CHAPITRE III LA ROULETTE
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I
Le vin, la colère et le jeu nous montrent tels que nous sommes.
(Apophtegme des joueurs.)
Le jeu des osselets, d’après un vieux dicton, est un jeu d’enfants ; les échecs, un jeu de moines ; le trictrac, un jeu de malades ; les dés, un jeu de coupeurs de bourse ; les quilles, un jeu de manants ; le loto est pour les jeunes filles et les boutiquiers retirés. Le billard, autrefois appelé « noble », est devenu le passe-temps des commis voyageurs. Les cartes sont le jeu de tout le monde.
La roulette, relativement moderne, n’a pas encore été classée, mais écoutez ce qu’en pense un expert :
« Violente, endiablée, fatale lorsqu’elle s’empare d’un être humain, elle ne le quitte plus ; sur dix joueurs de roulette, neuf ont eu ou auront un bon commencement d’aliénation mentale. C’est la distraction favorite des illuminés ; les femmes l’adorent presque toutes ; avec elles, ceux qui lui fournissent le plus de victimes sont les Italiens et les Russes ; vous le voyez, les nations superstitieuses. »
On demandait un jour à François Blanc s’il donnerait volontiers sa fille à un joueur.
— A un joueur de trente-et-quarante, peut-être, répondit-il ; à un joueur de roulette, jamais.
Faut-il en conclure que la roulette est le jeu des fous ?
C’est en tous cas, écrivait Adolphe Belot, le jeu le plus affolant qui soit au monde.
« De vieux endurcis, qui savent garder leur sang-froid à l’écarté, au baccara et au trente-et-quarante, se passionnent, s’enfièvrent devant ce tapis chargé de numéros, ce cylindre, cette machine tournante. Ils s’asseyent avec l’intention bien arrêtée de jouer les chances simples, les chances raisonnables : rouge, noir, passe, manque, pair, impair, et bientôt les voilà qui courent aux sixaines, aux transversales, entourent de louis les numéros, les nourrissent, les nourrissent toujours jusqu’à ce que leur nourrisson les mange. »
Axiomes bien connus de tout joueur prudent : « Il ne faut pas s’attacher à la table. Le ponte obstiné est perdu. Ceux qui « manquent d’estomac » doivent éviter de prendre un siège. »
— Est-il assis ? demandait simplement François Blanc quand on lui annonçait qu’un ponte faisait passer à lui les capitaux de la banque.
— Oui.
— Eh bien, pas d’inquiétude. Il nous les rendra.
Et c’est ce qui arrive huit fois sur dix.
Mais s’il est difficile de s’arrêter dans le gain et de dire en face du tas d’or et de banknotes grossissant : « J’en ai assez », il l’est plus encore dans la poursuite de l’argent qui file. Blanc, maître en la matière, l’expérimenta à ses dépens. Grand joueur lui-même, il avait appliqué au jeu son esprit pratique, avant de se servir de la folie des joueurs.
Des systèmes plus ou moins infaillibles, combien en étudia-t-il ? Y avait-il foi ? Modérément, sans doute, mais on raconte qu’en certaines circonstances il en livra le secret à des amis malheureux, qui le mirent à profit contre sa propre roulette. Devenu vieux, par principe, il ne jouait plus.
Un jour, cependant, se trouvant en villégiature à Wiesbaden avec sa femme, celle-ci prit fantaisie d’un parasol exposé dans une de ces luxueuses petites boutiques qui avoisinent les casinos et où l’on paie tout objet le triple de sa valeur, et l’ombrelle, qui valait 25 francs, lui fut comptée 80.
L’on a beau être millionnaire, l’on n’aime pas être filouté ; après quelques paroles aigres, comme il s’en échange entre conjoints, le mari se dit qu’il serait bien sot de ne pas rattraper l’argent gaspillé par sa femme.
On était à la porte du casino. Quoi de plus facile ? En quelques tours de cylindre les 80 francs rentreraient dans sa poche, et il aurait l’ombrelle pour rien.
Il s’approche d’une table, met deux louis sur la noire. Rouge ! Quatre louis à rouge ; la noire reparaît. Il reponte, reperd, enrage, s’entête. Un billet de 500 francs s’éclipse, un de 1.000 le suit. Le chef de partie, attentif et obséquieux, fait apporter une chaise au célèbre tenancier. Blanc s’asseoit, il est perdu. En avant, la fameuse martingale ! mais il est trop tard pour l’oser ; les billets de mille succèdent aux billets de cent, et comme eux se sont fondus. Blanc oublie l’heure du dîner, il court après son argent ; les quatre louis de l’ombrelle se sont centuplés. Son portefeuille est vide. Il emprunte 50.000 francs à la banque. Ils rejoignent les camarades. Onze heures sonnent, « les trois dernières, messieurs ». Il se lève enfin, mais raflé. L’ombrelle de sa femme lui coûte 91.000 francs. Le lendemain il se sauvait de Wiesbaden.
Dans son livre, Paris qui Joue et Paris qui Triche, Carle des Perrières raconte qu’il connut végétant à Nice un grand d’Espagne, qui avait perdu sa haute situation et sa fortune pour courir après quatre louis qu’un grec lui avait volés à l’écarté !
II
Balzac a écrit quelque part que la Providence (!) a posé le dégoût à la porte de tous les mauvais lieux. Il faut en rabattre. Dégoût pour ceux qui sortent décavés, non pour ceux qui entrent, car personne n’entrerait. Donc, étant donné qu’aux yeux des puritains toute maison de jeu est un mauvais lieu, nous voici en face du Casino, entrons-y gaiement et passons dans les salles.
Rien d’intéressant comme d’examiner les tables garnies de pontes. Sous le calme apparent de la surface, des tempêtes s’agitent sous ces crânes, des sarabandes battent dans ces poitrines ! Du premier coup, vous distinguez le joueur victorieux de celui qui court à la défaite finale ; le spéculateur qui cherche sa matérielle, de l’illuminé qui attend l’inspiration ; l’emballé, le peureux, le toqué, le riche, l’avare, le besoigneux. Et presque tous s’efforcent de rester impassibles. Mais entre les joueurs, les plus beaux sont les Anglais, — je parle du gentleman et non du cad, déposé là par l’agence Cook, et qui se comporte en portefaix, — les classes inférieures, d’ailleurs, sont dans tous pays plus ou moins démonstratives, — mais l’Anglais bien élevé conserve dans le gain comme dans le décavage la correction immuable, au contraire des races latines, exubérantes dans la douleur comme dans le plaisir.
On connaît le célèbre tableau d’Hogarth, représentant un tripot. Le feu prend à la taverne, les flammes lèchent déjà les lambris de la salle, le guet fait irruption. Mais de la flamme, de la fumée, des sergents, les joueurs ne voient, ne sentent, n’entendent rien : le tapis vert les hypnotise ; ils continuent fiévreusement la partie.
Il y a quelques années, un colonel anglais, trois jours durant, s’acharne contre l’effroyable déveine ; le quatrième il jette ses derniers louis, que ramasse le fatal râteau. Alors, froidement, sans un mot, sans bouger de sa chaise, il tire de sa poche un revolver, et, le coude appuyé sur la table, se fait sauter la cervelle. Grand brouhaha. Ses voisins s’écartent horrifiés. On enlève prestement le cadavre, on ramasse les débris du crâne, la bouillie cérébrale, on lave le sang, tandis que les pontes, femmes comprises, se gardent de quitter leurs places, de peur que d’autres ne s’en emparent, et une dame mignonne et jolie, tournant ses louis sous ses doigts, frappant nerveusement du pied, murmurait avec impatience : « Ce monsieur aurait bien pu aller se tuer plus loin. » Cinq minutes après, la voix du croupier s’élève impassible : « Messieurs, faites vos jeux. » Et l’on n’entend plus que le bruit sec de la petite boule bondissant sur le cylindre.
Tous heureusement ne prennent pas si tragiquement les pertes. Le baron de Hom, qui en 1869 vit fondre en une seule nuit à Bade plus de 300.000 livres sterling et compléta sa ruine en voulant se refaire, nargua le sort en se contentant de changer la vieille devise de sa famille : Cave Deum, en celle-ci, plus en rapport avec sa situation : Décavé de Hom.
La plupart des décavés attendent patiemment le retour de la fortune. Ils savent qu’un coup heureux suffit et n’abandonnent jamais l’espoir. Ils suivent le précepte espagnol : « Lorsque tu n’as plus d’argent, ne t’éloigne pas de la maison de jeu », et fréquentent assidument les salles. Le hasard est émaillé de surprises. C’est un ami qui survient à point pour vous prêter le louis sauveur, un orphelin égaré, que pieusement on recueille[1] ; une pièce ramassée sous un banc.
J.-J. Rousseau n’admettait qu’une excuse pour l’homme qui franchit la porte d’une maison de jeu : c’est lorsque entre lui et la mort il ne reste que son dernier écu. Mais Rousseau, lourd Génevois et protestant atrabilaire, ne comprenait et n’excusait que les passions qu’il avait lui-même éprouvées.
Le vrai joueur ne se tue pas, car s’il n’a pas toujours un écu en poche, il lui reste, je le répète, l’espérance qui le garde de male mort.