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Au pays de Cocagne

CHAPITRE XV COINS DE MONTAGNE

Reading edition

I

Proce Monaco, li a un beau païs, Tegiou agréable, pechiou paradis, Cu lou counouisse aima li veni, E cu li es nai gli esta embe plesi.

Ce qui veut dire en langue d’oil qu’« il y a près de Monaco un beau pays, toujours agréable, petit paradis ; qui le connaît aime à y venir, et qui est né y reste avec plaisir ».

La chanson continue :

Le monde est affable, le climat est doux, Les fillettes sont jolies, les garçons amoureux. Il n’y manque pas d’eau, mais il y a du bon vin, La tourte est en vogue aux jours de festin.

Le poète anonyme s’escrime ainsi très longtemps, en vers de mirliton, à décrire les séductions du sol natal, s’interrompant pour crier à chaque couplet :

Viva ! viva Levens !

Car c’est de Levenzo, devenu Levens depuis l’annexion du comté de Nice, qu’il s’agit.

Ce ne fut cependant pas l’annonce des plaisirs paradisiaques promis par le poète du cru qui m’attira dans cette vieille bourgade de la montagne, mais le hasard, entre les mains duquel j’ai remis, dès ma tendre enfance, le soin de guider ma vie ; et je dois avouer qu’il s’est toujours montré dieu bienveillant et paterne, plus sagace et plus puissant que tous les calculs savamment et péniblement élaborés qu’il démolissait en un clin d’œil.

Un coche, un de ces vieux coches de jadis, non la majestueuse diligence Laffitte et Gaillard, qui, du Nord au Midi, véhicula nos pères — mais une patache poudreuse, détraquée, aux essieux grinçants, coiffée d’une bâche de toile tachée et rapiécée comme une cape de pauvresse, attelée de trois haridelles couvertes de harnais raboutés de ficelles, et conduite par un cocher en blouse bleue, huché sur une dangereuse banquette sans tablier, au tremplin vermoulu, roulait au petit trot et à grand bruit de grelots et de ferrailles.

En quel pays, béni de Dieu et inconnu de l’insupportable troupeau des touristes charriés par l’Agence Cook, pouvait courir ce véhicule d’antan ?

Il était si picaresque, si démodé, il détonnait si étrangement au milieu des riches attelages niçois et montecarliens, que l’envie me prit subitement de visiter la contrée ignorée, éloignée de toute civilisation, où il allait décharger ses voyageurs primitifs, insoucieux du moderne confort.

Une place restait vide sur la banquette, et je me hissai à côté du cocher.

Quand nous eûmes laissé loin les dernières maisons du faubourg et quitté les rives pierreuses et altérées du Paillon pour nous enfoncer dans la montagne, je me demandais où le coche allait me conduire.

— Tiens, au fait ! cocher, où allons-nous ?

Il m’examina d’un œil assez effaré, et, pour toute réponse, fouetta ses haridelles.

Nous passions justement devant de grands bâtiments aux fenêtres grillées. De ma banquette j’apercevais, par-dessus les murs d’enceinte, un préau également couvert de grilles : derrière s’agitaient de bizarres silhouettes.

— Les fous ! me dit-il.

Peut-être eut-il un moment l’idée d’arrêter et de me descendre à la porte. Ce brave homme, habitué à parcourir trois cent soixante-cinq fois par an la même route, ignorait évidemment le plaisir de se laisser aller à l’aventure des chemins nouveaux et les joies de l’imprévu.

Cependant, à une seconde question, il se décida :

— Nous allons à Levens.

— La patrie de Masséna ?

— Sûr que ce n’est pas Nice[9] !

Puis il ajouta fièrement : « Nous sommes parents de Masséna, nous autres. Je m’appelle Masséna aussi, moi ! Vous n’avez pas vu mon nom ? Il est peint sur la voiture ! »

Et il me raconta qu’il était copropriétaire du coche avec un confrère, son concurrent jadis. Mais les affaires allaient si mal et les voyageurs se faisaient si rares qu’ils s’étaient arrangés à n’avoir plus qu’une voiture. « Souvent nous partons et revenons vides. Hier, j’ai fait dix sous. »

Pendant six lieues la route va montant, traversant des gorges, côtoyant des précipices par des paysages tantôt agrestes et riants comme des cadres d’idylle, tantôt déserts et sauvages, rappelant à la fois le Guipuscoa et la Kabylie. Ici, au sommet de rochers à pic, se dresse le clocher d’un vieux couvent ; plus loin, c’est une bourgade dont les masures entassées semblent crouler au-dessus de l’abîme. D’autres fois, elles sont entourées d’une ceinture de vignes, d’oliviers, de figuiers en terrasses laborieusement superposées. Des chemins à escaliers y conduisent, et d’autres, rocailleux, tortueux, ravinés, que gravissent d’un pied sûr des mules, des ânes chargés de barillets d’eau ou de vin, ou encore de branches de pins destinées à la litière. Un gars de fière mine les excite, ou bien une jeune fille au large chapeau de paille et aux jambes nues qui, tout en marchant, tricote des bas, luxe du dimanche, suivie par un mouton comme une bergère de Florian.

Nous avons laissé Saint-André, Tourette, Saint-Clair, et là-bas, devant nous, plaquée sur un fond de déchiquetures bleues, surgit Levens, dans les vapeurs dorées du couchant.

Le vieux fief des Grimaldi couvre de ses grises bâtisses la crête d’un rocher aux flancs rayés de jardins, et entouré de sommets alpins. Un débris de tour sarrasine le domine, et les vignes verdoient parmi les ruines des murailles écroulées. Çà et là, une meurtrière décoiffée, un angle de bastion, un coin de poterne témoigne du passé troublé de la paisible bourgade.

A un kilomètre environ, une auberge, postée au bord de la route, porte le nom pompeux d’Hôtel des Étrangers. Le coche s’arrête. Événement extraordinaire qui fait accourir tout le personnel sous les armes, c’est-à-dire serviette au poing : patron, matrone, servante. Sur le seuil de l’écurie, un palefrenier se présente effaré. Cet empressement ne me dit rien qui vaille, et malgré les affirmations du petit-neveu de Masséna, qui, comptant, sans doute, sur sa remise par tête de victime, affirme avec des gestes désordonnés et les serments les plus extravagants qu’il n’existe en ville ni hôtel ni auberge, et que je me verrais obligé de revenir sur mes pas, je refuse de descendre, et la patache se remet en route, suivie des regards désappointés de l’hôtelier et de son monde qui voient échapper une proie d’autant précieuse qu’elle est plus rare.

Vingt minutes de rude montée, et nous voici en ville, débouchant sur une place, — car c’en est bien une, il n’y a pas à s’y tromper, et, pour qu’il ne subsiste le plus léger doute, la Municipalité a fait écrire en énormes caractères le mot Place à l’un de ses coins. Le principal monument est un bâtiment qui aurait assez bon air si la plupart des fenêtres n’étaient privées de leurs vitres ; plusieurs même sont sans châssis, et ornées de carcasses de volets, dont quelques-uns pendent piteusement sur leurs gonds. En maints endroits, les corniches de la toiture sont détachées, découvrant les solives noires ; des crevasses mal replâtrées lézardent la façade, des combles au rez-de-chaussée. C’est l’hôtel de ville, dont les cicatrices du dernier tremblement de terre n’ont pas encore été pansées.

Devant cette lamentable maison communale, on décharge voyageurs et paquets. La place sert de cour de messageries. Le maître du coche, que j’avais cru soudoyé, ne m’a pas menti. Nulle trace de gîte, ni de table pour des explorateurs affamés.

Face à la mairie, un édifice de construction baroque porte comme enseigne :

O CRUX, AVE SPES UNICA

Mon espoir unique serait de dîner. C’est la chapelle des Pénitents blancs. Un peu plus loin, celle des Pénitents noirs : Ave Maria !

Combien je préférerais lire :

AU CHEVAL BLANC ON LOGE A PIED ET A CHEVAL

Rien, pas même la simple venta des pauvres hameaux des Castilles, la venta où l’on cuit soi-même sa ratatouille au feu commun, et où, à défaut de table, on trouve au moins un banc ; à défaut de lit, un coin où l’on s’allonge entre un muletier et un torero, une maritorne et une bourrique, — enfin où l’on est à l’abri.

Masséna ayant dételé, partait goguegard, riant de mon embarras, vengé de mes refus, emmenant ses chevaux, laissant le coche à la charge des étoiles qui commençaient à s’allumer vers l’Orient, seuls réverbères, d’ailleurs, de la localité, et moi, au grand ébahissement des indigènes qui, sur le pas des portes, se demandaient ce que voulait ce débarqué inconnu.

J’avais débuté par rire, et trouver l’aventure drôlette ; mais je finissais par la trouver mauvaise, car je n’eusse jamais consenti à descendre à l’auberge de la route, où, indépendamment de l’humiliation, j’eusse été écorché vif. Mes compagnons de voyage, campagnardes et petits bourgeois, avaient pris, munis de leurs paniers ou de leurs paquets, la direction de leurs domiciles, et je restais isolé sur la place. Et, en ce moment, comme pour me narguer, une voix joyeuse s’éleva :

Proce Monaco, li a beau païs, Tegiou agréable, pechiou paradis, Cu lou counouisse aima li veni, E cu li es nai gli esta embe plesi.

II

L’arrivée d’étrangers dans ces villages bas-alpins est toujours un événement. « Que viennent faire ces gens ? » se demandent les indigènes. Les rares touristes qui passent ne s’écartent guère de la vallée du Var, qu’ils remontent en diligence jusqu’à Puget-Théniers.

Cette vallée est, elle-même, une merveille, un incomparable panorama déroulé sous l’œil ravi. La Suisse n’offre rien de pareil à la sauvage grandeur de ces tableaux.

A Saint-Martin-du-Var, soit au lever, soit au coucher du soleil, le spectacle des gorges profondes, des clus formidables où s’enfoncent l’Esteron, le Var et la Vésubie, avec les sommets déchiquetés des monts granitiques, leurs flancs tantôt dénudés, tantôt tachés de bois de pins ou de mélèzes, rayés de la ligne grisâtre des torrents à sec, ou bien couverts de verdoyantes terrasses en gradins, tout ce décor, et surtout l’aspect étrange et inattendu de vingt bourgades perchées comme les nids d’aigle sur la crête aiguë des rocs, frappent le voyageur de surprise et d’admiration.

Mais de voyageurs, je le répète, il n’en est guère. A Levens, avant la bicyclette et l’automobile, on n’en voyait pas deux par an, bien que la campagne avoisinante, sa situation au confluent du Var et de la Vésubie, sa proximité de Nice et de Monaco, et son aspect pittoresque, fussent de nature à les attirer. Quant à ceux qui vont de Nice à Saint-Martin-Lantosque, et qui pourraient s’y arrêter, charmés de la beauté des sites, ils ne passent qu’à une heure du matin. Par une singulière façon de comprendre les voyages, la diligence, qui traverse les plus grandioses passages des Alpes Maritimes, ne roule que de nuit, coutume d’ailleurs assez générale dans le Midi, et qu’on ne peut attribuer qu’à la terreur du soleil qu’éprouvent tous les Méridionaux.

L’absence du voyageur explique donc suffisamment l’absence d’hôtellerie dans un bourg de deux mille âmes. Heureusement, M. le curé me tira d’embarras. Il était accouru, comme les autres, sur la Place, étonné de l’arrivée d’un individu étranger au pays. « Un espion, peut-être ; qui sait ? » M. le curé est encore le souverain dans ces bourgades dévotes et ultra-catholiques, et sa soutane usée est plus respectée que la belle écharpe de M. le maire.

Généralement bon diable, assez tolérant, ne crachant pas sur les friands morceaux, s’attablant volontiers à la porte du cabaret, grillant des cigarettes, batifolant avec les garçons et les filles, qu’il tutoie et appelle par leur petit nom, tel il m’a paru dans toutes ces montagnes, tel je l’ai vu le long de la Riviera et dans les provinces d’Espagne.

Aussi, vous pensez si je soulève mon chapeau quand je rencontre une soutane, comme marque de haute considération, et aussi un peu pour ne pas me faire lapider par les naturels de l’endroit.

Lui ayant expliqué mon embarras, touché de ma politesse, et flatté que je me sois adressé à lui de préférence au notaire, au juge de paix et aux employés de la régie, accourus également sur la place — car l’arrivée et le départ du coche sont l’unique distraction du pays — le curé de Levens, que l’on appelle ici : « le Chanoine », avisa dans la foule un petit vieux bonhomme à mine de furet :

— Hé ! sacristain, dit-il, vena qui.

Il lui parla longuement en patois, et je compris qu’il m’envoyait, avec sa recommandation, à quelque gros bonnet de l’endroit, qui ne tient pas précisément une auberge, mais qui consent à héberger, pour de l’argent, les « personnes de distinction ».

Me voici donc en route, guidé par le sacristain, et précédé d’une avant-garde de polissons des deux sexes, tandis que le gros de la troupe me suit en se bousculant.

Trois ou quatre sonnaient, dans leur poing, une fanfare militaire, et un tout petit avait couru chercher un tambour.

J’escalade des ruelles raboteuses, défoncées, cailloutées de pierres inégales, comme le lit d’un torrent, rentrant brusquement sous les portes pour ne pas être renversé par le passage subit d’un mulet, dont la charge débordante barre toute la ruelle, franchissant des ruisselets qui roulent en cascadant sur le chemin formant, çà et là, dans de profondes ornières, de désagréables petits lacs.

Des formes silencieuses, assises immobiles sur les escaliers de pierre brute qui forment le seuil des portes, me regardent passer, et me saluent d’un bonsoir.

Chemin faisant, le sacristain me raconte, hochant la tête et roulant des yeux énormes, que je me trouverai comme coq en pâte, chez Jean Micellis : « Il a logé, l’an passé, une marquise.

— Ah ! vraiment ?

— Si, si. Une marquise et une bonne.

— La marquise de Carabas ?

— Ce n’est pas ce nom-là ; j’ai oublié. Mais elle donnait toujours vingt sous, le dimanche, à la quête.

— Ah ! diable !

— C’est comme je vous le dis.

— Eh bien, je ne suis pas un marquis.

— Oh ! chacun selon ses moyens. »

Enfin, au bout d’une venelle à escalier, parfumée de lavande, sur le perron d’une maison blanche que couvre en partie un cep centenaire, surgit, fraîche apparition, une très jolie fille de quinze à seize ans, avec une tresse de cheveux noirs longue de plus d’un mètre et de l’épaisseur d’un câble. Elle regarde, ébahie, monter cette cohue, étalant entre ses lèvres de grenade mûre la ligne de ses blanches dents.

« C’est Phina, dit le sacristain, la fille à Micellis »… Eh ! Phina ! voilà un monsieur de Nice que le Chanoine vous envoie. »

Pour les montagnards des Alpes-Maritimes, tous les étrangers sont de Nice.

Un superbe gaillard, à barbe noire mêlée de quelques fils argentés, sort de la maison et retire poliment son chapeau de feutre, pour me souhaiter la bienvenue. C’est un ancien garibaldien, qui connaît les belles manières. Il a même été blessé en 1870, ce qui valut la croix à son capitaine. Maintenant, il distille la lavande, siège au conseil municipal, et possède la plus jolie fille et la plus belle treille du pays.

Si cette treille ne mesure pas dix mille pieds carrés, comme la célèbre et vénérable vigne de la mission espagnole de la côte du Pacifique, elle en a plus de trois cents, ce qui est une belle longueur pour une tonnelle étagée sur un rocher.

Ah ! les joyeux repas sous cette voûte verdoyante, d’où pend une telle profusion de grappes qu’on les croirait accrochées pour le plaisir des yeux ! Les plantureux repas provençaux, servis par la brune Phina, et arrosés du jus muscat de la treille paternelle !

Au travers du feuillage des coursons touffus, par où le divin soleil plaque dans l’ombre bleue de brillantes arabesques, la vue, glissant par-dessus les jardins étagés jusqu’au bas du mamelon, s’étend sur les montagnes voisines, aux flancs rudes et ravinés, sur les bouquets d’oliviers au vert tendre, celui plus sombre des mélèzes et des pins, sur les sillons dorés des vignes qui s’alignent jusque là-bas, là-bas, à la grande cassure des roches géantes qui, des profondes gorges de la Vésubie, dressent leurs pics aigus dans l’azur immaculé du ciel.

Qu’il fait bon vivre dans ce coin ignoré, loin des inquiétudes, des soucis et du tumulte ! Devant cette sauvage et puissante nature, dans les silences majestueux des midis étincelants, et des nuits étoilées, pointent doucement l’apaisement et l’oubli. L’oubli, l’oubli de tout, et que le passé entier croule ! Les liens qui vous rattachent au monde où l’on s’agite puérilement, où l’on se débat dans la lutte stérile et vaine, semblent s’étendre, s’allonger, devenir si menus qu’on ne les sent plus. On n’éprouve que la joie d’être, de s’écouter vivre, abandonnant au vent de la montagne ses regrets et ses haines.

L’on se sent devenir meilleur et l’on répéterait volontiers avec l’Homère persan : Ne fais pas de mal à une fourmi qui traîne un grain de blé, car elle a une vie et la douce vie est un bien.

Venu avec l’intention de repartir le lendemain, je restai plus d’un mois dans ces montagnes, errant par les sentiers raboteux, me grisant d’air et de soleil.

Est-ce parce que j’ai habité pendant de longues années sous les ciels grisâtres, que mes désirs sont constamment tournés vers la patrie de Mignon, comme les regards d’un amoureux vers le visage de sa bien-aimée ? Quand je dis « patrie de Mignon » ce n’est pas seulement vers l’Italie, ni les riantes villes qui ornent comme une guirlande de perles la côte baignée par des flots bleus, que volent mes rêves, mais j’y comprends notre belle Provence, aussi admirable que la merveilleuse Riviera si justement chantée, la Provence, qui n’est pas un des moins riches joyaux de l’écrin de la Côte d’Azur ; j’entends les jardins des Hespérides, où les fruits d’or pointent toute l’année à travers le vert éternel du feuillage, les terres bénies, enfin,

… où fleurit l’oranger.

« Terre miroir du printemps, s’écriait saint Bernard, qui, comme les perles d’ambre, attire ce qui en approche, et provoque les caresses du soleil ! »

Aussi, qu’il gèle à fendre des cœurs de sectaires et de maltôtiers, ou que les chaleurs caniculaires fassent haleter les buveurs de bière attablés sous les bannes des brasseries, vers le Midi chevauchent mes espérances ; comme Mignon, c’est là que je voudrais vivre et mourir.

Du soleil ! du soleil ! Il n’en est jamais trop, dans les sombres tristesses sublunaires, et, le matin, avant que la bourgade s’éveille, du sommet crénelé du mont Feriou, j’ai bien souvent salué le lever du dieu.

III

Du sommet du Feriou la vue domine une partie des Alpes Maritimes. De tous côtés, un hérissement de cônes, de pyramides, de pics. On dirait d’une mer des époques diluviennes, dont les vagues monstrueuses, soulevées par mille cyclones, se seraient pétrifiées tout à coup, pour éterniser le souvenir de l’effroyable cataclysme. Les pointes succèdent aux pointes, les crêtes aux crêtes, dans les enchaînements continus et réguliers, qui vont s’éteindre dans les arêtes flottantes de l’horizon.

Vers le soir, tout s’enveloppe d’un limbe irisé et phosphorescent ; après les tons chauds et roux des premiers plans s’étendent des diaprures azurées ; chaque ligne sinueuse conserve sa lumière propre, qui diffère de la ligne suivante tout en se fondant dans la même buée d’or.

Du côté du Sud, les cimes s’abaissent, quelques-unes en pentes douces, d’autres taillées brusquement sur la mer.

La « Grande Bleue » perd à cette heure crépusculaire ses tons d’indigo pour se couvrir d’une plaque uniforme d’argent mat, coupant l’horizon jaune ; d’autres fois, elle se fond dans les blanches vapeurs du ciel. Alors, la pointe d’Antibes, les îles de Lérins aux teintes ardoisées, semblent flotter dans l’espace.

Plus près, à travers les échancrures des monts, paraît un coin du Var, avec ses minces filets liquides, qui tracent en zigzaguant leur voie par les galets et les sables. Et, çà et là, sur la pointe aiguë d’un rocher pyramidal, une vieille bourgade, couleur grisaille, surgit entre ses murailles et ses tours éventrées ; ou bien, dans une touffe de verdure se dresse un clocher tout blanc, carré et grêle, au dôme de briques émaillées et luisantes, semblable aux minarets de l’Orient.

Un village, accroché au flanc de la montagne à mi-distance des crêtes et de son pied rocailleux rongé par le torrent, s’étage en face de moi. Une douzaine de maisons groupées autour de l’église en forment le noyau ; les autres s’éparpillent au hasard du terrain. Un sentier de mulet serpente sur le flanc opposé, jusqu’à l’abîme. Il coupe à gué la Vésubie, et remonte le versant abrupt ; c’est le seul chemin. Pas d’auberge. Un simple cabaret qui, le dimanche, s’emplit de consommateurs, en même temps épicerie, mercerie, boulangerie, est l’unique boutique.

Six heures du soir. Des mules chargées de fougères, de branches de bois mort, ou de barils d’eau emplis à une lointaine cascade, gravissent, une à une, le sentier, escortées de chèvres. Gens et bêtes rentrent au gîte. L’ombre et le silence s’étendent peu à peu. Dans ce hameau encaissé, le soleil se couche tôt et les habitants suivent le soleil.

Une fenêtre est encore éclairée, celle du cabaret. J’entre. La famille est à table. Une jeune fille, jambes et pieds nus, remplit les profondes écuelles d’une soupe aux senteurs appétissantes. Ils sont quatre : le père, la mère, un garçonnet d’aspect sauvage, et une fillette de sept à huit ans, à la mine éveillée. Ces gens sont hospitaliers et affables. J’ai demandé une bouteille de vin ; on m’invite à partager la soupe et la fille m’en sert une écuellée : avec quelques figues sèches, c’est tout le festin. On vit de rien dans ces montagnes. Du pain, une soupe aux légumes, des olives, des figues, un morceau de fromage de chèvre ; ce menu, de la semaine, ne varie pas. Le dimanche, ils font la fête avec une tranche de lard, une pièce de bouc. La plupart, au milieu de ces vignes, ne boivent que de l’eau. Est-ce misère ? Beaucoup sont relativement à l’aise. Avarice ? Pas davantage ; car le paysan du Midi n’a pas l’âpreté au gain de celui du Nord ; il n’a non plus ni ses gros appétits ni ses soifs.

En mon honneur, cependant, on ouvre une boîte de sardines. Il y avait, par hasard, deux bouteilles de vin d’Asti, je voulus en régaler mes hôtes. Mais le père seul me tint tête, avec la fillette, qui en but bravement deux petites coupes. On la laissa faire en riant.

Elle est vive et gentille, et ses grands yeux brillent d’intelligence.

Je la prends sur mes genoux.

« Sais-tu lire ?

— Pas encore, répond sa sœur aînée, mais elle saura vite, car elle apprend tout ce qu’elle veut.

— Oh ! s’exclame la mère, elle ne sait pas lire, parce que nous n’avons pas d’école ici ; il faut aller dans l’autre village, là-bas, là-bas, tout en haut de la montagne ; mais elle est déjà savante. Voyons, Pechioula, montre ce que tu sais au Monsieur. Allons, n’aie pas crainte. »

Et l’enfant commença :

« Notre Père, qui êtes aux cieux… »

— Mais, n’as-tu pas appris autre chose ? lui demandai-je, quand elle eut fini son Pater.

— Oh ! que si, affirma la maman ; elle en sait long. Va, Pechioula, dis encore :

— « Je vous salue, Marie, pleine de grâces… »

Et, quand elle eut terminé, très fière, la grande sœur ajouta :

« Elle sait aussi son Credo et son Confiteor.

— Je te crois, dit la mère, elle récite les Vêpres en latin. Commence un peu, Pechioula.

— Je m’en rapporte à vous, dis-je à la bonne femme, voyant que la gamine se préparait à obéir.

— Oh ! répliqua la matrone, M. le curé l’aime bien. Il nous a promis, quand elle serait plus grande, de lui donner une belle éducation.

Les plaisirs dominicaux manquent de variété, mais du peu qu’ils ont, les indigènes se contentent. Rien en dehors du cabaret et du traditionnel jeu de boules. La lecture est à peu près inconnue et c’est rarement que l’on trouve un journal sur une table d’auberge.

Ah ! ce n’est pas dans ces profondes vallées ni sur ces sommets abrupts que les scandales du Panama ni les colères soulevées par la néfaste affaire ont excité des controverses. On y naît, on y vit, on y meurt dans une dédaigneuse ignorance des choses qui se passent au delà.

Quant aux jeunes filles, bien attifées et proprettes, elles vont, après vêpres, se promener sur la route, jacassant bruyamment et cherchant à attirer l’attention des garçons par des poussées et des rires. Quelques-unes attendent leur amoureux, qu’on appelle le calinier. On se dit bonjour en passant, on échange des plaisanteries au gros sel, mais les groupes n’osent s’arrêter et chacun à regret continue son chemin.

Dans aucun de ces villages, je n’ai vu d’amants allant deux par deux, doucement enlacés, perdus dans l’extase ou murmurant l’éternel et délicieux hymne.

Tout au contraire, il semble qu’il y ait un sévère règlement qui sépare les garçons des filles. Chaque sexe à part, comme dans les campagnes corses ou grecques. Si, parfois, un jeune homme se mêle à une compagnie de bachelettes, c’est qu’une parente, une sœur, y autorise sa présence, mais il ne donne le bras à aucune ; il marche à côté, à un pas de distance, comme gêné et honteux du qu’en dira-t-on ?

Je demandais à Phina pourquoi elle n’allait pas le dimanche se promener avec son calinier. Elle fut toute surprise et presque choquée de ma question : « Ce ne serait pas à faire, répliqua-t-elle, si les filles allaient avec les garçons. »

Li filleta belli, les giouve amouroux

dit cependant la chanson. Mais, si les jouvenceaux sont amoureux, il ne leur est pas permis de le montrer en public.

Voilà des coutumes assez étranges qui étonneraient fort notre ami John Bull et feraient bien rire, surtout, les petites Anglaises qui n’attendent la permission de personne pour s’afficher avec un sweetheart, ou qui, après quelques absences passées à la « chasse au mari », reviennent tout à coup au domicile familial, tenant par la main le jeune homme de leurs rêves, en disant à la mère légitimement surprise : « Maman, permettez-moi de vous présenter mon fiancé. »

Une seule fois par an, le calinier est autorisé à offrir le bras à sa calinière ; c’est au jour de la fête appelée ici le Festin.

La foula es nombreuse, confuse lou brui ; L’aria retentisse dai ki ri ki ki ; Lou bras de li filla si pia embe respect. Et giammai lou giouve si rende indiscret.

Ce qui signifie en bon français : « La foule est nombreuse et le bruit confus ; l’air retentit de cris de joie ; le bras de la jeune fille se plie avec respect, et jamais jeune homme ne se rend indiscret ».

Brave jeune homme ! Les mœurs de l’âge d’or !

Il existe dans plusieurs de ces bourgades un curieux usage : à la fête patronale, fête célébrée au son du fifre et du tambourin, filles et garçons se tiennent par la main pour sauter lou bouteou.

Le bouteou (boutol) n’est pas une danse, comme on pourrait le croire, mais une pierre, ou, plutôt, un tronçon de colonne enfoncé sur la place du château qui domine la bourgade, et autour duquel un hallebardier, portant le costume de jadis, conduit la farandole. Il saute le premier, et, couple par couple, jeunes, vieux, enfants, toute la bourgade enfin, le suit. Cette pierre servait, autrefois, de pilori pour les infortunés serfs.

Ces gambades par-dessus la sinistre pierre commémorent à la fois le servage des aïeux, et leur affranchissement.

Nous avons vu comme, pour ces populations paisibles, les joies du dimanche, à l’usage de la jeunesse, étaient aussi simples que pures et peu variées ; pour les vieux, elles m’ont paru lamentables. Dans les bourgades aux ruelles sombres, bordées de hautes murailles ou de maisons décrépites et lézardées, empuanties par l’absence de drainage, ils passent l’entre-temps des offices assis sur l’escalier de leurs portes. Adossés au mur, ou affaissés sur eux-mêmes, les mains sur les genoux, sans parole, peut-être sans pensée, ils jouissent du repos. Prolétaires campagnards, fils de serfs et restés misérables et serfs, malgré la destruction du château des Grimaldi, ils ne connaissent de plus grand plaisir que cet annihilement physique et moral. Écrasés sous le poids du lourd passé de misère et de dur labeur qui pesa sur leur race, ils semblent heureux, suivant le mot de Luther, parce qu’ils reposent : Beati quia requiescunt.

Parfois, une bruyante et loquace commère jette la note gaie dans cette tristesse, et réveille ces somnolents. Elle interpelle un camarade mâle ou femelle, lâchant quelque gaudriole qui fait ouvrir la bouche des vieux, épanouis en un rire silencieux. C’est épicé et raide, en langue provençale qui, comme le latin, brave l’honnêteté. Les jouvencelles se cachent la figure de leur éventail — le dimanche, toutes manient l’éventail, même à l’église, — pour laisser croire qu’elles ont rougi, et les gars de s’esclaffer.

A une fenêtre se montre une maugrabine avec deux bouts de concombre collés de chaque côté du front, ce qui lui donne l’aspect d’une sorte de faunesse. J’en ai rencontré plusieurs ornées ainsi de cornes postiches. Il paraît que c’est souverain contre la migraine, et ça dispense de l’eau sédative. Heureuses gens, qui se passent du droguiste !

Comme en d’autres endroits les enfants jouent au soldat, ils jouent au curé dans ces coins reculés de montagne. La tradition religieuse y remplace l’esprit guerrier du Nord et la douceur de la vie éteint l’antique furie de lutte. Ce n’est plus un drapeau, qu’escortent des gamins en battant du tambour : c’est une bannière, qu’ils suivent en psalmodiant des chants d’église, avec des baguettes en guise de cierges.

Rien de plus drôle que ces mascarades, dont je fus un dimanche témoin dans une bourgade haut perchée sur une cime, et auxquelles prenaient part fillettes et garçonnets ; mais je doute que M. le curé eût trouvé la représentation de son goût.

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