QUIMPER
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NOSTALGIQUE CAPITALE
Endormie, comme une princesse de légende, entre ses quatre collines, Quimper a le charme recueilli des quiètes et vétustes capitales. Ses vieilles maisons aux toits en éteignoirs, épaulées l’une à l’autre, ont l’air d’aïeules renfermées dans leurs souvenirs, et les restes de ses remparts, sous leur toison de plantes grimpantes, semblent porter le deuil d’un passé plein de gloire.
Tout prédisposait Quimper à devenir la métropole religieuse, administrative et guerrière d’un vaste pays qui s’étend des baies abritées de l’Atlantique — des « conques de Cornouaille » — aux hautes terres nues de Spézet et de Brasparts.
La douceur de son ciel, la fluidité de son atmosphère, l’agrément d’une riche nature, fertile et plaisante au regard, en firent de tout temps un centre privilégié ; mais elle dut avant tout sa fortune à sa situation au Kemper, au confluent de deux rivières : l’Odet et le Steïr, qui s’enfoncent comme deux racines vives au cœur de la Cornouaille montueuse et bocagère, ouvrant un passage, au nord, vers l’hémicycle vert de Cast et de Quéménéven ; à l’est, par les gorges de Langolen et du Stangalar, vers le Signal de Laz et la haute vallée de l’Aulne. Collectant les eaux de ce vaste bassin, l’Odet ouvre vers la mer une large voie sinueuse, striée par les voiles rouges et blanches des caboteurs.
Complétant ce réseau de routes naturelles, la dépression de Rosporden à la baie des Trépassés relie, en passant par Quimper, le sombre pays du Cap, coiffé de brumes, battu d’un vent éternel, aux bords riants de l’Aven et de l’Isole qui sont, en Bretagne, la terre de l’émeraude.
Ainsi placée au carrefour des grands chemins de Cornouaille, Quimper, depuis les temps les plus anciens, fut le centre attractif de pays et de populations très divers, depuis les Montagnards, mangeurs de pain de seigle, aux instincts aventureux et nomades, jusqu’au « glazik » des vallées opulentes, dont toute la douceur est dans les noms d’idylles de leurs fleuves.
Quimper, de tout temps, les attira et les réunit, mêlant les coiffes, les cultes, les légendes, tempérant les mœurs rudes et le sauvage goût d’indépendance des uns par la langueur et l’instinct discipliné des autres. Elle fondit ainsi, comme en un creuset, les distinctions et les particularités, corrigeant l’âpreté des gwerziou montagnardes par la suavité des sones du bas pays. Ce fut une lente métamorphose que l’Odet cacha sous la résille de ses brumes.
Le seul pays bigouden se déroba longtemps à cette emprise, parce qu’il tournait le dos à Quimper et au reste du monde, dont le sépare un bourrelet continu de terres abruptes. La route de Pont-l’Abbé, de Plogastel et de Penmarc’h est, en effet, la seule qui, sortant de Quimper, n’emprunte point aussitôt une coulée naturelle. Contournant la colline de Penhars, il lui faut escalader une pente assez rude avant d’atteindre une tourelle à meurtrières qui, comme un homme de guet, domine tout le pays.
Ainsi les deux populations, sans se pénétrer, vécurent de longs siècles côte à côte. Et la contrée bigoudène, bordée de rocs et de dunes, hérissée de villages aux noms âpres : Tréméoc, Plonéour, Léchiagat, fut longtemps pour les Quimpérois une terre méprisée, abandonnée à une race misérable et aux mœurs à demi-barbares, à laquelle on prêtait des origines et une religion étranges. Ce n’est qu’à la fin du dernier siècle que ce mépris a disparu, grâce au développement des routes et des petits chemins de fer. Depuis lors, le Bigouden actif, entreprenant, dur à la tâche, a bien pris sa revanche. Il a colonisé jusqu’aux terres des faubourgs et s’est plus d’une fois imposé comme un maître au Quimpérois plus dolent. Encore subsiste-t-il, dans les sobriquets et les jurons populaires — ludik ou Dran Doué — des traces d’une animosité héréditaire.
De cette fusion de peuples si variés, il résulta donc une race dont les caractères alliaient ce qu’il y a de meilleur et parfois de moins bon en Cornouaille : diserte, vivante, aimable, imaginative, ayant le goût de l’ordre, de la sociabilité, de la mesure, insoucieuse et volontiers nonchalante, vivant d’un acquis séculaire, aimant à la folie le plaisir, les pardons et la danse, les belles fêtes, la vie large et facile, une race peu mystique et plus pacifique que belliqueuse.
Cependant, du plus loin qu’elle émerge d’un passé plein de brumes et jusqu’à l’époque de la Ligue, sa destinée fut d’être une ville guerrière. Les Quimpérois, qui ont l’instinct épique et qui, de tout temps, se piquèrent d’humanisme, font remonter aux temps fabuleux la création de leur ville et en attribuent la fondation à un certain Coréanus, proche cousin d’Énée, et rescapé, comme celui-ci, des massacres de Troie.
Sans croire à d’aussi lointaines et flatteuses origines, on n’en doit pas moins admettre que Quimper existait à une époque reculée, vraisemblablement avant la conquête des Gaules. Ce fut d’abord une bourgade très humble, serrée entre les rocs du Frugy et les boues du fleuve, au lieu qui est aujourd’hui Locmaria et qui garde de son passé nébuleux quelques curieux vestiges. Ses habitants pêchaient dans l’Odet le merlus et la sole ou fabriquaient avec l’argile grise de Toulven une faïence grossière. Sans doute est-ce de cette bourgade des Coriosopites que parle César dans son tome second des Commentaires, comme de l’un des derniers réduits de la résistance occismienne.
Les Romains, doués d’un rude génie guerrier, comprirent tout l’avantage qu’ils pouvaient tirer de la forteresse naturelle du Frugy. Publius Crassus, qui commandait en Armorique la septième légion, y aurait établi, prétendent les archéologues, un camp retranché, relié par douze voies stratégiques aux points importants de l’intérieur et du littoral. De ces chaussées de granit, construites pour les siècles, des traces demeurent en divers lieux de Cornouaille et notamment le « Hent Is », — le chemin d’Is — qui, se détachant de la voie maîtresse d’Armorique, conduisait aux Palus en traversant les solitudes forestières du Porzay.
Plus tard, les nécessités de la défense, lors des invasions des Barbares, contraignirent les Coriosopites à transporter leur ville des pentes du Frugy au confluent des deux rivières, qui lui constituèrent un fossé naturel. Les évêques comtes de Cornouailles, qui, depuis la donation de Gradlon, furent les défenseurs de la cité, ceignirent Quimper de solides remparts.
Il n’en reste aujourd’hui que de rares débris, mais qui, sous l’envahissement des lierres, gardent assez fière allure : les murailles du Chapitre, du Pichery, les ruines du vieux couvent du Verdelet, la courtine à machicoulis de Croas-ar-Croac’h, et l’échauguette du Pont Médard, ouvrant sa lucarne de guet, comme un hublot, sur le lit caillouteux du Steir.
Ces murs, au Moyen-Age et jusqu’à la Ligue, eurent à supporter mainte attaque. Quimper, ville d’abondance au creux d’une vallée de paradis, devait susciter les convoitises des paysans révoltés et des chefs de bande comme La Magnanne ou La Fontenelle. Elle fut saccagée en 1344, durant la guerre de Succession. En 1489, elle subit l’assaut des Jacques du Poher qui, chassés par la faim de leurs montagnes, se ruèrent, tels des loups, sur la baillie de Cornouaille et les cantons fortunés du sud. Le cimetière des Mille Ventres — ar prat ar mil gov, — au débouché de Pratanras, évoque le carnage qu’en firent, à cette occasion, les gentilshommes cornouaillais.
Mais le Quimpérois n’est point d’humeur combative. Il batailla ferme et porta de rudes coups, toutes les fois qu’il s’y trouva contraint, pour défendre sa richesse et sa tranquillité. Mais n’éprouvant à se battre qu’une joie médiocre, il abandonna volontiers cette gloire hasardeuse aux populations plus frustes du Haut-Léon et du Penthièvre.
Et comment ne lui eût-il préféré les jouissances et les profits assurés des travaux pacifiques ? Tout, dans la terre qu’il habite, est douceur, abondance, harmonie ; tout y invite à goûter, sans plus attendre, les plaisirs multiples d’une bonne existence. Il n’est, pour s’en rendre compte, qu’à gravir, par un matin de temps clair, le sentier en lacets qui mène au Frugy.
De l’esplanade qui le couronne, l’on domine, comme un beau jardin enchanté, toute la Basse-Cornouaille épanouie. L’œil plane, jusqu’aux crêtes de la Montagne Noire, sur un chatoyant horizon de bois, de prairies, de collines vertes ou tachetées, au mois de mai, de l’or tendre des colzatières. De toutes parts des landes jaunes flamboyant au soleil ou de grasses cultures. Ce n’est point cette « contrée muette » dont parle Flaubert, qui dut la voir en ses mauvais jours, et qui, nous rapporte-t-il, « semble faite exprès pour recevoir les existences en ruines, les douleurs résignées et vous regarde comme un triste visage ».
S’étirant au creux de sa vallée, l’Odet étale ses eaux bleues, grossies par le flux, en des anses paisibles comme Toulven et Kerogan, ou les resserre soudain en des défilés sauvages, comme Kerambléis ou les Vire-Courts.
Il résume, en son cours rapide, tous les aspects du vrai fleuve : ceux du Rhin, — d’un Rhin en miniature, — dans sa trouée héroïque, avec ses rives fleuries de légendes, ses châteaux aux tours romantiques, ses collines couronnées de landes et de pins, ses rocs, ses éperons sauvages où le jusant découvre des franges d’algues ruisselantes. Mais à côté de ces paysages sévères, il découvre des coins d’un charme intime, de frais décors de pastorales ; il fait songer, sous les hêtres bruissants de Portz-Meillou, aux grâces et aux nonchalances de la Loire, lorsqu’elle s’attarde aux jardins de Touraine.
Les bords de la Loire, pays de doux épicurisme, c’est à quoi le plus souvent tout ramène, en cette belle terre voluptueuse qui avoisine l’estuaire. On y retrouve leur luxuriance, leur charme mol, leur abandon aimable et sensuel.
Le climat y est plus doux encore qu’en Touraine. L’été, tempéré par les brises de mer, n’y connaît point de chaleur desséchante ; l’hiver, rapide et sans neige, s’y résout le plus souvent en buées et en bruines flottantes. Les plantes méditerranéennes : camélias, myrtes et lauriers-roses y croissent dans les creux abrités et le mimosa pare les derniers mois d’hiver du sourire de ses fleurs grêles. Même, jusqu’au quinzième siècle, prétend-on, la vigne fut cultivée avec fruit sur les pentes les mieux ensoleillées.
Aussi les bords de l’Odet furent-ils, de tout temps, la terre d’élection des parcs, des jardins et des manoirs. Ils s’échelonnent sur les deux rives, de Quimper à Saint-Marine, pour la plus grande joie du regard.
A gauche, passé les dernières maisons de Loc-Maria, dans son cadre de peupliers et de rhododendrons géants, c’est Poulguinan où le roi Gradlon, après la submersion d’Ys, goûta, selon la légende, les amères délices de la solitude. Non loin, sur un fond de molles collines, se détachent les portiques et les charmilles de Lanniron, vieux manoir du XVe restauré par les évêques-comtes de Cornouaille qui, après les désastres de la Ligue, en firent leur « palais rural », l’entourant d’un jardin merveilleux. Lanniron, où plane encore le souvenir d’un prélat aimable et doux, François de Coëtlogon, prédicateur d’élite et amateur de jardins, qui se reposait de l’Imitation en cultivant des tulipes et en lisant La Fontaine.
Cette verte Thébaïde fut également le lieu d’exil du Père Caussin, confesseur de Louis XIII, coupable d’avoir mal conseillé Mlle de La Fayette, que Richelieu avait songé à rapprocher du roi. Le cardinal, pour exorciser le bon père du démon de l’intrigue, lui assigna comme résidence Quimper-en-Cornouaille, dont l’évêché lui parut, à cet effet, suffisamment lointain et crotté.
L’on conçoit le dépaysement du Père Caussin à se trouver, pour la première fois, en contact avec la nature et la société quimpéroises. Sa première impression, a-t-il rapporté, fut fort pénible. La solitude de Lanniron lui fit d’abord l’effet le plus rude et le plus fâcheux qui se puisse imaginer. Peut-être même, pour apitoyer le pape sur son sort, le dut-il dramatiser. De tous côtés, il ne voit que « déserts et roches » ; il entend « les flots de l’Océan gronder aux fenêtres de sa chambre ». La population de Quimper, écrit-il à Urbain VIII, articule « je ne sais quels grincements barbares plutôt qu’un langage humain ». Il s’assimile, pour finir, à une personne morte entre les vivants et qui survivrait à ses funérailles.
Faut-il ajouter que ce ne fut là qu’une impression passagère ? Il arriva ce qui, depuis lors, s’est bien des fois produit : le Père Caussin fut conquis par le charme de son diocèse, de la campagne et de la mer cornouaillaises. Il en parle, par la suite, avec un lyrisme attendri. « Il s’y repaît du spectacle des œuvres de Dieu ; il lit son nom sur les pages des éléments ; la plus petite fleur des champs, l’insecte qui vole, tout, dans la nature bretonne, lui rappelle le Créateur et l’invite à le louer ».
Plus au sud, au long des anses, d’autres maisons seigneuriales découvrent leurs boulingrins, leurs parcs profonds, leurs toits en poivrière ou leurs tourelles qui découpent sur le ciel d’un gris d’argent leur crénelure. Jadis aménagés pour la défense, hérissés de bretèches, d’échauguettes et de barbacanes, ils se transformèrent peu à peu, suivant le progrès des temps, égayant d’un sourire de pierre blanche leur dur visage féodal.
Quand, au tournant du XVIe siècle, les mœurs se firent plus douces et les routes plus sûres, ils rompirent leur corset de vieux murs ; leurs meurtrières s’élargirent, se parèrent de meneaux Renaissance, de pilastres et de chapiteaux ; des massifs de troènes et de mimosas fleurirent sur l’emplacement des douves. Mais certains de ces manoirs modernisés conservent encore, comme un souvenir des époques guerrières, un portail à tourelles ou un réseau d’arcades basses.
Ce n’est pas seulement aux bords immédiats de l’Odet, mais dans les bois qui l’enserrent et dans les replis adjacents que l’on découvre, presque à chaque détour, ces manoirs de légende : Kerlagatu, Lanroz, Kerdour, avec son pavillon Louis XII ; Kerbérénez et Lestrémeur, dont les restes, timbrés au blason des Sévigné, se reflètent dans le beau miroir de Penfoul ; Kerandraon et Kergoz, perdus dans l’épaisseur de grands parcs qui ne sont jamais plus beaux que lorsqu’ils revêtent les beaux tons roux de l’automne. Un peu plus avant dans les terres, c’est Pratanras, qui porte encore les armes et la devise de Madec, le Nabab, dont les merveilleuses aventures au Pendjab et au Bengale, racontées à Combourg par un ancien capitaine de la Compagnie des Indes, déterminèrent la vocation du chevalier de Châteaubriand. Et sur la rive opposée, c’est le Pérennou, dont le parc enchanté, débordant d’azalées et de camélias, donna peut-être à Zola, qui avait vainement cherché en Cornouaille le cadre et les âmes de la Terre, la première idée du Paradou. De loin en loin, pour accentuer, sous un sceau de mélancolie, la note bretonne du paysage, apparaissent, dans les créneaux du feuillage, les vestiges croulants de quelque chapelle : Sainte-Barbe, Saint-Roch ou Bodivit, où le lierre efface les armoiries, sur les dalles des tombes seigneuriales.
Ainsi égrenés au long des anses ou dans le silence des campagnes recueillies, ces châteaux ont le charme discret et un peu triste des très vieilles demeures. Leurs noms mêmes : Kergoz ou Kerdour, aux sonorités douces comme une musique de viole ou d’épinette, sont imprégnés d’un parfum de passé ; ils évoquent des drames anciens, des mystères que l’on n’a jamais percés et plutôt encore de belles histoires d’amour, en costumes Gainsborough, au bord de pièces d’eau mélancoliques, ou dans la solitude de vieux jardins oubliés.
Ils connurent, ces châteaux de l’Odet, une époque de vie élégante et même fastueuse. Ce fut vers la fin du dix-huitième siècle, où Quimper, à la faveur de la réforme de Maupeou, faillit voir s’étendre jusqu’aux confins du Penthièvre la juridiction de son présidial, et prit plus que jamais figure de petite capitale.
Sans doute la misère était-elle profonde dans les campagnes où le peuple, si l’on en juge par les relations de voyageurs comme Arthur Young, ployait sous le régime inhumain des quévaises. Mais Quimper, exempt de soucis, presque complétement affranchi des fouages jouissait en paix d’un âge d’or.
Une « société » s’y était formée, insouciante et sceptique, joyeuse et raffinée, qui en faisait comme une petite image de Versailles. Quimper était devenu, surtout depuis un siècle, le refuge d’une grande partie de la noblesse rurale, que la crainte des séditions paysannes avait portée à déserter ses terres. Elle avait élu domicile en la Terre-au-Duc ou dans les quartiers grimpants de la Ville-Close, en ces hôtels de pierre grisonne, aux pignons carapacés d’ardoises, aux étages encorbellés « ornés de quelque peinturage ».
Assez pauvre noblesse, en vérité, que cette noblesse quimpéroise. On ne la voyait point à Versailles et le roi ne s’en préoccupait guère. A l’exception de quelques familles bien assises, comme les Carré, les Ploeuc, les Saint-Luc, qui ne résidaient d’ailleurs en Cornouaille que par intermittences, elle menait une existence fort humble et parfois besogneuse.
La réformation de la noblesse avait bien réussi à démasquer quelques usurpateurs, mais en supprimant la noblesse dormante, elle avait contraint les gentilshommes à délaisser l’agriculture et le commerce de mer. Les offices parlementaires lui étant devenus, d’autre part, inaccessibles, les dignités de l’Église étant elles-mêmes l’apanage de cadets bien en cour, il ne resta désormais, à la petite noblesse de Cornouaille, d’autres débouchés que l’armée, la marine, ou les juridictions secondaires dont on faisait peu de cas et qu’accaparait la classe bourgeoise.
Encore, à cette époque, un brevet de garde-marine s’obtenait à grand peine, car il fallait, pour y accéder, l’appui d’un puissant protecteur. Aussi, bien rares furent ceux qui, comme le chevalier de Kerlérec, fournirent dans la marine de brillantes carrières.
Presque tous les gentilshommes quimpérois passaient donc leur jeunesse dans l’armée, au service du roi. D’un naturel généralement timide, ayant moins d’à propos et de faconde que les cadets du Midi, ils se haussaient rarement au-dessus des grades subalternes. Passé la quarantaine, ils s’en revenaient vivre, dans leurs hôtels ou sur leurs terres, avec une pension médiocre et la croix de Saint-Louis. Ils pendaient à un clou de leur cheminée leur sabre et leur fusil, qu’ils ne décrochaient plus que pour les revues de l’arrière ban et pour faire « la hue aux loups » dans les hivers de froidure.
Vivant « noblement », c’est-à-dire à ne rien faire, pour éviter les dérogeances, la dureté des temps les conduisait à reviser leurs terriers et à exiger plus âprement leurs redevances, ce qui leur aliénait la sympathie paysanne et préparait, pour des temps proches, l’explosion longtemps contenue des colères. Ils avaient recours aux usuriers, courtauds de boutique et pèse-épices, qui édifiaient à leurs dépens de coquettes fortunes.
Certains, tel M. de Pompery, ex-garde du corps, rétablissaient leurs affaires en épousant des bourgeoises bien rentées. Lors de son second mariage, M. de Pompery devait 5.000 livres ; sa femme dut rembourser ses dettes et payer en outre les 1.200 francs du marc d’or, le voyage de noces et les habits d’uniforme. Beaucoup de nobles quimpérois étaient logés à la même enseigne, et une légende sans indulgence prétend que la rue des Gentilshommes s’appelait de ce nom parce que, parallèle à la rue Kéréon, elle était le détour habituel des nobles criblés de dettes, qui n’osaient braver les quolibets d’une bourgeoisie médisante.
Mais toute gueuse qu’elle fût, cette petite noblesse savait vivre. Elle avait de vieilles traditions d’élégance qui, malgré sa misère, maintenaient son prestige. Elle représentait l’ancien régime à son déclin, dans ce qu’il eut de plus primesautier et de plus charmant. Avec de médiocres ressources, elle donnait le ton en cette ville perdue de Basse-Bretagne, où la vie ne coûtait guère.
Anne-Marie Audouyn, dame de Pompery, a laissé de la vie de Quimper, à cette époque, un tableau curieux et fidèle, dans les lettres enjouées, débordant de malice et de fantaisie, qu’elle écrivit à Bernardin de Saint-Pierre et à son cousin, le chevalier de Kergus.
Fille d’un notaire apostolique, amoureux de petits vers et de beau langage, elle avait reçu, chez les dames de Kerlot, à l’abbaye de la Retraite, une éducation raffinée. Au sortir du couvent, elle avait épousé le chevalier de Pompery, qui la séduisit davantage par le prestige de son nom aristocratique et de sa belle taille, que par la grâce d’un esprit bien orné. Une miniature nous la représente à cet âge, rieuse et vraiment séduisante, se présentant de trois quarts, dans une robe à paniers, son fichu de laine croisé en triangle sur sa poitrine, ses deux mains blanches et fines, appuyées suivant le goût du temps sur l’ivoire d’un clavecin.
Elle avait un cœur large et chaud, aimant à la fois, d’un amour égal, son mari, son cousin de Kergus, et semble-t-il bien, Bernardin de Saint-Pierre.
Par ses lettres écrites de Quimper, de Penhars ou de sa ferme-manoir du Sequer, Anne de Pompery nous dépeint donc, au jour le jour, la vie d’une société très gaie, où chacun l’appelait du prénom familier de Nénette. Elle tenait un salon où se rencontraient bourgeois et gentilshommes et qui comptait parmi ses familiers les plus assidus : M. de Roquefeuil, l’ingénieur Detaille, les chevaliers Dejean, de La Lance, de Clairfontaine, officiers des régiments de Rouergue et de Beauce, bons musiciens, galants cavaliers, qui étaient, durant leur séjour dans la ville, une grande ressource pour la société cultivée et pour les dames romanesques. On y rencontrait encore un médiocre poète, Olivier de Kératry, hypocondre et fatal, romantique avant la lettre, qui traînait en tous lieux, en dépit de sa bonne mine et d’un robuste appétit, un insurmontable dégoût de vivre ; une Italienne évaporée, Mme Colonna, égarée on ne sait par suite de quels avatars sous les brumes armoricaines, et qui profitait de l’éloignement de son mari, en garnison à Bastia, pour apprendre l’italien à divers officiers du régiment de Rouergue.
Y fréquentaient encore, mais avec moins d’assiduité : Mmes de Kéranguével et de Penfuntenio, MM. de Silguy et de Kériner, graves conseillers au présidial, de Fleury de Lossulien, de la Brémaudière, quelques abbesses de Kerlot, le père capucin Venance, qui excellait à proposer des bouts rimés et à trousser des petits vers ; parfois aussi Mme Renée Madec, bégum exilée, femme du Nabab des Indes, qui, peu faite aux usages raffinés de la société d’Europe, arrachait sans civilité les roses et les lys de Penhars.
Tout ce monde caquetait, dissertait, jouait au tric-trac, au whist, à la triomphe, se livrait à des assauts d’esprit, échangeait des romances et des ariettes, se divertissait merveilleusement. Mme de Pompery, qui avait le diable au corps plus que quiconque, composait de petites mélodies sur des impromptus de la Lance, improvisait des madrigaux, des accompagnements de « sabotières », raffolait de Schubert et de Clementi, jouait à ravir du piano, de la harpe et de la guitare, excellait dans l’acrostiche, les bouts rimés, l’énigme et la charade.
La lecture partageait avec la musique la faveur de ce petit monde frivole. On n’y pratiquait guère les philosophes, d’un commerce trop sévère. Anne de Pompery, tout le temps de sa jeunesse, semble-t-il, ignora Saint-Preux et Julie, dont la passion ardente l’eût secouée toute. Mais elle dévorait, avec une délectation égale, les auteurs innocents et aimables : Berquin, Parny, Mme de Genlis, Bernardin de Saint-Pierre, dont elle couvrait de larmes les pages brûlantes, le Mercure, la Minerve, l’Almanach des Muses, sans compter le cours de littérature de M. de Laharpe. Non point qu’elle fût l’ennemie des philosophes. D’instinct et sans violence, elle partageait une bonne partie de leurs sentiments. Sa piété aimable savait se faire tolérante. Elle aimait tout le genre humain et les spectacles de la nature lui occasionnaient de vraies joies. Comme Marie-Antoinette à Trianon, elle résida quelques mois en sa « chaumière » de Penhars, et nous a laissé de cette solitude au milieu des landes et des bois des notations exquises. Mais il n’y avait, pour y conduire, que d’horribles chemins, de ces chemins bourbeux dont parle La Fontaine ; il fallait s’y rendre en chariot, dès l’automne. Aussi décida-t-elle, non sans mélancolie, de réintégrer son logis de Quimper :
— J’ai donné deux ou trois larmes, nous confie-t-elle, à ce pauvre Penhars. Notre allée est encore si jolie par les couleurs variées des dernières feuilles. »
Elle aime à s’y rendre encore, aux éclaircies d’automne. Elle raffole de la couleur des bois et du chant des oiseaux. Elle adore les « parties de crêpes » que M. Bouteiller donne, au printemps, à la campagne, « dans le verger, sur un beau tapis de verdure, avec au-dessus des têtes quatre pommiers qui donnent un délicieux ombrage ».
Le dimanche, on fait des parties de bateau sur la rivière ; on se rend « aux aires neuves » ou aux pardons de Locmaria, de Kerfeunteun, de la Tréminou, où elle aime voir s’ébattre le bon populaire.
La Révolution survint dans cette bergerie comme une tornade dans un champ de roses…
Le clergé, comme la noblesse, vit, au tournant de l’ancien régime, sa richesse et son rôle social s’amoindrir.
Ç’avait été, pendant de longs siècles, un très puissant personnage que l’évêque-comte de Cornouailles. Il jouissait, sur la Ville-Close et sur de nombreuses paroisses avoisinantes, des prérogatives d’un véritable souverain temporel, qu’il défendit avec âpreté contre les empiètements des ducs de Bretagne, puis des rois de France. Il y exerçait, sauf sur la Terre au Duc, sa juridiction des Réguaires ; ses fourches patibulaires à quatre potz se dressaient face au vieux moulin de Saint-Denis, sur la colline de Kerallan.
Longtemps il avait eu comme résidence le logis somptueux élevé par les soins du vicomte Jean II pour son fils Claude et timbré aux armes à neuf macles des Rohan. Puis Charles de Liscouët l’avait abandonné pour le palais rural de Lanniron.
L’intronisation de l’évêque comptait parmi les fastes quimpérois. Le prélat était reçu en grande pompe à la porte Sainte-Catherine et conduit à la cathédrale dans une chaise que portaient le vicomte du Faou, les sires de Guengat, de Ploeuc et de Névet. Il percevait sur les bourgeois et les marchands diverses redevances : la taille de mai, le billot de Cornouaille.
Mais ces beaux temps n’avaient pas duré. Dès le règne de Louis XIII, l’évêque avait dû rendre les clés de ville au gouverneur. Puis il avait vu restreindre, de plus en plus, au bénéfice du Présidial, sa juridiction des Réguaires. Le XVIIe et le XVIIIe siècles avaient été remplis par la lutte sournoise, mais acharnée, de l’évêque et du sénéchal. Tout était prétexte, pour ces deux personnages, à chicanes et à procédures. Une nuit, le sénéchal faisait planter, devant Saint-Corentin, une potence aux armes royales, ou bien, profitant d’une tournée pastorale, il faisait enlever, de ruse, au Porchet de baptême, l’étalon de pierre communal dont il faisait piquer les armoiries.
La communauté de ville, dans cette guerre sans merci, se fit l’alliée de la monarchie, profitant elle-même des circonstances pour arracher à l’évêque de sérieux avantages : l’administration de la léproserie, la libre disposition des levées d’impôts, le droit d’user, comme église privative, de la chapelle du Guéodet.
Sans doute l’évêque jouait-il encore un rôle important dans la cité, et telles figures de prélats, comme de Coëtlogon et Saint-Luc, se détachent en assez beau relief sur cette partie agitée de l’histoire bretonne. Mais il souffrait dans son prestige, et son impécuniosité s’aggravait d’inquiétudes que lui inspirait le chapitre.
Les chanoines de Saint-Corentin se sont, de tout temps, distingués par une assez grande liberté d’allures et par une curiosité intellectuelle très vive. En dehors des offices et des prières, ils étaient mêlés à la vie du siècle, en partageant les agitations, les engouements, les révoltes, les enthousiasmes.
Au XVIe siècle, déjà, il leur arrivait, au sortir de la messe, de s’arrêter à la taverne de messire Denys Perrault, à l’angle de la Tour du Chastel et de la rue Obscure et d’y trinquer volontiers, en discutant sur un point de droit ou d’histoire. Ou bien, retirés dans la solitude de leurs maisons prébendales, ils s’adonnaient aux délices parfois dangereuses des études profanes.
Plus que quiconque, à Quimper, ils donnèrent, au dix-huitième siècle, dans les idées des philosophes et des Encyclopédistes. De même sacrifièrent-ils au culte de Mesmer, alors en honneur jusque dans cette capitale perdue de la Basse-Bretagne. Cet esprit du siècle, tout de révolte et de curiosité malsaine, n’épargna point, à Quimper, les ordres monastiques ; il souffla jusque dans les cellules des couvents et sous les arcades des cloîtres. Les Cordeliers et les Bénédictins de Loc-Maria en furent particulièrement infectés.
Les premiers, depuis longtemps déjà s’étaient écartés de la stricte observance de la règle franciscaine ; l’évêque de Saint-Luc fut un des plus ardents à tonner contre la « race cordière » tombée dans l’avilissement et à se plaindre de la « conduite désordonnée de ces religieux ». Mais les moniales de Loc-Maria lui devaient causer une peine plus amère.
Traitant leur prieure avec arrogance et dédain, ces religieuses ne fréquentaient qu’irrégulièrement les offices, n’assistaient point à la lecture de la méditation après complies, ou n’y faisaient que rire ou murmurer. Dame Sylvie de Saint-Maur passait son temps à lire des romans. Elles se plaignaient de la nourriture, exigeant que les sauces fussent confectionnées avec du beurre frais. Elles jetaient à la tête de la supérieure les mets qui ne leur plaisaient point, montaient sur les murs et aux arbres pour en dérober les fruits. Pour ne point assister à de pareils désordres, les dames de Kerbiquet et de Lansullien préférèrent se retirer dans une solitude plus parfaite, au petit Loc-Maria.
Tandis que le clergé criait misère et que les nobles, pour ne point déroger, se ruinaient le plus élégamment du monde et s’acheminaient à leur perte sur une musique allègre de rigodon, les bourgeois, avec persévérance, accaparaient les places lucratives de l’industrie et du négoce. A tout considérer, eux seuls, au XVIIIe siècle, à Quimper, comme en la plupart des villes, jouissaient de réels privilèges et voyaient se développer à la fois leur richesse et leur prestige. En cette fin d’ancien régime, où le machinisme n’avait pas encore ruiné les petites manufactures, Quimper était un centre vivant d’industries domestiques.
Comme à Locronan, on y tissait la toile : rosconnes, toile à voiles, gratiennes, noyales simples ou triples, bandes de ris et toiles à façon de Hollande. Dans un rayon de plusieurs lieues, les villages retentissaient du bourdonnement des métiers, des chansons des tisserands et du bruit des marteaux pilant la toile en cadence. Les bourgeois de Quimper contrôlaient cette industrie, dont leur revenait la meilleure part des bénéfices.
Quimper comptait bon nombre d’autres industries prospères : celles des faïenciers de Loc-Maria, des cordonniers et galochiers, qui tenaient boutique dans les vieux logis de la rue Kéréon, des lardiers de la rue du Sallé, des drapiers et des brasseurs de bière, des mégissiers ou tanneurs qui avaient leurs ateliers malodorants aux alentours de la place Toul-al-Laër.
Le commerce de mer était également la source de bons profits. Quimper était, avec Concarneau, le grand débouché des Cornouailles. La marée amenait jusqu’à la rabine du Pénity « les vaisseaux de médiocre bord » qui y chargeaient à destination des ports anglais ou espagnols, ou des pays francs de l’Adour, les produits du commerce local.
Certains bourgeois, mais assez rares, se tournaient vers les Amériques, où ils cherchaient des débouchés nouveaux pour la « marchandise » ; d’autres étaient subrécargues sur les vaisseaux des Indes ou couraient dans les pays lointains les belles aventures. Quelques-uns revinrent avec des fortunes. René Madec connut au service du Grand Mogol, une destinée extraordinaire, puis, plus heureux que Dupleix, reparut dans sa ville natale, chargé d’or et de gloire.
Pour les Quimpérois de goût sédentaire ou qui ne disposaient que d’un pécule modeste, il y avait une foule de charges roturières, médiocres sans doute, mais qui leur permettaient de faire quelque figure dans la société cornouaillaise. Autour des sièges inférieurs de judicature, du Présidial, des Réguaires, de l’Amirauté, gravitait tout un monde de robins : bailli, sénéchal, conseillers, procureurs, avocats du roi, huissiers, clercs, commis, sans compter le fretin des autres offices.
Tout ce monde, pour vivre, raffinait en chicanes, multipliait les actes, les constats, les vacations, les témoignages. Les juges des présidiaux poussèrent, un jour, si loin leurs exigences, qu’ils furent condamnés à rendre la moitié des épices, avec ordre de montrer, dans l’avenir, plus de mesure.
Détenant ainsi la meilleure part de la richesse, les bourgeois eurent pour souci d’imiter les nobles, dont ils enviaient les titres et les honneurs. Ils prêtaient, à taux d’usure, aux gentilshommes obérés, puis, pour recouvrer leur créance, les dépossédaient pièce par pièce, de leurs fermes, de leurs terres, du manoir ancestral, dont ils faisaient leur maison de plaisance.
Sous couleur d’éviter des confusions possibles en un pays où les patronymes ne variaient guère, ils accolaient à leur nom de roture le nom de la terre noble ainsi mal acquise. Même il leur arrivait de prendre, avec le titre, les armoiries et, dans la chapelle la plus voisine, à la place des anciens donateurs, les droits d’enfeu et de verrière.
Tous ces bourgeois à particule devenaient autant de monsieur Jourdain au petit pied, mais souvent rogues et durs, fiers de leur titre usurpé, capables, si le peuple se plaignait, de le menacer, comme leurs pareils de Pont-l’Abbé, de le réduire par la disette plat « comme un sou marqué de six liards ».
Ils s’exerçaient, avec une bonne volonté touchante, à prendre le ton dédaigneux et les belles façons des gentilshommes. Les hommes portaient la perruque à frimas, les femmes suivaient, comme à Paris, la mode des catogans et des cadenettes. Telle main qui, de longues années, dans quelque arrière-boutique, avait mesuré des aunes de berlinge, s’appliquait à des saluts négligents ou à secouer, d’une chiquenaude, quelques brins de tabac sur la dentelle d’un jabot.
Les bourgeois enrichis avaient maison de campagne et maison de ville, menaient grand train, faisaient chère lie. Quimper, rapporte Cambry, était à cette époque, « une ville de chanoines ». Tout ce qui pouvait garnir une bonne table s’y trouvait en abondance. La gaîté cornouaillaise, grasse et volontiers vulgaire, y débordait après boire, à la fin des repas, en des couplets de cet accent :
Le Champenois, le Bourguignon Font part de leur bon vin à maint autre canton ; Si Bacchus en plantait de pareil en Bretagne, On y connaîtrait mieux la valeur de ce don, Et loin de l’envoyer en Bourgogne, en Champagne, Tout passerait par le gosier breton, Même la lie et le bondon.
Le plaisir du jeu s’alliait à celui de la table. On jouait ferme à Quimper. Le prix seul des cartes, d’après des rapports d’intendant, était, pour cette ville, une imposition de dix mille livres. Ce fut une fureur qui gagna les femmes, les jeunes filles et occasionna la ruine de plusieurs familles. Ainsi les lieux les plus décents prirent des airs de tripots. L’évêque s’en inquiéta et pria l’intendant de Bretagne d’y porter remède.
La fureur du jeu n’avait d’égale que l’ardeur de la danse. Les bals sans répit, se succédaient tout l’hiver. Il fallut en écarter, de force, les trop jeunes filles et les jeunes gens du collège. Et les danseuses s’y adonnèrent avec une telle frénésie, que l’évêque de Saint-Luc les stigmatisa du haut de la chaire, les mettant au rang des filles de Saint-Honoré. Elles ne laissèrent point d’en être piquées.
Le spectacle ne fut pas un divertissement moins suivi. Une salle de théâtre, grâce à une souscription publique, fut construite à l’angle du Guéodet. On y donnait l’opéra et la comédie. Mais les acteurs en étaient le plus souvent des jeunes bourgeois amateurs, qui y trouvaient surtout l’avantage de conter fleurette, aux entr’actes, dans l’ombre des coulisses, à quelque Clorinde ou à quelque Cydalise enrubannée.
De loin en loin, venant de Lorient ou de Brest, passait une troupe régulière. L’usage, à ces représentations élégantes, était de n’entrer qu’aux trois coups, de déranger beaucoup de monde pour se faire remarquer davantage, puis de gagner son fauteuil ou sa loge en serrant force mains, en se confondant en révérences, dans une grande rumeur de chaises heurtées et de robes froissées.
Les bourgeois plus rassis disposaient de plaisirs moins tumultueux. Ils s’en allaient voir jouer à la paume près des Cordeliers, ou prendre l’air sous les ombrages du Parc Costy, qui était le rendez-vous des élégantes et qui passait alors, même aux yeux d’Arthur Young, pour l’une des plus belles promenades du royaume. Ils s’y promenaient du couvent de la Retraite au pont tremblant du Pénity, suivant le va et vient des navires à l’heure des marées.
Il était, d’ailleurs, assez rare, qu’il n’y eût à Quimper quelque solennité de nature à flatter la vanité bourgeoise et à enchanter les badauds. Tantôt c’était une revue de la milice urbaine ou de l’arrière-ban, un Te Deum d’action de grâces aux Cordeliers ou à la cathédrale ; tantôt c’était une réception en l’honneur d’un délégué aux États ou l’installation d’un sénéchal.
Le menu peuple quimpérois prenait sa part de ces plaisirs. Il semble bien qu’il jouissait, dans les dernières années de l’Ancien Régime, d’une aisance relative.
Tous les voyageurs qui visitèrent Quimper à cette époque s’accordent à reconnaître que la vie s’y écoulait, sans heurt et sans misère. Un marchand de Dijon, François Merlin, que les nécessités du négoce amenèrent en Cornouaille, raconte ainsi son entrée dans la ville, par un soir de mai de 1785 :
« J’arrive, j’entre par la rue Neuve, je traverse la place Saint-Corentin, la rue Kéréon. Tout cela me paraît fort animé. Des groupes d’enfants chantent et dansent. Les femmes, les jeunes filles causent sur les portes avec autant de volubilité que de gaîté. Mon âme se remue à ces tableaux de joie naïve… »
Ce bon populaire saisissait lui-même toutes les occasions de se réjouir. Les artisans allaient au spectacle, le dimanche ; on leur donnait de temps à autre « des rôles à tablier ». L’été, ils avaient la ressource des pardons, où ils mangeaient des « cornics » dans l’ombre des chapelles et jouaient aux noix sous les hêtres de la Mère de Dieu.
Certaines survivances du temps féodal étaient elles-mêmes prétextes à réunions et charivaris. C’est ainsi qu’à l’office des Ténèbres, chaque année, quatre vassaux de Coëtfao, exerçant un droit très ancien, pénétraient dans la cathédrale, s’asseyaient sans façon, dans le chœur, au milieu des chanoines, puis faisaient le tour de l’église, cornaillant à pleins poumons dans des instruments barbares. Puis ils régalaient du même concert les paisibles bourgeois de la Ville-Close.
Seules, les corporations maudites des barattiers, des caqueux ou tourneurs de cordes étaient tenues à l’écart de ces amusements. Ils vivaient parqués comme en un ghetto, proche la porte Sainte-Catherine, dans le quartier de l’ancienne léproserie. Étant de ceux qui lièrent Jésus, ils passaient pour souffrir le flux de sang, au Vendredi saint, et leur métier, comme ailleurs celui de bourreau, était considéré comme « fort infâme et ignominieux ».
Telle était, il y a deux siècles, la vie de Quimper, petite capitale des Cornouailles. Il ne semble guère que, depuis lors, elle ait beaucoup changé. Certains quartiers des faubourgs ont pu se parer du sourire des pierres neuves, mais les gens sont demeurés immuables, comme les lignes du paysage ou comme le rythme des marées.
Tel aujourd’hui qu’il y a deux siècles, le Quimpérois a le teint frais, le parler volubile, la démarche aisée du « noble homme » sur qui ne pèse pas l’insécurité des lendemains. Il a comme jadis, le plus grand souci des dignités, titres, honneurs et préséances. Porte-robe ou pèse-épices, il jette sur le campagnard qui, deux fois la semaine, lui vient vendre ses produits, un regard où subsiste quelque trace d’un dédain héréditaire. Le Fouesnantais demeure pour lui le « malez », le Bigouden le « drant Doué » dont, aux époques de misère, il appréhenda les révoltes. Il aime le plaisir, d’où qu’il vienne : les jeux, les cafés, la danse, les beaux cortèges et recherche d’un même cœur la joie mystique des pardons et les délices païennes du Carnaval.
Fier de sa ville, sensible au privilège d’y habiter, il n’a guère l’attention tournée vers ce qui se passe au dehors. La marée, qui lui rend visite deux fois par jour, ni les voiliers qui penchent leurs vergues sur le silence des quais, ne lui ont point donné le goût des desseins aventureux ni des lointains voyages. Les Kerlérec et les René Madec y furent, de tout temps, des exceptions très rares. Hémon eût mieux aimé, affirme-t-on, être buraliste à Bénodet que gouverneur en Algérie.
Le Quimpérois vit d’un assez mauvais œil, vers le déclin du dernier siècle, créer le chemin de fer qui devait le sortir de son isolement. Certains originaux de l’époque manifestèrent, paraît-il, leur regret, en faisant à la vieille Bretagne des funérailles symboliques, et fort heureusement prématurées.
Encore de nos jours, Quimper compte bon nombre de ces « émigrés de l’intérieur », — pareils au Piphanic de l’Ame bretonne, — obstinément fidèles aux modes et aux usages du passé. Telle respectable aïeule, à besicles et à rotonde, que vous croiserez chaque matin, entre les Halles et la Terre au Duc ; tel vieux bourgeois à sous-pieds et à feutre clairs, la moustache en bataille, raide et sec comme un demi-solde, sont, à n’en point douter, des contemporains de Balzac qui se refusent à rien apprendre et à rien oublier.
Mais si le Quimpérois s’attache à sa ville, s’il a le respect des vieilles pierres et des vieilles habitudes, peut-être est-ce par routine et indolence autant que par véritable culte des choses du passé. Accoutumé depuis des siècles à vivre sans tracas, derrière le double rempart de ses murailles et de ses collines, il s’est acquis un vieux fonds d’épicurisme et d’aimable insouciance.
Il n’est pas, plus que jadis, l’homme des emportements fougueux ni des enthousiasmes inconsidérés. Son âme est indécise et douce comme les ciels de Cornouaille ; elle a la sérénité des barques qui remontent, le soir, entre les peupliers des rives, sur le frisson vert des marées. Tout en elle continue d’être mesure, prudence, harmonie.
Même dans les luttes politiques, le Quimpérois aime le bon ton et les nobles harangues. Il fut porté de tout temps aux opinions moyennes, et toutes les fois qu’il dut prendre parti, batailla du côté des sages et des forts. Il ne bougea point durant la révolte des Bonnets Rouges, alors que les tocsins, sonnant aux églises, depuis lors découronnées, de Lambour et de Languivoa, appelaient au sac des châteaux les Bigoudens rebelles. Il fut avec Maupeou pour la réforme des Parlements. Aux jours tragiques de la Terreur, il offrit un asile aux Girondins traqués et Louvet, aussi longtemps qu’il lui plut, vécut son idylle avec Lodoïska dans son refuge de Penhars.
S’il a parfois eu le mérite de montrer le chemin, le Quimpérois ne s’y est jamais engagé bien résolument. Et c’est ainsi que Kervélégant, après s’être laissé gagner par la grande contagion révolutionnaire, s’éteignit vingt ans plus tard dans sa solitude de Toulgoët, réconcilié avec l’Église et la monarchie, tenaillé par l’angoisse et le remords.
De même la religion cornouaillaise est aimable, paisible, dénuée des grands élans mystiques et des ardeurs du prosélytisme. Elle est affaire d’intérêt et d’habitude bien plutôt qu’ardente effusion du cœur. Quimper a fourni à l’Église bon nombre d’esprits ingénieux et retors, comme Bougeant ou Hardouyn, capables de soutenir d’étincelants paradoxes, ou de batailler ferme sur des points de littérature et d’histoire, mais ce ne fut jamais la ville des missionnaires ni des prédicateurs.
Elle possède une admirable cathédrale, mais elle la dut au faste de ses princes, au zèle de ses prélats, bien plutôt qu’à l’emportement irraisonné de la foi populaire. Ce fut une construction de style français, ou normand, au fond de la Bretagne légendaire.
Elle a, dans sa sobriété sculpturale, dans ses arc-boutants à double vol, dans les lignes nettes de sa façade et le mouvement de ses hautes verrières, quelque chose de trop régulier et d’une ordonnance trop solennelle, qui ne s’accorde pas avec le caractère tourmenté de la foi bretonne. L’ombre équestre de Gradlon la couvre plus encore que le reflet mystique de la croix.
Aussi, peut-être, n’éprouve-t-on pas, à la considérer, l’angoisse religieuse qui vous saisit devant des sanctuaires, plus humbles, de Bretagne, mais où les croyants se sentent plus véritablement dans la maison de Dieu ; tels le Kreisker de Saint-Pol, qui est l’envol déchirant d’une plainte vers l’infini du ciel léonard ; la basilique de Guingamp, avec son Porche aux Ducs et sa demi-nuit émouvante que continuent de hanter les terreurs médiévales, ou même la cathédrale de Tréguier, dans laquelle le peuple trégorrois, qui n’est sceptique et léger qu’en apparence, a prodigué les trésors d’une adorable spiritualité.
Mais semblable aux grandes coquettes qui n’apparaissent qu’à leurs dévots dans la plénitude de leurs attraits, la cathédrale de Quimper ne revêt toute sa beauté qu’à différentes saisons et à différentes heures. Les lichens qui la revêtent d’une patine vivante prennent, selon le jour et l’état de l’atmosphère, des teintes rares et d’une admirable variété.
Ils lui tissent, aux soirs d’été, une robe éblouissante comme la tunique de la Vierge, parée de tous les roses et de tous les ors, et qui contraste avec la tristesse noire des vieux quartiers environnants. Aussitôt après les pluies d’orage, quand un soleil pâle l’inonde, elle a des reflets d’émeraude. Elle est belle encore, à certains tombers de jour, vue des hauteurs de Kerfeunteun ou de la Terre Noire. Les brumes de l’Odet et les fumées du soir, qui montent des vieux toits, recouvrent la ville d’un voile opaque, assez semblable à ces nuées laineuses, au milieu desquelles Dieu le père apparaît aux hommes, dans les tableaux des primitifs. A peine, de cette blancheur, émergent quelques pignons aigus et quelques crêtes de collines. Et Saint-Corentin, détachant de cette brume ses flèches jumelles, apparaît comme un édifice d’un autre temps, dans un décor fabuleux. On imagine, à sa base, toute la vie du passé : le silence des hôtels clos et des vieilles maisons prébendales, le va-et-vient des petites gens dans les ruelles du Guéodet, et, tapies entre les arc-boutants, les échoppes chétives, toutes vibrantes du fracas des orgues et du tumulte des carillons.
Pour l’intérieur, il faut le visiter, en août ou septembre, à l’une de ces heures du soir qui sont, a dit Barrès, le triomphe des cathédrales.
Le soleil, tombant derrière les collines de Penhars, éclaire la nef d’un dernier rayon qui, rasant les piliers, maintient les bas-côtés dans l’ombre. Cette lueur s’attarde, en blancs reflets, aux accoudoirs des prie-Dieu, aux faisceaux des colonnades et au larmier du triforium, flamboie en traits de feu au vermillon et au sinople des verrières. Un silence étonnant plane sous la haute voûte, infléchie vers les pays de l’ombre comme la tête affaissée du Christ à l’heure de l’agonie.
C’est par un soir pareil que Renan dut la voir et prêter l’oreille à la « double prière » des fidèles assemblés : d’un côté, les hommes debout ; de l’autre « les femmes agenouillées, formant comme une mer immobile de coiffes blanches ».
Car Renan, une seule fois dans sa vie, fit le voyage de Quimper. C’était au mois d’août 1884. Il avait parcouru les terres lointaines d’Orient — « ar broïo huel », — et, dépassant la soixantaine, ne s’était jamais aventuré, vers l’Ouest breton, plus loin que Locquémau et Saint-Michel-en-Grève. Arrivé donc au seuil de la vieillesse, le désir lui vint de réparer cette ignorance des Armoricains du Nord, pour qui l’Arez, conformément à son étymologie, est vraiment une barrière, une séparation. Et, peut-être aussi, connaissant le dicton de Cornouaille :
« An hini ne ra ket an Droveny e beo[2] »…
fut-il poussé à ce voyage au pays de Saint-Ronan par la crainte, s’il ne l’accomplissait vivant, d’avoir à le faire après sa mort, avançant chaque jour de la longueur de son cercueil.
Le bourdon en main, il prit donc le chemin oublié des pélerinages. Et, dans ce retour au pays, qui fut peut-être celui de ses plus lointaines origines, Hémon et Luzel, ses guides en Cornouaille, tinrent le rôle des grands bœufs blancs de la légende.
L’on imagine l’impression du magicien, toute de douceur et d’enchantement, quand, tournant le dos au Léon rugueux et triste, il vit se déployer sous son regard la Cornouaille heureuse et, par une échancrure des monts, entre la double ondulation du Ménez-Kerné et du Ménez-Hom, le Porzay verdoyant, avec ses troménies, ses chapelles, ses fontaines, terre des héros et des saints.
Elle ne dut guère différer, cette impression, de celle qu’il éprouva, vingt ans plus tôt, en quittant les champs d’Hébron, désert de pierres et de broussailles, pour le pays de Chanaan, couvert de bois d’oliviers et de champs rouges d’anémones.
Du coup tombèrent toutes les préventions qu’en Breton du Nord il pouvait nourrir contre le pays de Kerné. La Cornouaille lui apparut, sans aucun doute, comme une proche cousine du Trégor, mais plus fraîche encore et plus reposante, comme la contrée de ses aspirations et de son cœur. De même, Quimper lui dut rappeler, à plus d’un titre, le Tréguier de son enfance, avec ses rumeurs de cloches, son cloître, ses couvents, sa cathédrale, ses venelles tendues de silence, le parfum âcre de la marée, refoulant l’Odet vers ses sources, et jusqu’aux invalides de son hospice, jouant interminablement aux cartes sous les marronniers du Chapitre.
Mais ce qui, plus que toute chose, dut infiniment le séduire, ce fut le caractère même de l’âme quimpéroise, où sa propre âme se mirait.
« Le mal de notre temps, dit-il à ce propos, avec son ordinaire bonhomie, c’est l’âpreté dans les jugements, quelque chose de rogue et de dur, un ton âpre que l’on aurait tout au plus le droit de prendre si l’on était en possession de la vérité absolue. Nous autres, que beaucoup de circonstances ont tenus jusqu’ici en dehors de la grande arène du monde, nous avons des nerfs moins excités, un sens plus rassis. Nous sommes en tout des modérés. »
Et pour des raisons pareilles, la Quimpéroise dut lui plaire. Il l’aima pour la langueur tranquille de ses yeux, pour sa grâce aimable et modeste, pour son goût de mesure qui lui fait apprécier le charme d’une coiffe minuscule et d’un sobre ajustement, pour son amour de la jeunesse et de la vie qui la porte à souhaiter, comme le meilleur des biens, « des yeux gardant indéfiniment leur attrait, des lèvres fraîches pendant mille ans, des cheveux qui ne blanchiraient jamais ».
Amoureuse, elle l’est certes, mais sans fougue ni folie, tempérant par un souci d’harmonie et de bienséance les ardeurs de la passion. Elle est assez semblable à ces madones lombardes, radieuses et pacifiques, qui penchent sur leur « bambino » la tiédeur de leur chair heureuse et le doux éclat de leur sourire bleu de lin.
Depuis ce beau voyage de Renan, près d’un demi-siècle a passé ; Quimper a cessé d’être en dehors de la grande arène du monde. Elle n’a pas manqué de subir, comme les lieux les plus vénérables de la terre, l’envahissement des goûts nouveaux, sous la forme des ponts métalliques, des vastes hôtels, des banques, des garages, des bazars barbouillés de crème et de sang de bœuf, des « hostelleries » meublées de vieux neuf, où se débitent à la carte la langouste des Glénans et le gigot léonard. Elle a connu la disgrâce des publicités outrancières, des murs bariolés d’affiches, des panneaux-réclame clamant à chaque détour, sans modestie, que l’Odet est une rivière sans rivale.
Mais elle n’en a point trop souffert dans son atmosphère ni dans ses lignes essentielles. — « Ville délicieuse et parfaite, en a dit M. de Chateaubriand, si florentine sous le regard de son vieux cavalier de pierre… »
Et certes, tout y rappelle, comme à Florence, un long passé de poésie et de gloire. Quimper aussi repose, dans son cadre d’harmonieuses collines, comme un bouquet dans le creux d’un beau sein. Et la campagne qui l’avoisine, toute alanguie des parfums du renouveau, respire, comme les jardins toscans, un air d’opulence et de bonheur.
Mais nous ne lui avons point trouvé le visage sévère et dur qui frappa Maurras comme un coup au cœur, en débouchant devant Sainte Marie Nouvelle, non plus que chez ses habitants, « ces masques à figures peintes, âpres enseignes du désir ».
Les flèches de Saint-Corentin, émergeant des brumes, comme les piles d’un pont mystique, sont aussi différentes des campaniles florentins, aux arêtes nerveuses, et de la tour sombre du Bargello, que le roi Gradlon-Meur, primitif et débonnaire, des tyrans magnifiques et voluptueux qui furent les Médicis…
Quimper, ville toute de langueur et de charme, endormie, avec ses rêves, ses souvenirs, sous les fins brouillards de Cornouaille, nous te reverrons à la tombée de l’arrière-saison, quand les marronniers joncheront de pourpre le Parc et la rabine et que l’automne t’aura rendue à ton silence monacal.
Le temps ne sera pas encore venu des grands orages de novembre, où se feront entendre, montant du pays Bigouden jusqu’à la Terre Noire, la lamentation de la Torche et le tonnerre du ressac. Mais les premiers froids auront rougi les joncs du Paludec et les châtaigniers hérisseront de leurs bogues d’or roux le chemin de Kerlagatu.
Lors, au lieu des touristes bruyants, nous ne rencontrerons plus dans tes rues, frôlant les boutiques, que les paysannes venues pour s’approvisionner, au seuil de l’hiver, des villages lointains, ou, de loin en loin, aux jours du vapeur d’Audierne, quelques groupes d’Iliennes, au beau profil de Juives, promenant par les rues leur deuil éternel.
Ce sera vers la première ombre de nuit, quand les glas de Saint-Mathieu répondront aux cloches de Locmaria et de la cathédrale. Le jardin du Chapitre, dans l’ombre immense du chevet, offrira à notre rêve un refuge archaïque. Nous nous y assoierons, sous les lierres de la courtine, dans le silence du chemin de ronde. Nous monterons par la rue Obscure, entre le double rang des maisons grisonnes, dont les pignons, à cette heure d’ombre, finiront, au-dessus de nos têtes, par se rejoindre. Nous humerons l’odeur du beurre frit, autour des boutiques des crêpières, et regarderons clignoter les lumières, aux vitres des fenêtres anciennes.
Tournant par la courtine de Kerfeunteun, nous reviendrons à petits pas, longeant les hôtels muets, par le dédale des vieilles rues : des Vendanges, de Kergariou, des Gentilshommes, où, selon la belle expression de Barrès, « l’herbe verdoie sous un silence prodigieux ». Peut-être, nous penchant aux croisées, à travers les carreaux verdis, y verrons-nous Mme de Pompery dansant un menuet, face au conseiller de Silguy ou à M. de Keriner, et non loin, dans l’ombre propice d’une plante verte ou d’un paravent, la belle Mme Colonna jouant en a-parte son cœur avec un cadet du régiment de Beauce.
Ayant franchi le Steïr au pont Médard, nous poursuivrons notre promenade et regagnerons la Terre au Duc par les venelles de la Gaze et du Pain-Cuit.
Nous tendrons l’oreille aux voix du passé, montant des vieilles pierres ; longtemps encore, elles nous diront l’histoire d’un peuple aimable, fin, sympathique entre tous, en ce qu’il sut joindre la gaîté, la tolérance, l’esprit d’équilibre et de mesure à la poésie instinctive et à l’idéalisme éternel de la race.
SOIR A LOC-MARIA
A Loc-Maria de Quimper, un soir de mai, par un de ces crépuscules d’or comme il y en a de très beaux en Cornouaille dans les saisons intermédiaires, et qui chevauchent de leurs lueurs fauves les vieux toits. La rivière d’Odet sépare de la ville ce faubourg lépreux, dont le nom renferme tout un charme de passé mystique. Jadis, un pont tournant le reliait à la Terre au Duc, ce pont aux Anglais que les plus téméraires ne franchissaient qu’en tremblant. Moyennant péage, un passeur, aux heures de haute mer, fait aujourd’hui le service.
On entend, de Loc-Maria, les murmures de Quimper, toute la rumeur des quais autour des bateaux de sable qu’on décharge. Et cependant, il semble qu’il existe, de l’une à l’autre rive, toute l’épaisseur d’un monde. On a l’impression de vivre, en ce quartier étrange, dans un autre temps et dans un autre pays. Les siècles ont, en effet, passé sur sa face archaïque sans guère la modifier, et ce soir pénétré de langueur doit être pareil à d’autres soirs, d’une époque infiniment lointaine, qui avait même atmosphère et même visage.
Tout sent le passé, dans ce faubourg que le soir engourdit. Les rues Basse et du Stivel inclinent vers l’Odet leurs maisons à pans de bois et à étages surplombants. Les moëllons déchaussés saillent comme des vertèbres au pignon des masures, les toits écailleux portent à regret le poids des temps accumulés ; et les murs étançonnés de vieux mâts et de poutres vertes se raidissent, contre le vent d’ouest, dans un dur effort. Une odeur de moisissure et de choses mortes monte des intérieurs sombres, par les portes à plein cintre, au cadre festonné par le velours des mousses.
Vieille aussi, d’un passé sans âge, est la faïencerie où des ouvrières à hennin ornent les brocs et les écuelles des mêmes teintes vives et des mêmes dessins à ramages qu’il y a trois siècles, au temps des ducs et des rois. Et vieilles sont, sur l’autre rive, les maisons de Quimper, qui dressent leurs façades de granit austère depuis les ponts du Steïr jusqu’aux anges pleureurs colossaux, enguirlandés de vigne vierge, qui servent d’enseigne au chantier d’un tailleur de pierre.
La tristesse de l’heure enveloppe la petite église, dédiée à Notre-Dame d’Aquilonie, et qui est comme le centre, l’âme vivante du faubourg. Elle projette sur la place déserte l’ombre de ses murs nus, flanqués de rugueux contreforts, et son porche s’ouvre au visiteur comme l’antichambre d’un monde débordant de ténèbres et d’oubli.
L’âme des temps romans, chétive et opprimée est partout présente en ce sanctuaire, où tout porte la marque d’un profond autrefois, obscurci de légendes. Elle est dans la lumière chiche qui tombe des fenêtres étroites et entretient le mystère des absidioles, dans la rudesse des piliers massifs et la sécheresse des arcatures.
Jadis, l’évêque comte de Cornouaille passait ici la nuit en prières, la veille de son intronisation. Il venait pieds nus et en habit de pèlerin, frapper à la porte de l’abbaye ; la prieure lui lavait la face et les mains, lui donnait « pour loger un charlit et de la paille fraîche », du pain de seigle et de l’eau pour nourriture. Il repartait au petit jour, abandonnant au prieuré sa boubette et son manteau. Et rien mieux que cette veillée en ce sanctuaire noyé de tristesse, ne pouvait l’inciter au mépris des vaines gloires et des dignités passagères.
… La brume a touché les toits et l’Angélus égrène son chapelet de notes frêles, qui font se pencher vers l’église les maisons basses, comme des vieilles accroupies sous la bure de leurs mantes. Mais le crépuscule promène sur cette lèpre sa lumière et jette sur les pierres blessées son enchantement. Le soleil, déclinant derrière le bois de Penhars, est comme une arche de plus en plus réduite, ouverte sur la splendeur occidentale. Ses rayons, rassemblant toutes les ardeurs du jour, coulent au long des toits comme un baume d’or roux. Et l’église resplendit sous cette bénédiction du soir ; sous leur caresse, les vitres s’allument et brasillent comme des gemmes. Un dernier reflet crible de clarté les dalles et l’abside, baise la robe pourpre et les pieds nus du Christ, à la poutre triomphale.
Et tout le village, comme toute l’église, est flamboyant de soleil. On se demande en quel pays, sous quel autre ciel — est-ce à Florence, vers le Pont-aux-Grâces, ou bien à Pise, à Milan, au pied des basiliques lombardes ? — on a vu cette même pouillerie des vieux quartiers sordides transfigurée par la gloire de la lumière agonisante…
....... .......... ...
Peu à peu, le soleil a gravi le flanc vert du Frugy ; le silence avec l’ombre, s’est répandu sur le manoir prieural. Alors, le plus grand charme de Loc-Maria est dans ses jardins et dans son port.
Des ruelles sombres y mènent, bordées de murs d’où dépassent les panaches luisants des camélias et des troènes. Ce n’est, à mer basse, qu’un lit de boue, semé de menues épaves, où l’Odet se fraye un passage en sinuant, avec cette odeur fade des paluds où se mêlent des relents de vase et de saumure. Mais le flot montant, deux fois le jour, lui apporte le salut et la grande purification de la mer.
Je l’ai vue venir, du tournant de Corniguel, escortée d’un blanc tournoiement de mouettes, entre les peupliers de Poulguinan et la corniche blonde du halage. Elle montait, léchant les remblais des jardins minuscules et les pierres lisses de la cale, traînant un rude parfum d’algues et la rumeur en sourdine de l’Océan… Et maintenant l’Odet est une belle nappe gonflée, dont le clapotis doux berce les barques et anime les quais de son frisson d’eau vivante.
Une carcasse de vieux navire, qui achève de pourrir, ses couples à nu dans l’herbe et le sable des berges, son étrave tendue, dans un nostalgique élan, vers les solitudes de l’estuaire, a tressailli au baiser de l’eau. Une gabarre aux flancs larges, chargée de maërl, qui remonte de la rivière, porte dans ses voiles rouges toute la magie du soir et semble une galère déchirant de sa proue l’ocre de quelque golfe fabuleux. Elle s’avance, d’une majestueuse allure, remorquée par cinq hommes au teint cuit, qui tirent à plein collier au long du halage. D’autres barques appareillent, leur taillevent et leur misaine gonflés, pour pêcher, la nuit venue, dans les calmes fonds de Kerogan et de Kerdour. On entend la rumeur des voiles qu’on hisse et qui s’inclinent au vent comme des oiseaux du soir, le heurt des avirons contre les tolets du bordage et, vers les maisons du quai, le souffle puissant et le pas rythmé des haleurs…
… Le soir, maintenant, est tout à fait venu : une brume, montée de l’Odet, retombe en cendre grise, aux versants de la vallée. Le ciel, par dégradations insensibles, a passé du vermeil au lilas, puis au ton fané des violettes. Dans le couchant qui s’enténèbre, il ne subsiste plus qu’un lambeau de lumière mourante qui s’effrange aux lisières du ciel. Les collines se ramassent frileusement et se rejoignent comme des paupières presque closes, sur le dernier reflet de l’eau morte. La mer se retire, découvrant, au long des rives, l’étain pâli des vasières. Et la nuit qui tombe ponctue de lumières grêles le faubourg endormi. Tous les bruits s’apaisent, se fondent ; une cloche de couvent sonne vers Kernisit…
Mais voilà que, de l’une des barques rangées contre le quai et qui penchent leur mâture vers les maisons du port, une chanson monte, dans le silence, poussée par une voix qu’à ses inflexions j’ai reconnue pour être une voix de mon pays :
An hini goz eo ma douz[3]…
C’est une chanson très vieille, de Cornouaille, mais qui se chante aussi bien en tout pays bas-breton, et auquel les marins du Goélo, qui sont d’une race placide et moqueuse, ont ajouté une variante pleine d’irrévérence :
An hini goz euz ar Pempoul[4]…
Et l’homme qui la chante, appuyé aux cordages, en regardant danser des reflets sur l’eau, avec la douceur d’âme que donnent les jours bien remplis, s’applique à lui donner la marque de son esprit railleur. Mais, est-ce à cause de l’ombre qui gagne, et recouvre le faubourg, accentuant son aspect de misère et d’abandon — ou bien parce que ce chant m’a rappelé toute la douceur de mon pays perdu ? — je lui ai trouvé, dans ce soir grave, une indicible mélancolie, la mélancolie de cette race mineure chez qui « la joie même est un peu triste ».
Et j’ai évoqué, là-bas, de l’autre côté de la Bretagne, sous la même lumière, un estuaire à peu près pareil, hérissé d’écueils, de pontons, de balises, avec un petit port blotti dans les brumes, entre les roches : l’arche frêle d’un pont jeté de Trégor en Goélo ; et plus loin vers les terres, accroché à l’escarpement des rives, au bord d’un pays âpre, imprégné de tristesse cimmérienne, les tours pensives d’un manoir veillant sur un paysage féodal.
LA BAIE DE DOUARNENEZ
La baie de Douarnenez a, par les beaux jours, toute la séduction d’un golfe méditerranéen. Elle déploie, de l’anse des Plomarc’hs au cap de la Chèvre et à la pointe du Van, au nord le souple collier de ses dunes et de ses grèves : le Ris bordé de pins, Tresmalaouën, Pen-Trez, la plage blanche de Morgat ; au sud, la farouche dentelure de ses criques et de ses promontoires : le Leïdé, la Jument, Beuzec, Penhouarn et Trénaoër, jusqu’au pays du Cap qui s’enfonce comme une dague dans l’azur tragique de la mer.
Au creux le plus propice de la baie, Douarnenez étage, depuis Porz-Rhu jusqu’à la rivière de Tréboul, ses usines sardinières et les maisons blanches ou grises de ses pêcheurs.
Durant de longs siècles, ce ne fut qu’une bourgade maritime, dépendant de Ploaré, une bourgade aux maisons basses et couvertes de chaume, dont subsiste, aux Plomarc’hs, un groupe de mélancoliques masures qui presque toutes tombent en ruines. Toute la vie administrative et religieuse se concentrait à Ploaré, où se trouvaient l’église, la mairie, le cimetière. Ainsi s’étaient constituées dans la même commune deux races nettement tranchées et qui même de nos jours, sont demeurées rivales : les terriens ploaristes, séparés de l’Océan par les rideaux d’arbres touffus de Sainte-Croix et des Plomarc’hs, tournés vers les horizons boisés de Cornouaille, courbés, depuis des siècles, sur les tâches ingrates, gardiens obstinés des vieilles mœurs, des vieux costumes, du vieux langage ; les « maritimes » de Douarnenez, orientés vers les espaces infinis de l’Atlantique, épris de larges rêves et d’aventures, moins soucieux de passé que d’avenir, volontiers hâbleurs et dédaigneux de leurs voisins attachés aux traditions, rivés à leur sol dur et aux rites d’une foi trop vieille.
Et puis, vers le début du dernier siècle, grâce à la découverte de nouvelles méthodes appliquées à la conservation des sardines, Douarnenez prit un essor inattendu. Les premières usines se créèrent, le renom de leurs produits fut porté jusqu’aux confins du monde. La population et la prospérité s’accrurent. De bourgade qu’elle avait été jusqu’alors, Douarnenez, s’enflant, devint ville ; elle se sépara de Ploaré ; ses maisons grimpèrent à l’assaut des pentes, débordèrent dans le pays circonvoisin, du Porz-Rhu jusqu’à Tréboul.
Mais l’attrait pittoresque et poétique de Douarnenez continue de résider dans son vieux port. Il a gardé, en dépit des transformations récentes, sa couleur et sa vie d’autrefois. On songe, en flânant dans ses quartiers pleins d’une âpre odeur de mer, à quelque port de la côte ligure ou napolitaine. Ce sont les mêmes petites rues étroites, grimpantes et tortueuses, pavées de galets pointus et qui s’ouvrent, quand on s’y attend le moins, sur le bleu décor de l’Océan. Elles portent des noms évocateurs d’un passé lointain et charmant, où se mêlent, à doses égales, la légende et l’histoire : rue d’Is, rue Gradlon, rue des Trépassés, rue Monte-au-Ciel, rue basse de Sainte-Hélène. Les toits s’y haussent, comme à Bastia, Gênes ou Naples, dans un chevauchement pittoresque de lucarnes et de gouttières. Tout y est d’une couleur vive : les murs blanchis à la chaux, les haillons qui sèchent aux fenêtres, les « perches » tenues par des tringles et semblables à des bouts-dehors de navires, où les filets sèchent en bleus festons.
Dans le creux de deux ruelles montantes, la petite chapelle de Sainte-Hélène, qui est le sanctuaire des pêcheurs, a une humidité de grotte marine et une ombre de sépulcre où se distinguent à peine quelques vieilles femmes accroupies.
Le soir venu, c’est vers le môle que reflue, par les venelles, toute l’animation de la ville. Et c’est le grand attrait de Douarnenez que d’assister, au « grand port », au retour des barques. La baie, vue du môle, sous le soleil couchant, offre un aspect admirable. Le soleil sombre, lentement, derrière l’île de Tristan et la pointe de Rosmeur, laissant dans le ciel de grandes traînées de flammes rougeâtres. Un de ses rayons, glissant entre les troncs des pins, accroche un reflet d’or aux hautes voiles et aux enfléchures d’un thonier attardé. La mer, sous la lente procession des voiles, est une belle nappe rose et moirée qui s’étend jusqu’à la lointaine ondulation du Ménez-Hom, semblable à un fauve couché et jusqu’au cap de la Chèvre, qui dresse sa digue bleue sur les fonds nacrés du soir.
L’ensemble est plein de noblesse et de sérénité. L’on ne s’étonne point que Maupassant, qui fut un grand voyageur et un observateur généralement impartial, n’eût trouvé que deux golfes, ceux de Porto et de Naples, qui lui parussent dignes, par la beauté des lignes et la magie de leur lumière, d’être comparés à la baie de Douarnenez.
Et comment traduire l’activité grouillante des quais, un soir de bonne pêche ? C’est aux derniers jours d’août ou au début de septembre. La sardine, remontant des eaux abyssales, vient avec les courants tièdes d’envahir la baie. Les barques rentrent par centaines, les voiles en ciseaux, grand’ouvertes sous le vent d’Ouest, la cale pleine à déborder des richesses de la mer.
Au long des quais, on débarque la sardine. Et, du môle aux usines, c’est un va-et-vient de pêcheurs dont les visages ont les tons fauves des voilures ou des vareuses rougies au tan. Les mille bruits du port se mêlent et se répondent : cris, jurons, propos aigres des « commises » qui se disputent, à la criée, le poisson frais débarqué dans les mannes, claquements des sabots sur les escaliers tortueux, sur les pavés de galets des vieilles rues. Et dans les rares silences, le grand murmure accompagnateur de l’Océan.
Le soir, la part de pêche étant perçue chez les usiniers ou les mareyeurs, c’est la ruée vers les buvettes et les cabarets du port, où les belles filles versent la « goutte » ou le muscadet derrière les comptoirs poisseux. C’est tout Douarnenez enveloppé dans une inexprimable odeur de friture et d’alcool. Revanche bien juste des longues attentes, des misères et des fatigues, des mortes-saisons où l’on s’épuise en vain, à la poursuite du poisson, où il faut prendre, sur la foi des pêches futures, à crédit chez le boulanger, le boucher, le buvetier.
Car sauf aux semaines de l’été, le pêcheur de Douarnenez mène la vie la plus ingrate et la plus rude. Il faut chercher la sardine frileuse jusqu’à Saint-Jean-de-Luz et aux côtes de Galice, la suivre, dans ses capricieuses randonnées, du pays basque à Quiberon et Audierne. Ou, l’hiver, après le « Tolik an Anaon »[5], quand la sardine manque, il faut pêcher au chalut au large d’Armen, se rabattre sur le maquereau de l’Iroise et des parages d’Ouessant, demeurer des huit jours en mer, dans les courants et dans les brumes, « tenter » par temps dur, dans de frêles barques, dormir tout équipé, sous l’abri léger des voiles, se nourrir de pain dur trempé d’eau, ou de cette bouillabaisse bretonne que les marins appellent la « cotriade ».
Les périls de cette vie rude et constamment exposée n’ont point rebuté le pêcheur. Malgré ses violences et ses caprices, il aime réellement la mer, à laquelle il est lié par les hasards de la bonne ou de la mauvaise fortune ; elle tient constamment en haleine son amour du gain et de l’aventure. Il tient d’elle, pour une grande part, son caractère instable, insouciant, volontiers vantard ; il a comme elle des accès de sauvage brutalité succédant à des repentirs sans lendemain et à des câlineries puériles.
Les plus grandes contradictions font en son âme le plus singulier, mais le meilleur ménage. Destructeur par tempérament, porté, en politique, aux doctrines les plus audacieuses et les plus subversives, il n’en garde pas moins au cœur une foi d’enfant, que les prédications « rouges » n’ont pu entamer. Après avoir assisté, au milieu des clameurs et de la fumée des pipes, à un « meeting » révolutionnaire, il fera le plus naturellement, le plus humblement du monde ses dévotions à Sainte-Hélène, ou suivra, avec le zèle le plus édifiant, les mains jointes, en chantant des cantiques, la procession des femmes à la bénédiction de la mer. Les marques de ce curieux dualisme se retrouvent dans les noms des barques, inscrits sur la coque en lettres blanches : Marche ou crève, Lénine, Troisième Internationale, portent les unes ; mais d’autres répondent, dans leur sillage : Jésus-Marie-Joseph, Sainte Vierge protégez-nous, Sainte-Marie du Ménez-Hom ou Notre-Dame de Rocamadour.
Et l’esprit le plus aventureux en politique, n’empêche pas le Douarneniste d’être le pêcheur le plus routinier du monde. Il est ennemi du chalutage, de la senne, qui lui permettrait de lutter à armes égales contre le cédazzo portugais, de tout ce qui risquerait de bouleverser ses antiques habitudes. Il me souvient d’avoir vu, un soir d’été, la foule des pêcheurs, observant d’un œil plein de haine un chalutier amarré au quai, qui avait « touché » Douarnenez pour y renouveler sa provision de glace. A l’aube suivante, on avait rompu criminellement toutes ses amarres.
Mais ce n’est là, chez le Douarneniste, que rançon d’admirables qualités. Quel cœur franc et chaud, quel mépris du danger, quel amour du métier, des fines manœuvres, des navigations périlleuses qui le font considérer, d’Ouessant aux côtes maurétaniennes, comme le véritable maître de l’Océan.
Qualités et défauts se retrouvent, dans une confusion égale, chez les femmes de Douarnenez. Coquettes, fantasques, imprévoyantes, elles ont le goût immodéré du plaisir, de la danse, de la parure. Elles dépensent sans compter le gain des belles pêches, quitte à misérer aux mauvais jours, quand les sardiniers désarment ou que leurs maris et leurs frères sont réduits à pêcher, au filet à trois mailles, dans les fonds, les dormeurs et les araignées de mer.
Mais elles ont sous le châle, élégamment drapé, sous la coiffe que dissimule à demi la bordure ébouriffée des cheveux, une finesse, une distinction natives, quelque peu hautaines, peut-être héritées d’un lointain sang espagnol. Et leur taille haute, flexible, onduleuse, leur teint clair, leurs yeux allongés, verdis à force de scruter les profondeurs de la baie, font d’elles de véritables patriciennes de la mer.
Cette fraîcheur exquise du teint, qui ne se retrouve ni chez les Capistes, ni chez les Grésillonnes, les femmes de Douarnenez la doivent peut-être aux verdures qui foisonnent dans leur pays. Elles s’allongent, en une bordure vive, des Sables blancs de Tréboul aux calmes rivages du Ris : verdures des peupliers, des trembles et des frênes, dans les creux où l’eau suinte ; feuillages élégants des acacias, sur les pentes de Porz-Rhu ; et partout où le sol dur ne permet d’autre végétation, l’émeraude plus sombre des pins maritimes. Le pin est par excellence l’arbre des côtes bretonnes, la parure des roches déshéritées. Il pousse dans les endroits les plus déserts et les plus escarpés, sur le dos des écueils, dans la tristesse aride des dunes, comme un défi de la nature à la mer violente et oppressive. Il encercle la baie de Douarnenez, se penchant sur l’écume des Plomarc’hs, bordant d’une frise nerveuse les sommets lointains des collines crozonnaises. Son feuillage et ses branches maigres soupirent ou pleurent sous les embruns comme des harpes de l’Océan.
Mais ce qui charme surtout, en ce pays de Douarnenez, c’est la tendresse de la lumière, nacrée, subtile, infiniment changeante. A Concarneau, elle est plus éclatante, plus crue, et les peintres la fixent avec moins de peine ; mais elle n’a pas cette fluidité qui, reculant à l’infini les rivages opposés et les promontoires, donne du mystère aux paysages, de la majesté aux horizons. Jamais l’on n’éprouve cette impression avec plus de force qu’aux grands calmes d’automne, quand les brumes, dévalant en avalanche bleue, les pentes de la montagne de Locronan et du Ménez-Hom, suspendent entre ciel et eau leurs îles transparentes.
On n’imagine point sous une clarté différente le lac de Tibériade, quand, au soir d’une journée ingrate, Jésus marchant sur les flots apparut aux pêcheurs. La baie de Douarnenez est, elle aussi, un beau lac mystique qui, par son silence, sa sérénité, incite aux exaltations et aux grands rêves mélancoliques.
Le temps est encore tout proche où les Douarnenistes croyaient aux interventions miraculeuses des trépassés et des bons génies de la mer. C’est ainsi qu’aux brumes de Toussaint, ou lors du « Taolik an Anaon », ils tendaient pour la dernière fois leurs filets, ils acceptaient dans leurs barques les terriens de Ploa-ré, sûrs qu’ils étaient à l’avance d’une pêche fructueuse, grâce aux bons offices des morts.
Chaque époque a laissé, sur cette terre prédisposée à la recevoir, l’alluvion de ses légendes et de ses souvenirs. Souvenirs de la pré-histoire dont les menhirs de Tréboul ou de Rostudel, rongés de lichens roux, ou le cromlech du Leïdé, furent les témoins muets ; légendes des temps druidiques qui continuent d’environner le pays du Cap, et l’île des Sept-Sommeils, de leur prestige surnaturel. Souvenirs de l’occupation romaine, débris de villas ou de thermes, surgissant presque à chaque pas, à Tréguer, à Tréfentec, au Karigellou, dans ce fond de baie qui devait rappeler aux soldats de César le profil montueux de la Campanie et la douceur du ciel tyrrhénéen.
C’est bien aussi dans ces parages qu’aux temps gallo-romains dut exister la ville d’Is dont parle, en sa chronique, l’Anonyme de Ravenne, sur ces « palus » de Bretagne que la mer, à une époque indéterminée, a ennoyés et recouverts. Sans doute n’était-ce qu’une bourgade, guère plus riche ni plus populeuse qu’une Guérande ou qu’un Penmarc’h, mais dont l’imagination enchantée des Celtes, qui a le don de tout transfigurer, a fait une cité magnifique, une Gomorrhe bretonne, comme le seuil d’une Atlantide dont les cloches sonnent toujours et dont Dahut serait l’Antinéa.
Voici tous les lieux qui rappellent les phases de ce mystérieux drame de la mer : les Plomarc’hs ou Poul-marc’h (l’anse du cheval) où le roi Gradlon emporta sa fille en croupe, à pointe d’éperon, dans la nuit noire, sur son coursier rapide comme le feu ; le Poul-David ou Poul-Dahut, au fond du Porz-Rhu, où, la digue rompue, les flots poursuivirent le roi d’Ys. Une voix terrible lui cria par trois fois : « Repousse le démon assis derrière toi ». Gradlon jeta Dahut comme une proie à la mer. Et les flots s’arrêtèrent, et Dahut est depuis lors la sirène trompeuse, la Mary-Morgane fatale aux pêcheurs qui se laissent prendre aux accents passionnés de sa voix. Chacun d’eux l’a vue, cette « fille de la mer qui peigne ses cheveux, blonds comme les algues au soleil du Midi, et dont les chants sont plaintifs comme les flots » :
Gwelez-te, Morverc’h, pesketour. O kriba he bleo melen-aour, Dre ann heol splann, e ribl an daour.
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Ce sont ensuite les souvenirs, pleins d’un charme pastoral, de la première évangélisation. Doublant les falaises rouges du Cap de la Chèvre, c’est en ce pays qu’abordèrent, en bon nombre, les saints de la légende armoricaine, venus d’Islande ou de Cambrie pour prêcher en petite Bretagne le royaume de moûtiers, égrenés au long des grèves et sur les pentes, rappellent les étapes de leur apostolat.
Tutuarn jeta son dévolu sur l’îlot de Tristan, serré entre Tréboul et le Porz-Rhu, à l’embouchure du ruisseau de Poul-David, et qui semble, à marée haute, avec son phare dressé comme un mât blanc au-dessus des pins, une nef en partance, chargée de toute la mélancolie d’un monde.
Fuyant les Saxons envahisseurs, Tutuarn avait traversé la Manche dans le même équipage que ses frères en sainteté : Toua, Tugen, They, Erlé, Conogan : dans une barque de pierre sans rame ni voilure, où ils tenaient à grand’peine sur leurs genoux, poussés sur la crête des vagues par un souffle miraculeux ; tels que les figurent, en d’éblouissants poèmes d’or, d’azur et de vermillon, les vitraux des très anciennes chapelles de Cornouaille.
Tutuarn choisit, pour y mener la vie contemplative, ce rocher qu’abrite un repli de la baie, et, parmi les ruines gallo-romaines, édifia sa cellule et son oratoire. Erlé construisit, à quelques pas de là, son sanctuaire. Corentin élut pour refuge à ses méditations la solitude propice des forêts de Névet, où il vécut dans la pénitence et la pauvreté jusqu’au jour où Gradlon, ayant découvert son ermitage dans l’épaisseur des branches, vint l’y trouver, conduit par la main de Dieu. « Pour sa nourriture et sa sustentation, nous confie Albert Lepaud, son biographe, en un style naïf de légende dorée, le Seigneur faisait un miracle admirable et continuel. Il lui envoya un petit poisson dans sa fontaine, lequel, tous les matins, se présentait à l’ermite qui le pressait et en coupait une pièce pour sa pitance et le rejetait dans l’eau où, tout à l’instant, il se trouvait tout entier, sans lésion ni blessure ».
Quelque temps plus tard, le pourtour de la baie devint le rendez-vous, comme la Terre promise, des saints les plus vertueux de Cornouaille : Tudy, Milliau, et puis Tujen ; Ronan, le chasseur de loups, en proie aux jalousies de Kében ; Hervé, fils d’Houarn, le poète errant qui allait par le pays du Portzay, chantant de manoir en manoir, et dont les accents harmonieux charmèrent jusqu’au roi Childebert ; Connec ou Connogan qui, tel le Poverello, prêchait les oiseaux de Tréfentec.
Ce fut d’ailleurs une évangélisation toute de surface, car les tribus de Cornouaille eurent tôt fait de revenir à l’idolâtrie primitive, jusqu’au jour où le Père Maunoir, par ses prédications énergiques, les rendit moins rétives à l’action de la grâce. Encore est-ce difficile de déterminer jusqu’à quel point, aujourd’hui même, ces populations, au fond du cœur, ne sont demeurées païennes. La différence est-elle si grande qu’on pourrait le croire, entre Sainte-Anne de la Palud, ou Sainte-Marie du Ménez-Hom et les déesses impures adorées jadis sur l’emplacement de leurs chapelles ?
Viennent les temps médiévaux, dont toute la mélancolie chevaleresque est dans le poème de Tristan et Yseult, où les Bretons ont exprimé leur conception de l’amour irrésistible et fatal. Si le thème a été repris et enrichi par la fantaisie prodigieuse des conteurs d’Irlande et de Galles, il est permis de croire que c’est des bords brumeux de cette baie qu’il a pris son essor pour conquérir le monde barbare.
C’est entre l’île Tristan et la côte du Cap, dans les sinistres parages de la pointe du Van, qu’aborda la nef à voile noire qui ramenait d’Hibernie, vers le héros mourant, Yseult aux cheveux d’or. Et de l’autre côté de cette baie de Cornouaille, « qui porte à regret les nefs félonnes et n’aide pas aux rapts ni aux traîtrises », le tombeau géant du Ménez-Hom garde toujours, au Bern-Mein, les restes du roi Marc’h, époux d’Yseult et compagnon d’Arthur.
Au rocher de Tristan s’attache le souvenir d’une autre histoire d’amour, moins célèbre mais aussi merveilleuse et d’une tristesse tout aussi déchirante. Les héros en furent Marie Le Chevoir et la Fontenelle, ce chef de bande dont la stature se détache, avec autant de vigueur, sur le ciel rouge de la Ligue, que celles d’un Montefeltre ou d’un Bartholomeo Colléoni sur le fond tourmenté de la Renaissance Italienne. Guy Eder de la Fontenelle, tenant la Bretagne occidentale contre les troupes du roi, avait fait de l’île Tristan une forteresse inexpugnable, comme un nid d’aigle d’où il prenait son essor pour piller et rançonner le Haut-Léon et la Cornouaille.
Il s’abattait sur quelque terre, brûlant, tuant sans raison ni merci, volant le grain et les bestiaux des fermes, les hanaps, les plats d’étain des manoirs et des maisons nobles, dépouillant les églises de leurs croix précieuses, de leurs calices et de leurs patènes d’or. Et au soir de chaque expédition, il ramenait à pleines caravanes, dans l’île Tristan, le butin et les captifs. C’est ainsi qu’il mit à sac Roscoff, Laneuffret, Pont-Croix et Plounéventer et qu’il tarit à jamais la richesse de Penmarc’h. Il enfermait ses prisonniers dans les cachots de l’île et les y laissait périr, chargés de vermine et de puanteur.
Or, il advint que ce bourreau fut pris un jour par le charme mélancolique d’une enfant : Marie le Chevoir, demoiselle de Coëtlogon, qu’il avait enlevée « de dessus les genoux de sa nourrice », au manoir de Coadezlan, pour l’emmener dans son repaire. Et ce fut le rayon pur et lumineux de sa vie. Il lui prodigua une tendresse si empressée et des soins si doux qu’il réussit à s’en faire aimer ardemment, jusqu’au jour où, livré aux troupes du roi, il fut enfermé au Châtelet, en attendant d’être roué en place de Grève.
Alors, Marie intervint de toute son âme, pour que la liberté fût rendue à son beau seigneur, offrant tout ce qu’elle possédait pour payer sa rançon. Ce fut peine perdue ; jamais plus ils ne se revirent. Le folâtre Guyon paya de sa vie ses forfaits et Marie le Chevoir, rentrée à son manoir de Coadezlan, y prit les voiles de veuve.
Elle avait eu la dernière pensée du bandit. Sûr de mourir, celui-ci lui avait dépêché un messager pour lui dire ses volontés dernières :
« Page, mon petit page, va vite à Coadezlan, et dis à la pauvre héritière de ne plus porter de dentelles, car son pauvre époux est en peine, son pauvre époux est en peine… Toi, rapporte-moi une chemise de toile et un grand drap blanc, et de plus un plateau doré pour qu’on y pose ma tête aux regards. Et tiens une poignée de mes cheveux pour attacher à la porte de Coadezlan, afin que les gens, en allant à la messe, disent : Que dieu fasse grâce au marquis ! »
Aujourd’hui, l’île Tristan, toute à sa solitude, ne vit plus guère que de ses souvenirs. Mais il est des heures où les fantômes surgissent de l’ombre et se mêlent à notre vie. C’est tout particulièrement le soir, aux premiers orages de septembre, quand l’îlot, redevenu désert, prend la tristesse d’un enclos abandonné ; et que les brumes montant du large drapent les caps lointains de nuées funèbres.
Je me suis assis, à cette heure, à la pointe de l’île, d’où apparaissent les premières tombes du cimetière Saint-Jean de Tréboul, qui penche sa mélancolie vers l’Océan. Et j’ai entendu monter une grande voix, mêlée au grondement du vent d’Ouest et au murmure profond de la mer. C’était la voix des prisons de Créménec’h et du cap Caval en feu, faite d’une infinité de plaintes, de cris, auxquels se joignaient par rafales, les tocsins des églises profanées, de Sainte-Thumette, de Sainte-Nonna, de Penmarc’h et de Notre-Dame de Roscudon. Et elle lançait cette malédiction, qui exprime au pays du Cap, depuis des siècles, tout ce que le cœur d’une race peut contenir de haine et d’horreur :
Raka da Virviken da Vontenella ![6]
Mais une autre voix m’est venue du Léhon, avec le vent des matins clairs, où le Ménez-Hom dessine sur le ciel de Crozon son profil presque aérien. C’était la voix de Marie le Chevoir, des paysans de Coadezlan qui ont oublié, peut-être aussi de Dahut, la grande pécheresse, endormie sous les algues des Plomarc’hs. Il m’a paru qu’elle disait :
— Les expiations, ni les haines ne sauraient être éternelles. Trois siècles ont passé depuis que la Fontenelle a payé ses crimes et que se sont mêlés à la terre les lambeaux de son corps supplicié. Peut-être convient-il, désormais, d’invoquer sa mémoire avec un désir de paix et de pardon. Il ne fut, à tout prendre, ni meilleur ni pire que les hommes de son temps, d’un temps trouble, aux instincts rudes, aux passions forcenées, où ne se distinguait pas clairement le devoir, où l’homme sans scrupules, ni préjugés, ne visait qu’à l’assouvissement de ses désirs. Ni protestant, ni catholique, le folâtre Guyon aima païennement toutes les joies de la terre : le plaisir, le vin, les richesses, l’amour des frêles créatures. D’autres furent aussi cruels, qui, sous les enfeux des cathédrales, dorment aujourd’hui vénérés. Et s’il fut parjure et tortionnaire, il eut bien, par contre, certaines vertus aimables : brave soldat, chef audacieux, beau cavalier, de grande allure, dédaigneux du danger, de la souffrance et de la mort. Il eut la dévotion des belles formes et des beaux livres où des pensers hardis se traduisent en un parler ironique et harmonieux. Pour un exemplaire de la Satire ménippée, il traversa, d’une chevauchée, toute la Cornouaille en proie aux partisans, au risque cent fois d’y laisser la vie. Tout cela vaut peut-être qu’on en parle sans un excès de ressentiment. « Que Dieu fasse donc paix à M. le marquis. »
A LOCRONAN
Quelque jour, si vous le désirez, mon cher Fanch Gourvil, nous prendrons le bourdon du pèlerin et nous accomplirons ensemble le trajet de Douarnenez à Locronan, à travers le pays de Névet. C’est l’une des choses les plus singulières de Bretagne que de passer, presque sans transition, du port sardinier grondant de rumeurs d’usines et de refrains révolutionnaires, à cette Assise bretonne où rien ne paraît changé, depuis deux siècles, à l’atmosphère du passé, ni à son ordonnance solennelle.
Ce sera, si vous le voulez bien, par quelque après-midi d’automne, quand les arbres commenceront de jaunir et que la Baie se vêtira de tendresse et de silence. Déjà, montant la côte de Ploaré, nous sentirons un souffle différent nous apporter, par bouffées, une odeur d’autrefois ; et nous ferons une première halte au cimetière, qui penche ses tombes blanches vers la mer, pour y retrouver ce goût exquis dont les Bretons ont toujours témoigné, quand ils ont choisi les lieux de leur sépulture.
Puis nous contournerons la petite crête de Sainte-Croix, derrière laquelle les sables du Ris nous apparaîtront, dominés par des falaises rouges où des grands pins penchés gardent les solitudes. Nous atteindrons le hameau de Kerlaz, dont le clocher dresse au-dessus des frondaisons son aiguille de pierre, puis le Porzay s’ouvrira à nos regards, avec ses terres vertes où le chemin grimpe, égayé de détours.
Nous irons lentement, pour n’arriver qu’à l’approche du soir, quand rien ne troublera plus le silence de la place déserte et que ses maisons paraîtront s’endormir, derrière leurs façades en grand appareil. Nous aurons l’illusion de vivre, dans la paix profonde des choses, au temps des barons de Névet, du bon duc François II ou de Louis le Quatorzième à qui les bourgeois de Saint-René-du-Bois demandaient à son avènement de confirmer leurs immunités et privilèges.
Nous nous assoierons, sur un banc de pierre, dans l’église puissante, trapue, « à proportion de cathédrale », près de l’enfeu où dorment les donateurs. Une dernière lueur, tombant de la baie flamboyante du chevet, éclairera pour nos yeux les statues de bois de saint Corentin et de saint Roch, et le retable à colonnes torses de l’autel du Rosaire.
Nous nous recueillerons de même en la chapelle du Pénity, que la reine Anne fit édifier au déclin de son règne, pour remercier saint Ronan de la naissance de Renée, et pour l’entretien de laquelle elle constitua une rente de cinq cents livres, sur les devoirs du sel au pays de Guérande. Nous y verrons un beau saint Michel, « balanceur » scrupuleux des âmes, une statue en vieux chêne attendant le supplice, et une mise au tombeau qui, en dépit de sa raideur et de sa gaucherie primitives, nous attristera jusqu’aux larmes.
Puis nous descendrons la rue des Tisserands, que bordent de très vieux logis et les ruines de l’hôpital Saint-Eutrope, jusqu’à la chapelle de Kélou-Mad, qui dresse son clocheton surmonté d’un dôme au-dessus des verdures. A nos pieds, à perte de vue, se dérouleront les lignes simples du paysage : un cirque de collines bleuissantes qui s’abaissent, en gradins insensibles, vers les Palues mélancoliques ou vers l’échine usée des promontoires. De ci, de là, dans le carrelage des champs de trèfle et de sarrasin, nous apparaîtra la pointe d’un clocher : Ploéven, Plonévez, Plomodiern ou le ruban pâle d’une route conduisant vers les dunes.
Nulle terre n’est plus douce ni plus opulente, au point de rencontre de la Cornouaille verte et d’une petite mer intérieure, pleine de séduction. Certains l’ont comparée à l’Ombrie ; et l’impression est, en effet, la même, toute d’apaisement et de voluptueuse langueur, qu’au sortir de la Toscane aux profils durs, quand se découvrent les horizons moelleux de Sienne et de Pérouse. La lumière, aux débuts d’automne, y est fluide et blonde, pleine d’un rayonnement subtil et sensuel. Le paysage, d’une poésie franciscaine, est imprégné d’une même tendresse mystique ; les crêtes de la montagne de Locronan et du Ménez-Hom, dessinées sur un ciel gris de lin, y figurent comme le Subasio d’Assise les hauts lieux de retraite et de silence qui servent généralement de fond aux tableaux des Quattrocentistes. Il n’y manque, pour parfaire l’illusion, que les cyprès aux sombres quenouilles et les oliviers gris accroupis sur les pentes.
Nous souperons et coucherons, après avoir contemplé longuement le paysage, dans une antique hôtellerie, sise dans l’ombre de l’église et où nous aurons peut-être la bonne fortune de rencontrer M. de Châteaubriant. Nous boirons du cidre du Porzay dans de vieilles chopines à fleurs, en terre de Quimper, et vous nous chanterez — comme à Penmarc’h, un soir, devant la mer — la complainte galloise, triste à crier, de Robin Gray. Puis notre hôtesse — une de ces bonnes hôtesses comme il n’en reste plus guère et qui connaissent, pierre par pierre, leur pays — nous racontera l’histoire de Locronan, depuis les temps les plus lointains, avec ses fastes et ses revers.
Elle évoquera pour nous cette époque glorieuse où le renom de M. Saint-Ronan s’étendait au loin, jusqu’à Saint-Martial de Limoges, et où saint Yves, Jean V, la reine Anne, venaient lui rendre, très humblement, leur tribut « d’honneur et révérence ».
Puis elle nous parlera du temps prospère des tisseurs, où l’on fabriquait à Locronan, bon an mal an, plus de six mille pièces, soit deux cent cinquante mille aunes de toiles : brin sur brin, bandes de ris, prélarts et ollones, noyales simples ou triples et façon de Hollande. Ce fut un temps de prospérité sans pareil, où ces toiles, qui s’exportaient jusqu’en Écosse et en Espagne, passaient pour les plus solides et les plus fines de l’évêché.
Puis vient la période du déclin, des revers, des à-coups, des tristesses qui s’accumulent : c’est la faveur de la Compagnie des Indes qui s’échappe et s’en va aux manufactures d’Angers et de Beaufort ; c’est l’hostilité de la Marine qui, par suite de prétendues malfaçons, attire dans ses ateliers de Recouvrance les meilleurs ouvriers et rafle presque tout le chanvre des Cornouailles, ne tirant plus de Locronan que les toiles à deux fils pour les voiles légères des gros vaisseaux ; c’est le transfert à Quimper du bureau de la « marque » où les petits fabricants sont tenus de porter leurs pièces à dos d’homme. C’est plus encore l’égoïsme, l’âpreté de quelques trafiquants, qui monopolisent le commerce des toiles et, tirant à eux tout le profit, réduisent le pauvre tisseur à travailler « pour le pain », le payant à peine soixante sols par semaine ; c’est tout un chapitre douloureux de l’histoire d’une corporation, en Basse-Bretagne, et de la misère des artisans, vers la fin de l’ancien régime…
Les derniers métiers, depuis quinze ans, se sont tus, et Locronan n’est plus qu’une bourgade déchue, avec ses rues et sa grand’place figées dans un silence de cloître, endormis dans le calme de leurs lointains souvenirs. Mais tout, dans son église, dans ses masures délabrées, écroulées au milieu des jardins, dans ses maisons seigneuriales, aux façades percées de rares ouvertures, continue d’y respirer un passé d’opulence, de guerre et de religion.
Une fois l’an, lors de la Troménie, la bourgade reprend son animation. Ces Troménies, que ramènent en Armorique les jours du prime été, d’une sérénité sans égale, sont l’une des façons les plus curieuses d’honorer les vieux saints nationaux.