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Aymeris

2. Lucia (continued 2)

Reading edition

Mme Aymeris protestait:

—C’est encore là qu’il fit quelques connaissances parisiennes.

—Moi, dit Blondel, je le ferais voyager, Madame! Lachertier conseille pour Georges une visite à Rome, un tour d’Italie. Il a raison.

Sur quoi, Mme Aymeris se met à trembler, puis menace et implore comme en face d’un assassin qui pénétrerait chez elle nuitamment.

—Vous voulez ma mort! C’est bien simple, Blondel veut me tuer! Comment? Vous? C’est vous, le savant, l’illustre médecin des nerfs! qui... Alors pourquoi chuchoter avec mon mari, et, par les moyens les plus sots, m’éviter des émotions, ce que vous appelez des crises? Les médecins passent comme les autres à côté du mal sans le voir. Vous me tuerez, après m’avoir rendue idiote! ayez pitié de moi! Georges, voyager? Attendez donc! je ne serai bientôt plus une de trop sur cette triste terre, Georges sera libre ensuite de vivre au Kamtchatka s’il lui plaît!... Mais maintenant!!! Moi dans ce fauteuil, M. Aymeris faisant cuire les bouillies de Mme Demaille et Georges à Rome? Vous vous moquez! Donc, moi... seule avec Antonin, et les lampes qui fument, et les veilleuses qui empestent?... Voilà ce que vous m’offrez, au lieu d’arranger des séances de portrait avec la plus belle femme de Paris, au lieu d’aider Georges à percer...

Evariste Blondel résistait, en même temps, aux prières de la princesse Peglioso.

Lucia voulait appeler dans sa ménagerie ce Georges Aymeris dont la peinture était discutée; et son imprudence de langage, ses opinions en art, l’antipathie même qu’il inspirait à ses camarades, feraient de lui une bombe, un explosif de plus dans le riche arsenal de l’avenue Montaigne.

Blondel se sentant prêt à capituler, osa répondre:

—Princesse, le fils de mon vieil ami ne verra pas ce que vous avez fait du professeur Blondel. Si je vous l’amène, son entrée chez vous sera le signal de ma sortie.

L’histoire qui va suivre offrirait la matière d’un roman. Je conterai jusqu’à la fin, une existence trop riche en aventures sentimentales; mais je ne donnerai ici que certaines pages du journal de mon héros; le lecteur de ces mémoires incomplets remplira les intervalles.

Du journal de G. Aymeris

(vers 1885).

Que s’est-il passé? Excellent M. Blondel! Quel brusque changement d’attitude! Le président avait refusé; M. Blondel était intransigeant aussi. De moi-même, je n’y aurais plus songé. Et me voici, au bout d’un mois, plus différent du Georges d’avant Pâques, que ce Georges-là ne l’était alors du Georges de sa première communion. Si cela devait toujours ainsi durer! Si je pouvais mener de front les deux existences: chez nous et à l’avenue Montaigne! Maman l’aura voulu: après les cocottes de Beaudemont-Degetz, la plus divine des femmes! Je ne ferai donc pas défaut à maman? Mais, M. Blondel, comment a-t-il fait cela? Je sens que l’avenue Montaigne absorbe déjà une part de mon être. Mais pourquoi ainsi l’ont-ils voulu, pourquoi?

Je suis invité à dîner pour mardi, mercredi, vendredi. Je dois même déjeuner avec la princesse tous les matins, tant que dureront les séances de pose. Je fais des croquis, des masques au pastel, comme Latour, pour m’y préparer. On ne résiste pas à cette Sirène.

Illustration from Aymeris

Récapitulation: Pour moi-même, si je dois jamais relire ces notes quotidiennes, il me faut consigner, ici, le premier, l’énorme premier jour, la rencontre, et ce qui s’ensuivit. J’entre dans une phase de délire, j’oublierai Passy, mes devoirs, mes serments filiaux. Le rideau se lève, je vois l’univers par la fenêtre ouverte sur ce printemps, qui n’est plus «maladif» comme dans les vers de Mallarmé, mais où tout n’est que volupté, plaisir, amour!

Je ne m’attendais à rien de tel! Le professeur Blondel a voulu me convaincre de la pureté d’Ingres, du «toc» de Delacroix. Nous avions été au Louvre, comme c’était un mardi et que M. Blondel n’a pas de service à la Salpêtrière ce jour-là; il déjeuna avec moi, à midi.

Sa tête détachait de fines boucles de cheveux en argent sur une gravure de la Chapelle Sixtine, par Ingres et Calamatta, non pas la composition en longueur, mais celle dont le premier plan est rempli par des têtes de prélats: de l’essence d’Ingres. Un vase étrusque était au-dessous du cadre. Sur la table sans nappe, l’acajou bien poli par la bonne (qui ressemble tant à une servante de curé), le couvert est à peu près celui de mes tantes. Quelques fruits, un compotier de quatre mendiants, les carafes dans des seaux à rafraîchir; une «desserte» entre le professeur et moi. Nous avons eu des rillettes de Tours; les confitures de mirabelles étaient excellentes. Tous ces détails me seront chers plus tard. Dans ce rez-de-chaussée, rue de Varenne, on se croit chez les tantes, mais il y a partout quelque chose qui plaît à la vue.

Ensuite au musée. Le professeur ne me convaincra pas. Ingres est admirable, mais Delacroix est admirable aussi. Nous avons traîné à la sculpture, dans les salles basses humides. Dehors, c’était une température d’août, mais avec des marronniers en fleurs, un de ces jours où l’on a envie de causer avec les passants, de sauter, d’embrasser les femmes. M. Blondel se retournait constamment. Au coin de la rue de Bellechasse, Blondel reconnaît, de loin, un équipage qui s’avance sur le boulevard Saint-Germain, un équipage qui a l’air d’un Constantin Guys, l’ami, je crois, de M. Manet; un attelage comme ceux de la Cour impériale. Il n’y en a plus beaucoup ainsi. M. Blondel me pince le bras et me dit:

—Regarde, Bibi-Jojo! la voilà, la divine Princesse, la voilà, «la jolie femme!» Elle sort de la séance à l’Institut, où Renan parlait. Elle a commandé sa calèche, ses hommes poudrés et en mollets, sa paire d’alezans de 100.000 francs.

Illustration from Aymeris

La voiture approche, se balance comme une gondole, suspendue au col de cygne de ses huit ressorts. Le valet de pied se retourne pour prendre un ordre, les chevaux, stoppant, appuient sur la gauche vers le trottoir. Je vois une ombrelle bleu de ciel, un flot de gaze, un gant blanc. On nous appelle, Blondel va à la rencontre de tout cela.

—Tiens Lucia, voici Bibi-Jojo.—Et à moi:—Tiens, voici la belle princesse, embrasse!

On lit dans les journaux le récit d’un accident. Quelqu’un a été renversé par un vélocipède, on l’a emporté, il a perdu connaissance. Ensuite, il se réveille dans un endroit inconnu, il ne se rappelle rien, on le presse de questions, mais il ne sait plus.—Eh bien! j’en suis là; je serais incapable de revoir les premières minutes. Ai-je embrassé? N’ai-je pas embrassé? J’ai entendu une voix étrangère et des mots français. Je suis rentré à Passy dans la calèche, en face de la princesse Peglioso et d’une autre dame que je ne reconnaîtrais pas. J’ai dû leur faire visiter mon atelier.

Comme elle est intelligente, la princesse! Quelle femme étonnante!

10 juin.

Je suis un autre homme. J’ai peur. Je néglige notre maison. Maman est fière et a l’air heureux. Après tout, c’est peut-être un peu de joie qu’il lui fallait. Elle répète: «Je suis contente! je suis contente!» et me donne toutes les permissions. Elle augmente ma pension. Papa est froid au sujet de la Princesse. Il me regarde encore plus fixement. Qu’est-ce qu’il peut bien s’imaginer? S’il savait ce qu’est l’hôtel Peglioso, il se rendrait à l’évidence: je n’y jouerai d’autre rôle que celui d’un gosse. Et encore! Tous ces vieux à ses trousses ne laissent guère de place pour l’intrus. Nous verrons bien, quand les poses de portrait auront commencé pour de bon. La Princesse voudrait les remettre à l’automne. Dans ce moment, pleine saison de Paris, pas moyen! dit-elle. On entre, on sort, c’est un va-et-vient continuel. Hier, il y avait vingt-deux couverts à déjeuner. En plus des fidèles, deux ou trois étrangers. Est-ce cela, un salon cosmopolite?

Dans le fumoir, nous étions assis, avant le repas; une jeune femme entre, dans une pelisse de skungs, comme en hiver, les cheveux courts; elle est pâle, elle a une voix de séraphin; un paquet sous le bras. En passant dans la salle à manger, elle dit quelques mots au maître d’hôtel, lui remet le paquet.

Illustration from Aymeris

Au café, de retour dans le fumoir, il y avait un trapèze pendu à l’anneau du lustre. La dame, qu’on appelle Nina, laisse tomber sa pelisse et apparaît en maillot de soie noir, comme un gymnaste; deux appels de mains, un «ready?», et elle s’élance sur le trapèze, elle fait un rétablissement. Grand succès. Cela a paru tout naturel. Les cosmopolites sont de drôles de corps. L’hôtel Peglioso est plein d’étrangers, car, outre les parents pauvres, la Princesse a toute une clientèle d’Américains fixés à Paris; des ex-secrétaires, des lectrices, des gouvernantes qu’elle pensionne; des prêtres, comme chez papa. Une salle leur est réservée. Lucia va à la messe tous les matins dans son oratoire. Elle a un chapelain. Sa charité est inépuisable.

Dans un autre salon fonctionne une sorte d’agence des étrangers, avec directeur, livres de comptes, registres. Le secrétaire actuel de Mme Peglioso m’y a introduit, en faisant des plaisanteries de sous-officier: il me rappelle Gabriel Gonnard, et il doit y avoir des Ellen et des Jessie aux étages supérieurs. Une aile de la maison est déserte depuis que le Prince est à Florence. Le Prince a fait numéroter, dans une galerie, les trente portraits, tous mauvais, de sa femme pour laquelle il a dû avoir un sentiment, au moins un caprice, quoi qu’on raconte de ce grotesque qui s’est fait peindre en Orphée par Boecklin; dans une autre, le portrait de tous les Sabrinski, des Mittford et même une gravure représentant l’étoile de la Scala, en tutu: la propre mère de notre amie.

Saurai-je jamais ce qui se passe dans les trois étages du palais Peglioso? Lucia y vaporise ses parfums les plus entêtants. Dès le premier vestibule, au bas d’un escalier monumental, aussi grand que celui de l’Opéra, je suis pris d’un malaise. Des hommes en livrée bleue et rouge, un Suisse, dès qu’il y a réception, ont failli me faire fuir. J’ai envie de leur dire: allez retirer ces hardes! C’est une honte, ce luxe, devant les parents pauvres du prince. Mais, sans doute, ils aiment le faste, ces fils de princes à la panne, cette livrée les rehausse à leurs propres yeux. On parle toutes les langues, dès l’antichambre. Dix lévriers gigantesques aboient en haut, sous la coupole; dès que j’arrive, ils dégringolent dans l’escalier; la voix de la Princesse les lance sur moi. Mais cette voix!... C’est la sirène, elle sort de sa chambre qui n’a ni verrous ni clef, car ses chiens sont les seuls protecteurs de son... tabernacle. On la dit vierge!

Je manque m’évanouir quand j’entends cette voix d’argent, là-haut, dans la coupole du Montsalvat. Vers de Verlaine... Ceci ne se passe pas dans la vie réelle, et ce n’est point de la comédie non plus. La voix d’argent éclate en un rire de Kundry, dès l’instant où Lucia m’a reconnu. Cette reine, sans rien perdre de sa majesté, parle. Ce qu’elle dit? Ah! il faut s’habituer à ce ton-là! A l’atelier du passage Geoffroy, on emploie de ces mots crus. Ils me glacent. Si jamais la reine m’accordait quelques faveurs, je la supplierais de renoncer à l’argot. Elle, si belle, et qui a tant de compréhension et d’esprit, pourquoi parle-t-elle à la façon de Florette? Le professeur nous la décrivait comme la «grande dame». Je ne suis pas encore à même de comparer. Mme Nina, la trapéziste, est aussi, dit-on, une très grande dame. Il doit y en avoir d’autres, différentes de celles-ci, ou alors maman serait «refaite», comme dit Lucia à propos de moi. Etait-ce pour aboutir à l’avenue Montaigne, que j’ai reçu une éducation si chaste?

M. Evariste Blondel retourne chez la Princesse. Jusqu’à présent il avait pris soin de n’y pas apparaître quand j’y étais. Quelle récompense a-t-elle pu lui promettre s’il m’amenait à elle?

Ah! le jour du boulevard Saint-Germain, la calèche, le baiser! (car je crois décidément qu’il y en eut un). Qu’a-t-elle pu lui promettre? Un baiser? Ou l’a-t-elle battu? Lucia doit le fouetter avec sa cravache aux lévriers. Si je n’avais autant de raison d’être secret, si je racontais aux miens, à mon père, l’Evariste Blondel de l’hôtel Peglioso, d’abord on ne me croirait pas; ou bien l’on me défendrait d’y retourner. Entre le Blondel prudent, pompeux et encapuchonné dans son quant-à-soi, de chez nous, et le Blondel de Lucia, il y a la différence d’un acteur en train de défaire sa tête dans sa loge, d’avec le roi qu’il était tout à l’heure en scène, la main sur le pommeau de son épée. Hier, on ne m’attendait pas, j’entre dans le fumoir; Blondel, à genoux, soufflant, rouge, ébouriffé, cherche sur le tapis les perles du collier dont la Princesse a rompu le fil.

—Socrate! tu n’auras pas ton verre de thé à la russe, tant que tu ne me rapporteras pas la trente-sixième perle! Cherche sous le piano, mon toutou, c’est une bonne occupation pour un savant et un sage de l’antiquité!

Socrate me voit, blémit. Lucia répète:

—Allons! ma trente-sixième perle! Replonge, Sindbad le marin! Ce n’est personne; simplement Georges Aymeris! donc inutile de te repeigner; ce désordre sied à tes tempes géniales...

Et elle me prend à parti:

—Vous n’avez pas, chez Mme Aymeris, de ces exercices hygiéniques pour rendre la jeunesse aux membres de l’Institut?...

Et elle me siffla, comme ses chiens, pour ouvrir le piano. Elle et moi allons jouer la réduction d’un des derniers quatuors de Beethoven. Tremblant, ravi, je fais des fausses notes, je n’observe pas la mesure. Elle jette le cahier au milieu de la chambre, ordonne à Blondel de prendre dans les casiers le même quatuor, à deux mains; dès qu’elle l’a saisi, elle s’installe au piano, une merveille d’Amérique.

—Ceci c’est pour le peintre! Socrate, voici l’heure de tes consultations, laisse-nous!...

Ses traits s’immobilisent en une merveilleuse beauté, noble, pure, de Vierge. Et l’adagio de l’opus 107 déroule son ample mélodie d’espérance et d’amour, après les hoquets et les spasmes, les arrêts et les reprises, les battements du cœur.

Ce n’est pas un pianiste qui l’interprète, ce sont les notes qui s’animent, comme d’elles-mêmes. Je n’ai jamais rien entendu d’aussi beau. Lucia n’est plus ici-bas, tout à coup elle s’envole dans la nue. C’est sainte Cécile. Je n’ose souffler mot quand elle a fini. Elle attaque un autre quatuor, cela pourrait durer indéfiniment. Elle est incomparable, aussi, dans le Chopin. La Ballade! Elle me dit:

—Ceci est pour vous, Georges (mon nom dans sa bouche!) pour vous seul. Vous savez que je ne joue sous aucun prétexte en présence de personne. La musique est pour moi seule. Supposez que je croie que vous n’êtes pas là.

Illustration from Aymeris

Elle a des façons de dire ce qu’elle ne veut pas dire. Est-ce que je me trompe? Les femmes se complaisent au brouillamini. Avant de connaître Lucia, je ne faisais guère de différence entre une femme et un homme, du point de vue moral; les femmes, c’étaient les mères, les épouses, les modèles; comme il y a des pères, des époux, des Italiens, dans les ateliers, chacun ayant sa fonction et son rôle. Tout à coup, l’ennemie, l’incompréhensible créature de mystère sort de son enveloppe de brouillard. Serait-ce là ce que M. Vinton, dans ses lithographies, tente de réaliser: un homme (généralement au bas de la composition), noir dans l’ombre, les bras suppliants, la tête tendue, s’étire vers une apparition; une image féminine, diaphane, mi-réelle, vaporeuse, se forme dans la lumière: c’est une théophanie, mot que Christophe Fioupousse affectionne. On sent que, dès que le saint Antoine la touchera, la bulle lumineuse se crèvera. L’homme veut prendre; il ne saisira que de l’air entre ses doigts. Et Mme Vinton, avec sa robe de mérinos, ses lunettes, fait bouillir le lait, prépare les rôties, tandis que Vinton boutonne sa vareuse, de peur des coryzas, et souffle comme un chien courant après une chienne.

Je deviens «naturaliste». C’est le commerce de l’hôtel Peglioso. Guy de Maupassant qui y fréquente est pourtant d’une correction parfaite, quoique un peu vulgaire.

Je retranche deux cahiers de Georges (hiver-printemps) qui feraient un chapitre non publiable. Il nous faut poursuivre l’histoire de notre héros.

Longreuil, juillet.

Cette année, mon père viendra plus souvent nous voir. Il a loué, pour Mme Demaille, une maisonnette près d’ici, le Dr Brun ordonnant à papa d’interrompre ses œuvres charitables de Paris. Papa n’est pas bien portant, il change physiquement; maman se tourmente à son sujet. Bien heureux que Mme Demaille se soit, après quarante ans sans en sortir, décollée de la ville, et qu’elle soit si robuste pour son grand âge.

A quelques kilomètres de Longreuil, c’est une ancienne chaumière adaptée par ces folles Anglaises qui étaient venues y faire de la gymnastique eurythmique, avec leurs petites élèves de Drury Lane. Elles furent expulsées à la suite de leurs bains trop eurythmiques dans la mer.

Illustration from Aymeris

Il est plaisant que Mme Demaille ait pris leur place. Le vieux Josselin nettoie, époussette, peste, en attendant sa patronne. Dans une quinzaine de jours, il faudra que je m’absente. La Princesse est encore avenue Montaigne, elle m’a fait promettre de retourner la voir pendant les vacances. Elle sera peut-être moins entourée; on l’approchera dans d’autres conditions. Nikko, le mystérieux Slave, doit aller faire sa cure au Mont-Dore, moment opportun pour fréquenter l’hôtel Peglioso; moi, je crois a Nikko! c’est lui le véritable, le redoutable!... Quelle raison valable donnerai-je ici de mon départ, moi qui ne voulais plus prendre le train, dès que nous étions à Longreuil? Un camarade malade? Il faudrait que j’inventasse quelque stratagème avec Maillac. Mais non! il me trouve trop jeune pour l’aventure...

Les avoines sont bleues, la campagne a l’air toute en zinc peint. Mes tantes méprisent ces «fastes de l’été» et soupirent après l’automne. Moi, je n’ai jamais rien préféré au plein été, mais cette fois, je ne sais pourquoi, l’automne me sera moins hostile que de coutume.

Je commence un groupe: Lili, papa et maman; pas Caroline qui déchire ses photographies, pour ne pas laisser après sa mort le moindre vestige d’elle-même, ni lettres, ni papiers. C’est une forme d’orgueil, cela. S’imagine-t-elle donc qu’on s’amuserait à construire des romans? Mais la Princesse? Pensons à l’amour. L’amour, la tendresse, il me semble que cela se donne plus simplement, à bras ouverts, sans préoccupation des autres. Mme Peglioso a-t-elle de la tendresse? Pour ses lévriers, nulle hésitation, oui! Mais les hommes ont l’air d’être ses ennemis. Elle me fait penser à tante Caroline, qui, à sa manière, dit aussi de ces mots violents, méprisants, durs, cruels. L’une et l’autre ont-elles jamais aimé? Volcans éteints? Quoi?... Quoi?...

J’écris à Jessie, je la félicite de son élévation au grade de Supérieure. Elle ne m’aura jamais donné le moindre témoignage de sensibilité. Puis-je, maintenant qu’elle est dans son couvent, lui écrire: Dear Jessie, did you ever care for your old friend? I fear I shall for ever be left out?

Juillet 20.

Ma vie de travail s’installe bien: je peins d’après des gens du bourg. Peu pittoresques. Un peu de paysage. Le paysage me semble plus difficile que tous autres motifs, je crois le «sentir» et, pourtant, si je plante mon chevalet devant un de ces horizons qui me touchent si profondément, je ne tire rien de mon étude; et, rentré à l’atelier, me désespère. Il n’y a que Corot et Constable qui me rappellent la nature, parce qu’ils sont sincères, d’où leur variété, leur manque de formule et de maniérisme. Le Président m’a écrit une belle lettre à ce sujet; il n’admire que les Corot de Rome; il veut retourner, dit-il, à Rome avant de mourir, le pauvre cher vieux; la Princesse a promis de lui payer, à moi aussi et à quelques autres, ce voyage avec elle. Les autres? Voilà ce qui serait moins engageant; eux, avec leurs plaisanteries, leurs charges? cela ne me convient pas. Bien mieux pour le bétail de Circé. Ils y sont habitués, ces drôles-là. Et Nikko en serait-il?

Si maman savait, si maman savait! Mais enfin, les mères, à quoi pensent-elles?

Je rêve de ce voyage en Italie.

Lucia n’est pas une fidèle correspondante. Des bouts de lettres sabrés d’une longue, haute écriture à l’anglaise, pointue, et qui en quelques lignes couvre la page de douze mots. Elle ne répond pas aux questions. Ce ton de persiflage, que j’ai tant de mal à comprendre, vous cingle, dans sa correspondance; ses lettres ne vous donnent aucune joie, et l’on ne sait pas tout à fait quand la feinte commence ni quand elle cesse.

Ce matin Lucia m’écrit:

«M. l’abbé trouve que vous êtes froid avec moi. Je ne l’avais pas remarqué, mais en effet vous ne m’avez pas encore embrassée, mais là... ce qui s’appelle embrasser. Le baise-main ne fait que salir le poignet, raison pour laquelle je porte des gants de Suède dans la maison, à cause des faméliques. Les lèvres des «monstres», chacun sait que je ne les aime pas; ni les autres, d’ailleurs... jusqu’à présent. Quand vous peindrez votre chef-d’œuvre (car les premiers essais étaient ridicules, n’est-ce pas?) vous verrez ce que sont mes «monstres»; l’un, au moins, de ma suite. Je crains qu’il ne soit collant, et, vous savez, Bibi-Jojo, gare à la jalousie! Les Polonais ne sortent pas sans un revolver dans la poche de derrière, si j’ose m’exprimer ainsi... Peut-être que vous renoncerez au chef-d’œuvre, à cause du revolver que l’on charge... Le Slave assistera aux séances. Et il est fou: très dangereux pour le modèle et le peintre.»

Qu’est-ce qu’elle veut dire? Elle ne m’a jamais donné le moindre signe qu’elle m’eût «distingué». Elle rit trop de moi pour que j’ose jamais... ou pour rendre jaloux le Slave. En somme, jusqu’à présent, c’est une «maison où je vais», rien de plus. Pourtant, une femme qui a dix ans de plus que moi me ferait-elle cette plaisanterie sur le baiser, si elle ne voulait pas que je lui répondisse? Si Maillac était parfait, il me conseillerait. Il n’en fera rien. Essayons de nous faire désirer par la belle dame.

Juillet 21.

Dans ce carton je garderai la copie de mes lettres à la Princesse L...

A cette lettre d’hier, ma réponse:

«Je ne crois plus pouvoir m’absenter comme j’y comptais. Ma mère a besoin de moi et Longreuil aussi. Vous connaîtrez un jour «de visu» mes tantes; et ma mère, dont le président et le professeur vous parlent assez pour que vous n’ignoriez pas combien elle est nerveuse. Impossible de la quitter, chère Princesse. Je pense beaucoup à votre portrait et j’espère que vous y pensez encore. Puisse-t-il être d’une meilleure réussite! Je crois vous voir avec les yeux de l’âme... Vous êtes un mélange de deux ou trois des plus belles têtes de l’école italienne. Vous rendez-vous compte,... mais j’ai peur que non,... du sentiment de respect que je vous ai voué, à vous la première dame qui ait abaissé son regard sur moi? Le professeur ne voulait pas m’introduire dans votre temple, et vous m’êtes apparue dans un rayon de gloire! Si je pouvais un jour vous prouver ma dévotion respectueuse, je serais le plus heureux des hommes.»

Réponse de la Princesse.

«Je n’aime pas les vieilles têtes des tableaux du Louvre. Si c’est à une madone que vous songez en me regardant, sinon à la Vénus de Milo, mon cher, vous feriez mieux de ne pas me le dire. Vous songez à la bonne amie de votre père, «son ancienne», la fameuse Vénus d’Amaury Duval. Je vous assure que vous ne savez pas encore écrire aux femmes; cela s’apprend! Des leçons, non, Bibi-Jojo, pas pour moi, mais pour celles que vous seriez assez ambitieux pour courtiser, si cela était en votre pouvoir; car vous savez qu’on a des doutes sur vous; il serait temps de vous afficher. Nous vous y aiderons quand vous voudrez.

Qu’est-ce que vous faites là-bas? La campagne n’a pas de charmes pour moi et je trouve Paris un endroit exquis en été. Vous avez l’exemple de M. votre père: un passé de bourreau des cœurs. Venez donc. Les mères n’ont aucun besoin de leur fils. Vos tantes suffisent pour préparer les potions et promener le fameux carlin que j’ai fait engraisser pour Mme Aymeris. Les bains de mer, je l’espère, feront du bien à votre légère claudication.

A bientôt...»

30 juillet.

Les lettres de la Princesse me font froid dans le dos. Je n’ose plus ouvrir l’enveloppe, quand elles arrivent; je les garde sous mon traversin, la nuit. M’en apporte-t-on une? Je rougis, je la reconnais sur le plateau de la correspondance, dès qu’Antonin apparaît dans le salon. Je prétends avoir une commission à faire, qui me force de sortir, mais je m’enferme dans ma chambre, regarde l’enveloppe que je tiens levée entre mes yeux et la fenêtre; je la cache dans un tiroir, inquiet d’une joie ou d’une déception. La nuit vient, je me couche et souvent m’endors sans connaître le contenu de la lettre qui est sur mon cœur, prometteuse d’un lendemain calme ou agité...

Le lecteur en parcourant du cahier de Georges Aymeris les pages suivantes, se demandera ce à quoi mon ami fait allusion: une aventure dont un homme moins jeune et moins sensible n’eût pas été si profondément atteint, une fois son dépit et son orgueil calmés.

Je ne pouvais plus y tenir! J’y suis allé! Quarante-huit heures à Paris, à l’hôtel Vouillemont. Ceci fut ma première nuit passée hors de chez nous, puisque je dois toujours embrasser ma mère avant de gagner mon lit.

Lucia est bonne; mais elle possède un génie taquin. Elle n’avait aucune intention, j’en suis sûr, en me faisant faire cette ballade autour de Paris, sur le haut de l’omnibus. Nous aurions pu aussi bien être en bande, pour ce que je rapportai de cette escapade enivrante, épouvantable et humiliante! Mais non, Lucia m’a fait croire que c’était une faveur, ce tête-à-tête. Tout de même, dès le départ, sa conversation fut trop brillante pour une personne qui aurait eu des desseins sur moi. Quand on a envie de quelque chose, on n’en parle pas. Cependant l’arrêt devant l’hôtel borgne de la Villette?...

Par terreur que quelqu’un ne lise mes notes, et pour moi-même, je ne vais pas ici consigner les détails de cette humiliante scène! Oui, humiliante, et c’est là le pire...

Dois-je voiler? Non? si je relisais un jour? Ou bien déchirerai-je ceci? Il faut que j’écrive, c’est plus fort que moi...

Donc Lucia m’a mis au défi d’avoir le courage d’entrer devant elle, oui, devant elle!

Si je n’y étais pas entré?

Mais je suis entré, et me suis trouvé seul...

Enfermé.

Elle m’avait d’abord suivi. Mais alors, quel sens eut sa fuite? Femmes, femmes... Etre né de vous! Mourir de vous! Vous avoir connues! Femmes!

2 heures du matin.

Jean de Marguerille assure qu’Elle désire toujours oser, qu’elle en grille et n’ose pas. S’il en est ainsi, nous serions, elle et moi, logés à la même enseigne. Non cette fois, puisque je suis entré... mais...

3 heures du matin.

Quelque jour, je la jetterai à terre, dans une de mes colères d’imbécile, je lui casserai ma canne sur le dos, elle s’expliquera...

7 août.

Je me sens devenir furieux, je ne me reconnais plus: parfois je me demande ce qui se passe entre le professeur et elle; et son chapelain? Qu’est-ce qui se passe?... Hier, j’ai écrit qu’elle était bonne. Elle est pleine de cruauté.

Trop longtemps Blondel a remis, pour me présenter; et qu’a-t-il fait en me lançant dans ses bras, ce jour de printemps où j’ai perdu la tête? A-t-il perdu la tête, lui aussi? Ou voulu l’amuser, ou encore pire? Ou plutôt—j’y suis!—m’exciter parce qu’il ne sait aucune de mes histoires. Les vieillards devraient laisser les jeunes gens dans leur mystère et leur réserve de lévite. Ces choses-la ne regardent pas les ancêtres, ils n’ont qu’à se préparer pour la mort.

Ce tutoiement, comme de nourrisson à nurse, ces attouchements du professeur, devant moi, et toujours cette excuse macabre: le privilège de l’âge canonique! Je n’y comprends rien. Je ne retournerai plus à Paris avant la rentrée. Les allusions de Lucia à papa et à Mme Demaille, intolérables. J’y repense! Je regarde maman, papa, Mme D. et c’est angoissant (rétrospectivement), mais odieux tout de même.

Le soir.

Les camarades du passage Geoffroy se ficheraient de moi. C’était, peut-être, une de ces farces que les femmes jouent à leurs amants. Pareille chose doit arriver souvent. Mais... amant? Quand on aime, l’on est, ou bien très susceptible, ou alors on accepte tout... Dois-je faire semblant de rire?

Quand on aime, comme j’aime, on ne sait plus rire. Je suis bien malheureux. On ne peut pas être plus malheureux! Et puis, ça me monte le long de l’épine dorsale, ça gagne ma tête. C’est horrible! C’est horrible, ne nous trompons pas...

15 août.

L’éloignement, seul, calme les plaies cuisantes. Je ne Lui écris plus et, quand Elle ne reçoit pas de lettres, Elle ne pense pas à écrire ou n’en a pas l’énergie, car Elle a l’indolence des Orientales. Le tran-tran de Longreuil me fait beaucoup de bien; il faudrait vivre à la campagne, toute l’année, pour travailler et se recueillir. Peut-être aller de temps en temps à Paris... et encore!

Heureux M. Nivelle, mon premier maître de dessin, qui, depuis 1848, n’a pas quitté la province et ne pense même plus à voir de la peinture moderne! Il en est encore aux admirations de sa jeunesse, Bonington, les paysagistes anglais dont il collectionne des gravures, celles qui m’enchantaient dans son atelier, à Trouville.

De belles natures mortes que nous arrangions, lui et moi, dans le coin sombre, près de la grande cheminée faux gothique! des coquillages, des coffrets surtout, et des miroirs, de ceux qu’on fabrique au Havre ou à Boulogne pour toutes les plages, selon un canon fort ancien.

Le père Nivelle avait un talent pour grouper les objets en pyramide, selon les règles classiques, avec des étoffes que nous chiffonnions, en vue d’accrocher la lumière et d’avoir des replis d’ombre; des fruits aussi ou des fleurs, un collier de fausses perles, des objets absurdes ou délicieux. Mme Nivelle, de quarante ans plus jeune que mon professeur, avec sa marmaille, la hideuse Pulchérie Nivelle, pleurnichante, suppliait son mari d’aller à Paris faire des portraits. La misère et la saleté du logis! Le bonhomme, comme un Père Noël, à la barbe blanche, soupirait: «Les femmes! les femmes! Mais, ma chère, soyez donc une ménagère! faites la soupe pour les petits, tenez-les donc propres, recousez leurs boutons, au lieu d’ambitionner des commandes de portraits. Je vis de mes natures mortes!...»

Mme Nivelle! Maman! L’ambition! Mme Nivelle, Florette. L’amour! Est-ce donc la comédie qui recommence, pareille, toujours partout? Ce que j’aurai vu dans ces vingt dernières années! et je ne sais encore rien...

L’amour? Ce qui déplaît, dans Tristan, c’est le philtre!

L’acariâtre Mme Nivelle vit encore près d’ici. Je l’ai rencontrée hier et elle a de nouveau gémi:

—On n’a rien fait pour empêcher votre vieux maître de s’endormir dans sa province. Il avait du génie; à Paris il serait tenu au courant. Il aurait pu avoir du succès auprès des grandes dames. La campagne: c’est la mort de l’artiste, mon pauvre Monsieur Aymeris.

—Que non pas! ma bonne amie. C’est là qu’on est le mieux, loin de Lucia, des Sirènes. Se répéter: tout mouvement est inutile. Rien n’empêche rien. Maillac n’eut pas tort de conserver sa Florette.

Mais, je comprends donc la vie, depuis Lucia? La comprendrais-je enfin, la vie? Entre Tristan et Isolde, le philtre!

Maman et moi avec son carlin, faisons des promenades dans la victoria. Après mes séances, je l’accompagne, et elle aime à faire toujours le même tour; les mêmes paysages suscitent les mêmes réflexions: Saint-Marin aux Chartrains, la route de Pont-l’Evêque, Touques; retour par le champ de courses de Deauville. Depuis mon enfance, ces campagnes d’un vert lourd, uniforme, assoupissant, sont le décor où maman et moi passons, assis à côté l’un de l’autre, souvent sa main gauche blottie dans ma main droite. Je voudrais éternels ces instants d’atonie, et je sais que, peut-être l’an prochain, maman ne sera plus là. Pourquoi faut-il, quand on aime, ainsi rêver d’éternité? L’intolérable souci: perte de temps; gaspillage, néant! Vins-je au monde pour assister à des adieux, à des fins d’existence, voir des vieux se détruire, incapable par moi-même de rien construire à mon propre usage? Sais-tu, Jessie, encore un peu quel j’étais? Mon souvenir de toi, Jessie, s’efface... Et Lucia envahit mon horizon... Si j’en finissais tout de suite? Quand le cheval de maman, au pas, s’endort le long des talus, l’envie me prend parfois de me jeter dans la Touques. Etre à l’âge de mon père, moi, peintre, un père Nivelle? Non. En finir! Tout de suite.

J’ai cru que Lucia pourrait remplir mes jours. Mais c’est déjà fini, je ne la reverrai plus. Il est sans doute des êtres pour qui la solitude est une nécessité. Elle est partout et dans la foule. Far from the madding crowd. Cher poète humain, ô Thomas Hardy!

A la minute où les gens rient, je sens qu’ils donnent à mes propos un sens qui me révolterait. De moins en moins, puis-je me rendre compte de ma drôlerie; et les gens disent: «Il est méchant, mais il est amusant!» Dis-je une vérité? Alors, ils s’écrient: «Quel esprit paradoxal! Il manque d’enthousiasme; les jeunes gens d’aujourd’hui n’en ont plus!»

S’ils savaient, eux qui disent ainsi!...

Et je brûle d’amour, je frissonne d’enthousiasme et d’amour, j’ai la fièvre pour toutes choses. Ce soir, j’ai amené la table près de la fenêtre. Seul debout dans le manoir, j’écoute le souffle des vaches dans la nuit, continuant leur éternel repas d’herbes et de rosée sous les pommiers dont un fruit, de temps en temps, se détache, tombe avec un son mat et dense.

La voie lactée saupoudre de son écume d’argent le dôme violâtre, une cohue de mondes et de vies qui se recherchent, se poursuivent, puis crèvent comme des cloques d’air sur un étang.

Une lanterne vacille au bout de la cour; c’est le vieux vacher borgne et bancal qui s’en va retrouver la grosse bonne Séraphine. Ces deux, au moins, savent ce que c’est que de se posséder. Sur le fumier, sur les ordures!...

Demain matin ils mangeront la soupe dans la cuisine, sans se regarder même. On appelle cela, aussi, aimer...

Nous sommes épinglés sur une pelote en forme de sphère, et les pieds maintenus en terre par la force centripète: singulière position! Une sorte de hérisson, de porc-épic, cette terre et les hommes. Les yeux, de là-haut, s’il y en a, voient comme, cette nuit, je vois les mondes dont pullule la voie lactée. Dans ce formidable système, je suis là, seul à ma table, conscient d’une fatalité qui pèse sur nous,—je suis un dieu... et donnerais pourtant la science, les découvertes de M. Leverrier et d’Arago, pour une cigarette, car Antonin oublia, tantôt, d’en refaire provision. Je ne dormirai pas bien, cette nuit, sans ma cigarette; je penserai au comique de ma position horizontale, à mon nocturne parallélisme avec quelque habitant de l’Australie, que je taquinerais en perçant le globe terrestre; mais pour cela faudrait-il avoir une tige de fer aussi longue que le diamètre de cette terre; et ce mystère m’intéresse moins que de savoir qui a dîné, tout à l’heure, dans l’hôtel de l’avenue Montaigne! Dans ce moment, Lucia doit reposer. Sa chambre toute en or, comme celle de Louis XIV à Versailles, sent la vanille de sa chair et le «Shaw’s caprice», son affolant parfum de Guerlain. Ses lévriers sont étendus contre la balustrade, au bas des marches qui conduisent au grand lit solitaire. Le veilleur accomplit sa ronde dans le jardin, de peur qu’un de nous n’approche, gonflé des désirs du vacher pour la bonne de la ferme... Si l’on pouvait ne point, cette nuit, rêver!

Septembre.

Qu’est-ce qui se serait passé dans l’hôtel borgne de La Villette, si deux, au lieu d’un, y fussent restés? Bruit des clefs... Qui donc les lui avait données? Où les avait-elle prises? Etre enfermé, seul... appeler à l’aide!

Aventure fatale! Oui! C’est d’elle que toute la suite dépendra. Au fond de moi-même, quelque chose me dit que c’était une des mauvaises brimades de la Sirène, et pourtant? Fus-je criminel en acceptant l’invite? J’ai encore des doutes, malgré l’expérience des autres, et ce qu’on appelle une «réputation bien établie». J’ai cru la ruiner, cette réputation, puisque Lucia me couvrait de ridicule. Je me dis, d’autre part:

Chacun des «monstres» a dû passer, comme moi le plus jeune, par les épreuves de la franc-maçonnerie de notre étrange confrérie des «Monstres». Ce n’est pas à tort qu’Elle les nomme «pourceaux», et le cochon d’or, la breloque qu’elle distribue aux dîneurs du samedi (tant ambitionné, ce bijou emblématique) avec l’inscription: Qui m’aime en meurt. Je ne l’avais pas encore mérité! Crut-elle que j’en deviendrais digne? Et à présent?

Ils ont fini par se ressembler, les «monstres»; une même expression fige leurs visages quand ils écoutent, après avoir cessé d’être sur la sellette. Ces dîneurs du samedi: la Confrérie des Pourceaux ou des Monstres; je ne sais que trop, aujourd’hui, pourquoi M. Blondel m’en a tenu au loin, jusqu’à ce jour de folie où il me jeta dans la calèche à huit ressorts.

Sur douze de ces dîneurs, il y en a huit de mariés, et qui ont des enfants, un intérieur comme le nôtre, des occupations graves, mille intérêts; pourtant, l’avenue Montaigne est l’objet de leurs constants désirs, ils inventent les plus saugrenus prétextes pour filer vers la Patronne, ils manqueraient des rendez-vous d’importance, laisseraient leur famille se noyer, quand le voile d’Isolde s’agite et éteint la torche du perron...

O lamentable Petriani, avec tes soixante ans, tes grands fils, ton passé de conseiller d’Etat; et vous, Bamboche, Coco, Marcellin, et toi Brédius, philosophe à la longue barbe de fleuve! Et vous Ambassadeurs, Excellences, fîtes-vous comme moi le tour de Paris sur l’impériale de l’omnibus? A votre mine tirée, à votre langue pendante, nul doute que vous ne soyez restés à la porte, mais en dehors; non pas comme moi, dedans, non pas comme moi!

De même que Cartel-Simon, l’homme des trirèmes, me gava en trois mois des notions nécessaires pour le bachot, alors que six ans de collège n’avaient de rien servi, j’ai appris, entre Pâques et l’été, tout ce que vingt-cinq ans de soins maternels me célèrent. Il y en a qui sont nés professeurs. Lucia, Lucia, tu es un maître dès arts de la Femme! Impénétrable m’était, avant de t’avoir connue, le grand Mystère, et ce pour quoi les bonnes femmes se signent, quand elles entendent certains noms d’autres femmes.

Maladie, mort,—la femme!—on vous entoure d’un voile assez lourd pour que vous, enfants, vous ne le souleviez pas; plus tard, vos parents s’ils étaient sages, plutôt que de faire le silence quand Elle approche, ne serait-ce pas le devoir d’une mère que d’illuminer, pour le cortège de la reine de Saba, et d’ordonner: «Regarde, mon enfant, mais n’y touche pas!»

Et le père, le père (réfléchissons), que dirait donc le père à son fils?... L’homme reste-t-il toujours un enfant devant l’Amour?

Mme Demaille a eu de la beauté. Réfléchissons: donc Mme Demaille eut des traits réguliers; «elle passait pour jolie», dit maman. A 80 ans, elle est là, toute-puissante encore, et qui pèse sur la vie du meilleur des hommes.

Les éboulis jonchent le sol, je les écarterai du pied pour procéder plus avant! Le chemin ne fut point jusqu’ici très élastique, ni bien uni; mes semelles y collent un peu quand elles n’y restent pas tout à fait prises. Jusqu’à la porte de l’hôtellerie?... Je me demanderai longtemps, peut-être toujours, ce qui se serait passé si je n’étais pas entré dans l’hôtel borgne de la Villette; et si Elle m’y eût précédé?... Car enfin? Mais combien plus honteux serais-je, si l’auteur de la farce eût été moi? Alors, ce n’eût point été une farce. Sait-on en faire à qui l’on aime?

O mon corps, je t’ai respecté, je t’ai gardé intact contre mille offensives et les plus redoutables assauts! Et vous, Lucia, peut-être aussi, peut-être réservâtes-vous votre sanctuaire comme une qui sait le prix de l’Acte auquel on n’attache point (en général) l’importance qu’il cache sous son anodine apparence. Pour vous, Lucia, tous les trésors de mes réserves! mais était-ce contre moi que vous fîtes garder les vôtres par votre meute?

Orgueilleux, qui ne me crus pas indigne! Pourtant je suis entré dans le bouge de la Villette! L’attitude socratique, ironique, eût été, en ce cas, de saison? Quand on a vingt et bien peu d’ans... il n’y a tel que d’entrer le premier...

Septembre.

Tom Vivian, jadis, m’a raconté ceci:

Comme il avait atteint ses douze ans, sa mère décida qu’étant un gentleman, il serait envoyé à Eton College; la veille du départ, elle va le rejoindre dans sa chambre, où il dormira sa dernière nuit de petit garçon. Mrs Vivian s’assied près de lui, l’embrasse et lui demande s’il y a bien des choses qu’il désirerait savoir, ou dont le sens l’intrigue. Tom ne comprend pas les questions de sa mère. Elle est jeune, elle est belle. Elle demande à Tom: Savez-vous comment naissent les petits chiens, les petits frères, les «babies?» Dans les légumes?

Tom s’enfonce sous les couvertures et prie Mrs Vivian de le laisser dormir.

Elle n’en fit rien, posa la question à nouveau, et quand Tom, le lendemain, descendit chez le Master à Eton, il ne savait pas de quelle façon miss Mabel, la fille de son Master (laquelle il va d’ailleurs épouser) avait été faite par Mr. et Mrs Marsh.

Mais la mère de Tom l’avait prévenu qu’il est des garçons dont on doit se méfier; et le lendemain, chez le même Master, Tom comprit ce que sa mère avait eu la bêtise de lui dire.

Les parents se trompent toujours par excès de zèle, ou par prétérition.

Je fus très choqué par cette histoire, quand elle me fut dite. Mais si maman m’avait tout décrit de l’affaire Ellen-Jessie-Gonnard? Réfléchissons: Eh bien, quoi?... Eh bien, non! Il n’y aurait tout de même rien eu de changé pour moi. Ce n’est pas cela qui eut, en rien, modifié les circonstances du drame de la Villette. Comment peut-on croire à l’éducation? Elle me semble une fameuse balançoire, l’éducation dans les familles! Deviendrais-je sceptique? Je ferai, plus tard, un Traité de l’Education.

Les liserons envahissent à leur gré la haie que taille si patiemment Jules, au potager.

Septembre.

De son album, j’ai arraché une photographie de la Princesse, je la conserve dans mon buvard. Lucia, comme une pensionnaire, est vêtue d’une robe toute simple, avec un tablier noir, et porte un ruban autour du cou, un cœur d’onyx.

Illustration from Aymeris

J’ai volé dans l’album de Longreuil, parce qu’on ne le regarde jamais, un portrait de moi, en culottes courtes, complet de velours, bas écossais, chapeau ridicule, l’air minable; et ma poupée Sélika sur les genoux. Je les ai sous les yeux ici, et, sérieusement, compare. Où était, alors, Lucia, déjà grandelette quand j’étais en maillot? à Pétersbourg, Londres, Naples, Varsovie? Fort loin certes, du Passy où Juste, le concierge, m’a photographié. Quelle trajectoire suivirent dans l’éther ces deux êtres qui se rencontrèrent sur un point sublunaire et terraqué, à une minute que, peut-être, déterminèrent la position des astres, mille courants invisibles et inconnus des savants? Malgré tout, malgré tous, le huit-ressorts vint affleurer le trottoir d’un boulevard, à Paris. Ces deux enfants de jadis, ces quatre yeux, comme des phares de deux trains fous se sont confondus l’un dans l’autre, au coin de la rue de Bellechasse, un certain jour de printemps. Ces deux enfants, dans la photographie, avaient l’air de nigauds; Elle, avec déjà ses lèvres minces, dont l’inférieure incline à gauche, la prunelle que mange à demi une trop lourde paupière. Son nez n’avait rien encore de celui de la Vénus de Milo.

Quant au garçon, c’est indescriptible, la tristesse de son visage! Un élève des frères ignorantins, un futur frère ignorantin. Toutes lignes tombantes; un pli qui part du lacrymal et descend jusqu’au menton; des yeux si pâles qu’ils ne marquent pas en photographie. L’arcade sourcilière gauche recouvre l’un de ses yeux—mais point comme le croissant de Diane, qu’est le sourcil de Lucia.

J’ai un visage pathétique.

Tandis qu’Elle décrivait sa trajectoire, ce diamant, qu’un outil fin semble avoir taillé, se dégangua.

Non! Lucia est un de ces oiseaux qui happent les plus petits qu’eux, dans leur vol. Elle s’alimente de chair vive, elle appartient à la faune des cimetières (en me relisant, ces deux phrases me semblent rosses, comme l’on dit à Paris. Deviendrais-je méchant? à force de...).

Autre portrait: Celle d’aujourd’hui. Je le dresse entre les deux cartons pâlis, ces photos de nos enfances, et m’examine dans la glace-trumeau de la cheminée. Horreur! Je suis le même, sinon la moustache, tombante aussi; l’arcade sourcilière, le pli; tout tombe! Mais Elle a redressé la tête, depuis, et sa bouche s’est épanouie, ses yeux se sont enfoncés et brillent dans leur grotte. On ne sait quoi la rêveuse regarde; l’opérateur la gêne, qui compte les secondes avec son chronomètre. Et elle a l’air d’un grand sphynx d’Egypte, avec une esquisse de sourire, comme pour dire: «Le petit oiseau va sortir?»

Dans le stéréoscope de Passy, un présent de Fioupousse, ce qui me fascinait, c’était toujours le désert; l’île de Philæ, les gigantesques têtes de Pharaons en granit, avec, auprès d’elles, un homme petit comme une mouche, pour nous donner «l’échelle» des géants. J’ai lu le Roman de la Momie. Quand on débute, telle est la littérature qui vous fait comprendre l’«art plastique». Je suis un double «monstre», car je n’ai jamais aimé que les belles choses, toujours attiré par ce que je ne comprenais point, d’avance vaincu par ce qui éloigne les autres. «Monstre» chez mes parents à Passy; «monstre» au milieu de mes camarades, à l’atelier, cette tour de Babel; «monstre» à la Villette? Et, peut-être, simplement ridicule...

Septembre.

Les tantes, avec leur regard, sont des personnes terribles. Elles affectent la discrétion, mais elles devinent chez moi quelque inquiétude. Dans la maison du malade, on vient d’apprendre la gravité du cas; un mal se forme, se développe à côté de vous, mais l’on n’en prononce pas le nom. De même ici, mille giries pour parler, rire et faire des projets futiles, avec trop d’animation et un effort pour paraître enjoué, jusqu’au moment où je me retourne du côté du mur, et bâille sans qu’on me voie... bâillement qui s’achève en un soupir d’irrépressible ennui.

Propos de table à Longreuil:

—Qu’est-ce que tu as, ma chérie, dis?

—Rien, mon amour, à l’ordinaire... Je vais bien, je t’assure, peut-être un peu de mal à la tête. Je me disais: si l’on faisait tantôt une visite à la Générale? C’est son jour et il y a trois semaines qu’on n’est allé à Yanville. Georges, viendras-tu? Il me semble que tu as un goût pour la campagne, cette année! Tu oublies Paris, cette fois! N’est-ce pas qu’on est bien, tous en famille?

Et je bâille.

Malgré Mme Demaille qui est ici, papa ne vient pas souvent à Longreuil. Nous nous partageons tous la surveillance de son amie. Papa a dû parler à M. Blondel. Je suis sûr qu’il se doute de quelque chose! Il n’a pas prononcé le nom de la Princesse depuis deux mois. Rien d’impossible à ce qu’il fît tenir à l’œil mon courrier par Antonin. Les lettres ne sont pas fréquentes; pourtant, je reçois des lettres. Si papa savait comme elles sont d’un mince intérêt! A les lire, il me semble qu’on n’y verrait qu’une camaraderie (peut-être point toujours d’un ton parfait, mais les étrangères ne sont pas comme nous); le professeur a dû faire quelque nouvelle allusion au voyage de Rome. Ni papa, ni maman ne m’en parlent; et quand on ne parle pas d’une chose aussi scandaleuse que mon absence d’un mois avec la Princesse et le professeur, c’est qu’on ne pense qu’à cela. Tout le manoir et tout Passy doivent être gourds de cette gêne que crée une catastrophe «surprobable», inévitable même, et dont on laisse toute la responsabilité à celui qui l’a rendue telle par son imprudence, et ce qu’on appelle dans mon cas «sa folie». Si jamais Lucia «me plaque», maman et papa croiront que j’ai fait quelque chose d’incongru! N’est-ce pas, Georges a toujours tort!

Là, pourraient-ils faire quelque chose, quoique j’aie vingt-cinq ans?

Pourquoi est-il fou, de la part d’un jeune homme qui marche sur sa trentaine, quoique n’en étant pas encore très proche, de souhaiter faire un voyage à Rome avec une très jolie femme et un vieil ami de la famille? Il y a trois mois, maman en eût été joyeuse. Aujourd’hui, est-ce les tantes, est-ce mon père? Elle a dû être travaillée, comme dit Mme Demaille. On ne cesse de me dire que j’ai mauvaise mine. Il faut avouer que je ne suis pas très bien. L’estomac ne va plus du tout.

L’heureuse vache, là-bas, se roule dans l’herbe de la cour aux pommiers, elle s’englue de sa propre bouse, comme se vautre le chien dans une belle crotte puante, pour le plaisir de la sentir sur soi, en soi, de la pénétrer. Ce sont les derniers jours de l’été. Les clématites duvètent encore les treillages du jardin où des boutons de roses veulent s’ouvrir, que le soleil couchant safrane. L’herbe n’a pas été fauchée; ce soir, je m’y roulerai, j’y verdirai mon complet neuf de flanelle blanche (de chez Nicoll), pendant que les tantes seront à l’église.

«Me fondre avec l’humus!»

25 septembre.

Rien de plus intéressant à observer que les visages pendant le repas de midi à la campagne, quand, tous, sommes réunis par nécessité, à moins que, si l’on se sent incapable de jouer la comédie, au second coup de cloche on n’envoie dire à l’office: «Je ne me mettrai point à table». Alors un petit tumulte se produit:

—Antonin, fais-je, qu’est-ce qu’a donc ma tante Caroline, elle ne descend pas?

Et maman:

—Ne le demande pas à Antonin, tu sais que Caro est mécontente parce qu’il n’y aura pas de voiture pour aller à Yanville. La maison de Mme Demaille sera, aujourd’hui, le but d’une excursion à pied. Ton père a envoyé de Paris les boules de gomme Tanrade, et j’ai promis de les faire tenir, avant ce soir, à notre voisine. Tu les porteras avec tes tantes.

Alors Caro descend; on remet son couvert: elle nous regardera manger. Dès qu’on est assis, le spectacle commence. Sur chaque visage, je lis ce que fut la nuit, puis la matinée, pour chacune des hôtes. Caroline regarde Lili, en face d’elle, avec une tendresse éplorée, une compassion de Madeleine. Son nez, sec et pointu, se courbe comme un arc, les coins de la bouche «à l’Aymeris» retombent comme les miens, le visage devient concave. La peau se fripe, des pigments de safran chassent ce qui pourrait y rester de blanc. La tête se penche sur une épaule. Silence. Lili, qui ne ressemble pas à Caroline, finit par lui ressembler si elle est en dépression. Parce qu’il n’y aura pas de voiture pour aller à Yanville, et que ça les embête, comme moi, de porter les boules de gomme. Au fond, serions-nous tous pareils?

Maman, depuis qu’elle a commencé de maigrir, à cause de son régime (sur la valeur duquel j’ai mes doutes), les cartilages de son nez ont pris une direction nouvelle; ce nez s’affine et grossit à la fois, la bouche, à la moindre pensée noire, se déforme jusqu’en une grimace mauvaise: juste le point où l’extrême douleur, l’extrême colère, le désespoir et la cruauté se rejoignent. Est-ce là maman, avec son cœur incomparable, derrière tout cela?

Eh! bien non! Ce ne sont ni les gommes, ni le pas de voiture, ni le régime antidiabétique: les visages se détournent de moi, chacun veut déjeuner dans sa chambre, parce que le voyage à Rome!... Enfin, il fallait bien en reparler, puisque je me débats contre mon désir, et qu’il grésille mon cœur. J’en ai, fichu maladroit, reparlé devant ces dames! Tout me conduit à Rome, tout me ramène à Elle, même ces visages autour de la table, tout, tout, tout, Caro, Lili, Tanrade et la saccharine!

26 Septembre.

Je relis ma page d’hier soir. Ah! oui, tout, tout, tout!

27 Septembre.

On raconte que mon arrière-grand-père, en 1789, mit le feu au théâtre de Rouen, pour faire griller ensemble sa maîtresse, la prima donna, et le directeur, avec qui cette chanteuse trompait Georges-Célestin Aymeris du Houssoy.

Je brûlerais la maison avec ceux qui y sont renfermés, si je savais qu’après avoir commis cet acte stupide, j’obtiendrais ce que je désire de toute la force de mes sens. Je n’ose me regarder en passant près d’un miroir, ou bien y jeter un coup d’œil furtif, de peur d’y voir une face monstrueuse, dégradée, une caricature de Vinci; on ne peut pas être en l’état de possédé où je suis depuis quinze jours, sans qu’il y ait quelque chose en vous qui vous dépersonnalise. Ces mains, cette main qui tient ce porte-plume bleu, sont-ce celles qui caressaient les joues de maman, dans les jours de mélancolie et d’insipide désespoir en face de l’avenir? Se sentir seul? Je faillis en crever. Aujourd’hui rien ne compte plus pour moi, en dehors de... écrirai-je son nom?

Etre seul sur une terre rase?... Mais qu’Une y soit avec moi! Adam et Eve, mais avant le remords. Ah! le remords! le désir! le besoin de se ruer, de posséder et de tuer. Ah! il n’est ni de tendresse ni d’abnégation, le sentiment qui m’envahit dans l’hôtel de la Villette! Ce que j’ai lu dans les livres d’amour ne ressemble guère à mon état présent. Oubli de soi-même, don de soi-même, hommage d’esclave à la maîtresse? Allons donc! Cela? une humble forme de l’amour, un sentiment de femme, celui d’une mère pour son enfant; peut-être même d’un amoureux sénile. Mais le mien? Salut mon plein été! Je flambe comme une meule dont la fumée s’étale sur la plaine et empoisonne, une lieue à la ronde. Je te veux, je te veux, je te veux, quitte à te battre jusqu’à te faire crier, je t’écraserai contre moi, je t’étoufferai! Si les autres, qui rient là-bas en inspirant ses dernières lettres, faisaient pour Lucia un rempart de leur corps: alors, tel le jeune David,—oui, je m’en sens capable!—je les affronterais avec un glaive d’acier, froid comme ma rage, et haut brandi dans ma dextre exterminatrice! A nous deux! J’ai vingt-cinq ans!

Seigneur, en qui je crus, Dieu de mon enfance débile, que voulûtes-vous de moi, quels furent vos desseins? M’élûtes-vous pour que je connusse toutes les formes de la peine? Voici le sang qui bouillonne en moi, avec l’impétuosité de la sève dans un chêne géant. Hélas! au lieu de la joie du printemps, c’est la douleur qui me crispe, comme si j’étais doublé de chairs à vif!... Seigneur, faites, du moins, qu’ils n’entendent point mes hurlements!...

Trois mois après.

Georges est couché. Dans l’alcôve, son lit, loin de la muraille, donne plus facile accès dans la ruelle, à la religieuse qui le soigne. On a dû le laisser à Longreuil pour le temps de sa maladie.

L’automne tire sur sa fin. Par la fenêtre, pût-il regarder, Georges ne verrait que désolation. De grands froids immobilisèrent les derniers sursauts de la sève. L’herbe dans la cour de ferme est un paillasson jaune, les pommiers sont des squelettes, et le soleil pâle de décembre glisse un long rayon terne au travers de la chambre du malade, livré, tel un enfant, aux offices feutrés de la bonne sœur. Un feu de bois fait siffler l’eau de la bouilloire.

Nou-Miette, revenue «du pays» pour soigner Georges, a dû être écartée, elle n’entre que rarement chez lui, et quand il dort, car Georges en la voyant l’appelle; l’ancienne nourrice lui évoque de mauvais souvenirs, Jessie, Ellen, le siège, la Commune, et après ces conversations défendues par les médecins, il parle tout haut, la nuit. Nou-Miette juge qu’il est temps de reprendre pied dans la famille Aymeris. Elle rôde autour de Jojo, s’offre à remplacer la sœur, pour que celle-ci puisse accomplir ses exercices religieux. Les Aymeris ne savent plus comment la traiter, la Miette étant en visite à Longreuil; Miette prend ses repas à table, fréquente le salon, puisqu’elle s’est sacrifiée, a tout quitté pour accourir et disputer une fois de plus à la mort l’enfant qui «est autant le sien que celui de sa maîtresse». Une maîtresse? Non, une amie. Dans toutes les circonstances graves, n’a-t-elle pas promis d’être auprès de Mme Aymeris?

Georges l’avait réclamée; la bavarde ranimait une mémoire engourdie et toute douloureuse, au début de la convalescence, d’avoir à se rééduquer. Il préféra bientôt le silence coupé par les plaintes ou les aboiements du chien de ferme, qui supplie qu’on le délivre de ses chaînes. Deux fois le jour, les vaches traversent la cour, le bruissement de leurs sabots dans les feuilles mortes rappelle le froufrou soyeux d’une jupe. Mme Aymeris a fait abattre le noyer où perchaient les corneilles, importunes par leurs sinistres cris. Georges n’aperçoit du ciel que ce que lui en renvoie la vitre des photographies pendues sur le papier blanc à losanges bleus, qu’il fit venir d’Angleterre; parfois, l’ombre d’un des gros oiseaux de deuil passe, de droite à gauche, se reflète dans la glace d’un trumeau. La chambre basse et exiguë s’orne d’une série de paysages italiens que le président Lachertier rapporta jadis de la Ville Eternelle, où Georges devrait, à l’heure présente, accompagner Lucia; il ne pense plus à Elle.

A quoi pense-t-il dans son alcôve? M. le Curé est venu le visiter; le malade s’était d’abord leurré de l’espérance qu’il recouvrait peut-être de nouveau, la foi; mais cette confiance animale que donne aux jeunes gens le retour à la santé, ne le prédisposait pas à méditer sur le péché originel et le rachat. Cependant il se fit lire la Bible et la Vie des Saints. Il avait toujours cru bien agir et quand M. le Curé l’avait exhorté à faire de petits examens de conscience, Georges, très franchement, avait répondu: «Je ne sais de quoi me confesser!»

Il m’a dit que dans son égoïsme de convalescent, il adressait plus de reproches à sa mère et à M. Maillac, qu’à la Princesse ou au professeur Blondel, se croyant redevable à ceux-ci de son émancipation, donc de joies et de peines dont il était fier. Il méprisa le luxe et la richesse. Il envia le sort des enfants nés orphelins ou recueillis par l’Assistance Publique!... L’inégalité des conditions humaines lui réapparut plus inique qu’au temps de Jessie. Mais il espérait que son enfance et son adolescence avaient été une école pratique d’où il sortirait mieux équipé pour la lutte. N’importe lequel de ses camarades d’atelier, sans famille, sans fortune, avait été plus libre que lui pour choisir son chemin. Ils lui disaient: «Quand on a des parents calés, pourquoi prendre un métier? Si j’étais toi, je ne ficherais rien!» M. Ulysse Charlot, qui aurait dû être un homme d’expérience, ne le lui avait point caché: «On vous souhaiterait même—avait-il dit—quelques revers, et d’avoir à gagner votre pain; il faut avoir mangé de la vache enragée!» La saveur de ce mets aujourd’hui lui paraissait devoir être exquise: celle de la nouveauté. Tout l’enchantait, le ravissait. Que n’allait-il pas faire dans l’avenir, espace sans limites s’ouvrant radieux devant lui?

Etait-ce une méningite ou la fièvre typhoïde, que Georges Aymeris avait eue? Il n’aimait point qu’on le questionnât sur cette maladie.

Dès qu’il put tenir une plume, ou plutôt un crayon, il griffonna à son ordinaire, sur des carnets reliés en peau violette; un genre d’inutiles petits albums que Klein et Susse, les maroquiniers du Second Empire, ajoutaient aux papeteries de voyage. Aymeris me confia ces notes en grisaille. Je ne tirai pas grand profit de ce grimoire, presque illisible. Honteux de son cynisme innocent, Georges dut redouter les fureteurs: il employa des abréviations et s’exerça même à renverser les mots. Certains paragraphes, notations selon la manière d’alors, valent comme renseignement sur l’impérieux besoin de jouissance du «rescapé» qu’était Georges.

(Extrait de ces notes:)

1º Je Le place partout, le bonheur, ou Dieu, que certains voulurent voir sous cette majuscule. Il est partout. Ne jette rien dans la corbeille à papier, comme la bonne les journaux, en faisant le salon...

2º Je m’écartai des temples—ou m’en écarterai—car Il ne veut pas qu’on Le traite comme le fait la dévote qui tempête si son petit pain de gruau n’est pas chaud à quatre heures—mais qui jeûne, sans qu’elle croie en Dieu.

3º Il est à chacun et chacun se le doit, sans faire de tort aux autres, et si tu l’imposes aux autres (comme tu le conçois), tu me dénies, presque, le mien propre.

4º Tu brises quelque chose, dès que tu veux; donc, voulant, tiens-toi au-dessus de tous, et ne brise que toi-même et ce que tu portes sur toi.

5º Revenir de si loin? Pour la peine, il faudrait que ce long voyage servît a quelque chose! Faire tout servir à Lui...

Ah! le premier seau, dont le métal tinte, aux granges, avant le lever du jour! Joie du réveil!...

Je me demandais en été, dans cette même place, à cette fenêtre que je vois dans les sous-verre, sur les losanges bleus et blancs: comment peut-on vivre ici en hiver? Or voici un décembre de mort dehors. Sœur Carméline sent la toilette des morts, et je nage dans mes draps comme dans une mer tiède: épanoui, si heureux!

Encore une porte ouverte! Ma sœur, je ne veux pas les entendre, en bas, ou je ne pourrai plus nager...

Faire comme si l’on était sûr qu’Il existe. Et d’abord, puisque je le veux! (Enfant gâté!)

Il est partout, dans vos tisanes et vos cataplasmes, dans vos bains, odieux quand on y entre. Je Le vois bien plus partout, que vous ne Le voyez, ô sœur Carméline!

Ailleurs:

Un soir, pendant ma maladie, j’ai entendu quelqu’un derrière ma porte; on disait (était-ce Nou-Miette?): C’est fini! c’est fini! Ce sera pour cette nuit! Se voit-il?

Je me faisais tout petit, je ne bougeais pas, je sentais les draps collés à mon corps, je n’osais plus un mouvement, comme si le moindre déplacement eût laissé la vie s’échapper...

Un soir, papa m’a demandé: «Tu es mal? tu souffres?» Il paraît que je lui ai répondu: «Je n’ai pas mal, c’est bien pire que ça.» Etait-ce le soir que la religieuse récita, avec les tantes et Miette, les prières des morts?

Or ce n’était pas «pour cette nuit», comme on avait dit dans le cabinet de toilette. Et j’ai vu l’aurore, d’abord sur une serviette, près de la commode. Une aurore de plus!

On devrait vous laisser le nez contre le mur. Il ne faut ni bouger, ni parler, quand on meurt.

Eh bien, j’y réfléchis tout le temps: la mort n’existe pas! La mort est une invention des prêtres. Du moins, nous ne pouvons la concevoir. La preuve? J’en reviens, donc je sais, moi! Non, ça n’existe pas! L’après-mort, c’est encore comme ici-bas.

Ils vous font une peur avec leur mort!

J’ai dit à M. le Curé (mais il ne comprend pas puisqu’il croit!):—M. le Curé, (ceci bien après mon essai de purification, lectures pieuses, vie des saints).—Alors vous concevez les tortures de l’Enfer, la punition (punition de quoi?) et les félicités éternelles?—Mais comment?

—Elles sont morales, mon enfant!

—Moi, M. le Curé, je ne puis concevoir les délices que sous le rapport des sens!... La lumière éternelle est pour moi comme une belle promenade dans les champs, quand le soleil bas vous baise; et encore, si tu l’as dans les yeux, il est assez gênant, et tu aurais envie de marcher en sens contraire, de lui tendre le dos.

—Regarder le bon Dieu, face à face, mon enfant! Voilà la félicité.

—M. le Curé, Dieu ne peut pas être plus beau que le soleil! Décidément, je conçois mal les félicités du Paradis...

Je n’ai pas confessé mes terreurs! Je pensais: Dieu cet inconnu d’après, si tout était autrement? Non, non! La vie ne serait pas possible, si tout cela n’était pas une convention; les jeunes gens semblent mourir et en reviennent.

Donc je me suis levé, ce matin, et par la fenêtre, apercevant ce spectacle de dévastation, là où ce fut tout vert, tout beau, quand je tombai malade, je ne fus point effrayé puisque je connaissais la mort. Je me suis remis au lit avec délices. Oui, M. le Curé, la tisane bouillait, la sœur disait son rosaire... M. le Curé, c’est une plaisanterie, votre mort? Ou bien expliquez-moi, chrétiennement je vous prie, l’hiver, l’été et les félicités éternelles, les Béatitudes spirituelles...

Darius croit à la métempsychose et à la théosophie. Mais si je ne conserve pas ma personnalité... je serais comme les arbres, les pommiers de la ferme?

Je me relis et crains que ma tête ne soit encore faible un peu trop pour que je raisonne.

Je ne veux plus voir M. le Curé.

L’idée de la mort, telle que les prêtres et les parents nous la présentent, fait partie des restrictions de l’ordre moral, détruit l’existence de l’homme, à mesure qu’il la construit.

La chienne Trilby est restée dans ma chambre. Pauvre bonne bête! Darius m’a envoyé un poème exquis écrit par un garçon du midi, De l’Angélus de l’Aube à l’Angélus du Soir.

LA PENSÉE DU CHIEN

O mon cher maître aimé! Quand tu me donnais des coups je t’aimais. Près de toi, j’ai passé de longs jours, mais maintenant ta voix ne sait plus m’appeler. Je me souviens des jours où j’étais à tes pieds et tu me regardais avec tristesse. Quand j’étais un tout petit chien, tu me donnais du lait tiède.

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L’AMI

Chassez le chien. Il fait du bruit...

(On chasse le chien.)

LE POÈTE

Si je pouvais

parler, je sais que le pauvre chien resterait. Il a le droit de me voir mourir...

Mais, c’est que je ne meurs plus du tout! La situation n’a plus rien de pathétique.

Est-ce si vilain, de revenir à la vie?

Aymeris, déjà, s’était «fait une raison». L’aventure de la Villette lui était apparue risible. A quel jeune homme n’arrive-t-il pas d’attendre, à un rendez-vous, et de revenir bredouille? Quoi? mortification pénible à son orgueil? Se moquant du lyrisme enfantin avec lequel Georges—invraisemblablement peu formé—avait répondu à ses avances, Lucia l’avait mis sous clef comme un «gigolo», et le «gigolo» était sorti, bien près, croyait-il, d’être un surhomme.

Allait-il devenir un homme?

Le retour à la santé, c’est pour un être jeune, après une très grave maladie, comme s’il renaissait. La bienveillance universelle, l’optimisme de Georges fanfaronnait comme la joie d’Adam encore ignorant de la faute.—Si je n’avais noté mes impressions au jour le jour, je ne me serais rien rappelé, m’a-t-il dit.

Il me conta ce que fut pour lui son premier potage, puis sa première côtelette, après qu’un interne, mandé au paroxysme de la fièvre, fut reparti. Le médecin de Trouville et celui de Caen ne viendraient plus qu’une fois la semaine. On donnait à mon ami tous les livres qu’il demandait. La Bible et la Vie des Saints disparurent de sa table.

Maillac envoya des romans et des poésies dont Georges s’éprit au point de ne plus vouloir faire de la peinture; il esquissa un traité en vers de la «Joie de Vivre», dont il parla plus tard comme d’une des compositions les plus ambitieuses et les plus mélancoliques que pût inspirer à un jeune Français la rencontre de Nietzsche (traduit en anglais).

Je pense que jamais personne ne se sera mieux moqué de soi-même que Georges Aymeris—et cela, le lendemain du jour où il s’était cru Lovelace ou Pindare. Son sens, si juste, de la qualité, devait le rendre, selon l’heure, intéressant ou fastidieux à lui-même.

Durant cette résurrection, et jusqu’à ce qu’on pût, au milieu de l’hiver, le ramener à Passy, la famille Aymeris, y compris l’avocat, était demeurée à Longreuil, maison froide en dépit de ses deux poêles et des vastes cheminées. M. Aymeris n’allant que rarement à Paris pour ses affaires, avait établi Mme Demaille au manoir, après la fermeture de la villa; cette présence, qui eût hier obsédé tout le monde, fut agréée comme celle de Nou-Miette et de l’un des secrétaires. Ces dames tricotaient dans le salon; Mme Aymeris marchait, prenait l’air et se portait mieux: comme son Georges, elle était encore une fois sauve.

Si elle s’aventurait dans la chambre bleue et blanche, elle s’asseyait quelques secondes près de son fils: lui parlait-elle de certaines choses, il feignait d’être trop faible encore pour en discuter.

—Et ces livres, pourtant? Et ces cahiers? Tu écris trop! Ne te fatigue pas.

M. Aymeris venait l’embrasser, lui tâtait le pouls, redescendait à son travail. Les tantes passaient par la chambre, sur la pointe des pieds, et ne s’entretenaient qu’avec la religieuse. Mme Demaille apporta au convalescent son fameux parfum d’Houbigant, des sachets de vétiver. Georges, qui se retrouvait avec elle comme jadis à la rue de la Ferme, lui emprunta en cachette un vaporisateur et ses instruments de manucure, certain polissoir à ongles dont la vieille coquette ne se séparait jamais. Le coiffeur de Pont-l’Evêque tailla la barbe de Georges: elle avait crû aux proportions de celle d’un sapeur.

Un jour Mme Aymeris apprit que Georges, encore au lit, maniait la lime, s’enduisait d’une pâte rouge le bout des ongles; la chambre était tout imprégnée d’«une odeur qui vous renverse», le parfum que Mme Demaille avait fait acheter par Josselin chez Guerlain, selon le désir de Georges, ce contempteur du luxe et de la richesse. Le mangeur volontaire d’une encore invisible vache enragée, jouait à l’enfant gâté; de sa couche, il régna sur tous les habitants de Longreuil, les rôles furent à l’envers; et chacun s’en trouva mieux. La maladie de Georges avait réuni en un seul corps les membres épars de la famille. Après la tempête, c’était une bonace inespérée. Les tantes rouvrirent le piano et, «avec leurs pattes rouillées», sur l’Erard aux cordes détendues, M. Aymeris leur fit jouer la Symphonie pastorale.

«...Sentiments de reconnaissance après l’orage.»

Georges Aymeris ne reprit son journal que quatre ans plus tard. Dans cet intervalle, je m’étais lié intimement avec lui pendant un séjour à Cannes, où j’eus l’occasion de le mettre en rapport avec un médecin roumain qui venait de découvrir l’origine du diabète nerveux. Mme Aymeris, à l’insu de son mari qui ne croyait qu’aux vieilles méthodes, suivit un traitement auquel elle dut les quelques ans de survie que Georges allait prendre trop tôt pour la guérison.

Il se jette alors dans le travail comme un forcené. De retour à Passy, il s’enferme avec des modèles et il semble que la crise dont il sort ait grandi son talent; il prend une aisance à la fois et une pondération que Vinton-Dufour, lui-même, remarque, et dont il loue celui qu’il avait naguère si dédaigneusement découragé.

Léon Maillac espère, mais n’est pas encore convaincu.

Depuis sa rupture avec Georges, la Princesse Peglioso, pour la première fois, avait consenti à s’éloigner de Paris; l’une de ses cousines, qui vivait à St-Petersbourg, la retenait chez elle pendant que le palais de l’avenue Montaigne regorgeait d’ouvriers. Un gros héritage, inattendu de Mme Peglioso, lui avait fait acquérir des tentures et des boiseries flamandes qu’elle voulut mettre en place. «Socrate» eut la haute main sur les travaux, y occupa son temps, rendu libre par l’absence de la Sirène.

Aux questions de «Socrate», Georges ayant évasivement répondu qu’il n’allait jamais dans le monde, il ne fut plus parlé, entre eux, de la Princesse; le peintre, tout à son métier, connut enfin les joies d’un labeur régulier et productif. Petersbourg, avec des séductions nouvelles, retenait encore la Princesse. Chaque été ramena les Aymeris en Calvados, comme de coutume. Cette période fut la seule unie que Georges devait vivre.

Un succès, au Salon, avait amélioré sa situation vis-à-vis de sa famille et de la «critique»; son tableau la Plage de Trouville, attira l’attention des peintres par une hardiesse de coloris et une acuité de dessin qui, déplaisant à Beaudemont et aux autres maîtres d’Aymeris, avait fait admettre par Vinton que Georges Aymeris était peut-être parti! Vinton se serait-il donc trompé?

Etait-ce le fruit de ses méditations sur l’oreiller, entre ses gardes-malades? Georges avait fait un acte courageux d’émancipation: il avait renoncé à son atelier de Passy, en avait loué un assez modeste dans une impasse des Ternes, où trente peintres et sculpteurs faisaient alors colonie; et ç’avait été pour lui le début de la période, à la fois la plus active, et la plus périlleuse de ses «expériences».

Dans les fins de vie, il est des phases où les vieillards semblent oublier que le terme approche; les choses paraissent comme en certains jours d’automne mols et sans vent, ne point bouger. Mme Aymeris se sentait mieux portante, M. Aymeris eût été heureux tout à fait, puisque, pour Georges, à la tourmente succédait une embellie; mais l’indépendance du jeune homme devint vite suspecte... Des lettres anonymes apprirent à l’avocat que, depuis quelque temps, son fils fréquentait des anarchistes—à la vérité des hommes de lettres, des poètes, des musiciens et des peintres, dans les bureaux d’une revue «décadente» qui, quel qu’en fût le titre, n’étant pas la Revue des Deux Mondes, ne pouvait être «rien de bon». Antonin sut que, le soir, son jeune maître se rendait, rue de la Michodière, au bureau de cette «revue anarchiste», qu’il dînait «au cabaret», rentrait plus tard que de coutume; il lui arriva même de ne point rentrer du tout, et, excipant d’un rendez-vous de camarades, qui le retiendrait «dans Paris» trop tard pour le dernier train, M. Georges coucherait à l’atelier, dans l’alcôve de la soupente.

Georges n’osa point y faire porter son lit, mais un sofa en tiendrait lieu; dans une autre pièce, on pouvait prendre un repas.

Seules, Caroline et Lili furent aises de cette audace virile; elles se firent inviter à un thé par leur neveu.

—Emmenez-moi avec vous! supplia Mme Aymeris.

Ces trois dames s’exclamèrent sur la décence des lieux, le mobilier «simple, mais de bon goût», un peu effarouchées cependant par des toiles étranges, «des nus sans ces draperies classiques qui donnent le style et la noblesse au corps humain», et s’émurent d’être les convives de Georges, ailleurs qu’à Passy. Elles n’en revenaient pas! Telles des bourgeoises de province, rien ne comptait, rien n’existait pour les tantes, hors de la famille, de la maison, de ce qui «nous appartient». Elles partirent de chez Georges en querellant Mme Aymeris, l’émancipatrice, qui ne riait pas non plus, étant surtout mécontente qu’il habitât cette impasse «si peu chic».

Caroline avait choisi, pour faire le ménage et surveiller son neveu, une matrone de confiance que Georges congédia dès le lendemain de ce gala familial et commandé. Georges appartenait à ses tantes, il s’était senti depuis son premier jour de conscience, comme ce petit ballon captif dans la boule en cristal du presse-papier, un lot gagné par lui dans une loterie à la foire de Saint-Cloud; ses mouvements ne feraient donc jamais éclater cette prison diaphane et sphérique qu’après sa fièvre typhoïde il s’était résolu à briser?

Encore et toujours le fait odieux des traditions? Ah! zut! il ne serait plus le petit ballon bleu et jaune, blanchi par des flocons en corne de cerf, qui tourbillonnent et simulent la neige, quand on agite la boule de cristal.

De plus en plus, en son for intérieur, remercia-t-il Lucia d’avoir secoué les chaînes, puisqu’il se croyait guéri d’elle, comme de sa mauvaise fièvre d’octobre. Un désir violent, comme une aspiration d’air marin, lui avait élargi le thorax, il se sentait vivre physiquement à plein, l’équilibre de ses sens lui donnait une joie qu’il appela dionysiaque. O Nietzsche...

Je l’entends encore qui vaticine à Cannes: Le chardon pousse sur des ruines, mais il descellera les pierres entre lesquelles sa graine est tombée... Ce qui était une mauvaise image, un peu forcée pour le moins.

Passy s’enfonça sous sa ligne d’horizon, comme Longreuil; Paris revêtit pour lui le manteau de Peau d’Ane, et celles du soir devinrent toutes semblables aux premières heures d’un beau matin.

J’avais un atelier au fond de la même impasse, curieux observatoire d’où je pus suivre de près mon confrère, frétillant comme un poisson dans l’eau, avec les pires peintraillons, ne choisissant plus, dépensant ses réserves de sympathie; il ne demandait qu’à s’ouvrir, qu’à se donner, sans savoir au juste qui méritait sa confiance. Alors, son imagination généreuse peuple les ateliers voisins de personnages poétiques, charmants et exceptionnels; il frappe à toutes les portes, veut causer, voir, être reçu; invite «de la jeunesse» chez lui, même un certain Makowski, du nº 8, qui sifflote dans la cour, un béret de velours sur la tête, en blouse d’encadreur, et qui, d’après des agrandissements photographiques, peignit sous nos yeux plus de trois cents portraits d’inconnues défuntes, du quartier. Au no 17, un peintre amateur, botté pour la chasse, une trompe autour de son torse, faisait poser des chevaux de manège, dont les piétinements et le crottin furent cause que je résiliai mon bail, ne pouvant lutter contre ce monsieur de Charmozan, qui payait son terme avec des portraits au fusain, où notre propriétaire apparaissait en officier de territoriale, chamarré de décorations de fantaisie; et même—après un long retard du locataire à payer son terme—d’une rosette de la légion d’honneur. Nous avions, au 19, le caricaturiste Sec-Pett chez qui des filles du quartier, avec leurs souteneurs, menaient un train infernal jusqu’avant dans la nuit; si je me barricadais pour être seul, quelqu’un s’introduisait par un vasistas.

Georges se lassa bientôt des visites de porte à porte, toute l’impasse venant chez lui, selon l’usage, quand un nouveau locataire s’y installait. Il sentit le néant, la tristesse des pseudo-artistes, succédané de l’académie Charlot-Matoire. Nul de ces artistes n’exerçait son métier «pour le plaisir de peindre», me répétait Georges Aymeris. Et comme moi, il se barricada.

Illustration from Aymeris

S’il a joui un instant du va-et-vient des jolies filles et des joyeux garçons dont les rires emplissaient l’avenue, il travailla avec rage. Tout lui fut alors sujet d’étude; il fit poser tous ceux qu’une boîte de cigarettes égyptiennes et une cave à liqueurs maintenaient immobiles sur la table à modèle.

Ici s’esquissa une des aventures qui déterminèrent l’avenir de mon ami Aymeris; s’il m’est d’ailleurs difficile de choisir parmi ses «histoires», comme disait sa mère, je dois ici découper la silhouette de la personne autour de qui la plupart de ces «histoires» se groupent: Darius Marcellot, directeur de quatre revues, poète dramaturge, philosophe-sociologue, qui concevait le monde parisien «à peu près comme Balzac».

Georges, à propos de ce Darius et de ses lyriques entreprises financières, a dû tirer à boulets rouges sur le papa Aymeris.

Nous suivrons désormais le sillage de Darius, l’«irréaliste transcendantal» jusqu’au bout de notre croisière.

Ce Marcellot était venu chez Aymeris après l’ouverture du Salon, sous prétexte de lui faire illustrer la Fille aux yeux d’Or et, peut-être, les œuvres complètes d’Honoré de Balzac. Georges parla des éditions d’Aloïsius Demaille, des dessins de Delacroix. Quoi? Georges connaissait le nom du grand Aloïsius Demaille? Mais Aloïsius était le père spirituel de Darius! En vérité, les plans de Marcellot devaient être d’ordre financier; Georges, fils de Me Pierre Aymeris, petit-fils d’Emmanuel-Victor, pourrait devenir utile à la Revue Mauve qui manquait d’abonnés pour «le grand format de luxe à 500 frs.». Les Aymeris bailleraient les fonds.

Ce Darius Marcellot, qui était-il? D’où venait-il? On le disait Arménien. Or il était né d’une Alsacienne et d’un journaliste de Toulouse. Sa mise rappelait l’époque romantique. Son gilet flamboyant, de velours ponceau, à double rang de boutons d’acier, se mariait périlleusement avec un veston de «tweeds» à carreaux verts; ses pantalons, comme taillés dans un plaid d’Ecosse, avaient des sous-pieds. Un feutre tyrolien, une plume de paon piquée dedans, surplombait des yeux clairs de jeune fille, toujours humides d’un rhume des foins; le gauche s’ornait d’un monocle. Une bouche aux grosses lèvres sensuelles, dénonçait de terribles appétits. L’accent de Marcellot, dur et traînant, rappelait l’Est, et sa voix grasse, le Midi.

La première visite de Marcellot à l’atelier déconcerta Georges. Embarras du quémandeur pour expliquer le but de sa démarche. Georges lui refusa de faire des dessins, mais désira le revoir souvent, causer avec cet homme qui possédait «le portrait de la Malabaraise de Baudelaire», des Toulouse-Lautrec et des Guys.

Marcellot avait déjà vu beaucoup plus de choses et de gens que n’avait fait Georges, son aîné. Il tutoyait tout Paris, depuis les derniers survivants du Parnasse jusqu’à des entraîneurs et des gens plus bas dans le monde des courses. Journaliste, brasseur d’affaires, chanteur et impresario, son information était illimitée, sa culture très jolie mais surtout germanique. Enfin, Darius était un homme à femmes. Il en traînait avec lui toujours une, à laquelle il demeurait un ou deux ans fidèle, dans l’espérance d’en avoir un enfant. Il était féru d’une ambition innocente: être le père d’un génie qui réalisât l’œuvre que Darius portait dans son cerveau sublime et empêché.

Je n’ai jamais connu d’être meilleur que cet agneau de périsymboliste, auteur de poèmes en prose, de tragédies absconces et d’inoffensives éthiques. Une frénésie de gloire, d’élégance et de fortune, un sens pratique (partiel) et une totale incompréhension, cohabitaient en ce grand corps, maladroit et dégingandé, qui échappait aux contingences par sa myopie.

—Quelles sont les démarches, me demanda-t-il chez Georges Aymeris, un soir qu’il avait perdu son dernier sou à Auteuil, que doit-on faire pour être reçu au Jockey-Club et accéder à ces tribunes si enviables, dans le pesage de Longchamp? Vous êtes membre du Jockey-Club, n’est-ce pas? Combien paye-t-on ce vert carton rond que les gentlemen du turf portent accroché à leurs jumelles? Mais il y faut une couronne au moins de vidame?

Il ne me crut pas, quand je lui répondis que je ne serais pas admis au Club, même si j’achetais un titre du Pape. Nous savions que Darius attendait cet honneur, récompense pour un ouvrage de théologie qu’il dédierait au Saint Père.

A peine une affaire avait-elle réussi, qu’il l’abandonnait pour en entreprendre une autre: il avait déjà publié des journaux comiques, une revue philosophique, un Courrier des Sports, et un magazine, la Danse. Darius Marcellot fut un précurseur dans le genre des Femina et des Excelsior.

Quand il rencontre Georges, Marcellot en est à sa troisième année de la Revue Mauve, qu’il tirera dorénavant en deux formats: l’un à 2 fr. 50, l’autre à nombre restreint d’exemplaires, s’il se fait une clientèle de riches bibliophiles et d’amateurs mondains. Ce périsymboliste devinait-il le snobisme artistique qui allait faire des ravages dix ans plus tard? Sa combinaison, alors prématurée, allait encore lui causer maints déboires,... il employa la somme des cent premiers abonnements à l’essai d’un système scientifique de martingales, construit sur le tarot pendant une saison à Aix-les-Bains.

Georges se passionna pour cette Revue Mauve où les meilleurs écrivains d’avant-garde collaborèrent; mais ce ne serait pas parmi les relations de sa famille, qu’il récolterait une liste de noms tentaculaires à imprimer sur la dernière page de ces brochures. Je crois qu’il regretta, en cherchant en vain autour de lui des Patrons d’honneur pour l’édition de luxe, d’avoir rompu avec l’hôtel de l’avenue Montaigne; et ce fut sous l’influence de ce rêveur de Marcellot, qu’il réintégra «le monde» et, quoique décidé à ne pas voir Lucia, se rapprocha de certains amis de la Princesse auxquels il recommanderait Darius Marcellot.

Par le Directeur de la Revue Mauve, il fit la connaissance de poètes symbolistes, des peintres «indépendants» dont les œuvres lui étaient familières, mais qu’à lui seul il n’aurait su comment joindre. Il connut Villiers de l’Isle-Adam et Joris Karl Huysmans; il retrouva son ancien professeur d’anglais, Stéphane Mallarmé. Quand il n’allait pas aux soirs de la Revue, il organisait dans son atelier des réunions qui bientôt devinrent trop nombreuses.

En hiver et au printemps, il aperçut tous les «espoirs» de l’Art français et ses Maîtres, fréquenta chez Mme Judith Gautier, Leconte de Lisle, Heredia et chez M. de Goncourt, qu’il reconduisait parfois à Auteuil dans la voiture de M. Aymeris, après les mercredis et les dimanches de la Princesse Mathilde.

En un tourne-main, Darius Marcellot avait fait d’Aymeris un homme en passe de devenir, plutôt qu’un producteur, une figure parisienne; ses œuvres déplaisaient de plus en plus aux amateurs élégants que Mme Aymeris attendait. Parmi les peintres, ses aînés firent «la conspiration du silence». En une chronique du Figaro, un de ces premier-Paris qui à cette époque cassaient les reins d’un maître, ou, en un jour, permettaient à un inconnu d’hier de louer un hôtel dans la plaine Monceau, Albert Wolff choisit Georges Aymeris comme type de l’amateur qui «étouffe» les professionnels. M. Aymeris voulut intenter un procès au Figaro; on l’en dissuada, et le mutisme fut acquis en échange d’un Corot dont M. et Mme Aymeris enrichirent la collection du chroniqueur.

Les avanies publiques couvaient.

Darius Marcellot talonna Georges pour qu’il assiégeât ces millionnaires israélites, si intelligents, si «avertis» et que les romanciers à gros tirage mettaient en scène, au milieu des bibelots du XVIIIe siècle et de collections moyenageuses: une nouvelle aristocratie parisienne de la culture et de la fortune, les héros et les héroïnes de Paul Bourget et de Maupassant, fidèles à la rue de Berri. S. A. I. Mme la Princesse Mathilde les recevait avec Sardou, en tête des auteurs dramatiques, avec les académiciens, les savants, les historiens; parmi eux Goncourt avait la contenance du précepteur qui ouvre la bouche pour parler, mais qu’on n’écoute pas.

Georges, le dimanche soir, dans les pièces basses tendues de soie rouge, causait avec Goncourt, de Péronneau, de Tiepolo, des maîtres de jadis, hérités par la nièce de Napoléon Ier, et dont elle célébrait moins souvent les mérites, qu’elle ne louait l’esprit des tableaux de chevalet par son amitié choisis depuis cinquante ans aux vernissages du Palais de l’Industrie, ou aux «envois» des prix de Rome: «ses protégés», dont les noms aujourd’hui sont tombés dans l’oubli. Quelques-uns vivaient encore, dont les habits noirs et les plastrons blancs tournoyaient dans le jardin-d’hiver-galerie, entre «les épaules endiamantées», les aigrettes et les éventails. Mme de Galbois, la Dame d’honneur de Son Altesse, rabattait les cohues du dimanche vers la serre du palmier et la table aux rafraîchissements, afin que la Princesse, déjà fort âgée, s’entretînt tête à tête sous l’abat-jour de «son coin à elle» avec un diplomate ou un intime.

Un soir, M. Gérôme, devant un cercle de femmes, fit à Georges, dans le jardin d’hiver de la Princesse Mathilde qui tenait grand cercle, une scène que racontèrent les journaux. Une des toiles de mon ami avait été, en milieu de panneau, accrochée sur la cimaise. L’importance de cette cimaise, à cette époque! C’était, je crois m’en souvenir, à l’Exposition Universelle du Centenaire, en 1889.

—Vous, jeûne poseur,—lui dit Gérôme qui avait l’air d’un général de division—vous ne seriez pas fichu de môdeler l’ossature d’un cheval, et, pour câcher votre ignorance, vous flanquez des rayons de sôleil sur un mânnequin en plein aîrrrr... et vous appelez çâ l’âllée des Pôteaux! jeune hômme! Vous nous foutez çâ comme un défi. Son Altesse Impériâle vous pistônne et voilà votre nâvet en face de la belle figure nue de mon collègue Jules Lefebvre! Et s’adressant à vingt personnes dont les yeux flambaient de joie:—Mesdâmes, vous êtes coupâbles!...

M. Aymeris, de loin, entendit le roulement franc-comtois de M. Gérôme, et Mme de Galbois vint lui demander, en clignotant, pourquoi Georges était si entouré. Il distillait sans doute des «rosseries»?

—Allons bon—dut-il se dire—Georges aura parlé de Manet à ce brave Gérôme; malheureux enfant! Encore les remontrances d’un vénérable académicien! Et cela, après M. Bouguereau!

Il respectait trop l’Institut, pour mettre en balance la sagesse d’un maître très cher à la Princesse Mathilde, et les impertinences de Georges, telles que Mme de Galbois, après information rapide, les lui rapporta de derrière le palmier et le pouf.

M. Aymeris rentra chez lui, «enfouit cette histoire en sa cravate», comme disait sa femme, mais Georges m’assura que cette scène si ridicule avait développé chez son père un pessimisme morbide qui allait détruire ce qui restait de force à cet homme trop émotif et trop bon.

Georges ne se laissa pas désarçonner, quoique qu’on le tînt pour un «faux confiant en soi qui, un de ces jours, jetterait le manche après la cognée...». Je jugeai, au contraire, que ses ennemis et la mauvaise fortune, pourraient devenir ses meilleurs collaborateurs.

Dans le caractère double de Georges Aymeris, je discernais des germes d’audace chez l’artiste, que l’homme n’avait pas dans la vie sociale. Sa conviction s’accrut qu’il avait «quelque chose à dire» et il inclina devant le chevalet son dos de piocheur, comme un toit sur lequel glissèrent les averses, tant que Darius ne le réquisitionnait pas pour un racolage mondain.

Mme Aymeris avait en Darius, et sans le connaître, un associé que fascinait, comme elle jadis, l’hôtel de l’avenue Montaigne. La lutte, les injures reçues, comme les ratages, longtemps firent la joie de mon ami. Il rebondissait à chaque insuccès, soutenu par sa rare puissance de travail: travail auquel il se remettait à volonté, comme un chien à dormir, n’importe où et n’importe quand. Darius prétendait que Georges devait peindre plus vite, «en faire davantage».

Je lui vis en effet recommencer trente-deux fois une étude qu’il peignit d’après ma tête; si bien que je n’osai plus, de tout un hiver, me faire tailler les cheveux, afin que je me ressemblasse à moi-même. Il fit des calques, des dessins au pinceau, et n’était jamais satisfait, alors qu’à la première indication il avait juré qu’il ne toucherait plus à cette esquisse.

Et il continuait, et il continuait, après d’incessantes interventions de l’entraîneur Marcellot, qui m’eût, à la place de Georges, complètement paralysé.

Mais je ne veux pas m’étendre sur le peintre, si ce n’est en relation avec sa vie privée: les lecteurs ne connaîtront guère les ouvrages de mon ami; il en détruisait maints par divination du sort qui attend l’artiste moderne—et la plupart sont à l’étranger, Georges n’aurait pas su, lui-même, dire où. Avec quelle mélancolie ne parla-t-il pas de ces bordures «à canaux» du jardin d’hiver, rue de Berri, qui, à la mort de la princesse Mathilde, ayant été vendues aux enchères, doivent encadrer déjà d’autres toiles, pires encore que les Heulland, les Lobrichon, les Boulanger, les têtes de Romaines au teint de malaria, les truands et les ribaudes d’Adrien Moreau et les femmes libellules de Louis Leloir! A quel collectionneur de documents napoléoniens était échu certain panneau de quelques centimètres, un James Tissot de 1866, que Georges ne se lassait pas de regarder: c’était l’entrée des Tuileries, à la grille de l’enclos où jouait le Prince Impérial. Des tambours de la garde, en bonnet de poils, battaient la retraite du soir. Des oiseaux, autour du groupe de marbre, l’Enlèvement des Sabines, s’envolaient vers les arbustes sans feuilles au travers desquels se distinguait «le Château»; quelques enfants cessaient leurs jeux, des garçons et des filles vêtus comme l’étaient alors Georges Aymeris et Jessie. Nul, hormis Georges et Goncourt, n’avait déniché ce délicieux tableautin; une draperie le recouvrait près d’une bouche de chaleur qui depuis vingt ans le cuisait comme un pain.

«Le monde» était, par Darius, amené aux réceptions de l’Impasse des Ternes; et aussi un autre «monde», celui de la «gendelettrie» des petites revues. Georges allait-il être mieux compris et apprécié par ses nouveaux compagnons auxquels il se donna sans compter?

Je l’observais au milieu d’eux dans son atelier où, trop rarement, un mot de sincère intérêt répondait à son expansion et à sa maladroite franchise. Ceux qui connaissaient la mère, retrouvaient, disaient-ils, dans le fils, cette gaucherie qui avait presque fait de Mme Aymeris une vieille fille comme les tantes Lili et Caro.

«Certains individus naissent avec une disposition congénitale à créer l’antipathie ou la méfiance—pour le moins!»—m’a dit Goncourt.

Cyprien de Sarjinsky, secrétaire de la Revue Mauve, musicien, critique d’art et reporter au Petit Journal, avocat sans causes, compilateur de mémoires à la Bibliothèque Nationale, s’empare des faveurs de Georges, se rend si indispensable à lui et s’en fait tant chérir, que pour des mois, il habite la soupente de l’atelier. Ce Sarjinsky est sur le point d’épouser une Allemande dont il a deux enfants. Il devient le secrétaire de Me Aymeris. M. et Mme Aymeris lui offrent leur table, et c’est moi qui, longtemps après, découvris tout un service d’espionnage dont ce Polonais était le chef; il allait de la Revue à l’hôtel Peglioso, tenait un bureau à Passy. Entre le fils et le père, c’est un double jeu, une perfidie que cachent des sourires innocents, des compliments discrets. Avec une politique adresse et une connaissance, toute slave, des familles aux relations compliquées, Sarjinsky manœuvre entre Mme Aymeris et Mme Demaille, entre Darius et Georges, entre M. Aymeris et Albert Wolff, grâce auquel il se glisse comme rédacteur au supplément du Figaro. Il a l’air d’aplanir: il brouille tout avec une joie de bedeau qui se venge de la chaisière et de M. le Curé.

Ce Sarjinsky allait faire une belle carrière comme écrivain politique conservateur, après avoir été le cerbère cauteleux d’une illustre revue, où, lecteur des romans, il rejeta des manuscrits de valeur, alors qu’il avait le goût le plus sûr.

Au moment où les inquiétudes de M. Aymeris se calmaient, Sarjinsky lui présenta des fiches où étaient marquées, au jour le jour, le nom des «mauvaises fréquentations de Georges» et les indices de ce «désordre cérébral» que le professeur Blondel avait naguère signalé. Sarjinsky fit même croire à M. Aymeris que son fils fumait l’opium et se piquait à la morphine. En même temps, il feignait de croire que M. Aymeris contremandait les ordonnances du Roumain, guérisseur de Mme Aymeris; il traitait avec malice l’artiste en présence des camarades ou des amateurs qui fréquentaient l’impasse, mais accablait de compliments son «Cher Georges».

Darius n’osait point dénoncer ce factotum, intérimaire à la Revue Mauve, les jours de «courses au trot» en province, où le Directeur espérait rencontrer la fortune; et Darius était fasciné par le génie de ce Slave qui traduisait des textes de toutes les langues et connaissait la littérature hindoue.

—Oh! Cher, me dit-il, silence! silence, très cher! Notre Slave est le fétiche de la Revue Mauve! Il a sur notre ami une influence merveilleuse et il est aussi précieux au vénérable M. Aymeris qu’à Georges et à moi. Prudence! prudence, cher! Cet atelier de l’impasse devient un cercle «précieux» et de plus en plus «select». Il ne nous manque que la Princesse Peglioso, mais «de» Sarjinski l’y amènera... par la musique. Nous allons donner des quatuors. Sous peu, Georges Aymeris n’aura que des amis, il devient très sympathique, il a tant d’humour... peut-être trop d’ironie, mais c’est là une petite affectation d’homme du monde, une humeur à la Lord Byron.

Ecoutons, au sortir de chez Georges, les propos des camarades qu’il a divertis par ses histoires tragi-comiques; une sourde rancune y perce, malgré le plaisir qu’ils y ont pris:

—Un des heureux de ce monde, pourquoi est-il si amer? De quoi se plaint-il? Il s’est embêté chez ses vieux parents; et nous, chez les nôtres, nous sommes-nous amusés?—dit le poète Aloys de Perdyeux, un Olympio qui drape ses «nonchaloirs» dans les plis d’un macfarlane râpé. Perdyeux a ajouté une particule à son nom, et vit misérablement avec trois gosses et sa belle-famille, dans un logement à trois pièces où il écrit de beaux vers.

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