.

Septembre fut sec et chaud. Darius, après la saison de Deauville, laissa derrière lui sa plus grande «Essor», retourna en Allemagne, et, avec Cynthia, nous visitâmes Caen, les châteaux de la Basse-Normandie, le Mont Saint-Michel. Georges brossa, d’après une fille de ferme, des nus qui scandalisèrent les domestiques; il prépara sa série de «l’Enfer de Londres».

Nous revînmes tous ensemble à Paris, Mrs Merrymore fila vers l’Italie.

Aymeris agrandit et transforma son pavillon de Passy, tout en logeant encore à l’hôtel Continental où il passa plusieurs mois d’hiver. Il me fut impossible de connaître le point où il en était de ses projets matrimoniaux. Mais il bâtissait!

A Paris, on l’appela «l’Anglais»:—Vous êtes revenu? disait-on. Nous croyions que vous nous méprisiez. Londres a donc pour vous des attractions extraordinaires? Ah! le mâtin!... Et les femmes?

Ces plaisanteries allaient de nouveau l’atteindre en plein cœur. N’eût-il été engagé par la promesse qu’il avait faite, l’an passé, au Directeur de l’Académie de Montparnasse, il abandonnerait tout. Mrs Merrymore vint lui tenir compagnie. Elle fréquenta la classe d’élèves en lui faisant jurer que personne n’en saurait rien, chez elle. Il n’y avait guère parmi ceux-ci que des étrangers; les Allemandes, les Hongroises, les Russes étaient les plus nombreuses. Plusieurs voisines quittèrent Chelsea et s’établirent à Paris, pour recevoir les corrections qu’Aymeris administrait, le pinceau à la main, souvent peignant sur une mauvaise étude de débutant toute une figure.

C’était, selon lui, le seul moyen de leur enseigner la technique; il institua des visites au Musée du Louvre, car il avait, comme Vinton-Dufour, cette conviction: on n’apprend qu’en regardant les œuvres des maîtres, le travail d’après le modèle nu, à l’atelier, n’est qu’un exercice. Mais se souciait-on encore de peindre?...

Dans cette Académie, autant que parmi les anciens camarades qu’il retrouvait, Aymeris dut bientôt reconnaître que Paris avait, depuis 1895, été balayé par le vent d’une sorte de cyclone, et que ses tantes étaient à peine plus aigries que tous ceux auxquels il parlait.

Mrs Merrymore, elle-même, était effrayée par les haines, qui ne se dissimulaient plus; le talent des artistes était jugé d’après leurs tendances politiques et sociales, dans un tohu-bohu de théories, de vagues aspirations humanitaires, libertaires, «intellectuelles», où se perdaient Charles Morice, le critique du Mercure de France, et ce Jean Dolent, l’apôtre de Belleville, dont elle avait fait la connaissance jadis, chez Carrière. De jeunes et de vieux universitaires distillaient de l’esthétique sentimentale, autour d’Anatole France; ils combinaient tant bien que mal des théories sur Carrière et Cézanne, et donnaient la becquée à des enfants prodiges du «Salon des Indépendants», les lumières de la Société Future, ces génies à la fois «individuels et anonymes, comme les constructeurs de cathédrales», artisans et artistes au front lourd de pensées, parmi lesquels les journalistes d’avant-garde berlinois choisissaient, chaque printemps, les plus vraisemblablement propres à établir la fortune des marchands de tableaux et les canons de la Beauté.

Darius, associé d’un certain Homberg, dit à Aymeris:—Il faudra que je jette un coup d’œil sur tes types de l’Académie Scarpi. Il doit y en avoir qui ont quelque don et qu’on pourrait diriger selon le goût de mes clients. Tu comprends, le coup des impressionnistes est à recommencer. Epuisé, l’impressionnisme! Un marchand ne peut vivre, à moins qu’il n’achète à très bas prix les chefs-d’œuvre de demain, qu’il revendra très cher. Si tu venais avec moi en Allemagne, tu comprendrais qu’un chef-d’œuvre, ça se fait comme l’on veut, quand on est commerçant! En Allemagne, nous avons les critiques à notre solde. Nous détruisons le système des grands Salons, nous faisons de petites expositions «d’un seul artiste»—quelquefois, consistant en pages de croquis—et nous commandons des articles dithyrambiques à des poètes, des auteurs célèbres..., nous les emballons; ça coûte lourd, mais ça rapporte. C’est ma nouvelle passion, après les courses, et c’est plus sûr que mes martingales. Nous supprimons toutes les banalités, nous faisons sortir de terre des génies: il n’y a plus que le génie qui paie. Et Darius qui était ingénu «comme une vache bretonne»—avait dit de lui Huysmans—ajouta:—Depuis qu’on n’imite plus la nature et qu’on ne veut plus «faire ressemblant», c’est épatant ce que nous faisons peindre à nos pensionnés. Nous les bourrons de littérature.

Darius ne voyait dans cette renaissance d’Art, qu’une spéculation, comme dans les automobiles; mais, extrêmement intéressé lui-même dans l’incroyable vitalité des «Indépendants», achetant pour son plaisir des toiles dont la verdeur l’enchantait, Georges prévit avec une mélancolie partagée par Mrs Merrymore et moi-même, la déroute des esprits mi-cultivés, une croissante insincérité dans les œuvres.

J’étais allé, un jour de correction, chez Scarpi, surprendre Aymeris sous sa blouse de professeur, comme il m’avait engagé à juger par moi-même des extravagances que ses Russes et ses Hongroises élucubraient, d’un lundi à un samedi.

—Ce n’est pas de la technique, qu’elles veulent, c’est de l’esthétique! m’avait dit Aymeris. Qu’est-ce que ces mazettes appellent esthétique? Qu’elles aillent à des conférences de Charles Morice! Elles ne savent même pas construire un bonhomme, et elles parlent de «volumes», de rythme, de style et de leur «vision psychique»! Je t’en montrerai une, qui vient à l’atelier pour faire un album de phallus «déformés» selon sa vision psychique..., la bougresse cachait ses ordures, mais notre massière a chipé l’album;—C’est grand, m’a-t-elle dit, comme du Michel-Ange que Rodin et un Japonais auraient stylisé!

La monomane finlandaise était absente, lors de ma visite, mais je pus jouir de ce spectacle: Aymeris corrigeant une fraülein von Schmutzig, jolie et fine blonde qui avait, par touches verticales, peint en vert et bleu, une figure d’ondine, d’après une Napolitaine grosse à pleine ceinture et couleur de cire à parquet.

Aymeris s’excitait:—Voyons, fraülein! Vous me parlez de Cézanne et de votre vision personnelle..., mais votre étude ressemble à de l’Aman-Jean, copié par une élève de Lévy-Dhurmer!

Fraülein von Schmutzig grogna:—Je ne connais pas ces noms-là. Je suis sincère, j’ai ma vision personnelle...

—Mademoiselle, si telle est votre vision, au moins construisez!

—Je vois la nature en longueur, bleue et verte.

—Très bien, mais construisez, faites des «volumes» qui se tiennent! Allons! passez-moi votre palette et vos pinceaux, je vais démontrer qu’on peut construire, même en bleu et en vert! Nous voyons tous de même, si nous rendons, recréons différemment.

—Monsieur! Ne touchez pas! Je veux être personnelle!

Les autres élèves riaient. La massière pria fraülein von Schmutzig de laisser le «patron» donner sa correction au pinceau, sur la toile verte et bleue.

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