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Au Hoggar

SECONDE PARTIE (continued 2)

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(Parfois même, quand la gorge est profonde, l’eau forme de petites mares permanentes alimentées par l’amont ; ces mares se trouvent en particulier dans les coins des vallées très profondes, placées de telle manière qu’elles soient la plupart du temps à l’ombre, subissant ainsi une moindre évaporation et tirant tout le parti possible de leur alimentation en eau par l’amont, qui forcément n’est jamais très considérable, ni très continue ; ces petites mares sont souvent dans des creux des seuils rocheux ou au bas de ces seuils.)

Le résultat général est la diminution de la quantité des surfaces suffisamment humides mais non la disparition complète de milieux suffisamment humides.

Bref, c’est la localisation de plus en plus grande aux oueds et même souvent seulement à des points privilégiés de leurs cours d’une flore jadis répandue beaucoup plus largement, avant peut-être un desséchement plus complet atteignant les oueds même dans leurs vallées les plus profondes et leurs points les mieux disposés pour la résistance et la disparition entière de cette flore.

Par suite de la concentration de l’humidité précédemment exposée il n’y a guère d’humidité diffuse s’étendant continuellement en dehors du réseau des lits d’oueds, par suite peu de végétation persistante en dehors de ce réseau (sauf dans les rares ergs du Massif Central Saharien).

De là le paradoxe : des lits d’oueds souvent en permanence très humides, avec végétation peu désertique conservée et en dehors le désert (à moins de pluie récente, car alors il y a de l’acheb), plus absolu souvent que le désert arabe, plus dépourvu encore de plantes persistantes.

Au contraire, en Sahara arabe en général, par suite de l’abondance des sables répandus sur d’immenses surfaces, soit d’ergs, soit de vastes plaines ou terrasses de terrains alluviaux, par suite du caractère généralement calcaire ou argilo-calcaire du sous-sol et par suite des caractères morphologiques de ce bas-pays à reliefs mous, dépourvus généralement d’oueds à lit fortement individualisé, les eaux ne sont pas totalement centralisées dans des lits d’oueds ; la plus grande partie reste diffuse longtemps dans les sables dans lesquels elle chemine lentement par suite de la perte de charge due au frottement ; une fois les sables traversés, de ce qui n’est pas resté en humidité diffuse ou reprise par un mouvement ascensionnel dû à la capillarité et à la succion vers la surface et vers l’évaporation, une partie va alimenter des nappes d’eaux artésiennes, en profondeur, est donc perdue pour la végétation naturelle du pays ; une autre partie alimente sous les sables ou dans les alluvions, des nappes d’eau trop profondes pour qu’elles puissent servir à une végétation normale, car il faut aller la chercher au moyen de puits profonds ; une partie est absorbée par les diaclases des calcaires ; finalement ce qui se ramasse dans les oueds, quand il en existe, à leur surface ou près de leur surface, n’est qu’une faible part de ce qui tombe sur leur région ; ce qui fait que la diminution des précipitations atmosphériques s’est traduite en gros par une diminution de l’humidité du sol partout, avec conservation générale d’une certaine humidité diffuse partout, les oueds généralement larges et mal délimités, quand il en existe, n’étant que légèrement plus humides (en surface) et non surtout par un desséchement complet de certaines régions de plus en plus étendues avec la conservation corrélative de milieux également constamment très humides à surface de plus en plus restreinte.

De là, en général, pour des causes géologiques et morphologiques la survivance, sans mutations adaptatives, presque impossible en Sahara arabe, à part des exceptions rares, d’espèces typiques de la flore persistante peu désertique des temps humides ; de là également, en général, la non-limitation plus ou moins stricte de la flore persistante à un réseau de lits d’oueds et ainsi la valeur en plantes persistantes des grandes plaines et des ergs.

Une des conséquences de ces considérations c’est qu’une partie de la flore persistante du Sahara algérien, par suite de la variation continue et progressive de l’humidité du sol, a pu évoluer sur place lentement et que ses Salsolacées et autres plantes caractéristiques sont peut-être dans leur pays d’évolution et d’origine.

Ces considérations expliqueraient également le caractère monotone et uniforme, la pauvreté de cette flore persistante du Sahara arabe :

1º N’y sont guère que les plantes de jadis qui ont pu s’adapter et avec la même vitesse d’adaptation que celle du dessèchement, c’est-à-dire les plantes de jadis suffisamment près du type nécessaire ;

2º L’humidité étant à peu près également faible partout la végétation est peu diverse ;

3º Les plantes persistantes des régions non désertiques ne peuvent guère pénétrer et s’acclimater en des points de ces régions, dans l’absence de réseau de pénétration de terres plus humides, d’une humidité non désertique ;

4º Il n’est rien resté ou presque rien qui n’ait une forme adaptée au désert, de la flore des temps humides antérieurs (à part le Populus Euphratica).

La flore persistante du Sahara algérien peut être considérée comme homogène, autochtone et typique au point de vue désertique.

Il n’en est pas de même de la flore persistante du Massif Central Saharien : comme nous l’avons vu elle est en comparaison riche, variée et peu désertique.

Elle est hétérogène : en effet, à côté des espèces qui paraissent être le reliquat d’une flore de jadis existent des espèces qui semblent d’origine diverse : les unes soudanaises et d’autres méditerranéennes.

Est-elle hétérogène vraiment, c’est-à-dire d’origines diverses ?

Il faudrait savoir si les espèces plutôt soudanaises ne sont pas devenues surtout soudanaises parce qu’elles ont cessé d’être surtout ahaggariennes, par suite par exemple du balancement du « climat désertique », l’hypothèse chère à Chudeau.

Il est bien difficile également de savoir si les espèces dites méditerranéennes sont venues de la Méditerranée.

On peut, dans l’hypothèse d’un golfe méditerranéen sud-constantinois, très bien imaginer le développement d’espèces méditerranéennes au Sud : elles auraient subsisté sur place après le retrait vers le Nord.

Ce golfe méditerranéen, puis sa suppression, pourrait expliquer par le même coup beaucoup de caractères de la flore persistante du Sahara sud-constantinois, en particulier les Salsolacées, plantes que l’on pourrait considérer comme maritimes à l’origine, adaptées secondairement au Sahara[64].

C’est certainement l’Olea Laperrini dont la présence est la plus curieuse à constater ; c’est peut-être un résidu dégénéré de vieilles cultures.

Quoi qu’il en soit, cette flore d’arbres et d’arbustes est en tous les cas hétérogène d’aspect : beaucoup de plantes qu’on y trouve se rencontrant surtout au Soudan actuellement et beaucoup d’autres surtout dans la province méditerranéenne, certaines enfin lui étant propres.

La flore persistante du pays targui, ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, n’est pas largement répandue, diffuse : elle est réduite, concentrée aux lits d’oueds en un réseau favorisé (et peu désertique).

Ce réseau est d’autant plus serré et riche que l’on est sur les contreforts ou dans un massif montagneux plus important, les précipitations atmosphériques y étant plus considérables, le réseau hydrographique y étant plus dense et plus profondément gravé et enfin par suite des seuils, des « crans de retenue » dont nous avons déjà parlé, cette eau ne fuyant pas normalement, rapidement vers l’aval, en dehors de la crise de venue de l’oued.

De là l’explication, en partie, de ce que la valeur au point de vue humain des différentes régions du pays targui est souvent en rapport direct avec leur caractère plus ou moins montagneux (indépendamment de la question de l’acheb).

* * *

J’espère que ces conclusions seront de plus en plus renforcées par les explorations à venir et que la province botanique du Massif Central Saharien avec son individualité, sa richesse, sa variété et sa forme typique de végétation, sera de plus en plus couramment distinguée du reste du Sahara : Sahara arabe au Nord, soudanais au Sud, etc.

Des études approfondies de la flore du pays targui ne feront, je crois, que montrer de plus en plus l’individualité et le caractère varié de cette flore.

Cette étude serait fertile en découvertes dans ce sens particulièrement, à mon avis, dans l’Oudan, le Tifedest et les contreforts Nord-Ouest de l’Atakor.

Dans les vallées de l’Oudan surtout ; la légende célèbre de la Garet-el-Djenoun n’est peut-être pas très loin de la réalité : s’il y a des vallées suspendues sur son vaste plateau terminal encore vierge d’exploration, peut-être une flore étonnante s’y est-elle concentrée.

En tous cas, des vallées profondément entaillées de ses contreforts il y a beaucoup à espérer ; je n’ai vu que le bas d’une de ces vallées, l’oued Ens Iguelmamen ; la végétation en était exubérante pour le Sahara et j’ai vu là un très beau Telokat. Que nous réservent les régions en amont ?

Quant aux contreforts Nord-Ouest de l’Atakor j’ai eu là, dans l’oued Arrou, la volupté de cheminer pendant plusieurs heures auprès d’un ruisseau chantant, au milieu de Tarfa des plus ombreux et sur de vraies prairies avec menthes, véroniques, graminées, etc. ; des Touareg m’ont affirmé que cet oued coulait toujours ; c’est là un coin dont l’étude botanique serait, je crois, des plus intéressante également, avec celle encore des coins humides du Tifedest-Ta-Mellet (citons en particulier dans le Tifedest-Ta-Mellet, l’oued Timakhatin [affluent de l’oued In-Takoufi], les environs d’In-Ebeggi, de l’oued Aorr [au pied de l’Iscarneier] et de l’oued Entenecha).

Il est intéressant de constater que nous sommes amené par cette étude botanique à une conclusion analogue à une de celles de la partie géologique de ce travail à laquelle amènent également les études zoologiques, à savoir la croyance à un passé plus humide, notamment plus humide dans les régions du Sahara arabe comme dans celles du Massif Central Saharien[65].

* * *

L’étude des arbres et arbustes du pays targui, que je viens de faire, m’a permis une mise au point des caractéristiques générales de sa flore.

Dès lors un examen détaillé du reste de cette flore pourrait paraître fastidieux.

Si j’envisage l’éventualité d’en publier une étude, j’estime qu’elle n’aurait pas de raison d’être ici, dans ce travail destiné surtout à des mises au point plutôt synthétiques.

Du pâturage dans le Massif Central Saharien. De l’élevage targui.

Dans le Massif Central Saharien, le chameau se nourrit principalement d’Arta[66], de Chobrok[67], de Guetof, de Had, de Drinn, de Mourkba[68], d’un sous-arbrisseau à tiges et feuilles velues qui pousse dans la montagne, de Nessi, de Chgar, de Krom, de Girgir, de Chereg, de Kach, de Chaliate, de Rabié, de Lehema et autres plantes d’Acheb dont un Rumex (R. vesicarius E. L.).

Les Touareg distinguent plusieurs variétés de pâturages par des mots spéciaux.

A part l’Arta, spécialité en général des grands et larges oueds sablonneux et des « mader », et qui a son moment, le Had, localisé dans les sables, le Drinn que l’on trouve dans les sables et dans certains « mader » ensablés et qui est souvent réservé pour la récolte de son grain, le Guetof des fonds de vallées argileuses et salées, le Chobrok limité aux lits des oueds, qui résiste un certain temps à la sécheresse, mais n’est réellement très apprécié du chameau qu’aux alentours de sa floraison, le Mourkba et le Nessi qui se maintiennent en touffes sèches longtemps, mais alors ne constituent plus qu’un maigre pâturage (à moins que le Mourkba ne porte ses graines), le chameau se nourrit principalement dans le Massif Central Saharien de plantes éphémères qui suivent la pluie, de pâturage vert d’Acheb.

Nous n’avons plus en pays targui en général ces vastes étendues de Salsolacées, ces vastes pâturages quasi permanents, qui en Sahara arabe permettaient de ne pas être lié étroitement au point de vue pâturage, à la pluie, ce qui en été était fort précieux.

Ici, le réseau de végétation persistante étant somme toute de surface restreinte, on est d’une manière générale étroitement attaché à la pluie, beaucoup plus qu’en Sahara arabe, et l’été principalement les pâturages sont parfois rares, il ne reste que les quelques pâturages persistants à Had, Drinn, Guetof, Arta, etc.

Aussi, les Kel-Ahaggar sont, par l’absence de pluies, contraints parfois, les pâturages permanents ne suffisant pas alors, de faire nomadiser une partie de leurs chameaux dans des régions plus favorisées, hors de leur noble pays, dans l’Adrar des Iforas, dans l’Aïr, etc., et suivant les fantaisies de la pluie, certaines fractions sont contraintes de faire pâturer leurs chameaux dans des terrains de parcours qui ne sont pas les leurs[69], ce qui ne va pas sans négociations diverses, car chacun s’efforce de garder alors pour lui seul les régions précieuses où les bêtes profitent, où « il y a à manger ». C’est l’été surtout que ces crises se produisent.

Ceci nous montre tout le prix du réseau de pâturages persistants[70] du pays des Kel Ahaggar, surfaces restreintes, propriétés de tribus, jalousement réservées souvent pour les périodes dures et auxquelles des plantes particulières constituant un facteur nécessaire dans la bonne alimentation du chameau (qui doit en manger à certains moments suivant les formules compliquées de cette alimentation très spéciale sur laquelle je n’ai pas la place de m’étendre ici) donnent encore plus de prix.

Aussi les quelques coins du pays targui, susceptibles de développement agricole, correspondant souvent au meilleur de ces quelques pâturages résistants, de ces quelques pâturages de garantie contre la sécheresse et de grande nécessité pour le cycle alimentaire du chameau, on comprend qu’un développement agricole[71] de l’Ahaggar, outre les obstacles qu’il rencontrerait du côté de la main-d’œuvre puisse se heurter à l’hostilité des Touareg à qui il enlèverait des éléments nécessaires à leur vie pastorale.

Le nomadisme des chameaux n’est pas toujours celui des individus accompagnés de leurs ânes, chèvres et moutons ; souvent les Touareg, principalement les femmes, restent avec les chèvres, les moutons et les ânes en terre d’Ahaggar, dans leur terrain ancestral de parcours auquel ils sont très attachés et continuent à transhumer suivant leurs traditions, leurs habitudes, très casanièrement pourrait-on dire, pendant que les chameaux sont emmenés prendre de la bosse ou l’entretenir, où ils trouvent bon pacage et les pâturages qui conviennent à la saison et à leur état. Il semble que l’on trouve là un reflet dans les mœurs, de cette évolution de l’humidité du climat au Sahara dont il est souvent question dans ce travail.

Il est d’ailleurs constant que pour certaines régions actuellement peu sympathiques du pays des Kel Ahaggar, les Touareg vous parlent d’un temps assez proche (une centaine d’années, pas plus) où elles étaient plus favorisées sous le rapport des pâturages et des points d’eau ; à citer en particulier à ce sujet les voisinages de l’Amadror.

Le pâturage vert est excellent pour remettre en état un chameau, il est agréable aussi parce qu’il diminue la fréquence de la nécessité des opérations d’abreuvoir[72], mais c’est un pâturage fade — aussi les Touareg, quand ils ne peuvent recourir à un pâturage salé, donnent du sel à leurs chameaux.

L’alimentation du chameau a d’ailleurs un tas de nécessités qui rendent très complexes son élevage et son entretien, ces nécessités se superposant avec la question de la pluie. Son étude détaillée sortirait du cadre de ce travail.

Les mehara de l’Ahaggar sont souvent des animaux petits fins, nerveux, musclés et à ligne élégante.

Les vrais mehara de l’Ahaggar proviennent d’une véritable sélection, alors qu’en pays arabe, c’est surtout le choix, le dressage et la castration qui font le mehari.

Le mehari Ahaggar, de race pure, se distingue généralement bien des mehara provenant des autres élevages :

le mehari de l’Adrar est généralement grand, a une ligne majestueuse, un pas magnifique, mais est généralement moins fin et moins léger que le mehari Ahaggar et sa figure est moins éveillée ;

le mehari du Fezzan est plutôt un chameau mixte qu’un mehari, il a de très solides qualités ;

le mehari de l’Aïr est souvent de robe pie et d’allure délicate ;

le pays arabe ne produit guère de beaux mehara ; sa spécialité, ce sont les chameaux porteurs, les chameaux lourds, supportant de grosses charges. (Le commandant Pujat distingue d’ailleurs les chameaux arabes des autres chameaux du Sahara, en fait une espèce différente, originaire d’Asie, amenée par les invasions arabes, alors que les chameaux touareg seraient d’origine essentiellement africaine, en tous les cas, d’introduction plus ancienne en Afrique.)

Le mehari de l’Ahaggar est le mehari par excellence, le chameau de guerre ; il est agréable à monter, a un pied extraordinairement sûr, passe partout dans la montagne, supporte bien l’amble et le trot, peut couvrir de grandes distances (jusqu’à 120 km. dans la journée), est capable de courir en course en terrain accidenté, enfin est susceptible de marcher au galop et même de partir au galop de pied ferme.

On l’accuse d’être parfois un peu plus délicat que les autres chameaux et d’être peu à son aise dans les sables, mais c’est là peut-être une fausse réputation : car au bon, au vrai mehari de l’Ahaggar on a fait subir en général dans sa jeunesse l’entraînement, l’accoutumance à tous les terrains et à tous les genres de pâturages, à toutes les régions en particulier par la vie de rezzous et il est très résistant quand on sait le mener surtout, si après son dressage, on lui a laissé se constituer de la bosse de plus d’un an et qu’on le prend avec cette bosse ferme et confirmée.

Mais c’est dire que la formation d’un vrai mehari Ahaggar est une œuvre de longue haleine, qui nécessite tout un art et une succession de combinaisons compliquées, aussi les Kel Ahaggar ne se défont pas facilement de leurs excellentes montures qui représentent tant de soins, d’attention, de dressage et de formation savante, et, en général, nous n’arrivons pas à en posséder — de là sûrement une réputation injustifiée, car il y a des mehara touareg dont la résistance est extraordinaire.

Enfin les mehara touareg sont souvent éduqués avec beaucoup de douceur et d’intelligence, ils en arrivent à avoir un caractère autrement plus fin et sympathique que les stupides chameaux arabes abrutis par la brutalité de leurs maîtres ; le mehari targui connaît son maître et manifeste discrètement pour lui, par de petits cris, ses impressions diverses, sa joie, son étonnement, etc., animant ainsi la route de ses réflexions gentilles et remplissant le rôle d’un camarade discret, dévoué et affectueux. Il est même parfois trop familier et s’oublie à mettre pensivement sa tête sur votre épaule[73].

Les mehara ne sont qu’une minorité dans l’ensemble des chameaux touareg : les Touareg en effet élèvent principalement des chameaux pour leur lait, pour leur viande et pour porter ; les animaux qui ne sont pas encore « sedes » font nombre aussi ; et tout cela constitue des troupeaux ; ces troupeaux de chameaux sont le principal de la richesse en pays targui.

Les campagnes de ces dernières années ont porté un coup très rude à l’élevage ahaggar et son cheptel camelin a de la difficulté à se remonter.

Les Touareg sont gens de chameaux et aussi gens de chèvres. Les chèvres sont leur grand élevage avec les chameaux ; ils en ont de grands troupeaux, mais c’est plutôt l’accessoire de la richesse. Elles leur fournissent du lait, du beurre, des fromages, de la viande.

Toute une partie de la population, les plébéiens, est appelée Kel-oulli (gens de chèvres) plutôt qu’imrad — ce dernier terme étant méprisant alors que le premier ne l’est pas.

Souvent, comme je l’ai dit précédemment, les tentes touareg ne circulent qu’avec leurs chèvres, leurs ânes et quelques mehara — le gros des chameaux menant une vie de pâturage distincte.

Pour les chevreaux, les Touareg édifient de petites tours basses dans lesquelles ils les entassent la nuit — il convient de ne pas confondre ces petits abris avec des tombeaux ou autres monuments lithiques.

Les chèvres demandent à boire tous les jours et mangent un peu de tout.

Les cuirs de chèvres peuvent évidemment faire l’objet d’un certain commerce[74] ; mais il conviendrait de ne pas exagérer les possibilités de rendement de l’élevage ahaggar, qui déjà semble trouver ses pâturages insuffisants à certains moments, ni de fonder de trop grands espoirs sur le commerce de ces peaux qui nécessiteraient, pour pouvoir jouer un rôle sur le marché des cuirs (des peaux de gants par exemple), d’être tannées avec soin, ce qui imposerait la création d’un centre de tannage dans l’Ahaggar — et un traitement des chèvres durant leur vie, qui permette de compter sur la qualité de leur peau après leur mort.

Les Touareg font avec le lait de chèvre du beurre et du fromage qu’ils vont vendre souvent fort loin.

Avec les chèvres, les Touareg possèdent des moutons (sans laine), plus rares ; ces moutons sont souvent croisés avec des chèvres et donnent des produits bizarres mâtinés chèvre et mouton, avec longue queue, poil long et cornes de chèvres.

Enfin, des ânes font partie du cheptel inséparable des tentes touareg ; ce sont de jolis ânes gris argent, avec les pattes zébrées et une croix noire veloutée sur le dos ; souvent ils s’échappent et mènent une vie sauvage.

Les Touareg possèdent un cheval, celui de l’Amenoukal, grand sujet de conversation, car ils en sont très fiers, et qu’ils nourrissent complètement au lait — ce qui ne lui réussit pas mal.

Quand j’aurai signalé quelques zébus dans les « arrem », originaires du Soudan (on leur fait faire la traversée du Tanesrouft au printemps), j’aurai terminé cet exposé sur l’élevage des Touareg dont on peut dire qu’après guerriers féodaux, ils sont essentiellement pasteurs de chèvres et de chameaux.

III ÉTUDES ZOOLOGIQUES

De la faune dulcaquicole du pays targui.

Au point de vue zoologique, le Massif Central Saharien est intéressant par sa faune dulcaquicole ; alors que les pays crétacico-tertiaires ne possèdent pas en général (en dehors des oasis) d’eaux permanentes en surface, le Massif Central Saharien avec ses vallées profondes, ses eaux totalisées plus ou moins dans les lits de ses vallées et ses seuils de retenue, présente en un certain nombre de points des petites mares permanentes.

Chose curieuse étant donné l’éloignement actuellement réciproque de ces mares et leur éloignement global d’autres milieux dulcaquicoles, ces points d’eau possèdent une faune aquatique complète.

Au premier abord l’on peut remarquer d’abondants insectes d’eau ; les Dytiscides, les Gyrinides, les Hémiptères-Népides (Noctonètes et autres) sont nombreux.

A citer particulièrement pour les insectes aquatiques les points d’eau d’Entenecha, de Tahara, d’In-Ebeggi et d’Ens-Iguelmamen, dans le Tifedest, d’In-Ebeggi, dans l’Anahef, de Tin-Eselmaken, dans les Tassilis.

Un examen plus attentif permet de reconnaître, outre la présence des larves de ces animaux et de larves de moustiques, celles de Vers.

Enfin l’on a la, surprise de trouver parfois des Poissons en abondance ; dans la mare permanente de Tin-Eselmaken, près d’Amguid, en particulier j’ai eu l’occasion d’observer la présence de nombreux poissons dont certains atteignaient une taille de 30 centimètres environ ; je suis arrivé à en capturer deux qui ont été déterminés par le docteur Pellegrin, du Museum[75] ; ce sont deux exemplaires du Barbus biscarensis Boulenger, des environs de Biskra.

Une autre espèce de barbeau, le Barbus Deserti Pellegrin, a été récoltée dans la mare d’Ifedil, dans les Tassilis également, associée à l’espèce précédente et décrite par le Dr Pellegrin ; il est probable que cette espèce existe également à Amguid.

Tels sont les deux points du Massif Central Saharien où la présence des poissons a été reconnue avec certitude et les espèces déterminées.

Ces barbeaux se rencontrent certainement en d’autres mares permanentes du Tassili de l’Ajjer, en particulier probablement dans l’oued Mihero ; les Touareg m’en ont signalé également dans l’Emmidir (dans un aguelmam de l’oued Arak).

Ils se rencontrent peut-être également dans le Pays cristallin.

Foureau a signalé des Clarias (Siluridés) dans les Tassilis de l’Ajjer ; je n’en ai point rencontré et je me demande s’il n’y aurait pas eu confusion.

Les Touareg ne mangent pas les poissons sous prétexte qu’ils sont impurs, se nourrissant, disent-ils, d’excréments !

C’est la même raison qui leur fait ne pas manger de poulet (disent-ils) ; mais il se peut qu’il y ait plutôt dans ces coutumes une cause ancienne religieuse.

Si l’on examine ces eaux avec une grande attention on y trouve de nombreux Crustacés de petite taille ; j’ai observé en particulier la présence de Branchipus en trois aguelmams différents : l’un près de Tin-Edness, vers 900 mètres d’altitude, dans lequel ils étaient très nombreux ; l’autre dans le Telleret’ba, vers 1.500 mètres d’altitude, le troisième dans l’oued Ens-Iguelmamen (au pied de la gara Ti-Djenoun).

Les Batraciens ne sont pas absents : le Cne Cortier a recueilli la Rana mascareniensis D. B. (déterminée par le Dr Pellegrin) dans la mare d’Ifedil ; il est vraisemblable que d’autres espèces sont répandues dans le Massif Central Saharien ; j’ai observé de nombreux tétards en divers points d’eau, mais en particulier dans l’oued Terroummout, la partie amont de l’oued Tamanrasat où, chose curieuse, ils étaient là répandus en abondance dans des flaques d’eau laissées par la « venue » récente de l’oued (un aguelmam permanent placé en amont permet, je crois, d’expliquer ce curieux peuplement) et à Idelès où les grenouilles pullulaient quand j’ai passé.

La présence de Batraciens est aussi étonnante que celle de Poissons au Sahara.

Enfin, c’est une chose fort surprenante que la présence de Crocodiles en pays targui (car là le peuplement par l’intermédiaire des pattes d’oiseaux n’est guère vraisemblable).

C’est au Cne Nieger que revient l’honneur d’avoir permis la détermination de l’espèce exacte de ces crocodiles déjà signalés par Duveyrier et de Bary.

C’est le Crocodilus niloticus Lour., des grands fleuves africains (déterminé par le Dr Pellegrin).

Les Touareg m’ont souvent d’ailleurs signalé l’existence de crocodiles dans des aguelmams des Tassilis (en particulier dans celui de l’oued Mihero).

Il semble avoir existé plus à l’Ouest, car au Sud de Tiounkenin, dans l’Emmidir, se trouvent deux aguelmams permanents[76], les plus grands et les plus profonds que j’ai vus au Sahara, et, paraît-il aussi, plus vastes et profonds que les plus avantagés à ce point de vue, des Tassilis de l’Ajjer : ce sont les aguelmams Afelanfela (ou Deïtman) ; mes Touareg me déclarèrent qu’il y avait là un grand crocodile et qu’il avait même le meurtre du grand-père de l’un d’eux à son actif (!) ; je m’empressai de me rendre à cet endroit ; je constatai la présence des aguelmams en question mais pas de leur hôte terrible, ni de traces quelconques qu’on puisse lui attribuer ; je n’allai point cependant jusqu’à tenter l’expérience de l’appât, en me permettant de nager dans ce lac ainsi que ce m’était un plaisir dans les autres aguelmams ; mes Touareg ayant mis tout leur talent de persuasion à me convaincre que ce n’était pas prudent.

Il semble que ce vieux crocodile solitaire soit mort, car les témoignages de mes Touareg étaient très précis et comme eux je ne doute pas qu’un crocodile ait pu vivre là : la taille de ces aguelmams, leur profondeur, leur richesse en algues et plantes aquatiques, leurs alentours à végétation exubérante, permettent très bien d’imaginer qu’il pût en être ainsi.

Le capitaine Duprè m’a dit avoir trouvé une mâchoire de crocodile en un point d’eau des Tassilis de l’Ajjer.

Telle est la physionomie générale de la faune dulcaquicole du Massif Central Saharien ; on voit que les groupes aquicoles principaux : Poissons, Reptiles, Batraciens, Crustacés, Vers, etc., y sont représentés.

Cette faune aquatique[77] mériterait des recherches suivies[78], entre autres l’exploration systématique des mares permanentes et quasi-permanentes, peu nombreuses d’ailleurs, du Massif Central Saharien, en particulier dans les Tassilis de l’Ajjer des mares d’Ifedil, de Mihero, de Taragaïn (dans l’oued Iskaouen), de l’oued In-Tmanahen et de Tin-Eselmaken ; dans l’Emmidir, des mares d’Afelanfela (ou Deïtman, près de Tiounkenin), de l’oued Arak ; dans le Pays cristallin, des mares de Tin-ed’ness (Edjéré), du cirque intérieur du Tellerteba (Anahef), du Tala-Malet, de l’oued Terrinet (près d’Idelès, beaux marécages), de Tahara (Tifedest), de l’oued Ens-Iguelmamen (Oudan) — particulièrement des mares du Tifedest-ta-Mellet et de l’Oudan.

Que penser de la présence d’une faune dulcaquicole complète, avec Poissons, Reptiles et Batraciens, localisée dans les rares mares permanentes du pays targui, isolée au milieu du Sahara, sinon que c’est un héritage des temps humides, une « faune résiduelle ».

C’est dans cette fin que nous avons cru devoir faire cette petite mise au point zoologique malgré qu’elle ne contienne que quelques précisions nouvelles.

Quant à dégager les caractères propres, les éléments originaux et particuliers de cette faune résiduelle, ses relations et échanges passés avec le voisinage, c’est ce qu’il est encore impossible de faire, étant donné les précisions encore peu nombreuses que l’on en a[79].

On peut tout de même indiquer, ce qui est logique, que ses relations se sont faites probablement surtout par versants, que la ligne de partage des eaux a une grande importance à ce sujet, ce qu’indique la présence du Barbus biscarensis ou barbeau de Biskra à Tin-Eselmaken et à Ifedil, c’est-à-dire justement sur des points du réseau hydrographique ancien qui relèvent de la région des Chotts comme l’oued Biskra.

Il est difficile de déterminer si ce poisson est de passé plutôt ahaggarien que zibanais.

Nous nous bornons à cet exposé sur la faune dulcaquicole du Massif Central Saharien ; au point de vue zoologique c’est ce qui nous paraît le plus intéressant à signaler pour le moment dans ces pays et, d’autre part, le reste nous entraînerait hors des proportions imposées à ce travail.

IV DE MON ITINÉRAIRE

IMPRESSIONS ET NOTES DE ROUTE

a) De Temassinin à In-Salah, par l’Ahaggar[80]. Impressions de route[81].

Enfin voilà des montagnes ; nous sommes cette fois en vrai pays targui : ce sont les plateaux nus et brûlants des Tassilis dont les vallées encaissées cachent dans le fond de gorges fantastiques des bosquets de lauriers-roses et de mimosas[82] fleuris et odorants, de petits lacs qu’animent de nombreux poissons et des marécages touffus, retraites noires de quelques vieux crocodiles.

En parcourant ces oueds de légendes dans les replis desquels les surprises se succèdent aux yeux émerveillés, je comprends maintenant les yeux nostalgiques des officiers sahariens au moindre souvenir des pays touareg ; ne nous a-t-il pas paru à tous comme une île enchantée, ce pays targui, après la traversée monotone du Sahara arabe ? et comme il m’apparaît naturel maintenant le prestige extraordinaire du nom « Hoggar » sur toutes les populations sahariennes : pays fabuleux et magique en vérité quand on le compare aux autres régions sahariennes, et dont on ne peut considérer les descriptions merveilleuses comme le fallacieux effet de l’emphase arabe que tant qu’on ne le connaît pas ! A mesure qu’il se dévoile, il apparaît digne de sa renommée.

Je renonce à décrire ces vallées ombreuses et parfumées des Tassilis enserrées dans leurs hautes murailles comme un trésor dont la terre garde un soin jaloux ; ne serait-ce pas un sacrilège ?

On y surprend souvent au détour d’une gorge, soit la timide gazelle aux gracieux effrois, reposant mignonnement à l’ombre du térébinthe ou du mimosa, soit le sauvage mouflon au front noble et vaillant buvant longuement à quelque flaque d’eau miroitante laissée dans le creux du rocher par une récente pluie.

Dans les Tassilis, au Tahihaout, je rencontre des traces récentes de chèvres, d’ânes et de chameaux ; des tribus de Touareg nomadisent donc non loin ; j’ai besoin d’un guide ; j’envoie mon méhariste, Mahomed-ben-Hamouillah, sur leurs traces essayer de m’en trouver un ; il revient bientôt, et voici un Targui devant moi : Amdor-ag-Amadou, des Eaohen-n-ada.

C’est un guerrier mystérieux et superbe : haute taille, port fier et hardi, démarche souple, muscles longs, attaches fines, teint de bronze doré ; peu d’hommes réunissent tant d’éléments de beauté pour la splendeur de leur corps.

Ce beau corps est paré avec une coquetterie raffinée (n’est-il pas un guerrier ?) ; un bracelet de serpentine au-dessus du coude fait valoir le nu d’un bras dont Adonis eût été jaloux ; une sorte de gandourah très décolletée laisse admirer le galbe rare du cou et des épaules.

De la figure on ne voit que deux yeux hiératiques, agrandis au kohl et entre les yeux la naissance du nez ; le reste est caché sous un voile indigo[83] disposé savamment autour de la tête en un mouvement fixé peut-être depuis des siècles, surmonté d’une sorte de « bourrelet »[84], de diadème, de laines et de soies multicolores, qui donne à la tête une allure casquée ; les cheveux jaillissent parfois ainsi qu’un cimier de ce casque d’étoffe ; parfois aussi ils sont tressés à la manière lybienne.

Planche XII. Le Pays cristallin. Le bord Sud-Est de la plaine de reg de l’Amadror avec le massif du Tellerteba (Anahef).

Illustration from Au Hoggar: mission de 1922

Au côté un glaive de ligne sobre et pure gainé de cuir écarlate évoque les chevaliers.

Ainsi m’apparaît, superbe et mystérieux, le guerrier targui Amdor ag Amadou.

Je le prends comme guide.

Je m’aperçois bien vite qu’il n’est pas que son visage qu’il voile : qu’importe ! ne sont-ils pas tous plus ou moins ainsi les Touareg ; ils ne disent jamais tout : un de leurs proverbes dit, dans le style sybillique qu’ils affectionnent : « La moitié pour nous deux, l’autre je la garde », ce qui signifie : « Je ne me livre jamais entièrement », et c’est très targui !

Enfin, il prend la responsabilité de me conduire où je désire aller, cela me suffit.

Après le noir pays de l’Egéré aux nombreux cratères souvent occupés par de très vieux tombeaux comme si les anciens habitants du pays avaient cru que ces sombres entonnoirs avaient quelques rapports avec l’obscur séjour des morts et le reg[85] désespérant de la plaine de l’Amadror, voici le massif du Tallerteba, imposante forteresse de près de 2.200 mètres d’altitude qui se dresse au seuil du pur Hoggar.

Des points d’eau se cachent dans ses flancs mystérieux ; c’est souvent un repaire de pillards. J’en fais l’exploration et l’ascension, malgré mon guide qui refuse de m’en faire les honneurs.

Quelle joie d’y découvrir un cirque intérieur dissimulé dans ses vastes flancs, avec végétation de térébinthes, mimosa, tamarix, laurier-rose, kerenka, etc., et même, ô surprise ! un petit ruisseau qui sort du cirque par une suite de cascades en une profonde entaille, pleine d’ombre et de fraîcheur, dans laquelle il se repose, entre deux bonds, en des vasques charmantes de porphyre[86] poli et bleu.

Quelle joie de gravir cette cime orgueilleuse et célèbre chez les Touareg, que je suis le premier à vaincre.

Après avoir étudié la région de l’oued In Sakan et de l’Adrar Idekel, dans le terrain de parcours des Eitlohen, dont des guerriers plus ou moins Senoussistes (comme pas mal des Touareg des confins du pays Ajjer dans lesquels j’ai circulé) assassinèrent le Père de Foucault à Tamanrasat, je gagne Idelès par l’oued Inouaouen.

Quelle surprise ! que ce centre de culture d’Idelès[87], le premier que je vois : au milieu des montagnes, à 1.300 mètres environ d’altitude, voici des palmiers, des figuiers, des cultures de blé et de mil, de beaux pieds de vigne et un animal surprenant en plein Sahara, un zébu, un bœuf à bosse du Soudan, dressé, qui, par un va-et-vient régulier, au moyen d’un appareil astucieux, tire l’eau d’un puits.

Des noirs travaillent aux cultures d’Idelès.

Les Touareg ne s’attachent pas à la glèbe : c’est là travail d’esclave et non de noble targui ; les Touareg se contentent en général, dans les arrems[88] du Hoggar, de toucher des redevances : ce sont des seigneurs.

Planche XIII. Le Pays cristallin. Le massif du Tellerteba (Anahef), vu de l’oued In Sakan (c’est-à-dire face Sud-Est). Un groupe d’Etels (Tamarix articulata).

Illustration from Au Hoggar: mission de 1922

Quelle volupté que l’ombre fraîche des figuiers d’Idelès ; comme je suis tenté de m’arrêter quelques jours ici.

Nous continuons cependant notre route et gagnons les hautes régions de l’Atakor, le massif du Tahat qui, avec ses 3.000 mètres d’altitude, est le point culminant, la clef de voûte du Sahara central, et je descends en raid sur Tamanrasat, de l’autre côté de la Koudia où, avec le lieutenant Vella, le résident du Hoggar, je fais le pèlerinage sacré : la tombe du Père de Foucauld, le monument du Général Laperrine et de son ami, et le château du Père de Foucauld contre les murs duquel il fut assassiné — chose surprenante d’ailleurs pour un prêtre en pays musulman.

Ensuite je remonte dans l’Atakor dont je n’oublierai jamais, je crois, les cimes étranges et déchiquetées, ni les aurores merveilleuses quand, dans la fraîcheur du matin, alors que le soleil levant fait rougeoyer les aiguilles fantastiques de la Koudia, la caravane s’ébranle dans l’ombre d’une vallée.

Je gagne l’oued Arrou dans les contreforts Nord-Ouest de l’Atakor ; oued enchanté : sa gorge est toute bruyante de la chanson d’un ruisseau, de la délicieuse chanson de l’eau et c’est une joie immense ! toute la journée en le suivant, c’est de la folie.

C’est une des surprises de ces contreforts Nord et Nord-Ouest de l’Atakor ; on y trouve des ruisseaux, de vrais ruisseaux bondissants et joyeux, dans de l’herbe et des fleurs, sous de frais bosquets de Tamarix, de Térébinthes et de Jujubiers.

Enfin, c’est dans l’Atakor que l’on rencontre en général l’élite de la tahouggera (noblesse) des Kel-Ahaggar, des Kel-Ettebel (fils de suzeraineté) : les Kel-Rala, tribu dans laquelle est choisi l’Amenoukal (roi) des Kel-Ahaggar, dont la souveraineté d’ailleurs n’est plus établie sur tous les Kel-Ahaggar, mais principalement sur les Kel-Efella (gens du haut) seulement, les Kel-Ataram (gens d’aval) constituant actuellement un ettebel (ensemble de vassaux) distinct du grand ettebel (celui des Kel-Rala et des Tedjéhé-Mellet, celui de l’Amenoukal), l’ettebel des Taitok[89].

Alors que les nobles guerriers de l’Ahaggar, leurs époux, sont en expédition lointaine, c’est là, dans les hautes vallées principalement, que vivent leurs femmes et leurs enfants avec les troupeaux, les biens de la famille, à l’abri, autant qu’on peut l’être, des rezzous.

C’est là le centre, le cœur de l’Ahaggar et son ultime réduit.

C’est d’ailleurs une région privilégiée de pâturage vert (d’Acheb), car les pluies tombent relativement souvent sur ces hautes montagnes et elles sont fréquemment couvertes d’un véritable manteau de fleurs violettes (le Krom) ainsi que d’une sorte de rougeoyante oseille, qui font le bonheur des chamelles et des chèvres et permettent à leurs maîtres de vivre dans l’abondance du lait, d’être des heureux du Sahara.

Ces hauts plateaux de l’Atakor sont donc souvent très habités, et très noblement habités ; on mène alors dans la société targui une vie mondaine infiniment attachante.

La vie en Koudia ! que de douceur de vivre est contenue dans ces mots pour un targui.

J’ai vécu avec les Touareg, comme les Touareg, et leur vie mondaine de guerriers, d’amoureux et de poètes m’a profondément enchanté.

On n’oublie pas le charme de leurs Ihallen (pl. d’Ahal, réunion), au doux son des Imzaden (pl. d’Imzad, violon monocorde).

L’ahal est très en honneur dans l’aristocratie targuia, et pour l’ahal, les chevaliers touareg accourent de très loin sur leurs plus beaux mehara, le glaive (takouba) au côté, dans l’espoir d’avoir l’occasion d’y briller devant dames et damoiselles et plus particulièrement devant celles dont leurs vers célèbrent la beauté.

Planche XIV.

Le Pays cristallin. Une aiguille volcanique près de Tamanrasset.

Illustration from Au Hoggar: mission de 1922

Le Pays cristallin. Idelès, dans l’Ahaggar. Palmiers et figuiers.

Illustration from Au Hoggar: mission de 1922

La Tamenoukalt de l’Ettebel des Kel-Rala (femme d’Aramouk). Oued In-Fergan (Atakor).

Illustration from Au Hoggar: mission de 1922

Et l’ahal succède à l’ahal, ici et là, fleurissant la vie de l’Ahaggar (noble) de ses notes gaies et charmantes.

C’est en vain que de retour dans la civilisation moderne, on cherche à reprendre goût à sa vie d’Européen ! Peut-on oublier les soirées merveilleuses où l’on devise gaiement sous les plus limpides clairs de lune que la terre connaisse, dans le chant caressant, le tendre chant des Imzaden et parfois le bruit guerrier que font les sabres frappés en cadence des esclaves dansants, ou encore les timides voix des chœurs alternés de jeunes filles...

D’un col nous découvrons soudain, à nos pieds, tapi dans la vallée de l’oued In-Fergan, un gros campement de riches tentes en peaux.

C’est la « cour » de la Tamenoukalt (reine), femme d’Aramouk.

Après qu’un de mes hommes eut été avertir de mon arrivée imminente et qu’un Targui eut fait signe, en agitant un long voile, qu’on nous attendait, nous marchons au galop, selon l’usage, vers les trois principaux seigneurs du camp qui viennent à notre rencontre dans toute la pompe de leurs voiles et de leurs « dokkali »[90].

Du haut de mon mehari, je reçois l’hommage qu’ils doivent à l’officier français, ainsi que le salut et les souhaits de bienvenue de la Tamenoukalt. Puis sous une tente rapidement dressée à l’endroit que l’on me demande de désigner selon mon bon plaisir, nous nous lions rapidement dans les nombreux thés de rigueur.

En l’absence d’Aramouk, son khalifat me fait les honneurs qu’un vassal de la France doit à un officier français (palabre, repas de fête, etc.), puis je me rends en la tente de la Tamenoukalt, en sa tente aux piliers sculptés.

Après les nombreuses salutations d’usage :

« Ma-t-toulid ? » (Comment vas-tu ?), « Elkhir-râs » (le bien seulement), etc., qui se succèdent longuement et cérémonieusement, la reine entourée de ses nombreuses suivantes m’offre le thé. Les trois verres parfumés de menthe sont bus religieusement ; les suivantes chantent ou disent des poèmes de bienvenue en tamahak et commencent ensuite les imzaden de chanter langoureusement...

Je me retire bientôt, suivi de mon monde et du khalifat, et me rends à ma tente très lentement, selon les rites, pour marquer mon regret de m’éloigner de la charmante reine qui vient de me recevoir.

Le soir, la femme du khalifat et ses amies viennent jouer de l’imzad dans ma tente et causer, de peur que je ne m’ennuie tout seul, jusqu’à ce que, vaincu par la fatigue, je m’abandonne aux doux bras de Morphée.

Un soir, il y a « ahal » en mon honneur ; c’est une réunion galante de jeunes gens et de jeunes filles, de guerriers et de jeunes femmes, une vraie cour d’amour de jadis avec président et présidente (amrar et tamrart-n-ahal), où l’on pose des questions insidieuses sur l’amour, sur la beauté des assistantes, où l’on chante sa belle, où l’on fait assaut de poèmes, et jusque fort tard, sous la clarté lunaire les imzaden, de leurs soupirs caressants, invitent à la volupté pendant que l’on se conte fleurette à mi-voix.

Enfin, une grande coupe de lait passe de bouche en bouche... c’est le signal du départ... On se disperse, et, si l’on a été heureux en amour, l’on se rend vers des rendez-vous plus doux.

Le matin hélas, il faut partir... il faut s’arracher à cette cour enchanteresse... ; dans la splendeur du soleil levant ce sont les adieux pleins de regrets, puis le départ au galop d’un mehari écumant et fougueux dans les ou ! ou ! frénétiques, frémissants des femmes...

Je rencontre ainsi de nombreux campements que je quitte chaque fois à regret... N’ont-ils pas tous quelques beaux yeux pour vous retenir ?

Elles s’appellent Guida, Dohata, Melloullen, Marenia, Lallaryée, Ossou, Smana, Dacine...

Elles vivent pour la musique, la poésie et l’amour.

On n’oublie pas leur beauté :

Ni la blancheur souvent éclatante de leur teint (qu’elles défendent jalousement contre les ardeurs du soleil, hors de leurs tentes, par d’immenses chapeaux et des poudres ocrées) ;

Ni leurs mains, que de foi ! longues et fines comme il en est peu ;

Ni l’ovale parfois si pur de leur visage ;

Ni leurs lèvres généralement voluptueusement dessinées ;

Ni, enfin, surtout, leurs yeux, tour à tour de velours et de feu, caressants et brûlants, qui tantôt langoureusement vous prennent, vous enferment dans l’ombre intime et tendre de leurs longs cils et grands sourcils noirs, tantôt soudainement vous embrasent comme de traits enflammés lancés par des arcs d’ébène.

Je circule ainsi dans l’Atakor, le Briri, le Tifedest, l’Oudan.

Parfois je n’ai plus de vivres pour subsister, je dois manger des racines amères ou du berdi, sorte de jonc sucré, ou encore me rationner à quelques dattes par jour.

Parfois le point d’eau est loin encore et c’est une lutte continuelle pour prudemment économiser l’eau, ne boire que quand la langue devient pâteuse et se colle au palais... ce qui arrive vite d’ailleurs avec la chaleur...

Parfois, je dois forcer les étapes et je passe seize à dix-huit heures de suite sur mon brave mehari « Ilaman », luttant contre la fatigue, contre mes yeux qui cherchent à se fermer.

Parfois je rencontre des traces inquiétantes et c’est l’anxiété pendant quelques heures, anxiété particulièrement grande quand c’est à l’approche d’un point d’eau nécessaire.

Quelle vie grisante on mène à alterner ainsi les périodes de solitude, de fatigue et de danger avec les repos animés et sûrs de campements amis ; dans l’enivrement d’avoir de l’espace, d’être libre, de jouer avec le danger, d’avoir, au bercement de sa monture, devant ses Touareg silencieux, pour songer des jours entiers, et dans celui de trouver un accueil enchanteur dans quelque tribu amie, parmi les ou ! ou ! passionnés des femmes.

Je rencontre en particulier les campements du célèbre Anaba-ag-Amellal, qui trempa dans le massacre de la Mission Flatters, et qui revient de dissidence (car il a toujours fait partie du parti hostile à notre influence, et dans ces derniers temps agités il était aux côtés de ceux qui voulurent briser l’amitié française avec Ahmoud, avec les Sénoussistes) ; je suis sans doute le premier Français qui le voit depuis ses dernières incartades.

Il se conduit cependant convenablement, et boit vaillamment la coupe d’amertume que doit être pour lui l’obligation de me traiter en suzerain et de me faire les honneurs de ses tentes.

Cependant il éprouve le besoin de me faire admirer sa carabine italienne — sa carabine d’insoumis — dont il apprécie particulièrement, dit-il, le chargeur à six cartouches et la baïonnette-appui. Je dois lui faire remarquer que les carabines françaises semblent en général ne pas manquer leurs buts, pour qu’il cesse de mettre sur ma poitrine un canon de carabine chargée dont le contact m’était désagréable et adopte le ton qui convient à la situation.

Ses tentes ne sont pas gaies : sa femme Raima est en deuil de la mort de son frère, le célèbre amenoukal Moussa-ag-Amastan, et mène une retraite des plus sévère. Un autre deuil fait que les imzaden sont muets le soir dans les campements d’Anaba.

Et c’est dommage, car il y a de fort gentilles dames et damoiselles de haut lignage dans les campements d’Anaba et l’ahal eût été charmant, certainement.

Je passe au pied de la célèbre Gara-ti-Djanoun, la terminaison Nord de l’Oudan.

Planche XV. Le Pays cristallin. Le massif de l’Oudan avec la célèbre Gara-ti-Djenoun. Deux assez beaux Telehs (Acacia tortilis).

Illustration from Au Hoggar: mission de 1922

La légende de cette haute montagne (2.700 m. environ), la plus impressionnante et la plus étrange que j’aie vue avec le Tellerteba, au pays des Kel-Ahaggar, a peut-être servi de thème à l’Atlantide... (Connaît-on toujours les sources de M. Pierre Benoît ?...), car je rencontre près d’Ens Iguelmamen, au bas de ce mont, des femmes qui me racontent ceci :

Deux amis, disent-elles, étaient partis pour tenter de monter sur cette cime inaccessible ; un seul en revint racontant que là-haut son compagnon était resté dans des jardins merveilleux couvrant le plateau terminal jusque-là inviolé... avec des femmes surnaturelles, et que lui n’avait pu qu’à grand’peine s’arracher à leurs étreintes ensorcelantes pour redescendre vers sa fiancée.

Depuis lors nul parmi les Touareg ne tenterait pour rien au monde l’ascension de cette montagne hantée, de si charmantes déités pourtant !

« Les femmes le défendent ! » me disent toutes fières de leur pouvoir les deux jolies Targuias qui me racontent cette légende.

A Amguid, je subis une crise d’appendicite et je dois y séjourner un mois en attendant que ma crise passe. Quoique beaucoup des Touareg qui nomadisent par là soient Senoussistes, et en soumission assez discontinue et douteuse, ils se conduisent cependant bien vis-à-vis de moi et je goûte alors tout particulièrement le charme de cette vie primitive d’un peuple, guerrier et pasteur de chèvres, qu’est la vie des Touareg, charme analogue un peu à celui qui se dégage des chants d’Homère sur les anciens Hellènes.

Vient l’époque où le Drinn est mûr :

Toute la jeunesse quitte alors les campements pour plusieurs jours et s’établit souvent fort loin des parents dans les étendues à Drinn.

Dans la journée, le Drinn est coupé à la faucille et les femmes le vannent et en moulent le grain (l’Oullen) entre deux pierres.

Puis, au coucher du soleil, chacun se met dans ses plus beaux atours et il y a ahal près de quelque bel Etel où l’on se donne rendez-vous.

L’on chante, l’on danse dans le bruit scandé des derboucca et les mélodies lascives des imzaden... et l’on parle d’amour.

Je rentre à In-Salah par l’Emmidir après avoir été faire un raid d’études au Tahihaout. C’est en mai, la chaleur est déjà obsédante, la marche n’est possible que le matin et le soir. Dans la journée, il faut s’arrêter et attendre avec souvent une cinquantaine de degrés que la fraîcheur du soir apporte sa délivrance.

J’arrive enfin à In-Salah le 2 juin, ayant étudié dans des conditions presque sans précédents[91], à ma connaissance, d’isolement et d’improvisation, les régions parmi les moins connues et les plus difficiles du pays des Kel-Ahaggar.

b) De Temassinin à In-Salah, par l’Ahaggar. Notes de route[92].

Nous partons de Fort Flatters (Temassinin) le 7 février et cheminons dans des dunes.

Le 8, passons à Teouit (ou El Bir) situé dans une plaine allongée entre des dunes et où affleurent des grès. Pâturage de Damran. Les chameaux boivent.

Le 9, marchons tout le jour sur un vaste reg à végétation de Ressel et Nessi, pour arriver le soir au Djebel Tanelak (ou Adrar-n-Taserest), vers la terminaison Nord de cette chaîne de Tanelak, contre laquelle, face Est, trouvons un intéressant pâturage à Had, Ageran, Nessi, Acheb (Goulglane) et Chgar.

Nous avons rencontré les traces d’un canon de 80 qui a passé par là il y a trois ans, paraît-il, lors d’une campagne contre les Touareg de l’Ajjer. Le désert conserve bien les traces.

Contre la montagne, nous trouvons des amas de troncs d’arbres magnifiques, qui nous servent à faire nos feux ; ces amas de bois semblent témoigner en faveur d’un passé plus humide, encore assez récent, car actuellement comme arbres il n’y a plus rien dans cette région.

Je monte sur le haut de la montagne contre laquelle nous sommes adossés ; de là, j’aperçois la gara Khamfoussa (Egeleh) à l’Est, et au Nord-Nord-Ouest le confluent de l’oued In-Dekak et de l’Ir’err’er, ainsi qu’un immense Teleh isolé au milieu du reg.

Sur ce sommet un tombeau (ou un signal ?) avec deux branches divergentes.

Nous établissons le camp non loin d’une tranchée, témoin des luttes des Touareg de l’Ajjer contre nous.

Le 10, traversons le Djebel Tanelak ; c’est un simple anticlinal de grès, d’âge indéterminé, subméridien, avec une tendance vers la direction Nord-Ouest-Sud-Est, un peu ensablé ; traversons un vaste reg, un tiniri, où ne pousse que du Ressel rare, pour arriver, après une soixantaine de kilomètres, à des collines de l’autre côté de ce tiniri ; contre ces collines, il y a un léger ensablement avec Had et Nessi.

Le 11, repos pendant que les chameaux vont s’abreuver à quelques kilomètres à un aguelmam (Redir) (A) laissé par les dernières pluies.

Je monte sur les collines voisines ; nous sommes encore contre le flanc Est d’un anticlinal plus ou moins subméridien de grès.

Le 12, marchons sur le reg, vers le Sud-Sud-Est, c’est-à-dire à distance des reliefs de notre droite. Ressel et Nessi.

Campons dans un pâturage d’Arta et de Had près d’un Teleh visible de loin.

Trouvons des débris d’œufs d’autruche.

Le 13, en continuant notre marche vers le Sud-Sud-Est, nous trouvons des oueds avec une végétation beaucoup plus riche, au bas des montagnes des Tassilis ; nombreux Telehs et pâturages excellents.

J’observe la présence de nombreux tombeaux, dont un remarquable, avec autour des pierres levées en cercle. Il y a des tombes de modèles divers.

Nombreux fossiles dévoniens.

Campons dans un bosquet de Telehs.

Le 14, remontons la gorge de l’oued Tassirt qui traverse les Tassilis externes ; à l’entrée de cette gorge, encore des tombes de modèles variés ; la gorge est encaissée ; j’y observe un premier et bel Agar.

Dans cet oued de très nombreux mechbeds marquent l’importance de ce passage.

Puis arrivons à un col d’où l’on découvre la dépression du Tahihaout au Sud. Il y a là une « capture » en train de s’accomplir et le haut de l’oued Tassirt semble encore hésiter entre l’oued qui descend vers le Tahihaout et celui que je viens de suivre.

Descendons vers la dépression du Tahihaout dans des schistes argileux blancs ou violacés (Silurien). Surprenons un mouflon.

Campons au pied de la gara Tabahout, une gara d’argiles schisteuses violettes (Silurien) où l’on trouve de nombreux tombeaux ; il y a là une belle végétation de Tamarix, d’Arta, etc.

Dans les schistes argileux de la gara sont creusées des excavations qui m’intriguent beaucoup : sont-ce des tombes vides ou de futures tombes ?

Le 15, gagnons par une marche Ouest-Est, dans la dépression du Tahihaout, le point d’eau de Tanout-Mellel qui se trouve à l’issue de ce mader vers l’oued In-Dekak.

Nombreux et beaux Tamarix, Arta, Chobrok, Kerenka, etc.

Passons près d’une gara avec de nombreux tombeaux islamiques (avec enceintes orientées vers la Mecque par des Mirabs) et une inscription de tifinar. Nombreuses gazelles.

Campons près du puits de Tanout-Mellel, à l’entrée de la gorge de l’oued In-Dekak.

Le 16, repos à Tanout-Mellel. Les chameaux s’abreuvent.

Je monte sur la crête des Tassilis externes, d’où j’aperçois au Nord la barre rosée des dunes de l’Erg d’Isaouan-n-Tifernin, et au Sud, belle vue sur la dépression intra-tassilienne correspondant aux Schistes à Graptolithes ; plus au Sud les Tassilis internes bordent l’horizon ; on y distingue les lignes sinueuses, profondément gravées des oueds Iskaouen, In-Defar, etc.

Le 17, j’étudie le bord Nord du Tahihaout, c’est-à-dire le bas des escarpements qui terminent les Tassilis externes sur le Tahihaout, les gara Idaouaren et Timakaratin.

Je trouve dans les Schistes argileux un gisement de Graptolithes.

Traversons ensuite le Tahihaout, laissant à gauche l’erg Tahihaout qui ensable les escarpements au Sud-Est de Tanout-Mellel, et gagnons l’entrée de la gorge de l’oued Iskaouen dans les Tassilis internes.

Campons là à In-Dela, près d’un vrai bois de superbes Telehs, non loin des garas Tinihesser et Tinakerkor.

Le Tahihaout est une étendue de pâturages qui joue un rôle important, ainsi que ses points d’eau, sur la grande piste Est-Ouest d’In-Salah à Rat, à la limite des terrains de parcours de l’Ahaggar et de l’Ajjer.

C’est un mader où les Touareg de l’Ahaggar nomadisent volontiers quand ils ne craignent pas les rezzous des Touareg de l’Ajjer.

Le 18, je remonte l’oued Iskaouen, un magnifique « cañon » creusé dans les Grès inférieurs.

Il y a beaucoup d’humidité, une belle végétation, des Lauriers-roses, des Tamarix, des Kerenka, des Telehs et de nombreux abankors (tilmas [A]) qu’il faut connaître.

A Taragaïn, un marécage permanent avec Berdi (Typha) où les mouflons viennent boire.

Nous campons au confluent de l’oued Oihaken et de l’oued Iskaouen, près d’un point d’eau tenant de l’abankor et de l’aguelmam : In-Emiragen. La végétation est là fort belle ; entre autres, il y a de très beaux Kerenka[93]. Ce confluent est une rencontre grandiose de gorges magnifiques et partout les affluents ont constitué des reculées ruiniformes extraordinairement pittoresques.

Le 19, nous remontons toujours l’oued Iskaouen dans notre marche vers le Sud.

La vallée, d’abord encore étroite et encaissée, avec toujours de beaux arbres (Teleh, Etel, Kerenka) et Chobrok, Girgir, Arta, un peu de Bel-Bel, Lavande (?), Réséda, Mourkba, s’élargit et le Cristallin que laissaient pressentir les nombreux et gros cailloux de roches aux couleurs vives et variées de granits, gneiss, etc. du thalweg de l’oued jusque-là, apparaît sous les Grès inférieurs, placés en discordance dessus.

La vallée s’élargit de plus en plus, les grès étant réfugiés de plus en plus haut avec leurs falaises, sur des flancs de vallée en Cristallin couverts d’éboulis.

On a une impression de vraie montagne. Il y a de nombreuses terrasses d’alluvions sur le bord de l’oued qui, ici, s’ouvre après sa gorge étroite en un réseau confus de nombreux petits affluents sillonnant le Cristallin.

Nombreuses tombes variées et en particulier une tombe de marabout auprès de laquelle s’élèvent des pyramides de pierres, tumuli créés par le respect des passants qui se traduit ainsi.

Des mosquées à la manière targuia, c’est-à-dire constituées par la différenciation d’un lieu de prières sur le sol dessiné par des pierres et orienté par rapport à la Mecque, se montrent nombreuses (j’avais aperçu la première à Teouit).

Un homme tue un lièvre ; c’est un gibier courant en pays targui, et j’aurai dorénavant souvent l’occasion d’en manger.

Nous nous élevons difficilement dans un chaos confus de boules énormes provenant de la démolition des granits, et, par endroits, au milieu de schistes cristallins injectés de pegmatites roses, jusqu’à un col qui marque la fin du bassin de réception de l’oued Iskaouen et le seuil de la région tassilienne.

Là se trouve la source d’In-Ebeggi ; dans les flaques d’eau d’In-Ebeggi se trouvent de nombreux tétards.

Puis nous descendons dans la zone déprimée de l’Avant-pays cristallin.

Nous campons dans l’oued Tin-Sebra, avec Chobrok et Mourkba, ayant terminé la traversée de l’Enceinte tassilienne, Tassilis externes (oued Tassirt) et internes (oued Iskaouen). Les falaises haut perchées des Tassilis internes dominent ce Pays cristallin au Nord. Nous sommes dans une avancée de ce Pays cristallin qui pénètre les Tassilis à la faveur de l’oued Tin-Sebra.

Le 20, même campement dans l’oued Tin-Sebra. Repos pour les chameaux, et je vais escalader le mont Bellellen, à l’Est du camp, mont couronné par une avancée des Grès inférieurs.

Le Targui Amdor, parti à la chasse dans les Tassilis, tue un mouflon. Les mouflons sont particulièrement abondants dans l’Enceinte tassilienne.

Le soir, l’orage gronde ; notre camp est dans le lit de l’oued. Amdor craint que l’oued ne vienne et que ce ne soit un désastre pour nous ; je le vois dans la nuit et la pluie, courir en cercle autour du camp, un brandon enflammé à la main ; c’est sans doute pour conjurer le mauvais sort et établir un cercle protecteur selon de vieilles croyances, un cercle sacré. On sait que les Touareg observent le passage des gazelles qui est faste ou néfaste. On observe ainsi nombre de souvenirs religieux divers, reliquats de croyances anté-islamiques.

Le 21, nous atteignons, à travers un pays de schistes cristallins, sans végétation et pas montagneux, usé, raboté et plus ou moins ennoyé dans son ensemble, le coude de l’oued Tidjert où nous trouvons un pâturage à Chobrok et des bouquets d’assez beaux Etels.

A l’Ouest, deux montagnes escarpées, la gara Tersi et la gara Holla, se dressent très haut, surtout la seconde, et étonnent par leur fière allure au milieu de ce pays raboté dans son ensemble.

A l’Ouest, au loin, les crêtes des Djebel Zelaten et Timbelleret.

Le 22, par une marche Ouest-Est, je gagne la gara Holla, en passant au Nord de la gara Tersi et à son pied.

La gara Tersi est un synclinal des Schistes cristallins qui reste curieusement en relief sur les pays aplanis qui l’entourent.

La gara Holla possède un couronnement de Grès inférieurs.

Je fais l’ascension de la gara Holla, ascension difficile car le plateau terminal de Grès inférieurs qui la couronne est entouré par une très haute falaise. Il faut l’aborder par le Nord-Ouest.

Du sommet, la vue est extrêmement étendue et superbe sur l’Avant-pays cristallin, les Tassilis, l’Edjéré, etc.

Ce point conviendrait bien comme point géodésique pour établir la carte, étant visible de fort loin ; la gara Ti Djenoun, la gara Maserof et le sommet du Tellerteba, joint à la gara Holla constitueraient de bons points pour établir le canevas.

Je fais un tour d’horizon.

On aperçoit les escarpements des monts Iguelmamen, les monts Iadjen, les trois garas Ierden, la gara Tiski, les monts Ifedaniouen, l’erg Tihodaïn, le massif de l’Ounan, l’oued Isoras, la plaine de l’Amadror, peut-être le Tellerteba, la gara Maserof, l’Egéré avec l’Oudan et la gara Ti-Djenoun, le Djebel Tin-Tirelalamin, et la vallée de Tanombella, le Djebel Timbelleret, avec le Oilahunka et le Touferert, le Djebel Zelaten, la gara Tersi, l’éperon des monts Ahellakan et l’oued et l’erg Taheret.

Puis, par une marche Nord-Est-Sud-Ouest, nous regagnons l’oued Tedjert.

Le 23, nous suivons l’oued Tedjert, oued avec une belle végétation et de très beaux pâturages de Chobrok et d’Acheb (Chaliate). Nous passons aux points d’eau de Tin Edejerid et Tinadegdeg.

Cette voie de l’oued Tedjert paraît avoir joué un rôle des plus important (c’est d’ailleurs un parcours excellent), car il y a un développement très grand de mechbeds et de nombreux signaux, tombes variées, mosquées, abris à chevreaux et emplacements de tentes, en particulier à Tinadegdeg, qui paraît avoir été un point extrêmement important.

Il y a des tombes musulmanes avec témoins, des tombes en tumuli coniques, parfois tronquées au sommet et présentant un creux (comme un cratère), des tombes simplement en gâteau rond soigneusement bâties, avec une sorte d’ouverture au milieu, des tombes enfin avec tout un système de cercles, de guirlandes, de pierres, de tumuli, d’allées, le tout orienté, que les Touaregs considèrent comme des lieux sacrés, et qui ne sont peut-être pas des tombes (?).

Les mosquées, toutes orientées, sont de dessins variés.

Les redjems, signaux aux formes multiples, paraissent dépendre d’une sorte de code et permettraient sans doute, en en possédant la clef, de se diriger et de vivre seul dans ces régions au moyen de leurs indications, que certains Touareg, sinon tous, paraissent comprendre mais tenir secrètes.

Il y a peut-être parmi eux des sortes de monuments votifs ?

Tous ces monuments lithiques mériteraient une étude précise, mais elle sortirait du cadre de ce travail.

Ces monuments divers mériteraient en particulier des fouilles méthodiques pour savoir ce qui est tombe. La région de l’oued Tedjert se présente comme particulièrement intéressante à ce point de vue.

Nous campons à l’abankor Ahallellen.

Le 24, nous arrivons, toujours en remontant l’oued Tedjert à l’abankor Tin-Edness au milieu des basaltes.

Là a campé et s’est abreuvée la mission Flatters avant de traverser l’Amadror. Les deux palmiers existent encore entre lesquels fut fait le puisard qui servit à abreuver la mission.

On compte six palmiers à Tin-Edness.

Actuellement, un puisard bien alimenté se trouve un peu en amont.

La vallée est assez humide ; en aval et en amont se trouvent quelques aguelmams, dont In-Arab, à sec cette année, alors que les autres possèdent encore de l’eau.

J’aperçois des perdrix. Dans un petit aguelmam de nombreux crustacés, et un canard mort.

On tue un serpent très fin.

La colonnade de basalte de la rive gauche de l’oued de Tin-Edness est couverte d’inscriptions verticales de tifinars, élégantes et solides archives ; je prends la copie d’une partie de ces inscriptions.

Au Sud-Est dans le voisinage immédiat de l’abankor se trouve un de ces systèmes anciens et orientés d’allées, de cercles, de tumuli qui sont peut-être de vieilles tombes, et, brochant sur le tout, une tombe plus récente, pas encore musulmane, en gâteau rond, bien bâtie.

Le 25, même camp. Je gagne la gara Maserof, dont je fais l’ascension. De là, on a une belle vue sur les volcans et les coulées étagées de la région de Tin-Edness.

Je passe près d’un volcan dont les brèches des flancs sont creusées de nombreuses cavernes.

Ces grottes ont été très habitées ; de nombreux mechbeds sillonnent les environs de ce volcan à cavernes et attestent de l’importance de cette montagne au point de vue humain.

Dans une de ces cavernes, une des plus belles, je trouve de vieilles selles, de vieux ustensiles touareg en bois (grands récipients, sortes de pelles sculptées, etc.) et des instruments de pierre taillée.

Près de la gara Maserof se trouve une tombe (Aseka) célèbre — les Touareg du moins disent que c’est une tombe — ; c’est un monument lithique orienté. J’observe encore dans ces régions des tombes en gâteau rond bien bâties, avec un trou circulaire au milieu.

Il y a d’autres monuments lithiques divers, dont je prends toujours les croquis.

Le 26, même camp. Je retourne à la montagne des cavernes ; je fais des fouilles légères dans la caverne principale, c’est-à-dire une petite tranchée dont je passe les terres au tamis.

Cela me permet de découvrir tout un outillage de pierre taillée, dont des pièces très fines et de matière choisie avec recherche. Je trouve également des fragments de coquilles d’œufs d’autruche percés pour en faire des colliers, des agates travaillées également en perles pour colliers, des poteries avec ornementation due à un moule de vannerie, etc., etc.

La chose la plus curieuse certainement est la présence de nombreux débris d’Amazonites (Feldspath vert émeraude) apportés là pourquoi ?... Cela fait penser aux célèbres émeraudes garamantiques de Carthage...

A signaler également la présence d’une coquille de mollusque terrestre. C’est là, semble-t-il, une preuve encore que ces régions ont jadis possédé un climat plus humide.

J’étudie toute la montagne et, dans une autre caverne, je trouve deux beaux fusils à pierre à long canon avec crosses ornées d’incrustations de nacre et de corail et finement sculptées, avec canons et batteries signées, l’un de Marseille, l’autre de Londres... Ces deux fusils sont de fabrication ancienne (Louis XV) ; que font-ils ici ?...

Ce fait est peut-être à rapprocher des lames de glaives touareg avec devises françaises que l’on rencontre souvent... Ce sont là probablement de vieilles armes razziées jadis dans le Nord et utilisées comme on a pu...

Dans la caverne où je trouve ces deux fusils, il y a un amoncellement de cornes de gazelles, mouflons, etc... Quel ravage firent ces deux fusils dans les gazelles d’antan !

Sur un méplat de la crête du volcan, je trouve un curieux monument lithique : c’est un croissant sans grand relief, soigneusement bâti, avec en son milieu une dépression et une fine lame de schiste fichée dedans ; ce croissant est posé sur une partie plane de la crête du volcan d’où on a une superbe vue.

Je fouille ce croissant et ne trouve rien légitimant l’hypothèse d’une tombe. Je me demande si ce ne serait pas un très soigné signal.

Je n’ai pas observé un seul autre monument analogue en pays targui.

Dans la partie Sud de cette montagne se trouvent des tombes (?) en gâteaux ronds, mais avec des branches divergeant du centre et ailleurs de très grands tumuli coniques tronqués.

Le 27, continuons les fouilles de la caverne.

Le 28, également.

Toute cette montagne a donc été un centre très habité, et de longue date ; la fouille en règle de ces cavernes, tombes, tumuli, etc., donnerait peut-être des résultats intéressants sur les civilisations qui semblent s’y être succédé.

Le 1er mars, nous passons près d’un ancien point d’eau dont les environs sont abondants également en monuments lithiques divers, qui indiquent encore combien cette route de l’oued Tedjert a dû être importante ; elle a dû être une route transsaharienne d’autant plus fréquentée qu’elle passait par la saline de l’Amadror[94].

D’ailleurs elle paraît encore utilisée quand les démêlés entre gens de l’Ajjer et gens de l’Ahaggar n’enlèvent pas toute confiance dans ces régions situées entre les terrains de parcours de ces deux groupes de Touareg.

Gagnons un cratère à double pente, admirablement conservé, à l’Est du pays montagneux : il comporte deux entonnoirs accolés et des tufs ruiniformes avec cavernes, jadis habités aussi, car on y trouve des instruments taillés.

Dans les entonnoirs, au fond, se trouvent de grands tumuli ; ce qui me fait penser que les tombes en grands tumuli coniques sont contemporaines des dernières industries de la pierre dans ces régions. Les grands tumuli ont été placés, semble-t-il, de préférence dans les cratères, où j’en ai observé régulièrement.

De petits cratères d’explosion se trouvent au pied Est de ce volcan.

Gagnons, au milieu des volcans et des coulées, l’oued In-Reggi, où nous campons. Beaux pâturages avec superbes Teleh.

Le 2, arrivons au volcan, dont je fais l’escalade, et à la saline célèbre de Tisemt de l’Amadror.

Apercevons au loin une grande antilope.

Puis campons dans le bois d’Arremen et Tamarix, qui se trouve à quelques kilomètres de la saline.

Il y aurait eu là autrefois, d’après Anaba-ag-Amellal, un puits profond d’eau salée.

Le 3, nous commençons la traversée de l’Amadror en suivant à travers le reg le mechbed Nord-Sud des convois de sel, puis appuyons sur le bord Ouest pour tenter de trouver un peu de pâturage ; il n’y a pas grand’chose, qu’un peu de Nessi et de Chobrok très sec ; à signaler la présence de Phar-phar ; il paraît que cette plante mangée à jeun, sans autre nourriture, est dangereuse pour les chameaux.

Le 4, nous continuons à traverser la vaste plaine de l’Amadror, en appuyant sur le bord Ouest.

Je trouve une boule de grès, parfaitement ronde, qui me paraît œuvre humaine ; serait-ce un boulet de catapulte ? Les Romains seraient-ils venus jusqu’ici ?

Toujours le reg, avec toujours quelques maigres touffes de Nessi et un peu de Chobrok.

On aperçoit le superbe massif de Tellerteba sur l’autre rive, silhouette magnifique, dont les mirages se jouent.

Nous modifions notre marche qui devient Nord-Ouest-Sud-Est, pour venir camper dans l’oued Amadror où nous trouvons quelques arbustes et du Chobrok.

Le 5, nous continuons notre marche sur le Tellerteba, marche presque Ouest-Est maintenant. Nous passons près d’un beau bouquet d’Etel, isolé dans la plaine de l’Amadror sur une butte de terre maintenue par ses racines. C’est là sans doute un reste des temps plus favorisés. Nous campons sur le reg nu.

Dans la plaine de l’Amadror, Voinot signale qu’il a vu des traces d’autruches ; je n’en ai point vu ; donc, depuis, l’autruche semble avoir encore accentué sa retraite vers le Sud.

Le 6, nous arrivons à l’autre bord de la désolée plaine de l’Amadror, au pied Ouest du Tellerteba. C’est un magnifique massif, très romantique, que le Tellerteba, avec sa profonde entaille pleine d’ombre dont on se demande à quels lieux infernaux elle mène, au milieu de ces monts vertigineux et prismés.

C’est toujours du Cristallin avec du Volcanique ancien surimposé et que l’inversion du relief a perché, ainsi que peut-être également un effondrement.

Après avoir pâturé dans l’oued Tihourag où nous trouvons de l’Arta, nous contournons le Tellerteba et arrivons dans l’oued In Sakan, où nous rencontrons de beaux bouquets d’Etel, de bons pâturages avec Arta, Chobrok, Mourkba, etc., et dans la montagne du Chereg et du Girgir.

Campons près du confluent avec l’oued In Ebeggi, dans des Etels.

Le 7, le 8, le 9, le 10, j’étudie cette région où on a prétendu que Flatters avait passé et où il aurait trouvé des émeraudes ; en réalité, il a passé par l’oued Tibiokin et c’est dans cet oued, s’il a trouvé des émeraudes, qu’il en aurait plutôt trouvé, lors du camp de plusieurs jours qu’il dut y tenir pour faire reposer ses chameaux, les abreuver à l’aguelmam In-Saman, et recruter des guides.

C’est peut-être une légende cette mine d’émeraudes, comme les ruines signalées près de Tisemt à l’occasion de cette mission, ruines que je n’ai pas vues.

Au confluent des oueds In-Ebeggi et In-Sakan, se trouve une superbe terrasse d’alluvions.

A In-Ebeggi, nous n’avons pas besoin d’avoir recours à l’abankor, l’aguelmam est plein d’eau, avec mêmes Dysticides et Vers.

Le point d’eau d’In-Ebeggi paraît très important ; un grand mechbed y aboutit. Le long de ce mechbed, aux environs d’In-Ebeggi, on trouve d’abondants débris de jaspes rouges (?).

Le 11, je remonte l’oued In-Sakan, profondément incisé dans les Schistes cristallins, en amont de l’abankor In-Sakan. Sur les terrasses d’alluvions, des tombeaux.

Je pousse une pointe dans l’Est de l’oued In-Sakan et étudie l’Adrar Idekel. Au cours de ce raid, je rencontre une source avec de beaux lauriers-roses et j’observe la présence de l’Aleo dans ces régions. L’Anahef est loin d’être dépourvu d’eau et de sources, ainsi que l’a dit Motylinski.

Je rentre par l’In-Kaoukan.

Le 12, je gagne le pied Ouest du Tellerteba en faisant l’étude des flancs de ce massif, par une marche à mi-côte ; sur le flanc Sud il y a un cirque où se trouvent quelques beaux arbres (Teleh, Agar) et de nombreux emplacements de campements touareg. Peut-être y a-t-il là encore un point d’eau, un abankor ?

Le 13, je fais l’ascension du Tellerteba. Je pars de l’altitude de 1.050 mètres environ. Après l’escalade difficile de la barre rocheuse qui en constitue les défenses avancées et après l’avoir franchie à 1.500 mètres environ d’altitude, je descends dans un vaste cirque intérieur. Le fond de ce cirque est très humide ; il y a là un abankor permanent. Par une très aiguë et profonde entaille dans le rempart que j’ai franchi, un oued sort de ce cirque. Il coule dans une gorge de sortie qui n’a pas plus de 2 mètres de largeur et s’amuse en cascades et vasques.

Dans le cirque, assez haut, se trouve un beau tombeau anté-islamique, peut-être signal en même temps, et, non loin de lui, un trou dans le rocher, une fente profonde avec de l’eau peuplée de crustacés (Branchipus) ; si l’abankor du bas du cirque est certainement un point d’eau permanent, cet autre point d’eau ne l’est peut-être pas.

Je monte au sommet du Tellerteba ; mon altimètre marque 2.100. L’ascension est longue. Je laisse près du sommet un flacon fermé à l’émeri avec un parchemin et la date de mon passage.

Vers le sommet j’observe la présence de sous-arbrisseaux à odeur résineuse et aromatique ; malheureusement pendant mon retour les rameaux que j’en avais gardé se sont perdus.

Serait-ce ce que l’on a signalé comme genévrier — au-dessus de 2.000 mètres — dans l’Atakor ?

Je redescends par un ravin vertigineux vers le bas duquel se trouve un Aleo.

Les traces de mouflons sont nombreuses, et certains petits mechbeds doivent être leur œuvre, comme sur le reg on trouve souvent des mechbeds de gazelles.

Je sors du cirque par un épaulement au Sud de l’entaille de l’oued, car cette entaille, semée de hautes cascades, est impraticable ; je suis tout surpris de trouver, pour gagner la plaine à partir de cet épaulement, un mechbed pour chameaux, dessinant une descente compliquée et vertigineuse dans les rochers.

Ce Tellerteba paraît donc bien une forteresse de pillards, ainsi que mes renseignements l’indiquaient, et son cirque est en effet un poste de guerre naturel admirable : on peut s’y dissimuler avec ses chameaux, y tenir longtemps puisqu’il y a point d’eau et pâturages, et l’accès peut en être facilement défendu.

Du Tellerteba on peut surveiller la route du sel, de Tisemt, et piller toute caravane qui s’y aventure.

Je comprends la mauvaise réputation de cette belle montagne, qu’elle partage avec l’Ounan à son Nord-Est.

Le 14, par une marche Est-Ouest dans la plaine de l’Amadror, après avoir traversé des étendues jonchées d’innombrables grenats provenant de la démolition de micaschistes, nous gagnons l’oued Oidenki-Amorelli, où nous campons au milieu de buttes à Etels, dans un pâturage de Guetof et de Drinn.

Le 15, nous quittons la plaine de l’Amadror pour suivre la large vallée de l’oued Inouaouen. D’abord point de végétation, puis, contre le massif du Tala-Malet, nous trouvons de très beaux Telehs, Agars, Kerenkas et du pâturage.

Là, une très belle mosquée targuia ; l’enceinte, très grande, en est faite avec de grosses pierres et représente un gros travail.

Je fais une incursion dans le massif de Tala-Malet, pour reconnaître si l’intérieur de ce massif possède des points d’eau, ainsi qu’on me l’a dit, puis nous continuons à suivre l’oued Inouaouen jusqu’au col, à 1.300 mètres, où nous campons au milieu d’Arta, près d’un ancien camp de la colonne Charlet, dont les défenses sont très bien conservées.

Beaucoup de Chihe[95].

Le 16, nous traversons successivement l’oued Tadjeret, l’oued Terressoutin, et nous campons dans l’oued Telouhat, au milieu de magnifiques bouquets d’Etels, peut-être les plus beaux que j’aie vus.

Nous trouvons là des Eitlohen ; ils ont quitté la région du Tellerteba précipitamment il y a peu, craignant, disent-ils, un rezzou de Touareg de l’Ajjer (?!).

Le 17, nous suivons l’oued Terrinet jusqu’à un important marécage avec Taheli (T) (Berdi [A] ; Typha angustifolia ?). Vallée charmante, avec ses colonnades de basaltes et sa belle végétation. Nombreux redjems ; certains, en forme de petits dolmens, semblent indiquer les abankors ; tous ces redjems, comme je l’ai déjà dit, on leur langage, mais je ne suis pas encore assez sûr de leur interprétation pour la donner ici.

Quoi qu’il en soit, quand on a vu ces redjems, ces tombeaux, ces mosquées touareg, ces monuments lithiques divers qui jalonnent les principales routes de nomadisme au Sahara, on comprend mieux les monuments mégalithiques de France dont certains devaient être ainsi des redjems jalonnant les grandes routes de nomadisme ou de commerce d’alors, d’autres aussi des lieux, des enceintes sacrés, d’autres, enfin, des tombeaux.

Puis nous quittons l’oued Telouhat et marchons vers le Nord-Ouest, en montant sur le plateau volcanique d’où émerge par endroits le Cristallin et que surmontent des volcans. Nous passons un col et apercevons Idelès et ses palmiers, dominé par la belle gara Taderaz.

Le 18, nous gagnons Hirafock, au milieu des granites décomposés en boules qui forment parfois des tas coniques ou taourirts, très pittoresques, qui semblent comme les tas de boules de quelque Titan.

Nous traversons les oueds El-Ilou, Tahahift et Tafidjert (avec abankor). J’observe pour la première fois un cercle sacré (?), un cercle de quelques mètres de rayon, dessiné très soigneusement par trois rangs de pierres contigus formant un ruban en circonférence d’une régularité parfaite. J’insiste sur la facture très soignée de cet ouvrage, qui le met très à part dans la série des monuments lithiques sahariens. Cet ouvrage est situé au milieu des granits décomposés.

Pâturage à Guetof.

Hirafock est un centre de culture, un peu abandonné, semble-t-il. Ce ne sont pas les emplacements de centres de cultures qui manquent dans l’Ahaggar, ni l’eau, mais la main-d’œuvre. J’ai noté nombre d’endroits qui se prêteraient très bien à la culture.

A Hirafock, on trouve de beaux Tarfas et des figuiers.

Le 19, suivons l’oued Hirafock jusqu’à ce qu’il tourne vers le Nord.

Là, c’est une admiration béate : l’oued coule ; il paraît qu’il y aurait toujours un filet d’eau en cet endroit.

Nous quittons l’oued et prenons dans la montagne (Schistes cristallins) la direction de l’Ouest.

Les chameaux se régalent de Chereg.

Au Nord des coulées constituent plusieurs nappes étagées avec cratères, comme près d’Idelès.

Nous campons dans un fond à Chobrok et Teleh, d’où l’on a une belle vue sur l’Atakor, avec la masse du Tahat et des hauts plateaux.

Le 20, nous montons dans l’Atakor, en suivant un chemin très bien établi ; le réseau hydrographique est dense et compliqué. Nous trouvons des truffes blanches (terfes [A]), en particulière abondance. Ces terfes, avec le Dahnoun (A) et le Berdi (A) sont des ressources en cas d’absence de vivres. Nous campons dans l’oued Tikeneouin.

Et le temps qui était menaçant depuis quelques jours devient mauvais et nous subissons un orage.

Les nuages sont très fréquents autour du massif du Tahat et des massifs montagneux les plus élevés du Massif cristallin qu’ils entretiennent ainsi dans une certaine humidité.

Le 21, nous campons dans l’oued Echchil près d’un abankor avec lauriers-roses, au pied du Tahat. L’altimètre marque 1.730 mètres.

Le 22, nous gagnons par le Nord du Tahat, par un épaulement du Tahat à plus de 2.000 mètres, l’oued Ti-n-Iferan situé beaucoup plus bas ; campons dans cet oued près de son confluent avec l’oued Tellet-Mellel, et près d’une source située dans le voisinage de beaux figuiers ; l’altimètre marque alors 1.720 mètres. Aperçu un tombeau et une roche gravée de tifinars.

Le 23, même camp.

Le 24, retour à l’oued Echchil.

Le 25, je gagne l’oued In-Fergan en remontant l’oued Abedassen d’abord, puis en appuyant à l’Est dans des plateaux semés de majestueuses aiguilles volcaniques.

Le 26, je descends vers l’oued Terroummout par de vastes coulées étagées d’où émerge à ma gauche le pittoresque Akrakar ; à droite l’Isekram.

Je trouve un Calosome. Les Coléoptères au Sahara sont surtout représentés par des Ténébrionidés (Pimelia, Blaps, etc.), des Curculionidés (Cleones, Apions, etc.) et des Carabidés (en particulier le Tamanrasat).

Puis sous les coulées, vers le bas, réapparaît le Cristallin avec un point d’eau important agrémenté de palmiers et dans lequel je trouve de nombreux papillons noyés — parmi lesquels de très beaux Sphynx.

L’oued devient très humide dans les Schistes cristallins, profondément gravé, et sa végétation assez belle ; en particulier, il y a de fort beaux lauriers-roses. Il prend plus loin le nom d’oued Tamanrasat.

Je campe au pied d’une aiguille de lave prismée au milieu des tentes du caïd Oini.

Le 27, le 28 et le 29, Tamanrasat.

Le 30, le 31 et le 1er avril, retour par la même voie jusqu’à l’oued Echchil. Je rencontre en particulier les campements d’Anaba et ceux de la Tamenoukalt, que j’avais déjà rencontrés à l’aller.

Je gagne, de l’oued Echchil, l’oued Tikeneouin, où je passe, le 2, non loin d’un abankor.

Le 3, retour à l’oued Echchil.

Le 4, le 5 et le 6, repos et étude de l’oued Echchil et de ses environs.

Le 7, je gagne l’oued Tamzizek par l’oued Tiniferan et l’oued Arrou, ce dernier d’abord encaissé très pittoresquement dans les roches grenues, ensuite dans les Schistes cristallins ; beaucoup d’eau partout.

Le 8, je gagne In-Amdjel par l’oued Arrou, puis l’oued Tessert à l’Est de l’oued Arrou, puis l’oued In-Tayet, à l’Est de l’oued Tessert. Beau développement de terrasses d’alluvions ; quelques abankors à fleur de terre.

A signaler de beaux Cipolins dans la région de l’oued Tessert.

Belle végétation arborescente, en particulier dans les oueds Arrou et Tessert.

Le 9 et le 10, In-Amdjel.

Je visite le centre de culture d’In-Amdjel.

Un jeune Targui, Retaman-ag-Baba Ahmed me rappelle étonnamment un buste de Toutankamon. Il est de race targui pure. L’on attribue souvent une origine lybique et peut-être égyptienne aux Touareg. Leurs cheveux tressés, les croix abondamment répandues comme ornements sur tout ce qui est targui, leur type n’est pas pour faire rejeter cette origine orientale des Touareg[96].

A In-Amdjel passe la piste automobile qui traverse le Sahara et mène au Niger ; une équipe travaille à la réparer pour le passage du raid Citroën qui ne sera pas la première traversée du Sahara en auto car le lieutenant Fenouil l’a déjà traversé avec plusieurs autos à roues. De la première traversée du Sahara en auto l’honneur revient à nos officiers.

Le 11, je gagne Teneleft près du Touferert (Toufrik). C’est une curieuse aiguille de roche grenue. Je campe dans les campements d’Abadoroul des Kel-Terourirt.

Le 12, pays de granits. Je passe par l’Anou (puits) oua-n-Tinifouk. A gauche les monts In-Tafargui, et à droite et en arrière les monts Igematen.

On aperçoit encore au Sud le Tahat.

Je gagne le bas du massif de Briri où je campe près de l’oued Amelak. Beaucoup d’Acheb, Lehema et Rabiè.

Le 13, je longe le massif du Briri et je campe près de l’oued Teneleft, dans le voisinage des tentes de Mohamed-ag-Iknane des Kelindrar.

Les granits ont là des formes extraordinaires dues à une corrasion intense superposée à l’insolation.

Je vais voir dans la montagne une petite source permanente : Naher, accessible aux ânes seulement.

Le 14, repos.

Le 15, je gagne l’oued Adenek et le Anou (puits) Adenek, en laissant à droite les monts Isk, Iskaouen, Ahellakan, les oueds Tin-Sebra et Tinian.

Je rencontre un superbe cercle, dans le genre de celui rencontré entre Idelès et Hirafock, mais de diamètre beaucoup plus grand. Au milieu se trouve un petit carré dessiné par des pierres. Peut-être l’emplacement du feu sacré, car d’aucuns prétendent que ces cercles sont des restes du culte persan du feu[97] que les Touareg auraient eu avant d’être musulmans, ce qui est possible.

Je remonte l’oued Adenek jusqu’à un beau Tarfa près duquel j’établis mon camp.

Le 16, je suis l’oued Adenek un moment, puis le quitte et suis un mechbed en direction du mont Iskarneier. Je passe dans l’oued Tintamahé (qui se jette dans l’oued Abezzou), puis dans l’oued Entenecha où se trouve un bon abankor, puis dans l’oued Martoutic.

Je remonte l’oued Martoutic ; sur sa rive droite, dans la montagne, je vais visiter l’abankor Tahara (avec palmiers, lauriers-roses et joncs [Juncus maritimus]) et je campe au confluent des oueds Aor et Tintahouin, qui forment l’oued Martoutic.

L’Iskarneier et l’Intakoulmont sont, à l’Est de l’oued Martoutic, deux cimes élevées très importantes du Tifedest, remarquables en particulier comme type de desquamation des granits, car ce sont d’étonnantes coupoles polies émergeant d’un amoncellement de boules.

Le 17, je vais voir l’abankor de l’oued Aor, puis je gagne la source d’In-Ebeggi, par l’oued Ehan-nebra, le mont Babaia étant à l’Est.

Nous laissons à droite l’Adrar Hellelè et gagnons l’oued In-Takoufi (qui continue l’oued Ehan-nebra, après In-Ebeggi) par l’oued Goulgoul, affluent de sa rive droite.

A gauche, la montagne Hogeda et Adrar Dinaleouin ; à droite, Adrar Oscindida, Adrar Agenora, Agelaga, Amerê.

Planche XVI. Le Pays cristallin. L’aguelmam Tahara, près de l’oued Martoutic (Tifedest). Végétation avec Juncus maritimus, palmier et laurier-rose en fleurs. — Un Targui et son méhari.

Illustration from Au Hoggar: mission de 1922

De l’oued In-Takoufi, traversant son affluent de droite, l’oued Timaratin, dont la vallée amont abrite des points d’eau importants et doit être très intéressante, je gagne le passage de l’Henderiqui où nous campons. Pâturage d’Arta. Nombreuses antilopes mohor.

Le 18, traversons l’oued Intounin, dont l’amont est important par ses puits, l’oued Ouhet, également riche en eau à l’amont, laissons à droite l’oued Agellagan, contournons le mont Tileouin-Hanker et campons près de l’oued Ens-Iguelmamen, au pied de la gara Ti-Djenoun, de l’Oudan, après avoir abreuvé les chameaux à l’aguelmam d’Ens-Iguelmamen.

L’impression générale qui se dégage des régions du Tifedest que nous avons parcourues est qu’il est très avantagé à divers points de vue, et en particulier que les centres de culture y pourraient être nombreux (il y en a plusieurs abandonnés) sans l’absence de main-d’œuvre agricole que la suppression théorique de l’esclavage a créée dans ces pays.

Le Tifedest possède au plus haut degré l’avantage d’avoir des vallées humides ; il joue un rôle important dans la richesse des Issekemaren, les riches plébéiens des Kel-Ahaggar, et ses produits d’élevage camelin sont parmi les meilleurs de l’Ahaggar.

C’est certainement une des régions les plus richement dotées du pays des Kel-Ahaggar en même temps que vraiment des plus pittoresques et originales.

Le 19, je gagne directement le confluent de l’oued Taremert-n-Akh avec l’Igharghar, près d’Egeleh. C’est maintenant un tanesrouft, le pays plat de l’Avant-pays cristallin, pays absolument nu.

J’aperçois une grande antilope près d’Egeleh.

A signaler des tombeaux (?) nombreux, en gâteaux ronds bien bâtis, avec des sortes de branches radiées, généralement deux. Sont-ce des tombeaux ou des signaux ?

Je campe dans l’oued Taremert-n-Akh, près d’un peu d’Arta sec.

Le 20, je gagne Amguid, où je retrouve de la végétation (de l’acheb) et des montagnes : l’Enceinte tassilienne.

Le 21 et le 22, repos à Amguid.

Le 22 et le 23, raid à Iraouen.

Du 24 au 1er mai, repos forcé à cause de mon état de santé.

Certains de mes Touareg également sont malades ou blessés ; et j’ai ainsi l’occasion de voir des femmes touareg dans le rôle de médecin ; car ce sont, en pays targui, les femmes qui connaissent les vertus des simples et l’art de guérir.

Pour les blessures elles font usage en particulier d’applications de plantes, principalement de cédrat ; en médecine générale elles font grand usage de la saignée et de sortes de cornets avec lesquels elles tirent du sang en des endroits choisis, particulièrement à la nuque ; ces cornets jouent un peu le rôle de ventouses scarifiées ; elles mettent aussi des applications de crottin sur les tempes ; elles connaissent les propriétés laxatives du senné (qui pousse en terre d’Ahaggar), etc., etc.

Les 2, 3, 4 et 5, raid au Tahihaout, par Tounourt Tin-Tedjert, l’oued Arami, Tihoubar (source avec vrais roseaux [Phragmites communis]), l’oued Ti-Gamahen et l’oued In-Tmanahen (point d’eau permanent et aguelmam).

Tuons des mouflons.

C’est la chasse préférée des Touareg que celle du mouflon (ils méprisent la chasse à la gazelle, dans laquelle excellent par contre les Arabes).

Quand le Targui part pour chasser, il cherche à ne pas être vu ; cela porte malheur ainsi que les souhaits ; et à son retour il vous fait les honneurs de la bête en vous apportant sa tête avec la queue coupée mise entre les dents.

Le mouflon séché, boucané, est un des éléments constitutifs de leurs réserves de vivres ; ils en font également le commerce ; du poil des manchettes, ils font des cordes très résistantes, ainsi que des chasse-mouches de nobles seigneurs ; des cornes, quand elles sont grandes, des récipients pittoresques.

Le mouflon est considéré, semble-t-il, comme un des produits des terrains de parcours et, comme tel, la chasse n’en semble admise pour les tribus que sur leurs propres terrains de parcours.

Nous rencontrons de nombreuses mosquées à la manière targuia et un tombeau de marabout.

Dans le Tahihaout, j’essaie de m’emparer à la course d’ânes redevenus sauvages que l’on m’avait signalés. Ce n’est pas facile.

Du 6 au 19, je suis retenu à Tounourt et Amguid par une violente crise d’appendicite qui préludait depuis quelques jours.

Les Touareg me soignent et je garde un souvenir reconnaissant en particulier aux Forassi de la descendance d’El-Hadj-el-Foki qui m’entourent d’affection.

C’est une section raffinée des Touareg ; leurs femmes sont très recherchées pour leur beauté, leur finesse et leur bonne éducation, et la dot que doit donner leur mari est particulièrement élevée.

Et je vérifie encore combien est nuancé le code de la civilité touareg et combien ils ont de formes de respect pour les femmes de haut lignage, pour les vieillards, etc., etc.

J’y apprends également combien ils craignent la déesse Némésis. Il convient par exemple de ne jamais les féliciter sur le nombre de leurs chameaux ou de leurs jeunes bébés chameaux quand ils vous font l’honneur de leurs troupeaux, car cela porte malheur, disent-ils, un rezzou est si vite arrivé qui change la face des choses ! Il convient de ne même pas dire avec admiration : « Qu’il y en a ! », il convient tout juste de dire : « Il y en a quelques-uns », quand il y en a beaucoup.

Les Touareg cachent leur fortune ; s’ils sont voilés quant à leur figure, ils le sont aussi quant à leurs biens et d’ailleurs quant à tout. Nous ne savons pas en particulier ce qu’ils cachent dans leurs grottes secrètes, ce qu’ils y entassent. Ces cachettes, placées en général dans le terrain de parcours de leur tribu, où ils mettent leurs biens, leurs provisions, ont souvent fait trotter mon imagination quand ils allaient y chercher des vivres (dattes, blé, mouflon séché, etc.). Depuis des siècles des objets curieux s’y sont peut-être entassés !... Les deux fusils que j’ai trouvés près de Tin-Edness appartenaient, paraît-il, au père d’un Eitlohen (Oinkara) ; ils lui venaient de son père, etc., etc., et ils étaient depuis longtemps cachés dans la grotte que lui seul connaissait, où je les découvris. Dans ces cachettes peuvent donc dormir des armes anciennes des Touareg (celles en tous les cas qu’on leur voit arborer dans les grandes cérémonies et qui sortent alors comme par enchantement) et beaucoup de vieilles choses. Peut-être là trouverait-on quelques éléments pour l’histoire des Touareg, si informe encore.

Que de voiles encore à déchirer couvrent les mystérieux Touareg[98].

Pendant ces quelques jours je subis de nombreux vents de sable.

C’est d’ailleurs habituel en avril-mai. Aussi est-ce une période peu sûre dans ces régions, car les Touareg, sachant que leurs traces seront ainsi effacées, profitent souvent des vents de sables pour faire leurs raids de pillages.

Le 19, je vais à la Source du Figuier pour m’assurer de mon rétablissement.

A signaler contre la montagne un groupe de tombeaux (?) orientés, à guirlandes, allées, tumuli, etc., près de Tin-Tarabin, à mi-chemin entre Tin-Eselmaken et Tit-Tahart.

Le 20, gagnons l’oued Raris en traversant l’erg d’Amguid.

Le 21, je passe au pied de la pointe des Grès inférieurs d’In-Touareren ; là, un tombeau (?) ancien, orienté, à guirlandes de pierres, tumuli, etc., en vague croissant, est à signaler.

Traversons l’oued Tidilekerer ; remontons sur les Tassilis internes de l’Emmidir par l’oued Tin-Tarahit (au Nord, l’oued Asaouen mène à l’oued Tilia ou Henin). Tombes islamiques[99].

Descendons dans la cuvette de Tiounkenin, poussons une pointe au Sud, jusqu’à l’aguelmam Afelanfela (ou Deïtman), dans le voisinage duquel je dois signaler également un monument lithique du type à allées, guirlandes de pierres et tumuli.

Le 22, passons à l’abankor de Tiounkenin.

Gisement de Graptolithes.

Après la traversée des Tassilis externes par l’oued Khanget-el-Hadid, où se trouve l’aguelmam Hindebera, arrivons dans le mader Amserha, d’où nous remontons vers le Nord, vers les puits de l’oued Tilia.

Le 23, 24 et 25, oued Tilia. Beau pâturage de Had et de Drinn.

Le 26, le 27 et le 28, traversons les Pays pré-tassiliens par l’oued Abadra (abreuvage à un puits), pour aboutir à Aïn-Redjem.

Le 29, Aïn-Ksob.

C’est la fin du Ramadan, et pour marquer ce jour mes Touareg édifient une mosquée à leur manière dans laquelle ils se livrent à de nombreuses prières.

Le 30, Aïn-El-Hadj-el-Bekri (Tihoubar).

Tombeaux d’El-Hadj-el-Bekri et autres membres de sa famille.

Des dattes sont déposées sous la protection du marabout, ainsi que d’autres objets.

Je crois qu’une partie est destinée à la famille d’El Hadj-el-Foki, sinon tout. On ne doit pas toucher à ces provisions, paraît-il, que si l’on est près de mourir de faim, en danger de mort, et les remplacer ensuite dès qu’on le peut.

Ce qu’il y a de curieux, c’est que les Touareg, pourtant pillards dans l’âme, respectent cette règle ; ils n’aiment d’ailleurs que le vol à main armée, qui seul est noble, et qui d’ailleurs n’est pas toujours un vol, puisque c’est souvent un vieux compte que l’on règle.

Le 31, je fais d’une traite le parcours Tihoubar, Foggaret-el-Arab. La région est désolée ; il y a absence complète de pâturage : c’est bien le Tidikelt.

Le 1er juin, repos à Foggaret-el-Arab.

Le 2, Foggaret-el-Arab-In-Salah.

J’apprends, à mon arrivé, que l’on m’avait cru assassiné ou grièvement blessé et que non seulement des patrouilles avaient été à la recherche de renseignements sur mon sort, mais encore qu’on s’était préparé à monter une mission pour aller à mon secours ou me venger si cela avait été nécessaire.

Notes in this chapter

Note 1 · Ce qui paraît être le milieu par excellence des Salsolacées actuellement, cela paraît être avant tout le sable — souvent le sable salé.Note 2 · La région du Massif Central Saharien, à cause de ses montagnes et de sa situation tropicale, a dû, semble-t-il, recevoir toujours plus de prNote 3 · Calligonum comosum L’Hérit., 1re forme.Note 4 · En pays targui le Chobrok correspond souvent à Zilla myagroïdes et non plus seulement à Zilla macroptera.Note 5 · Panicum turgidum — graminées — et autres graminées geniculées.Note 6 · Quoique souvent chaque terrain de parcours ait été délimité par l’usage de telle sorte qu’il puisse suffire à la vie pastorale complète de sNote 7 · Et tout le prix ainsi à certains moments des quelques ergs du pays targui et de certaines régions ensablées.Note 8 · Il est certain que de nombreux points de l’Ahaggar pourraient devenir des centres de cultures prospères. Outre les « édelés » déjà existant,Note 9 · Souvent les chameaux sont laissés seuls dans un pâturage pendant que les tentes avec les ânes et les chèvres continuent leur transhumance : Note 10 · Les chameaux touareg sont habitués en outre à une forme de caravane particulière : au lieu que les bêtes soient en troupes désordonnées commNote 11 · Je n’ai pas la place de traiter dans cet ouvrage du rendement et de l’avenir possible de l’Ahaggar. On peut dire pour être bref qu’au point Note 12 · Par l’intermédiaire de M. le Profr Leger.Note 13 · Probablement alimentés par une source importante, comme un bouillonnement en surface semble l’indiquer.Note 14 · La flore aquatique aussi d’ailleurs.Note 15 · J’avais fait des recherches dans ce sens et je me promettais de présenter, comme suite de mon expédition, une étude détaillée de la faune duNote 16 · Et que malheureusement par suite des incidents signalés précédemment je n’ai pu rapporter.Note 17 · Ou Hoggar.Note 18 · Ces « impressions de route », tirées de mon journal de route, sont extraites du texte d’une conférence que j’ai prononcée le 24 avril 1923 àNote 19 · C’est ainsi que l’on peut appeler d’un nom descriptif et point trop inexact puisque le mimosa de France est un Acacia, les Tamat, Teleh et ANote 20 · Tagoulmoust (T).Note 21 · Dans le sens héraldique du mot.Note 22 · Le sol de la Crau rappelle assez certains sols de reg. Il y aurait peut-être lieu de se demander si ce sol de la Crau ne s’est pas constituéNote 23 · Porphyre est ici employé dans le sens vulgaire.Note 24 · Edelés en Tamahak veut dire « lieu cultivé ». Idelès est un des plus beaux Edelés de l’Ahaggar.Note 25 · Arrem en Tamahak veut dire « village », « centre de sédentaires », Kel arrem (sédentaires) est opposé à nomades.Note 26 · Dans le Massif Central Saharien on distingue de l’Ouest à l’Est trois groupes de Touareg : le groupe des Kel-Ahaggar de l’Ettebel des TaïtokNote 27 · Sortes de toges blanches ornées de bandes écarlates ou pourpres et de points bleus.Note 28 · Sinon celles des explorations de Duveyrier.Note 29 · Tirées de mon journal de route.Note 30 · D’après les Touareg il ne faudrait pas approcher son visage des belles fleurs roses des Kerenka ; cela donnerait mal aux yeux.Note 31 · La grande piste saharienne qui passe par l’Oued Tedjert, Tisemt et l’Amadror est certainement une des ces vieilles pistes sahariennes essentNote 32 · Artemisia.Note 33 · Les Touareg ont souvent des clochettes pendues au cou de leur mehari ; tout ce qui est Arabe ne se sert pas de clochettes ; les cloches et cNote 34 · Le culte du feu existerait chez certaines tribus du Soudan Egyptien, ce qui est déjà plus près de l’Ahaggar que la Perse et par suite pourraNote 35 · Je ne me suis guère étendu dans cet ouvrage sur les Touareg (caractère, mœurs, droit, organisation sociale, etc.). Duveyrier en a admirablemNote 36 · On doit remarquer que les tombes nettement islamiques, c’est-à-dire avec pierres-témoin plutôt rares en pays targui, quand on compare leur n
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