LA CORNOUAILLE DES MONTS L’AREZ
Reading edition
De Pleyben à Loqueffret, c’est comme si l’on pénétrait dans une autre terre.
Jusqu’alors, c’était le Val, dans toute sa grâce paisible, un peu dolente ; de vastes ondulations de terre où les chemins déroulent leur ruban flexueux, où les champs et les prairies, entrecoupés de bois, mêlent sous un ciel tranquille leur verdure uniforme.
Dans cette fraîcheur d’entre-monts, l’Aulne déploie ses longs méandres, ourlés à l’infini de peupliers, de trembles et de platanes, et laisse glisser sur son canal quasi-désert, quelque péniche débordant de pommes ou de sable. De loin en loin, dans les replis du schiste, vers Saint-Coulitz ou Saint-Ségal, un toit de ferme ou le puits bleu d’une ardoisière…
Pleyben, au cœur de ces grasses cultures, a l’ordonnance et la solennité d’une minuscule capitale, avec ses rues au cordeau bordées de maisons blanches et sa place monumentale faite pour des revues de l’arrière-ban ou pour le déroulement de savants cortèges.
Placide et froide, un peu « rogue », comme au temps de la Ligue, où ses bourgeois, conduits par leurs prêtres gentilshommes, se flattaient, à eux seuls, d’avoir raison des royaux, elle ne va point sans dégager à la longue quelque monotonie, comme la nature qui l’enveloppe. Ses habitants, fiers de leur clocher à lanternons Renaissance qui n’admet, dans toute la Bretagne, d’autre rival que le Kreisker, et de leur arc de triomphe, surmonté d’un calvaire où la vie du Christ est figurée en une imagerie naïve, dédaignent assez volontiers leurs voisins pauvres et frustes de la montagne.
Passé les dernières maisons de Pleyben, la route s’élève et le paysage, peu à peu, se transforme. On respire un air vif, chargé de senteurs plus âpres. La végétation s’amaigrit à mesure qu’on gravit les premiers étages de l’Arez. Les plantes raides et pauvres du granit : l’ajonc, la bruyère, le genêt encore défleuris remplacent, au long du chemin, les blés neufs et l’herbe drue des pâturages.
Soudain, au croissant du Ty-Guen, l’horizon se découvre, immense, de la chaîne de l’Arrée aux tristes solitudes du Mont-Noir, que sépare la vallée, noyée d’ombre, de l’Aulne. D’un coup apparaît toute l’échine de la Bretagne, d’une Bretagne tragique et fauve, à peine moins hérissée qu’aux premiers âges du monde et que protège, contre les courants modernes, la double arête de ses monts. Avec ses grands espaces et ses dents de quartzite qui, de place en place, bossellent le sol maigre de leurs rugueuses apophyses, combien elle diffère, dans la sauvagerie retrouvée des origines, de la région côtière, travestie pour les nécessités du tourisme !
On respire, sur ces sommets, une atmosphère d’épopée. Cet horizon fut celui que dominaient les légionnaires de César, des hauteurs de Kermabilou aux signaux à feu de Garrek-an-Tân. Et c’est par une route toute voisine, que se disputent aujourd’hui la lande et le marécage, que passèrent au lendemain des grandes migrations, les saints d’Hibernie et de Cornouaille, en quête d’une terre promise. C’est la même que suivaient, dans leurs « temporaux », les pèlerins du Tro-Breiz, dans leurs pieuses visites aux fontaines et aux oratoires des Sept-Saints.
On aime à se les figurer, au cours de cette étape de la Madeleine à l’Abbaye de Saint Jean de Mongau, en Commana, qui était la plus rude de leur itinéraire. Après les haltes rituelles aux chapelles de Saint-Jean Bod-lan et de Notre-Dame l’Illijour, ils montaient, d’un cœur résolu, vers Rün-ar-Voualc’h et Coatiliou, les rampes abruptes de la montagne et leurs cantiques, dans ces solitudes, devaient retentir lugubrement.
Venant de la Cornouaille pour gagner Saint-Pol, ce désert de roc et de lande, entre deux Arcadies également aimables, leur devait paraître rebutant, comme ces terres de désolation et de pénitence apparues à saint Brandan au cours de ses navigations fabuleuses.
Cette impression de tristesse se fait encore plus poignante quand, ayant franchi le pont de Keryeau, on atteint les hautes terres nues de Lannédern. L’horizon s’élargit encore ; Loqueffret, collé à la montagne, détache sur les pentes son clocher gris ; de part et d’autre, les maisons se font rares, se blottissent dans les « trâon », enracinent au roc leurs murs épais, au milieu d’arbres courbés aux vents des solitudes.
La ligne des monts se déploie, dans toute son ampleur, sur la gauche, infléchie à l’ouest vers les mamelons de Quimerc’h et de Saint-Cadou. Les roc’hs vêtus de bruyères rousses — Tréludon, Trévézel, Caranoët, Tachen Kador — découpent sur le ciel leur architecture, comme des ruines de vieux burgs. Dressant au cœur du massif sa majesté funèbre, le mont Saint-Michel apparaît, dans son nimbe fauve de légendes, avec le marais du Yeun étendant à sa base son désert de roseaux et de sphaignes, accablé de silence comme une terre des morts. L’ensemble a la sauvagerie d’un Walhalla dépouillé, sous l’intermittente chevauchée des nuages et des brumes.
Et puis, sur l’autre versant des hautes terres, émergeant d’un cirque de collines, se dresse soudain la chapelle de Saint-Herbot.
Elle érige, en une oasis de hêtres et de prés verts, sur lesquels la brume se joue, sa vaste nef ogivale et sa tour découronnée de flèche et de clochetons. A quelques pas murmure la rivière d’Elez, apaisée au sortir des gorges, mais encore blanche d’écume. Et cette chapelle perdue dans la bure des landes, en un repli de la montagne sauvage, surprend d’abord comme un paradoxe.
Par quel miracle a pu se dresser, dans cette solitude, un pareil joyau d’or roux ? N’est-ce à elle qu’il conviendrait d’appliquer ce verset du Cantique des cantiques, gravé, en lettres capitales, sur l’église de Berven :
— Quelle est celle-là qui surgit du désert, pleine de charmes ?
Ce fut une œuvre patiente et longue, à laquelle collaborèrent plusieurs siècles, chacun y laissant son empreinte, avec le meilleur de sa poésie et de sa foi.
Naïf et rude, encore obsédé des visions de pestes et de guerres, le XVe a construit la chapelle basse, le clocher carré, la lourde table de pierre où gît le crin des offrandes, le porche du Sud, profond et large, fleuri de pampres et de dais.
Du XVIe, qui fut, après le double mariage de la reine Anne, l’époque de la grande paix bretonne, datent le porche Ouest, l’ossuaire, le chancel de bois sculpté où grouille tout un peuple d’apôtres, de docteurs, de sibylles et de prophètes.
Le XVIIe, parachevant l’édifice, l’enrichit d’une abside ajourée de fenêtres flamboyantes et de contreforts surmontés de croissants et de dômes où rit l’esprit léger, païen à demi, de la Renaissance.
Mais si, après une hésitation d’un siècle, les architectes de Saint-Herbot ont sacrifié aux formes d’art nouvelles, ils n’ont pas abandonné les lignes, ni les motifs médiévaux, qui leur paraissent mieux répondre aux secrètes aspirations de leur génie.
Ils y reviennent à tout propos, avec prédilection, mariant avec grâce les deux styles, faisant alterner les fleurons et les crossettes, les pinacles et les lanternons, enjolivant de sujets gothiques les stalles du chœur et le dessous des miséricordes. Et dans un accord harmonieux des deux conceptions réside sans doute le plus grand charme de leur art…
Maîtres d’œuvre des chapelles bretonnes, je vous aime pour votre humilité charmante et pour votre respect de la tradition.
Frustes et simples, vous n’avez point appris l’art aux écoles de l’Italie. Dédaigneux des vaines renommées, vous avez travaillé pour la plus grande gloire de vos saints patrons et de votre coin de terre. Parfois illettrés, vous n’avez confié vos noms qu’au pavement des labyrinthes, où les pas des fidèles et leurs agenouillements les ont depuis beau temps effacés. Vous fûtes peu différents des apôtres barbus dont vous avez peuplé la pénombre des porches et des cloîtres et qui présentent au visiteur, d’un geste gauche, la sagesse de leurs phylactères.
Mais votre art, s’il fut naïf et ignorant des combinaisons savantes, échappa au joug des règles trop rigides. Vous sûtes ainsi donner à votre œuvre le mouvement et la spontanéité de la vie. Un sens naturel de l’harmonie et de la majesté vous fit placer vos sanctuaires sur le socle des monts, ou vous les fit suspendre aux bords escarpés de l’abîme, dans le cadre de pins grêles ou d’Océan sauvage qui s’adaptait le mieux à leur simplicité.
Et j’imagine qu’au soir d’un grand labeur, comme Jacob aux champs de Béthélie, vos rêves vous devaient représenter un clocher à jour, aux étages infinis, se perdant comme une flèche dans les nuées, d’un seul élan vertigineux.
LA CASCADE
De la chapelle à la cascade, l’on grimpe, un kilomètre durant, par un étroit sentier, au travers d’un taillis dont les pousses empourprées par la montée des sèves, vous fouettent les joues et les épaules. Rude montée, où l’on bute, presque à chaque pas, aux racines noueuses et au granit à vif de la colline, mais où, se détournant et écartant les branches, on découvre jusqu’au Mont-Noir et au signal de Laz, la Haute-Cornouaille qui déploie au regard toutes les nuances de sa lumière, toute la gamme de ses mélancolies.
Accédant aux hauteurs que gardent des pins noirs, on distingue, comme une basse profonde, le grand murmure de l’Elez. Il se traîne aux maigres eaux, triste comme un Styx breton, charriant entre ses rives toute la sauvagerie du Marais. C’est alors un cours d’eau bien humble, bordé de landes et de roncières enserrant des petites îles de cailloux blancs.
Mais c’est aux premiers jours du printemps qu’il faut le côtoyer, quand les grandes pluies de mars ont noyé le Yeun et fini de ruisseler des monts. Grossi par les orages, l’Elez s’enfle soudain et le filet d’eau qui se frayait à grand peine un passage, parmi les sables et les pierres, devient un torrent qui mugit, entraînant les arbustes et les joncs arrachés à ses rives.
C’est un spectacle prodigieux, en cette saison, que de le voir descendre en bouillonnant, la cascade de Saint-Herbot, pour poursuivre sa course, assagi, à travers les vertes terres de Collorec et de Plouyé. Ces grandes eaux de Cornouaille sont une des plus belles visions qu’offre la Bretagne intérieure.
Le torrent, avec un bruit de tonnerre, descend, d’une hauteur de cent pieds, l’escalier aux marches géantes que constituent les rocs libérés de leur gangue, en des temps indéterminés, par les grandes forces érosives, et qui ont roulé pêle-mêle jusqu’au creux du ravin.
Ayant couru longtemps au long des landes du Rusquec, les eaux grondent et se cabrent, avant d’être happées par l’abîme. Puis elles roulent, de roc en roc, en éclatante avalanche, rejaillissant à chaque gradin. Un instant, elles tournoient, avec des reflets irisés, sur quelque pierre plate ou au creux d’une vasque dont elles lèchent le rebord, caressant au passage des mousses ou des herbes d’eau flottantes comme des chevelures ; puis elles rebondissent de plus belle, sous le vol fou d’une libellule, dans un poudroiement d’écume argentée. Elles s’épanouissent en nappes brillantes, en corolles neigeuses, ou bien rampent et s’engouffrent, en aveugles, sous les roches, pour reparaître à quelques pieds en aval, plus blanches au sortir de l’abîme, se revêtant de gazes et de panaches soyeux, telles d’invisibles ballerines, et reprendre, plus promptes que des truites pourchassées, leur impétueuse farandole.
L’Arez, sur les deux rives, déroule ses solitudes revêtues de taillis et de landes, avec de loin en loin, au faîte des collines, dans une lumière dégradée, des files de pins qui détachent sur le ciel leur profil grêle, comme les chameaux des caravanes.
Dans son silence sauvage, le lieu est tel, on l’imagine, qu’aux premières époques du monde. Nulle trace d’humanité, sauf, en un retrait du paysage, au milieu des longues herbes et des ronces pendantes, le moulin de l’Elez qui suspend sa roue aux aubes vertes au-dessus de l’abîme. C’est un de ces petits moulins trompeurs de souris, — ar millour tromper logod, comme on les nomme en Cornouaille — qui, à longueur de jour, réussit bien à moudre deux sacs de sarrasin et semble faire corps avec le roc, avec son toit de schiste crevassé, mangé de lichen et ses contreforts trapus qui divisent l’écume.
Il ouvre sur la cascade et sur les lointains noyés par la brume du val une lucarne étroite comme un hublot ou un œil de guet. D’un bout à l’autre de l’an, il moud depuis des siècles le seigle et le blé noir que produisent les maigres parcelles de la montagne et le froment qui monte des fermes bénies de la vallée. Et beaucoup ne manqueront pas de se dire, songeant au sort du meunier, perdu dans la solitude des landes :
— Sa vie, entre toutes les autres, est pauvre et sans joie, en ce désert où, tout l’hiver, le cernent les pluies, les brouillards et les chemins mauvais. Et que dut-elle être jadis, quand, de janvier à décembre, la cascade ignorée n’attirait aucun voyageur ? Jamais anachorète ne vécut en une aussi discrète Thébaïde. Sans contact avec le dehors, dans ce perpétuel beuglement des eaux, qui écrasait de tristesse et d’ennui, combien cette solitude, à la longue, lui devait être pesante !…
Mais de cette uniformité des jours et de cet isolement, jamais le meunier de l’Elez ne s’est plaint. Qui pourra même dire jusqu’à quel point ils ne lui parurent pas doux et nécessaires à sa vie ? Il vécut, comme un sage, dans le cercle étroit de ses collines, indifférent au monde dont il ignorait les laideurs. Et qui sait si cet horizon exigu ne fut point assez vaste, à la mesure de ses rêves, pour enclore l’univers ? Il le peupla de ses songes, de ses fantasmagories, de ses illusions.
Toute sa littérature tint dans une vieille Vie des Saints, écrite en breton du Trégor, et dans la gazette dominicale qu’il lisait, — lorsqu’il savait lire, — sur la pierre de l’âtre, les pieds tendus vers un bon feu de mottes.
Chaque saison lui rapportait une féerie sans cesse renouvelée : l’automne le mystère des taillis roux auquel, plus qu’on ne saurait croire, les âmes simples sont sensibles, et le tumulte des grandes eaux pour lesquelles s’ouvraient, larges, toutes les vannes du ciel. L’hiver même n’était point dépourvu d’attrait, avec la paix profonde des choses qui vous enveloppait comme une douceur et la neige des pentes reflétée dans l’écume du torrent.
Quant au printemps, c’était par dessus toutes les autres, la saison des merveilles et des enchantements. Une tiédeur montait, comme une haleine de Dieu, de la vallée bienheureuse. Elle ouvrait, dans l’abri des mousses, les primevères et les hyacinthes violettes, et drapait de genêts en fleur la déclivité des monts. Tout le paysage était une symphonie blanc et or et les luces, au ras de terre, sentaient bon. Le moulin, dans les aubes d’argent neuf, verdissait et fleurissait lui-même comme un buisson pascal. Nulle part, aussi bien qu’en cette solitude, le printemps n’était un réveil de l’être, une résurrection.
En cette saison, d’ailleurs, les chemins s’égayaient, chantant sous le trot des bidets et sous les sabots ferrés des coupeurs de landes et des pillaouers. Par ceux-ci, le meunier savait les nouvelles du dehors ; le prix des bêtes dans les foires, si les filles se mariaient et s’il y avait bon présage de pommes dans les vergers du long de l’Aulne.
La vieille fée du Rusquec, toute proche, et qui rendait ses oracles à la porte du manoir, devant la vasque aux colombes, lui contait des histoires sans fin, aussi belles que celles de Schéhérazade, et lui lisait dans la main son avenir simple et uni.
Ainsi, tandis que tournait la roue du moulin, le meunier vivait dans la rêverie et la contemplation naïve des choses. Il se reposait, le soir venu, à voir se jouer, au creux du val, les gemmes et les moires du soleil. Comme celui-ci tombait, sur Roc’h an Ilis et Rosingar, derrière la longue assise des nuées, l’Elez, illuminé par ses feux, n’était qu’un flamboiement.
Mais combien plus belles devaient être, alors, vues de la lucarne de guet, les nuits d’avril trempées de clarté lunaire et bercées par les grandes orgues du torrent ! Drapé de mousses et d’herbes d’eau, le vieux moulin, couvert de blancheur, devait paraître une demeure enchantée.
Tous les génies des monts et de la lande y devaient descendre en un muet cortège ; les poulpiquets et les lavandières, pêle-mêle avec les saints chapés et mitrés des fontaines ou des chapelles, Saint-Edern chevauchant son dix-cors, Saint-Hervé tenant son loup en laisse et derrière eux les âmes du marais, descendues au fil de l’Elez, sur des blancs remous.
Le vieux géant Ghewer lui-même, pour présider ces singuliers conciles, montait des cryptes du Chaos, le corps entouré sept fois de sa barbe légendaire. Et le meunier qui les observait de loin, se figurait vivre sous la double garde des génies païens et des thaumaturges de la légende. Dans le silence des belles nuits, il entretenait avec eux de mystérieux colloques, qui charmaient sa solitude et ne lui faisaient jamais désirer de vivre parmi les hommes, dont il ne connaissait que par ouï-dire, les folles ambitions et la perversité[11].
LE MARAIS
C’est en longeant, à la lisière du Yeun, par un crépuscule de fin d’hiver, le chemin qui mène de Loqueffret à Brennilis, que j’ai le mieux senti la tristesse des soirs de Bretagne, cette tristesse qui vous prend au cœur et qui, si vous êtes seul, vous étreint jusqu’à l’angoisse.
Ce chemin serpente d’abord entre des bordures de landes et des bouquets de pins chétifs qui vous dérobent en partie le paysage. Et puis, passé le hameau de Nestavel, dont le calvaire penche sa silhouette de guetteur au bord des solitudes, il court comme un trait dans la tourbière, jusqu’aux lointains villages de Brennilis et de La Feuillée, laissant à ses côtés des fermes éparses, Kerbruc, Ty Yeun, Roz-an-Eol, dont les toits bas se distinguent à peine dans la mer des roseaux et des landes.
A gauche, sans une ride, se déploie toute l’étendue du Marais, dont la cuvette d’argile blanche, arrachée au roc par les érosions primitives, s’adosse de toutes parts à un talus de hautes terres.
Au sud, les landes du Moënnec et de Yeun-ar-Poul dressent, comme un écran, devant les mazières de Loqueffret et la haute vallée de l’Aulne, leurs promontoires fauves couronnés d’ajoncs ras.
Vers Huelgoat, les hauteurs arrondies de Kerbérou et de Coat-Elez hérissent leurs pentes couvertes de taillis, où l’Elez, après s’être longtemps traîné dans la tourbière, se fraye, vers Saint-Herbot, un passage par les gorges.
Du côté du Léon, la chaîne de l’Arrée, comme un diadème de ruines, découpe en arc de cercle la crénelure de ses sommets aux noms sauvages : Roc’h Trévézel, Roc’h al-Laër, Roc’h ar Spernic, Roc’h an Ty-Ru. Et fermant, vers l’Ouest, le paysage, le Méné-Mikel se dresse, dans son isolement farouche, séparé du Tussen Kador par la dépression du Corn-Cam, d’où divergent, vers les versants cornouaillais et léonard, les ruisseaux tributaires de l’Elorn ou de l’Aulne : le Rivoal, le Bodenna, l’Elez et le Roquinarc’h. Quoique dominant le Yeun de cent cinquante mètres à peine, le Mont, dans cette solitude, a quelque chose de puissant et de sauvage, qui lui donne une apparence de haute cime.
Où il m’est apparu dans toute sa majesté, c’est par un soir de temps clair où le soleil, se couchant sur Saint-Rivoal, incendiait de ses flammes rouges les bois du Nivot et les landes de la Mort. Le mont, sur ce fond tragique, découpait à contre-jour sa masse violette, haussant vers le ciel, comme une offrande, le campanile de sa chapelle des Bergers.
Tout autre est, certes, l’impression que laissent les autres sommets de Bretagne : le Ménez-Hom, qui dresse au-dessus des sables de la Palue son ondulation sereine ; le blanc Signal de Laz, précieusement serti par l’émeraude des bois, ou le Méné-Bré qui, tant de fois, des terrasses du Goélo, apparut à mes yeux d’enfant, détachant son dôme bleu, dans la douceur des soirs de Domnonée, sur un ciel de miel et de roses.
La nature, dans l’Arez, a quelque chose de plus véhément et de plus dramatique. Cela tient à la sauvagerie des monts, mais surtout à la tristesse du Marais, qui se déroule, au pied du Méné-Mikel, comme un immense tableau d’abandon et de mélancolie. De toutes parts l’étendue muette, impassible, rase, sous l’uniformité des roseaux, comme une mer aux mortes eaux.
Le terrain, comme l’on avance, se fait plus spongieux et se dérobe sous les pas. On y enfonce bientôt jusqu’aux chevilles et si l’on s’aventure jusqu’au cœur du Marais, l’on se trouve en présence d’une vaste étendue d’un vert clair, d’un abord inquiétant : c’est le Youdic au renom sinistre, où bon nombre de voyageurs égarés ont connu les affres de l’enlisement.
Surtout en hiver, quand le gel a rougi les tiges des plantes aqueuses, le Yeun apparaît dans toute sa hideur. Le relief et la teinte en sont d’une monotonie désespérante et donnent au paysage un accent de morne désolation. D’ailleurs, pas une âme qui y vive. On s’y sent isolé et anéanti. Aux tempêtes furieuses d’équinoxe, les roseaux crient sous la ruée sauvage des vents. La pluie tombe, fine, tenace, impalpable comme une poussière d’eau, noyant d’ombre grise les monts, tandis qu’autour d’un bouquet de saules squelettiques, tourbillonnent des légions d’oiseaux migrateurs. De loin en loin, une bande de pluviers, de judelles ou de canards sauvages, disposés en triangle, s’élève dans l’air humide, en poussant des cris rauques, ajoutant encore à l’impression lugubre qui enveloppe le Marais. Parfois encore, quelque goéland ou quelque cormoran égaré survole désespérément le Yeun, y cherchant vainement un abri contre la tempête, et, déçu par la morne nudité du paysage, s’enfuit à tire d’ailes vers les crêtes boisées de Huelgoat.
Il n’est guère d’autre lieu, en Bretagne, où l’homme se sente davantage en proie aux forces aveugles de la nature ; et l’on ne sait ce qui est le plus accablant, de la sauvagerie, pleine de cris et de fureurs, du Raz ou de Penmarc’h, où les feux tournants des phares jettent un reflet d’humanité, ou de cette nature silencieuse, sournoise, inquiétante, repliée sur la désolation des origines.
Ce nom même : le Yeun, par sa sourde et mélancolique résonance, par ce qu’il y a de mystérieux et d’inarticulé, traduit à merveille la moite grisaille et la tristesse sans limites du Marais de Botmeur. Dans la langue bretonne si riche de vocables symboliques et pleins de poésie, il n’en est guère qui soient aussi puissamment évocateurs.
Une telle impression de solitude et d’accablement, je l’ai éprouvée, un soir pareil, en traversant, au nœud des montagnes de Corse, le désert de Niolo, qui ne s’anime qu’une fois l’an, quand se tiennent, à Casamaccioli, les grandes foires de septembre. C’était bien le même espace nu, bordé de cimes farouches, mais sans la magie de cette lumière bretonne qui recule les lointains et confère à toutes choses, à certaines heures, un aspect surnaturel.
Ce qui ajoute encore à la tristesse du Marais, c’est le mystère de la vie végétale, des herbes démesurées, des mousses, des joncs, des sphaignes, des cardamines, étendant en tous sens leurs rameaux en proie aux combustions séculaires ; c’est le brouillard qui s’épaissit, le soir, sur les roseaux et que troue de place en place la flamme grêle des feux follets.
Qu’on imagine, alors, ce que devait être, dans ces solitudes, la vie des pâtres de l’Arez, de Commana, de Saint-Rivoal, de Brennilis et de La Feuillée, au temps des grandes transhumances et des tenures collectives, tandis que leurs moutons noirs broutaient l’herbe des pâtis communaux. On comprendra la terreur qui devait les étreindre quand, des pentes du mont, ils regardaient la nuit rouler du Léon noir et recouvrir par bonds insensibles les gorges de Roquinarc’h et du Rheun-dû. Le Yeun devait leur apparaître comme le vestibule sinistre de l’Enfer, où les âmes des morts rôdent à la nuit tombante :
Liven-gein Breiz-Izel, e-kreïs Méné Arez, E kichen Sant-Mikel, n’eun toull a ziazez ; Ha sed aman ar Yeun, tachen distro, mouelter, yen, Elec’h gant levenez n’en am avantur den. L’échine de la Bretagne, au milieu de l’Arez, Auprès du Méné-Mikel s’affaisse brusquement ; Et voici le Yeun, désert, moite, froid, Où personne ne se hasarde gaîment.
Dans le soir imprécis, toute ombre insolite se muait, en leur esprit, en fantôme, et le cri prolongé d’un courlis, dans la détresse du Marais, devenait la plainte d’un buguel noz. C’est ainsi que, pour leurs imaginations superstitieuses, le Yeun se transforma peu à peu en un royaume de l’épouvante, en un Orcus breton, où ils vivaient dans le contact incessant des morts.
Ils le peuplèrent de légendes terribles, où il était question d’outlaws et de réfractaires de tous les temps troublés, qui s’étaient dérobés, en ces Lowlands bretonnes, aux poursuites de leurs ennemis ; de paysans ou de pèlerins infortunés, saisis par les brumes dans leur traversée du Marais, « encerclés » (clerc’hed) par les forces mauvaises et happés, après une nuit de lutte, par la boue gluante du Youdic.
C’est aussi dans cette antichambre de l’Enfer que l’on précipitait les barbets noirs que l’on y amenait, tenus en laisse, des paroisses les plus lointaines et dans lesquels un prêtre audacieux, les frôlant de son étole, avait fait passer quelque âme de damné, revenue sur la terre pour tourmenter les vivants. Et c’est vers le Youdic qu’étaient emportés, à l’heure même de leurs funérailles, dans les hurlements soudains de l’orage, les félons, les faussaires, les prévaricateurs, et les méchants moines du Relecq, au galop furieux d’un cheval noir.
Combien, à l’approche du soir, quand l’Angélus tintait tristement vers Brennilis, les bergers devaient se remémorer toutes ces sombres histoires ! Leur pensée, instinctivement, se tournait vers Saint-Michel, dont l’oratoire couronnait le Mont, et qui était leur recours contre les esprits malfaisants et contre les attaques brusques des loups :
Sant Mikel vraz a war an tu D’ampéch da dioual bleizu du (bleizu), Le grand saint Michel sait la façon D’empêcher de hurler les loups noirs.
Cependant, il est une période de l’année — d’autant plus charmante qu’elle est éphémère — où ce désert s’égaie, où le Marais s’assèche et fleurit sous le chant éperdu des alouettes. C’est vers avril ou mai, quand les premières semaines clémentes jettent sur l’Arez leur enchantement. Les gorges et les bas-fonds s’ouatent de brumes diaphanes. La steppe herbeuse se constelle de jonquilles et d’anémones. La montagne elle-même se revêt du chaud velours des mousses et des bruyères. Les ajoncs, à ses pieds, débordent en cascade d’or jusqu’aux avancées du Marais.
C’est aussi la saison de la tourbe. Dans l’immense damier du Yeun, que des rigoles, coupées à angle droit, divisent à l’infini, chaque habitant a sa parcelle d’où il tire, pour l’hiver à venir, sa provision de mottes. L’exploitation se fait aux premiers temps secs du printemps. La tourbière s’anime alors des chants et des rires de centaines de travailleurs. Ils s’agitent par petits groupes. Les uns dans l’eau jusqu’à mi-jambes, munis de pelles aux bords tranchants, creusent la nappe tourbeuse, épaisse parfois de quatre mètres, et la détaillent en mottes égales. D’autres transportent, en des mannes d’osier, la tourbe mouillée et noire, jusqu’aux abords du chemin, où elle séchera sous l’ardeur du soleil d’été.
Vers la première quinzaine de septembre, on la chargera dans des tombereaux venus par centaines de toutes les communes d’alentour et jusque de Plounéour et de Commana, de l’autre côté des monts.
C’est par un de ces soirs de grand charroi que le Yeun prend une atmosphère de gaîté. Tout le paysage, immense, retentit du tintement des sonnailles et du gémissement des essieux. Le soleil, disparaissant à l’horizon, derrière les riches terres de Sizun, fait miroiter sous ses feux, comme des plats d’or, les eaux mortes des tourbières. Une allégresse plane sous le ciel d’Arez. Les pillaouer étant de retour, il flotte de ferme en ferme une odeur de boudin et de miel. Le mont lui-même, libéré des brouillards, a l’air, dans le soir, d’un géant débonnaire, haussant autant qu’il le peut son capuchon dans le ciel clair pour mieux guetter, du côté de l’Occident, l’ascension toute prochaine des nuées.
Car cette beauté n’a qu’une saison rapide. Les mottes rentrées, reparaissent, avec les premières fraîcheurs, les longues pluies de septembre. Puis c’est de nouveau, sur la lèpre du marais, la tombée sinistre des mois noirs. La tourbe fume dans les immenses cheminées de campagne, répandant cette odeur âcre de fumée qui emplit, aux soirs d’hiver, les rues de Brennilis et de Botmeur. Le Yeun s’engourdit, sous le cri triste des judelles, auquel répondent par intervalles le maillet du broyeur d’ajonc et la plainte des trépassés qui arrachent à la tourbière, en rémission de leurs fautes, une provision de mottes suffisante pour entretenir, trois années durant, les flammes du Purgatoire.
EN SEPTEMBRE, A HUELGOAT
… Quant à Huelgoat, nous le verrons au déclin de septembre, ou bien aux premiers jours d’octobre, quand le deuil rouge de l’automne aura commencé de marquer les bois. Pour ce temps, chassés par les brouillards et par les premières bises montagnardes, les estiviers et les malades l’auront fui.
On n’y rencontrera plus guère que quelque artiste original, amoureux de solitude, épris des riches teintes de l’arrière-saison. La vieille bourgade reprendra son caractère du passé, avec sa placette bordée de façades grises, son église, sa fontaine, sa rue grimpante des Cieux, son vieux moulin du temps de Colbert, aux murs mangés de lèpre et où l’eau du Fao chante sous les vannes, avant d’aller se perdre sous les roches du Chaos.
Les hôtels auront fermé et nous mangerons des truites de l’Ellez, avec du cidre de Plouyé, dans quelque salle d’auberge rustique, en compagnie d’un vieux chasseur de sarcelles, venu de Morlaix ou de Brasparts et dont les guêtres sentiront le buffle, les feuilles mortes et la glèbe mouillée. Les femmes, tricotant derrière les carreaux verdis des vieilles croisées, auront l’air, en leurs jupes aux plis hiératiques, de poursuivre un rêve d’autrefois.
Nous verrons, au jour tombant, mourir dans les eaux de l’étang les dernières rougeurs du soleil de septembre, déclinant derrière les rondeurs boisées de Kerelcun ou de Kermabilou. Et toute la forêt domaniale nous appartiendra, sans ses plaies de l’été : les touristes, les mendiants et les guides.
Nous ne suivrons pas les allées, droites et bien aplanies, de la Coudraie ni des Violettes, qui rappellent par trop de points, les bois de banlieue et les alentours de Fontainebleau. Nous ne rechercherons pas davantage les bords sinueux de la Rivière d’Argent, avec leurs pierres branlantes, leurs ponts de rocaille, leurs Ménages de la Vierge, leurs éboulis de roches d’un pittoresque trop apprêté, célébrés à l’envi par les panneaux des gares et les cartes postales.
Mais nous aurons, pour nos promenades, toute la profondeur des bois, dans leur charme puissant et primitif, dressant à perte de vue leurs colonnades de bouleaux et de sapins, telles qu’au temps lointain où, sous François Ier, la coupe s’en faisait en cinquante fois différentes, et où, d’un seul de ses arbres, appelé « la Royne », « on eust pu construire trois manoirs ».
Nous en rechercherons les détours les plus ignorés, depuis le vieux moulin du Burunore, assis à croppetons sur la rivière d’Aulne, jusqu’aux arches constellées de lichens du Pont-Rouge, où passe, pour se perdre ensuite parmi les verdures, le chemin de Loc-Maria de Berrien. Nous goûterons la beauté des sous-bois que nous connûmes au printemps, noirs de luces, et qui, sous leur toison de fougères sèches, resplendiront de l’ocre et de la pourpre de l’automne.
Il existe, en outre, en marge des bois, des coins d’une solitude et d’une sauvagerie prenantes, que les guides ne signalent guère : non point certes le Gouffre, aux abords malencontreusement fleuris de lilas et de troènes, mais à quelque cinq cents pas en aval, les Salles Vertes où le Fao surgit, blanc d’écume, après un trajet souterrain, sous l’emmêlement des feuillages et des roches. Et plus haut, contournant en calmes méandres le pied des collines, le canal qui jadis desservait la Molette et qui mire, dans ses eaux immobiles, les pâturages verts et les frênes du halage.
Il y a moins d’un demi-siècle, une vie bruyante et active anima son cours sillonné de chalands qui transportaient aux laveries le plomb et l’argent de la mine. Aujourd’hui, plus rien ne subsiste de cette animation. Les mineurs allemands ont repris le chemin de leur pays. Depuis trente ans se sont tues la rumeur des cribles et des bennes et la chanson des haleurs. Le canal, de la Molette au moulin du Chaos, a la mélancolie des eaux abandonnées et l’herbe tend sa housse verte sur le puits en ruine de Poullabas.
La nature, un instant dépossédée, a repris tous ses droits ; le paysage est rendu à sa solitude et à sa majesté premières. De la Roche Cintrée qui domine en tous sens l’horizon, comme un gris belvédère, on le voit s’étendre, étirant sous les tons gris ses lignes flexueuses. C’est tout le vieux Poher des monts et des bois qui se déroule sous une transparente buée. A l’Est, vers Carhaix et Poullaouen, dont le clocher émerge d’un repli de collines, se dessinent les ondulations, couronnées de bois sombres, du Coz-Huelgoat, du Hellas et de la Lande, raccordées par les bombements âpres de Scrignac et de Plourac’h aux longs promontoires granitiques du Pontrecoët et de la Domnonée.
Au Sud, les grasses terres de Collorec et de Plouyé s’abaissent en pente douce vers la saignée lumineuse de l’Aulne, pour se redresser ensuite, par lents gradins, vers les hauts pays, estompés de brumes et tachetés de bois, où sont Gourin, Spézet et la Montagne Noire.
Vers l’est et vers le nord, le paysage s’exhausse, à travers un océan de pierres et de landes, vers les sommets presque invisibles de l’Arez, dont le croissant enserre de ses pierres blanches la tourbière de Saint-Michel, terre de l’épouvante et des apparitions…
Et s’il est vrai qu’un paysage vaut surtout par son âme propre et par ce qu’il suggère, la beauté de Huelgoat réside bien plutôt dans la magie de cet horizon que dans la splendeur de ses bois. Car ceux-ci ne se distinguent guère de tous les bois qu’on a pu voir, sous une lumière à peine différente et à une égale altitude, dans toutes les terres du granit et du grès. Ce sont les bois du Morvan ou des Vosges, avec les mêmes grottes, les mêmes frissons d’eaux vives, les mêmes rivières semées de cascatelles ; et c’est aussi bien la forêt germanique, pleine de symboles et de mystère, où Siegfried ayant vaincu le monstre tendait l’oreille au ramage des oiseaux.
Mais ce qui, dans ce paysage, est d’une tonalité purement bretonne et lui confère son émouvante poésie, c’est, sous le ciel d’une mélancolie subtile, cette fuite éperdue de collines, cette alternance, à l’infini, de croupes nues et de longues vallées solitaires. Et c’est tout un passé brumeux qu’évoque l’horizon du Poher : toute l’histoire, pleine de séditions et de guerres, d’un peuple rude, impatient de tout frein, dont la vie ne fut qu’une lutte sans trêve contre la terre et contre des maîtres inhumains, depuis le temps maudit du roi Comorre, de Jean Lancien et des sombres Jacqueries, jusqu’à la tragédie sanglante des Bonnets Rouges.
LA MONTAGNE NOIRE
La Montagne Noire est, sur l’autre rive de l’Aulne, entre les deux Cornouailles, intérieure et maritime, une réplique de l’Arez, mais moins âpre et plus verte. Elle étire, des landes de Glomel au signal de Laz, sa double ligne de crêtes, grèseuses ou granitiques, entre lesquelles le canal se fraye un sillon au milieu des pâturages et des ardoisières. Puis les deux crêtes se rapprochent, se rejoignent en une succession confuse de cairns dénudés et de hautes landes qui s’abaissent, aux marais de Briec, pour laisser passage aux grandes routes de Brasparts et de Châteauneuf et se redresse à nouveau pour finir, à la presqu’île crozonaise, par les sommets de Locronan, de Névet et du Ménez-Hom.
Rien, certes, dans ce chaînon occidental, qui enserre le Porzay dans son vert hémicycle, n’est de nature à justifier cette appellation funèbre de Montagne Noire, évocatrice de paysages sombres et de lugubres horizons.
On éprouve une impression toute différente lorsqu’on la découvre, des hauteurs de Quéménéven ou de Landrévarzec, dans la plénitude de ses lignes et l’extrême variété de ses tons. C’est ainsi qu’elle m’est apparue, des estuaires de l’Aulne et de la rivière du Faou aux croupes bleuâtres du Poher, sous un pâle ciel de lavande, par un matin d’août que les cloches emplissaient de sonneries légères.
Châteaulin dormait au fond du val, mirant dans le canal la double ligne de ses quais blancs, nouant comme des rubans ses routes claires autour de sa colline et de sa chapelle de Notre-Dame du Mûrier. Au loin, la rade étincelait, étreignant dans les courbes de ses fiords des jardins en cascades et des ruines blanches de monastères. D’un autre côté, vers Saint-Ségal, l’Aulne s’infléchissait en longs méandres, égayée de chalands qui portaient aux champs pierreux de la Montagne le maërl du Poulmic et de l’Hôpital. Face à nous, sur les premières pentes de l’Arez, Rumengol se dérobait dans un repli bleu des collines.
Le paysage, dans l’ensemble, était plein d’harmonie et de sérénité. Cette terre du Faou et de Châteaulin avait le charme d’un très vieux pays, où le silence est doux autant que la lumière, où la nature dispense sans contrainte ses dons magnifiques, bien faite pour servir de refuge aux vieux rois errants et aux moines d’Hibernie. C’était comme un coin du Trégor, au sein de la Cornouaille plantureuse, mais avec quelque chose de plus alangui et de plus sensuel, et de plus large en ses horizons.
Cette atmosphère trégorroise, baignée de mysticité, je l’ai retrouvée le même jour, sur l’autre pente de la montagne, en visitant, en compagnie du savant M. Waquet et d’Alphonse de Châteaubriant, la chapelle de Saint-Vennec, voisine du manoir de Trémarec, où le chevalier de Kerguélen vécut sa mélancolique enfance. Elle apparaît, en son cadre d’arbres verts, comme l’un des grains de ce chapelet mystique d’oratoires : Kergoat, Ilijour, les Trois Fontaines, qui relie la douceur marine à la rudesse du vieux Poher.
Renan l’eût aimée, cette chapelle finement ouvrée par un maître d’œuvre du XVe siècle, et qui ressemble à un reliquaire d’argent gris, posé sur un socle de mousse. Elle lui eût rappelé ses promenades d’enfant, en compagnie de sa mère, et ses pieuses visites à des sanctuaires tout pareils, entre Plouguiel et le Lédano. Le saint Georges en chêne rongé qui ne fait songer, que de bien loin, au bel adolescent florentin, et la sainte Gwenn archaïque qui tend sa triple mamelle aux lèvres gloutonnes de Gildas, de Vennec et de Guénolé, lui eussent sans nul doute inspiré des propos d’une malicieuse tendresse. Et il n’eût pas manqué de gémir sur la tristesse des temps qui laissent tomber à l’abandon d’aussi charmantes vieilleries.
Plus encore que ces derniers contreforts de Landudal et de Landrévarzec, la région de Saint-Goazec et de Laz est un pays d’émeraude, débordant de pittoresque et de fraîcheur. Je n’évoquerai jamais cette partie verte de la montagne sans retrouver la saveur d’un bol de lait que j’y bus un jour d’été, sur la route de Spézet, en une salle de ferme où de sombres lits clos s’égayaient de brillants clous de cuivre.
C’était chez un vieux carrier de Guernagoc, guilleret encore, malgré ses quatre-vingts ans sonnés — l’œil plein de malice dans une figure rose et ridée comme une vieille pomme — et qui s’enorgueillissait de compter plus de quatre-vingts descendants, de l’aîné de ses fils au dernier venu de ses arrière-petits-enfants.
L’intérieur de cette maison, perdue dans le silence de la montagne, n’avait guère dû varier depuis un siècle. Un chat ronronnait sur le banc-dossier, dans l’ombre de l’âtre. Il entr’ouvrait par moments ses yeux qui luisaient avec fixité. Et l’on ne savait trop si c’étaient les yeux du chat ou deux clous de cuivre du lit-clos. Au-dessus de la cheminée immense, un vieux fusil, du temps de la Chouannerie, était accroché entre un chandelier d’étain et un paquet de chenevottes. Une vaste bassine de cuivre, qui servait, à l’automne, à fabriquer le miel, brillait, suspendue au mur, comme un soleil. Il y avait, au-dessous, des images pieuses, aux couleurs vives de miniatures, et des « portraits » de temps lointains fanés et comme usés, qui représentaient de très vieilles gens en très vieux costumes de Coray et de Châteauneuf.
Passant devant la maison, le chemin de Spézet descendait, sous un dôme d’ombre verte, jusqu’aux ardoisières de l’Aulne, de Guernagoc et de Kermorvan. L’on était tout surpris, en plein paysage d’églogue, d’entendre s’éveiller soudain toutes les rumeurs de la vie industrielle moderne, le pic des carriers et le grincement des treuils répondant au ciseau des fendeurs.
La route, d’un autre côté, remontait, avec de multiples détours, vers le village de Saint-Goazec : quelques maisons de guingois, autour d’une église trop neuve, et une maison d’école aux classes assombries par les branches débordantes des pommiers. Ce chemin, embaumé de chèvrefeuilles et de sarrazin en fleur, côtoyait, sur sa gauche, la forêt, dont les érables, les bouleaux, les hêtres et les pins grimpaient à l’assaut des cimes en un joyeux moutonnement, étreignant de leurs frondaisons les blanches aiguilles du Roc’h Yell, du Ménez an Aotrou et du signal de Laz.
A mi-pente, en plein cœur des bois, le château de Trévarez, avec ses toits aigus et ses persiennes closes, avait l’air, dans le recul des nobles avenues, d’abriter le sommeil de quelque princesse au Bois dormant. Et non loin, de l’autre côté de l’Aulne, qu’enjambait un vieux pont gothique, Châteauneuf-du-Faou, avec ses rues capricantes, ses vieilles maisons à auvents et sa chapelle de Notre-Dame des Portes, semblait un coin de Moyen Age, comme une boîte de Nuremberg oubliée par mégarde, dans le frais silence des collines.
Mais la Montagne Noire est loin de présenter, dans toute son étendue, cette éblouissante fraîcheur. Elle offre, dans son chaînon méridional, des coins qui égalent en âpreté et en sauvagerie les parties les plus déshéritées de l’Arez. Ils se rencontrent, en particulier, sur les hautes croupes grèseuses qui se dressent, comme une barrière, entre la Basse Cornouaille et la vallée supérieure de l’Aulne.
La végétation s’y fait plus pauvre, comme on tourne le dos aux rives vertes du canal et qu’on aborde les pentes que n’ont point fertilisées les engrais marins et que battent de plein fouet les vents furieux de l’Atlantique. La roche y apparaît, dans sa nudité monotone, crevant la maigre bure des landes, avec ces tons gris qui donnent au paysage, du Castel-Rufel au Ménez-dû, son aspect de morne tristesse.
C’est vraiment là le Pays Noir de la Bretagne — ar Bro dû, — qui étend à la base des monts, entre Guiscriff, Kérivoal et Trégourez, son vaste plateau de galets, d’où divergent en éventail, s’attardant en de longs détours, les rivières de la Cornouaille du sud : l’Odet, le Staër-Laër, l’Aven et l’Isole. Nulle terre de l’Argoat n’est d’une mélancolie plus saisissante, et nulle route n’est plus déserte ni plus silencieuse que celle qui court, au flanc des monts, comme un trait au milieu des landes, entre Trégourez et Plouray. Roudouallec, à mi-chemin, étire ses deux pauvres rues en croix, bordées de maisons basses et coiffées d’ardoises grossières. Le purin, en flaques gluantes, croupit au pas des portes. Un mince filet de jour, glissant par les fenêtres étroites, éclaire la misère et la malpropreté des logis. Vers le sud, le plat pays se déroule plat et nu, strié de mares et de bouquets de pins, jusqu’aux campagnes plus riantes du Faouët et jusqu’aux sources de l’Ellé. De loin en loin, quelques villages sont essaimés, dont les habitants s’unissent pour les travaux des battages et pour les grandes écobues. Tout autour s’étendent quelques champs de seigle, d’avoine ou de sarrazin, cernés par la lande dont l’ajonc mêlé à la bruyère des marais, sert de gouzil[12] aux troupeaux de vaches et de moutons noirs.
Gourin, qui est un nœud de routes aux lisières du Poher et du Pentrecoët, jette dans cette étendue désertique un îlot de demi-fertilité et de fraîcheur. Mais aussitôt après, le sol à nouveau se relève et l’on voit apparaître, au Guernanic et à Kerrouet, la tristesse du pays nu et des grandes landes solitaires.
Même la vallée médiane a des parties sèches et pauvres, partout où l’esprit de lucre, l’intérêt mal entendu des marchands de biens et aussi le vandalisme américain auquel furent livrées pendant la guerre tant de nos forêts bretonnes, l’ont dépouillée de sa verte parure. La guerre a marqué de ses coupes sombres les bois de Coadou, de Quéinnec et de Toullaëron. Où se pressaient jadis les hêtres et les pins, la montagne apparaît maintenant à nu, découpant sur le ciel sa sauvage ossature. La grande croix de Coadou, jadis entourée par les bois, érige son Christ tordu, face aux mornes horizons du Poher, dans un paysage de désolation.
C’est dans ce canton isolé de la Montagne Noire qu’Anatole Le Bras ressentit le plus profondément la tristesse bretonne, un soir de Toussaint, à entendre chanter, dans le cimetière de Spézet, par des voix rudes de paysans, une complainte de la mort :
Breuder, Kerent ag mignoned En’ ano Doue, ’m chilaoued[13]…
« Dans ce vaste pays mortuaire, nous dit-il, cette mélopée puissante, cette lamentation si large, si monotone, avait vraiment une grandeur farouche et vous communiquait un frisson tout particulier… »
Ce coin du Pays Noir, enserré par des cantons plus riches, a conservé plus fidèlement qu’un autre, ses mœurs, son âme d’autrefois : sa vie paysanne ou seigneuriale, ses chants, ses coutumes, ses foires et ses pardons qui se célèbrent, au renouveau — comme à Saint-Hervé ou à Notre-Dame du Cran — dans la limpidité des hauts lieux. L’homme, en proie à la terre ingrate, au climat rude des sommets, y est demeuré fruste, taciturne et volontiers processif, quoique pratiquant avec une ponctualité scrupuleuse les devoirs de l’hospitalité, comme les rites d’une religion presque partout abolie. Les grandes routes romaines ou royales, larges et bordées d’arbres, mais qui, trouées de flaques et d’ornières, s’en vont par rampes brusques à travers la montagne, l’isolent bien plutôt qu’elles ne le relient au monde extérieur. L’automne les emplit d’une boue rougeâtre où les chariots à bœufs enfoncent jusqu’aux moyeux.
Les bourgs : Spézet, Saint-Hernin, Cleden-Poher, écrasés sous leurs toits de schiste, ont le silence du passé et la couleur triste de la terre. On imagine bien, à les traverser, ce que devait être, au déclin de l’Ancien régime, cette Cornouaille noire, couverte plus qu’à demi de forêts, de rubans de landes et d’eaux sauvages, n’ayant de contact avec le reste du royaume que par les maltôtiers et les garnisaires. Les voleurs de grands chemins avaient beau jeu, dans ces solitudes où la maréchaussée n’apparaissait guère, où les voyageurs isolés et les fermes éparses étaient, à brun de nuit, à la merci d’un coup de main.
C’est ainsi que vers le milieu du XVIIIe siècle, Marion du Faouet, à la tête de la bande des Finefond, mit en coupe réglée, dix années durant, entre Castellaouënan et Plouray, tout le pays montagnard.
Laide ou jolie ? Les rapports de justice — on le conçoit — ne le précisent guère. Piquante, à n’en point douter, avec ses yeux gris, ses cheveux roux, ses coiffes à la mode des villes et ses beaux justins de futaine. Inconstante aussi, capricieuse, changeant d’amant et de quartier, à chaque lune, aimant les beaux hommes, la bonne chère, le plaisir, l’aventure, sachant monter à cheval et dompter une bête rétive aussi bien que cavalier d’Asfeld ou de Septimanie, volontiers vantarde, implacable en ses vengeances, à l’égard des dénonciateurs, mais bonne fille, à tout prendre, riante, espiègle, généreuse pour ses amis, tenant à la fois de Cartouche et de Manon.
Il advint d’ailleurs que cette Manon bas-bretonne rencontra son chevalier des Grieux : René Gabriel de Robien de Pontlo, fils d’un chevalier milour d’Angleterre et d’une dame de Roc’h Bihan, descendante des comtes d’Avaugour. C’était un gentilhomme de haute lignée, mais paresseux, débauché, sans scrupules, avide de toutes les jouissances, et qui traînait à Mellionnec une existence impécunieuse, dans son triste manoir du Poul.
Ils se connurent dans quelque hostellerie de campagne, au hasard d’une équipée, et il se laissa prendre au charme de ses yeux couleur du temps. Ils menèrent, dès lors, la vie inimitable, battant les grands chemins, détroussant les marchands nomades et les domaniers attardés avec leurs bêtes au retour des foires de Laz et de Gourin. Ou bien ils faisaient leurs quêtes de lard, de cidre ou de tabac dans les fermes du plat pays, distribuant à leurs amis des sauf-conduits et des intersignes, fracturant les troncs des chapelles et des églises, faisant ripaille dans les mauvais lieux ou sous les tentes des auberges, aux pardons de Saint-Caradec et de Sant-Urlou.
Cette merveilleuse existence, toute de festins, d’aventures et de belles nuits d’amour, dans le parfum des fenils ou des chambres d’hostelleries, dura jusqu’en 1753, où Marion, ayant encouru les Réaggraves après les Monitoires, dut fuir vers des pays plus sûrs. René de Pontlo fut enfermé, sur l’ordre du roi, au couvent de la Charité, en Pontorson, qui était une prison pour gens de qualité. Quant à Marion, elle gagna au plus vite Nantes, croyant se dérober aux recherches de la police dans la vie grouillante du Marchix ou de la Fosse et peut-être gagner de là quelque ville des Amériques. Elle ne tarda point à être appréhendée par les archers et enfermée dans la vieille prison du Bouffay.
Après y avoir passé quelques semaines dans le cachot des Mottes, nourrie au pain du Roy, elle fut revendiquée par le présidial de Cornouaille, et soumise à Quimper, en la prison des Cordeliers, à la question ordinaire et extraordinaire.
Et cette belle carrière d’aventurière et d’amoureuse prit fin, un soir de 1755, sur la place du Chastel, face à la rue Obscure, tandis que tintait, à la chapelle toute proche du Guéodet, le glas des agonisants, et que le soleil des soirs d’août, se haussant pour voir le gibet, incendiait de ses rayons d’or la façade de la cathédrale.
Mais le souvenir de la « catin aux cheveux roux » est loin, après deux siècles, de s’être effacé, dans la Montagne Noire. Encore aujourd’hui, entre Guiscriff et Trégourez, les mères, pour calmer leurs petits qui « grinchent », les menacent de Marion :
— Si vous ne vous taisez, la Finefond viendra vous prendre…
On ne peut évoquer cette odyssée de la belle brigande sans voir surgir, à moins d’un siècle d’intervalle, la figure tragique et saisissante de Sébastien Le Balp, notaire royal de Kergloff et chef de l’insurrection des Bonnets Rouges.
C’est un personnage bien représentatif de cette race du Poher, ardente, farouche, chicanière, race rude et forte, nourrie d’eau et de pain noir, des juristes retors et des joueurs de soule, combien éloignée de l’insouciance et de l’épicurisme aimable des Cornouaillais de la côte et des vallées fertiles.
Le duc de Chaulnes trouvait déjà ces montagnards « grands raisonneurs et prêts à prendre feu sur les moindres choses ». De Lavardin, de son côté, écrivait à leur propos à Colbert : « La Basse-Bretagne est un pays rude et farouche, et qui produit des habitants qui lui ressemblent. Ils entendent médiocrement le français et guère mieux la raison. »
Aussi la Montagne, entre Laz et Carhaix, fut-elle de tout temps, selon l’expression de Camille Vallaux, « une terre d’émeute ». La révolte des Bonnets Rouges y fut plus violente qu’ailleurs, et plus que Jean Cavelier, le chef des Camisards, Sébastien Le Balp, que les rebelles du Poher mirent à leur tête, dans leur lutte contre leur méchante noblesse et la maltôte, dut hanter les nuits de Louvois.
Cependant, il ne s’est créé, autour de ce nom, nulle légende ; aucun parti ne revendique, comme l’un de ses héros, ce chef de bande, qui fut l’âme de l’insurrection au pays de Poher. C’est une manière d’indésirable que l’on maintient relégué dans le no man’s land de l’histoire.
Fut-il vraiment faussaire et voleur ? L’enquête menée par Marillac, après la révolte, semble bien l’établir. Peut-être Le Balp, notaire royal de Kergloff, ne pouvant acquitter les neuf cents livres qu’il lui restait à payer de sa charge, eut-il recours à un faux pour se libérer de sa dette ; et comme l’insurrection éclata, il venait de sortir des prisons de Carhaix, où il avait passé plusieurs mois, en punition de plusieurs méfaits.
Ce qu’il convient de dire aussi, c’est qu’il avait hérité de son père une situation bien lourde. François Le Blap, meunier au Moulin-Meur, en Kergloff, qui était une trève de Cléden-Poher, avait eu, dans sa vie, plusieurs tristes affaires. Il avait essayé de tout, mais en vain, pour s’enrichir. Il s’était aventuré, tout d’abord, « à nourrir et trafiquer chevaux et juments, duquel trafic étant incapable et incognaissant, bien loin d’y gaigner », il n’avait fait qu’en recueillir des déboires. Il avait été obligé, par la suite, « de se jeter en un moulin pour y trouver du pain, ayant pernicieusement trouvé les voies d’obliger des pauvres paysans du canton de payer les fermes et jouissances pour luy à leur ruine totale et très notable ». Et quand son fils Sébastien, en 1662, avait épousé la fille de Mathieu Riou, du village de Magoarem, en Kergloff, il lui avait acheté la charge de notaire royal, qui, pour la plus grande part, était demeurée impayée. Tant en Bretagne que dans d’autres provinces, il avait, par dettes et maléfices, turpitudes et débauches, essuyé plusieurs emprisonnements[14].
Quelle que fût sa moralité, on peut dire de Sébastien Le Balp qu’il eut l’âme et les qualités d’un chef : l’autorité, l’audace, l’intelligence, une cruauté inflexible, une énergie à toute épreuve, et il ne manqua sans doute qu’un peu de chance à ce tabellion dévoyé pour tenir en échec la politique orgueilleuse du Roi-Soleil.
Avant que les paysans du Poher l’eussent élu pour capitaine, la révolte avait déjà grondé en maint endroit de la Bretagne : à Rennes, Nantes, Châteaulin et Pont-l’Abbé. Mais elle n’y avait point trouvé de chef véritable et ni le grand Moign, ni Laurent Le Quéau, qui fut plus tard soumis à la torture pour avoir pris une part prépondérante au sac du château de la Boixière, n’eurent l’ascendant voulu pour la diriger.
L’insurrection ne fut redoutable que lorsque Le Balp en devint l’âme, sortant de cette prison royale où il avait longtemps recuit ses rancœurs et ses haines. Du coup, en moins d’une semaine, tout le Poher fut debout. A la voix des tocsins battant le rappel dans les villages, de toutes les paroisses, depuis Cléden et Loqueffret jusqu’à Kergrist-Moëlou et Guiscriff, surgirent des bandes — vingt, trente mille hommes peut-être, — armées de fusils, de mousquets, de fourches de fer, de piques, de hallebardes. Et ce fut une ruée vers les châteaux.
Car c’est à leurs nobles, bien plus qu’aux commis des devoirs, qu’en voulaient les paysans. La révolte des Bonnets Rouges n’eut point pour seule cause, comme on l’a trop dit, les fameux édits de Colbert sur la vaisselle d’étain, le pétun et le papier timbré. La Bretagne des petites gens, des laboureurs de terre, souffrait d’autres maux infinis, et surtout des exactions des gentilshommes.
Le Poher était rongé par toute une noblesse besogneuse qui, s’étant soustraite à l’exil doré de Versailles, et ne pouvant sans déroger travailler ses terres, vivait dans la fainéantise et la débauche, de l’exploitation sans frein du paysan. Le mémoire de Charles Colbert, rédigé vers 1665, après une mission en Bretagne, est sur ce point édifiant. Il y représente les seigneurs bas-bretons comme des hommes violents et usurpateurs, passant leur temps à chasser et à boire, à trousser les filles, à tyranniser leurs vassaux, les écrasant sous le poids des corvées et des redevances. La haine montait sourdement, au cœur des paysans, contre cette « méchante noblesse ». Elle n’était guère moins grande contre la bourgeoisie des villes, contre les gens de loi, avocats, juges, procureurs, notaires, officiers de toute nature, qui « causaient la ruine des peuples de la Bretagne, fort portés à la chicane », en multipliant les procès. On se plaignait à Quimper, au Commissaire du roi, de ce que le Collège, fondé en 1610, n’eût produit depuis lors que « prestres, advocats, procureurs et sergens et surtout grand nombre de faussaires ».
La Bretagne était trop malheureuse ; la révolte des Bonnets Rouges fut l’explosion des haines longtemps contenues, exaspérées par la misère de plus en plus lourde au tournant du règne, et auxquelles les édits fiscaux de 1675, et la grande peur de la gabelle, fournirent l’occasion de se déchaîner.
Assez souvent le petit clergé, qui souffrait lui-même de l’oppression et du mépris des grands, prit la tête de la révolte. Les prêtres lisaient au prône de la grand’messe les avis de rassemblement, ou parfois même, comme à Plonévez du Faou, marchaient armés de fusils et de longs bâtons, enseigne déployée et tambour battant, au premier rang de leurs paroissiens. Certains d’entre eux, tels Messire Jean Dollo et Allain Maillard, prêtre de Lanvénegen, comparurent, après la révolte, devant la cour royale de Carhaix et furent condamnés aux galères.
Le Balp sut admirablement canaliser les haines paysannes. Sous son impulsion, les bandes se jetèrent à l’assaut des vieilles demeures féodales, telles que le château de Kergoët, en Saint-Hernin, l’un des plus puissants de Bretagne et qui « avoit esté basty presque tout par corvée ». Sur ses ordres, les rebelles mirent le feu aux titres et s’emparèrent des canons.
Car Le Balp n’avait pas seulement pour but de piller et brûler quelques maisons de nobles. Il eut de plus hauts desseins et, tout en défendant la liberté armorique, entreprit de faire sortir de l’insurrection une véritable révolution agraire. Il imposa aux nobles, aux bourgeois des villes et aux moines des abbayes comme Langonnet un « code paysan » dont les ordonnances contenaient en germe une législation plus douce de la terre.
Il y réclamait la limitation des charges arbitraires : champart, corvées, droits de lods et ventes, le rétablissement des anciennes censives, la suppression, pour les curés gagés, des noyales, dîmes et trop hauts salaires. Ces revendications se trouvaient exposées d’ailleurs, sur un ton mesuré, mais ferme, et qui évoque, à plus d’un siècle d’intervalle, les doléances des cahiers révolutionnaires.
C’est aux premiers jours de juillet que la révolte atteignit son point critique. Maître du Poher, menacé par l’approche des troupes royales, Le Balp, à la tête de douze mille mutins, résolut de marcher sur Morlaix, que défendait une garnison très faible, pour, de là, donner la main aux Hollandais de Ruyter, dont les vaisseaux croisaient, avec des ravitaillements tout prêts, sur les côtes léonaises.
L’intelligente audace du marquis de Montgaillard l’empêcha seule de réaliser ce dessein qui eût pu compromettre la cause française dans la guerre de Hollande. Ce Montgaillard, descendant d’une vieille famille languedocienne, ancien colonel du régiment de Champagne, avait dû quitter l’armée à la suite d’une querelle avec un favori de Turenne. Il avait épousé Mauricette de Ploeuc, marquise de Thymeur, — une de ces grandes dames à la froide énergie, aux instincts d’amazone, comme il en exista en grand nombre, à la cour comme en province, au XVIIe siècle — et s’était retiré en une châtellenie que sa femme possédait au Poullaouën. Seul de tous les gentilshommes du Poher, qui s’étaient réfugiés à Morlaix ou Quimper pendant la tourmente, il n’avait pas fui le péril de l’insurrection.
Il abusa quelques jours Le Balp qui, manquant d’officiers, avait entrepris de l’enrôler, de gré ou de force, pour commander les séditieux. Il donna de la sorte au duc de Chaulnes le temps d’approcher, à la tête d’une troupe réunie en toute hâte à Hennebont. Le Balp, se sentant joué, résolut de faire tête aux soldats royaux, de gagner Quimper et la côte de Cornouaille où la révolte venait de se rallumer : quatre mille mutins assiégeaient dans Concarneau le marquis de Vaucouleurs ; le pavillon rouge flottait sur Combrit et sur maint village du pays bigouden.
Une dernière fois, Le Balp, avant d’entreprendre cette campagne, se présenta chez Montgaillard, le menaçant de le tuer s’il ne consentait à le suivre. Décidé à vendre chèrement sa vie, le maître du Thymeur sortit brusquement son épée et en transperça le chef des rebelles.
Leur chef tué, les rebelles, pour la plupart ivres et saisis d’épouvante, se débandèrent et ne songèrent, dès lors, qu’à obtenir la grâce royale que les prédicateurs leur avaient promise.
Telle fut la destinée de Le Balp, notaire du Pays Noir et chef des Bonnets Rouges. Il y eut en cet homme, à n’en point douter, un faussaire et un bandit ; et Marillac eût été aise de le brancher au plus bel arbre de Kergloff, comme ces quatorze paysans de Combrit qui, en représailles du meurtre du marquis de Kersalaün, furent pendus à un chêne, devant le château du Cosquer. Mais Le Balp tint aussi bien du héros et du martyr, car chez lui, comme chez beaucoup de Celtes, le meilleur côtoya le pire. Son âme nourrit une rude haine, éveillée par le spectacle de l’iniquité et par la grande pitié des paysans, ses frères. Elle eut des coins baignés d’idéalisme et se complut dans d’impossibles rêves d’égalité.
Et son histoire se clôt par un tableau d’une sauvagerie pathétique. C’était en un temps, — on s’en est rendu compte — où les passions étaient ardentes et brutales, où la vengeance ne s’arrêtait point à la tombe.
Or donc, « le douzième octobre 1675, M. de Marillac, ayant ordonné de faire le procès du cadavre de Le Balp, la justice envoya demander à la dame de Montgaillard si elle agréait qu’on fît exposer le corps de cet homme devant la porte de son château, pour réparer en quelque manière les insolences qu’il avait commises ».
La dame y ayant acquiescé, le corps à demi putréfié fut traîné sur une claie, la face contre terre, rompu et puis exposé sur une roue, les jambes et les bras brisés derrière le dos, pour faire pénitence, aussi longtemps qu’il plairait au roi et à Dieu.