PREMIER LIVRE (continued 3)
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Elle s'assoupit enfin, et encore rêva des revanches. Pour son honneur! Chacun le comprend comme il peut.
Au contraire de la plupart des femmes, qui presque toutes se sont bercées quelque jour d'un adultère qui ne s'appellerait pas ainsi, d'une passion défendue mais qui ne se consommerait pas, d'une chimère qui changerait leur vie sans les rendre infidèles, d'un bonheur coupable qui pourrait être sans reproche, celle-ci eût désiré l'amour à cause du mal, et la trahison pour elle-même; le baiser ne serait plus un but, mais un moyen: comme d'autres trompent pour leur amour, elle eût pris un amour pour tromper; mais si délicieusement et avec tant d'inconscience, malgré tous les calculs qu'elle s'acharnait à faire!
Elle dormait.
Georges fut debout le premier: il voulait suivre Pierre et ne plus se trouver seul en compagnie de Jeanne.
—Je t'accompagne, dit-il, quand son ami parut.
—Merizette est mieux, ce matin; comme je rentrerai tard, elle te prie de rester avec elle.
—Mais j'aurais bien aimé…
—Moi aussi… aujourd'hui surtout… je ne sais pourquoi… mais pouvons-nous, égoïstes, refuser ce plaisir à ma pauvre malade? Au revoir!
D'Arsemar s'éloigna en ouvrant son courrier: Desreynes, immobile, le regardait.
—Georges! Georges! s'écria Pierre qui agitait une lettre. Dernière heure! Barraton est au rôle de la cour; jugement demain. Dis-le à Elle.
Desreynes attendit. Que voulait-elle encore? Au moins, il courrait loin avant deux jours, demain peut-être. Il régla sa conduite et ses attitudes.
Jeanne ne descendit que trois heures plus tard. Ses yeux étaient bistrés, son teint pâle.
—Vous m'avez réveillée avant les coqs, cher monsieur: quelle hâte de prendre l'air! Rassurez-vous, je me suis rendormie…
—Pierre m'a donné de vos nouvelles.
—Faites-moi grâce; je suis fort bien.
—Et m'a dit que vous me faisiez l'honneur de désirer ma compagnie.
—Je vous en vois ravi. Déjeunons.
A table, ils se firent l'un à l'autre les politesses convenues, puis elle sortit d'un pas calme et descendit les marches du perron. Georges la suivait. Elle se retourna.
—Prenez-en mieux votre parti, cher, et restez mon chevalier galant, comme si j'étais une sous-préfète ou une servante.
Desreynes ne répondit pas. Ils allaient côte à côte. Le silence dura longtemps.
—Ne daignerez-vous plus, parce que je suis souffrante, m'offrir l'appui de votre bras?
Ils marchèrent encore sans rien dire.
—N'ai-je pas appris, cher monsieur, que vous aviez dessein de nous quitter?
—En effet, madame; j'y suis contraint…
—Épargnez-nous, par pitié, les mensonges…
Georges se tut et le silence reprit.
Jeanne respirait largement, et la santé du matin la vivifiait, âme et corps. Ses gestes seuls demeuraient languissants; mais dans son cœur, comme dans ses yeux et sa voix, la double force de sa jeunesse et de sa volonté remontait ainsi qu'une marée.
La réserve de Desreynes l'impatienta d'une intolérable façon.
—Cueillez-moi quelques fleurs, je vous prie.
Les derniers muguets étoilaient les gazons. Il se baissa, cueillit les fleurs, et les présenta en saluant. Elle flaira le bouquet et le jeta. Georges gardait une respectueuse impassibilité.
Jeanne fut lassée la première de ces vaines impertinences, et sa colère féminine s'exaspérait normalement au spectacle de la sérénité qu'on lui opposait. Le calme au milieu des insultes n'est-il pas la suprême insulte? Tant de mépris suppliciait la jeune femme et affolait sa pensée: elle était de ceux que la résistance de la matière inerte blesse et courrouce plus que la pire hostilité, et elle ressentait en présence de Georges cette sourde mais fougueuse rancune qu'elle avait tant de fois éprouvée devant l'ironie d'une pierre ou d'un chiffon; sa raison agonisait sous un trucidant besoin de punir. Elle ne calcula plus, et tournoyant au hasard dans le vertige de ses passions, elle lançait ses phrases comme des pierres dans un gouffre.
—C'est tout ce que vous avez à me dire, mon cher? Votre société est d'un charme assez mince!
Desreynes restait muet. Il voyait sans dépit croître cette animosité.
—Quand partez-vous?
—Demain, sans doute.
—Ou dans un mois?
—Je regrette de ne pouvoir profiter davantage d'une hospitalité…
—Vous en profiterez!
Il s'inclina.
—Trêve d'hypocrisie! Nous nous connaissons, n'est-ce pas? et nous pouvons nous regarder en face. Je suis maîtresse ici, j'espère! Il me plaît que vous ne partiez pas, et me déplaît d'en dire les raisons. Donc, vous resterez là.
Ces verbes d'autorité soulageaient sa faiblesse.
—J'ose croire que vous vous trompez, madame.
—M'insulterez-vous aussi? Vous vous imaginez donc qu'on vient chez une femme, qu'on la guette, qu'on la vilipende, qu'on la prend comme jouet, comme victime, deux mois durant, qu'on fait de sa maison, Dieu sait quoi, sous ses yeux, qu'on remplace son ennui par… par tout, et qu'il suffit de refermer ses malles pour que la farce soit finie… A mon tour, maintenant!
—J'avoue…
—Qu'avouera-t-il? M'avez-vous assez tourmentée, méprisée? Maintenant encore! Mais voici la revanche, mon cher!
Des souvenirs âpres lui revenaient en foule: toutes ses anciennes rancunes se réveillaient l'une l'autre sous la chaleur de sa parole, semblables à des serpents qui se détordent. Elle faisait en elle des découvertes de souffrance et de haine: sa propre voix lui révélait des misères nouvelles; son cœur suivait sa phrase; chaque mot était comme un mineur qui davantage creuse un puits.
—Vous m'avez fait pleurer, vous m'avez fait rougir; je vous ai détesté, je vous déteste. Mais vous rêvez que je vous aime, et votre antique fatuité me compte déjà dans ses derniers triomphes; ah, je saurai vous détromper.
—Je n'en doute point, madame, et je voudrais seulement demander dans quel but…
—Mon but, mon but, s'écria Jeanne, menaçante, quel est mon but?
Elle chercha une réponse sans la trouver, car elle ignorait elle-même. Elle se vit stupide en tout ce qu'elle avait dit, et sa colère s'accrut; mais elle fit un effort pour en contenir les excès.
—Le but, c'est mon bon plaisir; et le moyen, c'est mon secret.
—Conservez-le, madame.
—Et si je veux vous le dire, m'en empêcherez-vous? Vous resterez parce que je le veux, et que j'ai dans les mains le pouvoir de vous tenir!
Georges se garda de poser une question.
—Lequel, monsieur? Courte mémoire, que la vôtre! Avez-vous oublié certaine lettre, certaine lettre d'amour donnée à une passante, un matin où vous étiez trop pressé pour dater vos épîtres?
Le besoin de triomphe aveuglait à tel point le sens moral de cette femme, qu'elle ne vit rien, dans la confuse insinuation d'une vilenie, sinon la preuve étalée de sa force. L'homme eut peur. Jeanne le sentit, et, sûre de l'avantage, elle persifla.
—Supposez que j'aie reçu aujourd'hui même cette galanterie sans date… Renierez-vous votre écriture ou direz-vous qu'elle était pour une autre? Le portrait est trop ressemblant. Vous plairait-il, d'ailleurs, de vous entendre? Je récite: «Pardonnez à une audace que ma folie excuse; vous êtes trop belle, avec vos yeux d'acier et votre couronne d'ébène, et puisque je ne peux vous le dire, que je l'écrive, au moins! J'aime mieux risquer votre courroux ou vos dédains, et si vous avez compris de mes yeux le désir ardent de baiser vos mains fines, dites où pourrait vous revoir seule celui qui va rêver de vous avoir trop vue…» Le pathos est joli. Mais qu'en dirait votre hôte, si je m'en plaignais à lui? Je m'amuserais fort de vous voir.
—Eh quoi, madame, vous pourriez…
Elle répondit froidement:
—Bouclez une valise et vous en jugerez.
Georges trembla: il revit tout le passé, et, tout à nu, il vit cette âme égoïste et sèche: ce que Jeanne avait dit, elle le ferait, et par cela seul qu'elle l'avait dit.
Il contemplait ce monstre gracieux et frêle, rayonnant de joie dans sa victoire.
Il se révoltait, à la fin! Mais sa révolte mourut dans un balbutiement.
Elle minaudait:
—Tentez l'épreuve.
—Soit! J'irai trouver Pierre, et je raconterai…
—Allons donc, mon cher! Vous êtes assez lâche pour le désirer, mais vous êtes trop lâche pour l'oser… Je vous connais par cœur. Vous iriez dire à votre ami: «Ta femme accepte dans la rue la déclaration des coureurs d'aventures!» Car c'est ce que vous pensez, mon beau viveur! Mais il fallait parler au premier jour! Essayez donc maintenant! N'avez-vous pas mangé deux mois à notre table, et sans rien dire? Ce qui pourrait, ne semble-t-il pas, éveiller quelque légitime soupçon sur la durée de cette intrigue… Monsieur me fera-t-il l'honneur de penser comme moi?
—Mais que voulez-vous donc?
—Rien; me désennuyer… Vous commencez seulement à m'égayer un peu.
—Tenez, ceci est une dérision ou une telle infamie!
Elle éclata de rire.
Il dit simplement: «Je vous supplie…»
Mais il ne put rien ajouter. Ils se reprirent à marcher en silence, et si longtemps que Jeanne elle-même en fut embarrassée. Dans les minutes d'une situation si fausse, elle reconquit peu à peu son tact féminin, et, comme elle se sentait maintenant la plus forte, elle perdait sa colère. Elle aurait bien voulu qu'il parlât; elle aurait voulu n'avoir rien dit. «J'ai l'air de l'aimer!» Elle éprouvait l'humiliation d'une femme qui vient de s'offrir, et qu'on hésite à prendre.
Il murmura: «Vous plaisantiez…»
Pour qu'il parlât encore:
—Que dites-vous? fit-elle.
Desreynes n'osa rien répéter et le silence les remmena à travers les allées.
—J'ai passé toutes les bornes, pensait Jeanne.
Elle avait bien honte.
—Non! s'écria Georges, c'est impossible! Et il parlait avec une extrême volubilité: Vous avez voulu vous moquer de moi, c'est fait, je m'humilie, vous me pardonnerez d'avoir pu un instant vous soupçonner d'une lâcheté aussi basse. A quoi servirait-elle? Existe-t-il une femme qui en serait capable? J'aurais dû le savoir plus tôt, mais vous raillez trop bien. Je sais que vous avez souffert, mais vous êtes bonne, au fond. Faire le malheur de ceux qui vous chérissent! Que veut-on? Vous voir heureuse. Pardonnez-moi. Je ferai ce qu'il vous plaira. Je resterai, si cela vous amuse, je vous le promets, je vous le jure, mais ne dites rien, ne dites rien!
Il était sincère et se jugeait fou d'avoir prêté crédit aux menaces de Merizette: son désir lui faisait une réalité de son rêve, et, du fond du cœur, il implorait pitié. Il avait pris la main de Jeanne.
—Enfin! songeait-elle. Elle le laissait faire, soulagée et triomphante.
Il acheva de croire à une gageure d'ironie. Comme lui, elle comprenait qu'elle n'aurait pas eu l'odieux courage d'exécuter cette promesse étrange.
Il répétait:
—N'est-ce pas que vous êtes bonne? Qu'il faut brûler la lettre?
Déjà Merizette lui souriait avec une complaisance presque tendre; une rougeur teintait ses joues.
Elle dit: «Venez», et le conduisit dans la maison, jusqu'au seuil de sa propre chambre. Il hésitait à la suivre plus loin.
—Entrez avec moi.
Sa voix était chaste comme une prière, caressante comme une promesse de sœur. Georges obéit, mais s'arrêta encore, tenant du bras levé la lourde tenture de peluche. Jamais il n'était venu là. Une pudeur le gênait, devant l'intimité de cette pièce close à tous, sévère et pleine d'amour, tiède, où mouraient de subtils parfums sous les grands plis des draperies… De ces choses inconnues, se dégageait pour lui la crainte révérente qui émane du lit des vierges, et qui trouble le cœur d'un respect éloigné, suprême religion du souvenir pour l'innocence et la vertu.
—Avancez donc!
La portière laissa tomber derrière lui ses lignes majestueuses, infranchissable mur. Georges se sentit trop loin du monde et demeura au milieu de la pièce.
Il voyait Jeanne courbée vers un secrétaire, fouillant un tiroir. Quand elle vint à lui, elle agitait une carte de papier japonais. Elle la lui tendit.
—Les chambres de malade ont du feu: brûlez ceci vous-même.
Il s'élança et saisit le poignet de la jeune femme,
—Merci, murmura-t-il.
Tous deux s'approchèrent ensemble de la cheminée où brillaient dans le gris les derniers tisons d'une bûche. Alors il s'agenouillèrent: Georges, sans toucher cette lettre, conduisit au-dessus de l'âtre la main qu'il avait prise et qui s'ouvrit. Le billet tomba sur les cendres, et lentement, il se dora et se tordit; une petite fumée montait au-dessus. Le couple regardait, immobile et toujours à genoux; bientôt cette chose ne fut plus qu'une plaque noire et racornie: un souffle l'eût éparpillée en poussière.
Merizette, avec le bon sourire qu'elle trouvait parfois, inclina la tête vers l'épaule de Georges, en appuyant sur lui le rebord de son bras.
—Dites encore que je ne suis pas gentille.
Ils se levèrent, l'un contre l'autre encore.
—Et maintenant, mauvais, m'aimerez-vous un peu?
—Bien mieux, dit-il.
—Alors… embrassez-moi.
Les bras en arrière, il se pencha pour poser ses lèvres sur les cheveux de Merizette. Mais elle se dressa sur le bout de ses petits pieds, et, haussant les mains jusqu'à la tête de son ami, elle le tira vers elle et sa bouche reçut le baiser.
Georges se recula; ils se trouvèrent face à face. Interdits, dans une confusion faite de honte et de délices, ils restèrent là. Jeanne, en ce moment, d'un coup, vit comme Georges toute la grandeur du crime avec lequel jouait son inconscience; dans le même instant elle sentit l'amour et la faute, et sa première terreur ne s'éveilla que de son premier désir. Tous deux frémissaient, éblouis par cette caresse, qu'il n'avait pas attendue, et qu'elle attendait sans la deviner telle. Ils tremblaient d'ivresse moins encore que de crainte… Personne! Nul bruit! Toute la terre faisait autour de cette chambre une solitude d'ignorance et d'oubli. Jeanne, appelée par elle et malgré elle, allait franchir le seul pas qui les séparait: elle le sentit.
—Sortez, mon ami, sortez, soupira-t-elle avec une langueur suppliante.
—Vous voyez bien qu'il faut que je parte!
Il s'éloigna sans retourner la tête, et Jeanne, chancelante, s'affaissa parmi les coussins d'un divan. Son cou fléchissait: et dans le grand silence qui l'épeurait, elle rêva sans rêver à rien.
VI
Avec tout le bien qu'on doit faire On s'absout des péchés commis.
Rollinat.
L'heure du repas avait sonné depuis longtemps, et Pierre n'était pas revenu: Merizette ordonna de servir.
Les deux jeunes gens s'assirent aux extrémités de la table.
Ils n'osaient relever les yeux ni prendre la parole: s'entretenir de cette minute, ils ne pouvaient, et n'auraient pu cependant causer que d'elle seule; en elle seule ils vivaient: avec plus d'effroi que jamais, car leur raison était plus libre. Ils ne lisaient pas dans leurs regards la secrète pensée, puisque les fronts restaient penchés, mais ils la sentaient comme un fluide traîner et courir dans la salle: elle les circonvenait, les baignait, et plus ils faisaient d'efforts pour échapper à cette commune obsession, plus elle les hantait ensemble. Malgré la contrainte presque douloureuse qu'ils éprouvaient dans cet isolement, ils s'en réjouissaient pourtant ainsi que d'une moindre souffrance, à l'idée que l'absent pourrait être là, entre eux, spectateur semblable à un juge, et victime plus terrible qu'un bourreau.
Mais ce soir? Et demain!
Georges savait bien que tout finirait là, et Jeanne aurait rougi, à cette heure, de concevoir que tout pût n'être pas fini. Ses projets, ses plans, ses vengeances, combien cela était loin d'elle! Son âme s'était subitement rajeunie, comme d'une virginité. En touchant le mal, elle s'était prise à aimer le bien. L'adultère l'épouvantait par tant de suavité et tant de grandeur. Son désœuvrement avait conçu un roman plus banal dans sa dépravation, fait d'intrigues sans passion, et de fautes sans remords, moins de paradis et moins d'enfer. Elle n'avait cherché que le charme du danger, et trouvait l'angoisse du crime. En elle frémissait déjà un besoin d'épanchement et de caresses repentantes; en elle une affection, plus profonde qu'elle n'aurait cru, se développait pour l'homme qui lui avait donné son nom et son amour, qui avait entouré de tendresses sa pauvre existence orpheline, et qui, sur l'épouse et l'ami, avait rassemblé tout l'immense attachement de sa nature dévouée jusqu'à la religion, mystique, vibrante, oublieuse pour eux seuls des mille cultes de la terre!
Et tous deux songeaient ces choses en même temps, et le savaient.
A ce moment, ils se virent en face.
—N'est-ce pas, dit Georges, qu'il faut que je parte, et que vous le voulez bien?
—Oui, mon ami.
Ils se quitteraient sans douleur. S'aimaient-ils? Non, mais ils avaient, à travers la lutte, la haine, l'indifférence, cheminé vers l'amour, et déjà ils étaient dans la trahison, puisque tous deux conjuraient dans l'épouvante de trahir.
Ce mutuel consentement les rassura pendant plusieurs minutes; et, satisfaits chacun de lui-même et de l'autre, ils s'adressèrent quelques banalités. Mais le colloque s'alanguit, et leurs imaginations se torsionnaient à nouveau en deux rêves silencieux.
Elle, le passé la poignait moins que l'avenir: les angoisses du présent ne suffisaient pas à cette femme. Après le péril, son cerveau voulait et voyait des périls. Un involontaire baiser reçu dans le hasard d'une rencontre, ou donné sans désir d'amour, qu'était-ce, auprès du souvenir altéré qu'on en allait garder pendant toute la vie, côte à côte, dans une indéfinie tentation, dans l'inassouvissement du bonheur sans cesse offert et sans cesse possible? Car elle se l'avouait, et concluait que Georges dût l'avouer aussi: un appétit maintenant les tenait dans leur chair et leurs lèvres conserveraient jusqu'à la mort la senteur des lèvres touchées. Mais le baiser qui damnait leur mémoire, qu'ils exécraient, qu'ils maudissaient, elle ne songea pas qu'il aurait pu n'être jamais échangé et sa contrition, acceptant la crainte et le remords, oublia le regret.
Georges ignorait la peur qu'on supposait en lui: il était plein de honte et de chagrin.
Pierre entra: ils se levèrent.
—Vous avez bien fait de ne pas m'attendre, et je vous remercie.
Chacun s'avança vers lui, avec une torture au cœur. Il leur serra les mains, et comme il portait sa bouche vers la tempe de Merizette, sa femme le prit au cou et lui donna un long baiser. Pour Georges et Jeanne, c'était l'amende du pardon, le ferme propos de courage, et l'humble offrande d'une caresse qui devait en eux effacer l'autre.
—Te voilà donc mieux, ma chérie? Avons-nous été sages? Contez-moi ce qu'on a fait.
Jeanne renvoya les domestiques, et voulut avec Georges demeurer seule à servir son mari. Tous deux s'empressaient à ses moindres désirs, et par degrés le calme leur revenait. Depuis leur convention muette, sincères et résolus comme après un serment, ils affermissaient, avec la confiance mutuelle en leur force, la certitude d'accomplir le devoir jusqu'au bout.
Puis, par une progression émue, cette paix devint aimante, délicieuse. Ils s'unissaient plus étroitement dans la tendresse plus grande qu'ils vouaient à l'ami commun, et qui, réchauffée par le sentiment de la faute, s'exaltait pour s'absoudre et s'idéalisait. Leur double pensée se confondait tellement dans cette pensée unique, qu'ils n'avaient pour ainsi dire qu'une seule âme; et cette communion croissante, la première, en les rassurant sur le vœu de leurs cœurs, les rapprochait l'un de l'autre davantage, et de minute en minute, l'un à l'autre, les attachait. Ils s'abandonnaient sans contrainte à l'apaisement de cette affection sereine et dont Pierre demeurait le seul but. L'avenir effrayait moins Jeanne; il ne l'effrayait déjà plus.
Plus assez, même, jugeait-elle…
D'Arsemar recevait leurs soins avec une gaîté qui lui servait de masque à son bonheur. Jamais ils ne l'avaient tant aimé, elle surtout: il le sentait; et sans en rechercher exactement la cause, il croyait deviner que l'intervention de son ami n'était pas étrangère à ce bienfait.
—Vous êtes des anges! Quel dommage que tu t'en ailles, Georges! D'abord, tu ne peux nous quitter demain.
Il expliqua que l'affaire de Barraton l'obligerait sans doute à les abandonner jusqu'au soir.
La nouvelle ne laissa point de les inquiéter; puis, brusquement, tout changea en Merizette: elle perçut un plaisir douteux, et sa jeune vertu s'accommoda presque joyeusement de cette journée suprême accordée à l'amusement de lutter dans ses armes neuves. Elle n'avait plus qu'une infime crainte de faillir, mais du moins elle jouirait une dernière fois de cette crainte; ils vivraient quelques heures dans le chaud frôlement des tentations.
—Pourvu que je sois tentée!
Elle avait peur de n'être plus, le jour suivant, séduite par la douceur et la possibilité de la chute. Ce qui, avant tout la charmait dans l'intrigue, c'était la lutte: dans le devoir, la lutte aussi. Être la puissance qui dirige! Elle regretta confusément d'avoir un adversaire aussi décidé qu'elle-même à ne rien entreprendre; sa constance eût recueilli plus d'agrément et de mérite, en présence d'un audacieux sans scrupules, et cet homme-là, certes, l'eût trouvée impitoyable, belle d'indignation. Telle, pourtant, cette journée serait attrayante. Voilà qui est vivre! Elle se complaisait dans l'espérance de ses craintes, et vint à souhaiter, par moments, que le soleil fût déjà couché, et déjà levé. «Demain, à cette heure, nous serons seuls.» Elle rencontrait de la sorte une saveur de perversité dans la satisfaction même de bien faire.
Parfois, elle donnait à Georges un sourire amical, qu'il lui rendait, et qui était pour eux une formule de promesse où se renouvelait leur pacte.
Jeanne, loyalement, était contente et fière d'elle. Même ignorées, les bonnes actions nous laissent devant nous un plaisir d'amour-propre qui nous pousse à les recommencer, moins par réelle vertu que pour nous donner encore le plaisir vaniteux de notre éloge intime.
Merizette eut pour son mari de câlines prévenances, et ces cajoleries lui devinrent si agréables qu'elle en oublia bientôt la cause déterminante; elle se livrait à ce jeu de tendresse conjugale avec l'entraînement d'une fantaisie inconnue jusque-là et qu'on vient d'inventer; presque entière elle s'y livrait, et sans arrière-pensée, comme si tout d'un coup elle avait reçu la révélation d'amour: à elle aussi, il semblait bon de faire du bonheur, et ce rôle d'ange attentif l'affriolait par l'imprévu de ses sensations. Elle redoublait alors de grâce aimable et se délectait avec un parfait égoïsme dans ce beau dévouement qu'elle pensait avoir.
Chacun s'y méprit, d'ailleurs, et la journée fut bénie par eux tous.
A contempler le couple qui marchait à ses côtés, échangeant des gentillesses d'amoureux, Georges sentait l'émotion d'une délivrance subite; là, il voyait triomphalement la fin de toutes ses terreurs! Merizette ne s'était jamais montrée ainsi, et voilà qu'elle était muée: il fallait donc que cette nature légère se trouvât en face du crime, pour en comprendre et en redouter la bassesse? Elle n'était, au fond, que futile, coquette, curieuse, éprise du hasard et du danger: elle savait, maintenant, et tout serait tranquille: elle mettrait dans l'amour reconquis l'exubérance nerveuse qui travaillait la solitude de son cœur. Jusqu'ici, avait-elle aimé Pierre? Elle l'adorerait désormais, et cette fièvre inquiète qui semblait devoir empoisonner leur vie, ne tendrait qu'à la rendre plus étroite et plus chaude. Georges songeait de la sorte, et une joie profonde enlevait son cœur dans sa poitrine; devant ce bonheur, devant son œuvre enfin, son œuvre, hélas! il avait envie de pleurer. Il se chagrinait moins de ce baiser coupable: l'avenir garanti effaçait le passé; un peu plus, il croirait à leur innocence et se féliciterait du mal qui amenait un bien si désirable.
Il fixa son départ au surlendemain, et s'endormit dans le calme puissant d'un homme qui vient de parachever sa tâche.
Mais, dès le réveil, son baiser lui revint en mémoire, et effleura ses lèvres. Il en eut aussitôt une pudeur qui, pendant un temps, troubla sa conscience: quelle tristesse, d'atteindre ainsi le but qu'il avait poursuivi! La trahison vivait en eux, et pour que Jeanne, après cette caresse, sentît l'effroi de l'adultère, ne fallait-il pas qu'un désir d'adultère l'eût entraînée vers lui! Quelle situation aurait-il désormais en face de cette femme, sa complice! Toute leur existence, sous les yeux de Pierre, ne serait qu'une longue hypocrisie: toujours mentir, puisqu'ils auraient toujours un secret à cacher!
—J'aurais dû m'en aller plus tôt! Que faisais-je donc dans cette maison? Pourquoi y être resté si longtemps? Je suis faible, mou, bête! Je m'amuse avec des mots. Des velléités et pas de volonté! J'ai des prétentions, et voilà tout… comme elle… Je ne vaux pas mieux qu'elle, et je vaux moins, puisque je suis le bénêt dont elle joue…
Il fut mal à l'aise, en revoyant son ami. Arsemar le prit par le bras. Merizette était complètement rétablie: elle descendrait bientôt; et Pierre, en se retournant vers la fenêtre de leur chambre, entraîna Georges à travers les pelouses.
La jeune femme, aussi, songeait à ce baiser: le souvenir lui en parut plus délicieux que la réalité. Sa grande ferveur d'amour légitime était un peu tombée. Cet amour-là, d'ailleurs, lui avait-il jamais donné le frisson dont elle rêvait, le suprême frisson après lequel aspirait toute la curiosité de son être, ce divin «au delà» qu'elle appelait dans les caresses, comme si quelque chose d'insaisissable encore se fût toujours reculé devant elle?
Elle avait passé dans le remords quelques heures charmantes, mais déjà elle se lassait de son remords.
«C'est bien, mais après?» Elle voyait se dérouler à l'infini la suite monotone des jours, et se fatiguait de son ennui futur. Demain, et puis demain; hier, jamais plus; sans fin, des lendemains pareils; sans trêve, la solitude de cette maison et la continuité d'une affection qui n'aurait ni secousses, ni dangers, ni ressort; un monde et des causeries insipides, des tendresses qui le deviendraient… Paris! Quand donc? Vivre, vivre! Le premier devoir, c'est de vivre. Elle reconnut avec étonnement que les deux mois les plus agréables de sa jeunesse venaient de s'écouler depuis l'arrivée de Desreynes: elle ne leur pouvait comparer que les premières semaines de son mariage, et cette course en Italie qu'elle avait faite avec le comte, alors qu'elle travaillait de toute son imagination à voir un amant dans l'époux, et un enlèvement dans le voyage des noces; mais le plaisir factice de cette fuite, banale en somme, puisque permise, avait pour son esprit moins de charme que les manœuvres compliquées de cette petite guerre, un peu galante, un peu haineuse, qui se terminait aujourd'hui. Jeanne redescendait le cours de leur histoire: un par un, elle en revit tous les instants, depuis la rencontre au palais des Beaux-Arts, jusqu'au baiser reçu dans cette chambre, là! Et Georges allait partir…
Ce baiser! Elle ne l'aurait plus! Puis, tendant ses lèvres, elle les entr'ouvrit comme pour y recevoir encore la bouche qui les avait une fois approchées; elle s'adonnait passionnément à un mensonge d'adultère; elle le savourait avec un amour d'autant plus vif que l'accomplissement lui en paraissait impossible à jamais, et cette idée seule exaltait son désir; comme un fauve qui a usé ses griffes contre les barreaux de la cage, elle s'abîmait dans l'apparente résignation de l'impuissance, pour jouir en soi-même du bonheur défendu, mais évoqué dans un rêve qui ressemblait à de l'extase. Ses paupières étaient baissées; ses dents luisaient sous un sourire alangui; ses deux seins se soulevaient longuement, avec une lenteur lourde. Elle resta quelques instants ainsi, et d'un bond se leva.
Elle vint à la fenêtre et aperçut au loin les deux hommes: elle demeura derrière le rideau soulevé… Georges! Avant quelques jours, il aurait noyé toute souvenance, dans le torrent de la vie parisienne: les théâtres et les fêtes, les ateliers et les bals, le monde bruyant de l'art, l'intimité des noms connus, tout cela aurait vite supprimé de sa mémoire la provinciale enterrée dans ses collines! Mais elle éprouvait moins de regret pour cet oubli prévu, que d'envie pour une existence à laquelle elle n'aurait point de part et qu'elle eût choisie entre toutes; son ambition était plus jalouse que sa voluptuosité. Elle eût avec enthousiasme changé son personnage contre celui de Georges, et fût, à sa place, partie avec gaîté; ce désir était même si puissant, qu'il resta logique jusqu'au bout, et Jeanne, malgré son orgueil, n'imagina pas de reprocher à Desreynes l'indifférence qu'il lui garderait dans un mois.
Ah, le suivre, être la maîtresse de sa maison et l'amie de ses amis, après épuration d'ailleurs! Voilà l'époux qu'il aurait fallu à ses vœux: elle aurait tenu un salon célèbre, reçu les esprits en vogue et donné de resplendissants raoûts. Elle arrangeait une maison: son hôtel semblait une cour, elle semblait une reine.
«L'aurais-je trompé? Je le crois.» Elle reconnut avec un peu d'étonnement qu'elle eût été pour Desreynes une épouse moins scrupuleuse que pour le comte: elle eût trahi plus aisément son élu que celui qu'elle trahissait déjà en sa faveur. Elle sourit à cette pensée.
—C'est vrai, pourtant, que je préférerais être la femme de Georges et l'amante de Pierre! C'eût été plus difficile, d'abord… Comme la vie est drôle, à force d'être si mal faite!
Les deux amis reparurent à la lisière du parc. Jeanne contemplait le Parisien: il était vraiment d'une élégance exquise. Georges devenait pour elle la vision palpable de toutes ses ambitions mondaines, de toutes ses passions citadines: il incarnait Paris; de la splendeur de Paris, il était revêtu. Elle le dévorait du regard tandis qu'il cheminait au bras de Pierre; elle croyait voir passer le rêve de sa vie, le rêve de sa vie manquée, qui passait. L'un était l'idéal, et l'autre la réalité. Libre, là; enchaînée, ici! Une brusque colère l'emporta contre d'Arsemar, et elle frappa du pied. «Ah! que je voudrais m'en aller!» Le parc, les coteaux, le printemps, sa chambre lui étaient odieux; elle fixa sur les arbres verts un œil de rancune et de défi. Alors, s'éloignant de cette fenêtre, elle s'habilla avec une sorte de rage.
VII
Je ne tardai à l'exécuter qu'autant de temps qu'il en fallait aux contradictions pour l'irriter et la rendre triomphante.
J.-J. Rousseau.
Quand elle parut devant eux, Georges éprouva une inquiétude que la pensée de son prochain départ ne suffit pas à dissiper; et comme s'il eût senti que déjà elle avait changé d'âme, il l'examinait de loin, avec une prudence suspicieuse; il revoyait en elle l'adversaire des anciens jours; il s'étonna d'une impression dont il était si loin, hier, et que ne justifiait aucun nouvel indice.
—Saurai-je un jour penser comme la veille?
Ils voulurent descendre une dernière fois vers le fleuve: ils parlaient peu, chacun ayant en lui une méditation muette; tous trois étaient assez intimes pour se permettre et permettre aux autres cette solitude contemplative dans laquelle on se renferme parfois aux côtés d'un ami, plus délicieuse qu'une solitude réelle, puisqu'elle en joint le charme au charme d'être ensemble: la solitude sans l'isolement.
Arsemar songeait au départ de Desreynes, et sa méditation était un regret.
Merizette synthétisait quelques jugements psychologiques et s'octroyait des louanges: «Pierre est un rêveur qui suit son idée et ne voit pas la vie; Georges, un promeneur qui voit la vie et ne suit pas son idée; la seule tête de la maison, c'est moi.»
Quant à Desreynes, il échafaudait une série d'aphorismes sur les fluctuations de son individu: «La rectitude dans l'idée, n'est-ce point, en vérité, ce qui constitue l'homme? Mais combien la possèdent, et ne serait-on pas un grand homme par cela seul qu'on est digne d'être un homme? L'humanité se résume en quelques têtes: le reste s'appelle végétation… De quoi parlé-je? Je suis une matière qui s'agite, et je n'ai point de moi, puisque j'ai chaque matin un autre moi!
—Mériterais-je, conclut-il à voix haute, de porter tous les jours le même nom?
Jeanne le regarda avec ébahissement, et éclata de rire.
Ils étaient sur une roche taillée à pic: la rivière sonnait à leurs pieds.
—Oui, répondit Arsemar au bout d'un long instant: c'est toujours une eau nouvelle qui court dans le lit du fleuve.
—Ils sont fous, pensa Merizette.
—Mais nous lui donnons, reprit Pierre, le même nom qu'à celle qui coulait un siècle ou dix siècles plus tôt: il nous semble qu'elle soit toujours une, puisqu'elle garde le même aspect et la même saveur, qu'elle tourne sensiblement aux mêmes angles, bondit sur les mêmes obstacles et dévale la même pente, par la double force de nature et de coutume… Et comme on dit l'eau de cette rivière, on dit l'âme de cet homme; mais nous ne restons pas plus nous que le fleuve qui passe.
—Seigneur, murmurait l'épouse, que mon mari est donc ennuyeux!
Georges lui paraissait d'autant plus spirituel et plus joli; mais d'un esprit qu'elle constatait en dehors de ses paroles et d'une grâce qu'elle ne cherchait pas à analyser dans ses lignes; elle l'admirait en quelque sorte pour ce qu'il aurait pu dire et montrer, et cela, volontairement un peu, avec un effort conscient pour l'admirer et s'en repaître davantage; elle se concentrait à trouver plaisir dans chacun de ses gestes et chacune de ses phrases, afin de ne rien perdre des agréments du dernier jour. Elle le fixait d'un regard plus profond, comme pour voir en lui, et Georges, à quelques reprises, en fut gêné. Il essayait de deviner toute la pensée de Jeanne; elle-même s'y attachait aussi.
—Est-ce que je l'aime?… C'est sa vie, que j'aimerais… Pierre est pourtant plus beau… Comme nous allons nous assommer demain!
Des révoltes subites la secouaient contre ce départ: l'existence était bien injuste pour elle! Mais de quel droit s'en plaindre, puisque sa faiblesse y souscrivait? Donc, elle avait accepté qu'on la frustrât d'un peu de joie qui lui venait. Et pourquoi? Pour d'autres! Elle se jugeait dupée, volée, par son propre consentement, et s'injuriait de l'avoir donné.
Une seule chose la consolait un peu, et son visage prenait alors une sérénité enfantine: «Dans quelques heures, nous serons seuls.» Elle était impatiente de ce moment.
Il vint.
D'Arsemar avait proposé de déjeuner plus tôt, pour ne se point retarder, et la jeune femme avait accueilli sa demande avec empressement. Elle hâta le service et voulut conduire son mari jusqu'à la grille du parc. Ses mains tremblaient légèrement pendant qu'elle regardait sur la route s'éloigner la petite voiture du comte. Elle écoutait le roulement des roues, et ce bruit déjà lointain lui semblait caressant et terrible. Tout son être criait: Enfin! Immobile à côté de Georges, et un peu pâle, elle patientait. Le dog-car disparut derrière un bouquet de noisetiers. Alors, elle frémit, elle eut peur d'elle-même et de l'homme qui était là. (Dans la suite, elle constata que cette minute avait été la plus exquise et la plus douloureuse de sa vie.) Il lui sembla que tout était consommé et qu'au départ de son mari était liée irrévocablement la nécessité de sa chute. Poursuivre l'absent, le rejoindre…
—Pierre! cria-t-elle… Mais sa voix était si épuisée…
Dernière alarme de la conscience!… Jeanne s'assit sur une borne.
Mais soudain elle s'offusqua d'une faiblesse qui n'était pas sans témoin, et, dans ce rappel de l'orgueil, tout son égoïsme lui revint, sec, impérieux et froid. Elle se leva: puis, redressant son buste comme un lutteur qui paraît sur l'arène, elle prit le bras de Georges, et sourit: «Profitons de ces heures», disait-elle.
Ils rentrèrent dans le parc. La gêne qu'ils éprouvaient tous deux croissait à chaque pas; ils ne retrouvaient plus la confiante intimité de la veille, ni le calme que leur avait donné la résolution du devoir. Georges s'efforçait d'y remonter, en se persuadant que rien n'était changé depuis un jour; mais il ne réussissait qu'à souffrir davantage d'un tête-à-tête aussi fâcheux que délicat. Ce silence et cette contrainte les rendaient trop complices de leurs souvenirs; il aurait voulu en être délivré, et cette préoccupation le travaillait, mais sans l'effrayer, tant le passé lui semblait loin. Il aborda plusieurs conversations, qui moururent d'impuissance dans un ennui banal.
Jeanne répondait à peine.
«N'était-ce donc que cela?» Elle avait rêvé de ce moment, venu enfin, et n'y rencontrait qu'une accablante monotonie, et l'inepte entretien d'un quadrille: d'émotion, point; d'inquiétude, pas davantage, et de plaisir, moins encore; un regret seulement, celui de l'attente déçue. Les galanteries du baron de Valtors étaient moins niaises et plus réjouissantes. Elle éprouva un vif dépit, et fut humiliée comme d'une bassesse intellectuelle de ne pouvoir se créer à elle-même le raffinement de voluptés et d'angoisses qu'elle s'était plu à espérer.
Ils parcouraient bien des allées, et se ramenaient inconsciemment aux mêmes endroits, n'ayant même pas l'imagination de choisir un chemin.
—Quelle heure est-il?
Ils étaient seuls depuis cinquante minutes,—elle le calcula exactement,—et leur colloque ne s'était pas un instant départi de la plus plate insignifiance.
—Cela durera-t-il jusqu'au soir? Il faudrait cependant…
Que faudrait-il? N'importe: elle voulait quelque chose et ignorait que vouloir.
Son impatience devint fébrile; Jeanne se jugeait stupide et ne jugeait pas mieux son interlocuteur. Elle fut désagréable et presque acariâtre. Elle eût souhaité tout au moins d'être triste.
—C'est donc que je ne l'aime pas?… Pourquoi l'aimerais-je?… Je ne mérite pas la vie que j'ambitionne, puisque je n'en sais rien tirer.
Elle s'insultait, se détestait, et se méprisait elle-même; mais jamais nous ne nous aimons si bien qu'à l'instant où nous nous blasphémons: suprême triomphe de l'égoïsme, puisqu'il réussit à nous faire mal penser et mal parler de nous.
Une heure encore s'écoula. Jeanne était exaspérée.
Une servante annonça la visite du baron de Valtors: Merizette sursauta. Du monde! Il ne manquait plus que cela!
—Dites que je suis sortie!
—Pourquoi le renvoyez-vous? supplia Georges: il nous aurait divertis.
—Vous vous morfondez donc bien en ma seule compagnie, mon cher? Pour le dernier soir…
Valtors se retira, très vexé, sachant que la comtesse était au parc avec Desreynes.
Le contre-temps auquel elle venait d'échapper rendit la jeune femme plus sensible à la perte du jour suprême. La phrase de Georges l'incita aussi: puisque l'homme reculait, à elle d'avancer!
—Il faut… il faut…
Desreynes avait enfin reconquis une sorte de naturel, et se jouait avec insouciance et même avec esprit dans les mille riens que l'on redit aux femmes.
Jeanne l'écoutait mal, obsédée par la volonté fixe, lancinante, d'inventer une minute qui fût anormale, qui lui donnât une émotion, qui lui laissât un souvenir. Son imagination, tracassée par la fuite du temps, s'enfiévrait à la recherche d'une folie qu'elle ne trouvait pas. Elle sautait d'une idée à peine conçue à une idée que d'autres venaient chasser en foule. Elle s'agitait sur son banc, faisait claquer ses petits doigts et pressait ses ongles dans ses paumes. La tranquillité que Georges avait gagnée acheva, par contraste, de la jeter dans cette violence de sensations où s'engouffre, chez les êtres nerveux, le dernier reste de raison.
Jamais femme ne fut plus près de se donner ou de s'offrir: la conscience qu'elle n'avait point d'amour ne l'intéressait même plus; elle se tourna vers Georges, et resta stupéfaite, en apercevant au détour du sentier une femme qui marchait vers eux.
—Bonjour! cria la sous-préfète: ai-je forcé la consigne? J'ai vu le comte, su de lui que je vous verrais au château, et me voici!
Fraîche et gaie, la Parisienne leur tendit les deux mains. Desreynes l'adora comme un messie; Mme d'Arsemar, malgré sa politesse, la regardait d'un œil mauvais.
—Que je suis ravie de vous rencontrer chez vous! Je vais donc passer une après-midi qui me dédommagera des autres.
Au fond, elle croyait troubler une entrevue galante, un adieu d'amour, et se réjouissait d'être maudite. Elle fut surprise de l'accueil empressé de Desreynes, et en garda reconnaissance.
«Le pauvre homme en a déjà assez, de sa Lyonnaise… La petite fait une autre tête.»
—Est-il vrai que vous partiez demain, monsieur? Combien je vous envie de rentrer dans mon cher Paris! Moi qui voulais vous prier d'assister à une dernière sauterie que nous offrons après-demain. Ce sera moins royal que chez vous, chère comtesse, mais si vous y venez, vous m'aurez donné le plus beau de votre fête.
Jeanne fut peu touchée du compliment. Elle était profondément agacée. On parla de quelques voisines: la conversation tourna bientôt à la plus soigneuse médisance. Merizette se déridait un peu.
—Les femmes sont admirables, dit Georges. Où dénichez-vous des vertus qui vous fassent tant louer votre sexe, après avoir blâmé tout ce que vous apprenez de lui?
—En nous-mêmes, monsieur.
—Je m'en doutais… Votre logique est royale: louer la femme contre l'homme, pour la mettre au-dessus de l'espèce, et, ce point acquis, blâmer les femmes pour monter au dessus de toutes et de tous.
—Imbécile! pensa Jeanne, qui sentait la vérité du jugement.
—Nous sommes bien malheureuses, comtesse! Les hommes ne connaissent pas de milieu entre nous ennuyer et nous dénigrer: ceux qui s'agenouillent nous font bâiller, et ceux qui nous plairaient nous font rougir de nous.
—Un célibataire assez mûr, dit la comtesse, ne se croit supérieur qu'à condition d'être désabusé des femmes.
—La mode veut cela, monsieur?
—Et vous faites la mode, ô déesses!… D'ailleurs, voulez-vous un conseil?… Si vous prenez un amant…
—Vous dites?
—Si vous prenez un amant, choisissez un simple: les hommes trop habiles ne valent pas mieux que vous.
—Quelle Circé a donc empoisonné votre hôte, ma chère, pour le faire si méchant? Il était plus aimable, l'autre soir.
La jolie dame, en souriant, rayait le sable du bout de son ombrelle; l'impatience de la comtesse ne lui avait pas échappé, et la coquette s'amusait de taquiner cette jalousie avec le souvenir de ce qu'elle pensait être une infidélité.
La croyance qu'elle volait un amour l'eût rendue indulgente à toutes les galanteries de Georges. Car, le point d'honneur varie, ici-bas: une fille ne voudrait prendre les amants d'une amie, et cède avec joie aux amis d'un amant; une dame se ferait scrupule d'agréer l'ami d'un amant, et se fait gloire de ravir l'amant d'une amie. Dût celle-ci en souffrir!
Et Jeanne souffrait; non point dans sa tendresse: elle n'en avait pas; mais dans sa vanité. Rarement une femme perd assez l'esprit pour n'être pas sensible aux pointes d'une autre femme; celle-ci trouvait ridicules son rôle et son attitude, et détestait cette amie pour sa visite et ses lazzis. Georges l'indignait aussi par les attentions dont il entourait l'autre; et, plus froidement que tantôt, ayant en plus un besoin de vengeance, elle arrêta sa résolution d'avoir avant demain, avant ce soir, un triomphe qui serait éclatant.
L'étrangère riait, causait, montrait ses dents, montrait sa cheville, faisait parade des complaisances de Desreynes et les entretenait de tout son pouvoir. Le jeune homme finit par la trouver trop séduisante, et, sevré d'amour, le laissa trop paraître. Il n'eut pas la sagesse de comprendre que dans l'état d'âme où se trouvait Merizette, tout ce qui ne s'adressait pas à elle devenait une provocation. La Parisienne le savait et se faisait de tous ces jeux un plaisir infini. «Les hommes les plus intelligents sont des sots qui ne voient rien.» Une véritable sympathie s'établissait pourtant entre elle et lui. Soudain, Jeanne crut percevoir que sa présence les encombrait, et qu'ils eussent désiré être seuls. Ce fut le dernier coup. Elle était blême… Jamais son amour-propre ne fut soumis à une si cruelle épreuve; pour la première fois, on la bafouait, on se liguait contre elle, devant elle: elle en eut la ferme conviction. Elle concentra son énergie dans une affectation de gracieuseté; sous cette contrainte, sa colère s'envenimait encore. Trois heures! Elle ne partira donc plus! Jeanne, oubliant de se juger en même temps, était scandalisée par l'impudence de cette autre femme. Elle la regardait avec une répugnance vertueuse, un dégoût bien sincère: cependant, puisqu'on semblait désirer Georges, elle le désira… Mais elle le détestait… Quatre heures!
La sous-préfète annonça son départ.
—Déjà? répondit la comtesse.
La Parisienne salua, avec un sourire ironique; Jeanne voulut à son tour la railler d'un défi.
—Si vous m'en croyez, vous ne monterez en voiture qu'au tournant de la côte: la route est jusque-là mauvaise pour les chevaux, et monsieur Georges se fera une joie de vous conduire à la petite porte du parc.
—Mais, très volontiers, ma chère, et je vous remercie du conseil.
—Vous m'excuserez sans peine, reprit Mme d'Arsemar, si je ne puis vous accompagner.
Jeanne expliqua ses ordres au cocher de la sous-préfète. Les deux ennemies s'embrassèrent, la visiteuse prit le bras de Desreynes.
—Au revoir: je compte sur vous pour mon quadrille, mercredi, 20 mai.
—Sans faute… Ne vous perdez pas dans les bois… Georges, vous viendrez me chercher au pavillon, n'est-ce pas?
La voiture s'éloigna. Jeanne rentra dans la maison, et prit son peignoir de bain. Elle tremblait de tout son corps.
—Oh, la honte, si j'échoue!
Elle s'arrêta, la main sur le pommeau de la rampe.
—Je ne peux pas vouloir cela: c'est fou!
Savoir que l'on va faire une sottise, et la préméditer: quel charme!
Elle aperçut au loin le couple qui entrait sous les arbres.
—Tant pis, tant pis! Puisqu'il faut…
Elle crut entendre un éclat de rire à la lisière du bois.
—J'aurai mon tour, moi!
Georges avait mêlé ses doigts à ceux de sa compagne. A peine la jeune femme essaya-t-elle de se dégager. Elle baissait les yeux.
—Allons, dit-elle, laissez-moi.
Il se pencha, puis, très bas:
—Vous êtes belle, et je vous aime.
Elle lui échappa, et s'enfuit. Il la rejoignit en courant. Elle riait. Il la saisit, et étouffa son rire dans un baiser qu'il colla sur ses dents. Elle renversait la tête.
—Marchons… Si l'on vous voyait… Marchons.
Elle se laissa retenir par la taille, et tous deux firent quelques pas encore. Puis un second baiser les arrêta.
—Vous me rendez fou! Vous êtes trop belle!
Il la pressait, debout contre son torse; elle rendit le baiser, et longtemps ils restèrent ainsi. Georges la désirait ardemment.
—Laissez-moi… Je vous en prie… On nous guette… Venez, oh, venez…
Georges savait Merizette capable de les espionner: il baisa les mains qui le repoussaient.
—Vous partez donc? dit-elle.
Ils marchèrent: le chemin fut long. Elle s'éloignait un peu de lui, et obliquait à chaque pas vers la lisière du sentier; elle tremblait légèrement, avec cet instinctif et vague effroi du mâle, qui fait encore frémir et reculer la femme au moment même où elle va se livrer. Pudeur? Vertu? Non pas: c'est la chair qui prend peur.
Mais quand ils sortirent du bois et parvinrent au pied du mur qui fermait le parc, lorsque tout danger fut passé pour la promeneuse, toute peur s'évanouit et le regret surgit seul: elle aurait voulu retourner en arrière, pour se moins défendre, cette fois.
Elle porta vers lui ses yeux clairs et humides, et lui tendit ses lèvres entr'ouvertes. Derrière la porte, ils entendaient le piaffement des chevaux. Il lui murmurait sur les dents:
«Je t'aime! je t'aime!» Il l'étreignait et l'enlevait presque de terre. Puis sa bouche courait sur les tempes, le cou, les yeux et les lèvres encore, qu'il humait dans les siennes.
Le danger, à nouveau, se dressait: elle soupira: «Assez,» puis, s'écarta, et tout haut, elle dit: «Au revoir, cher monsieur. Vous viendrez mercredi. Je le veux.»
Elle arrangeait, en parlant, ses cheveux défrisés et les rubans de son chapeau.
Georges tourna la clef dans la serrure rouillée; la sous-préfète sortit, et monta en voiture.
Desreynes, au marchepied, la salua profondément, mais, sous un prétexte, il s'avança: un rapide baiser unit leurs bouches. La calèche partit.
Georges la suivait des yeux: il vit la tête blonde qui se penchait à la portière: il eut contre lui une énorme rancune.
—J'aurais dû vouloir davantage! Les femmes sont à qui ose les prendre.
Il referma la porte, et lentement, comme à regret, lui aussi, il redescendit les sentiers: il reconnaissait chaque place où une étreinte les avait enserrés; il y stationnait; son imagination s'allumait au souvenir du bonheur promis et perdu; des visions lascives le hantaient. Il allait et venait, en contemplant à terre les mousses encore froissées. Il prit un autre chemin et arriva au pavillon où Jeanne devait l'attendre.
—Est-ce vous, Georges?
Il rêvait avec l'autre: cet appel le troubla comme une surprise. Jeanne disait d'une voix faible:
—Venez m'aider… Vite…
Il vint, il entra; il n'aperçut rien d'abord; et soudain, il la vit, demi-nue sous son peignoir entr'ouvert: des gouttes d'eau glissaient encore sur sa peau brune. Il lui sembla qu'elle s'approchait de lui, incertaine, les bras tendus, les cils baissés…
La dernière pudeur des femmes n'est point de ne pas se montrer nues, mais de fermer les yeux, alors, pour ne pas voir les yeux qui les regardent.