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Aux jardins enchantés de Cornouaille

AUX MARCHES DE CORNOUAILLE

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GUINGAMP, MYSTIQUE ET GUERRIÈRE

Les vieux bourgeois de Guingamp ont gardé souvenance d’une tradition qui avait cours encore en leur cité, il n’y a pas plus d’un demi-siècle. Chaque année, le dimanche de Carnaval, vers la tombée du soir, Dall Corlay, le mendiant aveugle, précédé de sa fille qui le guidait comme une Antigone, faisait son entrée dans la ville, sonnant à perdre haleine un air de biniou.

On le voyait apparaître de la sorte, à chaque fin d’hiver, à la même date et à la même heure, régulier comme les oiseaux voyageurs ou comme les chatons qui fleurissent en février sur les saules. Une troupe de bambins lui faisait escorte, criant et gesticulant, depuis le moulin de Kerauffret. La jeunesse l’attendait, aux avancées du faubourg, et sitôt qu’il avait atteint les premières maisons, une théorie de danseurs se formait à sa suite, s’allongeant à chaque carrefour et prenant, dans le tumulte, des allures de farandole.

Avec les notes aiguës du passe-pied de Callac, l’allégresse, de proche en proche, se répandait par la ville. Aux fenêtres se penchaient des têtes de bourgeois pacifiques, et les vieilles rues de Notre-Dame, de Saint-Yves, des Ponts-Saint-Michel, toutes feutrées de mousse, semblaient, sur son passage, désengourdies d’un long somme. Jusqu’aux plus lointains faubourgs, de Kergrist, de Gourland et de Pontézer, la bonne nouvelle avait tôt fait de courir :

— Savez-vous ? Dall Corlay est arrivé…

Dès lors, ce n’était, de toutes parts, que chansons et rires. Licence était donnée à chacun pour trois pleins jours de folie et de ripailles. Car le Carnaval, même en Bretagne où la tradition s’en est aujourd’hui perdue, était en ces temps une fête fameuse, avec ses festins de saucisses pendant aux boutiques des lardiers et ses hures de sanglier dorées au four, — un vrai temps béni pour les hostelleries et les ménétriers.

Et cette entrée à Guingamp, par un soir gris, du sonneur aveugle, prenait toute la force d’un symbole. Avec Dall Corlay, c’était toute la Cornouaille — chansons, binious, odeurs de lande — qui rendait visite à la sévère ville ducale et qui, avant qu’elle ne se plongeât dans les tristesses du Carême, lui faisait la grâce d’une sérénade. C’était sa façon de lui rendre grâces de l’avoir préservée, un hiver durant, des brutalités et roberies des gens de guerre.

Car Guingamp a beau s’en défendre et traiter de mépris les « Kernewod à ventre roux » qui hantent son pardon et ses foires, elle n’est pas très loin elle-même d’être une ville de Cornouaille. D’une Cornouaille aux passions plus âpres, marquée au rude sceau des guerres et des haines civiles.

Sise à la pointe du pays bretonnant, au débouché des grandes routes de l’est et du nord, dans le sillon d’une belle rivière qui relie les doux vallonnements du Goélo et du Trégor aux sources du Blayet et aux escarpements du Poher, Guingamp fut de tout temps une proie convoitée, « moult riche et marchande », offerte aux envahisseurs. Son histoire n’est qu’une longue succession de sièges et de combats sanglants.

Sa mission fut, à l’origine, de préserver des incursions normandes le domaine des barons d’Avaugour. Plus tard, lors de la guerre de Succession de Bretagne, elle passa, à diverses reprises, du parti de Blois au parti de Montfort. Enlevée en 1341 par le comte de Montfort, elle fut reconquise l’année suivante, après cinq jours de siège, par Louis d’Espagne, amiral de France. Retombée en 1343 au pouvoir du roi d’Angleterre, elle fut odieusement ravagée par le fer et par le feu. En 1345, ce fut au tour du comte de Northampton de mettre à sac deux de ses faubourgs.

Mettant à profit le répit des guerres, Pierre de Guingamp, vers le milieu du XVe siècle, remplaça la vieille enceinte bordée de palleix et de douves par une ceinture de solides remparts, en granit blanc de Kérampily. Ainsi la ville put offrir en 1481, aux troupes françaises, une résistance opiniâtre, et ne dut de succomber qu’à la trahison de Boisbouëssel.

Un siècle plus tard, lors des troubles de la Ligue, s’étant mise du parti de Mercœur, Guingamp subit à nouveau les assauts de l’armée royale. Le prince de Dombes y pénétra par la brèche, en 1591, après trois tentatives meurtrières. Là finit le rôle guerrier de la vieille ville. Richelieu, grand démanteleur des forteresses féodales, pour se venger de César de Vendôme qui avait conspiré en compagnie de Chalais, fit découronner les murailles et décapiter les tours.

Jusqu’aux premières années du grand siècle, Guingamp ne cessa donc d’être meurtrie par les guerres. Et ce furent de rudes soldats que ses seigneurs, barons d’Avaugour ou comtes de Penthièvre : frustes d’instinct, brutaux, sans scrupules, épris de faste et de gloire, dressés à tout propos contre le duc de Bretagne dont ils s’appliquaient à secouer la tutelle, prêts, pour réaliser leurs projets, au meurtre, aux trahisons, aux pires félonies, passant à forcer le sanglier ou le cerf, dans les bois de Kerauffret ou de Coatmeur, les rares loisirs que leur laissait la vie guerrière.

Et leurs femmes, à leur image, eurent le goût des beaux coups d’épée, des chevauchées épiques, de l’aventure. Dévorées d’ambition et de haine, elles portaient au cœur les passions ardentes et le sang chaud des amazones. Le comte captif ou défaillant, il leur arriva de prendre la tête des expéditions et de poursuivre la lutte, pour leur propre compte. Telle Jeanne la Boiteuse qui, son époux et ses deux fils prisonniers à Londres, guerroya en Basse-Bretagne jusqu’au jour où, abandonnée de ses sujets et de ses troupes, elle dut s’incliner dans l’église de M. Saint-Aubin de Guérande. Telle encore la fougueuse Margot de Clisson qui, rêvant de conquérir pour ses fils la couronne ducale, passa sa vie en révoltes et en conspirations et attira le vieux Jean V dans le piège de Champtoceaux.

Le bon peuple guingampais se signala de tout temps, lui-même, par ses vertus guerrières. Les légendes et chants populaires ont apporté jusqu’à nous, en l’amplifiant jusqu’à l’épopée, sa réputation de bravoure et de ténacité indomptables. Des soldats de Penthièvre combattirent dans l’armée du Bâtard, à Hastings, sous la bannière d’Alain Fergant, et prirent après la victoire leur juste part du butin. D’autres descendirent, à la suite du comte Henri, jusqu’au golfe de Tarente, et guerroyèrent pour le compte de Louis d’Anjou contre le roi de Naples.

Mais c’est à défendre leur ville, et les libertés bretonnes, qu’ils déployèrent l’énergie la plus farouche. Duguesclin menaçant d’abandonner la cause de Blois, en 1364, les Guigampais, malgré tous les désastres précédemment subis, le supplièrent de demeurer à leur tête, lui promettant 6.000 soldats munis de vivres, de munitions et de machines ; et les femmes, pour l’empêcher de partir, l’embrassèrent et se jetèrent, au risque de se faire piétiner, sous les pas de son cheval. Plus tard, quand le duc François II, aux abois, se trouva assiégé par les Français dans Nantes, c’est à ses « bien amez et feaux, gens de justice, bourgeois et manants » de Guingamp qu’il fit appel pour lui apporter secours.

Et sa confiance ne fut pas déçue. A la voix du tocsin de Notre-Dame, qui sonna sans arrêt trois jours et trois nuits, dix mille Bas-Bretons de Penthièvre se levèrent, en sabots, déguenillés, sans vivres, et, sous les ordres du procureur des bourgeois, Guillaume le Dieu, et de Mérien Chéro, chef de la milice, s’en allèrent, armés d’épieux et de fourches, rejoindre l’armée de Dunois et obliger Charles VIII à lever le siège de Nantes.

Ce fut une pénible équipée, mais aucun obstacle ne tint devant le courage et la foi de ces soldats en haillons. Bouchard, leur historiographe, raconte qu’un jour une rivière leur barra le passage. Point de gué. Dunois se demandait avec inquiétude comment transporter son armée sur l’autre rive.

— Qu’à cela ne tienne, lui dit Mérien Chéro ; je vais prier mes braves de boire la rivière. » Et ainsi fut fait.

. . . . . . . . Les Bas-Bretons, De leurs soixante dix mille gosiers gloutons, Firent tant et si bien qu’il n’en resta plus goutte Du malheureux ruisseau qui leur barrait la route.

Et voilà comme il advint, en l’an 1487, que Guingamp délivra Nantes.

Cette même énergie, les Guingampais l’apportèrent à défendre contre leurs seigneurs leurs droits et leurs privilèges.

Alors que d’autres villes de Bretagne, qui l’ont depuis longtemps dépassée, n’étaient que d’assez maigres bourgades, Guingamp se distinguait, au Moyen Age, par la prospérité de son industrie et de son commerce.

La révolution économique qui, dès le XIIe siècle, avait commencé d’enrichir les provinces, provoquant ainsi l’affranchissement des communes, s’était manifestée, comme ailleurs, dans la capitale des Penthièvre. Dressée aux portes de Cornouaille, entre la Bretagne romande et maritime et la Bretagne plus triste des monts, Guingamp était comme un lien entre les deux mondes, qui, depuis lors, ne se sont guère pénétrés.

Vers elle convergeaient les grandes routes de l’anticlinal du Nord, et ses foires d’automne, de Pâques et de juillet, où s’étalaient les richesses les plus variées, avaient acquis par toute la péninsule un très grand renom.

Les marchands, appliquant au négoce leur génie hasardeux, leur amour du gain et de l’aventure, avaient recherché, « en pays estranges », au long des côtes océanes, des débouchés pour leurs produits. Ils faisaient venir des ports lointains, et en particulier d’Espagne, les vins ou les minerais qu’ils débarquaient ensuite au Port-Blanc ou à Pontrieux, et qu’ils débitaient, à six, huit et dix lieues à la ronde, par tout le plat pays. Une enquête du vicomte d’Avranches, au temps de Philippe le Bel, signale déjà qu’à cette époque un trafiquant guingampais, Michel Costentin, « recongneut avoir eu d’une nef d’Espagne, en exchange de poissons secs », près de deux mille quintaux de fer importés des Galices.

Ainsi Guingamp s’étendit, déborda ses murailles en de puissants faubourgs. Elle vit se créer, dans sa ville close ou alentour, à Saint-Sauveur et à Sainte-Croix, des industries florissantes : fonderies de cloches, de canons et couleuvrines dont les plus grosses pesaient plus de sept mille livres, tanneries, teilleries de lin, fabriques d’étoffes, de berlinges ou de toiles fines : quatremarches, ballins et tirtaines, réputées hors même de Bretagne pour leur brillant et leur solidité.

Guingamp et la campagne voisine passèrent pour un « petit Pérou » qui, en temps de guerre éveillait les convoitises des capitaines. C’était une terre d’abondance et de bien vivre, si l’on en juge par le grand nombre des fêtes et réjouissances, à quoi tout donnait prétexte. Élections, plaids, transactions, comptes rendus des députés aux États, bienvenue d’un capitaine, d’un commissaire ducal, de quelque gentilhomme notable, de l’évêque ou du grand-vicaire délégué, tout devint occasion de boire ou d’offrir quelques quartes de vin d’Aunis ou d’Anjou. Aux plus solennelles occasions, coulaient à longueur de jour des fontaines d’hypocras ; l’on engouffrait à plein pot et à pleine tonne le vin sec et vif, « clair comme larme de pécheur ».

Il s’y était créé une véritable aristocratie bourgeoise qui s’imposait aux puissances du monde féodal et avec qui devaient compter les comtes de Penthièvre. Certains des anciens vilains enrichis, par le commerce, étaient devenus nobles hommes, portant écu et lance, comme les chevaliers, en dépit des moqueries des jongleurs. Leurs habitations, qui avoisinaient la Terre Sainte et la Vieille Cohue, ils les voulaient en belle pierre, sculptées et parées, timbrées de leurs armes, avec des perrons et des portes monumentales comme maisons de nobles.

Ils avaient pris une place de plus en plus importante dans le gouvernement de la cité. Dans leurs rangs étaient choisis les membres de la communauté bourgeoise, qui avaient pour rôle d’administrer la ville, d’enrôler les milices, de prélever les octrois et les tailles.

Ils se réunissaient, à son de campane, pour délibérer de leurs affaires, le mercredi des Cendres, dans la chapelle de monsieur Saint-Jacques ou dans la chambre des cloches. Et ils veillaient, avec un zèle jaloux, sur la richesse et la splendeur de la cité, défendant pied à pied leurs privilèges, tenant tête, à l’occasion, au duc et au roi lui-même, qui était débiteur de la communauté pour une somme de quatorze mille écus, qu’il se garda de rendre.

Ergoteurs subtils et maîtres en chicane, capables d’attachement profond, mais aussi de haines féroces, on se les représente volontiers, — Jean Le Faucheur, Mérien Chéro ou Guerguézanger, — raides et gourmés sous le chaperon ou la houppelande, comme ces donateurs des églises flamandes, au masque impérieux, que peignirent avec minutie Memmling et Van Eyck. D’humeur belliqueuse et processive, ils discutaient à perte de vue sur les clauses d’un avenant ou sur un texte d’ordonnance. Forts de leurs privilèges héréditaires, il leur arriva de soutenir contre l’autorité royale un procès, qui dura deux ans, à propos de droits d’amortissements qu’ils se refusaient à payer, et de le poursuivre jusqu’à ce que la Chambre des Comptes leur eût donné raison.

Ils prétendirent de même faire payer aux Carmélites une taxe annuelle de soixante livres pour l’entretien des routes qui longeaient leur couvent, et il ne fallut rien moins que l’intervention de La Vallière, devenue très humblement sœur Marie de la Miséricorde, et la menace d’un recours à Mme de Conti, pour leur faire abandonner cette peu galante prétention.

Sans égard, la vieille monarchie, dans les deux derniers siècles de son existence, tailla à grands coups dans ces privilèges. Acharnée à détruire jusqu’aux derniers vestiges des libertés locales, elle s’arrogea peu à peu le droit d’administrer la ville, de nommer aux offices communaux ; elle interdit la papegault et les représentations de mystères, réglementa jusqu’aux feux de joie autour desquels s’ébattait le bon populaire.

Les Guingampais ne se résignèrent que la mort dans l’âme à la destruction de leurs privilèges séculaires ; ils en conçurent pour la royauté, infidèle à ses engagements, une rancune qui couva longuement.

Déjà, lors de la révolte des Bonnets Rouges, l’émeute gronda aux portes de ville, et c’est par Guingamp que l’insurrection se répandit en Cornouaille. Mais, un siècle plus tard, éclatèrent, avant la Révolution, toutes les haines qui s’étaient peu à peu accumulées.

Plus tôt et plus irrésistiblement que toute autre ville bretonne, Guingamp se donna, corps et âme, aux idées nouvelles. Le maire de la ville, Le Normant de Kergré, ancien procureur fiscal du comté de Penthièvre et suspect de modérantisme, dut faire place au notaire Le Bouëtté et au procureur syndic Festou de la Villeblanche, qui avaient pris la tête du mouvement révolutionnaire. Et depuis lors, Guingamp ne cessa d’être ardemment jacobine.

Ce qui, plus encore que ce côté âpre et belliqueux de ses habitants, contribue à donner à Guingamp son véritable caractère, c’est le mysticisme dont son atmosphère demeure tout imprégnée. Non point la religiosité vague, pleine de suavité, d’un peuple artiste qui se complaît, comme en Trégor ou en Basse-Cornouaille, aux molles effusions, mais le mysticisme ardent, tourmenté, d’une race sans cesse déchirée par les guerres et qui, dans la désolation des temps, n’attend de vrai remède, — ar gwir zikour, — que d’une protection d’en haut.

Guingamp, pour quiconque y faisait son entrée, il y a à peine deux siècles, par un matin de fête carillonnée, devait apparaître comme la ville des couvents et des églises. Du portillon Saint-Jacques au lazaret de la Madeleine, il s’en rencontrait à chaque quartier et presque à tout détour de ruelle : Notre-Dame avec ses quatre porches et ses tours inégales, Saint-Michel, Saint-Sauveur, la Trinité, les chapelles de Saint-Martin, de Saint-Nicolas, de Saint-Joseph et de Saint-Sébastien, des Cordeliers, des Capucins et des Ursulines, la chapelle, édifiée par Vendôme, du Vieil-Hôpital de la Délivrande, sans compter les multiples oratoires disséminés dans les faubourgs : Sainte-Croix, Saint-Léonard, souvenir des croisés qui dresse toujours au milieu des ormes ses murs raides et nus, Notre-Dame de Bonne-Nouvelle qui était pour les suppliciés la dernière halte, en tête à tête, dans la « cour de l’Angoisse », avec la mort et avec Dieu.

Ainsi l’atmosphère de Guingamp, aux jours de solennités religieuses, était toute vibrante de la mêlée sonore des carillons.

Dévot de Notre-Dame, de Saint-Jacques et de Saint-Léonard, le bourgeois, comme l’artisan guingampais, vivait dans la crainte du dernier jugement. La religion pénétrait intimement sa vie et en réglait avec minutie les plus petits événements. Il se levait aux cloches des matines et se couchait au couvre-feu, après les oraisons du soir. C’est encore le bourdon de Notre-Dame qui le convoquait aux milices ou qui l’appelait, « pour tracter ou délibérer les affaires » aux séances de la communauté bourgeoise. Ses plus grandes fêtes étaient les pardons et les représentations de mystères : de la Passion, de Sainte-Tryphine, de Sainte-Barbe ou de la Nativité.

Il faisait partie de la Frairie Blanche, dont l’assemblée annuelle, sous l’égide de la Vierge et des saints protecteurs, se tenait en la crypte du Halgouët, au jour de la Visitation. Dans les coffres de l’église, face à la chapelle des Morts, étaient soigneusement serrées les archives, ainsi que les bannières des corporations, qui sortaient une fois l’an, pour la procession nocturne.

Il est bien rare que dans les récits assonancés des combats et des sièges, qui constituent l’apport de Penthièvre dans la littérature populaire de la Basse-Bretagne, la Vierge n’apparaisse au moment critique, en son manteau d’azur et d’or, pour secourir son peuple élu et mettre en fuite au branle des cloches affolées, les Saozons ou les reîtres du roi de France.

Les Penthièvre, malgré leur brutalité guerrière, n’en ont pas moins, eux-mêmes, recherché l’alliance de l’Église dont ils furent presque tous les zélés serviteurs. Ils donnèrent aux abbayes et aux églises le bénéfice des foires : à Notre-Dame celles de l’Assomption et de Sainte-Catherine, à Saint-Sauveur de la Foire de Mai, à la Trinité de la Foire Fleurie, qui était la plus suivie du printemps[15].

Étienne, époux d’Havoïse, accueillit les moines de Cîteaux et leur permit de choisir sur ses terres, dans un cadre de verdure et d’eaux chantantes, les lieux qui leur paraîtraient le mieux convenir à leurs prières et à leurs méditations.

Guy, bienfaiteur des monastères, fit de la Terre Sainte, qui avoisinait les Cordeliers, le lieu de sépulture, comme le Saint-Denis des Penthièvre.

Henri de Penthièvre, rompant avec cette tradition de piété de ses ancêtres, se laissa entraîner d’abord aux plus funestes débordements, qui lui valurent les amers reproches du chapelain de Sainte-Croix. Piqué au vif par ces critiques et poussé par quelque démon, il chassa les religieux du monastère et peupla l’abbaye de filles de joie auxquelles il donna comme abbesse sa concubine. Mais il ne tarda guère, sous la menace de l’excommunication majeure, à revenir à plus de raison et à réparer, par une vie édifiante, les désordres de sa jeunesse. Ayant licencié ses nonnes, il maria sa maîtresse à un prévôt de Tréguier et écrivit au pape une lettre débordante de contrition.

Henri IV d’Avaugour fut lui-même dévoué corps et âme à l’Église ; il tomba malade et mourut au Mans, comme il se rendait en Avignon, pour y rendre hommage au Saint-Père.

Françoise d’Amboise, épouse du comte Pierre, eut pour principale occupation de chanter, en s’accompagnant du luth, des cantiques et des airs religieux ; elle imposa à son mari, qui l’aimait passionnément, de la considérer seulement comme la chaste épouse du Seigneur. Toute à son mysticisme irraisonné, elle se parait de toilettes somptueuses, afin d’être plus digne de parler à Dieu. Pierre, furieux et jaloux, l’ayant un jour dépouillée de tous ses vêtements et fouettée jusqu’au sang, d’une verge toute neuve, elle ne proféra nulle plainte et lui dit simplement :

— Mon ami, croyez que j’aimerais mieux mourir que d’offenser mon Dieu, ni vous ; mes péchés méritent plus rude châtiment que celui-ci, mon cher ami, que Dieu nous veuille pardonner. »

Quant à Charles de Blois, il fut moins un laïc qu’un moine. Il vécut, le corps recouvert d’un cilice et ceint d’une corde à nœuds, rongé de plaies et de vermine. Il se rendit, la tête et les pieds nus, sous un ardent soleil, au tombeau de saint Yves et pensa mourir des fatigues d’un si douloureux pèlerinage. Il fit construire, en l’église Notre-Dame, la Chapelle du Trésor, lui fit don de vases et d’ornements, d’une croix processionnelle, d’un tapis d’argent et d’or aux armes d’Avaugour et de Penthièvre.

De toutes les églises qui, au moyen âge, furent la parure de la capitale des Penthièvre, Notre-Dame est la seule qui survive aussi belle, aussi rayonnante qu’aux grands siècles de foi, entourée de la vénération de tout un peuple.

Nul sanctuaire, plus que cette sombre basilique, ne résume en son architecture, l’histoire, les aspirations, l’âme même d’une ville et d’une vaste région, qui va des côtes du Goëlo aux profondeurs du Pays-Noir. Elle s’est élevée, par lentes étapes, du XIIe au XVIe siècle ; sa construction fut plusieurs fois interrompue, corrigée, reprise, suivant les fluctuations du commerce et des guerres. Ses murs patinés de mousse disent l’effort persévérant de plus de vingt générations. Ainsi chaque période de l’histoire bretonne y a gravé l’empreinte, rude ou délicate, de son génie.

De la fin de l’époque romane, pleine de terreur et de tristesse, où fut édifiée la chapelle du Halgouët, il ne subsiste, à peine reconnaissables sous les étais des colonnettes, que les quatre piliers cruciformes qui, étranglant la nef, supportent la flèche de leur masse puissante et grise.

Le Moyen Age, rude encore, mais dont les yeux éblouis commencent de s’entr’ouvrir à une éclatante aurore, se retrouve, avec son charme sombre et ses symboles émouvants, dans le côté gothique de la nef, dans les portes géminées du porche Sainte-Jeanne et du porche des Ducs, dans le sanctuaire du Nord, où les pèlerins font leur première halte, devant la Vierge Noire. Non point ce gothique, « où la légèreté devient folie » et qui, exagérant les hauteurs et les vides, se jouant de l’équilibre et de la pesanteur, dresse dans la nue son rêve extravagant ; mais l’art plein de raison d’une race solide, attentive aux leçons de la nature, à qui elle emprunte ses beautés de tous les jours pour en composer le plus bel hymne à la divinité.

Ce caractère, à la fois simple et grave, se retrouve dans les piliers en faisceaux, dans la flore bretonne des chapiteaux, dans les bas-côtés élargis en doubles collatéraux et noyés d’une ombre sépulcrale.

Mais voici le XVIe siècle, époque prospère entre toutes, avec René de Penthièvre et Jean de Brosses, où la Bretagne elle-même, secouant son fardeau de brumes et de mélancolie, revient au printemps adorable de la terre. Et c’est l’art de la Renaissance qui, avec un retard d’un demi-siècle sur le reste du royaume, éclate avec toute sa fantaisie et toute sa splendeur, dans le côté midi de la nef et dans le portail de l’Ouest, qui est bien le plus délicat joyau que l’architecture de cette période ait produit dans notre province.

On y sent un monde nouveau, une foi moins inquiète, une âme qui, oubliant ses terreurs, s’épanouit dans une placidité heureuse et s’abandonne à une joie toute païenne d’exister, avant les secousses désastreuses de la Ligue.

C’est bien cette âme, toute de grâce et d’élégance, qui s’exprime dans les lignes harmonieuses de la tour des cloches, dans les fenêtres à meneaux qui s’ouvrent sur le château de Penthièvre, dans les arceaux infléchis comme des corps voluptueux. C’est elle qui se manifeste, avec sa surabondance de sève, dans la richesse et la variété de l’ornementation : dans les fleurons, les mascarons, les pilastres, les chapiteaux ioniques, dans la confusion adorable des deux arts grec et gothique, qui mêle les apôtres aux génies nus, les bagues, les godrons, les volutes, les acanthes, aux écus, aux chimères, aux guirlandes de chardons et de houx. C’est elle qui anime les deux géants barbus, à l’expression faunesque, qui soutiennent l’écu mutilé du fondateur et semblent rêver du ciel fin de l’Attique sous les nuées occidentales. Et c’est elle qui rit aux lèvres d’Anne de Piseleu, duchesse d’Étampes, « la plus belle des savantes et la plus savante des belles », dont le buste s’épanouit, comme un beau fruit, au côté gauche du tympan, face à celui du comte de Penthièvre, Jean de Brosses, que la sollicitude de son royal amant lui donna pour époux. Rien, mieux que ce sourire capiteux au tympan d’une église féodale, ne permet de mesurer la séduction de l’art grec qui, à ce tournant de l’histoire, s’exerça jusqu’en ces marches du vieux monde.

Mais ce qui prévaut dans cet ensemble et donne à l’édifice son caractère essentiel, c’est l’influence du Moyen Age. Notre-Dame de Guingamp est une cathédrale de marchands âpres et de guerriers. Avec ses tours gothiques, percées de baies étroites, garnies aux angles de gargouilles pointées comme des couleuvrines, elle prend, sous les rougeurs du soir tombant, des allures de forteresse.

Elle refoule, comme une offense à Dieu, les splendeurs d’un art voluptueux vers la pénombre d’une place morte et d’une impasse. Et elle tourne vers la clarté, le mouvement des rues passagères la tristesse de ses porches médiévaux et de ses murs rongés d’une brume éternelle.

Il faut y pénétrer par le portail du Nord, dans le deuil d’une soirée mélancolique, quand les femmes marmonnent leur rosaire, prosternées comme des ombres aux pieds de la Vierge noire, et que le lamento de leurs oraisons poursuit le passant de sa plainte sans cesse renouvelée. Une grille de fer forgé sépare seule l’oratoire de la rue. Ainsi la Vierge participe à tout instant à la vie, aux agitations de sa cité et de son peuple. Elle écoute monter depuis des siècles, avec une tranquillité égale, le bruit des sabots sur les pavés, joint au fredon obstiné des prières. Elle apparaît, à tous ceux qui prient et à tous ceux qui passent, comme la suprême guérisseuse, la mère de miséricorde.

A ses pieds, les cierges brasillent, éclairant de leurs reflets les ex-voto des murs, les figures graves des apôtres et le vaste plat d’étain où les pèlerins laissent choir leurs offrandes. Apportée par les croisés, en des temps incertains, de Syrie ou de Palestine, elle est sœur des Notre-Dame de Liesse, de Cléry, de Rocamadour, et comme elles, se ressent de ses origines orientales. Parée avec un luxe barbare, elle a l’air d’une idole d’Asie, sous la tunique et le pallium brodé d’or et sous la couronne rehaussée de cabochons étincelants.

On passe de l’Oratoire dans la basilique par une porte basse au battant alourdi de ferrures. On croirait, en la refermant pour descendre au bas-côté, plonger en un passé sans âge. En aucune église bretonne, on n’éprouve une telle impression d’inquiétude et de mélancolie. On avance craintivement, comme dans une crypte pleine de ténèbres et de moisissure. Les piliers inégaux, qui masquent par instants la perspective, sont comme les troncs d’une forêt semée de pièges, — Saint-Gervais ou Coat an Noz, — dont les ramures s’emmêlent et se confondent dans la demi-nuit des voûtes. Un rayon de lumière, entrant par le vitrail de la Visitation, troue en biais l’ombre de l’abside, passe sous les arcs doubleaux du chœur, trace sur les dalles une voie ardente, frôle les gisants des enfeux et se traîne en mourant vers la chapelle des Morts.

Telle est la basilique du Bon Secours où Loti dut trouver un aliment à sa tristesse et à sa hantise de la mort. Il y conduisit Gaud, par un matin de décembre, « brumeux et blanchâtre, frisant encore l’obscurité », alors qu’elle débarquait de Paris pour gagner, en patache, par Saint-Clet et Plourivo, le vieux pays de son enfance.

Dans un recul profond, derrière les colonnes, « un cierge brûlait et une femme se tenait agenouillée devant, sans doute pour faire un vœu… »

« Alors elle avait été saisie par une impression inconnue… Comme elle lui avait semblé immense et ténébreuse, cette nef magnifique, et si différente des églises parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base, sa senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre… »

Et Gaud avait retrouvé là, tout à coup, en elle-même, la trace d’un sentiment bien oublié : « cette sorte de tristesse et d’effroi qu’elle éprouvait jadis, étant toute petite, quand on la menait à la première messe des matins d’hiver, dans l’église de Paimpol… »

Il faut, pour bien saisir le caractère altier et taciturne de Guingamp, y pénétrer par une tombée de nuit des mois noirs, venant par les chemins de l’Est ou du Nord. Passé le croissant de Runévarec ou la lande aux ajoncs maigres de Kergré, c’est un monde différent qui se dévoile, et c’est comme un vent nouveau qui souffle, portant dans les lambeaux des brumes tout le cœur affligé de la Bretagne séculaire.

La ville se dérobe à demi, dans les plis des collines ; seule émerge, au-dessus des arbres et des toits, la haute flèche de la basilique. Des peupliers roides et nus, fichés au long des berges comme des lances, marquent entre Sainte-Croix et le Roudourou la courbe allongée du Trieux.

Les faubourgs s’étirent, en longues rues bordées de maisons basses, de hautes grilles, de murs gris, de jardins ou de monastères. De loin en loin, une branche de gui, se balançant au linteau d’une porte, annonce une auberge à paysans, flanquée de remises, d’écuries, et d’où monte, avec une odeur de foin sec, le parfum des brouets campagnards.

De quelque côté qu’on vienne, on aboutit à une « levée » en triangle, cernée de hautes maisons dont les pignons se découpent en ombres aiguës, sur le ciel de fer, et dont l’aspect n’a guère dû varier, depuis les temps de Blois ou de Vendôme. Elles ont toujours leurs mêmes façades contractées et méfiantes, leurs couloirs dallés de granit, étroits comme des boyaux. La même « plomée » à vasque florentine, au haut bout de l’ancienne Cohue, dispense par la gueule de ses tritons, par la bouche, les narines et les seins pudiquement pressés de ses nymphes, la même eau claire descendue des collines. L’on s’attend à voir surgir, de l’ombre d’une ruelle, quelque bourgeois du XVe siècle, — Boisbouëssel ou Martin Chéro, — raide sous la cotte d’armes ou le hoqueton.

Les fantômes du passé surgissent à chaque pas et vous accompagnent, comme vous suivez les rues aux pavés glissants, aux noms curieusement archaïques : du Cosquer, de Notre-Dame, du Pot d’Argent ou du four Saint-Sauveur. Voici la maison du Cens, l’ancien atelier des Monnaies, la maison des Penthièvre, avec sa tourelle encorbellée, qui abrita, une nuit, la reine Anne, lors de son triomphal voyage en Bretagne, le manoir de la venelle d’Enfer, l’auberge de « la messe de neuf heures », le couvent de Montbareil qui, derrière ses murs revêches, a gardé son allure de « maison de force » pour dames nobles repenties. Voici la chapelle du vieil Hôpital, timbrée aux merlettes de Lorraine, le Champ au Roy, où sous l’ombrage des ormes, les bourgeois s’exerçaient, le dimanche, au tir de l’arbalète, le château des Penthièvre qui dresse ses tours d’angle et ses dernières courtines devant le vieux quartier du Rustang. Par delà, c’est Sainte-Croix, les vestiges de son abbaye, que la « sauvegarde » royale n’a pu préserver de la ruine. Puis le pays, à nouveau, s’exhausse, par les terres en gradins de Moustéru, de Bourbriac et de Belle-Isle en Terre, adossées aux crêtes de Coat-Liou et du Ménez-Bré, qui se dessine sur le ciel comme une montagne sainte, environnée de légendes et de nuées.

Tout, en ce pays de marche, porte également la marque d’un passé profond de mysticisme et de terreur : c’est le Bois de la Nuit voisin du Bois du Jour, où Saint-Envel et Rivanone jetèrent entre leurs désirs le rempart du torrent ; c’est Toul-Goullic, avec ses gouffres insondables, refuges de chouans et de prêtres réfractaires, où le Blavet se perd avec fracas dans le dédale des roches ; c’est la Templerie de Pont-Melvez où ne s’est point perdu, malgré les siècles, le souvenir des moines rouges : René d’Offanges ou Pierre de Noves ; c’est Coatmalouën, près du bois saccagé de Sainte-Marie, où, de ce qui fut une abbaye prospère, il ne subsiste qu’un verger parsemé de pierres tombales, au milieu d’un désert de roc et de silence.

Les gens, en cette terre de Guingamp, ont gardé, comme les maisons et les lieux, la marque ineffaçable du passé. Il n’est point une ville de Bretagne où l’on se sente vivre en une atmosphère plus strictement bretonne. Saint-Brieuc, qui n’est qu’à sept lieues vers l’Est, ne se distingue pas sensiblement des gros marchés normands ou manceaux ; Morlaix, dans son cadre trompeur de rues grimpantes et de maisons désuètes est, au flanc du vieux Léon, une oasis de gaîté et d’insouciance ; Tréguier même, dépouillée à demi de sa couronne mystique, a ouvert toutes grandes à l’air du siècle les portes si longtemps closes de ses couvents et de ses cloîtres.

A Guingamp, il s’est maintenu, dans les âmes, quelque chose de la roideur et de la mélancolie médiévales. La ville est demeurée fidèle à ses vieux usages : elle a son crieur des morts qui, à chaque décès, entre deux coups de cloche, s’en va, répétant par les rues son homélie funèbre ; elle a ses chanteurs de complaintes celtiques, disciples attardés de Yann ar Minouz qui, aux jours du pardon et des grandes foires, débitent leurs chansons sous les porches ou aux carrefours. L’esprit des corporations y est demeuré vivace ; chacune y célèbre, au jour marqué depuis des siècles, son patron : saint Fiacre ou saint Éloi.

C’est à son de campane que les édiles se réunissent, comme jadis les échevins, pour délibérer à la maison commune ; tout comme au moyen âge, le bourdon n’annonce la mort que des clercs ou des fabriciens.

Les foires, presque aussi nombreuses que les samedis de l’année, y ont gardé leurs noms rustiques et charmants : an Bleuniou, an Avallou — des Fleurs, des Pommes — Saint-Sauveur, Saint-Michel, Sainte-Catherine.

Apre au gain, entendu dans le négoce, le Guingampais est aussi processif, aussi retors que par le passé. Nulle ville bretonne, croyons-nous, ne compte une telle proportion de notaires et de robins. Il n’y existe guère de place, dans les âmes, au scepticisme ou à l’ironie, et c’est ce qui apparente, dans quelque mesure, les Guingampais aux Léonards. La passion politique est, chez eux, demeurée aussi ardente qu’au temps de Guyomar et de Festou de la Villeblanche. Les partis, nettement tranchés, s’y affrontent et y luttent sans merci. Tel café de la vieille place, un soir d’élection, dans les clameurs et la fumée des pipes, fait songer, comme aux temps révolutionnaires, à un club de Feuillants ou de Jacobins.

Fidèle aux coutumes du passé, Guingamp est demeurée aussi bien attachée à sa langue. Le français et le breton se combattent depuis près de mille ans aux avancées de ses faubourgs, et il s’est produit ce qu’on a parfois appelé le « miracle de la langue ». Honni, persécuté par tous les régimes, le breton n’a perdu, depuis des siècles, ni un village, ni une parcelle de son domaine.

Certains ont regretté que Guingamp se soit laissée distancer par des rivales comme Saint-Brieuc ou Morlaix sans secouer sa routine ni tirer un parti meilleur de sa situation, de ses avantages. Mais peut-être était-il dans son destin de garder la vie du passé contre les courants modernes qui, venant de l’Est, battent en vain ses murailles. Son rôle, à elle aussi, fut de « maintenir ».

Où revivent avec le plus de force l’âme et la couleur d’autrefois, c’est au grand pardon de Notre Dame de Bon Secours, qui se célèbre au premier samedi de juillet.

Ce pardon fut, à l’origine, au milieu des tristesses de la guerre de Succession, une assemblée de la Frairie Blanche, dont les membres, clercs, bourgeois et nobles, se réunissaient une fois l’an, en de fraternelles agapes, où ils réglaient à l’amiable leurs litiges, après s’être mis sous la protection de la Vierge du Halgoët, dans le sanctuaire alors très humble de la ville close[16].

Et comme cette frairie se recrutait dans toute l’étendue de l’évêché de Trégor, l’usage s’établit, vers le déclin du Moyen Age, d’un pèlerinage annuel à l’autel de la Vierge Noire, qu’encouragèrent, par des faveurs et des promesses d’indulgences, les papes et les comtes de Penthièvre. Peu à peu, la fête religieuse prit le pas, au point de la faire oublier, sur l’assemblée corporative. On la célébra tous les ans, en grande pompe, au jour de la Visitation, sauf aux temps particulièrement troublés de la Terreur, et de tous les points de la Bretagne, les pèlerins y affluèrent. On prit l’habitude d’invoquer la Vierge Noire en toutes circonstances et pour tous les maux ; elle fut, pour tout ce vaste pays bretonnant, la Dame du Bon Secours, — Itron Varia guell zikour, — la dispensatrice des remèdes divins.

De nos jours encore, entre Tréguier et Vannes, il n’est point de madone plus populaire, et il n’existe guère de maison paysanne où une image ou une médaille ne la rappelle, tenant sur son bras gauche son fils serré, cousus tous deux dans la même tunique, à la façon des Vierges du XIIIe.

Il me souvient d’avoir rencontré aux confins du pays glazik et du Porzay, une vieille paysanne qui avait passé soixante-dix années de sa vie sans connaître ni Douarnenez ni Brest, mais qui avait accompli, dans sa jeunesse, pieds nus, sous le grand soleil, le pèlerinage de Notre-Dame de Bon Secours. Elle avait traversé, dans une exaltation mystique, toute la Cornouaille, dormant, la nuit, à la belle étoile, dans l’haleine embaumée des foins, et s’arrêtant, pour prier, dans la demi-nuit des chapelles : Kergoat, Ilijour, les Sept-Fontaines, Saint-Herbot ou Saint-Caduan, le Pénity de Carnoët et Notre-Dame de Bulat, qui s’offraient comme des reposoirs de fraîcheur et de silence au long du chemin brûlant.

A vrai dire, pour bon nombre de pèlerins, la foire ajoutait à la fête religieuse son attrait ; mais cela même n’est-il pas un héritage du passé ? Il est, en Bretagne, peu de pardons, sauf autour des pauvres chapelles perdues et pour la plupart en ruines, qui soient exclusivement des « fêtes de l’âme ».

A l’exception du Léonard, dont la religion est triste et rebutante, le Breton, après s’être acquitté de ses devoirs mystiques, aime à se plonger dans l’atmosphère des assemblées profanes ; ce lui est une occasion, après un hiver de solitude, de reprendre langue avec le monde extérieur, de s’étourdir de tapage et de lumière. Il ne conçoit guère le pardon sans les auberges en plein vent, ni les grands paniers de cerises mûres, devant lesquels s’arrondissent les commères, sans les odeurs mêlées de poussière, de roulotte et de crêpes chaudes, sans les chanteurs de complaintes, ni les petits marchands ni les bateleurs. Et ce fut le plus souvent l’Église qui, pour attirer le menu peuple, créa, dans l’ombre du sanctuaire, la foire du pardon, dont elle s’attribua les revenus.

Mais il est tout au moins une heure où les rumeurs du Vally s’apaisent, où la voix du bourdon fait taire la cacophonie foraine. C’est quand va sortir la grande procession nocturne ; tout fait silence dans la ville, où flotte, dans l’ombre des pignons encorbellés et des acacias en fleur, l’atmosphère des veillées mystiques. Et si c’est un soir orageux, le vent lui-même s’arrête de souffler, ou la pluie se tait : le ciel s’ouvre et se rassérène, et les nuages se détournent pour quelques heures de leur habituel chemin. De mémoire d’homme, suivant Sigismond Ropartz, l’inclémence du temps n’a empêché la procession de sortir.

Dans les rues Notre-Dame et Saint-Nicolas, le cortège se déploie, suivant une ordonnance arrêtée depuis des siècles : les croix d’argent et d’or, les reliques, les bannières, les frégates, toutes voiles dehors, portées par des « poissonniers », serrées par le double rang interminable des fidèles, et enfin, dressée sur le pavois de quatre robustes épaules, la Madone scintillante de pierreries, abaissant son sourire de turquoise sur son peuple agenouillé.

Ensuite la procession côtoie de longs jardins, dans les vieux quartiers du Cosquer et de la Palestine, d’où débordent, avec les tiges des chèvrefeuilles, toutes les haleines de l’été ; puis elle gagne, par Saint-Sauveur et les Ponts Saint-Michel, la place de l’ancienne Cohue, où l’évêque allume le triple feu de joie.

Peu à peu la nuit s’est faite ; les bûchers crépitent et rougeoient, haussant vers le ciel plein d’étoiles leurs longues flammes d’autodafé, éclairant, en de brusques sursauts, les façades des maisons pensives.

Comme le brasier décline, la procession, au rythme plus pressé des hymnes et des carillons, reprend sa marche vers la basilique, où doit se célébrer la messe des pèlerins. Dans cette dernière étape, l’ordre se rompt, les rangs se heurtent et se mêlent dans le brasillement des cierges, des chapes et des dais. C’est comme une marée humaine débordant de la chaussée, battant les murs, roulant, tel un torrent de feu, jusqu’au porche des Apôtres dont l’arche s’ouvre toute grande sur l’éblouissement de la nef, comme une porte de paradis.

La Vierge reprend sa place à l’entrée du chœur, entre les lourds piliers romans. Droite, comme une divinité barbare, sous son manteau en abat-jour et sa couronne incrustée d’émeraudes, elle écoute monter vers elle, comme un flot continu, la rumeur haletante des oraisons. Tandis que le prêtre officie, les cantiques, lancés par des milliers de voix, alternent et se répondent, chacun traduisant quelque trait de l’âme d’un pays : ceux de la Cornouaille terrienne,

Gwerc’hez viniguet, mamm truezuz[17]…

aux sonorités dures, âpres comme les monts et les landes ; ceux des villages trégorrois,

Ni ho salud, stereden Vor[18]…

plus riches d’images et de symboles et tout pleins de l’harmonie profonde de la mer.

C’est comme un mugissement d’orage qu’accompagnent en sourdine, aux accalmies, la plainte des mendiants qui étalent leurs guenilles et leur lèpre sur les marches du Porche, ou le tintement des pièces de monnaie, tombant à espaces réguliers, dans le plat aux offrandes.

Ces nocturnes de l’été breton, d’une poésie sauvage, se prolongent jusqu’au petit jour, où les pèlerins, harassés par une nuit d’exaltation et de prière, se laissent enfin abattre par le sommeil. Alors, tandis que par les verrières se glissent les premières lueurs de l’aube, la basilique devient le lieu d’asile, l’hôtellerie secourable de la Vierge où dorment, pêle-mêle, allongés sur les dalles, tous ceux qui, dans les auberges pleines, n’ont pu trouver d’autre gîte.

C’est une vision fantastique des vieux âges, — comme une Cour des Miracles ou comme la nuit des gitans aux Sainte-Marie-de-la-Mer, — dans une atmosphère inexprimable où l’odeur des fleurs mourantes, de l’encens et de la cire se mêle à un relent de vieilles plaies, de sueurs et de fades haleines.

....... .......... ...

Telle je te revois surgir, comme une Mecque bretonne, du fond de mes souvenirs d’enfant, Guingamp, ô ma première fenêtre sur le monde.

C’était aux premiers temps de l’été, quand le soleil, haut et large dans le ciel, roussissait la graine d’ajonc que l’on s’en allait cueillir, pieds nus, au long des talus et par les landes.

On m’habillait, un jour, de mes hardes du dimanche, et l’on me confiait à une vieille tante, blatière. Je faisais route, en sa charrette, de Saint-Clet à Guingamp, assis sur les sacs empilés de grain et de farine, comme sur le plus moelleux des coussins.

Le voyage était un enchantement, par cette route inégale, pleine de murmures d’eaux sous les peupliers et de senteurs de foins mûrs. Le cheval était vieux, à demi-aveugle, et montait au petit pas toutes les côtes. Devant et derrière nous, les voitures, en longue file, allaient du même train : c’étaient des fermiers de nos environs que je reconnaissais au passage et que je saluais d’un bon mot ou d’un sourire, ou bien des marchands de porcelets de Plourivo, dont les chars à bancs à claire-voie, grêles comme des sauterelles, faisaient dans les cahots un grand bruit d’essieux et de ferraille. De loin en loin, dans les intervalles, un paysan apparaissait, tirant par la longe un cheval ou une génisse ; l’on croisait parfois une charretée de foin nouveau qui laissait dans son sillage la bonne odeur des herbes et de la terre. Dans la côte du Frout, où la route en long lacet étrangle la colline, le cortège se déployait comme une caravane, en route vers quelque pays prestigieux, dans une gloire de poussière et de soleil.

Passé Münehore et le petit village de la Poterie, des mendiants en guenilles demandaient l’aumône, assis sur les bornes kilométriques ou sur l’herbe des carrefours. Et comme on approchait de la ville, l’on se sentait enveloppé par cette atmosphère mystique, caractéristique des pardons. Puis c’était au long des rues, pavoisées de guirlandes et d’oriflammes, le heurt joyeux des langages, des costumes et des coiffes, depuis les Gwénédour à toque noire, aux longs yeux pensifs de Préraphaélites, des pays de Cléguérec, de Baud et de Guéméné jusqu’aux Kernévot éclatants comme des personnages d’enluminures, avec leurs galons, leurs rubans, leurs mitres et leurs plastrons d’or, leurs « chupen » enrichis de saint-ciboire, tranchant sur les costumes modernes et les châles sombres du Goélo et du Trégor. Des gens mangeaient du pain doux, avec des cerises, sous les tentes, en attendant la grande exaltation du soir. Du parvis Notre-Dame au champ au Roy et au Vieil Hôpital de la Délivrande, c’étaient dix, vingt pays, distincts d’accent et d’âme, qui se donnaient la main.

Pour mon enfance, jusqu’alors enchaînée aux bornes un peu ternes du Goélo, c’était la révélation d’une Bretagne toute différente, colorée, lumineuse, chatoyante, qui devait exister par delà les crêtes sévères de l’Arez et que je m’imaginais dans une perpétuelle féerie, sous la lumière des légendes.

Comme je te revois encore, Guingamp, c’est telle qu’à maint soir tu m’es apparue, des marches de l’escalier Saint-Jacques ou des jardins accrochés à tes remparts et qui s’ouvrent sur la mélancolie du Pestivien.

Les alizés du Sud déployaient sur la ville leur lourde tenture de nuées entre lesquelles la chiche lumière des crépuscules d’hiver tombait du ciel, comme une cendre. Le vieux quartier du Rustang serrait ses maisons, tout de guingois, entre la motte et la rivière, et la fumée du soir, en spirales, montait des toits. Le bois des Salles, de l’autre côté de l’eau, penchait sur le Trieux ses branches assombries par les boules de gui. Par delà, la Cornouaille ouvrait son étendue rêveuse où la route de Corlay plongeait comme une flamme, entre les collines.

Je revoyais vivre toutes les scènes du passé : un retour de chasse des Penthièvre, au milieu des abois de meutes et des fanfares de cors, ou bien une opération de justice des moines rouges du Palacret : un cadavre attaché sur une claie sanglante et traîné pour l’exemple, trois jours durant, par les hameaux et les villages, avant d’être jeté à la voirie. Ou bien je m’attachais au pas du dernier des Stuarts, promenait sa tristesse de roi déchu à travers les solitudes de Kérano.

Derrière moi, c’était le château, l’église, la ville, les sabots claquant dans les ruelles, un Angélus, triste à pleurer, tombant à coups espacés et vibrant comme un glas sur les maisons engourdies. Plus loin encore, c’étaient de vagues rumeurs : les étalages qu’on défaisait sans hâte, les boutiques qu’on fermait, une à une, tout l’assoupissement des fins de foire, dans les petites villes qui s’ensommeillent.

Ainsi, la vie du présent se reliait, sans effort, dans mon esprit, à la vie et à l’âme d’autrefois. Était-ce pour ce que je retrouvais en toi de mes ancêtres obscurs, dont les yeux s’arrêtèrent, des siècles durant, sur les lignes de tes collines et sur les arêtes de tes toits ? Était-ce pour ce que j’ai mêlé si profondément, moi-même, à ton atmosphère, de mon amour et de ma douleur ? Mais nulle part le passé ne m’a parlé, ô ma vieille ville, d’une voix plus émouvante que par tes pavés et par tes murs. Je te trouvais le charme mélancolique des cités qui jouèrent jadis un rôle, mais que l’on dédaigne aujourd’hui et où l’étranger ne s’arrête guère.

Et tu m’apparaissais avec tes caractères d’autrefois : rude, brutale, ardente, jalouse de tes droits et de tes traditions, mais capable aussi bien de tendresse et prompte, sous tes dehors placides, à de sauvages élans de folie mystique ou révolutionnaire.

LE CHARME QUI DURE

Un point sur lequel ont été d’accord tous ceux qui ont parcouru cette Cornouaille à l’innombrable visage, c’est qu’il existe vraiment un charme, un sortilège de Bretagne auquel les âmes ne se peuvent dérober.

Loti l’a ressenti profondément, et Flaubert et Maupassant eux-mêmes, mieux peut-être que ceux qui vécurent constamment dans l’atmosphère bretonne, bercés aux mêmes chants et au même humble rêve.

Où j’ai le mieux éprouvé ce charme, c’est dans certains coins isolés de la Cornouaille intérieure, mais plus encore sur les promontoires déserts de l’Océan, à cette étrave du monde pleine de sauvagerie et de douceur où la terre expire en longues ondulations. Et la saison où l’on y est le plus sensible, c’est de février à mars, quand le printemps breton se dispose à éclore.

On l’éprouve plus particulièrement si l’on est seul, en suivant les petits chemins d’où l’on entend, comme un grondement adouci, la rumeur sans fin de la mer. L’air est d’une extraordinaire douceur, qui vous enveloppe et vous pénètre. On se sent vivre dans une absolue quiétude, détaché du monde réel, participant à l’éternité des choses. Ce charme, on ne l’a nulle part respiré avec une pareille intensité. Sans doute y entre-t-il certains éléments qu’il nous souvient d’avoir rencontrés ailleurs : telle chapelle, au grêle campanile, a pu nous faire songer à quelque chiesina florentine ou padouane, entrevue dans la tranquillité du soir, ou bien, près d’une poterne de ville close, donnant sur les thoniers d’un arrière port, avons-nous cru retrouver l’ombre rose de quelque forteresse sarrasine.

Mais il y a, dans le paysage de Cornouaille, quelque chose de particulièrement celtique et qui en fait le véritable attrait : cette nébulosité du ciel, cette douceur de l’atmosphère qu’aucun souffle n’agite, cet arôme léger d’ajoncs nains, de bruyère et de houx, mêlé au parfum de sel et de violette des marées montantes. Cela tient aussi bien à la lumière mystique et voilée qu’aucun peintre n’a bien exactement su rendre, à la brume qui drape les lointains et leur fait une tenture de mystère et de silence, donnant une magie toute bretonne au dessin d’une anse, à un dos rond de colline, au profil allongé d’un promontoire.

Mais cela provient surtout de cette odeur de passé, que Loti a su si parfaitement traduire et qui fait croire qu’on se meut dans un immense pays des morts. A notre époque où tout se transforme avec une telle promptitude, on ressent une presque divine joie à rencontrer une terre et une race figées dans leur attitude, leur rêve d’il y a mille ans et qui vous donnent plus que toute autre chose une impression d’éternité.

Or, diverses voix se sont élevées, ces derniers temps, pour dire que ce charme breton est tout près de se fondre, de disparaître à son tour, chassé par les progrès irrésistibles de l’esprit moderne. Quelques années encore et la Bretagne, même dans ses cantons les plus perdus de la Cornouaille montagneuse et forestière, ne se distinguera guère de toute autre région. Tout ce qui fut sa poésie s’effacera dans la grise uniformité des paysages, des costumes et des âmes.

A vrai dire, ces prédictions ne sont pas nouvelles. Plus d’un siècle déjà s’est écoulé depuis que l’on annonce la disparition de l’originalité bretonne. Brizeux disait déjà :

L’esprit nouveau s’abat et court dans la Cornouaille, Nos pardons vénérés un jour seront déserts…

Mais l’évolution s’est faite, ces derniers temps, plus rapide, et déjà les signes de la transformation se manifestent à tous les yeux. Force est à ceux qui s’attachent à un pays pour sa poésie et sa couleur de reconnaître que la terre du Passé a perdu, depuis peu, quelque part de son caractère.

La lande, même en Cornouaille, a partout reculé devant la culture et le pâturage ; telle colline que nos yeux s’étaient accoutumés à voir, dressant sur le ciel de Pâques le dôme d’or de ses ajoncs en fleur, a vu le « coupeur de lande », puis le « faiseur de terre » grimper patiemment à l’assaut de ses pentes. Plusieurs des bois qui faisaient à l’Argoat une verte parure se sont abattus sous la hache des marchands de biens. De larges routes bien unies remplacent peu à peu les chemins d’autrefois qui, sous le couvert des chênes, s’en allaient au gré de leur fantaisie, s’attardant en de capricieux détours. Le chemin de fer a poussé ses rails jusqu’au cœur des landes d’Arez, et s’est frayé un chemin, entre Gourin et Scaër, dans les schistes de la Montagne Noire.

Les rivières qui descendaient en bondissant des solitudes ont trouvé, débouchant dans les plaines, comme à Guerlédan ou Kernansquillet, le mors de puissants barrages.

Les villes, dans certains de leurs quartiers, ont elles-mêmes perdu leur caractère vétuste et monacal. Et la côte, plus encore que tout le reste, a souffert de l’invasion du goût moderne. La voile, sur la barque de pêche, cède de plus en plus au moteur. La vieille auberge, au long des grèves, a trop souvent fait place aux hôtels prétentieux et lourds ; des villas, voisinant avec des usines de conserves, dressent au-dessus de l’Océan leur disparate architecture.

Convient-il de s’en lamenter plus que de raison ? N’est-ce la rançon obligée d’une vie plus douce et d’un plus grand confort ? Et le mal, au point de vue de l’esthétique, du culte que nous devons à la belle nature sauvage, n’est-il plus limité qu’on ne pourrait le croire ?

Quelques constructions d’un goût médiocre, que le vent et l’humidité marine auront vite fait de ronger, ne réussissent à altérer que faiblement la grandeur tragique d’un paysage comme la pointe du Raz ou la baie de Penmarc’h. Et si la côte, en quelques points, a changé, la mer a gardé son aspect de toujours, ses remous, ses reflets, la flore étrange de ses algues et ses caprices éternels.

En quelque lieu qu’on se trouve, dans cette Cornouaille maritime ou dans la Cornouaille plus primitive des monts, n’est-il aisé de découvrir des retraites où l’enchantement subsiste, où rien n’a changé, depuis des temps ?

Combien de bois demeurent, depuis ceux du Duc et de Névet, jusqu’aux bois plus touffus du Jour et de la Nuit où le rêve peut se donner libre cours, où se cachent, sous l’épaisseur des frondaisons, la harpe de Taliésin et le sommeil de Merlin ?

Combien de paysages et de villes où se retrouvent, intactes, la couleur et l’âme du passé ! Merlyn de Dijon, repassant par Quimper, après deux siècles, y reconnaîtrait sans peine, dans les vieilles rues de Kéréon et des Gentilshommes, ou sous les corbeaux de la Terre au Duc, l’atmosphère respirée jadis, Saint Renan, revoyant aux lisières de la forêt de Névet son ermitage, le trouverait sans doute moins cerné de futaies et de marécages, mais l’horizon de Porzay se déroulerait à ses yeux toujours pareil, avec ses fonds voilés, ses lignes douces et la triple cime du Ménez-Hom drapé de brumes violettes.

Les paysages, dira-t-on, n’ont pas trop perdu de leur grandeur ni de leur sauvagerie originelles ; mais il n’en est pas de même des âmes. Peut-être, en ce domaine, la transformation a-t-elle été plus profonde. De grands événements l’ont précipitée, et en particulier la guerre, d’où le Breton est assez souvent revenu avec une mentalité nouvelle.

Ayant vécu, quatre années durant, en contact avec le monde extérieur, il lui est arrivé, dans le répit des combats, de connaître des garnisons dont il a trouvé l’atmosphère plaisante. Il a connu des joies auxquelles il n’avait point goûté jusqu’alors, et il a mieux senti, au retour, la tristesse de sa vie recluse, la misère de son isolement.

Séduit par l’appât des hauts salaires et par le mirage des cités plus gaies, il a été tenté, dans bien des cas, de déserter sa terre, pour aller grossir dans les tristes banlieues, le troupeau des aigris et des déracinés. Ainsi se sont dépeuplées, d’une année à l’autre, les plus pauvres communes de l’Arez : Brennilis, Botmeur, Loqueffret ou La Feuillée, à tel point qu’un gros village : Kérelcun, tapi au flanc des monts, a vu tomber en dix ans de soixante à quarante le nombre de ses feux. D’autres Bretons, qui sont restés au pays, ont rompu avec leurs traditions et leurs habitudes. Ils ont voulu leur part de jouissance et de mieux-être ; toute la Cornouaille a été secouée, depuis le Poher jusqu’aux ports sardiniers, par un vent de révolte et de folie.

On a reproché aux Bretons d’oublier le chemin des pardons et des pèlerinages, et le dénombrement douloureux a été établi des chapelles des saints délaissées par un peuple oublieux, abandonnées à la tristesse des ruines[19].

Elles se rencontrent de toutes parts, envahies par les lierres et les orties, ouvertes, par leurs toits crevassés, à la fiente des oiseaux et à l’eau du ciel : Saint-Uzen du Drennec, où, d’après la légende, saint Hervé, tenant son cou en laisse, s’arrêta un soir pour prier Sainte-Gwen de Briec, Saint-Trémeur de Guerlesquin, pauvre oratoire transformé en loge à paille, Saint-Laurent-du-Pouldour, en Plouégat-Moysan, et jusqu’à la chapelle des Bergers, au faîte du mont Saint-Michel, qui protégea pendant tant de siècles le Yeun contre les démons et les loups.

Il arriva même, en certains cas, que ces sanctuaires furent pillés, que leurs vitraux, leurs chancels, leurs retables, leurs stalles, leurs bas-reliefs, leurs statues de bois sculpté, s’en allèrent parer les hôtels de Long-Island ou de Pennsylvanie, livrés par des brocanteurs et des trafiquants avides, tout comme les troncs de nos forêts détruites s’en allaient, par pleines cargaisons, sous forme de poteaux de mine, soutenir les galeries des houillères anglaises. Et certains ont pu croire tout proches de nous, ces temps, prédits par le poète, où

Les saints même, les saints s’enfuiront des églises. On les verra partir, le rêve celte au front, Et s’essuyant les yeux avec leurs barbes grises, Dans leurs auges de pierre ils se rembarqueront.

Mais d’autres siècles que le nôtre ont connu la tristesse de ces abandons et de ces ruines. Si celles-ci nous apparaissent à notre époque, plus nombreuses, c’est peut-être parce qu’elles nous émeuvent davantage. Et l’on peut aussi les attribuer, pour une part, à la rigueur des temps et à l’état de délabrement plus avancé des oratoires.

Mais il n’en faut point déduire que la dévotion aux vieux saints soit morte ou près de mourir en Cornouaille. Les plus belles, les plus précieuses de ces chapelles sont toujours debout, entourées de l’affection populaire, vénérées à l’égal des plus saintes reliques. On ne parcourra jamais une lieue, sur la côte ou dans la profondeur des terres, dans les pays opulents ou les contrées stériles, sans voir se dessiner sur le ciel nu leur clocher à crochets ou les lignes simples de leurs murs, patinés par les mousses et par les brumes. C’est Sainte-Anne-de-Fouesnant, sous de magnifiques ombrages, au cœur d’un verger de paradis ; c’est la Véronique de Bannalec, aux vitraux de sang et de ciel ; c’est l’oratoire de Saint-They, entre le Raz et les Trépassés, si dramatiquement suspendu au-dessus de l’abîme ; c’est Notre-Dame de Tronoën, perdue en pays bigouden, dans la détresse des dunes, sous le vol des oiseaux sauvages. Et combien d’autres, par centaines, éparses dans les landes ou au long des routes et qui maintiennent au paysage breton son caractère de douceur et de spiritualité.

Du printemps aux premières tempêtes d’automne, les pardons, aussi suivis, leur ramènent comme jadis leurs foules coutumières. Et l’exaltation mystique y est toujours la même, qu’il s’agisse des pardons muets ou des grandes panégyries de Cornouaille : de Guingamp, de Rumengol, de Sainte-Anne de la Palue. Il s’y mêle bien parfois quelque gaîté profane, mais les saints de Bretagne, ni sainte Anne, ni Notre-Dame elle-même, n’étaient tristes de nature et n’en sauraient prendre ombrage.

Les mœurs des Cornouaillais d’aujourd’hui, pour un observateur patient et attentif, diffèrent-elles, autant qu’on pourrait le croire, de ce qu’elles furent jadis ? Le dehors a parfois changé, le fond est demeuré le même.

J’ai trouvé, dans maint village de l’Arez et de la Montagne Noire, le même respect des traditions, la […] étroitement unies qu’autrefois sous l’autorité du pentyern. Les paysans m’y ont accueilli avec le même sens de l’hospitalité, m’offrant le pain et le feu, suivant le vieux rite prométhéen. J’ai partagé leur nourriture frugale, je leur ai parlé en leur langue, j’ai dormi dans leur voisinage, sur la couëtte de balle et dans les draps de chanvre rude des lits clos.

Et il ne m’a point paru que leur vie se soit tellement transformée. J’ai rencontré, dans cette bordure mélancolique du Pestivien, qui va des marais de Kerpert, où le Trieux s’éveille, aux grands bois d’Avaugour et de Coatmalouën, des jeunes filles ignorantes et naïves comme Marie, et de vieilles gens qui, quoique n’habitant qu’à douze lieues de la côte, n’avaient jamais dépassé Guingamp et ne se faisaient qu’une idée confuse de ce que pouvait être la mer. Ils chantaient les mêmes cantiques, au pied des vieilles croix, qu’au temps des guerres huguenotes. Tupétu, le vieux saint noir du Guéaudet, devant qui brasillent des cierges et que l’on implore pour les agonisants, continuait à tourner pour eux sa roue de fortune. Ils en étaient encore à cette période mythique de l’histoire de l’humanité, où l’on croit aux fées et aux kornandons. Ils parlaient, le plus sérieusement du monde, des « riboteuses » qui, pour faire prospérer leurs troupeaux, s’en vont, par les belles nuits de mai, dérober dans les prés de leurs voisins la rosée à la pointe des herbes.

— Mais cette naïveté d’autrefois, vous ne la rencontrerez plus, objectera-t-on, dans les cantons maritimes. »

Là même, les âmes n’ont pas autant varié qu’on s’est parfois plu à le dire.

Sauf aux alentours immédiats des stations que fréquentent les estiviers, les sentiments sont demeurés, à tout prendre, les mêmes. Peu à peu s’atténue le désarroi que la guerre avait jeté dans les habitudes ; chacun se raccroche à son vieil idéal et à ses traditions un moment oubliées. On parle assez volontiers le français ; on apprend, aux foires et aux pardons, les chansons à la mode importées de Montmartre, mais on se reprend au charme des vieilles gwerz bretonnes et ce sont peut-être celles que l’on préfère.

On se garde de même d’abandonner le vieux costume. La coquetterie cornouaillaise n’y trouverait point son compte. La paysanne accepte bien, pour les gros travaux de la semaine, de s’habiller d’une façon moderne, mais elle veut retrouver, pour le dimanche et pour les fêtes, la coiffe, la collerette, le corselet de velours qui fait mieux ressortir la plénitude et la grâce de ses formes.

On ne s’attendrait point à trouver le même respect du passé dans les ports de pêche, où se manifeste avec plus de force cet esprit d’indiscipline et de révolte, qui est un des traits de la race celtique, plus particulier au peuple de la mer.

Mais de tout temps les pêcheurs témoignèrent d’un goût inné de la critique et d’un sauvage amour de l’indépendance. Aujourd’hui encore, c’est dans les ports de Guilvinec, d’Audierne et de Douarnenez que se recrutent, pour le plus grand nombre, les partisans des idées extrêmes. La témérité de leurs conceptions sociales ou politiques n’empêche cependant pas les pêcheurs de demeurer, dans la plupart des domaines, les plus traditionalistes des hommes.

Il me souvient d’avoir pris part à une pêche à la sardine, au large de la pointe de Penhir, par une belle nuit d’Assomption, dans la barque d’un Douarneniste que l’on m’avait représenté comme le plus fougueux des révolutionnaires de l’endroit. Nous avions doublé le môle, passé minuit, pour gagner les lieux de pêche et y attendre les premières rougeurs de l’aube avant de jeter les filets.

Nous filions grand largue sous le vent de terre, entre les feux conjugués du Millier et du Kador. De toutes parts, autour de nous, des barques se pressaient, par centaines. Quelques-unes, de loin en loin, pour éviter les abordages, balançaient un fanal à leur mâture, comme une étoile mouvante. Mais la plupart glissaient, tous feux éteints, sur la mer tranquille ; nous les distinguions tout près de nous, comme des vaisseaux fantômes, au craquement de leurs cordages et au bruit doux de leur étrave fendant l’eau. Il faisait assez froid, comme nous approchions de l’Iroise, après avoir doublé le cap de la Chèvre, et nous nous étions enveloppés dans de grandes capes grises, qui nous donnaient l’aspect de rois mages, en route, par une admirable nuit, vers quelque Bethléem de la mer.

Les hommes dormaient, en attendant le jour, et je me trouvais seul avec le patron qui tenait la barre. Nous causions, pour passer les heures. Il me parlait de la guerre, qui avait été rude : trois années complètes, sur un transport, dans l’enfer des soutes, sous la menace constante des torpilles et des mines. Il le disait sans rancune, sans aigreur et sans accuser personne. Il avait fait son devoir, ni plus ni moins, comme les autres. Maintenant, il n’avait pas à se plaindre ; le poisson donnait ; il trouvait la vie bonne.

Il ne se plaignait que de l’usinier trop distant et trop étranger, selon lui, à la souffrance du pêcheur. Cette raison seule l’avait amené au parti rouge, mais il ne savait que d’une façon vague ce qu’il désirait.

Ce qu’il appréciait chez le maire communiste, c’était sa familiarité, sa faconde, sa poignée de main large et facile. Il lui plaisait qu’il parlât en sa langue rude et qu’il acceptât de trinquer, sans façon, à certains jours, sur le comptoir poisseux des buvettes du port. Mais la popularité très réelle dont il jouissait, on la sentait fragile, instable, comme toutes les choses de la mer, à la merci d’un remous, d’une lame imprévue accourue des profondeurs de l’Iroise et qui, en moins d’une heure, pouvait tout balayer.

D’être communiste n’empêchait d’ailleurs point notre homme de remplir ponctueusement tous les devoirs de sa religion. Il ne manquait pas d’accomplir, à chaque mois de septembre, le pèlerinage de Sainte-Anne de la Palue ni de suivre tous les sept ans la grande Troménie. Il croyait en la vertu des morts qui signalent les bancs de poissons et protègent de la tempête. Il croyait bien avoir aperçu quelque nuit, sans qu’il pût nettement l’affirmer, Notre-Dame de Rocamadour marchant sur la crête des flots…

Il se pouvait qu’à terre et dans la foule, le pêcheur qui me parlait ainsi fût plus enragé que tous les autres, mais à le voir en sa barque, le poing rivé à la barre et si paisible, on l’eût pris pour le plus doux et le plus résigné des hommes. Et il y avait, dans le port de Douarnenez, trois mille pêcheurs, comme lui communistes, et qui lui ressemblaient, en tout point, comme des frères.

Peut-être voudra-t-on trouver quelque trace de l’esprit moderne dans ce fond d’insouciance et de gaîté qui caractérise le mieux l’âme cornouaillaise. Mais cette gaîté, cette insouciance sont vieilles comme la race et vieilles comme la terre.

On est gai à Quimper, à Pont-l’Abbé, à Fouesnant de Cornouaille, parce que l’existence y est bonne et douce, la terre verte, la mer bleue, le ciel léger. Mais on est gai, pour des raisons assez souvent inexplicables, dans le Poher montueux et déshérité. L’on danse, le dimanche, après vespres, et assez souvent en semaine, sur les bords glacés du Marais.

A l’encontre, par l’effet d’une même loi de nature, le Léhon débordant de prospérité est, de l’autre côté de l’Arez, une terre de tristesse et de raideur. Tout y ramène l’homme à l’angoisse du péché et à la terreur de la mort.

— Je vous tue tous, prévient l’Ankou qui brandit une flèche au-dessus du bénitier de La Roche Maurice.

— Aujourd’hui mon tour, demain le vôtre, dit l’inscription laconique, mais combien lourde de menaces, du charnier de Sibiril.

Mais nulle n’est plus lugubrement évocatrice que celle de l’église de La Martyre, qui répond au Memento finis des vieux sires de Seizplouyé :

La Mort, le Jugement, l’Enfer froid, Tout homme qui y songe doit frémir ; C’est folie que de vouloir espérer Du moment qu’il nous faut mourir.

Et en nul lieu, sauf devant la fresque pisane d’Orcagna, je n’ai mieux senti qu’en cette pauvre église, rongée de vieillesse et de moisissure, la misère de la condition humaine et l’effroyable tristesse de la mort.

La Cornouaille, le Léhon : deux faces opposées, mais également éternelles, d’une âme qui, en dépit de certaines apparences, n’a presque pas varié. La terre du passé est toujours la même. Même aux points où elle paraissait devoir le plus tôt fléchir, la vieille armature bretonne garde encore sa solidité.

Jadis, une large voie romaine, la chaussée d’Ahès, montait du camp de Vorganium aux solitudes du Poher et aux grands cairns mélancoliques où dorment les chefs de clans. Ahès, pour les rudes populations de la Montagne, attachées à leur pays, symbolisait sans doute le paganisme impérial et les institutions des Césars à l’assaut du druidisme, du parler celtique et des coutumes ancestrales, tout comme, par la chaussée de Brunehaut, l’esprit de Rome s’insinuait jusqu’au cœur des forêts austrasiennes. Et c’était aussi bien toutes les séductions, auxquelles on résiste à grand’peine, des plaines fertiles et de la mer.

Les montagnards, pendant des siècles, s’en sont bien défendus. Si l’on en croit une de leurs plus belles légendes, aujourd’hui encore, en se penchant sur le tonnerre du Guibel, après les fortes pluies d’orage, on entend les clameurs mêlées des amants d’Ahès que l’impudique fille de Gradlon y fit précipiter, après avoir assouvi son désir d’une nuit. Ils étaient par là punis d’avoir rompu avec la vie rude et les vertus des ancêtres, pour écouter la voix captieuse des sirènes.

Ainsi le respect des antiques disciplines, la crainte du dépaysement et des remords tardifs empêchaient l’exode vers les villes étrangères, et la Montagne gardait ses coutumes et retenait à elle ses enfants.

Sans doute, dans l’Arez comme ailleurs, des feux s’éteignent et l’on ne prête plus aussi volontiers l’oreille à la leçon de sagesse qui monte des torrents. Mais ceux qui demeurent, rivés à leur sol, gardent intacte la flamme de l’ancien idéal et grâce à eux, longtemps encore, la vieille Cornouaille maintiendra, derrière le rempart inviolé de ses monts, sa langue, ses coutumes et ses vieilles traditions.

FIN

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