4. Cynthia (continued 2)
Reading edition
Et Aymeris, assis à terre, exécuta dans la technique «à touches verticales» de l’Allemande, une grosse Napolitaine, bleue et verte, un vrai Schmutzig; et cela à la grande joie des élèves. Aymeris s’appliquait. On faisait le silence. Tout à coup, un tabouret roula par terre, il y eut un cri étouffé. Fraülein von Schmutzig pleurait.
—Chè ne feux pas de la degnique! Chè fiens à Paris pour faire de l’esdédigue! Es ist aber zu!... murmura-t-elle, et elle se trouva mal. On l’emporta dans le vestiaire, quelqu’un alla chercher un fiacre qui reconduisit chez elle l’émotive fraülein von Schmutzig.
M. Scarpi vint dire à Aymeris, quand midi fut sonné, et l’atelier vide:—Mon cher maître, cette demoiselle est recommandée par S. E. Monsieur l’Ambassadeur allemand. Vous ne savez pas le tort que vous nous causez... il faudra que vous fassiez vos excuses, ou je suis ruiné. Nous ne vivons plus que par l’Allemagne!
Georges reçut à propos de l’évanouissement de fraülein von Schmutzig, des lettres indignées de gros personnages politiques et de gens du monde; le prince Radolin lui fit demander un rendez-vous, par l’entremise d’un inspecteur des Beaux-Arts. Mon ami refusa le dîner à l’Ambassade, où le prince l’avait invité, avec le Professeur Liebermann, de Berlin, et herr Doctor von Bode.
En sortant de l’Académie Scarpi, Georges rôdant par son ancien quartier du Montparnasse, s’arrêta chez la concierge de Rosemary dont le logement venait d’être pris par deux Allemandes. Mme Bard lui dit:—Vous avez voyagé, Monsieur Aymeris? Où donc qu’elle est partie, la petite dame? Ça a bien changé, par ici, depuis qu’on ne vous a vus! Votre atelier est loué à des Danois, vous ne pourriez pas manger dans une crémerie où qu’il n’y aurait pas des étrangers... ce n’est plus du bon monde comme vous!
Il déjeuna avenue du Maine, au restaurant de Rosemary; sur les murs, des «Sécessionistes» avaient peint un Gambrinus munichois, nu et couvert de pampres, qui lançait des pintes de bière dans le treillis d’un bosquet de vignes; aux petites tables du café, des étudiants et des étudiantes à cheveux filasse regardaient avec colère un Français, inconnu d’eux, et qui entrait sans façon dans «leur club».
Ces hordes barbares devenaient bien envahissantes; tout Paris semblait à Aymeris aussi cosmopolite que l’hôtel de la Princesse Peglioso.
Si j’étudiais l’époque, au lieu de faire revivre la figure d’un homme, il y aurait lieu à ce début du XXe siècle, de consacrer plusieurs chapitres à l’Aymeris de 1900 à 1905, toujours entre Paris et Londres.
Mrs Merrymore l’avertit que, bientôt, il n’allait décidément plus appartenir ni à l’un ni à l’autre pays. Or n’était-ce pas elle qui, en ce moment même, arrachait à Aymeris ses dernières armes?
L’amour rejetait Georges Aymeris hors de la terre où il aurait dû se développer. Vinton-Dufour avait été pour lui le bel exemple d’un artiste qui naît, grandit, fait sa tâche et meurt dans le cercle étroit dont sa sagesse se contenta. Georges n’avait plus qu’ironie pour Vinton.
Comme sa correspondance le prouve, il fut conscient de ce que doit être l’hygiène morale d’un peintre; mais, trop sensible, il restait un douloureux solitaire dans la foule, mal soutenu par le suprême orgueil de l’artiste que n’atteint pas le bruit de la rue. Et la curiosité, l’appétit du nouveau, son goût de l’activité luttaient en lui contre sa retenue atavique.
Il était, en effet, contaminé.
Pourtant il nous disait:—Défends-toi, fais de toi le centre du monde!—Et nous éclations de rire. Une femme était toujours, pour Georges Aymeris, le centre de son univers.
Nous dînions souvent ensemble au restaurant italien, avec Mrs Merrymore qui, presque toujours, suivait Aymeris dans ses déplacements.
Darius Marcellot partageait parfois notre «minestrone» à la milanaise; nous passions ensuite une heure, à quelque représentation du cirque ou du music-hall, ou remontions à pied les Champs-Elysées, s’il faisait doux. La conversation était plutôt difficile, car Aymeris devenait irritable, même avec Cynthia.
—Je n’y comprends rien!—fit-il devant moi, comme elle voulait le convaincre que les universitaires qu’elle rencontrait chez Metchnikoff, et chez M. et Mme Curie, seuls comptaient en France:
—Vous voici replongée dans les U. P. de Daniel Halévy, je n’y comprends rien! A Londres, vous vanteriez-vous des opinions que vous professez ici? Paris est donc le laboratoire où les étrangers préparent leurs bouillons de culture? Vous venez à nous, comme les femmes curieuses allaient jadis en domino au bal de l’Opéra. Vous, Cynthia, dans votre île, quoique en lutte avec votre «Gens», vous êtes aussi conservatrice qu’elle, et ici, vous êtes socialiste, antimilitariste; chez vous, vous vous êtes passionnée pour la guerre du Transvaal, comme pour notre «Revanche» ce Déroulède, dont vous riez tant! Je ne comprends pas qu’un être tout en nuances se baigne si volontiers dans le gros vin de nos démocrates universitaires.
Darius, grand adversaire de Remy de Gourmont, nous rappela cette phrase d’un «Epilogue» sur la statue de Renan qu’on venait d’inaugurer: «La vie va devenir de plus en plus dure pour les hommes qui ont des nuances dans l’intelligence.»
—Comment, «Mistress»—dit-il—vous marchez encore pour les universités populaires, la Science, le Progrès, la Réalisation de la Société moderne? Vous êtes toute conquise à l’«Idée»? Notre ami m’avait dit que vous étiez une «aristocrate»! Comme c’est bien cela, Mistress Merrymore! Je ne connais pas l’Angleterre, d’ailleurs! Vous devez être une exception, Mistress! Oh! Nous autres, n’est-ce pas, nous sommes tout à l’Allemagne, dans le monde intellectuel. Il y a tant à faire de ce côté-là! La question sociale se réglera à Berlin. Impérialisme, socialisme, art, tout viendra de la Kultur allemande.
Georges faisait taire Marcellot, ayant suivi les avatars de l’ancien fidèle des courses, qui avait voulu se présenter au Jockey Club et être le père d’un Surhomme.
—Tout est pour vous de la littérature—s’écria-t-il,—peinture, science, politique! Il n’est pas un mot dont vous ne corrompiez le sens. Chez Scarpi, entre les néo-impressionnistes, les Cézannisants et les Carriérisants, j’entends des propos insanes, des phrases de petites revues, on jongle avec les «synthèses plastiques», «l’élément naturel», «l’équilibre», les «reconstructions synthétiques», la «liberté de la nature», la «Piété humaine». Et le Sentiment, oh! le Sentiment! Et les natures mortes de Cézanne ont la «pesanteur des grands sauriens», Cézanne, notre cher Cézanne «arrache la vie à ses racines»... Nos sots me font l’effet d’accoucheurs de l’Infini, de chirurgiens de la métaphysique! Pendant ce temps-là, le sentiment ingénu d’un Corot, d’un Tourguenev, disparaît dans l’océan du gongorisme, et jamais on n’a plus mal écrit, ni plus mal peint. Combien M. Renan serait malheureux aujourd’hui quand, comme le dit Gourmont,—pardon, Darius!—«le peuple qui pense», doit s’instruire à l’école d’Anatole France, de Carrière et de ce terrible aristocrate: Cézanne!
Mais retournons à la correspondance d’Aymeris, à ces lettres adressées à Mrs Merrymore, qui l’avait depuis six mois quitté.
1914.
«Chère Cynthia,
«Ne parlons plus de mariage. Hélas! vous m’avez habitué à votre chère atmosphère d’affection; elle est indispensable à celui qui, à l’âge où la retraite a déjà sonné pour beaucoup, veut partir et courir à travers champs après les papillons qu’il n’a pas pris dans son enfance. Comme un pantin sorti d’une boîte ancienne, où il avait dormi pendant des ans et des ans, votre main m’a remis en action. Je commence à peine de vivre—par vous. On apprend donc à vivre après quarante ans? Tout est neuf pour moi, par vous, j’ai la candeur d’un débutant... enfin, si vous me connaissez mieux que personne, passez sur mes ridicules, pour vous à qui une famille Aymeris doit paraître un objet de collection, «monsters»—as you say.
Ne me lâchez plus! Sans vous ce serait la dégringolade.
Je ne respire bien qu’auprès de vous. Revenez ici, dans ce Paris que vous aimez plus que je ne l’aime. Faites-le-moi comprendre. Je ne vous importunerai plus de prières impuissantes contre votre détermination. Cependant! Il faudra que je renonce, un jour prochain, à cette position absurde de colosse de Rhodes, un pied sur chaque rive du détroit. Déjà, à Londres, mes confrères s’inquiétaient de m’y voir prendre racine. Prendre racine? Cet espoir n’est plus pour moi. Avec vous, je m’habituerais à Paris. Merci de m’avoir attiré chez vous—mais je m’y sens un «outcast», un paria. Revenez, revenez! Je ne crois pas aux vies manquées. J’ai mon lot, et pourquoi me plaindrais-je, puisque j’aurai connu une amie telle que vous? Ma maison est agréable, il n’y manque que vous. L’Académie Scarpi m’intéresse comme un pépiniériste sa pépinière. J’y reste en contact avec ceux qui sont l’avenir; je prends un plaisir âpre à me voir déboulonner. Vous reconnaissez vous-même que c’est à Paris qu’on se sent le plus vivre; nos amis du New English Art Club sont tout aussi méprisants que nos jeunes «génies», et ils ne sont que des succédanés bien pâlots... venez, venez, votre conversation me manque...
Yours sincerely.
G. A.
«P.-S.—Puisque vous ne voulez pas encore connaître James, envoyez quelqu’un de sûr a Windsor, faites-moi tenir des nouvelles du petit.—Expédiez-moi ses cahiers d’écriture.»
Autre lettre.
(Jour de Pâques.)
«... C’est le jour de Pâques. Soyez indulgente, si je n’ai pas été vous rejoindre à Bandham. C’eût été délicieux, cette semaine de fêtes avec nos amis, les enfants en vacances, des randonnées en automobile; et vous, là, pour la causerie dans le parc, après le thé au fumoir (puisque vous vous obstinez aux cigares, homme manqué, chère amie). Cette matinée est douce comme celles des bords de la Tamise, sans un souffle d’air. Les feuilles d’un vert plus tendre que celui de Cézanne (je soutiens, contre vous, qu’elles sont faites de vert Véronèse); les pointes de lilas, les dômes blancs d’arbres fruitiers, les cinéraires bleus et les tulipes jaunes, se retrempant dans la fraîcheur de la nuit. Le silence de la rue est comme d’un dimanche à Slough. Paris, vide. Ne croyez pas que je joue au Faust... mais je me promènerai tantôt sur les remparts, nos «fortifs», du côté des courses d’Auteuil. Le pensionnat dans la maison voisine, est muet, vos jeunes compatriotes sont parties pour leur dear old England; fussent-elles ici, leurs hymnes du dimanche, venant au travers du jardin jusqu’à moi, me donneraient l’illusion que je suis le docteur Faust lui-même dans son cabinet, moins la barbe blanche. Pâques, Pâques! «Christ est ressuscité! Heureuse l’âme aimante qui supporte l’épreuve des tourments et des injures avec une humble pitié!» Recommençons. Il n’y a même pas un piano dans le voisinage, qui agite l’air alourdi, ce matin, du coton sur nos têtes, en denses flocons, comme ce jour de régates à Henley, où nous nous endormîmes dans le canot, à l’indignation de nos hôtes.
Je suis seul, comme Faust, quand il va se vendre à Mephisto.
La maison est tout à fait prête, Madame. Qu’une femme y vienne, il n’y manque que vous. Je n’ai pas encore tout essayé! Recommençons! J’ai quatre toiles au Salon, puisqu’il fallait faire acte de présence. J’ose à peine vous le dire, mais c’est encore un coup d’épée dans l’eau. J’ai parcouru les journaux au lendemain du vernissage, par acquit de conscience. Des choses m’arrivent, à peine croyables! Le vieux critique, ami de Beaudemont, celui-là qui a craché, il y a vingt ans, ses premières insultes, fait semblant de me croire mort... Georges Aymeris serait un nouvel artiste, du même nom que moi.
J’avais invité Emmanuel à déjeuner, il est de passage ici, je serai seul, car il a quelque engagement ailleurs. J’irai donc à Saint-Germain, me perdre dans la foule, puis je reviendrai «devant la porte de la ville», aux fortifs, faire le Faust, un peu avant le coucher du soleil, à moins qu’il ne pleuve. Voici des raies bleues dans le coton gris du ciel.
Je ne pense qu’à vous...»
Autre lettre à Cynthia.
«... Cette journée de Pâques a tourné au rebours de mes prévisions. De Saint-Germain, où je n’ai pas déjeuné, je me suis fait conduire un peu au hasard dans la forêt de Marly. En montant jusqu’à l’abreuvoir, l’église à mi-côte; et ce fut, soudain, comme un coup de baguette magique. La belle ordonnance de cette façade à colonnes, je ne sais quoi dans le gris sale, mais si fin, me fit penser à l’Italie, que je connais très peu. Plus haut, derrière l’abreuvoir, je regrettai d’être venu sans ma boîte et un panneau; le peu qui reste de cette architecture majestueuse, l’eau où se reflétait un ciel bleu pâle, une maison blanche, les arbres; une analogie singulière, plutôt une association d’idées, je ne sais quoi! Et je me crus à Mantoue, sur les bords de l’étang du palais des Gonzague.
Moins que l’heure, le jour, la saison, les lieux m’importent; il n’en est pas où l’on ne puisse s’exalter, en avril, et je ne vous fatiguerai plus de mes jérémiades. Je regrette moins, aujourd’hui, de n’être pas en Vénétie, où je voulais vous emmener, et me demande même si ce n’est pas un snobisme, cette religion de la terre italienne. Avril est trompeur, méfiez-vous d’avril, car il embellit toutes choses.
Je me suis, dès les portes de la ville, senti renaître. Ce n’était qu’une neige d’arbres fruitiers, je ne m’étais jamais avisé que Paris eût une telle ceinture; les pétales blancs voltigeaient dans l’air. Claude Monet et Sisley ne sont pas de très grands artistes, mais il leur suffit d’avoir été les premiers à sentir et à faire revivre cette pauvrette beauté.
... Ce que devait, il y a cent ans, être cette banlieue!... Mais c’est quelque chose d’autre qu’il faudra faire demain: retrouver le grand style, organiser, synthétiser, non pas en paroles, mais malgré soi, spontanément.
A Versailles, j’ai fait visite à mon vieux X..., le peintre espagnol, il m’a dit:
—La peinture à l’huile est un art périmé. On n’en fera plus, on ne saura plus la faire. Il y aura autre chose...
X... habite Versailles toute l’année maintenant. A 70 ans, il construit un atelier où il compte bien encore faire des œuvres. Comme nous admirions ensemble la façade du château, qu’il connaît aussi bien que M. de Nolhac et que Lobre, il me disait qu’à son âge, il ne faut plus se préoccuper de ceux qui vous suivent, mais que le bonheur est dans la pratique du culte dans lequel on est né. Il prévoit un bouleversement dans l’art, comme dans l’ordre social; mais ayant vécu soixante et dix ans, il tient à l’«ancien», et lit des mémoires du grand siècle dans les parterres de Le Nôtre. Moi, qui me sens plus jeune qu’à vingt, je souffre de ce double attrait du passé et de l’avenir, je voudrais pouvoir jeter un pont où accompagner, comme sur l’arc-en-ciel à la fin du Rheingold, les jeunes héros dans leur nouvelle demeure; et ne pas les suivre en boiteux, comme Mime, malgré mon «limp» (qui va mieux grâce à votre masseur).
Mes élèves ne comprennent pas que je suis avec eux. Alors, je vais causer avec le vieux X..., à Versailles, puisque je ne vous ai plus en ce moment, et je reviens plein d’inquiétude et me demandant si je ne suis pas très bête de me «tracasser» comme je le fais.
...A mon âge, ce sont des bains de Jouvence, ces après-midi de Pâques à la mi-avril...
Et la rentrée, vers le soir, se fit dans la sérénité, une lumière élyséenne où, comme en Angleterre, les visages orangés, les vêtements, tout se fond dans une vapeur d’aube où rien n’a encore eu le temps de se couvrir de poussière.
P.-S.—Je m’aperçois que je ne vous ai pas dit ce que je voulais. C’est à propos de James que j’avais le dessein de vous écrire. Faites un grand effort: voyez-le. Dites-moi ce que vous en pensez. J’ai de grands projets. Vous les trouverez subversifs.»
Autre lettre, même semaine.
«...Je prends ici plaisir non sans mélancolie, car, chez moi, je revis une longue phase de mon existence, mon enfance, ma jeunesse. Je dois encore être pour vous un homme plein de mystères; mes biographes, si jamais j’en ai, auront maille a partir avec mon œuvre et mon «éthique». Je m’explique ici. Paris me rappelle bien les circonstances que «j’ai subies». Laissez-moi vous écrire longuement; sinon, je me sentirais plus loin de vous; permettez-moi donc de faire, pour vous, un peu de mes mémoires. En me retrouvant avec des jeunes gens dans l’Académie Scarpi, je sens, comme à un siècle de distance, l’abîme qui sépare l’époque de mes études et celle-ci. L’humanité, si elle se transforme toute, comme les artistes se sont métamorphosés depuis vingt ans, Dieu alors où veut-il en venir?»
Georges Aymeris passe en revue, dans cette lettre de douze pages, ses années de lycéen, puis d’étudiant-peintre, l’hérédité de son père et de sa mère, tout ce que nous avons raconté au début de ce livre. Il juge le rôle des parents, dans la société bourgeoise, avec une sagacité que tempère à peine sa grande affection pour les siens.
«... J’aurais sans doute agi comme eux. Quand mon père, en mourant, m’a dit que notre seul bien c’est l’indépendance, songeait-il que nous n’en pouvons pas avoir, dans notre classe, avec les traditions qui pèsent sur nous? Ce bagage de «l’honnête homme», selon la formule de jadis, devient un impedimentum qui s’ajoute à l’héritage physiologique. Je me sens, malgré moi, traîner une laisse, elle se prend au détour des chemins par où je m’échapperais. Mais ce n’est point de moi qu’il s’agit désormais: c’est de mon fils. Tels pourraient me faire des reproches, et je m’en adresse parfois, de l’abandonner à l’aventure; or, mon dessein est de le délivrer, en partie, du premier faix qui m’accabla. Si je tiens à ce qu’il soit élevé en Angleterre, c’est à cause de l’indépendance qu’une éducation à l’étranger m’assurera pour cet enfant. Ces Watkins, d’après ce que vous me dites et ce que j’en ai pu savoir moi-même, sont des gens sans culture mais bons pour l’éducation physique,—cela est excellent pour l’enfance. Le gros problème sera l’instruction. Je ne voudrais pas que James allât, comme votre sœur me l’avait proposé, chez un Pasteur. La Bible des Protestants farcit les jeunes esprits d’une substance dont l’efficacité est trop certaine, et redoutable pour un Français; je ne le veux pas sans religion; catholique, il faut qu’il sache l’histoire de la sienne comme celle des autres religions, comme la mythologie. Mais, je prendrai parti quand je me serai fait une opinion sur ses facultés, ses goûts; m’est avis qu’une grande erreur, c’est d’élever les futurs citoyens du XXe siècle selon les principes de la classe bourgeoise de leur père, à moins qu’ils n’y marquent des dispositions spéciales.
Quand vous me disiez: L’avez-vous reconnu? Est-il un bâtard ou un fils légitime? Sera-t-il un gentleman?—Mais chère amie, vous exprimiez alors ce que vous ne pourriez pas penser sincèrement (à moins que vous ne soyez pas celle que j’ai cru que vous étiez). Est-on un «gentleman» parce que votre père en était un? J’ai des parents éloignés, mais de même «descent» que moi, même beaucoup plus qualifiés, par leur sang maternel, et qui, affligés de médiocrité intellectuelle, retombent bien bas. Votre cousin, le nouveau chef de famille, supposez-le dans une Angleterre démocratisée, où le majorat n’existât plus! Ne me disiez-vous pas que vous ne le fréquentiez plus, tant il était ordinaire? Vous le méprisez; le mépriseriez-vous, s’il était un agriculteur «successful», un marchand prospère, un grand «ship-broker»? Dans dix, dans quinze ans, où seront les «good manners»? L’apanage de quelques fossiles provinciaux, de vieilles filles... «spinsters» (les fileuses), selon votre jolie expression anglaise.
Aussi bien, comprenez donc que j’insiste tant pour que vous alliez voir mon fils, chez ces Watkins. J’attache la plus grande importance à cette question: Si James n’est pas doué, comme nous entendions ce mot, il faudra découvrir ses aptitudes; je lui donnerai un métier, oui, un simple métier manuel, puisqu’il aura l’avantage, si rare à notre époque, de n’avoir pas reçu ses premières impressions dans un monde dont je crois fermement la fin prochaine. Bientôt, ce sera un privilège, que d’avoir été un enfant de l’Assistance publique, dans ce monde haletant bouleversé, en désagrégation, et dont les cadres craquent avant qu’il ne se reforme. Il faudra trouver un moyen pour que l’enfant, qui sera l’homme du siècle prochain, ne souffre pas comme nous aurons souffert aujourd’hui. Si j’avais pu causer avec mon père! Nous avions besoin l’un de l’autre et nous ne nous le sommes jamais avoué, par orgueil ou prudence de sa part, par impéritie, par peur quant a moi! Il aurait pu m’être utile, s’il m’avait dit plus tôt ce qu’il me dit sur son lit de mort.
Au contraire, avec ma mère, j’ai beaucoup trop causé. Combien je l’ai aimée! Et c’est à elle que je dois pourtant Jessie, Lucia, Beaudemont, bien des malheurs... Rosemary, même. La chère maman avait son orgueil... d’une autre époque! Enfin, ma bonne amie, faites un examen de conscience, considérez votre vie, l’artiste que vous eussiez été, sans votre orgueil, si vous n’étiez plus revenue chez vous, après votre mariage si courageux... mais pardon, Cynthia, Lady Dorothy vous attendait près de la fenêtre d’où elle regarde encore les bateaux glisser sur la Tamise; et vous savez que j’ai cru que je me devais tout à ma mère: Donc je vous eusse approuvée. Mon ami X... se vante qu’avant un peintre, il se considère comme étant un père; moi, j’aurai, plus qu’un peintre, été un fils; jusqu’à... ne disons pas quel âge! Je fus toujours attaché à quelqu’un, ma bonne Cynthia! Mais vous? Les Anglais ne s’imposent pas de ces servitudes, d’enfant à parents, de parents à enfant; sinon, ils ne peupleraient pas vos colonies. Chez vous, les parents lâchent leurs enfants comme des oiseaux. Deviendrais-je maintenant un père, à la façon de mon ami X...? Peut-être... et c’est vous qui vous y opposez! Alors, alors, songez aux conséquences qu’implique ceci... Que voulez-vous faire de moi? Je ne vous comprends plus. Il est là-dessous une sorte d’hypocrisie... protestante... Vous lisez chaque soir quelques pages de la Bible, et n’avez pas tort, car il n’y a rien de plus beau. Le Seigneur ordonne, le Seigneur condamne; mais vous ne tremblez plus, impie! Vous lisez les Prophètes, les Rois, l’Ecclésiaste et le Cantique des Cantiques, comme ces poèmes hindous ou persans qu’illustrent de miniatures les derniers adeptes du préraphaélitisme. Il en va ainsi de tous les gestes que l’on nous apprit et auxquels nous ajoutons «notre petite note personnelle». Oh! que je ne suis pas sans émotion, en vous écrivant ceci; et vous ne me direz jamais ce que Votre Grâce en pense...
P.-S.—A propos, connaissez-vous ce mot de Wilde? Comme il exprimait son admiration pour l’Evangile, à un ami, il réfléchit et fit cette restriction: C’est complet, sublime... pourtant il y manque quelque chose... Saint Jean aurait dû trahir Jésus...»
Deuxième dimanche après Pâques.
(Lettre à Cynthia)
«... Je crois que les élèves de l’Académie ne reviendront plus. Ils ont pris la clef des champs. La mode est aux berges de la Seine. A quoi sert ma présence, de quelle utilité leur suis-je? Je ne résisterais pas au désir d’aller vers vous, si je n’eusse accepté de peindre plusieurs «péchés capitaux» d’Amérique. La presse n’a plus aucune autorité. En dépit de son silence, on me sait être à Paris: téléphone; c’est une dame de Philadelphie, un monsieur de Francfort—et cætera—des invitations, l’ennui d’être repris par Paris. Je refuse toute sortie, le soir.
Les Américains me relancent. Qui l’eût dit? Mon cas est étrange: les gens du monde, les riches haïssent ma peinture, et pourtant mon nom les attire.
Toutes les «commandes» de l’Amérique donnerais-je pour, en votre compagnie, planter mon chevalet en plein air. L’existence du paysagiste m’a toujours paru la plus enviable. Un Corot a connu les joies du chasseur, du pêcheur à la ligne et du poète aux champs. Léon Maillac me racontait un certain retour de Bordeaux à Paris: dans le même wagon, Léon et Corot assis en face l’un de l’autre. Corot avait rusé—il était un paysan finaud—, et Léon décrivait la mine rose et fraîche du petit vieillard qui, malgré les cahots du train, dessinait sur des bouts de papier, une fuite de nymphes, un satyre sous les saules. L’heureux homme! Corot avait confessé à Maillac que ce qu’il aimait le mieux, c’était, après sa pipette, un verre de vin blanc, les saules de Ville-d’Avray... et la musique du divin Gluck. Je ne vous ai jamais dit cela, chère amie? A vous pour qui Corot, avec Cézanne... enfin, nous connaissons vos autels privilégiés.
Je suis bien ennuyé; vous ne me donnez pas sur James les renseignements que, vous seule, pourriez me fournir. Votre méfiance à l’endroit du fils de Rosemary est inexplicable et, je vous l’assure, pas tout à fait encourageante pour moi...
G. A.
Cynthia se sentait utile à Georges, elle prit le parti de venir à Paris quand il y était; et même, accompagnée d’une ou de plusieurs amies, elle l’entraîna en Italie. Georges, à cause de l’enfant, devait à intervalles réguliers, faire des séjours en Angleterre. Il allait bientôt être temps de mettre James au collège. Georges n’entendait plus parler de Rosemary. Il me demanda comme un service d’aller à Slough; je lui avais démontré, qu’avant de retourner en Angleterre, il se devait de finir chez lui quelques portraits d’Américains, de gagner de quoi remplir les engagements onéreux auxquels il s’était condamné dans sa généreuse imprévoyance; il empruntait sur l’immeuble de Passy, sur sa terre du Calvados, vendait des objets de sa collection, quoique je lui rappelasse que, plus tard, James lui en ferait peut-être des reproches. Georges, comme le père Aymeris, donnait, incapable de compter. Le fils de Nou-Miette, Ellen Gonnard, Antonin, d’inconnus parents aussi de Mme Démaille (qui était morte à 100 ans) tiraient sur lui; c’étaient les enfants des anciens fermiers de Longreuil ou des camarades de son frère Jacques, qui lui demandaient des secours; et il ne refusait jamais. Le commerce de tableaux de Darius Marcellot—ni d’ailleurs sa fabrique d’automobiles—ne «rendaient»; Darius avait fait des appels de fonds et fini par céder ses affaires à une compagnie allemande, sans que Darius versât un sou dans la poche d’Aymeris. Mon ami était—comme son père—assez fier d’être dupe et, quant à l’avenir de James, il disait:—Je vivrai très vieux; quand je m’en irai, l’héritage des miens aura rejoint les vieilles lunes!
Georges commençait à ressembler, surtout par sa silhouette, aux photographies de M. Aymeris, prises vers 1870. Il portait en arrière sa tête chauve, marchait d’un pas lourd, s’appuyait sur une canne dans la rue et, chez lui, s’accotait volontiers à un meuble. Il avait, comme sa mère, des mouvements nerveux qui parfois arrêtaient sa parole, et cette façon de rire qu’il a décrite: un rire qu’on n’entendait pas et qui devenait une grimace douloureuse. Il ne sortait plus; il s’alourdissait.
J’allai donc à Slough, comme un expert va faire l’inventaire d’une propriété, inventorier le pauvre innocent.
Combien eussé-je voulu rapporter à Aymeris cette réponse: James est un enfant prodige, comme Darius en souhaitait un...
Je pris en route Mrs Merrymore, enfin consentante, et sa sœur Marjorie. Nous arrivâmes à Windsor par une après-midi de mai, de celles que Georges aimait tant, avec un ciel bas mais clair sur les aubépines, les fleurs de marronniers, les gazons humides, saupoudrés de gouttelettes. Il avait plu un peu; les jeunes gentlemen d’Eton College les deux mains dans les poches, entraient dans les confiseries et en sortaient, avec leurs chapeaux hauts de forme et cet air d’assurance hautaine, si comique chez ces bambins. Nous prîmes une Victoria, et, par la route qui, contournant le château, suit la rivière, nous arrivâmes chez les Watkins, sans avoir prévenu: en étrangers. Les Watkins louaient des embarcations aux amateurs de la rame et habitaient une humble maisonnette sur le bord de la Tamise.

—Quel endroit—me dit Cynthia Merrymore—pour aller «visiter» le fils de notre ami!
Ce cottage me semblait parfaitement enviable. Miss Marjorie s’écria: Nous nous trompons de porte, ce n’est pas possible, car je suis sûre que les Watkins sont tout à fait «the wright sort of people» (des gens bien).
Six ou sept enfants accoururent à la barrière quand nous l’ouvrîmes, et aussitôt nous devinâmes James: une «réduction Collas» de son père. Je lui parlai français, il s’enfuit derrière un hangar à canots. Les enfants Watkins, au contraire, allèrent chercher «pâ» et «mâ», nous apportèrent des chaises et se conduisirent avec une aisance gracieuse.
—Est-ce des «punts» ou un «canoe» que désirent ces ladies et ce gentleman?—fit Mrs Watkins—et, comme je parlais ma langue, Mrs Watkins prit à part ces dames Northmount et Merrymore:—Je vois un «french gentleman»—dit-elle—Ne serait-ce pas quelqu’un de la famille Aymeris? Je vais appeler Watkins qui repeint des bancs dans un canoe, là en face. Johnie! Johnie!—Et elle lui fit signe.
Mrs. Watkins tâcha d’attraper James; je la suivis et elle criait:—Mauvaise petite chose! ah! il est comme «a mad dog» (un chien enragé), qui se cacherait pour se jeter sur vous! Ici, James! Vous êtes demandé ici par des visiteurs; ah! la mauvaise petite chose!
Nous avions apporté des chocolats à la crème, des oranges, des «buns», que ces dames distribuèrent aux jeunes Watkins qui n’en avaient jamais tant vu. Je m’approchai de James par derrière; il se retourna, m’aperçut, se sauva plus loin; je le poursuivis et le saisis par la manche de son sarrau.
—Attrapé!—lui dis-je en riant,—viens manger des bonbons!
Il n’entendait plus que l’anglais.
James ramassa une poignée d’herbe et de terre, la lança contre moi, poussa des hurlements.
Mrs Watkins le secoua, lui donna une torgniole; il la considérait avec un air de défi, et d’une grosse voix d’enfant de la campagne, la menaça:
—I’ll get sweeties, you wont catch me! (J’aurai les bonbons, mais vous ne m’attraperez pas!) et il frappa Mrs Watkins de toutes ses forces, planté sur ses jambes fines mais robustes, où se gonflaient les muscles.
J’étais très satisfait de cette scène: celui-là ne se laisserait pas tondre dans la vie, il saurait se défendre...
Je n’insistai plus, mais priai la bonne femme de lui laisser la boîte de chocolats et les «buns»; il reviendrait tout à l’heure à de meilleurs sentiments.
—Vous ne le connaissez pas, Sir! Il nous vaut plus de peine à lui seul, que toute ma marmaille. Si du moins on pouvait le laver! Serait-ce l’habitude dans votre pays, Sir, pour les petits, de ne pas vouloir l’eau froide?
Mr Watkins était en conversation avec les dames Northmount. Il tenait sa casquette dans son épaisse main calleuse de marinier; il ressemblait à ces vieux invalides de l’hôpital de Chelsea, dans le tableau célèbre de sir Hubert Herkomer: les cheveux gris ramenés en accroche-cœur sur les tempes, des yeux bleu-faïence, bons et respectueux.
James s’était glissé à quatre pattes jusqu’à lui. Watkins l’empoigna, le mit à cheval sur son épaule, et le fils de Georges Aymeris l’entoura de ses bras, le baisa sur l’oreille, ce qui fit dire au bonhomme:—Pas de ça, Master Jim! Watkins n’est pas Mrs Watkins!—Et il ajouta plus bas, pour nous:—Je suis son favori; on croirait qu’il a été maltraité par les femmes, il est méchant pour la «mistress»; moi j’en ferais tout ce que je veux.
Nos amies avaient expliqué aux Watkins qui j’étais. La patronne prépara du thé; nous ne pûmes nous dérober à ce repas magnifique, servi sous une tonnelle de clématites, au bord de la rivière. Les trois fauteuils du cottage, dont un rocking-chair qui m’échut, faisaient face à la Tamise. James s’apprivoisa, je le pris sur un de mes genoux, il mangea comme un goret; les petits Watkins gardaient une attitude de princes du sang.
Le brave marinier me confia qu’il faudrait bientôt, à son grand regret, prévenir M. Aymeris que les Watkins ne pourraient plus s’occuper de James, car la classe du village ne serait pas l’endroit où un jeune gentleman devrait aller, puisque le père était un gentleman comme moi, et la mère, naturellement, une lady comme «her ladyships», ces dames Merrymore.
Drôle d’enfant! En prenant son thé, James ne m’avait-il pas, entre autres choses, dit:—Vous ne sentez pas comme nous (you don’t smell as people do, here). Est-ce que les Français sentent comme nous? Et moi, est-ce que je sens comme vous, puisque je suis Français? James m’avait flairé, il reniflait comme un chien de chasse, sur la piste d’un lièvre.
Ceci m’avait paru très singulier... Miss Marjorie n’y trouvait aucun sens. Cynthia ne put croire qu’un enfant si jeune eût l’odorat si fin et l’intelligence si vive qu’il pût remarquer, comme elle l’avait fait elle-même, que les voyageurs rapportent d’Angleterre une odeur spéciale dans leurs vêtements, et que les gens du Continent en ont une autre.
Je demandai à James ce qu’il voudrait être plus tard. Il dit:—Quand je serai grand? Un de ceux qui ont une automobile pour aller plus vite à Windsor.
Et comme je lui offrais des jouets dans une boutique du village, il choisit une boîte de couleurs, et trois pains de vermillon:—Je peindrai tout en rouge!—dit-il.
Après des adieux très tendres et la promesse que nous reviendrions, nous retournâmes à la gare.
Dans la voiture et dans le train, nous échangeâmes nos impressions avec mes compagnes. James avait déplu à Cynthia; Miss Marjorie le trouvait «quaint» (bizarre). Je l’aimais déjà; mais qu’est-ce que son père penserait de la palette?
Quelques jours après, comme je racontais ma visite à Georges Aymeris, la palette provoqua les interjections auxquelles j’étais tout préparé.
—Encore un peintre! Mon fils en serait-il un? Horreur! Et il voudra conduire des automobiles! Eternel recommencement! Voici un marmot qui ne sait pas qui il est, n’a vu que des poules et des vaches en Bourgogne, des bateaux et des paysans en Angleterre; et il choisit une palette! Et les automobiles! Aurait-il le goût du luxe? Rien ne pouvait me faire plus de peine... Au fond de moi-même, j’espérais avoir en lui un petit gars bien portant et sans deux idées dans la tête. Enfin il a l’air robuste, dis-tu? Et il a mauvais caractère, il sait ce qu’il veut... Ça, c’est bon!
Georges Aymeris me parut plus que jamais préoccupé par des questions sociales que lui avaient soumises Mrs Merrymore et Darius Marcellot. Il relisait Jean-Jacques Rousseau, qui l’exaspérait et le fascinait à la fois; des jeunes gens lui apportèrent des tracts de l’Eglise de l’Apostolat positiviste du Brésil: «L’Amour pour principe, et l’ordre pour base»; «Le progrès pour but»; «Vivre pour autrui»; «Vivre au grand jour».
L’ordre et Georges Aymeris! Quelle rencontre!
Dès que je le quittais, quelque «intellectuel», envoyé par Darius Marcellot, venait le faire souscrire pour des publications, l’enrôler dans les ligues qui, je le savais, lui semblaient aussi vaines que ridicules. Et tout le décousu qui se marquait de plus en plus dans sa vie de célibataire, était dû, selon moi, à ses soucis de père, à cet enfant du hasard qu’il tardait toujours à revoir, par terreur de ce qu’il découvrirait.
Jusqu’en septembre, je parvins facilement à faire travailler Georges, en France, quoique Mrs Merrymore fût retenue auprès de sa mère. Des Américains l’emmenèrent en excursion, entre deux portraits, dans les premiers jours d’octobre; puis il alla en Angleterre d’où il m’écrivit quelques lignes nerveuses, dont celles-ci:
«... J’ai revu l’enfant; je me présentai sans prévenir, comme vous autres; la même scène recommença, presque insoutenable d’émotion pour un père; je croyais me voir à l’âge de James. Pauvre enfant, pauvre enfant chéri! Malheureuse créature! James a tout en lui de ce que mes tantes réprouvaient en moi, tout ce qui effrayait mon père; et il a aussi—mais cela vous ne pourriez, vous autres, vous en rendre compte—il a, de Rosemary, des expressions de chat sauvage. Cette mère! Nul ne sait où elle est. J’ai fait faire des recherches par la Police, par des Agences: rien! Mais cet enfant! Avec les couleurs que vous lui avez données, il a fait un album d’aquarelles que mes élèves de chez Scarpi voudraient pouvoir signer. Simplement stupéfiant! Il a surtout imaginé une maison et un jardin dans des plans inconnus, et dont les fenêtres de derrière sont visibles comme celles de la façade! C’est à la fois géométrique et fou, d’une couleur merveilleuse, d’une violence et d’une harmonie de sauvage. Je m’entoure des œuvres de mon fils, il me semble n’avoir jamais rien autant admiré. Est-ce donc cela le génie? James n’a pas dix ans; que fera-t-il de ses dons? C’est effrayant, effrayant à tous les égards! Mon enfant va-t-il être aussi hanté par le Formidable?... Quelle curieuse époque!»
Par d’autres lettres, je sus que Georges, plutôt que d’aller à Windsor, faisait venir James à Londres. Les vêtements du petit garçon, ses façons de «sauvage» gênaient mon ami, quand Georges faisait luncher James au grill room de l’hôtel, ou le menait chez les Northmount; mais Georges ne voulait pas l’habiller autrement, ne le grondait même pas quand il lançait son assiette à travers le restaurant. James lui semblait admirable ainsi, mais il aurait fallu vivre dans une île déserte. Aymeris devrait renoncer à ses habitudes, ou bien ne plus avoir auprès de lui ce «chat sauvage», s’il éduquait James d’après les principes pour lesquels il avait récemment incliné.
Chez lady Dorothy, «l’anomalie» avait encore plus d’inconvénients qu’à l’hôtel, où cependant le manager demanda à Aymeris «qui était cet enfant comme on n’en recevait pas au Kensington-Gardens Palace et dont se plaignaient les voisins de table, ainsi que le personnel».
Alors, Cynthia découvrit dans Kensington, une école catholique, préparatoire à Beaumont College, et commença l’apprentissage de James comme «gentleman», Georges n’ayant pu résister plus longtemps aux prières de ses amies. Et, au fond de soi, il devait apercevoir comme il est malaisé d’être un révolutionnaire doctrinaire quand on est le fils des Aymeris et qu’on espère s’unir, quelque jour, à la petite-fille d’un duc. La vie détruisait, un à un, les plans de Georges Aymeris. Cynthia, son Egérie du moment, troublait l’artiste et n’organisait rien de solide.
James était en retard pour ses études, plus que ne l’avait été Georges. Celui-ci, agissant avec son fils comme Mme Aymeris avait agi pour le sien, exagéra ses soins, fit prendre à James trop de leçons; l’enfant voulut retourner à Slough avec les Watkins, il se disait fiancé à Lettie, l’aînée des fillettes. On le renvoya de sa pension, il fut bouclé chez un «tutor»; ses mains devinrent propres, les sœurs de Cynthia lui choisirent de jolis «complets». Comme il était intelligent et grand liseur, ses progrès furent surprenants; mais il dessina moins. Etouffait-on le génie du jeune phénomène? A la rentrée des vacances de Christmas, qui se prolongent jusqu’au début de février, les prêtres de Beaumont virent arriver une nouvelle recrue, coiffée d’un chapeau de soie haut de forme, avec un col blanc, une Eton jacket et un pantalon gris long. Adieu Jean-Jacques Rousseau et l’Ecole de la Nature!

Les Northmount allaient refondre dans le moule des anciennes traditions, le fils de Georges, celui qui serait peut-être devenu le Messie que le XXe siècle attend pour rénover l’Art.
Le studio qu’il avait occupé à Chelsea se trouvait encore vacant, Aymeris le reprit pour exécuter une série de toiles qu’il avait hâte de peindre pendant cette année où il ne s’éloignerait pas de James ni de Mrs Merrymore. Le monde des artistes, à Londres, suivant de très loin le mouvement de Paris, des jeunes gens silencieux mais d’avant-garde, créaient des chapelles, des clubs d’admiration mutuelle, et le Maître Augustus John, était déjà le fameux ancien hôte de Montparnasse, un Puvis de Chavannes néo-impressionniste, dessinateur archaïque à la façon des élèves d’Alphonse Legros. On s’entourait de marchands-amateurs, de dames esthètes, socialistes et humanitaires; la sœur d’un duc, qui avait épousé un modeste avocat, lançait des toilettes florentino-chinoises et exhibait dans les concerts de Richard Strauss sa figure de Blessed Damosel. Il sévissait, comme chez nous et à Berlin, des critiques-prophètes; le journaliste Cyril Edwards rendait oracle, avec les yeux clos d’un dieu de la Longévité, les mains croisées sur son ventre de matrone; ce cosmopolite, snob, fort spirituel, avait connu Georges chez la princesse Peglioso; la méchanceté de ce magot papelard s’exerça à loisir contre mon ami pour qui Londres devenait un second Paris des ans sinistres.
Cynthia raillait ce qu’elle appela la «phobie» de M. Aymeris, son «délire de la persécution», et elle le contraignit à fréquenter ces milieux artistes, les seuls où elle allât, depuis que la «Society», selon l’ordre et le désir d’Edouard VII, était envahie par la finance. On ne distinguait plus les frontières de cette «Society», si ouverte à tous ceux qu’une grosse fortune recommandait à un souverain fastueux, ami du plaisir et des milliardaires.
C’était alors à qui inventerait les plus belles fêtes; les danseuses du ballet russe, les comédiens de nos théâtres, nos auteurs dramatiques, allaient à Londres comme à Deauville pendant les courses. Mme Réjane, Jeanne Granier dînaient à la Cour et descendaient chez les duchesses. L’une de celles-ci, pendant le procès Steinheil, se prit, pour l’héroïne, d’un enthousiasme charitable, et allait proposer à cette vedette des tribunaux, de venir à Nimrod Castle, comme dame de compagnie de «Sa Grâce», dont la prestigieuse inculpée élèverait les filles.
Aymeris, comme confrère et collègue du peintre Steinheil (neveu de Meissonier), fut interviewé par des journalistes et alla au studio de la duchesse, qui avait un service à lui demander; invitation que ne put refuser Georges, lui, un des fondateurs d’une société dont un Français, ami de la duchesse, était le Président d’honneur.
Les enfants de cette femme-Mécène posaient pour un groupe que le rival de Sargent, le Chevalier von Münchstorff, brossait pour commémorer le couronnement du roi Edouard, dans la galerie des ancêtres, à Nimrod Castle. Le duc actuel était pour la première fois apparu avec ses insignes, en cette occasion historique, étant «entré» dans ses titres et propriétés peu de temps auparavant.
Aymeris fut reçu au studio, tandis que les jeunes gens et les jeunes filles venaient de prendre le thé; les plus jeunes se livraient à une partie de quilles avec les boules de carton argenté et les tiges d’or des couronnes ducales. Un des fils lui dit, comme il ne riait pas assez fort:—C’est du toc! Maman loue ces objets d’héritage chez un costumier de Covent-Garden, les «coronation-days» sont rares.
Les manteaux de cour avaient été portés par les figurants, le velours cramoisi était de coton; le second fils du duc, Lord X..., agita une sonnette, fit un speech burlesque, en imitant la voix paternelle; c’était «father», à la Chambre des Pairs, bégayant son premier discours sur une question indienne. Le noble Lord ajouta, pour Aymeris:—Nous tremblons, les jours où «father» fait l’orateur au Parlement, et nous ne lisons pas les journaux, car «father» n’est habile qu’à la chasse et à faire des ronds avec la fumée de son cigare!
Tels étaient les jeunes aristocrates dont la femme Steinheil serait, si elle y consentait, la compagne et l’éducatrice.
Le Chevalier von Münchstorff, de New-York, un béret Rembrandt sur la tête, allait au-devant de nouvelles baronnesses du Royaume, d’épouses de «Knights» et de Baronnets à noms allemands, venus à la fin de la séance admirer l’ouvrage du virtuose, offrir à Mme la Duchesse des loges d’opéra pour le cycle Wagner, les ballets russes, ou payer tout ce que voudrait Sa Grâce, perles, meubles rares, robes et fourrures. En Angleterre, il est de bon ton d’accepter.

Le «second fils» fit un nouveau speech. Cette fois, il imita un commissaire-priseur: les cadeaux de Lady Nathanmeyer furent mis aux enchères et le marteau adjugea à la sœur aînée de Lord X. une limousine Renault que Lady Nathanmeyer fut ravie d’ajouter aux présents qu’elle concevait comme propitiatoires. L’épouse d’un ministre se fît adjuger aussi une salle de bain complète, avec mille litres de parfums pour ses ablutions présentes et futures. Lady Khannweill s’écria:—Non! à une autre!... pour la ministresse, c’est moi que cela regarde! Et les deux baronnesses se disputèrent, en français, car elles étaient «parisiennes» comme la princesse Peglioso et le grand Souverain Britannique qui élaborait l’Entente Cordiale. Et ces gens étaient charmants, aimables, hospitaliers, faciles. Le mot «impossible» était rayé de leur lexique.
Une formidable ruée les entraînait vers le plaisir. Par tous ses pores, exhalant, suant la richesse, Londres, toute à l’insouciance, se prenait à rire d’un rire tragique au milieu de ses usines aux fumées d’incendie. Cela «puait» la révolution. Il fallait peindre cette époque, se cacher pour la mieux voir sans être vu; mais où pouvait-on travailler en silence dans ce vacarme festif et lugubre?
La sœur «conservatrice» de Cynthia déclarait que ce règne d’Edouard VII serait la fin du régime.
Georges reprit sa série de tableaux londoniens; il ne signerait plus jamais un portrait, disait-il. Il changerait de logement. Il loua des chambres à la semaine, habita quelque temps près des Docks, puis à Battersea, en face de chez Lady Dorothy; mais à portée aussi des quartiers indigents où Cynthia et ses sœurs avaient des ouvroirs, des écoles d’économie ménagère et d’«arts and crafts» (arts appliqués).
Peu à peu, les rares amis auxquels Aymeris donnât de ses nouvelles, et j’en fus un, se demandèrent quand ils le reverraient. L’intérêt que Georges «tout à son prochain» depuis l’affaire Dreyfus croyait porter vers les questions sociales, les universités populaires, disposition dont Darius Marcellot avait habilement tiré parti—était surtout dû, pensais-je, à la naissance de James, à la morne liaison avec Rosemary. Et peut-être à Cynthia aussi. Mais grâce à Dieu, en Aymeris, l’artiste primait le moraliste, et l’ardeur de peindre l’emporta sur son besoin de se jeter à l’eau, sans savoir nager, pour faire des sauvetages problématiques de filles-mères et de génies à la dérive. A défaut d’un intérieur régulier, d’enfants légitimes nés d’une bonne épouse, il fréquentait à Londres, celui des dames de Northmount où nul doute qu’il ne fût très aimé; nous espérions que son instabilité inquiète y trouverait un palliatif, car Georges ne reprendrait son équilibre qu’aux heures de réaction, après ses crises sentimentales.
Si Claude Monet avait peint—d’une façon tenue alors pour «définitive»—ses vues de la Tamise, prises des fenêtres du Savoy-Hôtel, «des poèmes en couleurs», Aymeris comptait peindre des êtres humains, vivre avec le peuple dont il m’écrivait: Son mystère est poignant. Que fera la nation anglaise, si jamais elle rompt, comme une mer, la digue qui cache à sa vue le reste du genre humain? Elle se croit au-dessus des hommes nés en dehors de son île «patentée»; elle ne voit pas au delà de ses murs de briques, prisons, docks, fabriques, ou des vieilles pierres gercées de ses clubs, de ses églises, de ses palais. Ses traditions lui font encore prendre la filière; elle s’en va comme un mineur aveuglé par la poussière et qui n’allume sa lanterne sourde qu’en descendant dans les puits du coron pour piocher dans les galeries sans fin. Que se produira-t-il le jour où quelqu’une des «anticipations» de Wells se réaliserait?
Ces millions de cancrelas qui noircissent, de leurs fatidiques allées et venues, les gares, les trains de banlieue, les rues, les omnibus, les bateaux, tous les moyens de transport dont ils s’emparent pour rentrer dans leur gîte et en ressortir, que serait dans leur île une révolution, une invasion? Une grande et terrible guerre?
Plusieurs de ces lettres se référaient à l’état de l’Angleterre du règne d’Edouard VII; Aymeris craignait qu’elle n’eût plus qu’à redescendre des altitudes sereines où elle s’était si longtemps maintenue. Il comptait peindre des «May-day», les redoutables défilés de manifestants, avec bannières et orchestres, marchant le long de Piccadilly, en route pour Hyde Park où, sur cent estrades, Russes, Juifs, réfugiés et proscrits des autres capitales d’Europe, discourent, clament leurs revendications, exigent et menacent la Société. Entre deux files de policemen, ils s’en vont tête baissée, coude à coude, vers les pelouses du parc où comme en une foire universelle, au son des orchestres, sous des guirlandes de fleurs, ils crèvent des barriques, se soûlent de gin et de paroles. Puis ils rentrent dans leurs «slums» des quartiers excentriques, plus décidés, se croyant plus forts encore de leurs droits. Georges peindrait aussi le «4 août», les saturnales nocturnes du Bank Holiday, les feux de joie, les danses des gypsies et des «costers» de Whitechapel, qui s’accouplent bestialement dans les bruyères de Hampstead Heath; il nattée de faveurs blanc-bleu-rouge; et avant que le régime ne fût peindrait les concours de chevaux de trait, ces monstres à la crinière aboli, il immortaliserait les cérémonies traditionnelles de Westminster, un bal de Cour, l’ouverture du Parlement, la Pompe royale avec ses «beef-eaters», ses uniformes antiques, les processions de carrosses de cirque, traînés par des chevaux pie, qui semblent lilas et roses, à côté des cochers, des laquais, des écuyers rouge et or.
Il commença par la Rivière, les docks, le Port de Londres.
Cynthia, à cause de sa mère, ne pouvait plus sortir aussi souvent avec Aymeris. Notre ami, chaque matin, jusqu’à l’heure du lunch, s’installait dans un fiacre à quatre places, dont la banquette de devant lui servait de chevalet et de table à couleurs. Si la température n’était pas trop inclémente, il baissait les glaces, et rarement le public l’importunait.
En semaine, London Bridge, vers midi, compose un des plus étonnants spectacles de l’activité moderne. Quelle que soit l’atmosphère, mais surtout sous un ciel glauque d’où filtrent les sinistres rais du soleil bas d’automne, les «cancrelas» humains essaiment sur chaque trottoir, se glissent parmi les véhicules, les bicyclettes, les chevaux aux harnais rutilants de cuivre, les omnibus sang de bœuf, aux affiches polychromes. Un bateau qui passe recouvre d’un panache bleu le pont chargé à faire crouler ses arches. Une fumée ferme son rideau sur ce gris, estompe les formes; puis le vent la dissipe et un rayon, maintenant orangé, réveille le vermillon des roues, allume une étincelle sur les métaux et farde les chairs: kaléidoscope dont un peintre ne peut retenir que de petits fragments de couleur et que Georges, plus souvent qu’avec la brosse qui les eût alourdies, notait par écrit sur un album.
Cynthia venait le retrouver vers une heure et le ramenait chez sa mère pour le lunch. Un jour, il allait ranger ses ustensiles, quand il aperçut une chevelure rousse qui se détachait comme une flamme sur le bitume du pavé de bois. C’était une femelle qui marchait, obèse, en se dandinant lourdement, le ventre en avant comme si elle était enceinte; et son visage rappelait celui de Rosemary. Il lui ressemblait comme vous ressemble votre image dans un miroir déformant qui vous élargit et vous rapetisse, fait de vous un de ces «péchés capitaux» dont Georges sentait de plus en plus le pathétique.
Elle s’approchait. Il voulut sortir de son fiacre et s’assurer que ce fût bien elle, sa Rosie... Etait-ce Rosemary, cela?
Sa langue se sécha, sa gorge se contracta, ses mains se mouillèrent. L’avait-il oubliée? Etait-elle ainsi?
Sur le trottoir, ses jambes flageolèrent.

—Cela, cela...? et mes souvenirs alors?—se demandait-il à lui-même; il se fit, de la portière, un écran, et suivit du regard, jusqu’à ce quelle disparût, cette mendiante, cette marchande d’allumettes sous un chapeau de plumes comme en portent les balayeuses. Rosie avait perdu les derniers traits de sa jeunesse, tout vestige de sa parisienne coquetterie; ses joues se gonflaient en des bouffissures d’ivrognesse:—Elle boit! Et c’est cela la mère de James!
Il s’excita pour la haïr... Puis se raisonna un peu.
Ses jambes le portaient déjà mieux; il ne tarda point à analyser ses sentiments, et dut enfin s’avouer que cette apparition ne lui causait déjà plus de trouble. Il s’en voulut d’être si insensible, ne pouvant admettre qu’une femme pour laquelle il aurait renoncé à sa peinture même, que Rosie, la mère de son enfant, ne fût plus rien pour lui qu’une passante sur un pont.
Il se rappela le poignant sonnet et le dessin de Rossetti Found! (Trouvée!)
Etait-ce la peur qu’elle vînt à lui qui lui avait fait battre le cœur, la minute d’avant? La peur? Oui, la peur sans doute; oh! il avait beau se monter, il ne sentait pour elle que de l’indifférence. Indifférence! Si ç’eût été de la haine! Il aurait fallu la haïr... Et il la regardait impassiblement, la jugeait, ne pouvait même pas la mépriser! Elle lui semblait grotesque, et il se demandait si elle n’avait pas toujours été telle qu’aujourd’hui.
—Voilà celle que j’ai aimée, comme j’ai aimé maman!
Tout ce qu’il avait prêté de noblesse et de générosité à sa maîtresse, était là, comme des sanies sur cette misérable face de sorcière, avec son nez rouge, sa bouche molle, une raccrocheuse du Strand, une buveuse de whisky...
Cynthia venait d’acheter des violettes, elle rejoignit Georges qui s’était assis de nouveau au fond du cab; la boîte de couleurs n’était pas encore fermée. Il méditait.
—Ne venez-vous pas luncher, dear?... Lunch time!
Georges paraissait si distrait que Cynthia fit un tour, puis elle revint, l’aida à plier bagage. Il s’excusa pour le lunch, se dit fatigué et rentra chez lui.
Une subite envie lui était venue d’aller à Beaumont comparer une fois de plus les traits de l’enfant avec les siens. Il avait une terreur d’avoir un jour peut-être et trop tard, à le renier.
A côté de Beaumont College, était la villa d’un musicien amateur, fils de banquier; Sir Cyril Edwards, le critique d’art, y passait des week ends avec ce Julius de Campo: depuis Oxford une de ces liaisons que le temps rend plus étroites et fait admettre en Angleterre comme une amitié de vieilles filles. De Campo, converti au catholicisme depuis l’époque où Beardsley avait abjuré le protestantisme, suivait les exercices religieux à Beaumont, et recevait chez lui des ecclésiastiques de toutes nationalités avec des comédiens et des virtuoses...

Au départ du train, en gare de Paddington, la portière du wagon s’ouvrit; un employé poussa dans le compartiment de Georges le gros Cyril qui trébucha et tomba avec sa valise et un paquet de journaux. Il fallut bien causer pendant le trajet de Londres à Windsor. Sir Cyril s’informa de James avec trop d’insistance; il se l’était fait présenter, dans les jardins du collège, ayant su qu’un fils de peintre français y avait été admis. Cyril supposait que Georges Aymeris était marié, mais qu’il n’amenait pas sa femme en Angleterre; et il le laissait entendre avec une mordante et perfide ironie, avec des paroles telles, que Georges y répondait par de pires accusations à l’endroit de Sir Cyril, en un tournoi de paroles à double sens, polies et blessantes. Le peintre et le critique avaient toujours été sur le point de se prendre à la gorge, quand, naguère, ils se rencontraient aux expositions ou dans des maisons amies et cela depuis leur rencontre à l’hôtel Peglioso.
—Vous n’avez plus montré, depuis longtemps—avait dit Cyril Edwards—de peintures d’après cette belle femme rousse qui vous inspira vos meilleures toiles. La garderiez-vous toute pour le plaisir égoïste de vos yeux? Mais, au fait, n’est-elle pas à moitié anglaise?
—A peu près autant que vous-même.
Piqué au vif, Edwards rétorqua:
—Quand vous avez disparu de la société, on avait dit que vous épousiez votre inspiratrice: la Flora du moderne Titien.
Alors Aymeris reprenant son offensive:
—Vos succès à Oxford n’ont pas pu faire de vous un Anglais, malgré la naturalisation déjà ancienne de M. votre père, le revendeur de Whitechapel; vos compatriotes d’élection n’ont pas coutume de parler ainsi de la vie privée des autres. Imitez leur réserve!
Et Aymeris, dans une de ses colères irrépressibles, saisit le chapeau d’Edwards et le lança sur la voie. A la première station, il changea de wagon—et, à Windsor, aperçut le critique d’art qui allait acheter une autre coiffure chez un chapelier.
Des gamins riaient de ce vieillard élégant dont le vent avait enlevé le couvre-chef.
On espionnait donc Georges Aymeris? Le monde devait savoir qu’il avait un fils, que ce fils était à Beaumont College. Et qu’avaient pu manigancer, comme deux commères sorcières, les hommes de la villa? Pourtant, il réfléchit: James avait été admis sur la présentation des Northmount à Beaumont, où les Pères procèdent, préalablement, à un méticuleux examen. L’enfant passait pour un orphelin de mère. Aymeris avec franchise abordant le supérieur, le pria de lui répondre:—Qui est-ce qui lui avait parlé de James? Father Ambrose hocha la tête:
—We rely upon the Honorable Misses Northmount’s words (nous faisons confiance à la parole de ces dames)—dit-il. Or le prêtre devait être renseigné, autant que Cynthia et ses sœurs. Father Ambrose convoqua dans son cabinet les différents maîtres et le médecin; Georges visita la chambre du «boy», le parc, les grounds de récréation, les réfectoires. Il fut conduit avec beaucoup de cérémonie—peut-être un peu trop de compliments. James avait de bonnes notes, les Pères le rangeaient parmi les premiers de sa classe, se vantaient d’avoir maté son caractère avec leur science merveilleuse de la pédagogie; mais le médecin regrettait que le cricket et le football lui donnassent des transpirations, il avait confiné James, un quart de terme, à l’infirmerie.

De Windsor, où il resta toute la semaine, Aymeris alla chaque après-midi à Beaumont, causer avec James, se promener avec lui.
James avait déjà d’autres manières, et, plutôt que de répondre spontanément à son père, il disait:—Demandez à Father Ambrose.
Aymeris lui proposant d’aller voir les bons Watkins et «la fiancée», James n’eut plus l’air de savoir qui étaient ces gens; il était fier de son chapeau haut de forme, il ne permettait pas qu’on l’embrassât, se moquait des personnes mal vêtues:—Papa, chez qui vous habillez-vous?—fit-il, un jour qu’Aymeris portait une cravate de couleur, une veste grise et des pantalons d’un autre ton.—Un gentleman n’a que des cravates noires, le pantalon doit être comme la veste! Ou si votre veste est noire, alors le pantalon sera de fantaisie; ça pour la ville. Ici, les pères viennent en «flanelles,» quand ce n’est pas fête.
James ne faisait plus de peinture, et s’étonnait que son père ne suivît pas les chasses à courre.
Les maîtres prièrent M. Aymeris de ne venir à Beaumont que le dimanche, mais ils le retinrent au thé, et les voisins de la villa y assistèrent. Aymeris se retira dès qu’il le put, comme Father Ambrose l’avait présenté à Edwards et à de Campo, lesquels mon ami feignit de ne pas connaître. Se sentant pris dans un nouveau réseau, il appréhenda des indiscrétions dont l’enfant et lui-même, seraient l’objet dans ce Collège choisi par les sœurs de Mrs Merrymore, où quelques Français confiaient leurs enfants, depuis la loi sur les Congrégations. L’incognito serait moins respecté que dans quelqu’une des villes de province; or Aymeris tenant avant tout à l’éducation religieuse, il se lança à la recherche d’une autre école, moins célèbre, plus distante de Londres, peut-être en Ecosse.
Avant d’avoir découvert un établissement «de tout repos», il m’écrivit: «... Je me fais l’effet de quelqu’un qui change de restaurant tous les jours afin de dépister le mari de sa maîtresse. J’ai connu cette crainte de me faire voir en public, du temps où mes parents vivaient; et nous sommes, avec mon pauvre petit, comme des voleurs qui ne dorment jamais sur leurs deux oreilles. James est si fier et observateur! Un mot malheureux, et il comprendrait. Il me demande parfois où est enterrée sa mère, comment elle était, si elle était bien habillée, et riche. Je comptais le lui dire un jour; maintenant que j’ai revu Rosemary, je ne lui dirai rien. Je t’ai écrit qu’il y avait en lui d’un chat sauvage; j’avais cru d’abord reconnaître l’humeur de sa mère; or c’est le tempérament de la mienne qu’il me rappelle le plus; où aurait-il pris, ailleurs que chez la pauvre maman Aymeris, le goût qu’il manifeste pour «les grandeurs»? Ses camarades de Beaumont College, dont quelques-uns portent des noms illustres, l’enorgueillissent, et il m’a supplié de l’autoriser à prendre ses vacances dans le château de Lord W... avec un de ses amis. Quand je l’ai prévenu qu’il aurait peut-être bientôt à quitter Beaumont, il a fait une grimace et déclaré qu’il y reviendrait, à pied, du bout du monde. Nos hérédités sont d’une complication! N’essayons point de les connaître... et mon enfant en a de si terribles, que je pense souvent à la phrase de mon père, avant de mourir... Notre race? Quelle race? Voici toutes mes spéculations pédagogiques, sociales, anéanties par le spectacle de cet enfant que quelques mois ont remodelé comme une boule de cette grasse cire plastique dont, quand j’étais petit, je remplissais des moules: un soldat, des poissons, un artichaut. Qu’est-ce que l’éducation? Quelle influence les parents ont-ils sur les enfants? Il est probable que je serais le même, si je n’avais pas reçu celle qu’on me donna. L’hérédité—puis un jeu perpétuel entre un déterminisme effroyable auquel je crois de plus en plus, et un libre arbitre fort restreint, mais qui existe aussi, ou alors?... Dans quelle fichue posture nous sommes!
Il évita Cheyne Walk encore quelque temps, de peur de céder à la tentation et de parler à Cynthia de l’apparition sur le pont de Londres. Il lui eût déplu que Mrs Merrymore s’exprimât sur le compte de son ex-maîtresse comme de coutume... Il n’accorderait, dorénavant, qu’à lui-même, le privilège d’en penser ce qu’il en pensait aujourd’hui. Il l’aurait encore défendue, eût-elle été critiquée, surtout par Cynthia: à cause de sa honte, aussi, d’avoir nourri si tard de si puériles illusions.
A la Pentecôte, j’allai à Londres. Georges Aymeris me montra six de ses grandes toiles, presque achevées; en dépit ou à cause de l’agitation de son âme, il y avait dans la facture un emportement, une fougue et un accent dramatique, un coloris brillant et mat à la fois, tout nouveaux dans son œuvre. Plusieurs grands managers de galeries le harcelaient pour organiser une exposition d’ensemble; de Paris, il recevait aussi des offres, et l’Amérique lui «câblait» qu’il était attendu. On voulait lui acheter d’avance la série. Je le trouvai vieilli, préoccupé; il effaça devant moi la plus belle de ses toiles, parce que je lui avais fait une légère critique sur le sens symbolique, trop accentué, d’une figure de femme: celle de Rosemary sur le pont de Londres. C’était donc, chez lui, encore l’incertitude, manque de décision, une sensibilité à vif.
James, comme une gibecière de braconnier, disparut; il était chez un «tutor» à la campagne, près d’un collège dont son professeur lui faisait faire les devoirs, sans que l’enfant assistât aux cours. Plus je causais avec Georges, et plus je le trouvais différent du Georges de l’an dernier. Darius Marcellot l’était venu relancer. Ce furent les débuts d’une autre phase, celle des voyages; son fils était à l’abri. Georges Aymeris voulait fuir; qui? Mrs Merrymore? Nous tous? Je dirais: lui-même.
Sa raison, alors, me sembla chanceler. Il fit un «rest-cure» (cure de repos) à X... et prit des bains de soleil. Inquiet, je restai à Londres, dans l’espoir de définir le personnage assez déplaisant qu’était pour moi cette étrange Cynthia: énigmatique comme, j’imagine, elle l’est encore pour le lecteur qui ne l’a vue, dans ce livre, que décrite par moi, ou dans les précédentes lettres d’Aymeris. Je ne doutais pas de son affection pour Georges; mais, avant d’abandonner mon ami, je désirais savoir quel fonds nous pourrions faire sur l’assistance morale et pratique de Mrs Merrymore. Georges répétait:—Elle est l’unique personne qui me comprenne. Elle m’est indispensable, mais ne sera jamais à moi; elle me tue!
Pendant notre séjour à Longreuil, elle paraissait souvent contrainte, mécontente, malgré sa politesse d’éducation; en discutant, elle s’enflammait et, soudain, comme par lassitude ou bizarrerie, humeur si irritante chez certaines femmes, elle faisait un tête-à-queue comme un cheval doux mais ombrageux, devant un chiffon de papier. Elle parlait de la chose la plus insignifiante; puis se composait tout doucement. Avions-nous commis quelque inconvenance, ou était-ce lubies, comme chez ces vieilles filles qu’on blesse alors qu’on se croit au mieux avec elles? Mrs Merrymore, ainsi que Mlle Caroline Aymeris, me semblait posséder une énergie un peu virile, qui se brisait au premier choc; son mutisme, ses airs déterminés, pouvaient être l’expression d’une créature irrésolue ou indifférente; ses «How funny!» et ses «Croyez-vous?», pouvaient s’interpréter comme un oui ou un non, ou plutôt comme: Vous êtes, soit un imbécile, ou un menteur!—Pour les autres, ces caractères-là suppriment toute velléité de poser une question précise. Serait-on compris, ou méprisé?
Nous allâmes, elle et moi, au «Court», où l’on jouait les pièces de Bernard Shaw. La salle était proche de Cheyne Walk et de mon hôtel; nous dînions ensemble dans un Grill Room, et marchions jusqu’au théâtre, par les longs crépuscules de l’été. La première fois qu’elle me parla directement de Georges, ce fut au retour d’une représentation de «Man and Superman», tandis que je la raccompagnais à pied, à travers Chelsea; nous nous assîmes sur un banc, près de la Tamise; les brumes du ciel se dissipaient pour la nuit. Comme il faisait chaud, Mrs Merrymore rejeta son manteau chinois, découvrit sa gorge blanche; nous nous attardions avant de rentrer.
—Ces personnages de Shaw sont extraordinaires—dit-elle—le public se demande s’ils se moquent des autres, ou d’eux-mêmes, mais comme ils sont vivants!
—En effet, certains me font penser à notre ami Aymeris.
—Cher M. Aymeris. Poor dear! Qui le connaît? Se comprend-il lui-même?
—Madame, son malheur ne lui viendrait-il pas d’une croyance en sa volonté? fis-je, et de sa faiblesse dès qu’il aime quelqu’un?
—Pour son travail—dit-elle—il a de la volonté, mais très peu, n’est-ce pas, dans la vie? Il ne faut pas qu’il se sache observé, ou dirigé. Nous ne lui donnons jamais un conseil chez nous, et, je pense, nous lui serons utiles un peu... autrement... de loin! Notre amitié est toujours en éveil, comme mon alarme, que M. Aymeris soit ici ou ailleurs, partout! Il faut avoir de longues guides flottantes, avec lui.
—S’il était marié, madame?
—S’il l’était, il désirerait de ne l’être plus. Il y a des femmes qui sont ainsi, monsieur...
—Oui, Madame, j’en connais—et comme je la regardais, Mrs Merrymore eut un geste de «self defence». Elle referma son manteau et reprit, dans le vague:
—Whistler a dû souvent se pencher ici sur la Tamise—n’est-ce pas? Il a inventé quelque chose d’admirable avec ses nocturnes.
—Parlons d’Aymeris—intercédai-je,—Georges m’inquiète, je suis sûr qu’il vous inquiète aussi, Madame? Il n’a plus de famille, ses tantes sont âgées et elles ne lui sont d’aucun secours. Je ne les fréquente pas, personne ne les connaît plus!
—Moi, je crois les connaître. J’ai tenu, par intérêt pour M. Aymeris, à garder des relations avec elles, ce serait un grand dommage, si M. Aymeris n’en faisait pas autant. J’essaie de les «keep together» (les retenir ensemble). Je fais ainsi des petites choses pour lui. Mes sœurs, de même.
Pourquoi Cynthia disait-elle «nous» avec insistance?
Mais, «Nous», c’était elle seule.
Mrs Merrymore toussa, reprit comme par acquit de conscience:—Parlons de Whistler... vous l’avez connu?
Comme je ne répondais pas, elle consentit à revenir à Georges.
—Ces demoiselles Aymeris ont dû être des personnes intéressantes (interesting women).
Et en pesant sur les mots:
—Savez-vous que je les aime assez? Elles sont si Françaises! M. Aymeris a beaucoup in common avec elles!...
—Comment? Quoi? Qu’ont-ils en commun?
—Mais, d’abord, le besoin de posséder quelqu’un à soi tout seul, qui dépende de soi, et dont on dépende... Un besoin d’obéir et de se croire le maître... conception française... le contraire de celle des Anglo-Saxons..., une imprudence française et une prudence exagérée; l’audace dans la pensée, et l’avertissement aux habitudes, dans les actions..., n’est-ce pas très caractéristique de votre race, Monsieur? M. Aymeris se promet de faire des voyages, des expéditions lointaines; O, poor dear! Seul? vous verrez Monsieur, il reviendra tout de suite, à cause de son fils, il imaginera que quelqu’un le rappelle; il faudrait à M. Aymeris une companion (dame de compagnie).
—Madame! Madame! partez avec lui...
—Mes sœurs et moi? O dear! O dear!... Moi—soupira-t-elle, et comme pour, une fois de plus, me faire honte de mon indiscrétion, elle reparla de l’acteur Granville-Barker, de Bernard Shaw, de Whistler, avec la volubilité haletante que lui donnait toute émotion un peu vive.
—Mais Madame... notre ami, son petit James? Causons d’eux, puisque personne ne nous écoute! Vous m’avez dit que vous faisiez des petites choses pour Aymeris: vous pouvez plus, vous pouvez tout... Et James? Madame, il ne vous intéresse pas... je m’en suis rendu compte, à notre première visite avec vos sœurs, chez les braves Watkins. Que deviendra-t-il avec son père qui, à l’heure actuelle, compte voyager, hésite et n’est peut-être point encore sûr que l’enfant soit de lui?
—Si fait, Monsieur, notre ami Aymeris est positive! (convaincu). Qui, de raisonnable, aurait un doute, avec cette ressemblance? Depuis que James est en Angleterre, nous nous occupons de lui, d’une distante manière, et à l’écart de M. Aymeris. Soyez tranquille! James était tout à fait «safe» à Beaumont; son père a compromis les choses, avec Sir Cyril, le critique d’art. M. Aymeris fait un «mess» (grabuge) avec les artistes, il se rend «impossible» avec nos amis—l’avantage en est, qu’il travaille plus encore. Mes sœurs et moi sommes sur le seuil de son studio, ainsi que le Cosaque qui, l’on prétend, couche en travers de la porte du Tsar... je veux dire... symboliquement! Mes sœurs et moi, nous veillons. Est-ce le right word (le mot propre)?
Et dans son rire étouffé, je distinguai des interjections qu’il faut traduire en français par: Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié!
Suprême prudence, elle feignait toujours, avec moi, de ne pas trouver ses mots.
—Je serais plus heureuse, si Monsieur Aymeris n’était pas hanté par le rêve des ennemis. Nous corrigeons ses... dirai-je ses fausses manœuvres? Il est brillant, une remarquable personality! but he’s a wee bit... dangerous in society, we must admit... yet so kind hearted!
—Madame, tout en anglais, ou tout en français, je vous adjure! Vous vous servez si joliment de ma langue!
—Non, je la parle mal... depuis que je lis moins... Eh bien! je pensais: il n’est pas toujours très habile, notre ami! Mais nous le connaissons si bien! mes sœurs et moi, nous sommes toutes devoted to him. A big baby, that’s what he is!
—Encore l’anglais, Madame! Un grand bébé, cet homme-épouvantail? Quoi... Vous l’adorez toutes?
—Oh! Oh! Je suppose! Est-ce le mot?... Nous lui sommes si dévouées! Oui! Il est si généreux! Mais un grand baby... Je ne lui souhaiterais jamais d’être autre chose qu’un bachelor (un célibataire). Je crois aussi ses esprits un peu troublés. Nous serions, comme vous, anxieuses pour lui, s’il voyage seul. Je suis retenue ici par ma mère...
Nous approchions de sa maison. Cynthia m’invita à prendre un verre de soda, elle se sentait fatiguée.
—Madame, je vous accompagne jusqu’à votre porte, mais dites-moi une chose avant de nous quitter: Aymeris vous a-t-il raconté... le Pont de Londres? Rosemary?
—Je sais, je sais! I know! J’ai le signalement de cette abominable créature; la Police nous informe, nous connaissons un haut fonctionnaire de Scotland Yard. Je travaille dur, de peur que le pauvre Monsieur Aymeris ne sache l’adresse. It’s all right!... Si j’ai toujours caché la piste de cette femme, quand il la cherchait, j’aurais dû prétendre qu’elle était digne de pitié et parler hautement en sa faveur. Monsieur Aymeris m’aurait, alors, peut-être parlé d’elle. Il ne faut jamais contrarier notre ami. Il désire qu’on l’approuve, comme la plupart des hommes, et croire que c’est lui qui décide des choses.
Il était minuit quand nous arrivâmes au 62 de Cheyne Walk. Le domestique attendait sur le porche, Mrs Merrymore poussa un cri:—O dear, O dear! Anything happened?—Le butler, d’une voix assourdie, annonça qu’il avait peur que Milady ne fût plus mal; on avait téléphoné au docteur, qui serait ici dans un instant, et c’était ce médecin que Brown attendait sur le porche, pour éviter le bruit du timbre électrique.
Mrs Merrymore me pria de m’asseoir dans le vestibule; elle monta à la chambre de sa mère, et n’en redescendit pas.
Lady Dorothy n’existait déjà plus.
Cette mort allait-elle retenir Georges Aymeris à Londres? Partirait-il en voyage? Qu’allait faire Cynthia, maintenant qu’elle n’aurait plus que ses sœurs, à Cheyne Walk?
Pendant nos soirées au Court Theatre, même avant notre conversation encore trop peu libre au bord de la Tamise, j’avais appris quelques-unes des «petites choses» que Cynthia et ses sœurs faisaient pour Georges. La femme de charge, au studio, prononçait le nom de Mrs Merrymore, comme celui d’une personne invisible, mais toujours présente:
—Mrs Merrymore m’a ordonné de faire bouillir un thé de tilleul, pour la nuit; très bon, sir, pour les nerfs, croit-on en France, sir?—ou bien:—Mrs Merrymore a envoyé des draps chauds;—Mrs Merrymore a fait expédier les tableaux;—Mrs Merrymore prend grand soin que je n’introduise auprès de M. Aymeris que les visiteurs dont elle me donne les noms.—Je demanderai la permission à Mrs Merrymore. She’ll know how to do it!—Les misses Northmount savent faire les choses.—Dois-je dire votre visite à Mrs Merrymore?
—Non! Est-ce qu’elle vient ici depuis longtemps?
—Yes, sir! Depuis que M. Aymeris a pris le studio, je l’ai toujours vue ici, souvent, et surtout quand M. Aymeris est dehors. Je ne fais rien sans prendre ses ordres. Elle est si bonne, si habile et si discrète, Mrs Merrymore! Elle est comme une fille pour M. Aymeris... comme la fille de Milton, sir, selon l’image célèbre. Dommage que M. Aymeris soit trop vieux pour elle... quelquefois les élèves épousent le maître, sir?
—Vous croyez Monsieur Aymeris vieux?
—Il a beaucoup vieilli, depuis ces temps, n’est-ce pas, sir? Il paraît «uncomfortable», sir.
Georges et moi étions presque du même âge, ce que j’avouai à cette femme.
—C’est vrai? M. Aymeris paraît beaucoup plus vieux que vous, sir, avec votre permission.
Je ne pus rester pour l’enterrement de Lady Dorothy. D’ailleurs les obsèques sont à peine un semblant de cérémonie, en Angleterre, et se célèbrent sans invitations. Une note dans le Journal en tient lieu.
Georges m’écrivit à la fin de Juillet:
«... Mon premier voyage, à cause des vacances de James, sera au «Pays noir», où je compte faire des études dans les mines et les fabriques. Mon amie désire y aller aussi; elle est plus libre de ses mouvements, étant désormais seule avec ses sœurs. J’espère que mes ennemis ne me poursuivront pas jusque dans le village où la chère Cynthia a pris pour elle et ses sœurs, une maison... Peut-être suis-je à la veille du jour tant souhaité...»
Alors je perds de vue Aymeris. Le lecteur pourra, à sa guise, imaginer cet été-là dans la campagne anglaise; quant à moi, je vois le peintre peignant entre son fils et Cynthia. Heureux, calme, il réalise son idéal et, au moment où il croit atteindre le «jour tant souhaité», Mrs Merrymore regrette de s’être trop approchée d’Aymeris.
Nous allons suivre désormais les événements de sa vie, dans ses lettres, et les pages que j’ai fait copier dans le Journal de mon ami.
(Lettres de Georges en voyage)
Florence, novembre 1909.
Villa Epicuria.
«Dearest Cynthia,
«Attendre, attendre, toujours attendre, je ne le puis plus! J’ai cru qu’il fallait oublier l’Angleterre et ceux qui s’y trouvent, sauf ce malheureux enfant, principal obstacle, je le crois, à la réalisation d’un désir devenu pour moi de plus en plus violent. Vous semblez l’aimer, plus que vous ne m’aimez. Aujourd’hui, James est à vous et à vos sœurs. Je vous ai quittée sans mot dire, après une de mes crises de dépression, peut-être la plus forte que j’aie encore traversée, sans motif apparent, cette fois! Je ne puis vous en dire la cause—d’ailleurs futile. Si l’on savait ce qui détermine certains suicides! Mais j’ai alors senti, mieux encore, combien mon équilibre est fragile. Décidément, je ne m’accroche à rien. La vie du célibataire n’est pas faite pour votre ami. Du bruit, du mouvement autour de lui, et beaucoup de solitude pour beaucoup de travail, cela n’est point assez; il me faut une compagne, de moitié dans ce que je fais et dans ce que je pense. Je l’ai rencontrée, cette compagne, et il paraît qu’elle n’est plus pour moi, mais pour ses sœurs et pour mon fils. Donc, j’ai fui. Je n’aurai donc jamais à moi seul une créature aimée? Et l’on appelle cela égoïsme!
Me voici dans le pays où se cachent les détraqués, les vicieux, les mécontents, les irréguliers de toute provenance, les amours inavouables. Ce n’est pas à une Anglaise que j’apprendrai cela, Florence est la Cité à laquelle, depuis plus d’un siècle, vos irréguliers demandent asile.
Chaque jour, en montant à la villa Epicuria, je longe des murailles semées d’iris, derrière lesquelles le diable, seul, sait ce qui se passe: amours terribles, ici, pour ceux qui ont le mystère et la liberté; c’est un aveugle et son jeune compagnon, poète; on ne les voit jamais, ils ne sortent plus. Dans une autre villa, c’est la Princesse, qui plus jamais ne releva son voile que pour sa fameuse amie la romancière, depuis que son royal visage, reflété dans le miroir, a donné de l’inquiétude à cette folle. Elle cultive son jardin, suit la chute du soleil derrière la coupole du Dôme... Florence est le tombeau des déceptions.
Que de loisirs, ici, pour passer en revue mes années d’apprentissage, mes erreurs sentimentales, à l’ombre des cyprès, en cette Toscane dont la terre a produit de si éblouissantes fleurs d’art, mais que je n’ai pas envie de respirer! Quel endroit pour y venir renoncer! Aucun pays ne me donna moins envie de peindre. J’y suis venu comme dans un sanatorium, bâti par les plus grands architectes, et sans laideurs modernes. Une Suisse supportable.
Ici, je n’ai pas de nationalité, je deviens anonyme; un voyageur dans un musée. C’est la prolongation de cet état que vous connaissez comme moi, Cynthia: le rêve dans la couchette d’un wagon-lit; point de lettres, ni de téléphone, toutes communications coupées, une trêve de quelques heures. L’hier a pris fin sur le quai de la gare, à Charing Cross. Mon imagination construit le demain comme un château en Espagne.
Depuis que je suis ici, je vis comme un enfant qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre, et les yeux pour ne pas voir ce qui lui fait peur...
Donc, à vous l’enfant James. Je vous l’ai remis, je vous l’ai confié. Pendant les vacances, vous me l’amènerez. En dehors des vacances, puisque vous ne voulez pas être aux yeux de tous à moi, sachez ce que je compte faire.
Darius Marcellot, complètement ruiné et sous le coup de poursuites judiciaires, compte venir ici. J’opère encore une fois son sauvetage, le sachant honnête homme, à moi dévoué et victime de son imagination romantique. Si vous êtes peu satisfaite de me savoir en sa compagnie, n’oubliez pas que, par votre refus d’être ma femme légitime, vous m’aurez valu ce compagnon—et sa bande. Car Darius amènera une «amie», une Allemande, et des enfants! J’ai loué pour lui cette villa Epicuria—nom absurde—et je vous écris sur le papier qu’y ont laissé les derniers occupants, des Américains.
Je ne suis pas encore installé dans cette villa, mais j’y passe l’après-midi. Une ruine. La partie habitable, date du 16e siècle. D’une tour fort haute, la vue s’étend jusqu’à Vallombrosa; un peintre autrichien y a vécu, et l’a meublée d’horrible façon; aussi, j’achète des meubles bolonais. Il y a des trouvailles à faire chez les Antiquaires; je viens de mettre la main sur un Ribera magnifique, le plus bel ornement de ma Sala. Avec les murs blanchis à la chaux, des rideaux de damas rouge, ce sera très florentin-esthète, conventionnel, bon à sous-louer à d’autres Américains, quand j’irai ailleurs.
En attendant que j’aie une cuisinière et un jardinier-valet, je prends pension au Lung’Arno, près du pont del Spirito, chez une vieille qui a des filles galantes; mais je dîne chez Volpi, dans l’immonde sous-sol où les artistes et les littérateurs tiennent leurs assises. Je veux «faire vie à Florence», complètement. Je suis déjà dégoûté de ce monde, presque de cette ville—mais j’y suis un inconnu, ce qui ne serait pas possible à Rome; Venise sera pour le printemps.—A Pâques, vous y amènerez James...»
Rome, janvier 1910.
«Chère Amie,
«Oui, je suis venu à Rome, Florence n’était déjà plus possible. Le fils d’un ancien magistrat que connaissait mon père, m’a rencontré à un dîner qu’on m’offrit au cercle Lionardo da Vinci. Florence est la province, immédiatement on apprit que j’y étais seul; des Français, très médiocres, m’ont fait la chasse; le fils du magistrat X... est directeur de l’Ecole française de Florence, une très pâle et pauvre institution, comme la plupart des nôtres, à l’étranger. L’Allemagne règne ici. J’en eus la preuve, dès que Darius et sa Rachel Luxembourg ont apparu chez Volpi. Cette femme, qui est de Dresde, semble célèbre parmi les traînards du Volpi. La villa Epicuria va devenir, par l’industrie de cette Rachel, un magasin de peintures néo-impressionnistes, et de bric-à-brac (meubles coloriés de la campagne toscane, vieilles étoffes de fil et de coton imprimées, etc., etc...). Lœser et Berenson, les esthéticiens américains, savent que Rachel a deux Cézannes à vendre, je n’ai pas de quoi me les offrir, car je suis toujours à court, malgré votre bon management des fonds que je vous ai remis, et Rachel prétend que, grâce à ses affaires avec Darius, la villa Epicuria ne me coûtera rien. Mais je ne puis profiter de cette maison... et la nourriture allemande, saucisse et choucroute, me réussit encore plus mal que celle du Volpi. Pickles, concombres, salades sucrées, café au lait: les régals de Fraülein Rachel Luxembourg. Ses enfants crépus renversent la sauce sur la table, ils sont plus sales que mon petit James ne l’était, du temps des Watkins. Combien je vous suis reconnaissant de l’avoir, malgré moi, mis à Beaumont College!...
Darius est à Naples, pour ses études sur Croce, le philosophe; je l’attends ici. Darius, en plein socialisme philosophique, est devenu très allemand. Nous trouvons des Allemands à chaque coin de rue; et, tout de même, Rome est presque pour moi comme Londres, je me promène dans la Campana, chaque après-midi, en landau ouvert, avec des Anglaises qui hivernent à Rome. Qui connaît du monde à Rome ne peut échapper aux importuns. Un jour, après un déjeuner au Castello dei Cesari, je me rendais, seul, à la Via Appia. Les voitures étaient si nombreuses et la poussière qu’elles soulevaient si épaisse, que j’attendais le crépuscule dans le jardin des Trappistes (catacombes de Saint-Calixte) d’où l’on aperçoit, comme dans un Corot, le dôme de Saint-Pierre, au bout d’une pergola, et, de l’autre côté, le tombeau de Cecilia Metella. Je croquais une tablette de ce bon chocolat que fabriquent ces moines, et je discutais avec un Père chocolatier des moyens de peindre chez eux, et de ranger mes ustensiles sous un hangar. Une voix de femme m’appela: c’était Lady Ethel, la fille de la marquise de Hintley, que je n’avais pas revue depuis 1871, ma compagne d’enfance; on m’avait indiqué à elle dans la chapelle Sixtine. La marquise voyage avec une grande fille phtisique et c’est avec ces deux dames que je fais mon tour quotidien dans la Campana. Elles me mirent en relation avec votre Ambassadeur et les habitués du Grand Hôtel; donc, obligation de déposer au Palais Farnèse une carte pour mon Ambassadeur, puis une autre à la villa Médicis. Les élèves de l’Académie me montrent leurs travaux, et que puis-je en dire? Voilà encore un des problèmes de ces temps: l’Académie de France à Rome! Des fonctionnaires, des petits bourgeois bombardés peintres-lauréats, des intelligences de clercs de notaire. J’imagine les ombres de M. Ingres et de Corot, errant, au clair de lune, dans les bosquets de buis, sous les chênes-lièges de la villa, et leur dialogue! S’ils entraient dans les ateliers des nouveaux Prix de Rome, que diraient-ils à ces déracinés?
Malgré la Via Nazionale, les quartiers-neufs de la Rome des Allemands, Rome reste divine et, quand on y vient pour la première fois, on sent que c’est un événement grave et considérable dans une vie.
Je ne sais pas comment me défendre! Il y a pourtant des hommes de pensée qui, à Rome, installent leur travail et évitent le monde. Héritage de ma mère? Ah! l’hôtel de l’avenue Montaigne, l’odeur en reste dans ma peau, je ne m’en laverai donc jamais!
Si je mange dans les trattorias, il se trouve toujours, près de moi, quelque «art-student», l’une quelconque de mes élèves de l’atelier Scarpi. Deux Anglaises, une miniaturiste et une aquarelliste, ont remis le grappin sur moi. Il faut voir l’intérieur de ces idéalistes, sans feu ni lumière! Toutes à l’Art! Il faudrait aussi que vous vous efforciez de m’avoir un éditeur pour les illustrations du «Songe d’une nuit d’été», dont cette Miss Smithson est l’auteur. Elles crèvent de faim, ces femmes, Lady Ethel a commandé des miniatures à Miss Reed (l’autre vieille fille). Pour soulager de telles misères, on regrette moins d’avoir fait la connaissance de votre Ambassadeur. Ceci: l’héritage de mon père. Misère, misère, misère...
Mais vous avez raison, j’aurais mieux fait de continuer ma série de Londres. On se cache mieux, là-bas.
Les lettres de James sont charmantes—mais je suis convaincu qu’il se demande si vous n’êtes pas sa mère. Ses questions deviennent trop précises... Si vous lui disiez la vérité?...»
Rome, janvier.
«... Vous rappelez-vous un élève de l’Atelier Scarpi, un Munichois du nom de X..., qui faisait de si curieux fac-similés, dans la galerie des Sept mètres, au Louvre?—Un de nos meilleurs élèves—disait Signor Scarpi. Et le Polonais qui peignait des «suicidées» à la Tassaert, en grisaille, comme Carrière? La dernière fois que nous l’avons vu, c’était à la salle Erard, un soir que l’on jouait le quatuor de Debussy. A côté de vous, un macfarlane à capuchon, d’où sortaient des soupirs. Vous vous rappelez qu’ensuite, nous ayant reconnus, il nous fit ses adieux et nous raconta, tout bas, qu’il avait reçu une mission (il était nihiliste) et que cette mission était «au-dessus de ses forces». Il s’agissait d’un attentat, peut-être, contre la famille impériale. Mon Polonais n’a attenté à rien du tout, mais, tranquillement à Rome, il prépare des panneaux de bois déjà peints, et maquille les faux primitifs que le Munichois exécute avec un talent merveilleux. Comment ai-je découvert la chose? Rachel Luxembourg tente d’embaucher mon Polonais, Darius l’ayant retrouvé ici dans une trattoria. Rachel, qui l’a connu à Dresde, le juge propre à décorer des meubles toscans.
Darius a été chez ces misérables, et dans l’enthousiasme où l’avait mis une certaine figurine de cire du XVe. La figurine était déposée chez un antiquaire; j’y fus, car le studio de mes ex-élèves ne m’est pas ouvert.
—Voici, m’a dit l’antiquaire, une pièce de premier ordre, qui partira pour l’Allemagne. Herr Professor von Bode, de Berlin, est en compétition avec le Metropolitan Museum de New-York. Le Musée du Louvre ne met pas le prix pour acquérir les chefs-d’œuvre.
Or, ma chère amie, je jure sur la tête de James que cette figurine est un faux, la patine de la cire n’est même pas sèche. L’imprudent antiquaire m’a fait passer dans sa galerie des trésors; un certain Watteau qu’il me soumit est du pur «Munichois fecit», un «Amico del Dario».
—Ah! Cher ami, m’a dit Darius, mais ceci est fort grave! je préviendrai Rachel.
Rachel est restée huit jours à Rome. Le Professor Bode était ici, et Rachel a si bien fait la leçon à Darius, que Darius m’a dit, cette fois sans réplique possible:
—Ah! cher ami (imaginez son onction), mais vous faites erreur! Il n’y a que les savants de l’Allemagne, qui soient infaillibles aujourd’hui!
Mes compagnons sont, comme la plupart des Italiens que j’écoute causer, esclaves de l’Allemagne. Dans quelque endroit que j’aille, j’ai la sensation que la parole d’un Français n’est jamais prise au sérieux. Dans un Salon, au Grand Hôtel, dans une Ambassade, dans un train, un Français n’a plus sa place. Hélas! je dois à la vérité que le spécimen courant de mes compatriotes sort je ne sais d’où. «Dear me!» que nous sommes donc mal représentés en dehors de chez nous!...»
Volterra, 15 avril. (Cette lettre adressée à moi-même).
«Mon cher ami,
«C’est, en effet, très mal, de ne t’avoir pas répondu. Mrs Merrymore, ai-je pensé, te tenait au courant de mes faits et gestes, comme de la santé et des études de James, auquel tu témoignes tant de dévouement. Mrs Merrymore devait s’arrêter à Paris, avant de s’embarquer pour Florence, elle t’aurait montré ton filleul, puisque tu as fini par être le parrain de James—encore une des charges que toi et Cynthia avez prises en cachette. Les théories de Cynthia la font agir, sans me prévenir, et feindre de croire que c’est moi qui agis. Point juste, cela! J’ai cru James baptisé, dès après sa naissance, dans la Nièvre. Il sera donc deux fois baptisé. Et son état civil? En avez-vous refabriqué un, en Angleterre? Mrs Merrymore, avec laquelle je fais parfois un tour en automobile, ne m’a rien dit. Elle me traite en «lunatic», mais mon équilibre est parfait. James est dans la joie. Il apprécie ce que je lui montre. Je n’ose plus presser mon amie de revenir à Florence, quand elle aura reconduit James à l’Ecole. Nous évitons toute allusion au passé et a l’avenir, je suis comme mes parents, qui ne causaient de leurs affaires qu’avec les autres, d’où perpétuelle apparence d’hypocrisie, manque de sincérité: la crainte engendre la dissimulation, le mensonge même. D’autre part, Mrs Merrymore m’évite de ces soucis matériels, où je me perdais—et toujours le même regret me ronge... mais peut-être bientôt se ravisera-t-elle, puisque déjà elle ose voyager seule avec moi?
Donc nous voyageons en Toscane. A la fin du mois, je commence un double portrait, pour remplir les trous creusés dans ma caisse par tant de mains. Je te consulterai de vive voix, au sujet des affaires de Darius Marcellot. Mrs Merrymore me supplie de ne pas retourner à Florence, à cause des Marcellot. Quand elle sera à Londres, je lui apprendrai où je suis. Il y a urgence.
Et toi, mon cher?.»
Lettre à Mrs Merrymore.
Florence, fin avril.
«Chère amie,
«Je vous ai désobéi, je suis à Florence.
A la vérité, j’avais à revenir ici, c’était promis, conclu, avec cette Américaine dont je vous ai parlé, celle qui, un soir de janvier, par un froid italien, c’est-à-dire de canard, descendit de l’omnibus et entra à l’hôtel mi-nue. Elle n’avait pas de bagages, et ne portait qu’une étole de fourrure, sur une jupe transparente en tulle d’or, et un grand béret renaissance. Toilette de voyage qui convient assez à cette Mrs Links. Elle a l’air d’une idole chinoise du Silence, on entendait à peine sa voix... la voix des revenants dans les séances de spiritisme.
L’affaire fut bouclée en un instant: j’irais peindre son fils et elle-même, dans sa villa dei Colli. Il le fallait, elle y tenait, cet ordre venait de l’au-delà. Elle sortit, comme elle était entrée: sans me dire son nom. Vous en souvient-il, Cynthia, comme toujours craintive pour moi, vous avez, sur-le-champ, pris ombrage! Tous les malheurs allaient m’accabler. Mon Américaine m’empoisonnerait, on me couperait les quatre veines, dans un bain d’aromates. Vous décriviez la salle byzantine, le «toc» à la vénitienne des salons où cette femme devait se plaire. Eh! bien, sachez-le: il n’y a pas de salle byzantine chez Mrs Links, mais sa chambre à coucher pourrait être un décor pour Roméo et Juliette, au «Lyceum», du temps d’Irving. Je ne sais encore si elle est redoutable. Elle possède un mari, homme charmant et doux. Je crois qu’ils sont unis. Harry est le second époux de Gisell. Le précédent fut tué à la chasse (ceci pour vous rassurer sur mon compte). Réussirai-je?
Le portrait est déjà en train. L’enfant, tout autre que James, a la mélancolie des petits êtres dont la mère s’est remariée et qui ne comprennent pas très bien où ils en sont, ballotés entre deux familles auxquelles ils ne savent jamais s’ils appartiennent, ou non. Il me fait penser à tout ce que vous craigniez pour James.
Les Links avaient préparé un logement à mon usage. Je suis descendu à l’hôtel Byron, au Lung Arno, près du Ponte Vecchio. Ainsi, je serai plus à même de me retrouver, de me recueillir, après les journées à la villa dei Colli...»
Mai 15.
«Vous voila bien, chère amie! Toujours la même! Vous vous ennuyez à faire les honneurs de votre salon aux relations de vos sœurs. Vous êtes possédée comme moi du démon de la peinture. Vous voudriez venir ici, peindre à côté de moi, causer, vous promener avec moi; c’est cela, oui, pour toujours. Les difficultés, les remarques aigres-douces de ces dames Northmount? Vous appartenez à vos sœurs! il vaut d’ailleurs mieux que nous mesurions le temps que vous et moi pouvons supporter, loin l’un de l’autre. Je continue d’être un peu comme dans le sleeping-car, malgré des alternatives d’agitation. L’art de Florence m’ennuie, la ville m’apparaît toujours froide et sèche, avec ses motifs tant défraîchis d’avoir été trop photographiés et aquarellés par les vieilles filles de votre pays et les étudiants d’Oxford.
Mais le ménage Links m’a fait découvrir une autre Florence cosmopolite, celle des villas et des environs. En automobile, nous parcourons le pays. Je ne parle qu’anglais, je ne vois que des Anglais et des Américains à la Henry James. Mon amour pour les types est à même de se satisfaire ici. Il n’y a donc que des fous? J’en suis peut-être un aussi, quoique vous m’ayez souvent rassuré: «les Français n’ont pas d’imagination». Je crois en effet avoir ma «tête sur mes épaules». Les Musées ne me la feront pas tourner. Je les avais évités, l’hiver dernier. Cela est mort, ou bien cela s’adresse aux littérateurs, aux vierges dévergondées et aux messieurs bizarres. A Venise, j’aurais la joie de la vraie couleur, de la pâte, de la peinture, telle que nous l’entendons. Votre Botticelli de chez William Morris, il faut «se battre les flancs» pour l’aimer. Michel-Ange? une autre affaire! Nous sommes du même avis, vous et moi. En attendant, je veux voir des personnes et non pas des œuvres.
Mrs Links est parmi les renoueurs de la tradition, «through» Cézanne. Elle oscille entre le quattrocento et les Indépendants. Elle me met au courant des philosophes de Florence. Quelle drôle de ville! Comme sur la Riviera, des chanteurs, des professeurs de musique, des diplomates à la retraite, qui ont cru trouver du soleil en hiver dans «la Cité des fleurs» l’une des plus froides d’Europe, mais à cause de la Primavera de Sandro, à cause de Donatello et de Michel-Ange, sous le vocable de l’Art, grâce au double snobisme qui régit la société moderne.
Et tout ce monde endormi dort, dort, dort, malgré l’air qui me stimule comme du vin de Champagne. Il n’y a plus ici de forces créatrices; étrangers et natifs dorment; ils croient travailler, parce qu’ils sont en contact avec de belles choses; mais ce ne sont que lazzaroni, qui pourraient être à Nice, avec Jean Lorrain, excepté que s’offrent ici mille occasions de plus—pour les vicieux. Vous me disiez naguère: «On revient toujours à Florence, mais c’est en passant, comme à Milan, entre deux trains». Pas tout à fait juste: on s’y accommoderait mieux que dans votre bien-aimée Pérouse, où vous voudriez vivre...»
Florence, 25 mai.
«Si je ne vous écris pas plus souvent, Cynthia, c’est que j’hésite, je ne sais que vous dire. Dois-je passer l’été en Angleterre, comme vous l’aviez souhaité? Mes devoirs auprès de James? Il faut aussi que je soigne son père, celui dont l’avenir de mon enfant dépend. Je vous assure, croyez-moi, ma situation présente ne peut se prolonger, ou je meurs...
I must settle down. En Angleterre, à Paris? J’aurais dit, il y a quelque temps encore:—A vous d’en décider, Cynthia!—Je vous avouerai que ce séjour à Florence me ferait du bien, physiquement, quoique tout l’art que j’absorbe, du matin au soir, avec Mrs Links, au cours de nos randonnées en automobile, me trouble extrêmement. Je tiens un journal assez exact; je vous le montrerai. Si jamais j’en avais le temps, j’écrirais une histoire des origines de la peinture moderne, avec en sous titre: «La mode et l’opinion».