DEUXIÈME LIVRE (continued 2)
Reading edition
—Voilà qui sera gai! C'est à Georges que je dois cela.
Mais cette vie durerait peu.
Car elle gardait, au fond, une rassurante confiance dans l'attachement de Pierre, et sans effort se devinait si bien aimée et si ardemment convoitée, qu'elle n'imaginait pas une longue résistance aux appels de la passion… S'il demeurait ferme et si son orgueil d'homme le retenait, elle-même, au besoin, lui faciliterait la faiblesse et se permettrait le premier pas. Il ne convient pas toujours d'être trop fière…
Quant aux amis, rien ne les rapprocherait. A moins d'un manque de dignité si ravalant qu'on ne saurait y croire, leur divorce était sans appel. Dire que la jeune femme en avait de la joie serait trop dire, apparemment; mais on est logique, et la réconciliation du ménage se subordonnait à la rupture des amis. Non, Jeanne n'abdiquait pas sa haine.
Elle se ressouvint de sa sortie théâtrale, et en fut contente.
Mais, retourne, ma mie, aux affaires sérieuses…
Donc, elle partait.
Le calme était nécessaire: elle en eut.
Elle sonna, demanda ses malles et délibéra: car ceci exigeait la concentration. Emporterait-elle les objets strictement indispensables, afin de revenir pour qu'on se jetât à ses pieds? Laisserait-elle ses bijoux, pour paraître désintéressée? La sagesse conseillait cela et la prudence indiquait ceci. Elle se décida à prendre ses diamants et oublier six robes; les bagages seraient moins gros et les intérêts ménagés.
Elle empilait
Soudain, elle eut l'idée d'écrire à Pierre une lettre qu'il trouverait après son départ, comme dans un roman. La fantaisie était séduisante: les proses épistolaires ont tant de charmes pour ces belles!
—Ce serait bête.
Elle revint aux grandes malles et aux petits coffrets.
—Que conterai-je à ma chipie de tante? Ah, tout ceci est déplorable!
Sa lettre d'adieu la hantait; elle n'y put tenir davantage et aligna soigneusement quelques phrases prudentes où tout était dit, mais desquelles l'avocat le plus retors n'eût su tirer le moindre indice de la faute.
Quand ce fut terminé, elle relut, et, regardant l'ensemble des deux pages, elle se souriait de complaisance.
Elle vêtit une toilette de voyage et boucla sa valise.
Décidément, sa lettre était trop longue; elle la froissa et la mit dans sa poche. La voiture était attelée.
Pendant que l'on chargeait caisses et paquets, elle examina le parc, derrière son rideau, avec l'espoir encore qu'on la guettait pour la retenir au passage.
Vite, elle ôta son gant de suède, reprit la plume et traça une seule ligne:
«Adieu. Je t'aime.
«Jeanne.»
Elle cacheta l'enveloppe: «Monsieur le comte d'Arsemar.» Elle remit son gant de suède et descendit.
Pierre avait vu de loin ces préparatifs d'abandon; il restait fixe, avec de grosses larmes entre les cils, et le cœur lui tremblait dans la poitrine.
Oh! De quelle joie navrante il eût donné tous les pardons, si la misérable se fût seulement élancée à son cou, en implorant grâce!
C'est maintenant que tout allait finir, et le malheur prenait une forme palpable: cette voiture, le char funèbre! On allait emporter la morte!
Existe-t-il donc une différence vraie entre les vides laissés autour de nous par ceux qui sont partis, par ceux qui sont défunts? Possédons-nous plus les absents que les trépassés? Le mot qu'on jette aux portières closes est le même qu'on laisse aux tombes: «Adieu!»
Pierre avait toujours frémi dans les départs, car ils étaient pour lui une des manifestations les plus tangibles de la mort.
La voir une dernière fois!
Il se tenait, haletant, sous les feuilles.
Il avait peur de courir vers elle, quand elle paraîtrait, de la prendre aux poignets, de se plonger, de se baigner encore dans ses regards, et de lui dire peut-être, oh! oui, de lui dire: «Demande-moi donc pardon, je t'aime!»
Jeanne ne venait toujours point.
Il attendait: ses genoux claquaient l'un contre l'autre.
—Ma femme!
Il regardait si intensément, là-bas, que des globes de clartés multicolores dansaient devant ses yeux.
—Quand elle sortira, je ne pourrai plus voir… la voir!
Pourrait-il rester là?
—Mon Dieu, donnez-moi la force.
Qu'est-ce qu'une faute, qu'est-ce qu'un crime, devant l'amour? Il l'adorait malgré tout.
Elle parut.
Il eut un éblouissement.
Il tendait son être entier dans un immense effort de la voir davantage: il s'emplissait d'elle.
Elle jeta sur le parc un coup d'œil circulaire: elle fit un pas et la voiture la cacha.
Derrière la cloison de cette boîte, elle était là! Et lui ne la voyait plus.
—La force, par pitié…
Il sanglotait.
Puis, un choc. Épouvantablement, l'âme se cassa en lui, au choc de la portière fermée.
Il s'appuya contre un tronc d'arbre, et glissa avec lenteur, sur ses jarrets brisés, la tête pendante.
Le cocher cria, et les roues grincèrent sur le gravier.
Il entendit la voiture s'éloigner, et, par la pensée, la suivit à travers la courbe des allées: les vibrations sonores venaient à lui et faisaient dans l'air une chaîne invisible qui le rattachait à l'aimée: un lien encore, le dernier!… Plus loin… Le lien s'allonge, s'atténue, plus encore… On dirait un imperceptible fil de soie, un cheveu, leur ombre, un rêve… Plus rien.
Mais il croyait entendre encore.
Plus rien!
La séparation est consommée.
Pour toujours.
—Jeanne! cria-t-il.
Il se redressa pour courir après elle, et vint comme un fou jusqu'à la grille du parc.
La voiture était loin, là-haut, tache brune sur le grand ruban de la route.
Il s'affaissa sur la borne: son haleine râlait dans sa gorge; les larmes tombaient sur ses genoux.
Desreynes aussi guettait. Il venait de s'élancer à la poursuite de son ami, et, le voyant là, sur ce coin de pierre, anéanti, il s'arrêta près du fossé.
Les champs se recueillaient dans le silence du soir.
Arsemar devina un homme, et regarda: il vit cette face vieillie, Georges!
D'un bond, il fut debout, et, désespérément, il se tourna encore du côté de la route. Elle était nue.
Seul au monde!
Il leva au ciel ses mains frémissantes: Georges se précipita pour le soutenir…
Alors Pierre, éclatant en sanglots, tomba dans les bras de son ami:
—Ah! Pitié… Ne m'abandonne pas!
DEUXIÈME PARTIE A DEUX
I
Et ainsi la jouissance s'évanouissait soudain dans l'horreur, et l'idéal du beau devenait l'idéal de la hideur, comme la vallée de Hinnom est devenue la Géhenne.
Edgar Poë.
—Viens, dit Georges, donne-moi ton bras: il ne faut pas rester ici.
Pierre se laissa mener et rentra dans le parc.
Les jardins et la maison avaient l'air d'une salle trop grande et vide; il semblait qu'on avait retiré de là quelque chose d'accoutumé, et que tout était nu; les murs dégageaient du silence; les arbres, sous leurs feuilles, s'allongeaient, comme dépouillés, avec une immobilité si morne qu'on les eût dits gelés dans leur printemps; le ciel rose versait à l'âme un froid d'hiver.
Georges ne savait où conduire son ami.
Pierre suivait, dos courbé, en s'appuyant; il serrait de ses doigts la manche de Desreynes, dans la crainte indécise qu'on ne l'abandonnât de nouveau; il trouvait si bon d'avoir là un vivant qui pût lui parler! Il se tenait tout contre lui, et goûtait un bien-être de convalescent à ne plus rester seul; il était si profondément épuisé d'émotions et de souffrance, si faible, que l'effroi de la solitude excluait les autres sentiments.
Il avait oublié le crime, et donnait une reconnaissance naïve à celui qui voulait bien lui témoigner de la bonté, comme s'il n'eût aucun droit à rien, depuis qu'il était misérable.
Il venait de retrouver une consolation, un appui moral, une sympathie inespérée: non plus l'amitié, car elle doit, mais la charité. Cet homme était pour lui un passant autrefois connu qui le recueillait maintenant par pitié et lui prêtait un coin bienveillant de son cœur.
Certes, il ne formulait pas ces subtilités maladives; mais il les subissait physiquement: sans doute parce qu'il avait cru Georges perdu pour lui, et que sa tête fatiguée n'était plus capable de réformer les impressions reçues.
Il se cramponnait avec un égoïsme de fou à cette compagnie de salut…
Cet état de rêve dura longtemps, et fut pour Arsemar un calmant répit à ses tortures.
Enfin, son esprit devint plus lucide: il reconnut Georges, ainsi qu'on reconnaît, en s'éveillant, une patrie jadis chère et bien longtemps quittée.
Desreynes le sentit revenir à lui, et, prenant la main de son frère, il le regarda d'un œil si chargé de prière et d'amour, que l'autre y retrouva d'un coup le drame entier de son désastre, et en même temps le réconfort d'un impérissable attachement.
—Ami, ami, que je suis malheureux!
—Mon pauvre Pierre… Pardonne-moi…
—N'en parle pas, s'écria le désespéré en lui fermant la bouche avec sa main… Ne rappelle pas…
—C'est moi…
—Je t'en supplie…
—Je t'aimais pourtant bien, et je t'aime encore plus.
Une vierge frissonne ainsi aux premiers mots d'amour: Pierre entendit cette phrase avec une volupté d'âme que seuls connaissent les mystiques; son agonie se réchauffait dans l'effusion d'une tendresse reconquise, et son cœur fermé se rouvrait pour la douceur de vivre à deux. On ne le délaissait donc pas, lui, le banni éternel, qui s'était vu dévoué aux angoisses d'un exil sans fin, dans ce monde et dans l'autre, si l'autre existe!
On se rendait à lui, on l'aimait!
Il éprouva une joie si pure, que pas un vent de rancune ou de jalousie ne plissa pour cet instant la sérénité de son rêve. Lorsqu'on est trop près de la mort et que l'on ne meurt pas, c'est la haine qui meurt.
L'heure qui s'écoula fut tristement délicieuse pour tous deux: ils se revoyaient comme à la suite d'une absence longue d'années; on eût dit que des événements nombreux les avaient séparés, qu'ils s'étaient pleurés l'un et l'autre, et se rejoignaient après en avoir abdiqué l'espérance.
Pierre, pendant cette heure, ne pensa presque plus à Jeanne, et pas une fois aux trahisons.
Les douleurs de l'homme, si vivaces qu'elles puissent être, sont comme des bêtes et veulent dormir; parfois, elles nous oublient plutôt que nous ne les oublions, et s'assoupissent en nous pour le temps d'un espoir qu'elles égorgeront au réveil; nul, en fût-il mort, n'a souffert sans cesser de souffrir.
Pierre était docile comme un enfant; et Georges, qui se souvenait de son crime et de son devoir, se faisait doux comme une mère.
Jusqu'à ce jour, devant la supériorité d'Arsemar, il s'était senti le moins puissant et le plus jeune; bien souvent ses fantaisies s'étaient soumises à la raison du grand aîné, sans que cette déférence coûtât rien à son amour-propre. Mais les rôles se renversaient maintenant, et Pierre anéanti avait besoin d'un guide. Il faudrait dorénavant réfléchir pour les deux, être chef de famille, donner la sagesse du père et la caresse de la mère…
Un domestique les aborda, et, feignant de se tromper, déclama: «Madame est servie!»
Desreynes eût voulu écraser le valet: Pierre, brusquement, pâlit et retomba dans la réalité: Jeanne revint en lui.
—Elle est bien loin déjà, songea-t-il.
Il la vit dans son wagon, blottie près d'un coin, avec les doigts croisés sur sa ceinture, et les paupières entrouvertes: sa petite tête s'inclinait coquettement. Comme elle était jolie, la mignonne reine! Elle n'existerait désormais que pour les autres, et lui ne l'approcherait plus, ne l'apercevrait plus… Hélas!
—Viens, dit Georges.
—Pourquoi faire? je n'ai pas faim.
—Sois raisonnable, viens.
Pierre céda; mais quand il entra dans la salle, il suffoqua, et, dès le premier service, il se sauva de table en sanglotant dans ses mains jointes.
Georges le suivit.
Le soir allait finir, un soir de guerre: des panaches rutilants se balançaient, en marche calme, sur la crête des collines palpitantes; le ciel frémissait comme un étendard brodé d'or; Vénus étincelait au cimier d'un casque; et l'horizon, hérissé d'arbres, cheminait à contre sens des nuages, comme une armée qui se déploie. Un monde de force et d'espérances resplendissait dans ces clartés, et l'on imaginait des fanfares de cuivre éclatant dans l'air rouge et sonnant pour de poétiques croisades.
Mais voilà que, par degrés, le charme se muait: les nuages, déchirés, dispersés sous un choc invisible, pendaient en lambeaux: un incendie, là-bas, brûlait des villes inconnues; des bandes de pourpre et d'ocre tailladaient le bas du ciel, et les collines refroidies devenaient, d'instant en instant, plus violettes et plus sombres; Vénus avait monté, l'étoile du rêve s'en allait; les belles armées étaient mortes et le firmament alourdi se glaçait d'un grand bleu funèbre.
Pierre contemplait sa vie dans le couchant; son dernier jour de bonheur et son premier jour de misère s'éteignaient avec ce crépuscule. Une plaque jaune encore luttait sinistrement contre la nuit. Oh, la retenir, cette lueur agonisante, suprême adieu des temps qui ne reviendront plus!
Georges alla chercher un manteau pour en couvrir son frère, et s'assit à son côté.
—Que je suis malheureux! Tu ne m'abandonneras pas, dis?
—Non, répondit Georges en se rapprochant.
Pierre se pressa contre lui, dans une attitude d'enfant qui veut dormir.
Ils demeurèrent muets dans le temple de la nuit.
Desreynes dit enfin:
—Nous quitterons cette maison, n'est-ce pas?
Arsemar consentit d'un geste de tête.
—Et nous irons loin?
—Oui, bien loin!
—Demain, veux-tu?
—Je veux bien.
Ce fut tout, et chacun rentra dans sa tristesse.
Puis:
—Tu as froid?
—Non… Oui, j'ai froid.
—Nous allons rentrer, maintenant?
Georges se leva; Pierre suivit.
—Mais, moi, je ne peux pas… remonter, là-haut, dans… la chambre.
—Tu prendras mon lit.
—Et toi?
—Ne t'occupe pas, j'ai donné des ordres.
—Georges, mon Georges, je suis bien malheureux!… Qu'est ce que nous avons donc fait de mal pour souffrir comme cela?
Quand ils furent dans la chambre de Desreynes:
—Est-ce que tu vas me quitter déjà?
—Non, je reste.
—Ça ne t'ennuie pas trop?
—Peux-tu croire? Ce qui me désole, Pierre, c'est de te voir ainsi, c'est de songer que par moi, par mon crime…
—Tais-toi! Tu ne veux donc pas me laisser oublier… Être mort!
Georges s'assit en face de lui: il revit derrière les rideaux, comme au jour de l'arrivée, la lune. Il se souvint de la veillée troublante…
Voilà donc où on l'avait mené! Deux mois avaient suffi; à son tour, il ne pouvait croire. Il était pourtant bien accoutumé à son remords, mais en se retrouvant dans un cadre où, pour la première fois, il avait senti passer l'inadmissible soupçon du mal, il espéra qu'il achevait un songe… Non! La victime était là, épave affalée!
—Misérable!
L'infantile douceur de son ami le plongeait plus avant dans l'horreur de sa faute, et parce qu'on ne lui reprochait rien, il se maudissait, sans chercher comme hier une lâche consolation dans sa colère contre la femme. Pourrait-on supporter sa présence, demain?
L'avenir? Le drame commençait à peine, et chaque jour, chaque heure allaient ballotter leurs deux âmes dans un tourbillon d'angoisses fluctuantes, au hasard, sans repos, toujours…
—Veux-tu que je te laisse dormir? dit-il enfin.
Pierre accepta: car son mal venait de changer, et maintenant il souhaitait d'être seul.
Dans cette chambre où logeait son hôte, parmi ces meubles, au milieu de ces objets intimes, il éprouvait un malaise indéfini qui graduellement se précisa: devant Georges seul, il avait pu hors-mettre le coupable pour l'ami; mais dans ce cadre de boudoir, mille riens indiquaient un homme: un homme, et ce n'était plus l'ami, mais l'autre!
Encore assis dans le fauteuil où on l'avait laissé, et la tête immobile, il regardait tour à tour les choses éparses; celles qu'il fuyait le renvoyaient à d'autres, et chaque détail évoquait dans l'âme une image cruelle: là, elle était venue, là on l'avait désirée, là on avait rêvé d'elle, avant, après; et ce lit, où peut-être… Sans cesse ce lit le rappelait. Il tourna sa chaise pour ne plus voir, mais dès lors il n'eut plus en lui d'autre vision.
Ces meubles semblaient avoir gardé une vie, celle de l'absent, et ne pas vouloir s'en dégager: il s'anuitait chez eux, chez lui, lui, l'autre! Lui et elle! Il était, dans cette chambre, l'intrus quasiment ridicule qui oublie quand tout se souvient. Oubliait-il?—Elle et lui! Il les voyait défiler et courir. Obsédé, il chassait les fantômes, et plus il les chassait, plus sa fièvre croissante l'entraînait dans leur ronde. Elle! Il les entendait derrière son dos, il les voyait.
Vraiment, il les connaissait trop et c'était un supplice! Il eût souffert d'un passant moins que de celui-là, qu'il possédait comme lui-même, dont les moindres gestes lui étaient familiers, dont la voix habitait son oreille, dont le sourire martyrisait sa vue. Son esprit, en dépit de tout, s'abstrayait sur des tableaux d'amour qui se multipliaient autour de lui. Il assistait. Il perçut distinctement un bruit de baisers… Ah! Plus d'ami!
La jalousie le dévorait.
Lui et elle: voilà tout!
Là, présents, derrière lui, présent.
Il retourna son siège vers le lit.
Il la connut alors, la rage haineuse de l'homme dépossédé, et ce fut l'heure de la bête.
—Il me l'a prise!
Arrière les pardons, la soif de pitié, les abattements, les douceurs veules! Un homme a volé un homme. La passion crie.
—Il savait bien que je l'aimais, que je l'adore, que je ne peux pas vivre sans elle! Dire qu'il me l'a prise!
… Prise, enlevée pour ma vie, comme une fille, là, dans ma maison, chez moi, sous mes yeux! Lâche! Il crispait ses doigts vers ses tempes.
—Misère! Dire qu'il me l'a prise! Et moi, je l'accueillais, je le choyais! C'est lui qui a fait cela! Lui que pendant quinze années j'ai chéri comme mon enfant! Il était mon fils! Il m'appelait sa conscience! Ah, du propre! Sa conscience! Traître, assassin!… Car, c'est vrai, c'est vrai, il me l'a prise!
… Comme cela, pour un caprice, pour jouer, pour l'avoir! Une de plus! Il savait bien qu'il me tuait! Mais l'égoïsme de ce monsieur demandait cette femme, et on me l'a volée! Combien lui en faut-il? Et ils ont monté là!
De son bras tendu il montrait la couche: les couvertures descendaient à longs plis calmes; la masse du lit se perdait sous une ombre blonde, dans la placidité des choses où se garde le secret des événements accomplis.
Il se leva, les poings fermés, pour se ruer sur ce mystère inerte, maudit, mais il retomba en pressant ses pouces sur ses yeux.
—Moi, je n'avais qu'elle au monde, moi!
Alors il pensa à Jeanne, à elle seule, à l'absente de toujours, à celle qui, comme Lénore, s'appellerait «Jamais plus».
Il s'abîma dans son regret, son vain désir, son amour veuf; puis, remontant aux causes, il la contempla perverse et menteuse, et encore les revit tous deux.
Cette fois, il voulut quitter le lieu sinistre: qu'avait-il eu besoin de venir là? Existait-il sur la terre un coin qu'il dût fuir davantage? Cet antre de leur crime et de sa misère, l'y avait-on amené par pure sottise, ou pour le torturer?
Il empoigna le flambeau et sortit.
Il traversa les corridors muets, et monta l'escalier d'un pas lent; l'écho de sa marche emplissait la maison endormie; son ombre, à côté de lui, glissait sur le mur; la nuit avait ici la sonorité des ruines.
Devant la porte de «leur chambre», il s'arrêta, puis, il continua son chemin. Il arriva dans la bibliothèque, dont les hautes vitrines luisaient à la clarté de son bougeoir: seul, droit, dans la vaste salle aux angles obscurs, il sentit sur ses épaules le froid du silence; il redescendit. Il vint dans le salon, dont la richesse et le luxe féminin l'offusquèrent; dans la salle à manger, où le drame du matin ressuscita dans les demi-teintes brunes; à l'office, où l'on avait ri; dans la serre, où Jeanne allait si souvent lire et causer: partout le spectre! L'homme était exilé chez lui.
Alors il se réfugia dans son cabinet de travail.
Il ouvrit le secrétaire et en tira ses papiers intimes, les amulettes de son rêve: qu'était-ce, sinon les souvenirs de Jeanne et des lettres de Georges? Eux seuls avaient fait son bonheur, et la vie de son âme se résumait en eux. D'un œil sec, sans pitié ni pardon, il considéra ces débris des vieux jours: notes de jeunesse, menus cadeaux du temps des fiançailles, leurs billets, ses rubans, le cahier bleu, une fleur d'oranger gardée de sa couronne, chers bibelots, tout le passé, tout le néant! Il prit au hasard une feuille qu'il alluma à la flamme de la bougie, et la jeta dans la cheminée; il prit une autre feuille, et puis une autre feuille. Il s'assit et se pencha vers le foyer, empilant sur ses jambes les chères reliques qu'il jetait l'une après l'autre dans la flamme; il les regardait se consumer, plein d'un calme fiévreux, et le feu rouge flambait, éclairant sa face.
Le suicide dura des heures.
II
Il faut que tous meurent trois fois avant de se reposer enfin.
Prophétie de Gwench'lan.
—Comment va-t-il me voir aujourd'hui?
Desreynes alla humblement frapper à la chambre, écouta, frappa de nouveau, et se décida à entr'ouvrir la porte. En voyant la pièce vide, il eut peur et se précipita à travers la maison; il trouva enfin celui qu'il cherchait, vivant, penché vers un tas de cendres refroidies. Il comprit et s'arrêta sur le seuil, sans rien oser dire.
Pierre, en l'apercevant, reçut au cœur un brusque coup: lui, l'amant! Cette fois, c'était l'amant!
Il le contempla en silence pendant une minute entière, durant laquelle Georges, immobile contre la porte, la main posée au bouton de la serrure, anxieux, sans pouvoir avancer, sans vouloir reculer, sentant qu'on le jugeait, attendit.
Il semblait si profondément accablé que Pierre en fut ému.
La pitié parla aux colères. L'affection n'était donc pas morte?
La jalousie et l'affection luttaient. L'homme ne détruit pas en un soir ce qu'il a dressé en quinze années de patience et d'amour. Était-il donc possible que ce fût celui-là! Non, un autre, son image, sa bête, sans le consentement de son cœur! Le cœur n'était revenu que pour pleurer sur le forfait, trop tard, mais pur encore, et s'offrait maintenant dans le remords, pour l'expiation. Le même malheur les avait frappés tous les deux et chacun en avait sa part; frères jadis dans l'espérance, ils étaient aujourd'hui frères en désespoir. Dans sa forte bonté, Pierre oubliait un peu son mal pour prendre en compassion le mal de son ami: il conçut le sentiment d'avoir été injuste cette nuit, trop sévère pour une victime qui souffrait comme lui, et se ressouvint que la misère aigrit notre pensée et fait nos jugements iniques… Et puis, il l'aimait, malgré tout!
Il se leva et vint à lui; Georges apprit qu'il était sauvé.
—Pauvres nous, dit Pierre, quelle vie sera la nôtre!
Ils s'embrassèrent: ce pardon raisonné transporta Georges d'une telle ivresse, qu'il eût voulu en ce moment avoir cent mille vies pour les donner d'un coup et reprendre sa faute. Pierre eut, dans le commencement de cette étreinte, un bref ressaut de ses rancunes; mais quand il en sortit, la paix était rassise en lui.
Ils restèrent ensemble. Georges, par sa présence, n'exerçait pas sur Arsemar l'irritation qu'il eût pu craindre; il la calmait, au contraire, et Pierre éprouvait devant lui moins de jalousie que sans lui; la vue de l'ami faisait oublier l'amant: impression curieuse et complexe qui d'un seul être en faisait deux, divisait une entité, dédoublait un passé, et sans effort, sans intention même, parvenait à séparer le coupable du compagnon, et à supprimer celui-là pour ne garder que celui-ci. Il semblait à Pierre que ce n'était pas lui, mais un autre lui, portant ses traits, son nom, son corps, qui serait lui, mais n'était pas lui. Simplement, parce qu'il sentait bien que l'âme n'avait nullement participé au crime de la chair, et ce qu'il aimait, c'était l'âme. Ainsi, son mysticisme, opérant de pur instinct sur un problème où se sont usées tant de métaphysiques, constatait comme une chose tangible la dualité de notre essence matérielle et morale: privilège des natures affinées, pour qui se dévoilent naïvement les mystères abstraits que la foule ne peut envisager sans un vertige.
Le malheureux retomba bientôt dans son mutisme désolé.
Toutes les attentions que Georges déploya pour le distraire n'obtinrent que la reconnaissance d'un pénible sourire, aussitôt effacé, et qui disait: «Je comprends bien, je te remercie, mais je ne peux pas.»
—Ami, partirons-nous? Veux-tu toujours?
—Oui.
—Ce soir?
—Oui.
—Où irons-nous?
—N'importe.
—Pas à Paris, n'est-ce pas?
—Oh non, ne pas voir des gens!
—Aimerais-tu être au bord de la mer?
—Oui.
—En Bretagne?
—Où il te plaira… Je ne sais pas.
Il se trouva méchant de répondre si mal aux prévenances assidues de celui qui se travaillait à lui plaire, et, pour montrer un peu d'intérêt aux choses de sa propre vie, il demanda:
—Comment ferons-nous pour partir si vite?
—Ne t'occupe de rien; j'arrangerai les affaires.
Georges le laissa seul; son autre rôle commençait.
A l'office: «—Descendez dans le salon les malles de monsieur le comte. Préparez les vôtres.» Il court à sa chambre et feuillette un indicateur: «Départ 5 h. 40, soir; à Paris, le matin, correspondance, c'est bien… Et l'écurie que j'oubliais…» Il revient à l'office: «—Faites sortir les chevaux, qu'on en selle deux: devant la maison, vite; Jacques m'accompagnera.» Il s'éloigne, puis retourne sur ses pas? «—Dressez vos comptes, et que vos malles soient dehors avant quatre heures.»
—Croirait-on pas que c'est le patron, parce qu'il couche avec madame!
Une heure après, il arrive aux ateliers, suivi de Jacques et des chevaux menés en bride: «—Monsieur Berthaud, je viens vous trouver de la part de M. le comte; des intérêts pressants l'obligent à s'absenter pour un temps qui sera long sans doute; il vous prie de vouloir bien prendre la complète direction des affaires et s'en repose absolument sur vous. Il m'a chargé, en outre, de vous demander un service: garder ses chevaux ici, et les vendre. Si les fournisseurs présentaient quelque note, vous auriez la complaisance d'acquitter, en prélevant la somme sur la vente de l'écurie. Tout cela ne vous dérange pas trop? M. d'Arsemar vous envoie ses remerciements et ses meilleures amitiés.» Il sort: «—Jacques, allez à la ville et commandez une voiture pour quatre heures: deux personnes et leurs bagages.» Il revient au Merizet: les domestiques y bouclaient leurs ballots et volaient un peu. Il serre la main de son ami, dont lui-même garnit les malles, car il connaît, comme les siens, les goûts et les besoins de Pierre; il retourne chez lui, revient au salon, monte et descend, paye les gages, rembourse des avances que nul n'a jamais faites et que chacun réclame, ferme les caves, rassemble les clefs, prescrit, surveille, et toute cette activité le soulage de ses chagrins.
—Ils ne connaissent pas leur bonheur, ceux qui font un métier stupide; en croyant travailler, ils s'affranchissent du seul travail qui soit respectable et douloureux, ne rien faire et savoir…
A quatre heures, la voiture est là, les colis sont bientôt chargés.
Pierre assistait à ces derniers apprêts avec une effrayante impassibilité; il n'avait qu'une chose dans l'esprit: «Un quart d'heure, et je serai loin.» Il regardait leur maison à la dérobée, craignant d'être surpris dans un regret.
Chez le vulgaire, la douleur crie; dans les âmes plus hautes, elle reste pudibonde, virginale, comme si l'indifférence des gens devait la profaner.
Il inspectait les choses avec avidité; il aurait voulu franchir le seuil une fois encore, et traverser les chambres, seulement les traverser, une fois encore; il n'osait pas, devant ce monde.
—Tout est fini.
Il l'avait éprouvée cette sensation qui nous penche sur le néant, lorsque Jeanne avait parlé; il l'avait retrouvée quand Jeanne était partie; il la subissait maintenant d'une façon aussi intense: à chaque coup, ne pensant pas que rien pût l'attendre au delà, se croyant mort, il avait dit: «Tout est fini.» Et tout recommençait toujours. L'hydre!
Soudain, il pénétra dans la maison, d'un pas tranquille, comme pour y chercher quelque objet oublié. Georges le poursuivit.
—Où cours-tu? Ami, tu vas te faire de la peine.
Il voulut le retenir, mais Pierre lui échappa dans l'escalier, et monta. Les corridors étaient pleins du froid crépuscule qui vague dans les maisons désertes. Arrivé à la porte de Jeanne, Pierre trouva la serrure clavée: il en eut un profond chagrin. Hélas! Sa propre chambre était fermée pour lui: sa vie passée avait un mur, et s'il y voulait revenir, c'est elle qui ne le voulait plus.
Il posa sur le chambranle ses bras entrecroisés et y cacha sa tête, comme en prière.
Georges alors survint, et chercha la clef dans le trousseau; et tandis qu'il cherchait, ils restaient face à face dans la pénombre, mornes tous deux, pareils à des spectres, Georges, deux fois honni par lui-même et par l'autre; car les rancunes revenaient!
Desreynes ouvrit enfin, et se retira.
Pierre entra.
La chambre était noire, avec ses volets clos et ses rideaux baissés, comme au matin, quand il se réveillait et contemplait longtemps Jeanne endormie à son côté; la même lueur se filtrait sous les draperies. Le lit dressait dans l'ombre un mausolée de pierre grise. Il y vint et s'agenouilla: devant l'autel ou devant la tombe? Au moment de se relever, il baisa le pan du couvre-lit. Il aimait, il souffrait, et ne pouvait plus maudire personne.
Il voulait emporter une chose de là, mais il ne voulut pas se le permettre.
La caveau de sa vie! Avant de le quitter, il se retourna, et sur la table brune aperçut la tache blanche que faisait la lettre de Jeanne; il la devina et la saisit. Elle fleurait un parfum d'iris: il allait la décacheter et se ravisa, afin de se conserver pour l'avenir une heure de chagrin qui rappellerait le bonheur.
Il descendit les marches et se jeta dans la voiture, étranglant à sa gorge les spasmes de sanglots qui lui secouaient la poitrine.
Les roues, en s'ébranlant, l'ébranlèrent tout entier. «Fini!»
On s'arrêta à la grille du parc, que Desreynes ferma à triple tour; la clef grinçait dans la serrure, avec un bruit de fer rouillé, bruit strident, aigu, cri de douleur: «Tout est fini.»
Les gens rangés attendaient le départ: et, bien que leur bassesse l'eût plus d'une fois torturé, hier et la veille, Pierre les dévisageait, l'un après l'autre, curieusement, avec une sorte d'affection, une faim de cœur, comme s'ils eussent fait partie d'elle pour l'avoir approchée et connue, et cherchait leurs yeux avec envie, car leurs yeux l'avaient vue, et c'étaient les derniers où il pourrait encore rencontrer le souvenir de son image!
On partit.
Un valet gouailleur siffla derrière eux le Carillon de Dunkerque.
Pierre ne quittait pas des regards le grand mur jauni de son parc, qui s'enfuyait à côté d'eux, le long de la route; le mur dépassé, Pierre se rejeta dans son coin. Quand ils furent au sommet de la côte, sur la hauteur d'où l'on apercevait le Merizet, il baissa brusquement la glace, se pencha en dehors, et, tant qu'il put voir, resta.
Elle s'enfonçait dans les arbres, la chère maison; les dômes verts glissaient sur elle, puis la permettaient, et la reprenaient; elle se noyait de plus en plus; le toit seulement, comme une nef rose, surnageait par secondes; et tout d'un coup il n'y eut plus qu'une haie de noisetiers qui défilaient près du fossé.
Il éclata en longs sanglots.
Georges lui posa son bras sur les épaules, autour du cou, et le pencha sur lui, tendrement; l'abandonné se prêta sans rien dire, et ses larmes coulaient sur le torse de l'autre, qui se mit à le bercer avec lenteur, avec amour, et le baisa au front en implorant pitié du fond de sa douleur.
Pendant tout le trajet, pas un mot ne fut échangé; à la gare, Pierre reprit son masque d'insensible; mais il tremblait en lui.
—Hier, à cette heure, elle était là.
Le pied de l'aimée avait foulé ces dalles; il n'en retrouverait plus de pareilles! Il regardait le sol d'un air indifférent.
Ne pourrait-on pas écrire tout un drame fait de regards seuls?
Quand le train roula, quitta cette patrie, l'unique,—oh, pour jamais!—quand il s'éloigna de la terre promise, Pierre pensa: «Tout est fini.»
Un voyageur lui chercha querelle au sujet des places choisies; il dut répondre, et l'absurdité quotidienne de l'existence l'arracha un instant à son âme.
Donc on revenait parmi les hommes, dans la lutte, dans la sottise, dans le mépris et dans la haine… Oui, oui, le Paradis était fermé.
—Tout est fini!
III
L'Océan est une voix… Il s'adresse à l'homme surtout… C'est la vie qui parle à la vie.
Michelet.
La nuit vint. Arsemar ne dormit pas. Chaque fois qu'une horloge passait devant ses yeux, il répétait: «Aujourd'hui, 21 mai.» Et quand l'aiguille recommença les minutes d'un autre jour, il sentit un plus vaste gouffre entre sa vie et l'avenir, car serait-ce vivre, désormais?
Jusqu'à un certain âge de maturité, l'âme se modifie, change de face, tourne, est retournée, et chaque vent la peut faire nouvelle; puis l'heure vient de notre évolution dernière, et selon qu'elle sonne dans la tristesse ou dans la paix, nos cœurs en garderont la marque indélébile, et tous nos jours ne seront plus que la perpétuation de ce jour-là.
Sans elle!
Le regret, par-dessus tout, criait dans sa désespérance, et bien plus que la jalousie, qui n'y passait que par instants. Elle avait été infidèle, il y pensait cent fois moins qu'à ceci, qu'elle était perdue. Car c'était la nuit de l'adieu sans retour: l'irréparable prenait date. S'il l'eût pardonnée et reprise, sa Jeanne, la jalousie fût revenue constante, féroce, et ce faux bonheur-là eût été plus répugnant et plus cruel que la solitude elle-même. Il le savait sans avoir besoin d'y réfléchir, et pour cela les rancunes ne pouvaient qu'effleurer son cœur, absorbé dans les seuls regrets de l'impossible.
Georges le surveillait songer, et le suivait à travers les pensées; une telle communion avait lié ces natures délicates, qu'elles savaient se comprendre sans gestes ni paroles.
Comme la nuit était froide, Desreynes se leva à plusieurs reprises pour replacer la couverture sur les jambes de son compagnon.
Ils entrèrent dans Paris sous la pointe de l'aube. Georges proposa d'y demeurer une journée, pour prendre quelque repos. S'il eût offert de descendre chez lui, on n'eût pas osé s'en défendre, mais on y eût trouvé encore des frissons douloureux: il choisit un hôtel. Après le repas, ils se promenèrent sur les boulevards encombrés de passants.
Ils éprouvèrent dans la foule la sensation d'un exil; il leur semblait qu'ils eussent cessé d'appartenir à ce vain remuement, où se déplacent tant d'êtres pour des tâches futiles dont rien ne subsistera tantôt. L'intérêt de l'action s'était supprimé en eux; ils ne le concevaient plus qu'à peine, et s'étonnaient presque que l'on bougeât tant autour d'eux. Leur âme, qui appartenait au néant, constatait le néant en tout; tout leur dégageait l'inutilité des choses, des gens, et de la vie. Desreynes surtout, et plus que jamais, s'émerveillait devant la stupidité de ces corps pensants qui croient en leurs rôles et se bousculent dans le vide.
Pour la première fois, il voyait les femmes avec haine et les rendait solidaires du crime; Arsemar, lui, les accompagnait sans émoi d'un œil presque curieux. Quand une les croisait, jolie, il se disait qu'elle était aimée, et qu'elle aimait, et qu'elle faisait un bonheur, un mensonge peut-être… Souvent il crut reconnaître la silhouette de celle qui n'était plus à lui; il imagina le roman de sa rencontre, et souffrit en idée tout ce qu'il eût souffert de la réalité.
Le soir, ils quittèrent Paris.
Arsemar ne put résister davantage à la tentation d'ouvrir la lettre qu'il portait depuis plus d'un jour. Il la décacheta avec une lenteur timorée: accablerait-on Georges pour se faire une excuse? Serait-ce une prière ou un défi, une tendresse ou une insulte? Redoutant de trouver tout ce qu'il désirait, espérant tout ce qu'il craignait, il pesa longuement le papier dans ses doigts, puis, le lut tout d'un coup.
«Adieu. Je t'aime. Jeanne.»
Une ivresse d'amour le traversa, et tout son cœur se prit d'extase: mais le beau rêve dura peu.
—Elle ment!
Il le payait encore, le droit de la connaître, il le payerait toujours et trop chèrement, pour ignorer l'indifférence qu'elle n'avait cessé de rendre à ses tendresses: il savait maintenant l'égoïste froideur et la ruse compliquée de cette femme, et s'il n'y voulait pas penser, la phrase d'amour l'y contraignait: l'adorer, il le pouvait, et ne pouvait s'en empêcher; mais, la croire! Il l'aurait pourtant bien voulu; il l'essaya: non! Une répugnance arrêtait sa candeur; eût-il oublié le passé, cette ligne raide, sèche, exhalait,—pourquoi donc?—une odeur d'imposture. Elle le repoussait malgré lui, et chaque fois qu'il tentait vers elle un nouvel effort de croyance, quelque chose en lui reculait, avec l'instinct pur des enfants, qui ne savent pas se fier aux mauvais hommes.
Georges venait de s'assoupir: deux plis profonds creusaient ses joues, d'où la jeunesse était partie. Celui-là n'était pas le coupable! Une autre avait voulu la trahison, et, sur sa faute volontaire, posait volontairement une dernière hypocrisie.
Arsemar plia la lettre sans colère, et quand ce fut fait, la déchira très doucement: il venait d'apprendre un péché de plus qui s'ajoutait aux autres; il s'en peinait pour lui moins que pour elle, et la compassion empiéta sur l'amour. Il baissa la glace du wagon et pencha sa main au-dehors: il y pressait les menus morceaux de papier, et disait adieu à la dernière chose qu'il eût conservée d'elle; enfin il desserra les doigts, et, sous le vent de la course, les blancs carrés s'enfuirent, furtifs, dans la nuit.
Pierre, pour n'en rien voir, avait fermé les yeux.
Le lendemain, le couple fut à Vannes, et une barque de pêcheur l'emmena dans un village où tous deux avaient ensemble passé quelques semaines, jadis.
Port-Navalo est une rangée de basses maisons bretonnes, à l'extrémité de la presqu'île de Ruys, qui ferme la mer du Morbihan: lande sauvage et grandiose, pour laquelle le soleil se lève sur l'Océan et se couche sur le golfe semé de trois cents îles.
C'est là qu'ils conduisirent leur relégation.
La barque, penchée sous le vent, cinglait à travers les monticules rocheux; Pierre berçait ses regards sur les flots, et baignait sa tête nue dans la fraîcheur du vent salin. L'eau fuyait avec eux dans le reflux; Georges y trempait ses mains: puis la voile claquait, la barque virait de bord et reprenait sa ligne vers un autre horizon, qui surgissait, gris et bleu, entre le ciel pâle et l'onde métallique, très loin, sous les vapeurs.
Le calme fort de la mer déjà rassérénait leurs âmes. Ils s'abandonnèrent à une sorte de bien-être, en retrouvant dans la petite auberge leur chambre unique et leurs deux lits. Ce tableau les rajeunissait, et l'oubli leur vint pour une heure presque entière.
Après le repas, ils firent le tour des côtes, et s'assirent sur les roches noires; puis, la lune se leva, pareille à un bouclier rond, et rougit la nuit qui tombait. Ils restèrent là, écoutant les vagues dont le ressac grondait familièrement à leurs pieds.
Arsemar adorait la mer, pour sa grandeur, pour sa beauté, pour sa bonté: car il la savait bonne, la nourrice du monde, la vaste tombe vers qui peuvent se réfugier toutes les angoisses, qui les entend pleurer, qui parle de la mort sans en donner l'effroi; elle, la toute-puissante et qui s'agite impuissamment dans le mur de ses digues, comme nous dans la prison de notre vie; elle si grave et tourmentée, l'image élargie de nos cœurs; elle qui nous ressemble, virilise nos vœux, se dit sœur de nos peines, les accueille, les caresse, les aime et nous les rend plus chères, nous les endort en les rythmant, les épuise en les développant à sa taille, et les fait oublier en feignant d'en causer.
Elle hurle, menace, tempête, et prie; nos misères se diffondent dans sa voix: l'homme se sent infime et n'ose plus crier: mais il semble qu'il grandisse, à force de se reconnaître petit: le monde s'éloigne de lui; les vides se comblent comme le creux des roches se remplit sous le flux; les causes du mal se troublent dans l'esprit, se dépersonnalisent; les chagrins deviennent une douleur, sourde, profonde, austère, sans rage, sans éclats, une religion de la douleur: quand on souffre auprès d'elle, on souffre comme un dieu!
Puis, quand elle nous a séparés des foules, elle nous peuple la solitude: elle est l'ami qui n'a jamais trompé.
Desreynes comprit que la nature, pour ce malade, vaudrait mieux que sa présence tour à tour irritante et calmante; pendant de longues heures, chaque jour, il quittait son ami, sous prétexte de pêcheries, et Pierre s'en allait dans la grotte préférée, qui, là-bas, s'enfonce sous la falaise, et regarde l'Océan vers le sud.
Il y demeurait d'entières après-midi, s'abîmant dans la contemplation de la mer toujours nouvelle, qui changeait ses couleurs et se diamantait sous le soleil tournant. Il suivait, dans leur glissement lointain, les barques brunes à voiles rousses qui filaient sur de la lumière; il choisissait un peu au large des vagues qui venaient vers lui, et les accompagnait du regard jusqu'à ce qu'elles fussent brisées parmi les roches; il se créait, chez les pierres et les bêtes du rivage, des sociétés bienveillantes; il parlait aux alouettes de la lande et aux crabes de l'herbier; il cherchait sans le savoir à aimer et se faire aimer.
Quand le soleil se couchait, le soir, sur les dunes de Locmariaker, une émotion si profonde le travaillait, que des larmes vinrent souvent mouiller ses yeux: Georges était avec lui, dans ces instants, car le crépuscule s'allumait à l'heure du repas. La sérénité morale que donne le culte du beau, alors, les rendait tout heureux d'être ensemble; les souvenirs cruels s'effaçaient, pour quelque quart d'heure du moins, et une joie d'amitié qui ressemblait à de l'amour dilatait leurs deux pauvres cœurs. Rien, plus que la nature, ne sait rapprocher les hommes et resserrer les liens. Durant tout le jour, chacun d'eux pensait vingt fois à cette fin du jour. Puis, le lendemain, Pierre retournait à sa grotte, s'accoudait sur les dalles, devant le Ciel et l'Océan, double azur, les deux prunelles de Dieu: immobile en face de la nappe mouvante où courent les reflets, il hypnotisait ses chagrins au miroitement des flots.
Lorsqu'elle a calmé la douleur, la mer indique le devoir.
Cela vint aux premiers soirs de juin. Pierre se demanda brusquement: «L'aimerait-il?»
Il y rêva jusqu'à la nuit.
Le soir suivant, il songea, avec plus d'angoisse: «L'aimerait-elle?» Et quand le premier tourment de l'égoïsme fut enfin surmonté, il chercha si son devoir, au cas où ceux-là s'aimeraient, n'était point de se retirer pour leur laisser la place du bonheur.
—Où vais-je? Nulle part. Qu'espéré-je? Rien. Que suis-je? Un mort. Ceux que j'ai aimés n'ont pu faire mon paradis; si je peux faire le leur, ne le dois-je pas?
Un instinct, dans cette âme née pour les dévouements, murmurait: «Tu le dois!»
Mais l'amour damné se révoltait, et bientôt trouvait des raisons pour juger inutile un sacrifice dont personne n'oserait jouir.
—Si tu meurs, le remords les écartera. Un divorce pour qu'ils s'épousent? Leur félicité te tuera, et le deuil encore dressera entre eux le mur infranchissable.
Il lutta longtemps en lui-même; cœur et tête, il se battait contre lui-même: il était le champ de guerre et les armées; la douleur, dans ces combats, reprit son acuité première. Enfin, le second soir, las des heurts, il appela toute sa force.
Les tristes compagnons se promenaient sur la grève, au clair bleu de la lune, et l'idée qui pesait sur l'un d'eux imposait silence à tous deux.
Arsemar, plus d'une fois, essaya de parler, et ne sut.
—Georges… dit-il enfin d'une voix étouffée; mais il s'arrêta.
Quelques minutes plus tard, il jeta brusquement: «Est-ce que tu l'aimes?»
—Moi, mon pauvre Pierre! Mais je la hais, comme moi-même! Je la hais pour notre crime qui te dévore! Et je donnerais ma vie pour te rendre pure celle qui s'est reprise à toi, que je t'ai prise, moi!
Arsemar eut une joie profonde à ce cri qui le délivrait; il avait tremblé sans se le dire, devant la consommation d'une tâche surhumaine, à laquelle pourtant il s'était résolu; il ne se loua pas, comme on fait d'ordinaire, d'avoir eu le mérite de l'abnégation sans en avoir la charge, mais il se réjouit que tout fût arrêté.
C'est la première fois qu'ils causaient de l'absente.
Georges regarda son frère, et devina tout.
—Mon Pierre, que tu es bon! Tu es trop bon! Es-tu donc un homme? Grand dieu, pourquoi faut-il que tu aies rencontré deux êtres comme nous!
Pierre l'interrompit: il ne pouvait entendre ainsi blasphémer ceux qui lui demeuraient chers.
La soirée s'écoula dans les épanchements plus libres d'une tendresse qui s'était longtemps contenue. Même, on osa parler d'Elle: Pierre avoua combien il l'aimait, malgré tout, et comment tout son être restait possédé d'Elle seule. Il épanchait sa vie dans la seule conscience qui fût encore ouverte à la sienne. La pensée qu'il parlait à l'auteur de son mal ne lui vint que pour atténuer la peinture de ses souffrances, afin de ne pas l'écraser, lui aussi, d'une trop lourde peine.
Georges conclut que la souffrance était devenue moins acerbe, puisque son pauvre ami pouvait maintenant la lui dire. Il s'en trouva soulagé, sans que pourtant son remords en fût moindre.
Ils s'embrassèrent avant de se mettre au lit, et quand la bougie fut éteinte, ils continuèrent à deviser de mille choses, disant «bonsoir» et toujours reprenant leurs dialogues.
Le réveil fut moins heureux.
Ils s'étaient trop complaisamment attardés parmi la jouissance de leur misère, pour n'en pas conserver, quand l'expansion serait finie, un ressouvenir plus cuisant: dans la volupté de toucher leur blessure, ils venaient de l'aviver, et le charme des causeries ne se décidant plus à renaître, le lendemain, ils se retrouvèrent plus séparés que la veille.
Puis, les tristesses s'attirent aussi bien que les maux physiques; l'âme éplorée est réceptive à tous les chagrins qui peuvent l'éprouver davantage, comme le corps malade l'est aux germes des contagions qui passent.
Ils s'efforcèrent de ramener l'expansion de cette douce nuitée; mais à mesure qu'ils y tâchaient, la naïve sincérité des abandons leur devenait plus impossible; ils restaient gênés l'un près de l'autre parce qu'ils cherchaient à ne pas l'être. Georges, dès lors, accepta plus volontiers les promenades en mer auxquelles l'invitaient les pêcheurs; s'il hésitait parfois, Pierre l'engageait à les suivre, et se sentait débarrassé de ses contraintes, dès que la barque avait doublé le cap, sous les rochers du phare.
Car il pouvait alors redescendre dans son monotone désespoir, tout seul, sans la surveillance de l'amitié, sans la crainte du mot échappé qui trahirait sa douleur muette et grandirait celle d'un autre.
Dans les premiers temps, il avait aimé la solitude, pour elle; maintenant, il fuyait Georges, pour lui.
La mer, en vain, essayait de le guérir encore: toute l'œuvre était à refaire.
Un remords s'était même ajouté aux chagrins: il se découvrait, à son tour, coupable envers l'ami dont les soins assidus n'aboutissaient qu'à l'écarter de lui; il résolut d'être plus accueillant et de le fréquenter davantage; mais il renonça bientôt à ce labeur,—c'en était un,—et revint seul parmi les roches: son remords lui resta.
Un jour, il trouva dans sa grotte les traces d'un foyer rustique: les enfants qui l'avaient construit revinrent, et allumèrent un grand feu de goémons; ils riaient en cachette de voir ce solitaire suffoquer dans la fumée jaune; il se retira sous la pluie qui tombait, fine et pressée. Chaque jour, ils arrivèrent à l'heure précise, pour la même fête, avec le même plaisir de tourmenter, haineux et déjà hommes. Pierre, à la fin, protesta sans se fâcher; les enfants, fils d'un riche épicier nantais, l'insultèrent. L'averse continuait à tomber. Arsemar s'en allait sous l'orage, et quand il était fatigué de son chemin sur les galets glissants, il se réfugiait dans l'anfractuosité d'un roc; la pluie trempait ses vêtements, lui fouettait le visage et l'aveuglait. Il passait ainsi des heures moroses, le reclus, et sans bouger, il contemplait l'Océan gris sous les nues grises: l'eau du ciel piquait les flots ternes, avec un crépitement confus, et sur l'immense nappe s'étalait comme un brouillard lourd; la mer était toute mouillée.
Elle devint bientôt impraticable aux matelots; Pierre et Georges restèrent ensemble; ils usaient les journées au coin du feu, dans la cuisine où la cabaretière donnait à boire aux mariniers. Les heures étaient si lentes, et l'on ne disait rien! Pour s'oublier l'un l'autre et s'oublier eux-mêmes, ils se mêlaient volontiers aux propos des gens de mer, écoutaient les récits cent fois contés, interrogeaient, s'initiaient aux termes du métier, et, dans l'espoir d'abolir leur propre vie, tendaient à s'en créer une autre. Mais leur vie était bien à eux et les tenait au cœur.
Pendant trois semaines entières, depuis le soir de ce fatal entretien, à force de s'être systématiquement évités, ils avaient pris l'habitude exigeante de se craindre; la cause de leur éloignement eût-elle cessé enfin, le trouble qui en était né n'aurait pas cessé avec elle; ils n'avaient plus besoin de revoir le passé, pour sentir un continuel malaise en se retrouvant face à face. La pensée faisait partie de leur corps.
Pierre imagina que, sans doute, le charme du pays achevait de s'épuiser pour eux. Il songea au départ.
—A quoi bon?
Ce qui, dans les trop grands chagrins, nous éloigne de la guérison, c'est moins l'impuissance à savourer encore quelque plaisir, que l'ennui dont nous accueillons tous les désirs qui voudraient naître: et de quoi jouit-on sur terre, en dehors du désir?
—Ah, reste là, se disait-il, puisque tu es là! Laisse tourner les malheurs, laisse la vermine des misères monter jusqu'à toi et te mordre! Un écœurement qui te chasse t'enverra en trouver un autre; celui qui t'arrête ici t'empêchera d'en poursuivre un nouveau. Pleure là, puisque tu es là, pleure tout simplement; il faut toujours qu'on pleure, et n'importe où, et n'importe pour quoi!
Il voulut se réfugier dans l'intimité des pêcheurs, et s'en alla tirer la senne dans les marais; mais sur tout sujet ils lui parlaient de Georges. A quoi servent les manœuvres que nous tentons contre nous-mêmes? L'âme qui cherche sa guérison n'oublie pas qu'elle veut se guérir; elle se le répète, et le calcul neutralise le remède.
Arsemar devenait impatient et nerveux.
Une semaine s'écoula encore.
Toujours cette pluie qui brouillait l'horizon! Ne rien pouvoir sur la nature ou sur son cœur!
Un soir, Georges demanda:
—Tu souffres, Pierre?
—Non, je m'ennuie!
IV
J'ai pleuré en rêve: j'ai rêvé que tu m'aimais encore; je m'éveillai, et le torrent de mes larmes coule toujours.
H. Heine.
Elle l'avait lassé, cette fausse paix des premiers jours: il semblait que sa douleur lui manquât.
—Veux-tu que nous partions, mon Pierre?
—Avec le temps qu'il fait ici!
—Pourquoi n'avoir rien dit plus tôt?… Je désire tout ce qui te plaira. Où allons-nous?
Arsemar avait peut-être un but et n'osait l'avouer.
—Au nord?
—Sous l'averse!
—Au midi, pour chercher les saisons chez elles? Je veux bien. Descendre en Espagne?
—Ah, les boléros!
—En Grèce?
—Un catafalque!
—La Turquie?
—Non.
—Le Maroc?
—Non plus.
Georges considéra: «L'Italie est impossible, ils y ont fait leur voyage de noces.» Mais il proposa dix voyages, proches ou lointains: Arsemar refusait toujours.
A bout d'inventions, il se résigna enfin à nommer le pays qu'il redoutait.
—Tu ne penses pas à te rendre…
—Où?
—En Italie…
—Si!
Desreynes fut épouvanté; il tenta quelque résistance infructueuse: il fallait partir.
Arsemar eut une grande joie de cette résolution, et une immense volupté. Il allait donc pouvoir se jeter éperdument dans toute sa misère, s'y rouler à l'aise et sans répit, s'y abîmer et s'y noyer; il allait la boire et la respirer: dans cet air empesté d'amour, il s'en imprégnerait par tous ses pores. Rien ne lui proposerait l'oubli; tout crierait de souffrir! Il en avait assez, de ce lâche bannissement, de cet exil hors de soi-même, de cette tension malingre à éviter tout ce qui le hantait. Puisque l'homme ne peut s'arracher de son moi, qu'il ait du moins le courage de le regarder en face!
Car nous sommes plus avides encore de nos souffrances que de nos joies, et quand on a bu du malheur, on presse la coupe pour en faire tomber quelque goutte nouvelle, et n'en rien perdre.
Georges, en quittant cette presqu'île, sentit bien qu'il y devait laisser l'espoir des guérisons prochaines; la nature, qui l'avait secondé ici, serait ailleurs sa constante ennemie.
Il contemplait avec angoisse celui qu'il emmenait vers les terres maudites.
Hélas! Pierre avait perdu son beau calme divin, qui le faisait grave dans le bonheur et austère dans l'infortune. Georges sentait son pouvoir sur cet homme lui échapper de jour en jour; il n'était plus le maître de cette âme anxieuse, qui commençait à secouer les conseils et craindre les tendresses, comme un enfant malade.
Ils traversèrent la France sans un arrêt, longeant les villes, coupant les fleuves, trouant les monts.
—Fuis, fuis! Essaye de te fuir! Où courons-nous?
C'est un navire qui croirait se sauver de la peste en quittant la terre ferme, et qui remporterait au large la contagion apportée à la rive, par lui!
Georges eût voulu trouver quelque plage nouvelle, mais on lui désigna Venise, la ville languissante où le couple des jeunes époux avait caché ses premières caresses. Vainement essaya-t-il de s'opposer à cette dangereuse étape; il eut peur de comprendre que Pierre l'abandonnerait plutôt que de renoncer à son projet; il pensa du moins faire accepter un hôtel inconnu des souvenirs, mais l'autre s'entêta, et c'est la maison de ses noces qu'il choisit pour manger et dormir.
Il fit ses choix, d'ailleurs, d'un air indifférent. Il disait:
—Ne penses-tu pas que nous serions mieux ici? On dit grand bien de cette maison, et j'ai regretté, dans un précédent voyage, de n'y pas être descendu.
Car le mensonge, maintenant, germait dans cet être si pur: la pudeur de montrer ses maux, la crainte de chagriner en les montrant, l'habitude de cacher son cœur, tout lui avait, par degrés, rendu nécessaire la dissimulation; et voilà même qu'il simulait.
Mais Georges ne se prenait pas à ces feintes trop naïves, et, la mort au cœur, obéissait pour rester là.
Toujours doux, maternel, plein de soins et de condescendances, il guettait les vœux pour les prévenir et les peines pour les chasser.
Dans cette perpétuelle attention, il souffrait en mère un peu plus qu'en coupable, et sans doute souffrait davantage: d'une douleur moins aiguë, mais toujours éveillée, prudente, attentive, observant les jours, espionnant les nuits, une douleur de femme dont le dernier-né serait pris d'un grand mal qui peut le tuer tout à coup…
Ils parcoururent les églises et les musées; mais Pierre regardait les œuvres d'art moins que les endroits où Jeanne s'était arrêtée autrefois; avec une précision cruelle, il la revoyait devant une toile des maîtres, immobile dans sa pose studieuse, ou gravissant d'un pas royal les marches de quelque palais, ou frissonnant de plaisir au seuil noir d'un cachot; à table, elle s'asseyait ici: à la Salute, elle s'était agenouillée près de cette colonne, et longtemps il l'avait admirée dans sa prière: à la maison des Jésuites, combien elle avait ri, lorsque le gardien ivre s'était réveillé dans son petit coin d'ombre, pour venir, en trébuchant, leur expliquer les tableaux de Véronèse et du Titien, qu'il touchait du bout de sa canne, comme à la foire…—«Già é!» Elle aimait tant le cri des poppes! Le Coleone l'avait enthousiasmée. Chaque matin, elle apportait des graines de maïs aux pigeons de la place, qui descendaient vers elle d'un long vol courbe et gracieux, et s'agriffaient à ses bras souples, battant des ailes, piquant leurs jolis becs rouges dans son gant de suède jaune, puis voletant, et tournoyant sur sa tête si chère, comme une vivante auréole d'amour. Chaque soir, elle allait s'éblouir aux reflets du soleil couchant qui cuivre les larges vitraux de Saint-Marc, et flambe comme un incendie parmi les dentelles de marbre…
Chaque matin, Pierre revenait apporter des graines de maïs aux pigeons de la place, et chaque soir revenait s'éblouir aux reflets du soleil couchant, seul.
Oh, l'indifférence des choses, qui gardent leur vie sereine, quand nous avons perdu de la nôtre tout ce qui nous les rendait précieuses! N'est-ce pas Elle, là-bas? Elle s'asseyait ainsi dans les gondoles, à son côté, et derrière eux ils entendaient l'effort rythmique du rameur; un jour, elle lui posa sa tête près du cou, et ce fut elle qui tendit son baiser…
Pierre fuyait son ami; il s'esquivait sans rien lui dire, ou le perdait au coin des rues. Jeanne le possédait tout entier; il la poursuivait dans la ville.
Une après-midi qu'ils étaient demeurés ensemble, un gondolier les aborda.
—Signor, je vous saloue; vous ne reconnaissez pas Lazzaro, qui vous promenait toujours, l'autre an, avec la votre belle signora?
Pierre descendit dans la gondole. Georges le suivit, et tous deux souffrirent davantage quand ils furent sous le felze, où Georges tenait la place de Merizette.
A compter de ce jour, Arsemar évita son ami plus encore. A peine était-il libre, il retrouvait Lazzaro, et pendant des heures sans fin se laissait conduire au hasard. Qu'importait les murs ou le nom des canaux? Il n'était qu'avec elle, sous la tente de drap noir; il lui parlait à demi-voix, entendait ses réponses, lui souriait et souvent finissait par pleurer. Il recommençait par le regret toute sa vie passée; il la détaillait et la jouait devant lui. C'était le roman d'hier, et rien n'était survenu depuis lors, sinon qu'elle n'était pas là. Il l'adorait. Par instants, il se vouait de grosses rancunes d'amoureux, en retrouvant dans le passé, au beau temps du bonheur, des oublis de son bonheur même; il se reprochait des pensées inutiles qui l'avaient alors distrait pendant une minute et séparé d'elle.
—J'aurais pu l'aimer davantage, pendant que je l'avais!
Pourquoi donc, tel soir, n'avoir pas fait ceci, ou tel autre soir, fait cela?
—Oh, si je la tenais à cette heure!
Le mal s'empira.
Ce n'était plus seulement dans son âme qu'elle habitait maintenant, mais dans son cerveau maladif, dans sa chair passionnée, dans tout lui. Elle se dressait, superbe et despotique, l'enflammant de désirs qui lui séchaient les lèvres et faisaient courir entre ses épaules un frisson de fièvre amoureuse.
Son cœur lui tapait le torse, dès qu'il mettait le pied sur la gondole lascive; là, il fermait les yeux, cherchait l'épouse d'une main amollie, et restait sans bouger pendant de longues minutes, avec le bras toujours levé, et croyant sentir sous ses paumes la rondeur des étoffes et la tiédeur du corps aimé.
Un soir, Desreynes apprit qu'Arsemar changeait de chambre; celle occupée désormais avait été la chambre nuptiale. Georges le devina.
Il suivait avec une tristesse infinie les progrès de ce tourment d'amour. Chaque jour davantage, ces craintes devenaient en lui plus dominantes que son remords; sans qu'il songeât cependant à s'absoudre, le passé le torturait moins que l'avenir ne l'effrayait: peut-être avait-il pris déjà l'habitude de sa culpabilité, tandis que ses effrois ne dataient que d'hier: la rancœur de son crime, au lieu de le tenir tout entier, ne lui revenait plus que par alternances, à la suite de ses angoisses, comme un vers sonne à temps égaux sur la fin des strophes nombreuses.
Il sentait bien que Pierre l'avait pour ainsi dire supprimé de sa vie, effacé de son âme, et que l'amour seul enserrait son être affolé. Il subissait sans amertume cet abandon si mérité, et ne retrouvait que sa propre faute dans les brusqueries ou les aigreurs qui répondaient souvent à ses soins les plus tendres. Il se désolait de voir le caractère de son ami se pervertir ainsi, et, plus que toute autre chose, ce changement douloureux l'accusait comme son œuvre: le Pierre qu'il avait connu si calme et droit, si bon, était devenu peu à peu l'homme intolérant dont les nerfs excités se crispent et se révoltent au moindre attouchement.
—Par mon fait! Et comme il doit souffrir de se voir tel qu'il est!
Georges acceptait tout, et presque avec reconnaissance; plus on le rudoyait, plus son ancienne impatience s'assouplissait aux besoins de la tâche; et plus on était dur, plus il se faisait doux: non point par esprit de contraste, comme il eût essayé en d'autres temps ou avec d'autres hommes, mais par amour, par sentiment profond d'un devoir qui lui était cher, et qu'il remplissait sans même s'en donner l'ordre ou le conseil. On le repoussait? Sa conscience en était accablée pour la cause, mais il y trouvait aussi une sorte de soulagement intime, parce qu'il lui paraissait juste d'être la victime immolée sur sa propre faute, et son cœur savourait, à souffrir, des voluptés expiatoires.
Qui dira si cette joie religieuse de s'offrir en holocauste aux conséquences de notre crime n'est pas le rappel le plus noble de l'égoïsme humain, qui, dans les abnégations, cherche l'espérance et le droit de se pardonner à lui-même le mal qu'il a commis?
N'importe: le double sentiment de justice et de douceur, qui avait été jadis l'essence même du caractère d'Arsemar, était passé en Georges à mesure qu'il quittait celui-là: il semblait qu'ils eussent échangé leurs deux âmes.
Desreynes ne songeait que rarement à celle qui les avait menés à ce point de misère: il avait alors contre elle et toutes les femmes des haines rapides; contre l'amour aussi, qui brouille la terre, empoisonne les âmes, enrage la vie.—«Qu'est-ce que j'ai fait, en somme?» Les paradoxes de Mme de Warens revenaient parfois plaider pour lui contre lui-même, et péroraient avec une triomphante véracité.
Mais un tel syllogisme, excusable chez Desreynes, eût été ignominieux chez Arsemar: Pierre le connut pourtant.
—Une minute d'oubli, mais ils ne s'aimaient pas! Dois-je rester damné pour une minute d'oubli?
Il la désirait trop, sa femme!
Il allait de la chambre des étreintes à la gondole des sourires: entre elles deux il partageait ses heures; en elles deux il surchauffait sa fièvre, et dans une perpétuelle consomption attisait ses rêves d'amour.
—Jeanne…
Il redisait ce nom à chaque instant, si bas qu'il l'entendait à peine; mais le penser seulement ne lui suffisait plus. D'autres fois, pauvre fou, il murmurait son propre nom, pour se donner la caresse d'une illusion, et se dire qu'elle était là, et l'attirait vers elle.
Il se roulait dans des extases visionnaires.
Un jour, le poppe se départit de sa discrétion muette, et, le voyant si triste, osa dire:
—Venezia senza femina non é la Venezia.
—De quoi vous mêlez-vous, insolent!
Il descendit dans la gondole.
Non! Ce n'était plus Venise, la ville des baisers, tiède et molle, reine des langueurs! La cité sans bruits et sans cris, où la vie des passants glisse sans qu'on l'entende, dégage l'amour ou la mort; et le silence, selon l'âme qui s'y recueille, y devient tour à tour celui des alcôves ou des tombes.
—Jeanne…
Il croyait qu'elle allait le rejoindre, à force d'être rappelée; il écoutait les vents de l'ouest ou regardait au ciel les nuages qui pouvaient arriver de la France; et, la nuit, il contemplait les constellations qui brillaient sur elle et sur lui.
—Pense-t-elle à moi?
D'abord, il avait espéré qu'au moins la honte et le chagrin, dans ce cœur de femme, subsisteraient assez pour rendre l'oubli inaccessible; il voulait vivre en elle comme elle vivait en lui, et son besoin de la posséder était si pressant, qu'il se contentait presque de la posséder par le remords: mais bientôt cette lugubre consolation n'en donna plus assez. Dans ces mensonges d'amour dont il peuplait sa solitude, dans ces comédies de tendresse dont il leurrait son âpre veuvage, il en vint à se demander si le songe d'ici n'était point une réalité de là-bas, et si Jeanne n'avait point l'amour, elle aussi, l'amour!
Elle l'avait dit! Son dernier mot d'adieu était un mot d'amour!
Pourquoi l'avait-il témérairement accusée de mentir? Était-ce donc si incroyable, qu'elle le pleurât! De quel droit l'avait-il repoussée ainsi, quand elle était venue à lui, oui, de quel droit, puisqu'ils se manquaient l'un à l'autre? Il regrettait cette lettre aux senteurs d'iris, qu'il avait un soir déchirée, éparpillée aux ronces d'un pays inconnu. Combien il l'eût baisée, et lue, cette ligne unique où l'absente disait: «Je t'aime.» Il en ressuscitait les lettres fines, le papier dur et le parfum.
Alors, il atténuait, effaçait le crime.
—Serais-je jaloux, si je l'avais épousée veuve?
Cette comparaison le séduisit, et il s'y attacha parce qu'elle justifiait le renoncement des rancunes, et qu'elle autorisait les lâchetés. Il s'efforçait sans le savoir, à trouver dans le sophisme une raison définitive; il chassait un par un les défauts reconnus et revoyait l'épouse d'autrefois, belle, élégante, rieuse et gracieuse, souple et féline, et curieuse, la seule femme qu'il eût aimée! Et peu à peu il en vint à subir cette conjecture: «Tout cela est-il vraiment irréparable, et ne pourrait-on lui pardonner?» Il ajouta: «… la rappeler?»
Pardonner, c'était fait déjà! Quand donc avait-il osé la maudire? Il l'adorait, il la voulait, et rien de plus. A l'idée de la reprendre, il tremblait de joie et d'amour. Il ne tenta pas d'y réfléchir et d'en discuter l'hypothèse. Mais il protestait faiblement, reculait, murmurait: «Non, c'est impossible.» Sans conviction, et croyant même, tout au contraire, à la facilité d'un tel bonheur, il résistait avec la mollesse d'un enfant qui refuse un beau fruit. Tant de fois il se répéta: «C'est impossible,» qu'à la fin rien ne manqua plus, pour le persuader, que la réalisation de son vœu.
—Je l'aurais encore! Elle s'assiérait là, je prendrais ses petites mains, elle poserait sa tête sur mon épaule, comme ceci, et je sentirais l'odeur de ses cheveux… Oh!… et pourquoi non?
Il le tenait déjà, cet avenir! N'était-ce pas la seule chose qui lui restât à faire, quand rien n'avait pu étouffer sa passion, que la patience et l'éloignement exaspéraient jusques à la folie? A quoi bon se torturer, à quoi bon les vanités et les résistances d'orgueil? La reprendre ou mourir! Et pourquoi donc la mort, puisque l'amour s'annonçait et s'offrait?
Il céda.
Il se fit heureux.
Et quand la résolution fut arrêtée, alors seulement il la pesa.
Georges serait sacrifié. Mais quoi? Le châtiment! Ils ne se reverraient plus? L'ami manquerait moins que l'amante. «Entre deux maux, il faut choisir le moindre.» Puis, dans son optimisme récent, il allégua que cette séparation ne serait pas sans un remède, et qu'on pourrait se rencontrer encore, seul à seul, peu souvent, à vrai dire, pour ne pas réveiller la mémoire des heures mauvaises, mais par intervalles qui s'espaceraient, et le calme absolu finirait par venir, avec l'âge… Il se tassait dans son égoïsme satisfait, ainsi qu'en un fauteuil moelleux, lorsqu'on est las.
Il se montra plus sociable, presque gai: Georges fut alarmé.
Pierre, sournoisement, continuait à comploter son bonheur.
Il organisa sa vie: comment il retrouverait Merizette, où l'on s'en irait recommencer une existence bénie; il vendrait sa maison de campagne, achèterait un hôtel à Paris et renouvellerait ses meubles; elle serait bien contente et l'aimerait sûrement, par repentir un peu, par reconnaissance, et à la fin par seule tendresse. On l'avait trop noircie; ce n'était qu'une enfant. Quelle joie!
On ne parlerait jamais du vilain jour… Ce serait bien aisé, puisqu'ici même, où il en souffrait tant, il n'y pensait qu'à peine…
Espérances, vœux, chimères! Flux et reflux où la vérité se ballotte ainsi qu'une épave! Ne suffit-il pas d'atteindre l'insaisissable objet de nos ambitions, pour n'en plus voir soudain que la hideur et reculer d'effroi devant ce que l'on convoitait? Actéon, qui poursuit la déesse, mourra de l'avoir contemplée!
Maintenant que l'Eden était reconquis, maintenant que l'homme s'adonnait tout entier à l'ivresse d'un avenir si cher, maintenant que les délices du rêve s'adaptaient à la vie, permise, promise, possible, tangible, presque réalisée, voilà qu'il reparaissait, le passé, et se dressait sur l'assouvissement du désir!
Elle, souillée, dans son lit! La chair contre la chair! Il voulait l'approcher, et ne pouvait plus. La maîtresse d'un autre, elle le fut! Une épouvante de dégoût le rejetait déjà loin d'elle, et sa noblesse de cœur se réveillait pour la révolte, dès l'évocation seule du bonheur qu'il s'était donné.
Souillée, souillée, souillée!
Il y avait trop longtemps que sa fière âme s'avilissait dans les hontes de la concupiscence, et la rébellion sonnait; trop longtemps que l'amour régnait en maître unique, sans même admettre à son côté la jalousie qui le gênait, et la jalousie secouait la servitude en s'écriant: «J'ai trop dormi!»
Entre elle et lui, l'autre! Toujours! Il repoussait le spectre qui se glissait sous toutes ses étreintes, entre elle et lui; et chaque fois que, dans la tension de sa volonté, il parvenait à ressaisir un instant de cet amour exclusif qui l'envahissait hier, brusquement, d'un coup de poignard, la vérité l'assassinait.
Un amant! La trahison volontaire, préméditée, les mensonges et les curiosités perverses, et ces baisers! Il les voyait, comme dans la veillée où la chambre de Georges les lui montra ensemble.
—C'est peut-être à lui qu'elle pense!…
Il s'empoisonnait à plaisir de toutes les imaginations si soigneusement bannies de ses heures amoureuses; il appelait tout ce qu'il avait fui; il affirmait tout ce qu'il avait nié.
—Elle pense à lui! Et moi, stupide, je combinais qu'elle rêve à moi! Son amant! Quand on s'offre un amant, ce n'est pas pour aimer un mari. Si elle désire quelque chose ou quelqu'un, c'est celui-là… Euh!
Il mordait ses poings.
—Et lui, qui s'en cache, il la désire aussi. Qu'ils se rejoignent donc, ils sont faits l'un pour l'autre! Je ne veux pas!… Misère!
L'horrible ville qui le narguait!
—Dire qu'il faudra tantôt le revoir encore son amant, m'asseoir en face de lui, être gracieux, lui répondre… Pourquoi l'ai-je amené, aussi? C'était littéralement fou… Mais qu'est-ce que j'aime donc, maintenant?
Néant.
Ah! Si la solitude est bonne aux forts, quand ils la cherchent, elle est dure et mauvaise à tous, quand elle s'impose.
Il alla dîner seul, dans une auberge.
Elle et lui!
Elle restait bien perdue, et tout restait fermé.
Il l'aimait pourtant malgré tout: avec son âme impuissante d'oubli, avec sa chair hantée, il l'adorait.
Alors, dans cette fièvre de jalousie qui cherchait en elle ou autour d'elle ce qui pourrait l'exacerber, il fut pris pour la première fois du désir cruel et presque infâme,—si notre âme était blâmable de ce qu'elle éprouve,—du désir bourrelant de savoir, d'apprendre, d'entendre ce qui s'était fait, comment, pourquoi elle s'était donnée… ce serait parler d'elle, au moins!
—Assez, assez!
Il rentra enfin à l'hôtel.
Il vit Georges. Il l'envia d'avoir été aimé par elle; non plus la jalousie, l'envie! Et parce que cet homme l'avait possédée le dernier, il semblait qu'elle fût encore à lui.
Desreynes avait couru par la ville, halluciné d'un malheur. Lorsqu'il aperçut Pierre qui revenait, il lui en fut reconnaissant.
Arsemar ne prononça pas une parole; il fit effort pour mettre sa main dans celle qu'on lui tendait, et froidement, et presque avec répugnance.
Georges, le voyant sombre, proposa, pour le distraire, d'aller entendre un opéra que l'on donnait au Goldoni. Pierre sut se contraindre à accepter, espérant que la musique adoucirait un peu l'aigreur de ses pensées. Mais il fallait plus, ce soir-là, il fallait un abîme. Le cri aigu des violons le crispa; l'orchestre le bouscula avec importunité; le ténor se démenait en poussant des clameurs sentimentales; ces passions étaient fausses et ces douleurs grotesques. Il partit. Georges, si inquiet qu'il fût, n'osa l'accompagner.
Le solitaire rentra dans la chambre nuptiale. Là, on pourrait souffrir paisiblement.
Il s'accouda à la fenêtre.
La nuit claire baignait les maisons grises, dans la ville muette; l'eau claquait mollement sur les poutres peintes et sur les marches des palais; en face, une vapeur de lumière cendrait le dôme de la Salute, et, par instants, un fanal de gondole sinuait dans l'ombre des murs, au bruit de la rame unique, bruit lointain, bruit mouillé qui semblait caresser le silence.
Puis, l'espace se troubla délicieusement: là-bas, invisible, traînant ses chansons sur l'eau calme, mandolines, voix alternées, une barque voguait sur les canaux, et les îles de marbre, tour à tour, assourdissaient ou renvoyaient les mélopées errantes, qui mouraient pour renaître, suaves, exquises, dans la nuit harmonieuse.
Il pleura.
—Comme ce serait bon d'être heureux!
Elle avait pleuré, elle aussi, dans un soir pareil.
—Comme c'était bon!
Il se jeta à genoux près du lit, et ses larmes bientôt ne purent plus couler.
—Je l'aime!
Le triste apaisement qu'il avait gagné tout à l'heure se retirait de lui.
—Il n'y a plus moyen, moyen de rien, vivre ni… Pourquoi donc n'y avait-il plus moyen de mourir?
—Je l'aime!
Il se tordait sur le tapis.
—Là, elle a dormi là!
Il jetait ses bras sur la couche vide, et roulait son front dans les toiles, et croyait y sentir un parfum.
—Je t'aime, je t'aime!
L'amour fauve était revenu.
Et longtemps, comme si sa passion dût la ramener là, il répétait: «Je t'aime! Viens!» N'allait-elle pas entrer? Si elle frappait à la porte?
Alors, on frappa.
—C'est elle!
Il se dressa, hagard, le dos tourné au lit défait, serrant l'oreiller sous ses ongles, et la porte s'ouvrit.
—Lui!
Georges s'arrêta sur le seuil.
—Qu'est-ce que tu viens chercher ici, encore?
Georges restait immobile.
—Il n'y a plus rien pour toi! Tu vois bien qu'elle n'est pas là!
Georges, suppliant, tendit les mains.
—Mais va-t'en! Tu ne vois donc pas que ta présence me fait souffrir! Va-t'en, mais va-t'en donc!
Georges s'en alla, humblement.
V
Aucun des quatre éléments ne se cache, en ce corps étrange; il est tranquille, il grince.
Goethe.
Le lendemain, Desreynes redescendit à la chambre de Pierre et le trouva prêt à sortir; il demanda à l'accompagner et reçut un congé glacial.
Il vivait au milieu de transes perpétuelles.
—Je le gêne.
Découragé, il songea à mourir; mais il songea aussi qu'il avait son devoir à remplir jusqu'au bout, et que le droit de se tuer ne lui appartenait plus.
Il fallait arracher Arsemar à cette contemplation de son néant, l'enlever de cette ville satanique, le délivrer de l'obsession; par douceur ou par force, il y fallait parvenir à tout prix.
Il rassembla son courage et aborda résolument son ami.
—Pierre, nous allons partir.
—Non!
—Mais tu te martyrises, c'est un suicide, cette vie!
—Et quand cela serait?
—Ah! Pierre, voilà donc comment tu veux me punir…
Arsemar, honteux et touché, se retourna vers lui.
—Mon bon Pierre, partons, je t'en conjure.
Celui-ci balança pendant une seconde, puis, violemment, répliqua:
—Non!
En s'éloignant, il murmurait comme une excuse devant lui-même plutôt que devant l'autre:
«Je ne peux pas.»
Il se sentait injuste, mauvais, tyrannique; et ce fait d'avoir soulagé sa colère dans la menace et les injures avait eu pour résultat de dissiper en partie sa rancune jalouse, qui laissait quelque place au remords de l'amitié ingrate.
Il voulait former un propos d'être meilleur à l'avenir, mais dès qu'ils se trouvaient ensemble, il ne parvenait qu'à rester sombre et renfermé, malgré les protestations de sa conscience. Seulement, le soir, en serrant la main de Georges, il dit:
—Pardonne-moi.
Il se sauva sans vouloir qu'on lui répondît.
—Pourquoi ai-je eu cette funeste idée de la rejoindre? Je ne trouve même plus, maintenant, la consolation de la reprendre en rêve!
Dans un malheur qui lui semblait pire, il regrettait son malheur de la veille.
Le second jour, Georges décida de renouveler sa tentative; mais, cette fois, il usa d'une discrétion qu'il jugeait plus habile, et qui ne serait pas incompatible avec la fermeté; il entreprit d'obtenir par détours ce qu'on refusait à la franchise: il ferait le siège de cette ténacité, comme celui d'une coquette: attitude moins digne de la tâche, sans doute, mais plus conforme à son tempérament; d'ailleurs, pensait-il, tous les procédés sont bons quand le but est louable. L'ancien Desreynes revint en lui et fut certes accueilli avec joie; durant la matinée qu'il occupa à combiner ses plans, il oublia de plaindre leur misère: le sceptique analysait un homme, pour appliquer la guérison, ainsi que le médecin tâte un malade, et la science primait les compassions.
—Ami, dit-il, ne te fâche pas, ne proteste pas, je ne me blesse de rien: je ne suis que désolé, mais je mérite tout. Voici: ma présence te harasse. Tu me le fais trop comprendre chaque jour… Puisque tu ne m'aimes plus, peut-être souffriras-tu moins quand je m'éloignerai…
Il surveillait avec anxiété l'impression de ses paroles et redoutait que son offre fût acceptée. Il poursuivit:
—Nous nous sommes trompés en espérant que mon affection et mes soins pourraient quelque chose contre ta peine. Je l'irrite en m'efforçant de la calmer. Tu m'évites, tu m'injuries; oh, je ne réclame rien de plus, pour moi; mais, Pierre, tu te fais plus de mal que tu ne m'en crois faire. Et c'est sans remède…
—Sans remède.
—Tu vois bien que je dois te quitter. J'irai n'importe où, au hasard; je t'aimerai de loin; je ne penserai qu'à toi, qui seul aussi t'en iras par le monde, traînant le chagrin d'une faute dont le remords me tue.
—Georges…
—Ah! s'écria-t-il, sincère enfin, tu me brises, mon Pierre! Tu l'ordonnes donc, que je te laisse en proie à tes abominables rêves?… Mais je veux te guérir! Est-ce qu'une femme vaut que tu meures? Est-ce que toutes ensemble valent un coin de ta bonté? Est-ce que je peux, moi, t'abandonner là dans ton enfer, et ne pas te suivre, quand tu n'as plus que ton ami sur terre pour te veiller et pour t'aimer?
Arsemar le contemplait d'un œil craintif et doux.
—Ne me chasse plus! C'est moi qui suis là, moi que tu nommais ton frère, moi qui veux l'être encore…
Arsemar, dans une émotion muette, s'écartait de son ami par crainte de céder: son cœur le poussait vers lui, mais il résistait, comme s'il eût dû perdre encore la très chère en perdant sa pâture de douleur.
Ils restèrent en silence. A la fin, Pierre cacha son front dans ses deux mains.
—Console-moi, dis… Trouve quelque chose, console-moi!
—Le saurais-je, ici?… Viens, sauvons-nous!
—Mais je ne peux pas…
—Il le faut. Tu le dois, pour nous deux, si tu as pitié de ton Georges et de toi-même.
—Quand donc?
—Aujourd'hui!
—Demain?
—Ce soir!
Il le prit dans ses bras; Arsemar lui rendit son étreinte; ils se baisèrent près du cou, et, se retenant par les mains, ils se regardèrent l'un l'autre dans les yeux.
—Pauvre cher, je te guérirai, va!
—Et nous resterons ensemble, n'est-ce pas? On n'est pas sûr de se revoir, quand on se quitte.
Pourtant c'était navrant de fuir si tôt un pays où l'on souffrait si bien!
Ils partirent, et dans la nuit arrivèrent à Florence.
Desreynes était résolu, pour une existence nouvelle dans un pays inconnu, à ne plus abandonner son ami aux dangers de la solitude. Il ne le quitterait pas: à toutes les heures et partout, ensemble, afin qu'on s'accoutumât à voir la vérité face à face, et que, par l'habitude, l'amitié rentrât dans leur vie; la présence du coupable entretiendrait d'abord la jalousie, mais la rancune serait moins dangereuse que l'amour; elle combattrait l'amour, et peu à peu se diminuerait elle-même par sa propre constance: enfin, quand à son tour elle achèverait de mourir, elle aurait peut-être déjà tué la passion…
L'expérience sembla justifier ces calculs: Arsemar supportait sans trop de contrainte la compagnie de Desreynes, grâce surtout à la sérénité relative que venait de lui procurer leur dernier rapprochement. Puis, la santé morale de cette grande Florence le gagnait insensiblement.
Peut-être n'existe-t-il aucune ville au monde qui rende comme celle-là l'orgueil d'être homme ou la volonté de le devenir; elle sangle l'âme, elle la relève, elle crie le courage et la promesse. Tant d'œuvres sont nées là pour l'immortalité, que le passant, parmi les demi-dieux créateurs de dieux, médite sur la gloire d'être un enfant de cette race où les géants remuaient la terre et le ciel.
—C'étaient des hommes! s'écriait Arsemar. N'ont-ils pas connu, eux aussi, la douleur, la honte, la solitude, l'exil? N'ont-ils pas connu la trahison? Mais ils se redressaient, et, mettant le pied sur les platitudes de la vie, ils se jetaient dans l'immensité de leur rêve, et le culte cachait les misères! Que suis-je auprès de ceux-là, ou de ce qu'ils ont souffert, pour avoir le droit de me plaindre chez eux?
La consolation trouvée à Florence était presque analogue à celle qu'avait donnée la mer; mais si sa grandeur était moins intime, elle était plus vivante et demandait plus impérativement l'oubli. A chaque pas, des pensées graves sollicitaient le triste voyageur et l'entraînaient hors de sa peine: il retrouvait plus rarement Merizette et se retrouvait plus souvent; il vivait davantage, requérait sa raison, tout cela un peu aux dépens de son malheur.
Son inquiétude morale, en perdant de la précision, était pour ainsi dire passée dans son intelligence, en sorte qu'il souffrait moins de lui, mais ne jouissait de rien autre: il analysait tout, discutait et compliquait, dressait des théories et entassait des arguments, voulait prouver sans cesse, subtilisait, ne permettait pas une opinion contre nulle de ses sentences, et posait ses jugements comme des injonctions; puis, peu à peu, il descendait la pente des paradoxes et des méchantes ironies.
La constatation du mal est en nous comme un besoin de la douleur, et quand nous parvenons à le moins envisager dans notre condition, la nécessité de le voir autour de nous s'impose ainsi qu'une revanche. Il ne le considérait pas dans les morts, par respect pour leur œuvre, mais parmi les vivants et les idées. Il en était venu ainsi à soutenir nerveusement des syllogismes contre lesquels il se fût rebellé autrefois, et qu'il déduisait avec une ténacité d'autant plus irréconciliable, qu'il y rencontrait un moyen de contredire à son passé en même temps qu'à son âme.
Georges se gardait de protester jamais, pour n'amener aucune aigreur; il multipliait les condescendances et les sollicitudes, et se tenait comme auprès d'une maîtresse capricieuse avec laquelle on se brouille pour un mot inopportun; il approuvait tout, en bloc, en détails: les compromis métaphysiques coûtaient peu d'ailleurs à sa conscience, et sa retenue lui était d'autant plus aisée que les nouvelles affirmations de Pierre cadraient généralement avec les siennes, à cause de leur allure hautaine, méprisante, et quelquefois hargneuse.
Il résulta de cette entente une facilité plus grande pour atteindre à la vie commune et à la paix: si tant d'obstacles entre eux gênaient l'expansion des tendresses, rien ne s'opposait à la sympathie des idées, et l'on causait avec plaisir.
Plus on causait, plus on s'éloignait du passé.
Arsemar était satisfait de posséder près de lui une intelligence qui correspondait si exactement à la sienne, et qui, sur chaque assertion, renchérissait d'un mot piquant; ce qui l'avait tant de fois chagriné dans son ami, jadis, le rapprochait maintenant de lui plus que toute autre chose; ils éprouvaient, à s'entendre parler, un étonnement réciproque et satisfait; on eût dit qu'ils faisaient la découverte l'un de l'autre; une camaraderie de tête semblait vouloir remplacer l'attachement des cœurs.
A cette époque de leur vie, Georges, qui, jusque-là, dans l'apport de leur amitié, avait rendu moins qu'il ne recevait, fut au contraire le plus donnant, car son affection paraissait grandir à mesure que celle de Pierre glissait dans l'égoïsme du malheur: Desreynes se rendait compte de ce double état, aussi bien qu'il avait su naguère apprécier l'infériorité de son dévouement. Mais il n'en concevait ni vanité pour lui ni blâme contre Pierre.
Il suivait Arsemar, avec la constante attention de ne pas lui permettre une minute de solitude intérieure, dès qu'il n'était pas sûr de la direction que prendraient les pensées; il pesait d'avance chacune de leurs démarches ou chaque phrase, afin de ne rien réveiller de ce qu'il fallait assoupir; la tâche était ardue, car l'instinct du malheur veut tout rapporter à lui-même, et ce qui nous distrairait n'est qu'un chemin détourné pour revenir en nous: mais Georges ne faiblissait pas dans son rôle, et s'efforçait parfois d'amener le rire sur le visage de son ami; rire plus souvent ironique et cruel que bonnement joyeux; n'importe, il y réussissait entre temps.
Cependant, les tendances paradoxales et caustiques s'accentuaient de plus en plus dans l'esprit d'Arsemar. Le jour où l'homme ne croit plus à son âme est la veille du jour où il ne croira plus à rien. Pierre s'entretenait dans sa rigueur acerbe avec une persistante complaisance: il traversa alors une véritable maladie cérébrale dont les excès finirent par alarmer Desreynes.
Leur promenade favorite était à Santa-Croce: ils se trouvaient chez eux, dans la fréquentation des tombes; Georges conduisait volontiers son ami dans l'église claustrale, où tant de morts glorieux rappelaient leur ouvrage et forçaient la méditation. Arsemar ne manqua pas une fois de s'arrêter devant le monument d'amour élevé dans le saint lieu. «A Alfieri, sa maîtresse, comtesse d'Albany.»
—Ah, disait-il, l'homme est couvert de préjugés comme un vieil obélisque! Est-on certain que cette morale, pour laquelle un gueux se torture, vaille mieux et soit plus noble que les paradis défendus?… Il entre plus de vanité que de vertu dans la force de notre vertu même. Et l'orgueil des péchés hautains qui, dans leur cynisme royal, s'offrent aux soufflets de la foule, n'a-t-il pas plus de grandeur que la mièvrerie des convenances?
Il ajouta: «Ma femme, si tu permets ce mot, proférait une phrase fort juste, le matin de ton arrivée: «Dans trente ans, que restera-t-il de nos sacrifices? Poussière!»
Il reprenait: «Où est le bien? Où le devoir? Nous n'avons le droit de rien affirmer, puisque nous ne savons le pourquoi de rien; nous ne pouvons que chercher, avec la certitude intime que nous ne trouverons pas.»
Puis: «A quoi bon apprendre, savoir, penser? Rien de tout cela ne nous livre la vérité: nous n'y gagnons que le sentiment de notre impuissance et aussi des moyens nouveaux pour errer davantage, car nous nous éloignons de la simplicité et de la nature.»
Desreynes tâchait à l'entraîner de là, mais Arsemar revenait sans cesse au marbre d'Alfieri: tour à tour, il bénissait et maudissait l'amour.
—Poète, tu as bien fait de mourir le premier, car elle t'eût trompé!… Ah! Celle en qui vous avez mis toute votre confiance, qui vous aime jusqu'à la complète abnégation de son être, jusqu'à l'anéantissement de sa personnalité dans la vôtre, demandez-lui de souffrir pour vous la misère, la honte, le martyre ou la mort, elle fera tout; mais ne lui demandez pas de vous rester infailliblement fidèle, car elle ne sait pas, car c'est peut-être contre nature…
—Combien de femmes, demandait-il à Desreynes, tiennent à un homme par habitude, et qui l'abandonneraient si elles croyaient être tenues par devoir?
Ces questions mettaient Desreynes mal à l'aise, mais Pierre ramenait tout aux femmes: on eût dit qu'il se vengeait de ne pouvoir détester Merizette en détestant les autres.
Il rencontra un enthousiasme meilleur dans la maison de Michel-Ange, et ce fut un vertige d'admiration qu'il eut au seuil de ce cabinet de travail, large au plus comme un séquestre de lycée, où des mondes avaient germé.
—Les Titans! Ils poussaient les chefs-d'œuvre comme des pierres dans un trou! Mais voilà ce que sont devenus leurs fils, cria-t-il, en montrant dans la rue un officier qui pavanait sa suffisance sous un uniforme collant. Qui donc a fait cela avec ceci? La goule, peut-être! Le vampire!
Aux Uffizi, il s'arrêtait longtemps devant les têtes de femmes: toutes, et celles surtout de Raphaël, l'inquiétaient comme des énigmes: il regardait leurs yeux, leur sourire et leur front.
—Est-ce une vierge ou une courtisane? Dire qu'elles sont mystère, et qu'elles mentent, même peintes! Oh, ce front pâle, ce front lisse, l'infranchissable mur, le mur plâtré, le sépulcre blanchi! Dire que l'homme ne verra jamais ce qui se cache derrière ce mur-là!
Georges répondit en riant:
—On ne connaît bien les yeux d'une femme que lorsqu'on les a vus fermés.
Pierre rit aussi; mais soudain, ils s'interrompirent: tous deux pensaient à l'adultère.
Arsemar éprouvait souvent ces crises de brusque jalousie: il les éprouvait presque régulièrement, lorsqu'il voyait Georges marcher silencieux devant lui, et qu'il pouvait regarder le coupable sans l'entendre; mais il les chassait de sa pensée avec une hauteur froide, parce qu'il plaisait à son récent état d'esprit de répudier toutes les émotions bonnes ou mauvaises dont sa vie avait été faite: systématiquement, et avec une volonté grommelante, il s'attachait à détruire tout son passé. Non pas pour moins souffrir, mais pour détruire. Et lorsque l'ancien moi exhalait un reproche du cœur, il le faisait taire en se violentant d'injures.
Le changement moral s'était, depuis bien des jours, étendu au physique; le masque était plissé, le regard dur; l'œil lançait même une menace, dans l'affirmation de certains aphorismes cruels qui autrefois eussent révolté ce même homme.
Georges se tourmentait de voir un bouleversement si profond, regrettable en lui-même, et d'un contraste trop excessif pour que la distraction qu'il procurait ne fût pas de courte durée.
Il tenta d'offrir une pâture à cette fièvre, et, pour la diriger dans une voie où l'on pourrait espérer quelque apaisement, insinua l'idée d'un travail à entreprendre: étudier dans son œuvre et son existence un de ces Florentins qu'Arsemar aimait tant: conter, par exemple, l'histoire d'Alfieri et de la comtesse…
—Soit, fit Pierre! Le travail intellectuel est un égoïsme et devient parfois une lâcheté, car en lui on oublie les siens, et soi-même aussi!
Le projet le séduisit pendant une demi-semaine.
—Tu veux donc me donner dans le monde le déshonneur d'une idée?… J'en ai assez d'un autre… Allons, laissons ces choses! Pourquoi creuser? Cela fatigue. Pourquoi savoir? Nos émotions ne sont pour la plupart faites que d'ignorance! Pourquoi dire? Si vous blessez les hommes avec leur sottise, ils crient à votre folie; avec leurs vices, ils crient à votre infamie… Laissons ces choses, te dis-je! Perdons notre vie, il n'y a de temps gagné que le temps perdu! Aussi vrai que l'on est sage dès que l'on n'agit plus, on n'agit plus dès qu'on est sage!
Nul ne prouvera que ces vérités soient moins plausibles que les vérités où l'on dit le contraire, mais le malheur est de les croire.
Pierre les affectait encore, mais bientôt il les subirait: le châtiment de ceux qui ont trop longtemps renoncé la raison et qui jettent leur vie aux bêtes est de ne pouvoir, dans les heures où la pensée leur revient, méditer sur aucune autre chose que l'inanité de l'effort et le néant de l'ouvrage.
Un jour, ils lisaient le récit d'un vieux crime historique où s'étaient joués les adultères et les poisons florentins. Pierre dit:
—La défiance jalouse que l'homme a de la femme fut antérieure à la première trahison; mais la défiance des hommes pour les hommes dut être postérieure aux premiers mensonges et naître d'eux. La jalousie, même malsaine et offensante, est inhérente à l'amour même (je ne l'ai guère prouvé, me diras-tu), tandis que le soupçon n'est que la conséquence médiate de la vie et des mensonges qu'elle traîne. La jalousie est d'instinct, le scepticisme est d'expérience. L'un est axiome, et l'autre théorème.
Il savait bien par ces propos supplicier Desreynes; mais il se reconnaissait sans conteste le droit de châtier, et prenait un plaisir mesquin à ces cruautés qu'il considérait comme de fort loyales taquineries.
Il y a des instants où les hommes sont femmes! Parce qu'il se sentait contre Georges moins de rancune que jamais, il voulait lui en témoigner davantage, et le bourreler pour la compensation; aussi bien qu'il pensait punir Jeanne par ses généralités, il se plaisait à punir Georges par des allusions.
—Que ce soit axiome ou non, poursuivait-il, il est indiscutable qu'elles nous trompent, n'est-ce pas, frère?… Qu'elles mentent parce qu'elles sont les plus faibles, j'y consens: qu'elles se vendent parce qu'elles s'estiment, c'est justice: car les femmes, tu ne le nieras pas, ne se donnent point, mais se laissent acheter; avec de l'or, des prières, des bijoux, des fleurs, des trahisons, le mariage, n'importe; et cela est peut-être équitable puisqu'elles n'ont pas vos passions et que vous n'avez pas leurs souffrances… Mais ce qui me révolte, c'est de les voir refuser la veille une égalité qu'elles réclameront le lendemain, et prétendre qu'on ne doit pas plus leur reprocher leurs plaisirs vendus, qu'on ne vous reproche vos plaisirs achetés; elles sont comme un monarque qui garderait les honneurs et les pouvoirs, ordonnerait et pardonnerait, ferait la loi, ferait la guerre, et s'indignerait d'être seul responsable.»
Les déclamations qui soulageaient sa nervosité ne faillirent l'importuner qu'une fois: ce soir-là, tous deux se promenaient en silence au Longarno, et les étoiles chères à Dante scintillaient sur l'ampleur du fleuve.
Pierre revit son âme ancienne.
De confuses impressions, jadis aimées, sourdirent péniblement.
Qui n'a connu, dans les heures moroses, ce retour indécis des idées vagues, intimes cependant et profondes, dont la foule peupla nos instants de bonheur? Elles sortaient de nous, alors, légères, à peine perceptibles, et glissaient autour de nos fronts qu'elles effleuraient d'une aile diaphane: puis elles ont disparu pour ne jamais plus revenir avec cette fraîcheur de rêve. Et, dans la peine, elles repassent, haillonneuses, mouillées de pluie, phalènes agonisantes et laides, papillons de nuit; on les reconnaît pourtant, et, avec la rancœur d'un idéal désillusionné, on leur crie: «C'est bien, je t'ai vue, va-t'en!»
—Va-t'en, se disait Pierre. A d'autres! C'est fini pour nous, ces poèmes-là! Nous sommes les expérimentés, maintenant!
Pour chasser son âme avec sa propre voix, il demanda tout haut: «Ne constates-tu pas que je ne suis plus le même? Quand je me considère, je me trouve répugnant… C'est vrai, ajouta-t-il avec un éclat de mauvais rire… Bah! Les hommes vous trompent jusqu'au point de tuer en vous toute naïveté, et quand c'est dûment achevé, ils disent que votre caractère est méprisable.»
Un couple d'amoureux, riant et se bousculant, et criant fort, les croisa sur le quai.
—Heureuses gens! fit Desreynes.
—Pauvres gens! reprit Arsemar. Il semblerait que rien ne fût plus égalitaire que l'amour, tâche procréatrice, consolation physique des cœurs… Peut-être n'est-ce ici que le dernier mot d'un orgueil outrageant, mais je ne puis imaginer que les natures grossières trouvent dans la volupté, sans raffinement, sans art, sans culte, les mêmes joies que nous y trouvons; les en entendre parler me chagrine tous les sens, et si je n'avais de l'amour que leur part, vrai dieu, j'en ferais plus que fi!
—Sois indulgent, répartit Georges; l'amour, c'est l'art pour tous.
Pierre, de nouveau, éclata de rire.
Puis, en lui-même: «Ah, tu ris! Tu ris encore, tu ris à tout moment! Tout te fait rire! Tu vois bien que tu ne souffres pas! Lâche, hypocrite, jette donc ton masque! Pour quelle galerie joues-tu un rôle?… Pour lui, hein? Pour le faire croire au mal que tu lui dois? Imbécile! Tu poses pour souffrir…»
Au bout d'un instant: «Mais j'y songe: on pose pour ce qu'on voudrait être, c'est-à-dire, au fond, pour ce qu'on est; donc, j'ai eu de la douleur, puisque j'en veux montrer. Ah, très drôle!»
—De quoi ris-tu, Pierre?
—Je m'amuse…
Après un quart d'heure de silence, il s'écria en frappant du pied:
—Je m'ennuie!
VI
L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un chemin agréable.
La Rochefoucauld.
Ils avaient passé trois semaines à Florence; ils en passèrent deux à Sienne. La situation d'esprit qu'ils apportaient ici devait d'abord et pour un temps rester la même; avec une nuance pourtant: à Florence où Jeanne était venue, Pierre la repoussait de lui; à Sienne où nul vestige ne pouvait se chercher, il la chercha. Non plus comme à Venise où la passion criait; mais au contraire par volonté froide, opiniâtre, et bien moins par véritable amour que par le besoin de réagir contre toutes les propositions de la vie. Ne pouvant rencontrer en aucun endroit le souvenir de sa femme, il quêtait des ressemblances de rues ou de monuments pour y évoquer celle qu'il avait promenée dans des endroits pareils.