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Aux jardins enchantés de Cornouaille

QUIMPER (continued 2)

Reading edition

Ces processions autour du pénity ou du monastère (tro menec’h ty : tour de l’asile) qui rappellent, par beaucoup de points, les terminalies latines, sont un acte de reconnaissance, perpétué à travers les siècles, pour les évangélisateurs qui furent, en même temps que des apôtres, de rudes défricheurs de glèbe. Tel Briac qui, sur la face septentrionale de l’Arez, ouvrit à la culture, entre Coat-liou et Bod-fô, une vaste étendue de marécages dont lui fit don le roi Déroch. Et les arpents arrachés, en un temps barbare, à la forêt, au marais ou à la lande, ont sans doute plus fait, pour la pérennité de leur culte, que le bouquet de vertus mystiques dont les saints bretons avaient l’âme embaumée.

Aussi les troménies comptent-elles parmi les fêtes auxquelles la Bretagne, en dépit de crises tragiques, est demeurée le plus obstinément fidèle. Le « Léo-dro » — la Lieue de tour, — de Saint-Briac, dans la Cornouaille des monts, se parcourt en pleine nuit, le jeudi de l’Ascension. Une seule fois, les pèlerins manquèrent à la coutume. C’était au temps de la Ligue ; les huguenots occupaient le pays. Or, le lendemain, à l’aube, les chemins n’en apparurent pas moins, sur le circuit traditionnel, battus et ravagés : les morts, à défaut des vivants, avaient suivi le Léo-dro.

Mais il n’est pas de Troménie plus fameuse que celle de Locronan ; elle se célèbre avec une solennité particulière tous les six ans, dans la troisième semaine de juillet, en l’honneur du « benoist, glorieux confesseur et ami de Dieu », qui, venu d’Irlande au sixième siècle, débarqua à Lanildut et se retira au désert de Cornouaille pour y bâtir dans le bois de Névet son ermitage.

Jadis, cette solennité s’annonçait à toute la province, par lettres circulaires adressées, avec promesse d’indulgences, aux recteurs des paroisses. Il n’était pas rare que le duc de Bretagne y assistât. Maintenant, la Troménie continue d’attirer des foules de pèlerins de toutes les parties du pays bretonnant. D’ailleurs, suivant un dicton du Porzay : « qui ne fait la Troménie de son vivant la fera après sa mort, avançant chaque jour de la longueur de son cercueil. »

C’est donc, pendant une semaine, dans les alentours de la vieille ville, une extraordinaire mêlée de types et de costumes. Quelques semaines à l’avance, sur la recommandation du recteur, les paysans ont dégagé le sentier mystique des clôtures, des ronces, des mauvaises herbes qui l’obstruaient. Ils ont construit les huttes de branchages, recouvertes de draps blancs piqués de fleurs, qui serviront d’asile aux vieux saints des chapelles voisines, venus pour saluer saint Renan et lui donner au passage le baiser de bienvenue. Ils s’amènent donc, par dizaines, de toutes les paroisses du voisinage : Saint-Tugen, Saint-Herbot, Saint-Even-de-Kerlaz, Saint-Miliau, Saint-Thurien, Saint-Guénolé et aussi Notre-Dame-de-Kergoat et Sainte-Anne-de-la-Palue.

Éparpillés au long du parcours, ils vivront une semaine sous la garde des fabriciens, dans la fraîcheur des prairies et des landes, comme jadis les Hébreux sous la tente, lors de la fête des Tabernacles.

Le cortège, vers une heure, le dimanche, quitte le Pénity, précédé des reliques, des bannières et de la cloche portative, — an Hirglas, — que saint Renan apporta d’Irlande et qui lui servait à réunir les fidèles pour la prière. Le parcours de la Troménie ne compte pas moins de huit kilomètres, sous le grand soleil, par des chemins peu praticables, et comprend douze haltes, devant les croix de granit ou les huttes des saints, autant que de stations sur le chemin du Calvaire.

La première halte a lieu devant les ruines de la chapelle Saint-Eutrope, où les pèlerins font leurs ablutions à la fontaine de Kélou-Mad. Puis le cortège s’arrête à nouveau devant l’effigie en chêne du Père Éternel et reprend sa marche jusqu’à l’oratoire de Bonne-Nouvelle, en laissant sur sa gauche le village de Rozenselin. Il salue au passage Saint-Laurent du Prat-Tréanna, Saint-Michel de la Croix-Rouge, gagne le village de Trobabu, où s’arrêtèrent, frappés de terreur, d’après la légende, les deux bœufs qui ramenaient de Haute-Bretagne la dépouille de saint Renan. Il traverse, après un long détour, le hameau de Guernévez où Kében, décoiffée, « sans égard pour le sang de Jésus, leva son bâton et en frappa un des buffles à la corne, si bien que le buffle bondit épouvanté et eut la corne arrachée »[7]. Puis il atteint le pied de la Montagne, après les dévotions ordinaires à Saint-Even, patron de Quéménéven, et à Notre-Dame de la Pitié.

Alors commence la partie la plus rude du pèlerinage. Avant d’escalader la hauteur, le prêtre, face au ciel immense, chante l’Évangile sur la Montagne et l’assistance, à genoux, pour implorer un réconfort, jette vers Dieu la lamentation puissante du Parce Domine. Puis les pèlerins se ruent à l’assaut de la colline, glissant sur l’herbe sèche et sur les tiges de bruyères.

Ayant atteint la crête, ils s’y reposent un instant, devant le plus grandiose des horizons et reprennent leur marche après avoir entendu le sermon traditionnel. Laissant derrière eux la masse sombre de la forêt du Duc, ils s’arrêtent, pour prier, à la vieille croix de Saint-Theleau, puis devant la tombe de Kében, où la mégère fut engloutie, au milieu des flammes, en proférant un dernier blasphème.

Ayant suivi un instant vers Plogonnec l’ancienne voie romaine, et salué Saint-Tujen, Notre Dame de Lorette et Notre Dame de Tréguron, le cortège, par un chemin creux, gagne les landes tristes du Gorreker. Puis il s’infléchit vers le Nord et rentre en la chapelle du Pénity, pour un Te Deum d’action de grâces.

Il est une Troménie plus discrète, plus intime, que l’on peut commencer sur tout point du parcours, pourvu que l’on revienne au point de départ. Elle s’ouvre le samedi, à minuit, au milieu des carillons. De nombreux pèlerins, dès cette heure, se mettent en route, pour éviter la chaleur trop forte du jour. Ils s’en vont, seuls ou par petits groupes, sans mot dire, tête nue, recueillis. Ils attendent le lever du soleil, au sommet de la montagne, où ils assistent à la messe et baisent les saintes reliques ; rentrés à Locronan, ils font le tour de l’église, puis s’agenouillent et prient silencieusement.

De là vient que cette Troménie est souvent appelée le « pardon muet ». Et cela évoque tout un passé lointain, de foi vigoureuse et naïve, de vie large et facile, où les tisseurs de Locronan étaient fiers comme des nobles et buvaient en des hanaps d’argent les crus dorés de leurs coteaux.

LA VILLE A LA CONQUE ET LE PAYS DE FOUESNANT

Comme j’ai le mieux vu Concarneau, c’est au retour de Penfret, à la haute mer, dans la lumière d’or d’un soir de septembre.

Le soleil se couchait sur Beg-Meil, derrière les criques et les dunes. La baie, sous ses derniers feux frôlant les eaux, semblait vraiment une conque immense, captant dans sa nacre toutes les ardeurs du soir.

Le sloop Esculape, qui nous ramenait des Glénans, inclinait vers le môle, dont nous étions à moins d’un mille, ses voiles gonflées comme des ailes, et traçait dans la mer un long sillon de feu. Sous cette oblique flambée, la ville apparaissait toute rose dans son demi-cerne de bois noirs. Roses aussi les ajoncs de Roz-lan et les pins qui tordaient leurs troncs au profil assombri des collines.

La lumière allait décroissant des deux côtés de la baie, vers le Cabellou et le Cap-Coz, où la mer et le sable mêlaient leurs tons d’ambre. Et c’était, en pleine côte de Bretagne, comme un coin, quelque part entrevu, de la mer d’Italie ou de Provence. Ce qui portait davantage à s’y méprendre, c’était, sur un cotre de plaisance qui doublait devant nous le rocher de Men-Cren, un vieil air napolitain que chantait un baigneur attardé, d’une assez belle voix répercutée à l’infini sur le silence des eaux.

Il me faisait songer, par sa douceur alanguie, aux canzones des villes somptueuses, ou bien aux chansons tristes que des marins corses chantaient un soir sous un ciel plein d’étoiles, par une mer lourde de méduses, en vue des côtes de Toscane.

L’illusion subsistait, aussi vive, comme on rasait les quais de l’avant-port où des thoniers de Groix, rangés comme en une toile de Signac ou de Lhôte, avaient un vague air de tartanes au mouillage, avec leurs longues antennes, leurs voiles bigarrées et leurs coques peintes.

Dressé par-dessus des toits du quai Peneroff, un squelette d’église à l’abandon semblait un débris de cathédrale byzantine, et la Ville-Close, avec son beffroi, ses tours rondes et ses ponts-levis, rappelait quelque forteresse aux remparts dorés de la côte languedocienne.

Ce n’est point par sa seule couleur que Concarneau fait songer à quelque port du Sud, assis au creux d’une calanque, mais aussi par ses relents de mer chaude, de tan, de goudron, de saumure, de filins et de cordages poissés, par ses odeurs rudes de cabarets, de graillon, de vieux logis, de vases croupissant dans l’eau phosphorescente de l’arrière-port et qui nous poursuivent de leur pestilence dans l’ombre humide des ruelles.

Il faut fuir, pour leur échapper, jusqu’à la digue, que balaie le grand souffle de l’Océan, ou jusqu’aux jardins de la haute ville, dont les magnolias rappelaient à Flaubert les parfums des îles Borromées.

Et Concarneau est encore toute méridionale, par son animation désordonnée, exubérante, par ses cris, ses rires, ses lazzi de « friteuses » qui s’en vont par groupes, l’œil brillant, du môle à la place d’Armes, faisant sonner sous leurs sabots le pavé des cales. Elle rappelle le Midi maritime par la rumeur de son port, le va-et-vient discontinu des barques, le mouvement ailé des rames et des voiles, le tumulte joyeux de sa criée, les jurons épiques de ses pêcheurs, à faces de boucaniers, qui débarquent leur butin dans les mannes ou chargent la rogue et l’eau pour la pêche du soir.

Les Concarnois eux-mêmes s’appliquent à paraître aussi peu bretons que possible. Fiers de leur ville et de la noblesse particulière de ses origines, ils savent que, bien avant Lorient ou Douarnenez, ses rivales, Konk-Kerné figurait avantageusement sur les portulans et les cartulaires. Et ils savent que, depuis lors, elle compte dans son passé de ville royale de longs siècles de vie bourgeoise et guerrière.

Descendant pour une part des mercenaires de la Ligue et des pêcheurs saintongeais ou gascons, ils ont conservé, de nos jours encore, quelque peu de la jactance et de la hâblerie méridionales. Ils forment, en marge des populations avoisinantes, comme un îlot perdu qui se défend, avec une constance pleine d’orgueil, contre les lames qui le battent. Dédaignant la langue bretonne, ils se gardent de s’en servir, s’il leur arrive de la comprendre. Ils l’abandonnent comme un parler de rustres, sentant le goudron et la brume, aux Penmarc’hais et aux Douarnenistes, avec qui ils ne s’entendent guère.

Il est vrai que ceux-ci le leur rendent avec usure. Ils ne se font pas faute de les railler : « Les Concarnois, disent-ils, parlent français l’été, quand la pêche est bonne ; la misère des mauvais jours leur réapprend comme par miracle le breton. »

Ils les accusent également d’être d’assez piètres marins et de n’aimer guère sortir, la nuit, loin de leurs femmes, surtout quand le vent de suroît menace.

Nulle part, le particularisme concarnois n’est mieux marqué que dans la Ville-Close qui, ceinte de vieux murs, a gardé sa couleur et sa pouillerie du passé. De même que les familles patriciennes de Venise, groupées dans le Rialto, prétendaient écarter des Conseils les autres habitants de la lagune, de même, derrière leurs remparts, les Concarnois d’origine ont formé une aristocratie de la mer, jalouse à l’excès de ses privilèges. Ils n’y accordent qu’à la longue droit de cité aux paysans-pêcheurs qui, venus de Névez ou de Saint-Philibert, ont construit leurs petites maisons le long de la côte de Trégunc. De même l’artisane de la Ville-Close tient à se distinguer par la coiffe ronde, de la paysanne à collerette de Beuzec ou du Lin.

Cependant, il est tout au moins une heure où la Ville-Close revêt un charme tout breton, fait de douceur et de sourde mélancolie.

C’est le soir, quand toute la vie du port a reflué vers la digue et qu’avec le soleil s’est éteinte la grande féerie du jour. La Ville-Close, rendue à sa torpeur, mire dans les eaux à demi-lagunaires les dents d’ombre de ses machicoulis. Les fumées du soir montent, grêles, des maisons du Passage et le pont du Moros découpe ses deux arches sur la nuit qui monte vers les creux de Douric-ar-Zin. Par delà le Lin et la route de Trégunc, on sent une nature plus âpre, plus triste, où reparaît, çà et là, ponctuée par de pauvres chapelles et par des tourelles de moulins en ruine, la sauvage primitivité de la lande.

Et c’est aussi l’heure des évocations, où le passé picaresque et guerrier revit plus intensément, à la faveur de l’ombre et du silence. Dans cette Ville-Close du crépuscule, figée dans la roideur de ses courtines féodales, on voit surgir la ville forte du XVIe siècle, environnée de marécages et de mer. Ici se trouvait la Tour aux munitions, plus loin Notre-Dame du Portail, près de la Porte aux Vins où se débarquaient les produits de Gascogne. Concarneau réapparaît, telle que l’évoque, en un style naïf et gaillard, tout plein du printemps de la langue, Moreau le chanoine ligueur, qui ne l’aimait guère, pour ce qu’elle était, « une retraite à voleurs et gens de corde ».

L’on se représente, sur un fond éblouissant de ciel et de mer Kermassonnet ; « bouffonnant et goiaillant », contrefaisant le Bas-Breton qui veut parler français, et le sire de la Vigne, se promenant sur le chemin de ronde « avec sa grosse chaîne d’or qui faisait trois tours ».

Ce que l’on revoit aussi, c’est l’assaut donné aux murailles, la mêlée sur les remparts, au matin de la Saint-Vincent, et les Bas-Bretons prouvant à Kermassonnet que s’ils ne savent pas comme les Français « jouer de la langue », ils savent jouer des mains pour se rendre maîtres d’une ville.

Le crépuscule, s’épaississant, ajoute à l’évocation toute la puissance de ses sortilèges. Le phare de Penfret, qui s’allume, croise ses feux avec ceux plus grêles de Beuzec et de la Croix. Et les sardiniers qui appareillent pour les lieux de pêche, détachant sur le ciel pâli leurs misaines décroissantes, semblent une lente et mystérieuse caravane sur les chemins mouvants de la mer occidentale.

Peut-être est-ce l’Armada huguenote que les Rochelais avaient promise et qui n’atteignit jamais la ville assiégée, assaillie qu’elle fut sans doute par des vents contraires ! Ou ne seraient-ce bien plutôt les bagiou-noz dont parlent les très vieilles légendes de la mer, et qui transportent aux îles de la nuit leur cargaison d’âmes et de souvenirs ?

Derrière Concarneau, la terre se relève en lentes ondulations, jusqu’aux premières rides de la Montagne Noire, où se cachent des tourelles de vieux manoirs comme le Minuello, et des chapelles comme Coatanpoudou ou Saint-Maurice du Moustoir. Vue de Saint-Yvi-d’en-haut, la baie doit apparaître, à cette heure, sous la nacre du soir, comme une conque géante, dont la pointe pénètre fort avant dans le verger de la Forêt et dont l’ouverture, entre la Jument et Beg-Meil, pavoise l’azur marin d’un bouquet d’îles blanches : les Moutons, Guimenech, Penfret, avec l’anse de Porniguel, le Drénec, le Loc’h, Saint-Nicolas et le fort en ruine de la Cigogne.

Nulle part, on ne peut mieux saisir le contraste entre les deux types de côtes cornouaillaises qu’en opposant les deux faces de cette baie. De la pointe de Trévignon aux roches du Cabellou, la végétation est pauvre, maigre, derrière le chapelet des lagunes. Des vaches courtaudes paissent sur le sable une herbe courte, rôtie par l’air marin et qu’égayent, de place en place, les taches bleues des panicauts et des piloselles. De place en place, vers Névez et Saint-Philibert, le pays triste s’agrémente d’une touffe de pins courbés au vent, ou d’un toit bas de ferme qu’entoure un courtil de seigle ou d’avoine, arraché à la dune et clos d’un murtin de pierraille.

La pointe de Trévignon, que rien ne protège contre la fureur des courants atlantiques, est basse, dénudée, d’une sauvagerie profonde. Défendue, à son extrémité, par une traînée de rocs que recouvre une toison de varechs roux et qu’a sculptés, au long des siècles, le ciseau de la mer, elle déploie ensuite, jusqu’à la Jument, la courbe triste de ses dunes.

Mais après le Cabellou, le spectacle change et la côte s’humanise. Protégée par le môle naturel de Beg-Meil et par le brise-lames des Glénans, la baie prend l’apparence d’un beau lac à peine ridé et dont la sérénité ne se rompt que par les forts coups de vent d’Ouest.

Son pourtour s’infléchit, se découpe en criques encaissées, exquises de paix, sur lesquelles se détache le feston blanc des grèves : Saint-Laurent, le Saint-Jean Cap-Coz et la cale de Beg-Meil.

Au contact de cette mer apprivoisée, la campagne elle-même s’imprègne de douceur. De Pleuven et de Saint-Evarzec, elle se penche sur la baie comme un parc enchanté. Il n’y a rien en Bretagne de plus frais et de plus doux que ce beau pays de Fouesnant. L’air y est tiède, la lumière limpide ; les champs, sous le couvert des pommiers, y ont une ombre verte de cathédrale. L’hiver y est si peu rude qu’il fait fleurir, en pleine terre, dans les coins abrités, les roses et les camélias. Tous les arbres fruitiers de Cornouaille croissent à qui mieux mieux dans ce verger touffu, qui a des douceurs de paradis : les poiriers, les pommiers, les pruniers à perdrigons, les figuiers aux larges feuilles luisantes, les cerisiers à l’écorce grise, lisse à l’œil comme une moire.

Les villages s’y cachent dans des creux d’ombre ; du Mont du Roi ou de Locamond l’on voit monter leurs fumées dans l’air calme, sans que l’on puisse distinguer les cheminées ni les toits. Seuls émergent de la houle des feuilles la flèche aiguë d’une chapelle, comme Sainte-Anne de Fouesnant, perdue dans la solitude d’une châtaigneraie, ou Saint-Tudy et Kerbader, dédiée à Notre-Dame des Neiges.

De quelque côté qu’on se tourne, l’œil se repose sur cette verdure vive de renouveau. Tout est vert en ce pays : l’eau des sources, des fontaines, où les arbres et les herbes se mirent, les chemins bordés de hauts talus et noyés de la pénombre des frondaisons, les bois, les vergers, les prairies et la mer elle-même, dont les vagues ont des reflets glauques, sur les fonds de sable de la baie. C’est le triomphe de l’émeraude.

Cette verdure ne s’arrête qu’à la ligne du rivage, où les arbres, nouant au roc leurs racines, se penchent au-dessus des criques et trempent dans l’écume, aux heures de haute mer, les extrémités de leurs branches.

Au printemps, tous les arbres fruitiers fleurissent à quelques semaines ou à quelques jours d’intervalle. Les pruniers d’abord, en mars ou, par les années heureuses, dans les premières tiédeurs de février ; en avril, les cerisiers, d’un rose frêle d’arbres du Japon ; pour finir, en mai, dans le même temps que les prunelliers et les aubépines, les poiriers blancs et les pommiers de fero-bris, d’une floraison plus vive et plus odorante. C’est alors le chant du cygne du printemps, comme le bouquet d’un feu d’artifice, dans une fête sans pareille de la couleur et de la joie.

Trois mois durant, on marche sous une neige de pétales blancs ou roses, au long des chemins débordant de tous les parfums bocagers. La vie, la paix et le bonheur semblent, à l’envi, couler du ciel.

Le pays de Fouesnant se prolonge par Clohars et Pleuven, jusqu’à la bleue coulée de l’Odet. Le printemps breton y revêt la même grâce aimable et la même douceur. Le foin qui sèche met dans l’air un enivrement. Les maisons, avec leurs perrons gris et leurs courtillets rougis de passe-roses, y ont un air de bon ton et de vétusté coquette. On s’attend à en voir sortir des hommes d’un très vieux temps, en habit à basquines, et s’exprimant dans l’archaïque langage des conteurs. Les femmes en corselet noir et collerette, avec leur teint de pomme fraîche, jettent un éblouissement au pas des portes, où elles brodent et tricotent en bavardant, à longueur de jour.

On devine l’Odet tout proche, derrière les branches des ormes et des hêtres ; son azur s’égaye du triangle ocre ou rouge des voiles. La terre et la mer se sourient, s’embrassent, se font fête, se bercent en un perpétuel enlacement. Portz-Meillou cache sous ses feuillages des retraites charmantes. Le flot, deux fois le jour, vient réveiller, au Ménez-Bili, les joncs des marécages, et porter au cœur des bois, vers le Perguet et Clohars, la verte caresse de la mer.

De temps en temps, un souffle passe, imprégné de fraîcheur océane et qui mêle une senteur d’iode et de sel aux parfums agrestes de la terre.

De bonne heure les Bénédictins de Sainte-Croix, en Quimperlé, religieux doctes et sages, avaient apprécié le charme et l’abondance de ce coin de pays, édifiants en ce qu’ils stimulaient leur zèle par le spectacle anticipé des joies du Paradis.

Ils avaient construit leur prieuré de Locamand, à flanc de colline, en un lieu que par charte solennelle, le roi Hoël leur avait concédé, avec toutes ses appartenances, « ses forêts, ses prairies, ses étangs poissonneux », libres de toute rente et redevance. C’était dans la situation la plus avantageuse qui fût, au creux le plus abrité de la baie de Concarneau, où ils jouissaient des bienfaits combinés des champs et de la mer.

Outre le bonheur d’une retraite, propice à la méditation et à la prière, il y goûtaient les délices d’une bonne table, nourrie des poissons les plus savoureux et des meilleurs fruits prodigués par la main du Créateur. Leur cloître, même en hiver, était fleuri de roses, et leur regard, le soir venu, se reposait sur le va et vient des barques sillonnant une mer calme et pure comme le ciel. Amis de la nature, ils rendaient la justice, au village de la Forêt, à l’ombre d’un gros chêne qui passe pour y exister toujours. Juges, justiciables et plaideurs prenaient place, en ce rustique tribunal, sur des bancs de bois qu’on apportait des maisons voisines.

La Révolution survint, qui dispersa les religieux et fit tomber dans l’abandon le prieuré. Il n’en subsiste aujourd’hui que de médiocres vestiges : une porte gothique, des débris de murailles, quelques dalles funéraires et un bouquet d’arbres gigantesques sur lesquels se guident les navires qui entrent dans la baie après avoir doublé la pointe de Beg-Meil.

Mais sur la terre des moines, la gaie nature de Cornouaille a repris tous ses droits. Étalant en tous sens sa verdure envahissante, elle a recouvert les ruines de l’ombre de ses hêtres et de ses figuiers triomphants. L’herbe a poussé, tellement haute et drue sur l’emplacement du monastère qu’on ne distingue plus guère ce qui fut le cloître de ce qui fut la chapelle ou la salle capitulaire. La mousse, s’attachant comme une rouille verte aux pierres tombales, en a peu à peu rongé les inscriptions, effaçant jusqu’au souvenir des morts.

Comblé par cette nature généreuse, comment l’homme, au pays de Fouesnant, eût-il résisté à ses instincts de flânerie et de douce insouciance ? Tout conspire à lui rendre l’existence agréable et à lui épargner tout effort : le climat heureux, la terre prodigue, la mer qui lui apporte l’engrais jusqu’à la lisière de ses vergers et de ses champs.

Chaque saison lui assure sa provende : la fin du printemps les cerises, que l’on vend, par « mannes » énormes, rafraîchies de fougère, à tous les pardons de Bretagne ; l’été les foins ; l’automne les poires et les pommes qui, si la récolte est moyenne, suffisent à payer toutes les dépenses de l’année et produisent un cidre délectable, pétillant, d’une exquise amertume, le plus justement apprécié de toute la Cornouaille.

Alors, que pourrait faire le Fouesnantais, sinon regarder pousser l’herbe en fumant sa pipe et en se croisant les bras ? Et c’est à quoi, philosophiquement, il passe ses jours, profitant autant qu’il se peut des trésors que la terre lui octroie.

S’abandonnant à une vie quelque peu végétative, il ne se soucie point de tailler ses fruitiers ni d’amender son sol. Il laisse tout croître, au gré du temps et du bon Dieu. Par ailleurs, Saint-Éloi de Clohars veille sur ses chevaux et Sainte Anne de Fouesnant sur sa terre.

Comment s’étonner, dès lors, si, bien différent en cela de la plupart des Cornouaillais, il n’aspire guère à d’autres horizons que ceux de son pays ?

Il n’en est pas de même de la Fouesnantaise qui se plaît aux lointains voyages et est amoureuse du plaisir ! Rieuse, coquette, elle raffole des beaux atours : des collerettes tuyautées, des rubans aux couleurs tendres, des devantiers rose ou lilas, des théories éclatantes. On la rencontre dans tous les pays de la Bretagne, accorte et quelque peu frivole. Mais elle émigre aussi bien vers les grands centres comme Rennes, Nantes et Paris, où elle se « gage » comme servante, toujours avide de bruit, de musique, de danse, de lumière, apportant dans la brume ou la fumée des villes la note riante de son costume, de son visage, rose et clair comme, aux alentours de Pâques, les cerisiers de son pays.

LE PAYS BIGOUDEN

De quelque côté qu’on l’aborde, par le « chemin du marquis » en Landudec, ou par la côte de Pratanras, le pays Bigouden a je ne sais quoi d’âpre et de sévère. De la dépression du Goyen, qui le sépare du Cap Sizun, aux dunes de Guilvinec et de Penmarc’h, il étend à perte de vue ses espaces à peine ondulés, noyés de brumes violettes. Et l’impression qu’il fait naître est d’autant plus triste qu’on laisse derrière soi la plus grasse et la plus voluptueuse des Cornouailles, vautrée au long du Steïr dans ses herbages et ses fleurs.

Le pays Bigouden est à l’opposé de cette luxuriance et de cette langueur. Ses chemins s’en vont, sans détour, à travers des campagnes mélancoliques qui déroulent jusqu’au bord du ciel la monotonie de leurs cultures : champs de pois et de pommes de terre, séparés par des murets de pierraille zigzaguant à l’infini. Les terres incultes y sont rares ; reculant devant l’effort patient et obstiné du laboureur, la lande n’y occupe plus que les buttes rocheuses ; encore, d’année en année, se laisse-t-elle rogner, par la houe, quelque arpent de terre neuve. Point d’arbres, sauf, de place en place, quelques pins découpant sur le ciel leurs silhouettes, alternant avec les cônes disséminés des moulins à vent.

Cette âpreté du paysage ne fait que croître, comme on descend, par lents paliers, du plateau de Plonéour à Plozévet, jusqu’à l’arc dénudé de la baie d’Audierne. Nulle côte de Cornouaille n’est plus farouche ni plus solitaire, ni ne vit davantage sous la menace constante de la mer. De la pointe de Larvily à la Torche de Saint-Guénolé, elle n’oppose, à l’assaut des grandes lames d’Atlantique, qu’un étroit cordon de galets et de dunes. Dans ses colères d’équinoxe, la mer se rue sur ce frêle barrage, avec un grondement qui se perçoit à cinq lieues dans la profondeur des terres.

Aventurées à quelques pas du rivage, les chapelles de Penhors et de Saint-Vio se dressent au milieu des étangs et des sables, sous le vol en tourbillon des oiseaux de mer, comme les gardiennes muettes des solitudes.

Mais les villages, comme Plovan et Tréguennec, ont fui cette côte lagunaire, ouverte aux courants et aux bourrasques, pour se fixer à la limite de la Palue, sur les premières pentes du granit où ils échappent au péril des raz de marée.

La côte Bigoudène n’a d’ailleurs point partout ce caractère sauvage et quasi désertique. Elle sait se faire attirante dans les rias abrités du sud. Tels coins, de la chapelle Saint-Guido à la « rivière », ont, sous le soleil d’été, une couleur provençale. Il faut avoir vu l’estuaire de cette rivière de Pont l’Abbé, vers les dernières semaines de février, pour comprendre jusqu’où peut aller, à certaines saisons, la séduction de la nature bretonne. Alors que la fin de l’hiver traîne partout ailleurs ses derniers glaçons et ses brumes, la petite mer bigoudène — la plus réduite et la plus occidentale des « mor-bihan » bretonnes — presque isolée de l’Océan par le long dos de sable de l’île Tudy, qui n’est « île » qu’aux plus basses mers, jouit d’une température idéale.

Suarès a raison de la comparer à une lagune de Polynésie, pleine de fleurs et d’aromes. Toute proche du désert des Palues, elle déconcerte comme un paradoxe. Embaumée, suivant les saisons, de glycines et de lauriers roses, l’île Garrot est comme un radeau de fête galante, ancré dans les eaux vertes de l’estuaire.

L’anse de Loc-Tudy, protégée des courants du large par son musoir de Langoz, a des tiédeurs heureuses de calanque.

Dans l’intérieur même, auprès des fauves solitudes que dessèche le vent marin, la terre Bigoudène a des jardins d’une incroyable fraîcheur. De vieilles demeures seigneuriales, comme Guilguiffin ou Lesnarvor, se cachent au fond d’avenues où l’on marche, à la fin de l’hiver, sous le couvert flamboyant des mimosas en fleur. Les villages blancs, serrés autour de leurs clochers, ont une grâce d’un autre siècle. Jusqu’aux maisons très humbles, où l’herbe croît sur le chaume, prennent un air noble d’aïeules, avec l’arc en accolade de leur linteau et leurs courtils fleuris de roses.

Peut-être est-ce dans ce contraste incessant, dans ce mélange de brutalité et de grâce sauvage que réside ce charme du pays Bigouden, que l’on subit sans en discerner très exactement les causes. Charme subtil, particulièrement sensible aux soirs de mai, quand le soleil rougit le chevet des chapelles et que flotte, par tout le pays plat, le parfum rude des pinèdes. Cette douceur crépusculaire, on l’a respirée à la belle saison, à toutes les pointes extrêmes de Bretagne, au Raz, et mieux encore à Loc-Mazé-Pen-ar-Bed et Saint-Mathieu, où le printemps, égayant les ruines, fait éclore par Myriades les pâquerettes dans l’ombre des arcades romanes.

Mais il s’y mêle, au pays de Penmarc’h et de Pont-l’Abbé, la poésie d’une très vieille terre, battue des flots, mordue des vents, qui fut habitée dès les premiers âges de l’humanité et où les civilisations les plus lointaines ont semé leurs souvenirs.

La nature trop verte des bords de l’Odet et de l’Isole est un enchantement de l’âme, mais ne porte guère à rêver. Tandis que l’esprit s’émeut devant cette terre Bigoudène où tout porte la marque d’un passé profond et mystérieux.

Nulle part, en cette Cornouaille de la mer, aussi variée de mœurs que de visages, la nature n’a plus profondément marqué l’homme de son empreinte. L’âme bigoudène est, à l’image de la nature, toute pétrie d’énigmes et de contradictions, excessive en toute chose, dans l’effort et dans le plaisir, mobile, inconstante comme un jour d’avril à Penmarc’h, empli, au matin, de tendresses printanières, débordant, le soir venu, de toutes les fureurs conjurées du vent et de la mer.

Nul peuple de Bretagne n’est plus éloigné de cette tristesse funèbre, de cette tendance au rêve, à la vie contemplative, qui ont passé si longtemps pour les traits distinctifs de notre race. La joie bigoudène est bruyante, tumultueuse ; elle se manifeste à toute occasion, aux pardons, aux fêtes, aux foires, aux « frairies », aux assemblées de famille ou de village ; elle porte en elle quelque chose de païen et de barbare.

Sous la frêle écorce chrétienne, on n’aurait point de peine, d’ailleurs, à retrouver, surtout chez les Bigoudens du sud, ce paganisme qui constitua jusqu’à ces derniers siècles, le fond de leur mysticité. Les paroisses du nord, de Plovan à Plogastel, rendues par leur isolement farouches et pauvres, avaient été sauvées par Saint-Germain de la cavalerie des Alains, à qui leur chef Etéorik les avait promises au pillage. Elles s’étaient trouvées, de bonne heure, conquises à la foi nouvelle par le puissant médiateur qui, quelques années plus tard, devait mener les Bretons au combat, contre les pirates saxons, au chant d’Alleluia.

Mais le pays du Pont et du Cap Caval, malgré les efforts de Saint Tudy, de Saint Alour et des compagnons de Saint Clair, demeura très longtemps fidèle au polythéisme ancestral. La religion druidique y laissa jusqu’au dix-septième siècle les traces de ses croyances et de ses rites ; encore les missions du Père Maunoir et de Michel Le Nobletz ne l’ont-elles anéantie qu’en apparence. Le christianisme, en bien des cas, a dû composer avec le druidisme, tout comme l’avait fait, à la fin de l’Empire, le paganisme romain, en admettant dans ses temples les dieux gaulois et en sculptant les figures d’Hercule et de Mercure sur le lec’h de Kerdavel. Encore aujourd’hui, le menhir de Lehan se dresse comme un Irminsul sur la face morne du marais. En nul pays plus qu’en cette « Négritie de l’Occident », ne sont plus sensibles « ces sédiments de religions mortes ou prétendues mortes, que dénonçait l’abbé Mugnier dans la Vie catholique, et que le catholicisme recouvre comme la couche d’huile le vin qui bout dans la jarre, sans abolir ni affaiblir ses puissances dionysiaques ».

Rêveries, sans doute, que ces suppositions d’érudits et de poètes, qui veulent retrouver, dans les dessins des plastrons ou la forme des coiffes les attributs des vieux cultes d’Asie ; rêveries, encore, que ces hypothèses qui tendent à voir, dans le prolapsus de la lèvre inférieure et dans la saillie des pommettes la preuve des origines tyriennes ou mongoliques de la race. Car ce ne sont là que déformations du visage, dues à la pression, exercée dès l’enfance, des lacets du coëf-bléo.

Mais l’esprit païen subsiste, plus qu’on ne pourrait le croire, dans ce pays si longtemps fermé à toute influence du dehors ; et c’est ce qui explique, pour une large part, son goût si marqué des couleurs, des parures d’un luxe éclatant et barbare.

Il suffit, pour s’en convaincre, d’avoir assisté, quelque année, aux solennités mi-religieuses, mi-profanes de la Tréminoue, qui ne durent guère moins d’une quinzaine et que ramènent à Pont-l’Abbé les dernières ardeurs du soleil de septembre.

La joie y coule à pleins bords : joie des couleurs, de la lumière qui ruisselle, du soleil qui rit aux toits bleus, aux maisons blanches, aux rides d’or de l’étang, qui fait resplendir les broderies des plastrons, les rubans jaunes, pourpres et orangés des coiffes, les cheveux roux sous la neige des tiares, qui allume à la pulpe des lèvres la petite flamme rouge du plaisir.

Joie des cris, du bruit, des rumeurs, des appels et des « you » lancés d’une voix aiguë, des chansons bretonnes mêlées aux derniers refrains de Montmartre, des sons criards du biniou répondant aux rugissements du jazz et aux notes aigres du piano de bastringue, pour scander le rythme des danses confondues, anciennes ou modernes : valse, shimmy, gavotte et jabadao.

Ces danses du passé, le Bigouden s’y adonne avec une ardeur sombre, contenue, presque sauvage, les yeux clos à demi, les bras au corps, les mains immobiles, martelant le sol de pas nerveux, dans une sorte d’extase, comme s’il satisfaisait aux rites d’une religion barbare.

Mais la nuit venue, cette ardeur éclate et déborde, roule en torrent par les vieilles rues, emplies d’ombre, des Douves, des Carmes, des Levées. Et Pont-l’Abbé redevient la cité païenne de Melkhart et d’Astarté, emportée en un délire d’amour et d’alcool, dans le sourd piétinement de ses cabarets en folie qui ne s’endorment, le plus souvent, qu’au petit matin, dans la joie brutale et lourde de l’ivresse.

On conçoit l’obligation qui s’imposa jadis, paraît-il, en ces soirs de fête, pour préserver les soldats de la contagion ardente du désir, de dérouter les régiments qui, venant de Quimper ou de Vannes, passaient par Pont-l’Abbé, se rendant aux Palus pour leurs tirs de guerre.

L’interdit a été levé par des chefs plus pitoyables. Mais il existe encore une chanson, exaltant les belles filles chaudes de Cornouaille, et qui dit à son refrain :

Ar Vigouden da gousket[8]. Ar Vigouden, ar Vigouden, Be po, na po ket Ar Vigouden da gousket.

Et les soldats bretons la chantent toujours, mi-gouailleurs mi-mélancoliques, dans le grand vent, le sable et le soleil, pour tromper leur fatigue ou leur ennui, sur la grand’route de Tréguennec.

Cette même ardeur, le Bigouden l’apporte au travail. Il n’est point, en Bretagne, de population plus endurante, ni plus acharnée au labeur.

Le « glazik » des vallées opulentes ou le Fouesnantais de Gouesnach et de Clohars se reposent sur la vertu de leur sol, qui, sans qu’il en coûte de peine, fait mûrir les cerises et les pommes et remplit leurs fenils de récoltes odorantes.

Le Bigouden ne jalouse point l’heureuse fortune de ses voisins, mais il sait que par une loi de nature, aussi vieille que la terre et que les hommes, son champ de sable ou de rocaille exige, sans répit, le plein effort de ses reins et de ses bras. Sa terre, il la dispute à l’Océan, aux dunes, aux garennes ; il la laboure et la pétrit comme une maîtresse inhumaine, plongeant à vif avec une volupté sauvage dans ses entrailles de granit. Il y travaille, à la bêche ou à la houe, des premières lueurs du jour aux dernières cloches de l’Angélus. Sa femme l’y aide, acharnée elle-même, déformant son corps aux pénibles tâches, portant les lourds fardeaux, conduisant les attelages. S’il est enivré le dimanche au pardon, ou à quelque retour de foire, rien ne l’empêche d’être au champ, le lendemain, à la plus fine pointe de l’aube.

Pour fertiliser sa terre, il va récolter, à des kilomètres ou à des lieues, entre Plovan et Tronoën, le goémon d’épave arraché aux fonds marins par les tempêtes d’équinoxe. Il le cueille, dans l’eau jusqu’à mi-ventre par les plus grands froids d’hiver et le dispute à son voisin, prêt aux querelles et aux coups.

Jadis, cette moisson de la mer, sur la côte bigoudène, était l’occasion de chicanes homériques. Il n’était point rare, par les nuits de tempête, où le vent et la mer faisaient rage, de voir les habitants des fermes se défier de camp à camp, en venir aux mains, s’attaquer dans des rixes sauvages à coups de fourche ou de croc. Il n’était point trop de l’autorité du « recteur » ou du maire, qui circulait à cheval à travers la Palue, pour apaiser les dissentiments et arbitrer les contestations trop brutales.

Ces rivalités étaient aussi vives de village à village, ou de paroisse à paroisse. Telle roche, riche pourvoyeuse de goémons ou d’algues, devenait l’enjeu d’intrigues ou de procédures qui se prolongeaient parfois pendant un quart de siècle et qui, d’appel en appel, n’avaient leur conclusion qu’à la Cour de Versailles.

Si les mœurs, au pays bigouden, se sont policées, depuis ces temps de demi-barbarie, l’humeur chicanière est bien loin d’y être morte. Le paysan de Plogastel ou de Landudec garde en son âme, aussi ancrée que jadis, cette « démangeaison de plaider » qui, au dix-huitième siècle, désespérait déjà Messire de Kersalic, vicaire perpétuel de Plozévet[9]. Il demeure, comme par le passé, jaloux de sa terre et de son bien. Il les défend avec âpreté contre tout empiètement et toute injustice ; dans son verger ou son enclos, il ne tolère pas le plus léger larcin. Une borne, déplacée d’un pouce, ou une haie mitoyenne, sont prétextes à des procès sans fin.

Zola n’eut point une si mauvaise inspiration, en choisissant ce canton de Cornouaille pour y situer son roman de La Terre. Peut-être, en les complétant de quelques touches, eût-il pu y trouver, au même titre qu’en Beauce, les types du père Fouan et de Coupeau. Son erreur fut d’élire, pour centre de son observation, ce coin plantureux de Combrit et de Sainte-Marie, où déjà la rudesse bigoudène se tempère des grâces et de l’indolence fouesnantaises.

Ce qui ne manqua pas, ensuite, de le surprendre, ce fut de rencontrer dans l’âme bigoudène, à côté de cet instinct chicanier, de cette passion sauvage de la terre, des coins d’idéalisme, d’insouciance ou de mysticité charmante. Il ne comprit rien à ce mélange déconcertant de délicatesse et de sauvagerie, qu’explique le heurt des atavismes.

Le type bigouden est bien loin, d’ailleurs, d’être rigide et uniforme. Il varie de canton à canton et de village à village, sous l’effet d’influences diverses et parfois insaisissables. C’est ainsi que le paysan de Plobannalec se distingue nettement, par ses coutumes, ses croyances, sa façon d’envisager le monde et la vie, du pêcheur de Lesconil dont ne le sépare qu’un mince cordon de dunes. Et la classique Bigoudène, de Plovan ou de Landudec, compassée, hiératique, avec ses yeux bridés et ses raides formes d’androgyne, ne rappelle que d’assez loin telle jeune femme de Pont-l’Abbé, « friteuse » ou dentelière, au sourire rouge de bacchante, entrevue, un soir de Tréminoue, dans un angle du Marc’hallach, toute chaude encore de l’ivresse du « jabadao ».

Nulle race n’a encouru, au long des siècles, un plus injuste mépris de la part de voisins privilégiés. On abandonnait aux Bigoudens, dans les villes, les plus grossières besognes, on les parquait dans les quartiers et les faubourgs les plus déshérités, comme à Quimper, dans la rue Sainte-Catherine ou dans les masures de Ty-Laou et de la Terre-Noire. Ils y vivaient, gardant leurs mœurs, leurs coutumes, leur langage ; un argot bas-breton intelligible aux seuls initiés et qui leur permettait de se comprendre, loin de leur pays. On les désignait d’un sobriquet : les « dran Doué », — les réprouvés de Dieu — fils de païens et de naufrageurs.

Et cependant, nulle population ne porta à un plus haut degré la faculté de souffrance et de sacrifice. Le moindre village bigouden a été mordu dans sa chair vive par la guerre, et la plus noble expression de la douleur et de la résignation humaines, je pense ne l’avoir nulle part mieux trouvée que chez ce vieux laboureur de Plozévet, taillé par Quillivic dans la pierre de son pays et qui, dans l’ombre du clocher, évoque ses cinq fils que la guerre lui a ravis.

Il n’est point de pays, en Bretagne, où l’homme ait mené, jusqu’à une époque toute récente, une vie plus enclose et plus chétive, derrière le talus de hautes terres qui l’isolait du reste du monde et lui gardait ses particularités.

A part quelques sillons de terre lourde, propres aux cultures plus riches et qui s’allongeaient entre Combrit et Plomelin, le sol, presque tout en friches et en dunes, ne rapportait guère, dans ses parties les meilleures, qu’une orge grise, haute à peine d’un pied, qu’on arrachait au sable, à poignées, avec les racines et qu’on battait sur l’aire, au fléau.

L’enclos, plus fertile, fournissait une petite provision de pommes de terre et de menus légumes. Le Bigouden vivait, toute l’année, de ces maigres produits, ne se permettant qu’à de rares solennités — au jour de l’an, au dimanche gras, à la fête patronale — un morceau de viande et du « pain doux » arrosés de cidre aigrelet.

Il vivait en reclus, dans sa ferme coiffée de chaume, où bêtes et gens étaient mêlés ; les soirs d’hiver, il les passait dans une morne solitude, fumant sa pipe auprès d’un feu de vieilles bouses et de mottes. Le dimanche seulement, on le voyait surgir d’une ride des dunes, se rendant au village ; ou bien il allait, une fois l’an, au pardon de Saint-Vio ou à la foire de Pont-l’Abbé, pour y vendre un mouton ou une génisse. Il s’enivrait au retour, aux auberges du chemin, et c’était presque la seule joie de son existence.

Ses mœurs étaient rudes et primitives. Les différends avec ses voisins, à propos de terres vagues, de goémons ou d’épaves, il les réglait sans le concours des juges, à la façon barbare, de quelques coups de poing ou de couteau, quelque soir, dans le silence tragique de la lande.

Son prateau et son champ de sable étaient, comme les polders hollandais, à la merci d’un raz de marée. Le flot, dans ses fureurs des mois noirs, menaçait à tout moment de rompre la frêle barrière de dunes et de noyer la Palue. Il fallait que toute la population — femmes, vieillards, enfants, — unît ses efforts, nuit et jour, pour combler les brèches et tenir en respect l’Océan.

Encore est-il assez fréquent, même aujourd’hui, que le niveau des eaux s’élève au point d’envahir les maisons, qu’on ne peut aborder qu’en barque. Les bestiaux, aux saisons pluvieuses, s’enlisent dans la terre molle, faite de roseaux et de joncs décomposés qui forment, à certains endroits, une couche tourbeuse épaisse de plusieurs mètres.

Les barons du Pont étaient, de leur côté, des maîtres âpres, exigeants, presque aussi inhumains que la mer. Ils passaient à Versailles le meilleur de leur temps et n’avaient dans le pays aucune racine profonde. Aussi les Bigoudens, qui supportaient mal leur tyrannie, eurent-ils une histoire toute tissée de frondes et de révoltes. Il n’y en eut point de plus violente, ni de plus brutalement réprimée, que celle des Bonnets Rouges, où les paysans, se jetant sur les châteaux, pendirent à une fenêtre du Cosquer le marquis de Kersalaün, et pillèrent, chez le sieur de Kerdaniel-Alline, fermier de la baronnie, tous les parchemins établissant les privilèges de leurs maîtres.

Les femmes, mêlées aux séditieux, ne furent pas les moins ardentes au pillage. Elles firent main basse sur les titres et les emportèrent dans leurs tabliers, pour en faire un feu de joie sur les pavés du Marc’hallach.

Le duc de Chaulnes, ayant étouffé la révolte, fit raser la flèche des clochers de Lambour et de Languivoa d’où le tocsin avait jailli, appelant les paysans aux armes. Pour se venger plus cruellement des femmes, il fit couper les ailes de leurs coiffes ; mais froissant entre leurs doigts l’un des pans ainsi mutilés, les femmes bigoudènes, ingénieuses, le dressèrent vers le ciel, mettant ainsi « les clochers sur leurs têtes » et transformant en un signe de bravade et d’indépendance l’ignominie dont les seigneurs du Pont avaient prétendu les couvrir.

Toutes choses, depuis ces temps lointains, ont bien changé de face. Les Bigoudens ont secoué le joug de leurs maîtres ; Pont-l’Abbé, depuis la Révolution, est devenue la forteresse jacobine des Cornouailles, agitée, aux périodes d’élections, par le tumulte des passions populaires. Les corporations de tailleurs et de brodeurs y ont gardé longtemps leur puissance, âpres à défendre leurs droits et prérogatives.

Les cultures du pois et de la pomme de terre sont venues ; elles ont gagné, de proche en proche, la Palue, refoulant vers les côtes pierreuses les terres à moutons et les dunes[10]. Tout ce pays gris d’entre Saint-Jean et Tronoën, qui semblait voué à une stérilité éternelle, a connu la faveur d’un Pactole inespéré. Le paysan a racheté sa maison et sa terre. Il a tiré parti des plus pauvres parcelles, rognant, autant qu’il l’a pu, sur les chemins, les talus, les pinèdes. Des fermes neuves ont remplacé les antiques masures. Et maintenant, l’été venu, la Palue est comme un grand jardin saoul de verdure, où les villages rajeunis sèment leurs taches blanches.

Mais ce que j’aime en toi, vieux pays bigouden, c’est ton caractère du passé, c’est ton accent de désolation et de misère, que tu reprends à l’automne après les grandes saignées de sève, quand se dessèchent les fanes mortes. C’est la détresse de tes marais, de tes horizons nus, de tes coteaux où les pins se courbent, sous le vent du large, dans une attitude de panique, c’est la tristesse de tes maisons basses, de tes pauvres chapelles au parquet de terre battue, où les statues des saints s’effritent sous la lente corrosion des brumes.

Ce que je préfère en toi, c’est le prestige d’une terre très ancienne, qui fut habitée dès les premiers âges de l’humanité et où l’on sent, comme Edgar Quinet devant les ruines de Mycènes, « que l’on est parvenu au point extrême du monde et qu’il n’y a plus qu’à écouter autour de soi les sources des fontaines ».

Une vie mystérieuse anime tes Paluds, hérissés de calvaires et de menhirs, où nous nous sentons tout près de nos premiers ancêtres. On y reconstitue, pierre à pierre et maille à maille, la chaîne des religions du passé, depuis le paganisme sensuel des marins de Tyr qui, sur un autel de galets du rivage, célébraient le culte de Cybèle, jusqu’au christianisme farouche du Père Maunoir, en passant par les Romains et des Druides.

Tes rivages plats, où l’on foule la poussière des morts, mêlée au trez des dunes et des grèves, ont vu passer tour à tour les galères phéniciennes, la barque d’Odysseus, les trirèmes de Decimus Brutus, repoussant la flotte des Vénètes vers « le port aux Vaisseaux Broyés ».

Ces ombres d’un lointain passé se mêlent aux nuages qui voguent, à l’arome salin qui pénètre à travers la peau jusqu’au sang. Elles passent, et comme elles nous passerons. Elles nous enseignent le prix et le néant de la vie. Et je n’ai jamais vu tomber le jour sur les nécropoles de Roz-an-Trémen et de Porz-Carn, qu’environne le grand pays nu, sans évoquer la Vallée des Morts, où tant de passé gît sous la garde des sphinx et des sables, et les furieux corps à corps des tribus accourues de l’Est, aux temps brumeux de la préhistoire et qui s’arrêtèrent sur les Palues, dans la vaine poursuite du soleil.

PENMARC’H

On a trop écrit que la Bretagne est triste et la Pointe de Penmarc’h a été notamment dépeinte par les littérateurs, voire les géographes, comme un pays de deuil et de misère.

Onésime Reclus lui trouvait la même aridité « qu’aux bords désolés du Spitzberg ». Quant à Souvestre, dans ses Derniers Bretons, il la considérait comme « un de ces sites auxquels il ne manque aucun deuil, pas même celui des ruines ».

Triste, le pays de Penmarc’h ? Il faut que, pour le juger de cette façon, le bon Souvestre l’ait entrevu à travers sa mélancolie habituelle de romantique bas-breton. Triste, sans doute, à certains jours des mois noirs, où la tempête, criant de ses mille voix, ébranle la structure prodigieuse des roches.

Certes, rien ne peut montrer, comme un fort coup de vent d’Ouest à Penmarc’h, jusqu’où, à ces pointes de Bretagne, peuvent atteindre les fureurs de l’Océan. Au Raz, la mer est peut-être plus sauvage, mais on la domine de cent pieds et, du socle de granit de Beztré, on nargue en toute sécurité ses rages impuissantes. Elle ne réussit qu’à nous étourdir de ses clameurs et à nous cracher au visage quelques jets de son écume.

A Penmarc’h, que rien ne protège, on sent peser, plus lourde, la menace de la mer sur tout le pays nu. Quand la tempête surgit, les vagues se pressent en hurlant, entre les passes, comme une cavalerie d’Apocalypse. Quand une lame s’abat et se retire, une autre surgit, se rue, dans un fracas sans cesse renouvelé, roulant vers les granits de Tal-Ifern ou de l’île Conq en un tourbillon de bave et de fureur.

La grande voix de la Torche, montant par la faille de Saint-Jean Trolimon, gémit jusqu’à plusieurs lieues dans les terres, mêlée au grondement du ressac au long des galets de Tréguennec. Il semble que, dans le vent et dans les brumes qui la noient, la Palue de Penmarc’h soit comme un immense radeau en détresse, tout près de rompre les amarres qui le retiennent à l’Occident.

Mais il suffit que les éléments s’apaisent pour que Penmarc’h apparaisse comme l’un des points de Bretagne les plus séduisants et les plus baignés de lumière. Le grand mérite de Lemordant est d’avoir su le peindre dans cette tonalité ; ses fresques, dont la grande salle d’un hôtel quimpérois est toute illuminée, sont une ode triomphale à la couleur et à la vie. A vrai dire, avant qu’il l’eût ainsi picturalement révélée, André Suarès avait exprimé, dans son Livre de l’Émeraude, toute la splendeur voluptueuse et païenne de ce coin de Cornouaille.

Il faut avoir vu Penmarc’h et la Palue qui l’avoisine, sous le soleil ambré de Juin, pour s’assurer que l’un et l’autre n’ont en rien exagéré.

Cette terre est gaie par tous ses aspects, sa coloration, sa lumière, comme par la bienheureuse douceur de son climat.

La mer la contourne, l’enserre de toutes parts, depuis l’anse de la Torche jusqu’à la pointe de la Mez-Meur. Elle s’avance, aux grosses marées d’automne, jusqu’au chevet et parfois jusqu’au chœur de la chapelle de la Joie.

Elle varie, comme le front de Morgane, au gré du ciel changeant. Farouche sans mesure, en ses heures de furie, elle sait aussi bien se discipliner et s’alanguir. Ses vagues mesurent leur élan, se déploient avec harmonie, ondulent entre les écueils, attardent aux contours du roc leur écume et leurs murmures. On n’imagine point la diversité des teintes qu’elles peuvent prendre, en une heure, depuis le bleu de Brême des tranquilles mers d’été jusqu’aux tons glauques des lames, roulant sur des fonds de sable et de galets.

Que dire, alors, de l’heure apaisée où les barques rentrent au port ? La baie est sillonnée de cotres qui filent grand largue sous le vent d’Ouest. Le soleil flamboie dans la bigarrure des voiles, jetant son éblouissement sur cette fantasia de la mer. Au loin, un paquebot qui passe, avant de se perdre dans les solitudes de l’Atlantique, abandonne sur le ciel un paraphe noir. Le phare d’Eckmühl, dominant l’espace infini, se dresse comme un cierge géant sur l’autel de la mer.

La terre elle-même en ce pays de Penmarc’h, est sans mélancolie. Les villages, tapis au creux des anses, ont des maisonnettes entourées de courtils et de tertres verts, où sourient les milliers d’yeux des pâquerettes. Penchées sur leur métier, des dentellières sont assises au seuil des portes où sèchent des palancres et des filets de pêcheurs. La Palue, dépouillée d’arbres, étend à l’infini ses champs de pois qui s’entrelacent aux champs de pommes de terre, clos de murs de pierre sèche qui dessinent sur le pays de grands zig-zags blancs. Jalonnant l’étendue rase, les clochers de Plomeur, de Plobannalec et de Treffigat découpent sur le ciel immense leurs ajours et leurs dentelures. Le paysage, sous les chants d’alouettes, est d’un vert de Hollande piqué de coquelicots ; et les moulins à vent complètent l’illusion, dressant de-ci, de-là, comme des vigies, leurs tours délabrées et leurs ailes mortes.

A la gaîté du sol correspond la gaîté de la race.

Curieuse population que celle de Penmarc’h, cramponnée à cette ultime avancée du vieux monde, que les flots assiègent furieusement. Ses origines constituent la plus curieuse énigme ethnographique que l’on puisse concevoir, et les chercheurs ne sont pas près de l’avoir pénétrée.

Les uns, se fiant à de vagues similitudes, l’ont apparentée aux races thibétaines ; d’autres la rattachent aux Phéniciens dont les Bigoudens garderaient, disent-ils, les pommettes osseuses, le menton en pointe, les yeux bridés, allongés en amande.

Cette dernière hypothèse semble devoir davantage se défendre. Il n’est pas impossible que les Tyriens, grands vagabonds de la mer, au cours de leurs lointains périples, où ils allaient chercher l’ambre et l’étain dans les Thulés brumeuses, aient choisi comme point d’escale Penmarc’h, à mi-route entre le Corbilo des Vénètes et les îles Cassitérides.

Mais ce que l’on peut plus raisonnablement supposer, c’est qu’à une certaine époque — du XVe au XVIe siècle — le vieux fond celtique, qui s’était précédemment conservé pur à Penmarc’h, subit très fortement l’empreinte espagnole. Penmarc’h, à cette époque, fut une cité prospère, députant aux États, indépendante en sa Palue presque à l’égal d’une république. Le grand nombre de ses églises et les ruines de ses manoirs crénelés semblent en faire foi.

Elle s’était enrichie en commerçant avec l’Espagne et en fournissant l’arrière pays de Cornouaille de « vins nantoys » et de « viande de carême ».

Des trafiquants de Galice ou des Asturies, venus en Bretagne pour leur négoce, purent fort bien s’établir à Penmarc’h et y faire souche. Ce qui est certain aussi, c’est qu’au temps de la Ligue, où La Fontenelle tint longtemps la Cornouaille, il y compta comme alliés les auxiliaires de don Juan d’Aquila, auxquels Mercœur avait fait appel. La paix faite, au lieu de s’en retourner en Espagne, certains de ces mercenaires jugèrent plus à propos de se fixer à Penmarc’h, où les retenaient de tendres liens. Quoi d’étonnant, en ce pays aux belles filles ardentes, à ce que le sang breton se soit quelque peu teinté de sang ibère ? Pareil fait, selon le Goffic, se serait produit chez les paludières de Guérande et du bourg de Batz.

Sans aucun doute, certains traits du caractère espagnol se retrouvent, assez accusés, chez bon nombre de belles Bigoudènes, dont la carnation d’ambre, les yeux de feu, la taille élancée et nerveuse évoquent plutôt quelque Soledad ou quelque Carmen passionnée que la Quimpéroise blonde et un peu dolente. Nombreux sont aussi, dans le pays, les Signor, les Pérez, les Savina qui, par le profil, l’attitude, une pointe d’emphase dans le parler et l’allure, font songer à quelque caballero castillan. De même les fillettes endimanchées, sous leurs jupes aux plis roides et leurs bonnets rutilants, ont la grâce un peu compassée des petites infantes.

Mais le fond celtique, depuis lors, s’est enrichi de maint autre apport étranger. Comme à toutes ces pointes où la mer est mauvaise et où les sinistres sont fréquents, des navigateurs, rescapés de naufrages, irréguliers et coureurs d’aventures de tous les coins du monde, se sont fixés au pays de Penmarc’h. Certains mots du langage populaire empruntés à l’anglais, au hollandais, à l’espagnol rappellent ces lointaines origines. Ainsi la femme bigoudène continue à appeler lopez un lourdaud et love un égrillard.

Penmarc’h a fondu ces éléments si divers au creuset de sa race sauvage, mais les Penmarc’hais ont gardé jusqu’à nos jours les instincts âpres et les passions éternelles des peuples de la mer. Ils sont demeurés ardents, énergiques, prompts aux joyeux élans et aux brusques colères. Dans tout ce pays du cap Caval, on a toujours eu la tête près du bonnet.

« Les pêcheurs de Tréoultré, écrivait au XVIIIe siècle d’Arnothon au sénéchal de Lamballe, sont très mutins et fort révoltés ; ils menacent de jeter mes sergents à la mer quand j’y en enverrai. »

On leur a fait grief d’être allés, jadis, jusqu’à provoquer criminellement les naufrages, trouvant, a-t-on dit, dans les ripailles auxquelles donnait lieu le pillage, une revanche à leurs misères. Brizeux a beaucoup fait pour accréditer cette légende, en évoquant, dans ses Pilleurs de côtes, les « barbares chevelus », les « hideuses Valkyries qui, semblables à des loups qui vont manger les morts », attendent que le navire se brise sur les récifs pour se lancer à la curée.

Certes, les parages de Penmarc’h furent de tout temps redoutés des navigateurs. A l’époque où n’existaient ni phares, ni balises, rien ne défendait les marins des courants de foudre ni des traîtrises de la mer. Sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, on compta, en ce « cimetière de navires » plus de trois cents sinistres. Et les pilleurs d’épaves n’existaient pas seulement dans l’imagination des romanciers et des poètes. Colbert dut réprimer leurs méfaits avec la dernière sévérité. Son Ordonnance de 1681, qui souleva chez les Paganiz de si vives colères, porte que « ceux qui allumeraient la nuit des feux trompeurs, pour attirer et faire perdre des navires, seraient punis de mort, et leurs corps attachés à un mât planté aux lieux où ils auraient fait les feux ».

Même de nos jours, nombreuses sont, au long des côtes léonardes, les fermes où une fenêtre, étroite comme une meurtrière, permet au paysan de surveiller l’horizon, aux soirs de tempête, et de guetter, comme une proie éventuelle, les navires en péril.

Mais les mœurs furent de tout temps plus douces en Cornouaille. Certes, l’occasion de recueillir la part d’épaves, et de boire à plein baril du vin d’Espagne ou de Madère était une aubaine que les gens de la côte saisissaient sans déplaisir.

Mais jamais, semble-t-il, on ne vit, comme les Paganiz de Kerlouan, les populations de Penmarc’h, non plus que celles du cap Sizun, attirer sur leurs récifs de Tal-Ifern ou de Garrec-Hir les navires égarés dans les ténèbres et la tempête. S’il leur arriva parfois de tirer parti des « grands bris de navires », ce ne fut qu’au nom d’un droit qui leur parut longtemps incontestable et après avoir tout mis en œuvre pour arracher à la mort les équipages. C’est ainsi qu’au XVIIIe siècle, le capitaine d’une flûte hollandaise, Les Deux Demoiselles Jeanne, qui avait fait naufrage à Penmarc’h, consigne sur son registre de bord « qu’il avait été content des naturels de l’endroit ».

Vers le même temps, un capitaine de brick anglais, jeté au plein sur les écueils du Groumily, déclare en son rapport de mer « avoir reçu à Penmarc’h, ainsi que ses hommes, les meilleurs soulagements ». Et l’on voit encore, peu d’années plus tard, un pêcheur de Kérity refuser du roi une récompense pécuniaire, trouvant tout naturel d’avoir risqué sa vie « pour sauver des marins montant un vaisseau de Sa Majesté ». Une récente tragédie de la mer, où de hardis marins de Penmarc’h ont péri en portant secours à des barques en détresse, a prouvé que cette tradition d’héroïsme est loin d’être morte. Tout comme au temps du Père Maunoir, qui les évangélisa, les « diables de la côte » ont montré qu’ils savent se transformer, à l’occasion, en de véritables « saints de la mer ».

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