CHAPITRE IX SYSTÈMES, SYNDICATS ET CHANTAGES
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I
« Les jeux de hasard, suivant d’Alembert, sont soumis à une analyse qui est tout à fait du ressort des mathématiques. Ou la probabilité de l’événement est égale entre les joueurs, ou, si elle est inégale, elle peut toujours se compenser par l’inégalité des mises. On peut à chaque instant demander quelle est la prétention d’un joueur ; et comme sa prétention à la somme des mises est en raison des coups qu’il a pour lui, le calcul déterminera toujours, ou rigoureusement ou par approximation, quelle serait la partie de cette somme qui lui reviendrait si le jeu ne s’instituait pas, ou si, le jeu étant une fois institué, on voulait l’interrompre.
« Plusieurs auteurs se sont exercés sur l’analyse des jeux ; on en a un traité élémentaire de Huyghens ; on en a un plus profond de Moivre ; on a des morceaux très savants de Bernouilli sur cette matière. Il y a une analyse des jeux de hasard par Montmaur qui n’est pas sans mérite[6]. »
Je n’entrerai pas dans les principes fondamentaux de ce que d’Alembert appelle une science, ni dans son système bien connu de montante et de descendante, je me contenterai de dire que de tous les systèmes basés sur des calculs de probabilité, aucun n’est infaillible, que beaucoup même sont bons… à condition qu’on les suive et qu’on sache s’arrêter à temps. Or, pour les suivre, il faut avoir ce qu’on appelle en argot de jeu « de l’estomac », c’est-à-dire du sang-froid et de l’aplomb. C’est par manque d’estomac que presque tous les joueurs perdent, ce qui explique que lorsqu’on essaie chez soi un système, l’on gagne toujours. Quand il ne s’agit que de ponter avec des jetons ou des haricots on est plein de bravoure ; on avance sans hésiter les bataillons de réserve. C’est différent avec des espèces sonnantes, on hésite et on laisse passer le coup sauveur.
Les systèmes sont innombrables. Il n’est guère de joueur qui n’ait le sien, martingale ou paroli ; il y a ceux qui font martingaler la banque, c’est-à-dire jouent avec l’argent de la banque après le premier gain et le retrait de leur mise ; ceux qui jouent sur la dominante, c’est-à-dire la couleur ou la douzaine qui vient de sortir plusieurs fois ; la retardataire, qui est le contraire ; la maturité des chances, qui consiste à jouer sur un numéro resté cent ou deux cents fois ou même davantage sans sortir, résultat d’au moins une demi-journée de patience ; et l’on a vu des numéros s’obstiner pendant plusieurs jours à ne pas se montrer.
Pour tous ces systèmes il faut, si l’on ne veut pas s’exposer à sauter dès les premiers coups, un capital assez considérable.
L’un des plus simples est celui qu’Adolphe Belot, qui fut grand joueur, désigne sous le nom de la Montante Blanc, du nom de son inventeur.
Le tenancier de Monte-Carlo l’aurait donné lui-même à un officier russe qu’il connaissait particulièrement et qui se désespérait devant lui d’une grosse perte.
« Donnez-moi votre parole, lui dit-il, de jouer fidèlement, sans jamais vous en écarter, le jeu que je vais vous indiquer et d’y appliquer une montante de mon invention dont le prix est de cinquante louis. Je suis tout disposé à vous les prêter en échange de votre serment, et j’ai dans l’idée que vous ne tarderez pas à vous refaire, et au delà. »
L’officier jura, bien entendu, et gagna, paraît-il, une somme qui le remit à flot. C’est un paroli aux chances simples, qui permet, avec une montante variant de 3 à 500 francs, de jouer onze coups.
Il y a le quadrangle et le double quadrangle, la progression sur les douzaines, sur les colonnes, le quart du cylindre, le coup sûr !… de perdre, sans doute, etc., etc.
Si l’on me demandait mon opinion sur tous ces systèmes, je me contenterais de répéter ce que j’entendis répondre par un vieux croupier galant à une jeune et jolie dame qui se vantait devant lui d’avoir découvert une « marche » infaillible.
— Ah ! madame, je vous en prie, faites-moi l’amitié de ne pas venir l’essayer à ma table, vous m’épargnerez le chagrin d’assister à votre désastre.
II
Monte-Carlo, cela va de soi, a maintes fois excité les convoitises des chevaliers d’aventures et surexcité les fureurs et les désirs de représailles de nombreux décavés. Des syndicats, on l’a vu, s’organisent de temps en temps pour faire sauter la banque, quelquefois non sans succès. Mais inutile d’ajouter que les défaites dépassent de beaucoup les victoires.
On se rappelle peut-être le bruit que fit, il y a quelques années, l’arrestation de deux systémiers qui, de leur logement de la rue d’Assas, répandirent à des milliers d’exemplaires une petite brochure où ils expliquaient comment, avec un capital de quatre mille francs, ils se faisaient fort de gagner un million en quelques soirées de roulette. La brochure, habilement lancée dans toute l’Europe, procura à nos inventeurs en un temps fort court une soixantaine de mille francs. C’était plus qu’il n’en fallait ; aussi coururent-ils à Monaco à la conquête du million.
Le début ne fut pas heureux. Dès la première séance ils perdaient 24.000 francs, juste le capital déclaré suffisant pour faire sauter la banque. Cette première expérience ayant suffi pour leur enlever la foi, ils se dirent qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, et tenant les 36.000 francs restants, ils regagnèrent la rue d’Assas où la police ramassa le tout.
Au mois de mars 1887 s’opéra à une table de trente-et-quarante une audacieuse volerie avec la complicité du « tailleur ».
Comme on venait de crier : « Faites vos jeux, messieurs », l’attention du chef de partie et des croupiers fut détournée par divers incidents habilement amenés.
Un Anglais demanda le change d’une banknote de cent livres, et au même moment un compère laissa tomber à terre une poignée de louis. Pendant qu’un garçon de salle accourait ramasser les pièces, écartant les pontes, un troisième larron éleva une dispute au sujet d’une mise, et l’on entendit des éclats de voix partir de tous les points de la table à la fois.
— Vôlez-vous payer la banknote de souite à moâ ?
— J’ai laissé tomber au moins dix louis !
— Ma mise était de quatre louis ; je vous dis que j’ai mis quatre louis.
— Faites donc attention, ne bousculez pas comme cela, garçon !
— Je veux de souite mes cent livres sterling.
— Messieurs, je vous en prie, un moment ! criait le chef de partie ahuri.
Profitant de ce fracas, un quatrième compagnon, dissimulant sous un billet de mille francs un paquet de cartes préparées, le glissait adroitement sur le tas des six paquets disposés pour le jeu.
Enfin, l’ordre se rétablit.
On commence, et des maxima pontés aux deux bouts de la table gagnent à tout coup.
La banque saute trois fois. Grand émoi dans la salle. On accourt de toutes les tables assister au triomphe des joueurs. Mais ceux-ci, leurs cartes épuisées, s’éclipsent. Cependant, les perdants ont des soupçons ; le chef de partie, interpellé, fait compter les paquets, qui se trouvèrent grossis de cinq ou six douzaines de cartes supplémentaires. Le « tailleur » l’échappa belle ; sans le personnel qui l’arracha aux ongles féroces des joueurs, ils l’eussent mis en morceaux. Il en fut quitte pour quelques écorchures, ses vêtements en lambeaux et trois ans de prison, bon marché pour ses cent mille francs de prime. Quant aux quatre grecs, ils jouissent sans doute en paix du demi-million qu’ils emportèrent, entourés de respect et de considération.
Une autre tentative, plus hardie peut-être, mais infructueuse, eut lieu je ne sais trop à quelle époque ; mais c’est depuis ce temps que l’on remplaça dans les salons le gaz par des lampes à l’huile. Vers onze heures du soir, quelques minutes avant la fermeture, une explosion retentit dans une des salles, le gaz s’éteignit, et des voix crièrent : « Le Casino va sauter ! Sauve qui peut ! »
Vous jugez de la déroute. C’est à qui ramasserait rapidement ses mises et se précipiterait vers la porte. Profitant de la panique les « grecs » se lancèrent à la curée. Mais ils avaient compté sans les croupiers, qui, on doit leur rendre cette justice, restèrent fidèles à leur poste, comme des grenadiers de la Vieille Garde, et couvrirent de leurs bras les caisses à cette heure gonflées. Les mains voleuses qui tâtonnaient et essayaient de barbotter dans l’ombre ne rencontrèrent que des doigts honnêtes crispés sur les tas de billets et de pièces. Il ne resta aux filous que le maigre profit de quelques enjeux laissés sur le tapis par des pontes pris de frousse.
On ralluma les becs de gaz, et les parties continuèrent :
Messieurs, faites vos jeux !
III
Outre les tentatives généralement avortées des syndicats, les représailles d’ailleurs peu dangereuses des décavés, la banque subit les assauts multiples et variés des maîtres-chanteurs.
Brochures, pamphlets, journaux éphémères surgissent périodiquement avec leurs pages ou leurs colonnes remplies de dramatiques récits sur les suicides, les ruines amoncelées autour du tapis vert.
Quelques billets de mille, d’ordinaire, faisaient taire les cris d’indignation de ces assoiffés de morale.
La brochure était retirée des devantures de libraires, le journal cessait quelques semaines d’horrifier ses lecteurs ; mais bientôt pamphlets et feuilles de choux reparaissaient sous un autre titre, avec d’autres noms de rédacteurs, et de nouveau le Casino casquait. Aussi finit-il par se lasser et laisser déclamer les moralistes !
Mais une des plus curieuses et des plus audacieuses tentatives de ce genre fut dirigée, il y a quelque dix ans, contre le prince de Monaco. Elle consistait en une série de gigantesques toiles étalées à Nice juste en face de la gare, et destinées à frapper d’horreur l’œil des arrivants.
C’était d’abord la maison de jeu, où se pressait une foule élégante ; puis une prison devant laquelle se tenait une femme éplorée et vêtue de noir. Elle la montre à ses enfants, tandis que l’aîné, un petit garçon d’une dizaine d’années, tend un poing menaçant vers le Casino, dont la silhouette se dresse dans le lointain. A côté une autre toile représentait un pendu accroché à un réverbère de la plage de La Condamine, près du cadavre d’un second joueur qui tient encore dans sa main crispée le revolver instrument du suicide. Sur la quatrième toile des laquais chamarrés portent au palais des Grimaldi d’énormes sacs remplis de l’or des décavés, que dans le tableau suivant ils versent aux pieds du prince et de la princesse de Monaco, assis sur leur trône.
Cette série à la manière d’Hogarth, moins le talent de l’humoriste anglais, portait, à mesure que s’achevait une toile, comme dans les romans-feuilletons, la mention significative : A suivre.
Il ne tenait qu’au Casino ou au prince de l’arrêter !
Mais cette menace directe n’eut aucun effet ; sans être troublé, le barbouilleur put continuer son œuvre, bien qu’on ne demandât pour l’interrompre que la modique somme de soixante mille francs. Le Casino fit l’aveugle et le sourd. Il ne voulut ni rien voir des toiles à effet, ni rien entendre des propositions. Il alla plus loin même : il refusa les offres, d’ailleurs absolument modestes, d’individus qui ne demandaient que cinq louis pour lacérer, par les nuits obscures, ces œuvres de chantage et d’art d’Épinal !
Enfin un inconnu, quelque artiste affligé des couleurs outrageantes de ces toiles de baraques foraines, ou quelque personne sensible trop impressionnée de leurs sujets, lança des paquets de goudron sur la dernière.
Je vis le peintre monté sur son estrade et occupé consciencieusement à faire disparaître ces souillures ; mais quelques jours après on en relança d’autres en plus grande quantité. Le maître-chanteur renonça à continuer son œuvre ; il se contenta de faire écrire en gros caractères, à côté de ses toiles : « La boue qu’ils font lancer leur retombe au visage ». Après tout, c’était peut-être le peintre lui-même qui salissait ainsi son œuvre, afin d’attirer davantage l’attention, comme fit, dit-on, jadis, le sculpteur Carpeaux, à l’égard de son fameux groupe de la Danse.