2. Lucia
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LUCIA
LE misérable! Le coquin! s’écria maître Aymeris en menaçant du poing le soleil, son ennemi personnel. Ils vont tous avoir des méningites, ces pauvres candidats!
Georges, par 35° de chaleur, le 20 juillet 1879, sortait de la Sorbonne, bachelier mais malade; incapable de dire pourquoi ni comment il avait été «reçu». M. Cartel-Simon soutenait M. Aymeris dont le parapluie était ouvert, au lieu que, chancelant, il s’en servît comme d’une canne.
Il avait suffi que ce M. Cartel-Simon, helléniste et auteur d’un ouvrage sur la sculpture carthaginoise, traitât Georges non plus en élève ordinaire, mais en artiste et en lettré, pour que le jeune homme rattrapât le temps perdu à Fontanes.
Croyant peu aux pronostics du chirurgien et des médecins, convaincus, disaient-ils, que l’enflure de la jambe le dispenserait du volontariat, Georges avait «poussé jusqu’à la philosophie» à tout hasard, et «afin de ne perdre qu’un an dans les casernes». Il s’imaginait mal étrillant des chevaux, portant le fourrage aux écuries; mais son horreur de la marche lui faisait choisir la cavalerie. Il s’était imposé, le matin, quand son genou n’était pas trop gros, de faire un tour au bois sur le paisible cob Patrick, qu’avait jadis dressé Gabriel Gonnard. Cette bête lui rappelait des jours sentimentaux et romanesques avec Jessie, sa chétive compagne d’enfance, aujourd’hui vêtue en couventine, obéissante aux Révérendes Mères, «et d’une piété édifiante», écrivait la Supérieure.
Georges n’avait plus sa belle foi de premier communiant; à peine allait-il aux offices; et encore par pudeur. Comment avouer, soudain, que l’on ne croit plus, après s’être dit pape? Ses premiers doutes l’avaient saisi d’horreur, il éprouvait cette sorte de honte qu’un certain soir, sous les girandoles du cirque, je l’ai conté, il avait eue de lui-même.
Un homme! il était devenu un homme! Des poils faisaient une tache beige sur sa lèvre. Lili et Caro pensèrent: Diablesse de bête de chute! Le maladroit! Ce n’est pas nous qui aurions été aussi peu lestes! Sauter par-dessus les haies et barrières, nous en sommes-nous donné à son âge! Des garçons, voilà ce que nous étions!
Seules de la famille, elles déploreraient que Georges ne fût pas «bon pour le service». Elles 1’«affectionneraient» plus encore sous le casque de fantaisie dont la crinière bat au vent, s’emmêle aux poils d’une conquérante moustache. Caroline avait un faible pour les régiments en tenue de parade, ne manquait jamais l’occasion d’une cérémonie pour les applaudir. Si Georges pouvait être dans un de ces escadrons de dragons à plumet rouge, quel honneur, de lui toucher la main en se haussant sur la pointe des pieds!
Mme Aymeris priait ses belles-sœurs de se taire, quand elles disaient que, peut-être, contre l’avis des praticiens, Georges serait «pris».
Il ne le fut pas à la première visite médicale pour le volontariat; restait l’épreuve de la revision. D’ici là, déciderait-on d’une carrière? Or le choix de Georges était fait. Ses parents, qui le destinaient à la diplomatie, lui firent de molles oppositions. Il se mit à peindre des natures mortes et des visages; parents, amis posèrent tour à tour dans une chambre qui recevait le jour du nord.
Mme Aymeris avait manié le crayon noir et l’estompe, même le pinceau d’aquarelle. On épousseta des «bosses» en plâtre, reléguées dans un coin du grenier; il les copia: le trait d’abord, puis les ombres et la demi-teinte en hachures et «dégradés». Georges rêvait de peinture à l’huile; il étala bientôt de la couleur sur des toiles. Son père lui obtint une carte de copiste au Louvre, pour essayer de faire une étude d’après une Vierge de Murillo, laquelle Mme Aymeris admirait pour son expression. Deux messieurs, visitant la salle des Espagnols, s’arrêtèrent près de Georges, le félicitèrent; l’un des deux lui demanda s’il ne vendrait pas sa toile: glorieuse offre! Un gardien révéla à mon ami que ces amateurs n’étaient autres que MM. Gustave Moreau et Henner; bien différents de ces illustres professeurs, le portraitiste Vinton-Dufour, l’un des «centenaires» qui dînait à Passy, le dimanche, semblait prendre plaisir à décourager Georges.

L’institution de ces repas dominicaux remontait au temps du grand-père, Emmanuel Victor, le Bâtonnier. Des musiciens, des savants, les plus connus, se retrouvaient, jadis, sur la colline du Trocadéro, presque la campagne alors; les soirées de printemps y étaient exquises. Par un escalier tournant on descendait, de la plate-forme où s’ouvrait la porte-fenêtre du billard, à une grotte dont les parois étaient revêtues d’entrelacs et de coquillages à l’italienne. Le marbre d’une figure de Louis le bien-aimé au pied d’une Vénus qu’on croyait être la Du Barry, y avait été remplacé par un moulage, à peine reconnaissable sous la mousse et le lichen.
Deux étages de terrasses séparaient «le château» du parc, réduit alors aux proportions d’un grand jardin, mais qu’on appelait Le Parc. Les quais en longeaient le mur d’enceinte, puis c’étaient les berges de la Seine, le fleuve et ses chalands. On s’y croyait, quand les frondaisons étaient drues, à cent lieues de Paris. Pour les sédentaires bourgeois d’alors, un jardin, dans la belle saison, n’était-ce pas un peu «les champs»? S’il faisait chaud, le couvert était mis sur le perron; des messieurs en redingote d’alpaga et à chapeaux de paille de riz, des dames en crinoline, une blonde sur la tête, par crainte du serein, causaient en prenant le café, les liqueurs ou le tilleul, jusqu’à l’heure de la dernière «versaillaise» qui, les prenant à la barrière des Bons-Enfants, les ramenait chez eux.
Temps abolis! Le nombre des convives s’était beaucoup réduit quand, à dix-sept ans, on fit venir à cette table jadis fameuse, mon ami, notre héros. La compagnie distinguée de Pierre Aymeris, bien moins brillante que celle d’Emmanuel-Victor, s’était dissoute à la guerre de 1870; il ne restait que les intimes. Leurs anecdotes, les noms qu’ils citaient amusèrent d’abord Georges.
Vers sa vingtième année, les dîneurs n’étaient plus qu’une dizaine, dont, heureusement, M. Léon Maillac. Ils venaient par groupes, à pied, les moins valides frétant un locatis pour la longue expédition. M. Aymeris arrivait chez lui, comme un invité, après avoir, à six heures, pris chez elle, dans le coupé, la bonne et vénérable Mme Demaille, alors âgée de près de 75 ans.
Sous sa capote de malines, de rubans et de fleurs, avec un «shall» des Indes à la broche-camée sertie de fins émaux, Mme Demaille, droite, tirée à quatre épingles, était une élégante vieille qui n’avait jamais manqué un seul dîner du dimanche, et dont elle était la reine. On connaissait l’origine des relations de M. Aymeris avec cette irréductible coquette, et les nouveaux convives apprenaient des plus anciens que la veuve d’Aloïsius Demaille avait choisi l’avocat comme «conseil», lors d’un héritage épineux. Le père de Mme Demaille, gouverneur d’une de nos colonies asiatiques, venait de mourir; une seconde famille qu’il laissait en Extrême-Orient, éleva des prétentions contre lesquelles cette dame, seule enfant d’un premier mariage, avait eu à se défendre d’autant plus âprement qu’Aloïsius ne lui avait laissé que des dettes. Statuaire d’abord, administrateur pour un temps de la Comédie-Française, Aloïsius, en un romantique désir d’allier l’art au négoce, avait, avec Feuchère, le ciseleur de Balzac, fondé une imprimerie modèle dont les somptueuses éditions de Faust et de Macbeth s’adressaient à un public alors restreint. La chute avait été rapide.
Me Aymeris plaida. Ce fut un grand succès dans sa carrière et le commencement d’une amitié dont l’esprit curieux de sa femme s’amusa d’abord. Mme Demaille vivait, à cette époque lointaine, étendue, presque infirme depuis la naissance d’une fille rachitique et pauvrette d’intelligence; cette triste Zélie rendit son âme au soleil du midi, vers l’âge de trente ans. Mme Demaille reporta sa tendresse sur les enfants Aymeris. Alice ne l’avait jamais prise au sérieux, et l’appelait la «cliente à la bergamotte» ou le «pastel de Latour»;—mais elle consultait Mme Demaille sur des questions de «tenue de maison», d’ameublement et de cuisine, Mme Demaille ayant «de fines recettes et les bons fournisseurs».
Lorsque Georges était élève à Fontanes, Mme Aymeris avait su gré à Mme Demaille que Georges pût déjeuner chez elle, afin de scrupuleusement suivre le régime que le Dr Brun lui ordonnait. Dans l’appartement à lambris, net et tenu comme un yacht par le Breton Josselin, factotum quinteux et aphone, Georges reniflait l’odeur du vétiver, de l’encaustique et des compotes à la vanille. Oh! les confitures de «poires entières»! Il ne s’en rassasiait pas plus que des albums où étaient collés, entre quelques essais de jeunes filles, des sépias de Hugo, des croquis de Roqueplan, de Nanteuil et d’Eugène Delacroix. Georges palpait les biscuits céladons, les Ming, les émaux Kang-Shi, les Bouddhas de bronze, que l’éloquence de son père avait fait revenir dans la part de sa cliente favorite. Georges affina son goût au contact de ces objets rares.
—Qu’est-ce qui retient Maître Aymeris auprès de Mme Demaille? se demandait-on.
Certes, ni l’intelligence de cette bonne dame, ni les confitures, ni les bibelots. Alice Aymeris disait:—Le besoin d’être flatté—M. Aymeris avait besoin qu’on l’approuvât. Mme Demaille ne le contrariait point.
Mme Aymeris dénonçait-elle une «clique» de simulateurs et de douteux indigents trop habiles à abuser du naïf philanthrope qu’était son époux? Alors Me Aymeris se troublait. Sans elle, il se fût laissé «tondre», malgré trois vigilants secrétaires qui, à l’instigation de la patronne, défendaient le patron. Celui-ci aurait oublié sa progéniture, au profit de «la pauvre humanité», réduisant ses honoraires, parfois les refusant «par horreur de l’argent qu’on gagne», disait-il.—Nous mendierons un jour comme vos pauvres!—protestait Alice Aymeris.
Mme Demaille, au contraire, cédait aux «exquises faiblesses de Pierre», le meilleur des hommes; imprévoyante elle-même, elle applaudissait aux munificences les plus extravagantes: si, par exemple, Maître Aymeris, en souvenir de Jacques et de Marie, faisait de ses propres deniers revêtir de mosaïques une chapelle du Sacré-Cœur pour ses Religieuses gardes-malades, de la rue Bayen; ou fondait des prix de vertu; Mme Demaille approuvait. Elle approuvait de même d’innocentes manies, telles que l’eau filtrée pour la salade, l’eau de Vals (pourtant débilitante au long usage), les doubles fenêtres, les cloisons de liège qui tamisent le bruit des voitures, quoiqu’il n’y en eût plus, disait Alice Aymeris, qui roulassent dans le parc des Aymeris, depuis le temps des carrosses; Mme Demaille approuvait les gilets en peau de lapin «contre les rhumatismes» et autres menus soins par lesquels, avant de l’atteindre, l’avocat se préparait à la caducité.
La vieillesse! Il l’appelait de ses vœux afin d’être semblable à la septuagénaire; elle lui en était reconnaissante, et regardant parfois le ciel au-dessus de la rue de la Ferme, soupirait:—Vous monterez tout droit là-haut, Monsieur Pierre! Comme vous êtes bon! Pour les êtres tels que vous, il n’y a point de purgatoire!—et riait, comme de toutes ses petites plaisanteries. M. Aymeris la priait gentiment d’être moins joviale.
Fascinée, et peu capable de juger les actes de l’avocat-philanthrope, elle s’égara avec lui dans les plus folles aventures charitables. Puisqu’en cachette M. Aymeris devait faire le bien, elle serait sa complice. Elle prêta son antichambre aux expulsés, ceux que les secrétaires avaient fait chasser de Passy par Antonin: «les clients de la salle d’attente». Mme Demaille jura:—Laissons-les chez vous faire des différences... Tous les pauvres seront reçus chez moi comme vos nobles clientes!
Me Aymeris et Mme Demaille avaient ce qu’on appellerait de nos jours la phobie des opinions indépendantes; il régnait entre eux un ton neutre, anodin. Alice qui d’abord avait raillé «leurs enfantillages» se prit à craindre que la haute intelligence de Pierre ne s’endormît dans ce bain d’approbation et de douceur. Etait-ce l’âge? Quant à elle, Alice n’en ressentait pas encore les effets. Elle voulut intervenir directement; mais quoi! n’était-il pas trop tard?
Les années passèrent, invétérant les habitudes.
Un jour, Léon Maillac que Mme Aymeris tenait pour le plus intelligent de ses amis, puisque le plus jeune,—elle aimait la jeunesse!—reçut d’elle cet aveu:
—Je ne puis tolérer que mon enfant soit la victime de nous tous! Que voulez-vous, ami, Pierre et moi sommes un vieux couple sans joie, Georges tourne autour de nous; pendant une de nos disputes avec Pierre, une porte reste entre-bâillée, j’aperçois Georges, il s’enfuit! Que pense-t-il donc? Je ne devrais pas dire: des disputes, non, mon cher! mais des chamailleries, des attrapades! Est-il possible qu’il y en ait encore entre nous! Oh! nous serons toujours des cousins germains, des camarades! et M. Aymeris file à la rue de la Ferme où sa Mme Demaille est toujours prête à le plaindre, à lui donner raison! Comme si elle était au courant de nos affaires! Enfin, vous la connaissez bien! Bien bonne, mais une guimauve, une panade! J’ai encouragé Pierre dans un commerce si légitime: cette amitié à la Saint-Vincent de Paul, elle m’a donné des loisirs; certes... aux époux il faut de la diversion. Chacun a son caractère, que diable! Je connais un monsieur qui est resté garçon par peur des après-dîner; un peu lâche... je vous l’accorde, mais les silences dans le tête-à-tête, les choses que la sagesse vous fait taire, mon ami!... l’orage prêt à éclater! et la prudence, la prudence! ou bien, pis encore... les jours où l’on n’a rien à se dire! Quelle horreur, quel supplice, le silence de deux êtres qui s’aiment et ne sentent pas de même sur un certain sujet! Alors l’éloignement est un remède...
Maillac interrompt en souriant:—Sur quels sujets, Madame, ne sentez-vous pas de même, M. Aymeris et vous? Point sur Georges?
—Mais... sur Georges aussi, oui! Primo: M. Aymeris ne le connaît pas; il adore son fils, mais il ne comprend pas cet enfant! Ce n’était d’ailleurs pas à Georges que je faisais allusion—mais, je vous en reparlerai... A propos, puisque Georges se dégourdit avec vous, dites-moi donc un peu: Mme Demaille? qu’est-ce qu’elle lui représente, à Georges?
Maillac hésitait à deviner le sens de ce «qu’est-ce qu’elle lui représente?»
—Allons bon! c’est vous, Madame, qui allez faire travailler son esprit! Pour Georges, Mme Demaille est «une vieille innocente», une orpheline, comme dit Maître Aymeris.
—J’espère! Rien de plus, n’est-ce pas? s’était écriée Mme Aymeris. Ce qui me crucifie, ce sont nos explications devant Georges. M. Aymeris fait le saint Martin, il coupe son manteau en deux. J’aurais eu le droit à plus que la moitié. J’étais pourtant sa collaboratrice naturelle, intelligente, je crois, ou pas plus sotte qu’une autre... l’humble alliée de cet homme supérieur. Je n’ai pas été habile? Je lui fais peur! On dit que je suis frémissante. M’en a-t-on rebattu les oreilles, de ma sensibilité frémissante! Enfin, mettons que nos caractères dans l’âge mûr aient été trop formés. M. Aymeris ne pouvait pas plus se refaire que moi. Parfois j’ai la mort dans l’âme, mais céder? non! Alors, il s’en va, court ailleurs, à son apostolat! Je ne demanderais qu’à en être, de ses charités... pourvu que ce ne fût pas à la façon de l’autre. Vous me trouvez bien ridicule? Mon ami, il y a des êtres qui aiment jusqu’à la mort... comme à vingt ans! J’en suis!

—«Ne laisse jamais une place vide, tôt ou tard quelqu’un s’y glisse»—dit Léon Maillac, qui comme Mme Demaille citait volontiers des dictons.
—S’y glisser, ce n’est pas la manière de Marianne Demaille, la pauvre bonne. Si son genre de bonté répond aux besoins de Pierre, tant mieux pour elle! moi, je juge, je tiens à décider, j’ordonne même, dit-on. Alors M. Aymeris dissimule pour n’en faire qu’à sa guise, et le tour est joué! Il n’y aurait pas de quoi fouetter un chat, si l’avenir de Georges... Enfin, je tiens les cordons de la bourse... Pourquoi complotent-ils? Pourquoi retire-t-on les clefs du classeur, où ils rangent les lettres de quête? Ils complotent comme des gamins...
On ne complotait pas rue de la Ferme et Mme Aymeris le savait mieux que quiconque.
L’avocat s’y rendait avant le dîner. Mme Demaille allait ouvrir la porte, dès que les roues de la voiture grinçaient contre le trottoir, et elle riait dans l’escalier:—C’est vous, Monsieur? Vite! Vous m’abandonnez donc? Je croyais que vous ne viendriez plus! Hier, dix minutes en retard; aujourd’hui un quart d’heure! D’où venez-vous, si je ne suis pas indiscrète? Encore de chez vos serruriers aux quatorze enfants, ou de chez quelqu’autre de vos indigents... Et moi, ne suis-je pas une indigente aussi?
M. Aymeris une fois dans le salon déboutonnait sa pelisse, déposait son chapeau sur la table, mettait une calotte de soie, il était chauve et craignait les refroidissements.
—Ah! ma bonne, des reproches? Vous aussi?
Et Mme Demaille le faisant asseoir près du feu, déficelait devant lui deux paquets noués de faveurs bleues ou roses, qu’elle enroulait à ses doigts.
Mme Demaille rendait compte de sa journée:
—J’ai fait un tour de visites à mes contemporaines, puisqu’elles ne sortent plus. A notre âge, on ne doit pas se laisser engourdir. Nous ne sommes plus que trois de chez Mlle Sauvant! Donc, j’ai été chez Mélanie, et puis, en revenant, j’ai pris un petit fiacre, oui monsieur, pour faire vos emplettes: un brave homme de cocher, un cheval boiteux—ils n’allaient pas trop vite, rassurez-vous! Voici vos commissions, monsieur: des gants du Tyrol, la spécialité de la rue Chauveau-Lagarde, la petite boutique près du marché...
—Oui, je sais, ma bonne!...
—Ils sont un peu plus clairs que les derniers, monsieur; et puis il n’y a plus de bretelles souples en tricot rouge: il a fallu les faire faire chez Aucoc. Enfin les voici. Vous plaisent-elles? Ça a pris du temps! Chauffez-vous les pieds, mon ami, vous devez les avoir froids, il n’y a rien de mauvais comme le froid-(t) aux pieds...
—Ma chère, on ne lie pas le d de froid!
—...Thonérieux ne fabrique plus de ces grosses semelles doubles, cousues comme jadis. Ces fournisseurs sont tout à la moderne! Quelle farce! Enfin! mais, dites-moi, vos gens de Vaugirard, comment que ça va, monsieur?
—Ah! ma bonne! Je vous en prie, qu’est-ce que cela vous coûterait de dire ça va-t-il? Vous faites encore le bébé!
Me Aymeris ramène sa calotte de soie sur son nez. Mme Demaille minaude.
—J’en r’deviens peut-être un, de bébé! C’est pour ça que j’ai besoin de vous, mon jeune papa!
—Ah! ma bonne! non!... de bébé!... pourquoi de?
M. Aymeris coupe court à ces badineries par des questions qui comportent des réponses nettes:
—Josselin a-t-il porté les caleçons de laine aux pauvres petits diables de tuberculeux de la femme Cauches? J’ai préféré faire faire la chose par vous, ma bonne, par vous qui avez des jambes de quinze ans!
—Elles me sont revenues en rajeunissant, alors, Monsieur?
—Ah! cette fois, non, ma bonne, assez du genre bébé!
Mme Demaille prend peur.
—C’est bon: tout ce que vous voulez! je suis à votre disposition, toujours et chaque fois qu’Alice ronchonne. En ce moment Alice en a après les Cauches, ça passera comme c’est venu mais... on ne sait jamais, avec ses bizarreries!... elle fait du «chichi»!
M. Aymeris implore du geste; encore un mot qui ne figure pas dans le dictionnaire!
—Ah! non, ne parlez pas ainsi, ma bonne! Alice est aussi charitable qu’on peut l’être, mais avec ses indigents; elle a les siens, elle a ses œuvres, elle dit que je ne compte pas assez. C’est peut-être vrai...
Mme Demaille se trouble.
—Eh quoi, monsieur le richard? quand vous serez à sec je vous passerai ma bourse, elle est plate... mais tout de même!
M. Aymeris n’aime point non plus cette plaisanterie.
Josselin salue et prononce, comme un maître des cérémonies qui invite la famille d’un mort à partir pour l’église:
—Madame est servie!
Mme Demaille courbe son bras en anse de panier:
—La main aux dames, Monsieur!
M. Aymeris profère un long «ma chè...ère!», obsédé par le retour quotidien de cette formule et de la révérence qui la souligne. On mange le potage à la crème de riz; la maîtresse de maison astique, à l’indignation de Josselin, une cuiller où l’on se mirerait; le convive la retire du poing de Mme Demaille, et repose la cuiller sur la nappe, s’excuse:—Vous connaissez votre maîtresse, mon brave!—Et l’on mange en silence.
Du temps du lycée, on composait le menu de Georges, pour le lendemain. Me Aymeris se tournait vers Josselin:—Monsieur Georges a-t-il un peu déjeuné aujourd’hui? Il n’a pas d’appétit le pauvre enfant? Il est si nerveux! Je ne sais pas ce qu’il a! Il ne cause qu’avec sa mère.
Josselin fait: hum! hum! tousse, et son larynx étant dégagé:—M. Georges a eu de la salade qu’on avait pour nous à la cuisine, i’n’mange que des cochonneries, sauf vot’respect, monsieur...
—Josselin, vieux nigaud, dites pas ça à M. Aymeris, on ne peut pas faire mourir de faim cet enfant, quand il refuse des nouilles et de la laitue cuite. Aviez-vous lavé la salade à l’eau filtrée, Josselin?
—On tuera mon fils, conclut papa.
Tels étaient les propos de l’avocat chez sa vieille amie, comme nous les rapporte Georges, dans ses cahiers d’enfance.
Mme Demaille aurait en ce temps-là—c’était hier encore—voulu posséder Georges, du matin au soir, et le faire marcher, manger engraisser, «forcir». Georges (une autre des remarques quotidiennes de la bonne dame) était «tout du côté d’Alice»; ce n’était pas le bon cher Jacques! Celui-là avait votre cœur, votre bonne humeur de jadis, enfin vos perfections, monsieur! D’ailleurs, les nerfs de Georges et ceux de sa mère, une mauvaise combinaison!
Quand Mme Demaille blâmait Alice, M. Aymeris lui rappelait les égards dus à sa femme; le professeur Blondel appuyait sur ce point: Alice était malade; aussi M. Aymeris se taisait-il, ou s’abstenait-il, plutôt que de contredire son amie.
Maintenant qu’il n’était plus à Fontanes, Mme Demaille recourait aux réserves de sa collection pour affriander le jeune artiste. Elle fouillerait à l’intention de Georges des cartons à estampes; elle lui donnerait un jour ses Delacroix; si ce n’est qu’Aloïsius y tenait... elle s’en fût, il y a beau temps, défaite.—Ça vaudrait de l’argent qui irait aux pauvres. Le papier se piquait dans l’armoire.
—Je les garde encore, monsieur, les vieilles comme moi ne sont pas ragoûtantes; mes trésors attirent Georges et l’occupent, le dimanche, en vous attendant, le soir, pour aller dîner à Passy... car vous n’êtes pas toujours exact, vilain! Mais on vous pardonne ça aussi!
Dès le lendemain du dîner dominical à Passy, elle pensait au dimanche prochain. Georges ayant pris l’habitude d’aller au Conservatoire chaque quinzaine, et les autres dimanches au concert Pasdeloup, il se rencontrait rue de la Ferme avec M. Aymeris, qui venait prendre Mme Demaille dans un coupé aussi vieux que le cheval et que le brave Octave.
Ç’avait été au temps du lycée, c’était encore et ce serait toujours, le même rite hebdomadaire avant de quitter l’appartement: éteindre le gaz, allumer une bougie, fermer les compteurs. M. Aymeris fermait le compteur à gaz, flairait dans les coins, s’assurant qu’il n’y eût pas de fuite, Mme Demaille tirait les verrous sur l’escalier de service, Josselin et la cuisinière devant être dehors jusqu’à neuf heures. Georges remettait les clefs au concierge, que Mme Demaille priait de regarder de temps en temps, par la cour, si l’appartement n’était pas en flammes:
—Madame Jules, je dîne à Passy, vous savez l’adresse en cas de sinistre!
Dans le coupé aux vitres toujours closes, le vétiver du shall des Indes, la bouillotte sous les pieds, la pelisse encombrante de M. Aymeris, les paquets de «douceurs» (Tanrade et Gouache étaient les voisins de Mme Demaille), c’en était trop! Georges, très craintif pour son genou, ses longues jambes repliées sous lui, étouffait, priait qu’on le laissât monter sur le siège avec Octave: à quoi l’on répondait par un refus, hebdomadaire comme la demande, comme les mots de Mme Demaille et comme la fonction. Georges devait sourire, et, vite, il répétait la plaisanterie de peur qu’on ne la recommençât; M. Aymeris imposait sa main sur celle de «l’espiègle»:

—Chère bonne! soupirait-il, et cela signifiait:—Encore cette éternelle phrase! nous la connaissons!

Sur le quai Debilly:—Tiens! disait Mme Demaille, la pompe à feu est donc à côté de la manutention? Plus loin:—Tiens! le Trocadéro n’a donc plus ses bois épais? De mon temps c’était un repaire de voleurs... Georges n’a pas connu ça, lui?
Et Georges affirmait:—Mais oui, Madame, j’ai connu ces sombres forêts où vous faillîtes être assassinée...
—Vraiment, tu te rappelles?... Tu te vieillis déjà, Georges? comme Antonin! L’exposition universelle de 1867, moins belle que celle de 1855, aura tout de même servi à l’hygiène. M. le baron Haussmann nous aère—mais on ne s’y retrouve plus, dans son Paris. L’exposition de 1867 était trop vaste, je n’y suis allée qu’une fois pour voir les Algériens, on m’avait dit qu’ils vendaient de la vraie essence de rose, mais comme ça sentait la friture là dedans... je cours encore!
Octave mettait le cheval au pas pour la côte, et c’était Passy. Ouf! Georges respirait.
Dans le salon, trois lampes Carcel de cuivre, des fauteuils, une demi-obscurité. On aperçoit les cheveux d’argent, le profil à la Houdon de M. le président Lachertier; sa sœur Sybille—une nonne de Philippe de Champaigne—coiffée d’un bonnet à fleurs que, d’un dimanche à l’autre, elle laisse chez les Aymeris, dans une boîte de carton bleu. Près du feu, M. Diogène-Christophe Fioupousse, de Toulon, lit les Débats en ramenant sur une tache de vin frontale une longue mèche en baguette de tambour; certains dimanches, on aperçoit les deux grosses moustaches cirées, «l’impériale» du général et du colonel Du Molé, cousins des Aymeris, ex-polytechniciens; parfois le professeur Blondel, neurologue et philosophe, et toujours à son poste, courbé, l’air de souffrir, l’omniscient Léon Maillac vient d’amener le terrible Vinton-Dufour et sa femme, un couple d’artistes reclus dans le faubourg Saint-Germain, qui se sont fait une règle de ne pas sortir à moins que le baromètre ne soit au beau fixe. On se demande pourquoi ce ménage, plus timide que les tantes Lili et Caro, quitte sa retraite en faveur de Passy. Peut-être M. Vinton est-il attiré par le souvenir de Berlioz, de Delacroix, les anciens amis d’Emmanuel-Victor, l’illustre bâtonnier; les ombres de ces génies doivent rôder encore la nuit sous les hautes corniches du «Château»...
Georges supplie sa mère en l’embrassant:
—Vous me placerez entre M. Fioupousse et M. Maillac, ou je me couche!
Ces deux messieurs semblent s’intéresser à Georges. Ils favorisent ses goûts de peintre, montent dans la chambre-atelier pour voir ses dernières études; ils lui donnent des livres rares et le conduisent au Salon des Champs-Elysées. A la vérité, l’intelligence de Georges les enchante.

Le président Lachertier prie Mme Aymeris de lui faire connaître le menu du jour, il fait claquer sa langue quand elle lui dit: Le potage Crécy, les ris de veau financière, des truffes magnifiques, un cadeau de Fioupousse, mon cher, et des vraies, du Périgord! le turbot sauce crevettes—avec le persil frisé pour vous, mon Président; un rôti... et je ne sais plus quoi!
—Et l’entremets?
—Les profiterolles au chocolat.
A-t-elle «mis» un caneton?
—Animal immonde! proteste M. Aymeris, car Mme Demaille en redoute pour Georges l’indigestibilité; cet animal se nourrit d’excréments, et un usage haïssable l’associa aux petits pois, légume de plomb, ou bien aux navets qui empestent, ou encore à une farce d’intérieurs hachés. Coquin de palmipède lamellirostre!... Et M. Aymeris menace cette volaille amphibie comme cet autre misérable: le soleil.
Alors Mme Aymeris fait la moue:—Aujourd’hui—dit-elle—le repas va s’éterniser, puisque c’est l’avocat qui officie...
Mais la cloche a sonné. Antonin a ouvert les deux battants de la porte; bras dessus, bras dessous, les premiers couples procèdent à la salle à manger. Mme Demaille fait observer, hebdomadairement, qu’il y aura «des messieurs sans dames; les dames étant trois et les messieurs plus nombreux, chaque dame devrait donc prendre au moins deux cavaliers». M. Aymeris couvre cet ana d’un:—Antonin ne baissez pas trop les carcels, vos lampes vont sentir.—Mme Demaille s’écrie:—Monsieur! Avez-vous mis le pare-étincelles? je retourne voir au salon... la grosse bûche dégringolera... Ah! nous ne faisons pas le feu de même, Alice et moi!
—Allons, madame! Vous savez bien qu’Antonin l’a couvert, dit Mme Aymeris, et elle hausse les épaules.
On s’assied devant douze compotiers de fruits, quatre assiettes de «fours» et une jardinière de plantes vertes. M. Aymeris écarte les revers de son habit, remonte sa serviette à mi-plastron (plastron mol et qui bouffe), et sert le potage, comme d’ailleurs tous les plats; mesure la part de chacun, selon les préférences et l’importance du convive. Mme Aymeris fait des recommandations à Antonin, se penche pour voir, au travers des branches de yucca, si M. Aymeris a fini de palper le petit pain-riche de Mme Demaille, réchauffé dans le four, et s’il épinglera encore la serviette de son amie, ce qui est si ridicule!
C’est, aujourd’hui, «soir de caneton». Il y en a trois sur le réchaud. Avant les canetons, ce furent les paupiettes de veau, les merlans pochés au riz; une poularde au blanc et des pâtes, pour le «patron» et la chère Mme Demaille. Antonin découpe cette volaille de valétudinaires sur un dressoir, tandis que son maître cisèle «au bout de la fourchette», es immondes palmipèdes pour les gourmets: prodigieux tour d’adresse et de force, interrompu par une anecdote de Palais, qui impatiente Mme Aymeris, car ces histoires ne sont point courtes.
—... Et ce misérable confrère dont j’ai honte de prononcer le nom, dégrade l’ordre des avocats! c’est vous, M. le Président, c’est vous mes chers amis, qui l’excusez? cette femme... ce collier de perles... Mme de Païva que j’ai connue me racontait...
—Servez-nous donc, Maître Aymeris, au lieu de balancer cette aiguillette comme un baladin à l’hippodrome! le jus fige dessus! ordonne Mme Aymeris agitée, et elle fait enlever le yucca, qui l’empêche de voir les canetons.
—Vous n’avez encore effilé que quatre morceaux, monsieur Aymeris? C’est comme cela qu’on mange froid. Pierre s’est habitué à la patience de Mme Demaille! Pour moi, un repas n’est jamais assez court.
Les femmes de chambre pouffent de rire.
—Poli pour nous, merci! dit le président Lachertier.
—Pardon, mes amis! je vous aime beaucoup, mais dans le salon! Les histoires du Palais n’en finissent plus!... M. Aymeris va encore nous attendrir sur quelqu’un... Nous connaissons les chéris de Pierre, n’est-ce pas, mon Président? Tous des saints du Paradis... allons! allons! faites vite, monsieur Aymeris! le caneton, s’il vous plaît! si l’on ne nous sert pas, je retourne à mon fauteuil. Elle trépigne d’impatience.
M. Aymeris s’interrompt encore.
Sa femme décide:
—Allons tous nous asseoir confortablement, mes amis! Notre avocat est comme Deldevez, le chef d’orchestre qui ralentit tous les mouvements. Servons chaud!
Mme Aymeris, d’un trait juste et pittoresque, condamnait et louait implacablement, provoquant des rires approbatifs, des réticences de la part des timides, ou une grimace de Mme Demaille qui glissait au maître de la maison un regard d’entente et de pitié.
—Alice est infernale! murmurait-elle, entre ses dents.
—Ce soir, disait parfois le patron, nous nous passerons du concours d’Antonin: il a sa crise!
Antonin prétendait souffrir de la goutte comme son maître; et Mme Aymeris ajoutait:—Rhumatisme sympathique, goutte par dévouement! Antonin a peur de passer pour le fils de sa dondon de femme, puisqu’il a été assez sot pour épouser Domenica, son Italienne qui a vingt ans de plus que lui... Et ils sont amoureux! c’est ridicule! Elle devrait se calmer, cette goule.
Mme Demaille regardait Mme Aymeris de travers, et lui jetait:
—Ces mots! Antonin est las, ma chère! on ne conserve pas toujours l’aspect des tendrons!
—Parlez pour vous, ma belle, avec vos cheveux noirs! La vie ne creuse pas de sillons dans vos joues. En effet, j’envie votre sérénité!
Mme Demaille s’apprêtait à répondre. Un coup de coude de M. Aymeris voulait dire:—Ma bonne amie, chère bonne... vous écoutez encore Alice?...
Alice levait les yeux au ciel, ou prenait à témoin le Président, tandis que Mlle Sybille toussait, buvait pour feindre de pousser quelque chose qui ne passait pas; nerveuse elle n’avait plus goûté à un poisson, depuis une fameuse arête difficilement extraite de sa gorge par Nélaton, avec des pinces que la vieille demoiselle portait dans un étui, en cas de récidive...
—C’est que nous n’avons plus de chirurgien! disait-elle pendant que les colères grondaient au loin.
—Bataille de dames! Hé là, Môssieur Berryer! Où sont vos confrères? Il y a bien quelque repas de corps, ce soir, à la Galerie Montpensier! On vous y attend... au moins vous ne vous disputeriez pas, là-bas...
C’était le Président, et ses cruelles plaisanteries.
—On m’insulte à ma propre table! grommelait Me Aymeris, en resserrant sa cravate de satin noir qui, en trois tours, pressait un col-carcan dont les coins entraient dans ses bajoues encore grasses.
Lors des «piques» trop vives, le général louait le moelleux sans pareil des sauces, les carpes à la Chambord, les escalopes Vatel, les charlottes russes, mais ne rassérénait point l’atmosphère:
—Vous faites toujours venir de chez Petit, le pâtissier de la place de Passy, ma cousine.
Mme Aymeris s’écriait:
—Mais non! Domenica pinxit! mon cousin, vous n’êtes donc plus connaisseur?
Georges s’ennuyait à mourir, même à côté de M. Maillac et de M. Fioupousse.

Il y avait des dîners réussis; des dîners ternes; il y en avait où des discussions s’élevaient entre Fioupousse et le Président; il y avait les repas où l’irritation silencieuse du maître faisait perdre à Mme Aymeris tout contrôle sur elle-même. Le plus souvent, routines, redites; le Président proposait alors:
—M. Aymeris, rajeunissons les cadres! Qu’en pensez-vous, mon général? et vous mon colonel? Nous avons la jambe cotonneuse!
Ceux-ci amèneraient des sous-lieutenants; on ferait venir les tantes Lili et Caro. Ceci, d’un effet comique toujours sûr.
Après le dîner, le Président jouait avec le Colonel au tric-trac dans le salon rouge; deux bougies à abat-jour verts vacillaient sur la table. Dans le cabinet de l’avocat, infusait la camomille. Mme Demaille et Mlle Lachertier s’endormaient. M. Aymeris faisait une partie de cartes avec les autres. Mme Aymeris regardait la pendule. Georges appelait M. Maillac au piano; c’était une partition à quatre mains, de Wagner; un oratorio de Schumann; ou quelque œuvre nouvelle à déchiffrer. Diogène-Christophe Fioupousse racontait Delacroix, Théophile Gautier, Baudelaire, une visite à son ami Manet, ou les curieux tableaux de théâtre d’un certain Degas. Georges, d’après des descriptions de «peinture au pétrole», à la façon des décors, avait fini par se représenter l’artiste comme un ouvrier, quoique Fioupousse eût dit:
—M. Degas, comme Edouard Manet, un fils de famille.
Vinton-Dufour, du Salon des Refusés, aimait Manet comme un frère, mais, sur sa nouvelle manière, se réservait. Il reconnaissait qu’Edouard avait fait de la bonne peinture jadis, avant que Claude Monet ne le dévoyât. Georges craignait Vinton et l’admirait tout de même, car Léon Maillac l’avait élevé dans le culte de cet «ours», mais Vinton dédaignait trop les études de Georges, ses essais de gamin. On demandait à Vinton:—Avez-vous vu ce que Georges a peint cette semaine, là-haut? Qu’en pensez-vous? Il me semble en progrès.
Vinton-Dufour rechignait à répondre. Une fois il dit au Président: —On devrait décourager Georges; il réussirait mieux dans la carrière diplomatique.
Mlle Sybille Lachertier rapporta le propos à Lili et à Caroline, en prenant une tasse de chocolat, ou «le doigt de Marsala» de ces demoiselles. Elles se réjouirent, souhaitant que Georges servît la France, sinon par les armes, du moins dans la diplomatie qui dispose de leur emploi. Elles attendaient le verdict du prochain conseil de revision: une hantise pour les Aymeris!
Georges fut exempté du service, son genou ayant encore gonflé; le mal s’aggravait à chaque promenade à cheval qu’il s’offrait, en cachette du chirurgien et pour le plaisir d’être seul avec le cher Patrik de Jessie. Un épanchement chronique de synovie le faisait boiter assez bas. Définitivement libre, qu’allait-il faire? Il le savait mieux que jamais, malgré les avis de Vinton-Dufour.

Lili et Caroline ambitionnaient que Georges, s’obstinant à peindre, étudiât avec Detaille ou Alphonse de Neuville—«presque des soldats, ma chère!» Elles s’avisèrent qu’une dame de Versailles, amie du général Du Molé, était la sœur du peintre virtuose, l’Alsacien Beaudemont-Degetz. Elles obtinrent une introduction auprès de lui et se rendirent à son hôtel de la rue Jouffroy.

Un valet de pied, à boutons d’or, introduisit ces demoiselles dans une salle ennoblie d’armures, de drapeaux et d’uniformes, où un canon historique menaçait de sa gueule le traîneau de l’impératrice Joséphine; une esquisse du baron Gros remplissait le fond de la pièce; c’était un musée de souvenirs napoléoniens réunis par le peintre militaire.
Une portière de velours, à aigles d’argent, soulevée par le serviteur, donna passage à un homme, jeune encore, en dolman de peluche noire, la rosette de la Légion d’honneur à la boutonnière; ces demoiselles furent du coup conquises, le maître avait l’air d’un capitaine de chasseurs à cheval! Il n’y aurait pas, chez M. Beaudemont, de ces modèles féminins dont elles appréhendaient pour Georges le commerce; mais d’anciens turcos, peut-être un ex-Cent-Garde, des cuirassiers, de vieux braves. Il parut qu’on trouverait un terrain d’entente, ce Beaudemont voulait être agréable au grand avocat et ferait une exception, puisqu’il ne professait pas. Georges objecta qu’un tel arrangement offrait à un élève peu de chances d’étudier le nu. Mme Aymeris, de même avis, inclina pour la classe de Jullian. Georges s’y fit inscrire, mais le lundi où il s’y rendit, il fut intimidé par les cris que poussaient les rapins. Les brimades étaient terribles; la moindre consistait à vider un baquet sur le «nouveau» quand il dépassait le vestiaire; le cœur manquant à Georges, il s’enfuit.
M. Beaudemont avait plusieurs ateliers dans son hôtel; il en céderait un à mon ami, avec toute licence de prendre des modèles «d’ensemble», que Mme Aymeris paierait. Beaudemont dessinait anatomiquement, ses conseils seraient précieux: avant d’être «peintre militaire», il avait gravi tous les échelons à l’Ecole des Beaux-Arts, jusqu’au prix de Rome; «il connaissait donc son métier et la structure des corps, hommes et animaux».
Restait à choisir: M. Beaudemont, ou rien du tout! Georges accepta Beaudemont; et ce fut un an de «fêtardise» dans l’hôtel, pour le futur peintre, mais une expérience qui tira l’abeille de son alvéole. Beaudemont, comme un chroniqueur parisien, déjeunait au restaurant avec des femmes galantes et des journalistes,—pourquoi n’en était-il pas un?—bavardait au café, puis se rendait dans les salles de rédaction. Georges, attendu par un modèle, rentrait seul, tandis que le patron faisait des visites à des ministres et des conseillers municipaux. Quand est-ce que Beaudemont travaillait?
L’ambitieuse et naïve Mme Aymeris trouva de saison que Georges, à qui l’on aurait défendu un mastroquet du quartier latin, devînt, à vingt et un ans, l’habitué de la Maison d’Or et de «l’Américain»; rien «de chic» n’était indigne de son fils. Et M. Beaudemont était si bien habillé! Il n’avait pas l’air d’un peintre.
Léon Maillac fit de suprêmes efforts pour que Vinton-Dufour autorisât Georges à lui porter les mieux venues d’entre ses études; il ne fallait pas abandonner un «fils de famille» dans les petits hôtels de l’avenue de Villiers. Maillac savait ce que pouvait être l’influence des peintres à la mode, des succès de coterie et des récompenses. Sa petite collection ne comprenait que des morceaux de choix offerts à lui par Vinton-Dufour, Renoir, Claude Monet, Cézanne. Les colorations aigres, les verts saumâtres, les roses et les rouges mats de Cézanne, la gaucherie savoureuse d’une exécution qui parut alors sauvage, Georges les préférait aussi aux mignardises des Beaudemont-Degetz, des Jacquet, des Duez, des Heilbuth et autres propriétaires de la plaine Monceau. Chez Maillac les multiples perspectives de l’art moderne s’ouvraient en même temps à lui; il fut à même de choisir «entre le vice et la vertu» qui se dressaient devant lui comme pour le jeune Hercule. Il comprit que son père et sa mère, cependant plus avertis que tant d’autres bourgeois, avaient confié leur fils à Beaudemont, pour les raisons qui leur eussent fait préférer une banque à une autre: respectabilité, réputation irréprochable, bel immeuble.
Georges, inquiet, inaugura le deuxième cahier de son journal après sa «reculade» au Passage des Panoramas Le soir, presque endormi, il se pince, se ranime et écrit: «C’est un soulagement, mes confidences au papier blanc, puisque je n’ai plus mon camarade Michel pour les lui faire. Michel est à Bruxelles dans la librairie.»
20 novembre.
Puisqu’on y tient tant, va pour Beaudemont-Degetz! Papa et maman insistent; moi je sens que c’est une boulette. Si ses petits soldats dont on compte les boutons sont de la peinture, celle des amis de M. Maillac qu’est-elle donc? Mes maudits nerfs! Si j’avais au moins pu me forcer à franchir le vestiaire, aux Panoramas, c’eût été le travail, au milieu de garçons de mon âge. Je sens que Beaudemont va démolir les artistes que M. Maillac me fit connaître. Je veux peindre comme eux, point comme Beaudemont. M. Vinton, hier, a tenu dans sa main mon petit portrait de Maillac, avec le cache-nez orange—mais il ne me demanda pas à voir d’autres études. Je suis malheureux, ce soir. Ceux à qui je voudrais me donner ne veulent pas de moi, et ce sera celui dont je ne veux pas, qui me prendra. Autant potasser l’examen des Affaires étrangères, alors! Mais, non, non, non! Je suis peintre, je ne suis même que cela...
Trois mois plus tard
(Février 1884).
Beaudemont-Degetz est fort gentil. Quand mes parents me demandent si je me plais rue Jouffroy, il me faut répondre: «Oui, assez!» A l’heure du thé, la maîtresse du patron, Florence Pack, distribue des toasts et du chocolat aux journalistes. Qui est-ce qui ne passe pas rue Jouffroy? Un vrai bureau de rédaction, une agence de renseignements; on y prépare les scrutins de l’Institut, du Jury, des dîners des Pris de Rhum, et le retour de l’Empereur. Je me dégèle; je parle, on «pouffe» de ce que je dis, mais ils veulent voir des malices dans mes jugements loyaux; comme maman, je ne puis mentir, si ce n’est par amplification verbale. Florence Pack me présente à des femmes. Elles m’invitent mais, jusqu’ici, je n’ai pas encore le ton. L’hôtel du boulevard de Courcelles me fait mal au cœur, comme un entremets à la crème. Cette Florence ne possède que de la foutue peinture: celle de ses adorateurs. Elle accroche bien quelque part son pastel par Manet, mais il est difficile de le voir, dans l’ombre. Maman, tu me jettes dans les bras des cocottes! Le sais-tu? Passer de Vinton à l’atelier Beaudemont-Dejetz!... J’aurais préféré les petits goûters à la Suisse des Vinton, autour du poêle, quand les trois ou quatre personnes présentes ont l’air d’un tableau du maître. Il y a des tailleurs pour la rue Visconti, et d’autres pour la rue Jouffroy. Florence veut que celui de Beaudemont m’habille. C’est comme pour la peinture, une résolution grave! Mais Beaudemont m’a l’air faux-chic, surtout en veste de chambre prune, à brandebourgs bleu-turquoise. J’ai envie de pleurer, quand il empoigne sa mandoline et chante des airs napolitains d’Henri Regnault.
Je donnerais n’importe quoi pour visiter, avec Fioupousse, l’antre de M. Degas; il ne veut voir personne, surtout les jeunes gens qu’il déteste et trouve stupides. Je pourrais, peut-être, l’amadouer? J’ai tant besoin d’admirer, d’aimer, de suivre quelqu’un de fort à qui je dirais: «Tenez, je me livre à vous!» Seulement, il ne faut pas qu’on se moque! On est camarade avec Beaudemont; et moi, je ne sais pas être camarade avec un patron. A mon âge, il faut subir une discipline. Personne n’a pu, ou personne n’a encore voulu m’en donner une. Quel malheur, qu’il n’y ait plus comme jadis, racontent les livres, des ateliers où le patron s’entourait d’apprentis qui fabriquaient les couleurs, les toiles! Beaudemont ne me laisserait pas faire un calque, pas même préparer un de ces panneaux d’érable où, avec des martres à dix francs la pièce, il peint ses tourlourous d’opéra-comique; je suis sous son toit! je suis son pensionnaire! Non, cela ne sert de rien. Chez Jullian, j’aurais pu me faire des amitiés. Ah! avoir un ami! Je le comblerais d’amitiés, quel qu’il fût, pour la seule raison qu’il serait mon camarade ou mon maître—s’il me témoignait de la confiance.
Quand M. Alfred Stevens, ou M. Manet, viennent rue Jouffroy, ils parlent peinture; mais Beaudemont en a vite assez. M. Manet m’a dit: «Viens voir comment je peins». Je l’ai aperçu l’autre jour.
Beaudemont ose dire: «Si Manet avait su dessiner, il aurait fait quelque chose». Et moi qui trouve ses tableaux plus beaux que ceux du Louvre! De moi-même, c’est comme cela, il me semble, que je peindrais. Il faut absolument voir aussi M. Degas et sa technique à la détrempe.
Georges ne tarda pas à faire la connaissance, chez son «patron», d’un autre jeune maître à grand succès, Ange Matoire, l’auteur de «Délire de Volupté» et de «Valse enivrante». Matoire, un grand homme brun, l’allure d’un chef de rayon au Bon Marché, qui aurait été tambour-major; il s’est lié avec Manet «qui lui donne du talent». Degas dîne chez lui. Matoire? le peintre moderne des «ulsters» et des habits noirs, des jupes de tarlatane d’où émergent des épaules anguleuses. Il «pille» Manet, lequel «il assaisonne, sans trop de vinaigre et de moutarde, au goût de M. Bouguereau», écrit Aymeris quelque part: Ange aura la médaille d’honneur cette année. On dit d’Ange: «Il nous montre ce que Manet aurait peut-être peint, s’il avait su son métier.»
Ange Matoire faisait parfois profiter Georges de son modèle (la fameuse Marie Renard de Madeleine Lemaire et d’Heilbuth), supputant tous les avantages matériels qu’offrait à un roublard comme lui une famille Aymeris; s’il ne vola pas Georges à Beaudemont-Degetz, il le lui emprunta.
Matoire insinua à Mme Aymeris, en déjeunant à Passy:
—Bientôt il sera temps que Georges expose au Salon. Avec mon concours et la bonne volonté de quelques collègues, nous enlèverons ça haut la main. Seulement, vous devriez offrir des dîners, vous qui avez des relations, et peut-être acheter un peu de peinture, habilement, à droite et à gauche. Ne craignez pas d’être généreuse. Votre cuisine comptera pour beaucoup, et votre Mouton-Rothschild aussi.
La fille de Matoire, Germaine, n’avait, pour dot, que son profil et l’influence de son père. Mme Matoire assiégea Georges, l’enfant-tunique, et créa une apparence d’intimité avec les Aymeris. Lili et Caroline se retiraient si la femme du peintre à la mode se montrait à Passy:—Ma chère Alice, avec ces gens, ton salon prend un aspect d’hôtellerie suisse. Eh! quoi, ne peux-tu pas fréquenter chez eux, s’il te plaît de voir tes bohèmes? De ce train-là, vous aurez bientôt des modèles chez vous!
Mme Aymeris, plus tolérante, estimait les Matoire amusants, si vivants! M. et Mme Aymeris se faisaient vieux; Mme Demaille plus encore; Mme Aymeris appréciait la fidélité... mais Passy, disait-elle, n’est pas «folichon».
Une telle ambitieuse n’eût jamais deviné que les Matoire osassent songer à Georges pour «leur Germaine»:—Et M. Aymeris, disait-elle, le vertueux Pierre, marierait son fils illico! Pour Pierre, on ne se marie jamais trop tôt... Eh bien, non! Pas de mon vivant, l’hymen de Georges! Pas de filles d’artistes! Puisque nous l’avons ravi à la mort, qu’il s’amuse, mais sans hyménée!
Ange Matoire et son confrère Ulysse-Auguste Charlot, de l’Institut, professèrent alors dans une classe organisée dans leur quartier par quelques jeunes hommes riches qui faisaient, comme tout le monde, de la peinture. Georges y alla, sur le conseil de Beaudemont lui-même.
Quelqu’un possède des lettres de Georges à Léon Maillac, non datées, mais qui doivent être de 1882 ou 83.
En voici quelques-unes:
(Lettre à Léon Maillac).
Cher grand Ami,
Il y a du nouveau, depuis votre départ pour Arcachon. Quand vous reviendrez (et que ce ne soit pas trop tard), vous me retrouverez un rapin. J’ai échappé à Beaudemont, à Jullian; mais voici un autre atelier public, où je suis en blouse, à la bouche une pipe qui me fait mal au cœur, après des déjeuners chez le bistro de l’avenue de Villiers, avec des camarades enfin! très bons, mais pas artistes pour un sou. Adieu les uniformes et les panoplies de Beaudemont! Ange Matoire a une académie, passage Geoffroy, avec Charlot, de l’Institut: une classe pour quartier neuf. Mes parents ne désapprouvent pas, et maman désormais aura moins d’occasions pour donner des pièces d’argenterie aux Matoire, acheter des croûtes et me défendre contre les demoiselles à marier. Le mariage se présente déjà pour moi comme un dégoûtant marchandage.
Nous ne sommes que vingt, à l’atelier, dont treize amateurs (et quelques professionnels enlevés à Jullian). Un ancien fabricant de tabliers métalliques pour devantures de magasins; un Hollandais septuagénaire et paillard; un associé d’agent de change, des oisifs, le massier, certain Paul Mulot, clubman, abonné de l’Opéra; leurs maîtresses servent des boissons à quatre heures; on chante, on rit et je continue d’étonner par ma réserve ce drôle de monde. Ce sont des rapins de comédie. Ma tenue, mes habits, ma façon de parler, il paraît que rien en moi n’est assez «rapin» pour ces gens chics. Je vous assure que j’ai de la bonne volonté. Je voudrais faire comme eux, je sens que je suis impossible; j’ai l’air plus gourmé, à mesure que je m’efforce d’être plus libre. L’attaché d’ambassade est mon surnom. Tout de même, je crois être plus artiste que ces pauvres types, amateurs ou professionnels. Que font-ils là? Pas une idée, pas une lecture, ils n’ont jamais vu un tableau, ils ne parlent jamais du métier. Je suis leur tête de Turc, parce que je n’ai pas été au régiment. Ils me font faire l’exercice sur les fortifications. D’où migraine. Ils voudraient m’emmener au b... Si j’y vais, ce ne sera pas avec eux. Peut-être avec vous?... Le samedi, après la correction, les camarades partent pour Montmartre, le Moulin de la Galette, la mode étant aux croquis vécus, cela veut dire canailles. La journée s’achève chez l’un des camarades, dans ces ateliers à éventails japonais où ils reçoivent des femmes (car de voir «de la peau» est tout le but de leur carrière)—on a «un modèle», la peinture est un prétexte à pelotage, l’atelier un pince-c... Et ce qu’ils font! Je me fais haïr, car rien ne m’empêche de leur dire que c’est mauvais. Ma réputation de dessinateur me pose, ils me blaguent, mais ils m’admirent. Ça m’effraie! Eux? total manque de dons, totale incompréhension. Ils savent se la couler douce, dans l’existence; mais point d’ambition, nul autre idéal que «les femmes», les femmes, la noce! Pourquoi ne sont-ils pas à la Bourse? Vin de Champagne, refrains cochons, blagues...
Mais je vous ennuie avec cette académie. Revenez, ô mon seul confident depuis Michel, le fils de l’emballeur, est en Belgique. J’espère que M. votre père va mieux. Je manque de livres. La Princesse de Clèves et Mme de Lafayette me ravissent, mais, du moderne, s. v. p. Ecrivez-moi. Entretenez mon buisson ardent!...
Votre G. A.
A Léon Maillac.
(Un an plus tard) date manquante.
Cher grand frère,
Si vous étiez ici! What a scrape I have got in! Les palettes et les appuie-mains tombent sur moi; mon père prend un air de martyr, maman aussi: ils sont tous contre moi. Voici les faits:
Vous vous rappelez que j’ai peint un portrait de ma cousine Camille, pour le Salon, puisque Ange Matoire ordonne que j’expose. Le portrait est refusé au premier examen du jury, puis à la revision. Tout de même la poste m’apporte ma carte d’exposant; je crois à une plaisanterie. Le jour du vernissage, Camille est accrochée aux frises, comme un navet. Les camarades de l’atelier me conspuent: Ça ne se passerait pas ainsi! j’avais dû soudoyer les gardiens, l’atelier était compromis... Bref, le massier fit des recherches, ses démarches aboutirent à un lavage de tête formidable que je tiens a vous conter.
Donc M. Bouguereau m’a fait venir chez lui hier matin. Il était en séance. L’air aussi furieux que M. Degas ou M. Vinton, il m’introduit dans le sanctuaire où pose une femme nue, Italienne, un gosse nu aussi, dans des draperies groseille, et perchés sur des matelas qui simulent des nuages. J’ai même constaté que, par un artifice d’éclairage, les modèles, la nature, ressemblent chez le Président de la Société des Artistes, aux tableaux de ce maître. M. Bouguereau est un réaliste (qui l’eût cru?) il est sincère et exact comme un appareil de photographie.
La scène commence. M. Bouguereau est debout devant les portraits de M. et Mme Boucicault, du Bon Marché. Il me regarde comme un juge regarde un prévenu, et me dit: «M. Aymeris, vous rendez-vous compte de la faute grave, très grave, dont vous vous êtes rendu coupable dans un moment d’aberration? Votre ouvrage a été par deux fois refusé, et il figure sur le catalogue officiel, il est accroché, Monsieur! le gardien-chef et trois autres employés vont être admis à faire valoir leurs droits à la retraite.. c’est la moindre punition pour eux. Votre cas, Monsieur, est un des plus pénibles auxquels j’aurai été mêlé dans ma carrière. Vous avez été singulièrement privilégié dès votre naissance, par votre entourage et votre éducation, vos parents ont mis sous vos yeux l’exemple des vertus de la bourgeoisie la plus distinguée de France, vous n’avez eu aucun des soucis matériels sous lesquels cèdent des vocations bien plus remarquables que la vôtre; enfin, Monsieur, ce vénérable Emmanuel-Victor Aymeris, de l’Académie des Sciences morales et politiques, a mis autour de votre nom un halo lumineux que son fils l’éminent Me Pierre Aymeris, n’a pas éteint (sic), mais auquel, loin de là, il a ajouté les palmes de la philanthropie, de la charité, des vertus civiques et privées; enfin, Monsieur, je n’insiste pas... Vos camarades, les élèves de mon collègue Charlot, vous exclueront de leur sein, si vous ne faites pas une confession publique des actes de corruption et des trafics que vous avez favorisés...
Le William Bouguereau de l’oléographie m’humilia pendant une demi-heure; je n’y comprenais rien! et mon portrait de Camille est (hélas!) si mauvais, que je n’ai même pas de consolation. Cher Monsieur, qu’est-ce qu’il y a là-dedans? Papa, comme toujours me soupçonne et se tait. Si j’étais accusé d’un assassinat, il se demanderait si ma raison... Mais il me soupçonnerait. Maman aussi! A quoi, à quoi donc est-il bon d’être un enfant chéri?... Moi, j’aurais cru que maman m’avait trop recommandé. A l’atelier, on me déshabille, on me fait un chahut dans le passage Geoffroy, la police nous pige, on nous mène au poste...
Mais assez de ces fragments. A force de recherches du massier Mulot, on sut que «le portrait de Mlle Camille A... par Aymeris (Georges-Emmanuel-Victor), élève de M. Charlot, membre de l’Institut et de M. Matoire, «avait été accroché en échange d’une toile crevée, dont l’auteur était un Aymerie (Georges), élève de M. Gérôme, membre de l’Institut, demeurant à Nantes (Loire-Inférieure)». Les gardiens furent expulsés, M. Aymeris leur alloua une pension à vie. A cette occasion, le nom de Georges parut dans un journal de Nantes, le titre de l’article était: Concussion artistique.
Autre lettre. (Un an plus tard.)
Cher ami,
Un autre grand événement! Ange Matoire m’a fait connaître M. Degas; j’ai été chez lui, il m’a montré mille dessins, pastels, de chevaux de courses, de danseuses, et toutes ses œuvres anciennes, son Jeu de jeunes Spartiates, La Sémiramis. C’est incroyable! S’il voulait m’accueillir plus paternellement que M. Vinton? Il a l’air aussi terrible. Qu’ils sont sévères, les hommes de ce temps-là! Je sens déjà que je l’aime, je le respecte; c’est un ancêtre, non pas qu’il soit vieux, mais comme maître. Je n’ai pas le temps de vous en dire plus long aujourd’hui, d’ailleurs vous revenez, dites?
Je vous embrasse,
G. A.
Autre lettre.
Cher ami,
Depuis que je connais M. Degas, je ne peux plus me voir passage Geoffroy et pourtant je n’ose pas aller embêter Degas. Je suis encore, plus qu’avant, seul comme pendant mon enfance à Passy; seul au milieu de ces insouciants dont les plaisirs crapuleux me donnent des haut-le-cœur. Ce qu’il y a d’incompréhensible, c’est que je les amuse; ils me trouvent comique, un pince-sans-rire. Toujours parce qu’ils ne comprennent pas. C’est à vous dégoûter de l’esprit. Je pense qu’ils appellent paradoxe ce qu’ils n’entendent pas. Je ne me croyais pas si drôle. Ils sont si peu cultivés, qu’ils me consultent comme un dictionnaire. Vous savez ma faiblesse: incapable de mépriser ou de faire de la peine. Je les suis, je sors avec eux. Tout cela est absurde. Les élèves amateurs ne sont pas les moins vulgaires: le genre cercleux-baccarat-courses, c’est pis encore que les autres qui rappliquent de chez Jullian. Je blesse ces fêtards et ils me disent: Tu en es un, toi aussi, de fils de famille. Et je veux aimer! Maudit besoin d’amis; maudit besoin de confiance et de sympathie! je biaise, je louvoie, j’essaye de m’abaisser à leur niveau. Ils sont très bons, au fond; mais c’est le volontariat, la caserne! Je me fais l’effet de Napoléon à Brienne... révérence parler.
La veille des deux jours de correction, par Ulysse-Auguste ou par Matoire, je recale les dessins des camarades, je remodèle un biceps ou une cuisse, car ils sont tous des mazettes. Nouveau prestige pour moi, comme dessinateur, parce qu’Ulysse-Auguste Charlot, bombardé peintre d’histoire, d’habitude portraitiste d’Américaines, obtint une commande pour l’Hôtel de Ville; membre de l’Institut depuis peu, il lui faut exécuter en six panneaux pour l’Hôtel de Ville, l’histoire d’Etienne-Marcel. Il me charge des dessins d’après le nu. Trop occupé par ses belles dames, il s’en remet au plus sérieux de l’atelier, à votre Georges. Dans une exposition d’ensemble, Ulysse-Auguste m’a fait l’honneur d’épingler, avec les siens, quelques croquis de moi. Vous imaginez l’effet produit passage Geoffroy. Fureur des camarades!
Vous vous attardez à Arcachon, grand ami. C’est trop long, pour moi, sans M. Maillac et sans le brave Michel. Vous devriez amener M. votre père à Paris pour consulter. Je sais qu’il est faible... Serais-je donc égoïste? Revenez-moi! Il est temps de parler des Grandes Choses!
Georges.
P. S.—Michel m’envoie de Bruxelles des Catulle Mendès qui ne me plaisent pas du tout. Michel tourne mal. Il voudrait que je lui trouvasse une fin à son sonnet:
«Que fais-tu donc penchée ainsi sur cette vasque? Tu médites, ô chère! à l’azur de tes yeux.»
Cher ami,
Ne racontez à personne ce que je vous ai écrit sur les panneaux de l’Hôtel de Ville, cela pourrait faire du tort à ce brave Charlot, j’en suis honteux pour lui. Et il est si bon!
Maintenant, récit d’une aventure, une de mes aventures. J’en suis bouleversé! Personne ne veut de moi, à part les Matoire et les Charlot. Hier, maman était rue de Douai où je devais la prendre à six heures. Je me suis prévalu d’une visite qu’allait faire à Degas M. Fioupousse, pour retourner chez lui.—Vous connaissez l’escalier, genre échelle, qui monte de la cour à sa porte. Je grimpe, je frappe: une figure convulsée, c’est Degas. Les maîtres sont tous convulsés si un jeune va chez eux.
—Encore vous? Veuillez bien me f... la paix, je travaille.
Et il me ferme la porte au nez.
Cher ami, je l’aurais tant aimé, ce grand bonhomme, et voilà que de même que chez Vinton, je suis déjà flanqué à la porte par celui sur lequel je venais de placer mes dernières espérances.
J’oublierai; je le reverrai, il faudra bien qu’il permette qu’on l’aime et qu’on l’admire. On vient à bout de tout avec ma patience. Pourvu que Beaudemont, Charlot et Matoire n’apprennent pas l’aventure Aymeris-Degas! Mais ma mère la leur contera. Elle croit toujours qu’on recommande les gens, elle serait capable de me faire recommander à M. Degas.
L’été vient, Beaudemont part pour Londres en juin, il emmène des collègues du jury et l’on voudrait que je fusse «cicerone», parce que je parle anglais. Matoire s’étonne de ce que je ne le tutoie pas. Oh! les jeunes maîtres! Vous me voyez: toujours à côté! Donc, je suis indiscret avec Degas, mais point assez camarade avec l’autre! Ce n’est pas facile d’être un étudiant, à notre époque. Merci de vos lettres, toutes écrites comme par Saint-Simon (pour m’amuser?...) Mais, quant à mes peintures, on dirait qu’il est question de tout excepté d’elles.—Vous aussi? Enfin, attendez, vous verrez!...
Votre G. A.
P. S.—Je compose un essai sur le scepticisme. Voici une heure où l’on se vomit.
Pourquoi Vinton avait-il été irréductible? Pourquoi Georges dont la position aurait dû rendre ses débuts faciles était-il abandonné à l’absurde sort commun des élèves d’académies publiques? Georges se plaignait à Léon Maillac, sur l’amitié duquel il pouvait faire fonds; mais l’opinion de Maillac, quant au talent de l’artiste, Georges devait encore en douter: doute cuisant, à l’heure présente où il aurait eu besoin d’un secours, et qui allait être, dans l’avenir, une hantise quand Maillac ne serait plus là!
Celui-ci inspirait les lectures du jeune peintre et racontait la vie des grands hommes méconnus. Il était resté en relations avec des poètes du Parnasse, les «Impressionnistes», des philosophes et des musiciens. Ses lettres d’érudit, d’un style un peu apprêté du XVIIe siècle, étaient pleines de préciosités et d’amusants archaïsmes. On l’avait pressé d’écrire ses mémoires; d’aucuns espéraient les découvrir après sa mort. Engagé dans des liaisons et des aventures galantes, M. Maillac avait consacré aux femmes et à la «culture» le temps que lui laissait un modeste emploi dans un ministère où, par Vallade, André Lemoyne, il avait connu Verlaine, Glatigny et l’enfant prodige Arthur Rimbaud.
Dans une masure de quartier latin, Maillac vivait depuis ses études à l’Ecole de Droit, avec une femme qui jadis dînait avec lui, à la même pension d’étudiants méridionaux. Trente ans plus tard, il partageait encore, sous l’édredon d’andrinople, la couche de Florette, maritorne acariâtre, querelleuse, dans des draps bis d’hôpital, où Georges ne pouvait concevoir que, la nuit prochaine, Florette allait ronfler à côté de cet homme là.
Flore ouvrait la porte, Georges lui serrait la main. Il passait vite au travers de la petite antichambre dont le papier de tenture sali était à peine caché par des tableaux et quelques pastels de Boudin; il évitait la salle à manger aux relents d’huile frite, la table couverte d’une toile cirée poisseuse, maculée de ronds qu’y faisaient les tasses à café de midi, les verres et les assiettes encore sales à cinq heures. A côté, c’était le cabinet où Maillac se reposait sur une ottomane, deux gros chats angora sur son ventre. La terreur de Georges, c’était, surtout en hiver, que Flore, avec ses tics et ses grimaces, ne vînt en caraco de pilou, près de l’unique chouberski, repriser des gilets de flanelle. Elle mordait ses joues, se rongeait les ongles, et crachait une chique. Méditant, sa belle main osseuse appuyée contre son nez fin, Léon fermait les yeux que la cécité menaçait.
A cinquante ans, il en paraissait soixante-dix, ne se faisait plus d’illusions sur les progrès d’une implacable ataxie; et des secousses, comme les décharges d’une pile électrique, tiraient de lui des gémissements.
—C’est bien laid de souffrir, disait-il, mais tant que j’aurai mes deux oreilles pour entendre, et de la mémoire, je tiendrai. Ce triste état est la revanche de l’amour, dont la privation est, seule, ce dont on ne se console point! Tu verras, entre trente-cinq et quarante-cinq ans! Oh! le triomphe alors pour nous autres! Les arts, la littérature, c’est bien peu, sans... ce que je n’ai plus!
Georges écoutait, contemplait le portrait de Florette en costume de canotière, comparant l’image au modèle, la «goule» encore attachée à sa proie: Ainsi perçait-il l’un encore des mystères de la vie, entre cette hideuse représentation du beau sexe et ces débris masculins d’une pauvre victime de Vénus.
Maillac jetait sa ligne de fond dans une eau trouble, et la réserve de Georges cédait auprès de son grand ami qui, presque un cadavre, parlait encore d’amour avec regret et sans rancune, comme un qui, après un accident où il a perdu les deux jambes, voudrait remonter en voiture et revoir immédiatement un paysage admirable.
—Expliquez-moi à maman, Monsieur Maillac! suppliait Aymeris. Et il chargeait Maillac de délicates ambassades auprès de ses parents.
Avant ou après le dîner, ce sont des conciliabules, de prudentes conversations à voix basse entre M., Mme Aymeris et Maillac. A ces parents trop âgés, il explique leur fils que séparent d’eux des décades pendant lesquelles tout s’est modifié, si bien que les deux générations d’Aymeris n’ont, aujourd’hui, un air de famille qu’à peine. Du moins, croit-on cela.
Quand ses douleurs n’étaient pas trop en éveil, l’ataxique se traînait au Louvre avec Georges, et le professeur Blondel, un autre amateur du «beau sexe». M. Blondel n’était pas un romantique comme Maillac, mais un fervent de la Madone Sixtine de Raphaël, se cachait la face, comiquement, si l’on prononçait le nom de Michel-Ange lequel il appelait, par dérision, Signor Buonarotti.
—Tu me dégoûtes, Bibi, avec ton «rotulard»!
Bibi, c’était Georges, qui se retournait alors vers Léon pour implorer son aide. Georges et lui s’en allaient aux salles égyptiennes, comme brouillés avec le savant (surtout à propos d’Ingres ou de Delacroix)... Ils tenaient pour le classique et le romantique à la fois, au scandale de l’ingrolâtre et exclusif Blondel. Et ces galeries du Louvre, Georges s’y revoyait, enfant, avec Nou-Miette, Miss Ellen et Jessie.
Georges suivait aussi, avec le professeur Blondel et Léon Maillac, les concerts Colonne, Musique, de quelle précieuse assistance n’êtes-vous pas aux adolescents! Vous exprimez mieux encore que la poésie leurs désirs, leurs rêves. Vous reliez, par une chaîne mélodique, les mille étapes d’une existence, ennoblissant notre douleur et nos joies même...
Après une Symphonie de Beethoven, la Damnation de Faust, l’Enfance du Christ, Manfred ou la Vie d’une Rose, Georges marchait avec ses vieux amis jusqu’au café de la gare Saint-Lazare où des cousins, le général et le colonel, venus de Versailles et de Saint-Germain, attendaient en prenant une absinthe, l’heure du train pour Passy; il esquivait autant que possible les retours en voiture, entre son père et Mme Demaille. Les cousins engageaient Georges à se libérer, maintenant qu’il était «majeur», soupçonnant qu’il y avait du «tirage» entre le fils et le père.
Non, point de «tirage»; mais la sollicitude de M. Aymeris paraissait à Georges trop raisonnée et moins naturelle que chez Mme Aymeris; l’imagination d’Alice la rapprochait de son fils, il y avait entre eux des ressemblances imperceptibles pour autrui, de celles qui lient, quand même ils se détruisent l’un l’autre, certaines mères et certains fils. Il est dans l’ordre spirituel comme un cordon ombilical que rien ne coupe—prononçait sententieusement M. Aymeris.

Tel une précieuse bouture, Georges avait été mis à l’abri d’un coup de soleil sur la serre, et du moindre fléchissement du thermomètre. Maintenant, il est en plein air, il se sent vivace, à son midi. Il appelle la pluie, les grands vents et l’orage. L’indomptable volonté de Mme Aymeris, sans doutes quant à la valeur de ses opinions, a dirigé Georges, le force encore à travailler, développe des dons qu’elle n’analyse point, mais qu’elle devine; l’inquisitoriale surveillance qu’elle relâche à peine, ses rodomontades, ses emportements maternels, combien préférables, ces feux de paille, aux soupirs qui bombent le plastron blanc du grand avocat! Si Mme Aymeris boude, Georges enlace son cou, baise son front, la caresse et, comme effarouchée dans sa pudeur, maman repousse l’étreinte:
—Laisse-moi, grand niais! Prends ma main si tu veux!
Et Georges la saisit, la porte à sa bouche comme pour la dévorer. Pourquoi avec un père si aimé, jamais, dans une phrase, l’étincelle qui l’allume et l’éclaire?
M. Aymeris se lamentait, et disait, comme Georges de Jessie: Suis-je aimé? M’aime-t-il?
Georges s’était-il interrogé sur l’existence double de M. Aymeris, à Passy, et rue de la Ferme? Léon Maillac en doutait et cela le «tracassait».—Georges commence-t-il à imaginer quelque chose? Que lui aura-t-on dit? Il se demande si je me doute de ce que fut son enfance... Pauvre enfant!
L’âge et la respectabilité des «figures du Cabinet des Antiques» drapaient sur elles un manteau majestueux; comme Georges, les tantes Lili et Caroline estimaient tout naturel que, pendant les étés à Longreuil, M. Aymeris fût retenu par ses occupations, même durant les vacances qui vident Paris; et M. Aymeris prétendait que le soleil est plus «coquin» à la campagne, où l’avocat portait, comme à la ville, son chapeau de soie haut de forme et sa redingote à roulettes (c’est-à-dire jusqu’aux pieds).
En août, Mme Demaille avait jadis pris l’agréable coutume de s’installer dans le pavillon des Gonnard, une fois Gabriel parti pour Trouville avec son manège; et elle tenait compagnie à Me Aymeris. Moins qu’à cette séparation du père et de la mère, Georges repensait avec horreur à Ellen et à Jessie, fort anxieuses d’aller à Trouville pour d’inutiles emplettes, et rejoindre l’écuyer avec qui elles passaient sans doute la nuit. Georges comprenait, enfin, ses attentes de jadis, ses rendez-vous manqués avec les deux Anglaises, toujours en retard pour prendre le train de Pont-l’Evêque. Georges rentrait seul à Longreuil, elles y revenaient le lendemain; et c’étaient les tantes chuchotantes, soupirantes des phrases acerbes et des insinuations: tout ce dont Georges voudrait parler à son père, et combien de choses d’autrefois dont il tardait de l’entretenir. Inutile curiosité rétrospective!...
Léon Maillac raconta à son élève la tragédie du ménage Gonnard. A cette époque, le naturalisme était à son apothéose:—C’est du Zola..., dit-il.
Les coucheries de l’ancien adjudant excitaient l’imagination de Maillac et révoltaient Georges qui écrivait: Là-bas, dans son couvent de Remagen, le Rhin entre elle et les misérables, pacifiée, repentante, Jessie ne pense plus à moi, elle est hors de la vie, loin de nos turpitudes. Et la maison de Passy lui apparaissait comme un théâtre où l’on n’aurait monté que des spectacles mélancoliques.
Il sentait bouillonner en lui une passion pour cette mère toujours pâle, pitoyable, seule le soir dans le cabinet paternel, tricotant des chaussettes pour les pauvres, lisant la Patrie et ses alarmantes dernières nouvelles, en attendant que son vieil époux, sur le coup de minuit, gravît les marches du perron. Mme Aymeris attendait toujours son «homme du monde»; il revenait à pied depuis la station d’omnibus, après avoir dîné en ville. Des agents de police, ses protégés, l’accompagnaient jusqu’à la grille, de peur d’une attaque. On savait que sa poche était pleine.
Je ne quitterai plus maman! Je passerai les dernières années de sa vie mélancolique, ses mains dans les miennes, ma bouche plaquée sur ses joues amaigries, cette chair qui est la mienne et qui se décompose lentement sous mes yeux; écrit Georges, un soir de 1885, où il a trouvé sa mère évanouie, seule chez elle.
Que ne pût-elle—mais elle était trop vieille—fière et heureuse, accompagner dans les salons et produire dans le monde son fils dont la fougueuse tendresse se brisait comme l’océan contre une digue, et dont elle eût voulu épandre les flots sur des terres fertiles!
Il continue: Elle retire ses bésicles, redresse sa petite taille comme pour le combat; elle me dit: «Sors mon enfant, va-t’en, amuse-toi! Va dans le monde, j’ai besoin de repos.» Ce que maman appelle le «monde» est-ce encore des «centenaires», ou de ces fantoches qui paradaient chez Ange Matoire? Des dîners et dîners? moins intéressants que ceux de Passy. Mes modèles suffisent pour mes besoins présents. Angèle est délicieuse. Avec Angèle on a des conversations rafraîchissantes, humaines. Les femmes du monde ont peu cette spontanéité-là. A être dans mon atelier je ne préfère rien. Des amis, oui! Je veux m’en faire, j’en trouverai comme mon Léon Maillac.
Mme Aymeris rêve près du feu, sous l’abat-jour en porcelaine de sa lampe Carcel; toujours avec son caraco orné de crêpe. Elle a fini de lire la Patrie. Elle prend les aiguilles d’ivoire, le peloton de laine grise et songe:—Les temps sont mauvais. La République s’installe mal en France, on persécute les prêtres. Nos charges augmentent. La Commune n’aura rien été, auprès des secousses de la prochaine révolution. Où va l’argent de M. Aymeris? Ses charités sont obérantes, elles absorbent tout et il faut penser à Georges, aux hasards de sa carrière. Le moindre mal, ce serait encore l’horreur d’une guerre. La revanche! L’oublierait-on déjà, l’année terrible?
Elle passe sa main de braise sur son visage, blanc quoique congestionné; elle brûle; à peine sortie de table, elle a déjà soif. Elle sonne pour Antonin:—Donnez-moi une infusion! Du tilleul!
Antonin est venu à son appel, le fidèle Antonin qui courbe le dos pour ressembler à son maître; Antonin taquine ses favoris, sévère, respectueux et familier. Antonin fait le double service de maître d’hôtel et de gouvernante de curé, pendant que Nou-Miette est au pays avec ses enfants et son mari.
—Non, madame! Pas encore! Monsieur défend à Madame les boissons avant dix heures, rapport que c’est mauvais pour Madame, Monsieur a caché le sucre.
—Antonin, vous êtes un monstre! Voulez-vous que je me consume comme cette bûche? Donnez-moi tout de suite à boire et mettez du sucre sur le plateau! M. Aymeris vous a défendu de m’en donner, peut-être?... Je ne veux pas de cette sale saccharine, vous entendez? Ils me feront croire que je suis diabétique! Ah! si j’avais ma chère Nou-Miette auprès de moi! Un de ces jours je la rappellerai... elle m’a promis de revenir quand j’aurais besoin d’elle.
Et Mme Aymeris retient Antonin, elle veut, en causant, entendre sa propre voix: elle aurait envie de chanter, «pour s’entendre». Elle s’ennuie. Elle a contraint Georges à dîner dehors; Monsieur est retenu ailleurs; Madame, ici, toute seule avec ses pensées.
—Puisque je n’ai que vous, venez Antonin, vous le fidèle! Je vous autorise à me dire ce que vous savez sur Georges.
—Quoi, Madame?
—Allons! vous me comprenez Antonin... Avez-vous jamais découvert quelque chose? Ses modèles... dans l’atelier; enfin, dites, que se passe-t-il là-haut?
—Ah! je comprends! Madame veut dire... la bagatelle... l’affaire des femmes, quoi?
Antonin réfléchit, hésite, puis, fermant le poing et tapant sur une table:—Mon Dieu, si Madame m’engage à dire, eh bien, madame, on serait content si ce pauvre M. Georges prenait les plaisirs de son âge! Parbleu, il y a bien la petite Angèle, la Belge, qui a l’air de rire quelquefois avec lui, mais je mettrais ma main au feu qu’il n’y a rien entre eux, que, comme qui dirait, de modèle à peintre. Mais on n’sait pas! C’est-i dommage, tout de même, que la Miss n’aye pas perdu son innocence avec M. Georges, non pas qu’avec le Gonnard!
—Merci, merci, mon brave, merci! C’est bon, vous pouvez vous retirer; retournez à vos lampes. Il y en a deux qui filent, c’est une infection! Bonsoir. Vous pourrez vous coucher.
Antonin s’incline et souhaite bonne nuit; mais Mme Aymeris le rappelle, la bouche sèche, la voix blanche:
—Non, non! Et mon tilleul? A boire, j’ai si soif! Si vous ne m’en apportez pas, j’écris à Nou-Miette... et je sais à qui ça ne fera pas plaisir de la revoir ici!...
Antonin, sous cette menace, s’enfuit et va désobéir à M. Aymeris en préparant la boisson sirupeuse.

Mais une voiture s’arrête à la grille. Georges a donc quitté de si bonne heure ses amis? Il jette son chapeau et son par-dessus dans le vestibule entre les mains d’Antonin. Il tourne le bouton de la porte, s’avance dans le cabinet où tout est noir, sauf le coin du feu où sa mère fait semblant de lire.
—Toi, déjà, mon grand? Pourquoi si tôt? Tu t’es ennuyé?
—Non, mais je ne puis rester plus longtemps loin de toi.
—Tu es insupportable! Je suis sûre que tu te seras encore inquiété...
Georges remarquait chez sa mère un amaigrissement continu et des fringales concomitantes. Des menus, son père supprimait certains aliments que Mme Aymeris faisait rétablir par Domenica. Antonin avait dit à Georges:
—Monsieur me défend de vous en parler, mais je sais que Madame a le diabète; alors plus de macaroni, plus de pommes de terre. Chut! chut! Monsieur m’attraperait!
Georges avait cherché des renseignements dans le dictionnaire de médecine, comme pour la phtisie de Jessie, et s’était acquis des demi-notions, trop vagues pour être opérantes, mais suffisantes pour que son imagination y puisât des sujets d’inquiétude immédiate. Or, en rentrant, il voit un morceau de sucre auprès du tilleul.
—Maman, moi, je défends! Qu’est-ce qui vous en a donné? Papa n’est jamais ici et quand il est dehors, Antonin... en sert donc? Il est aussi bête que Nou-Miette... Non, décidément, on ne peut plus vous quitter...
—Tu défends? Es-tu le maître ici, par hasard? Le professeur Blondel t’aura conté de ses fariboles! Ce que j’ai? Un peu de nerfs... On vit très vieux avec ce mal-là. J’ai les épaules solides! Seulement on me dit d’éviter les émotions, ce qui est comme, à un pauvre, d’ordonner des beefsteak et du bourgogne! Tiens! on lit le journal la Patrie, eh bien! on ne peut plus comprendre ce qui se passe! Si je me tracasse, ce n’est ni pour moi, ni pour ton père mais bien pour toi, mon pauvre chéri! Que ne verras-tu pas! Qu’est-ce qu’on appelle les temps nouveaux? Je crois les voir: des horreurs! Moi qui suis du bon vieux temps, je ne voudrais point partir avant que je ne t’aie calé, et que tu sois arrivé. Je crois que tu seras un grand artiste... mais nous marchons à la ruine, à la révolution... Et l’on ne te fait pas de «commandes»! On te fait passer pour un amateur! Nous ne te laisserons presque rien, au train dont on va. Il serait bon de te répandre, au lieu d’être toujours là, auprès de ta vieille, à compter ses os sous ses rides. On dirait que je change à chaque minute, aux yeux dont tu me regardes...
Puis haussant les épaules, scandant ses mots:
—Georges! laisse-moi donc tranquille! Tu finiras par m’inquiéter sur moi-même. Quand j’y penserai, oh! alors... ce sera la fin! Va, sors, ce n’est pas chez nous qu’on viendra te découvrir!
Georges sent une boule qui se forme dans sa gorge, à chaque retour auprès de sa mère; il ne sait que baiser cette peau flottante sur la frêle charpente qui lui est si chère. Il feuillette les journaux, inspecte le bureau, la serviette en maroquin de l’avocat, ses dossiers. Il aperçoit les ordonnances de Blondel. Les lira-t-il?
—Mon père n’est pas encore rentré? Il m’avait promis d’être plus tôt ici, ce soir! Pourtant, il a une grosse affaire demain, au Palais.
—Ne devait-il pas aller chez la princesse Mathilde, mon enfant? C’est aujourd’hui mercredi. Il y aura, j’espère, fait un tour. Si Mme Demaille était un peu plus fine, elle l’y aurait envoyé... Au moins là... il cause, se renouvelle. C’est abêtissant, leur tête-à-tête!
Mme Aymeris fait le geste de prendre des béquilles.
—Vois-tu, mon chéri, les êtres ne devraient pas tant dépendre les uns des autres. Je sais bien qu’avec les meilleures intentions, nous t’avons coupé les ailes... Ne me fais surtout jamais, plus tard, des reproches! ils seraient injustes, car nous n’aurions pu agir autrement... Suppose que nous sommes tes grands-parents! Aime-moi tout de même... comme une aïeule!
Georges sent des larmes lui monter aux yeux. D’un baiser, il clôt la bouche de sa mère.
—Taisez-vous, madame! tais-toi, mon adorée. Inutile de dire les choses, c’est assez de les penser. Gardons le laid au fond de notre cabinet noir, ma chérie! Je serais heureux, parfaitement heureux, si vous deux l’étiez, comme doivent l’être des braves êtres chéris avec leur enfant chéri. Si l’on pouvait communiquer avec papa! Mais comment?... Il faudrait qu’il ne me surveillât pas, sans cesse, comme si j’étais un criminel!
Mme Aymeris semble ne pas saisir, remet ses bésicles, prend un bouton de la veste de Georges, et le secouant:
—Ton père, mon pauvre amour! Lui? Te croire un criminel? C’est moi, la femme terrible, qui dirais cela! mais ton excellent père?... Moi, je détruis tout autour de moi... je ne te cache rien, si je te rappelle toujours à l’ordre! Tes tantes me grondent, d’ailleurs; elles me disent que je suis souvent avec toi comme si tu avais mal agi. Il paraît que j’ai l’air trop sévère! On n’a pas idée de ça! Est-ce vrai? Je te juge et je te donne souvent tort, mais je te connais à fond, mon chéri, je connais si bien ton imprudence, ta confiance de nouveau-né en les autres, et ta maladresse de malagauche! Et ce terrible instinct qui, toi et moi, nous force à parler quand il vaudrait (me dit-on) mieux... Mais moi j’ai l’âge: chez un jeune homme il n’en va pas de même. Comme moi, mon enfant, tu blesses sans le vouloir! Et c’est si peu dans ta nature!
Les bustes de Cicéron et de Démosthène, sur les bibliothèques d’acajou, se perdent dans l’ombre de la pièce revêche où Georges, dans sa tenue du soir, avec sa cravate blanche, semble un intrus... Il s’assied sur un tabouret devant sa mère, il regarde les belles mains fines, essaye l’anneau de mariage, trop étroit pour son petit doigt.
—Ma chérie, si je souffre parfois de ton manque de patience, de tes jugements aussi, je te comprends, même quand tu me heurtes, ma gentille; et puis, tu parles, toi... Mais papa!... cette façon de me regarder en silence! Ce n’est pas poli d’appeler cela ses manies—mais pourtant, comment nommer ça?
—Veux-tu me dire vous, Georges, à l’anglaise!
—Ah! non, tant pis! Je t’aime trop!... Oh! écoute une chose à laquelle je ne m’habituerai jamais: maintenant, quand on repasse un plat, ou si c’est du vin de Champagne, papa fait signe aux serveurs de ne pas m’en offrir. Avec Antonin, chose convenue; mais, si nous dînons en ville, j’apprends que papa prévient les maîtres-d’hôtel; à table, il fait des gestes, les arrête quand ils viennent à moi. Que s’imagine-t-il donc? Moi qui suis un «teetotaler...» C’est grotesque, j’en perdrai la tête!
Mme Aymeris avait une façon à elle de rire, sans bruit, comme secouée intérieurement; ce rire muet était une sorte de grimace douloureuse; elle lève les bras au ciel, hoche la tête, puis redevient grave:
—Ton père te voit encore comme l’enfant misérable que tu fus. Ne me force pas à évoquer des souvenirs qui pèsent sur cette maison sinistre. Vois-tu, Georges, il y a des décrets de Là-Haut devant lesquels une chrétienne courbe la tête; leurs effets ne sont stimulants que pour les forts. Nous autres, hélas! nous n’avions plus la force... Tu te plains du regard de ton père? Et moi donc, que dirai-je? Il y a des instants où je devine qu’il craint pour ma raison. Il me reproche mon «émotivité», c’est ainsi que Blondel désigne les nerfs. Evidemment, je ne suis pas en carton, je crois que mon cerveau fonctionne encore régulièrement. Encore une fois, n’en veuille pas à ton papa! Sois bien tendre pour lui...
—Oui! Il est bon, il nous aime tant! Pourquoi faut-il qu’on ait envie de lui faire des reproches?
—De quoi? Il n’y a jamais de reproches à lui faire, mon petit. Ton père a besoin d’exercer son dévouement, comme auprès de notre vieille amie. Moi, je ne lui ai pas donné l’occasion de m’en prodiguer! j’ai toujours été une indépendante; c’est ma manière, de crier, comme c’est la tienne de te renfermer dès que tu sens qu’on t’observe. Ma parole «incoercible», ton père ne s’y est jamais fait! Mme Demaille a répondu, par sa faiblesse même, aux besoins de ton père, et puis... maintenant, il sert de Nou-Miette à Mme Demaille; je déplore tout cela, mais je t’assure que je ne lance la pierre à qui que ce soit! Ni à elle ni à lui... les pauvres chers!
Mais Mme Aymeris ne peut refouler une autre plainte.
—Si seulement elle était moins lente! Je t’assure qu’elle retombe en enfance! Après tout, elle aura tantôt 80 ans!...
—Est-ce qu’elle fut belle?
Mme Aymeris se redresse:—Que t’importe? On la trouvait belle comme une madone de Raphaël; or moi je n’apprécie pas la Vierge à la Chaise! Enfin du vieux jeu, de l’Hippolyte Flandrin! tu connais son crayon par Amaury Duval?... Pour moi, elle a toujours eu un visage inanimé, c’était un glaçon. Son appartement sans un grain de poussière, c’est tout elle! Ce que Mme Demaille sait le mieux faire? La préparation des purées, cette insipide nourriture qu’ils croient l’aliment nécessaire à leurs entrailles. Elle ne croquerait pas un bonbon, pour ménager ses dents: des perles, tu sais!
Georges avec sa mère en était là; une camaraderie, toute de tendresse et de pitié, lui faisait aborder des questions jusqu’ici tacites ou vagues, mystérieuses comme l’avait été, dès son enfance, l’idée de la mort, qui enténébrait sa vie de jeune homme.
Les soucis maternels de Mme Aymeris avaient une autre cause qu’elle avait cachée jusqu’à ce que sa maladie la rapprochât de son fils: la vie privée du jeune artiste.
Des mois et des mois, elle hésita, s’informant, d’ailleurs, auprès de Léon Maillac et du professeur Blondel.
Plutôt que de feindre ou de se rendre odieuses à un fils, certaines mères préfèrent d’ignorer toute fredaine juvénile. La vie de Mme Aymeris (si peu modérée dans son langage), sa conception austère, et janséniste même, des exercices religieux, l’avaient éloignée, depuis trente ans, du confessionnal, au déplaisir de son époux, ennemi des bizarreries. Ce jansénisme, la pudeur et la vertu n’avaient point préparé Mme Aymeris à jouer un rôle dans les choses de l’amour; mais aussi comment son goût des êtres, sa curiosité, l’y eussent-ils laissée indifférente? Elle devait bien, parfois, se demander:—Qu’est-ce que fait Georges? Aime-t-il les femmes?—Elle savait que, de ces années-ci, dépendait l’avenir de la famille, du nom qu’elle portait doublement, et auquel elle attribuait une valeur sociale comme ces bourgeois de très ancienne souche qui sont plus sûrs de leur lignée que maints aristocrates. Alors qu’elle destinait Georges à la diplomatie, elle avait eu, quant au mariage, des vues ambitieuses pour lui; si par la suite son maternel égoïsme devait transformer un désir en une volonté ferme que Georges ne se mariât pas, tant qu’elle vivrait, comment être certaine que son fils ne se laisserait point «piper»? Alors elle ne s’avoua encore que ceci:—Je ne consentirais qu’aux risques flatteurs d’une cérémonie à Sainte-Clotilde!—Son cousin Jacques de Maurepas, dit Pinton, l’entretenait insidieusement de siennes cousines, nobles et pauvres Tourangelles dont la description la faisait bondir. Mme Aymeris, ignorante du «grand monde», se l’imaginait à la façon d’un provincial auteur de «romans parisiens», ou d’après ce que lui disait du «gratin» le professeur Blondel. Dût-elle subir la présence d’une bru, elle la voudrait élégante, les cheveux frisés, un peu de fard autour de ses yeux bleus, une poitrine «luxuriante», le genre enfin que les hommes semblent préférer à nous autres—disait-elle.
Elle ne s’était oncques regardée dans la glace, et n’était jamais «sortie». Une seule fois, Georges se la rappelait vêtue de moire grise, comme il avait, avec son frère Jacques, accompagné jusqu’au pont d’Iéna, par une soirée de juin, papa et maman dans la calèche ouverte qui convoyait M. et Mme Aymeris au Théâtre lyrique, où la baronne Haussmann leur avait offert la loge du Préfet de la Seine; Mme Christine Nillson interpréterait le rôle de «la Reine de la Nuit» dans la Flûte enchantée. C’était comme d’hier et Georges revivait les moindres circonstances de ce gala: un de ces longs crépuscules où la nature est rose et verte, où l’Est se teinte de mauve, et le couchant fulgure des orangés incendiaires. Par cette soirée froide et chaude comme les glaces que l’on sert avec une sauce-crème bouillante, c’était une maman de jour de noces, une Mme Aymeris en robe magnifiquement ample, relevée de dentelles, ses quelques diamants dehors, et des épis d’argent dans une coiffure de Félix.
Hormis cette occasion unique et mémorable, la janséniste n’avait plus mis que des toilettes quelconques; et les bandes de crêpe ne le cédèrent plus, ou rarement, au jais, à quelque soutache mate sur une étoffe noire et aussi terne que la garniture.
Mme Demaille lui en touchait quelques mots quand son amie Aymeris parlait du «monde».
—Alice, vous devez me trouver bien perruche! Vous vous moquez encore de mon corset et de ma robe de velours améthyste. Du reste, ma chère, je n’achète plus rien; mais, ma foi, quand on n’a été pas trop mal de sa personne, on ne tient pas à s’enlaidir en vieillissant. J’ai toujours mes fournisseurs; pour les chapeaux, je ne comprends pas que vous ne veniez pas avec moi chez Mme Félix, je vous ferais faire un retapage pour rien!...
—Qui a été belle, veut le rester, ma chère amie. Ce n’est pas mon cas, et M. Aymeris ne m’y a jamais encouragée...
Ces propos s’échangeaient tandis que Mme Demaille, devant la psyché, faisait bouffer sa jupe, se redressait pour ne rien perdre de ses avantages.
A Mme Aymeris, en faute d’ailleurs avec la vérité historique, le nom de Demaille évoquait une existence brillante, le théâtre, les salons, les plaisirs légers; elle demanda à Marianne Demaille comment «les fils de famille s’approchaient des jeunes femmes du monde». Georges ne tarderait plus à s’émanciper. Une liaison—le professeur Blondel et le président Lachertier l’avaient assez souvent soutenu, c’était l’épisode nécessaire des années dont le premier chiffre est un 2.
Maillac déclarait:—La liaison avec une femme mariée, c’est pour les chiffres 3 et 4, Madame! de vingt à trente, on caresse ses modèles, si l’on est peintre, comme Georges.
Plus pressée pour Georges était Mme Aymeris, car son amour maternel éclipsait sa très étrange austérité janséniste.
Elle renouvela sa tentative auprès du Président:—Mon cher, vous qui êtes, quoi qu’en dise Mlle Sybille, un endiablé, un galantin, un coureur de duchesses, quand emmènerez-vous Georges dans leurs boudoirs? Je me désole de le sentir accoquiné à notre reps et à notre acajou Louis-Philippe. Son père refuse de le conduire chez la princesse Mathilde. Allons! mon bon farceur, dégourdissez Jojo-Bibi, donnez-lui des occasions de mettre son gilet blanc, rien ne lui va bien comme son frac, avec un gardénia à la boutonnière. Houp! un bon mouvement, l’ami!
Le Président refusa obstinément. Alors Mme Aymeris harponna Evariste Blondel, possesseur, dans l’aristocratie, d’une position solide, quoique sa solennité, ses longues boucles blanches et trop calamistrées, n’allassent sans lui prêter un certain ridicule. Il citait trop volontiers des titres, comme s’il n’avait parmi ses clients que des grands seigneurs et ignorât le commun des mortels. Blondel était l’ami d’une princesse Peglioso dont il avait soigné la sœur; son prestige, comme écrivain-neurologue, à la mode, était entretenu auprès de la princesse par l’amour que cette étrangère lui avait inspiré: obsession sénile qui transformait le professeur à la Salpêtrière en un jouet incassable aux mains d’une Lucrezia.
Par quel miracle Mme Aymeris eût-elle imaginé le professeur Blondel comme un bouffon qui, en dehors de son «sacerdoce», prend un autre masque et des manières équivoques pour servir la Princesse? Cependant Mme Aymeris, toute à ses plans de campagne, ne pouvait prévoir un second refus, pensant:—Il finira par entendre raison, notre Blondel! Il cédera, puisqu’il ne faut pas, dit-il, contrarier la malade que je suis; il se chargera de Georges, pour me faire du bien; ou alors, qu’il ne me soigne plus!
La princesse Peglioso s’était mariée à seize ans. Née, à Séville, d’un Polonais, le comte Sabrinszki, et d’une Grecque, ex-danseuse à la Scala de Milan, sa grand’mère paternelle avait été élevée à Washington où son père était ministre plénipotentiaire de la jeune reine Victoria.
Mme Peglioso avait donc du sang slave, de l’hellénique et de l’anglais.

La peau mate, les cheveux blond-roux, frisés par devant, très tirés sur les tempes, à la manière de la princesse de Galles, cette cosmopolite mélangeait à la lourde saveur d’une Orientale, la fine distinction d’une Anglo-Saxonne, sans qu’on pût définir ce qui des deux l’emportait sur l’autre, hors l’accent qu’elle avait fortement britannique. Ses mots homicides étaient colportés de salon en salon. «Libre comme l’air», disait-elle, «Free as air», elle était captive volontaire en un cercle d’adorateurs, parmi lesquels le monde eût été bien aise de désigner au moins un amant. Or ceci était impossible. Qu’on la divertît? elle n’en demandait pas davantage.
Mme Peglioso vivait seule dans l’hôtel du prince. Il lui abandonnait voitures, serviteurs, pourvu qu’elle le laissât à Florence, dans sa villa des Collines avec les «pianistes du prince»; il se croyait compositeur et chantait ses abscons opéras.
Si plus capable qu’elle ne l’était de supporter l’ennui de ceux qu’elle appelait les «rasoirs», la princesse, une des reines de Paris, aurait pu servir de trait d’union entre le faubourg Saint-Germain, le gratin des douairières et ses amies américaines dont beaucoup n’avaient que leurs dollars comme truchement.
Cette princesse inspirait à Mme Aymeris une curiosité faite d’admiration et d’effroi. Les ardeurs d’Evariste Blondel s’exaspéraient par un commerce quotidien, tour à tour avoué, ou dont il se défendait.
Retenu par ses travaux scientifiques, où Blondel en trouvait-il le temps? Il déjeunait, il dînait avenue Montaigne; tel un heiduque, il suivait Lucia dans ses promenades à pied, ou disparaissait au fond du landau: chaperon toléré par des soupirants qui s’entre-soupçonnaient, se haïssaient et l’employaient, à l’occasion, comme intermédiaire habile.
Certaines perfides chuchotaient que si un homme avait jamais eu la chance de voir Lucia nue, c’était Blondel, le page bientôt septuagénaire de la princesse; ou de son chapelain—un Espagnol du Vénézuela.
Elle appelait Blondel «Socrate». La princesse le tutoyait et lui avait choisi ce surnom. Habituée des cours de Renan au Collège de France, «le vice» de Lucia était l’étude de la médecine; elle insistait, quoiqu’il y répugnât, pour que Blondel la conduisît à la Salpêtrière, ou lui fît suivre des opérations chirurgicales dans les cliniques d’hôpitaux, comme si, d’autant plus jalouse de la pureté de son corps, elle tenait à savoir comment se corrompait celui des autres. Elle protégeait ses narines d’un mouchoir parfumé contre les exhalaisons trop fétides de la chair, mais ne reculait pas, à la vue du sang.
Evariste Blondel prit un extrême déplaisir aux invites de Mme Aymeris.
—Je vous serais obligé, Madame, de ne pas me poser des questions indiscrètes sur la princesse Lucia. Mes rapports avec elle sont ceux de savant à élève intelligente... La princesse n’a rien pour vous plaire, ni à Aymeris. Très artiste, elle désire, tant on lui parle de Georges, le connaître aussi. Si je ne vous ai jamais dit cela, c’est que je ne veux pas endosser, vis-à-vis de mes vieux amis et de leur fils, des responsabilités trop lourdes. La princesse est un candélabre où les papillons de nuit se brûlent les ailes. Laissez donc la jeunesse avec la jeunesse. Mme Peglioso est déjà trop mûre pour un débutant.

Mme Aymeris avait dans sa chambre une lithographie de Chérubin et de la Comtesse, par Nanteuil.
—Mozart, Beaumarchais, les Nozze di Figaro! fit-elle. Ce serait charmant!
—Ne parlons plus de cela, réplique le professeur, soyons sérieux!
Georges qui vit cette scène se dérouler, je ne sais comment, dans la glace je crois, imitait les gestes de sa mère toute ragaillardie et s’évertuant à gagner Blondel.
Mme Aymeris prenait tous ses convives à témoin:
—Mes amis, n’est-ce pas que Blondel nous parle sans cesse de sa Lucia? Il n’est question que de la princesse, de ses faits et gestes. S’il veut nous dérider, c’est toujours d’elle qu’il raconte mille choses. Voyons M. Lachertier? Eh! vous autres, dites le contraire! moi, je la trouve ravissante! Georges a des photographies d’elle dans sa chambre, dans son atelier, partout. Est-ce moi qui les lui donne?... Et personne ne veut lui présenter mon fils? Voici qu’on prépare le Salon prochain, il faudrait que Georges eût un portrait de la princesse Peglioso sur la cimaise, ce qui serait la médaille et des commandes assurées! J’y songe, au succès, moi la seule personne pratique chez nous! Georges est peintre de figures, saperlipopette! On ne peut pas toujours faire poser des pommes, des torchons, de ternes visages d’inconnus! Un artiste doit vivre dans le monde, obligation qui fait partie de son métier, comme pour un grand avocat...
Le professeur donnait de son veto de raisonnables motifs: on ne devrait être admis à l’avenue Montaigne qu’après trente ans. Georges était inquiet, on ne savait quelle direction prendrait son vol. L’atelier Beaudemont n’avait pas été bien heureux!... Un peu plus et c’était la culbute.