CHAPITRE XVI COINS DE RIVAGE
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I
Par une splendide matinée, je roule sur San Remo au galop de deux chevaux, comiquement coiffés de grands chapeaux de paille d’où se dressent par deux orifices leurs oreilles : le soleil de mars est déjà suffisamment chaud pour que les automédons croient prudent d’en préserver leurs criquets.
En la Riviera, aux bêtes comme aux gens, le sang monte vite à la tête, et par ces routes bordées de précipices, jugez des surprises réservées aux touristes entraînés par des bidets subitement frappés de folie !
Le hasard des rencontres et des faciles liaisons de voyage m’ont procuré la compagnie d’un capitaine de Cavalleggirie et d’une jeune fille d’Albion, beauté aux lignes correctes, lauréate de l’Université de Cambridge qui — ô horreur ! — a déjà commis deux romans vertueux et évangéliques ! Malgré cela, pas trop collet monté, et flirtant cavalièrement avec l’aimable aisance de ses compatriotes.
Avant de regagner le voisinage de Regent’s Park, elle veut voir la villa Zirio où agonisa l’empereur d’Allemagne, car les Anglais trouvent un intérêt tout particulier à contempler un mur derrière lequel s’est passé un drame ou un toit qui abrita quelque grand de la terre !
Quel spectacle radieux !
Du val du Borrigo, de celui de Carréi, enguirlandés de fleurs, de citrons et de verdure, s’élancent les cimes déchiquetées et neigeuses du Castelar. Cette neige et ces fruits d’or piqués dans le vert font un étrange et délicieux contraste. Nulle part dans la Riviera, même à San Remo, et en aucun autre point de l’Europe, le citron n’atteint une perfection semblable, preuve de la douceur du climat, car, plus délicat que l’oranger, qui supporte les gelées légères, un seul degré de froid suffit pour tuer le citronnier et trois ou quatre au plus détruisent en entier l’arbuste.
Nous entrons au galop dans Mentone, que les contreforts de Vintimille et de Bordighera abritent de tous les vents du nord, Mentone dont on a changé le nom, si doux en italien, en celui ridicule de Menton.
La lumière ! Elle darde sous le soleil du Midi, dorant les maisons fraîchement peintes, inondant les places et les carrefours, éclairant les visages, boutant la joie au cœur de tous les pauvres diables exilés l’année durant dans les tristes froidures du Nord, jetant une pluie d’or sur la ville.
En 1887, j’y passais à pareille époque. Le tremblement de terre en avait fait une cité en ruine ; on eût dit qu’elle venait de subir un long bombardement. Partout des échafaudages ; les maçons seuls l’habitaient.
Ici, un étage effondré, là une maison écroulée en un tas. A côté, un pan de mur chancelant, un balcon qui a entraîné dans sa chute la moitié de la fenêtre, et une cheminée les trois quarts du toit ; une villa est fendue du rez-de-chaussée aux combles, comme un arbre où l’on a enfoncé un coin. Les moins éprouvées étalaient de larges lézardes. Et ainsi sur toute la Côte d’Azur. De Ventimiglia aux portes de Gênes, la plupart des habitants campaient ou logeaient dans des baraquements.
Le vieux quartier de Menton surtout avait souffert. Les rues n’offraient qu’un amas de décombres ; les deux plus anciennes églises, Saint-Michel et les Pénitents-Blancs, par les ouvertures béantes des toitures laissaient voir une échappée du ciel, ce qui pour les âmes dévotes est toujours une consolation.
A une demi-lieue de Menton, le pont Saint-Louis, jeté à 200 pieds au-dessus d’une cassure du roc, marque la frontière. Fait d’une seule arche, il porte la date de 1861, année de l’annexion. Déjà, depuis mars 1848, Menton et Roquebrune s’étaient détachées de la principauté de Monaco, pendant le règne de Florestan, et déclarées villes libres sous le protectorat de la Sardaigne.
Deux baraques en bois, postes des douaniers de chaque pays, flanquent le pont à ses extrémités. Séparés par sa seule longueur, je suppose qu’à certains jours orageux où souffle le vent des discordes nationales, ces paisibles soldats du fisc doivent se regarder en chiens de faïence. Vive la France ! Viva l’Italia ! Du milieu du pont, la gorge de Saint-Louis offre un imposant spectacle. Les rochers, ours géants, s’élèvent à plusieurs centaines de pieds, tandis qu’au-dessous, au fond de l’abîme, un torrent tombe en cascade de la montagne et va se précipiter dans la mer, dont les teintes varient du vert le plus pâle au plus pur indigo.
L’endroit est, par les belles nuits, un but de promenade pour les habitants de la côte, et rien n’égale, sous le clair de lune, la magnificence et l’étrangeté du décor.
A un mille environ du pont, nous arrivons à un bâtiment à arcades, au bord d’une plateforme sur la pointe du rocher. Le panorama se déroule merveilleux : à gauche, au premier plan, le vieux port de Menton, puis, derrière, Roquebrune, Monte-Carlo, Monaco, la pointe Saint-Jean, qui cache Villefranche, et à droite, devant nous, Bordighera, la ville aux palmiers !
Le drapeau italien et l’écusson royal ornent la façade de la caserne, et cinq ou six soldats, habillés de bleu et passementés de jaune, nous font signe d’arrêter. C’est la douane. Il faut payer, pour passer outre, cent quarante francs pour la voiture. Miss Dolly se récrie et s’indigne ; on lui fait comprendre qu’on nous rendra l’argent au retour, moins un pour cent de frais de bureau. La présence du capitaine de cavaleggieri empêche MM. les gabelous de fouiller nos poches, mais ils s’emparent, malgré les protestations de Miss Dolly, du bouquet de roses de son corsage, et devant celle-ci, stupéfaite, en détachent soigneusement les feuilles. Puis le sergent le lui rend galamment en lui expliquant que c’est l’ordre à cause de la maladia. Quelle maladia ? Le phylloxera, sans doute ; mais l’irascible Anglaise le lui rejette, avec colère, sur le nez. La grosse moustache du douanier se hérisse d’indignation ; cependant, il se contente de hausser les épaules, habitué qu’il est probablement aux excentricités et impertinences des touristes britanniques.
Le scribe de la dogana pose son cachet sur la voiture, un sceau de plomb, ce qui indique que nous avons acquitté le péage, et fouette cocher !
Au galop, nous descendons la pente rapide sous le village de Grimaldi, berceau des princes de Monaco, dont le frêle campanile et les blanches maisons émergent toutes riantes au milieu des oranges et des néfliers en fleur.
II
Par une route bordée de vergers touffus, coupée de murs enguirlandés d’héliotropes et de roses, l’on débouche sur Ventimiglia, qui dispute à Volaterra l’honneur d’avoir vu naître le satirique Perse, Ventimiglia, dont le nom retrouvé sur une borne romaine signifie, suivant certains antiquaires, qu’au temps de César la ville comptait 20.000 habitants, et suivant d’autres qu’elle était située à 20 milles de Cimiès, métropole de la Ligurie romaine, dont il ne reste plus, près de Nice, que les ruines d’un amphithéâtre ; mais les antiquaires, race à la fois benoîte et féroce, ont cela de commun avec les sectaires politiques ou religieux, qu’ils ne s’entendent jamais. Peu nous importe d’ailleurs ; le curieux amoncellement du fouillis de maisons de l’antique cité seul nous attire. Bâtie sur une terrasse triangulaire, de vieilles murailles roussies l’encerclent et une forteresse dressée au sommet d’un mont la domine.
Ces murailles, nos pères les ont démantelées jadis, il y a quelque cent ans, et l’on distingue encore les traces des reconstructions. Le dernier tremblement de terre les a lézardées en maints endroits, et, derrière, plus d’une bâtisse écroulée n’a pas encore été reconstruite.
La route contourne une partie de la ville, car les rues étroites et à escaliers pour la plupart sont inaccessibles à tout véhicule. Mais le voyageur doué de bonnes jambes et qui ne craint pas les courbatures ne perd, s’il en fait l’escalade, ni son temps, ni sa peine. Ample moisson pour les amateurs de couleur et d’odeur locales.
On enfile des ruelles qui conduisent à des caves ; l’on traverse des caves pour déboucher dans des carrefours. Ici un rez-de-chaussée qui de l’autre côté devient sixième étage ; là, une masure basse qui est le sommet d’une tour.
Je suis retourné plusieurs fois en ce curieux Vintimille, étonné de ne pas rencontrer à chaque angle de rue le chevalet d’un artiste. Mais qui s’arrête là ! C’est trop près de la frontière ; on ne fait guère halte que dans la ville neuve, autour de la station, pour boire du torino dans les cafés cosmopolites et reprendre bien vite les routes banales, celles où tout le monde va, les grands chemins parcourus par les grotesques troupeaux que charrie l’agence Cook : Venise, Rome, le Vésuve ! Recommencer éternellement Saint-Pierre, Saint-Marc, Pompéi et le Pont des Soupirs.
A cinq kilomètres, de l’autre côté de la baie, s’étendent les somptueuses villas de Bordighera, entourées d’une ceinture de palmiers comme un ksour saharien. C’est, après Elche, le coin de l’Europe où le gracieux plumeau de l’Orient s’acclimate le mieux. Mais on ne pourrait comparer ces bouquets à la majestueuse forêt de la vieille cité andalouse, qui, en dépit de l’incurie espagnole, compte encore plus de 30.000 dattiers. De Bordighera viennent ces palmes artistiquement ouvragées que l’on vend à Rome aux fêtes pascales et dans toutes les villas de la Riviera.
La route de Gênes, qui côtoie le littoral déchiqueté par une succession d’anses et de caps, offre une variété infinie de tableaux imposants ou gracieux. Le chemin de fer suit la même ligne sinueuse, mais il a fallu lui tailler un passage à travers les accidents du terrain, de sorte qu’une partie du panorama est perdue pour le voyageur. Entre Nice et Gênes, sur une étendue de cent quarante kilomètres, on ne compte pas moins de trente-deux tunnels ! Aussi, combien est préférable la route de la Corniche !
Rien n’y reste inaperçu des magiques décors de la côte d’azur. A chaque détour, un paysage nouveau se déroule. Une grosse tour à machicoulis où s’amarrent des bateaux de pêche, une forteresse démantelée sur un îlot désert, le grêle campanile d’un couvent, des cascatelles ruisselant bord à bord avec le sentier de la montagne, des masures sous des treilles, des palais dont on aperçoit, au delà des galeries dorées, la salle où des hommes de marbre tendent leurs bras à Mignon, de blancs villages dans un cadre de fleurs, d’autres accrochés aux anfractuosités du roc, et les longues terrasses festonnées de vignes, les tonnelles ombreuses, les villas sans nombre, les jardins qui baignent jusque dans les flots bleus leur verte chevelure, tandis que là-bas, dans l’azur, de grandes barques à voile latine évoquent le temps où l’une d’elles portait la fortune de César.
Nous voici à San Remo. Il en est des villes comme des gens. Chacune a sa marotte. Celle-ci se vante, je ne sais à quel titre, de fournir les meilleurs marins de la Méditerranée. Son port, cependant, est de peu d’importance. San Remo, c’est Menton avec des rues plus larges, des boutiques plus grandes, des jardins mieux peignés, des hôtels plus chers ; le tout, par conséquent, mieux apprécié du snobisme imbécile et de la badauderie cossue.
La vieille ville est seule intéressante à voir. Elle a, comme Vintimille, conservé ce cachet d’originalité, cet enchevêtrement architectural qui repose un peu de la banalité moderne. Labyrinthes de ruelles, arcades, allées voûtées, ramifications et détours, rues qu’on grimpe à l’escalade. Et les hardes multicolores séchant sur des cordes tendues d’une maison à l’autre, les curieuses petites boutiques fermées d’un simple rideau, où les Anglais ne manquent pas de s’approvisionner de tout ce bric-à-brac de faïences et de ferrailles italiennes importées par des fabriques de Birmingham et de Berlin.
San Remo est une garnison d’infanterie. Troupe bien tenue, et, comme partout en Italie, soldats de fière mine. Je trouvai même les officiers un peu trop beaux dans leur taille sanglée, leur pantalon collant gris perle, et le parafoughi préservateur qui dresse trop cavalièrement une molette inoffensive.
J’en fis l’observation à mon capitaine de chevau-légers, qui haussa les épaules, me répondant qu’après tout ce n’étaient que des fantassins !
Ils n’en sont pas moins la coqueluche des femmes ; cela est visible aux œillades qu’ils reçoivent en Lovelaces habitués au succès. Je ne voudrais pas jurer que le vêtement qui moule leurs formes soit étranger à l’engouement des dames. Miss Dolly n’hésita pas à le déclarer shocking, tout en étant, je crois, secrètement ravie :
Est-il beauté prude, ou bien morne, Que n’émoustille un uniforme !
affirme un distique de mirliton.
En tout cas, certains de ces jeunes et apollonesques guerriers promenant leur superbe suffisance en retroussant une moustache où viennent étourdiment s’accrocher les cœurs, me remémoraient ces brillants capitaines… d’opéra, héros de la rampe, idoles des petites couturières ; et il me semblait qu’ils allaient s’arrêter tout à coup au milieu de la place, pour entonner, avec de grands gestes et en roulant des yeux de carpe frite, quelque air connu de libretto :
Il faut me céder ta maîtresse…
Ou bien :
J’ai pour moi, mon droit, mon glaive.
Ou encore :
Que vois-je ? ô rage ! Il a franchi le funeste passage ! Esclaves, malheur à vous tous !
Et diverses autres barytonnades.
« J’en ai assez, dit Miss Dolly. Si nous retournions à Monaco ?
— Retournons », dit complaisamment le capitaine.
Et nous remontâmes en voiture, tandis que je répétais le couplet de Paul Arène :
Allons à Monte-Carlo Où j’ai vu se lever sur l’eau La lune ronde, Laquelle, à nos yeux éblouis Apparaissait comme un louis Doublé dans l’onde !