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Amis

DEUXIÈME LIVRE (continued 3)

Reading edition

—Se rappelle-t-on les absents plus que les morts?… Oui, ou du moins plus longtemps. Parce que sans doute notre égoïsme encore espère d'eux, et que les morts ne donneront plus rien?… Du bien ou du mal, il faut qu'on nous donne. Si je l'avais perdue par la tombe, qu'éprouverais-je? De l'amour, de la peine; ni rancunes, ni jalousies, ni haines, ni espérances de passage; je souffrirais moins… Quel monstre je deviens! Ah! vis et sois heureuse, si tu peux!

Cette ville recueillie lui avait plu dès l'abord: sur la place du Dôme, il éprouva une extase d'art devant la façade blanche et noire aux rayures fanées; une autre dans l'église, parmi les marbres ivoirins, usés sous la main des fidèles; une autre au Palais public, où sont les fresques à fond d'or qu'une clarté oblique effleure d'en haut, et qui luisent dans le mystère des pénombres sous la grille de fer ouvragé.

Pierre s'efforçait d'analyser pour ne pas jouir: il n'y parvenait qu'à demi.

Nous sommes, en cette génération, les amants des harmonies délicates et mourantes, dont la beauté serait la sœur des vierges pâles qu'une douce agonie efface déjà des vivants; nous chérissons, avec une émotion réelle, ce qui s'éteint; les fresques effacées, les antiques palais, dont s'est peu à peu voilée la splendeur primitive, nous pénètrent pour elles-mêmes et pour leur âge d'un amour…

—Que nous n'aurions pas, dit Pierre, si nous les voyions telles qu'elles furent à leur naissance: la communion qui existe entre nous et elles n'exista pas toujours, et nous avons le tort de reporter sur une époque le charme dû au temps écoulé depuis cette époque. En sorte que nous n'avons pas en art les frères que nous pensons avoir: ceux-là qui nous séduisent eurent sur l'harmonie des sensations notablement différentes des nôtres, et le beau que nous admirons dans leur œuvre, parce qu'il est une analogie de notre âme, ils ne l'ont souvent pas connu et plus probablement encore ne l'auraient pas compris.

A l'intérieur du dôme, il ressentit une brusque colère, devant les mosaïques où sont représentées les sybilles païennes, portant l'inscription des oracles qui ont pu être considérés comme annonçant la venue du Christ.

—Les religions n'ont d'intolérance dans leurs scrupules que lorsque la tolérance ne peut leur profiter!

A table d'hôte, il se livra à une nouvelle indignation contre un Parisien qui remplissait la salle du bruit de ses saillies et de ses insolences.

—Et l'on dira que le propre de notre esprit est une insouciante gaieté, quand rien n'est plus soucieux qu'elle de l'effet à produire! Ce monsieur cherche-t-il à se réjouir en elle ou bien à éblouir par elle? Nous sommes chez nous plus énervants que tout autre peuple du monde, et nous devenons, à l'étranger, humiliants pour nos compatriotes.

L'homme pouvait entendre; Georges essaya d'apaiser son ami.

—J'aime les violents, s'écria Pierre: ils sont dans notre politesse le dernier refuge de la sincérité.

Par degrés néanmoins, et malgré qu'il en eût, ses emportements se faisaient plus rares chaque jour: il était obligé à de plus constants efforts pour garder sa malveillance; Georges constatait avec une joie confiante ces symptômes d'un revirement prochain. La naissante accalmie des passions s'était, à Florence, dissimulée sous un instinct de combativité théoricienne; mais cette sophistique anormale devait perdre ses causes médiates dans une ville dormante où moins d'idées se remuaient; le bienfait de Florence devait se continuer plus sainement ici, et se totaliser; la tête devait s'y rafraîchir avec le cœur.

La vieille et morne cité, quasi défunte et retrouvée après des siècles dans un coin du monde moderne, exerça sourdement la contagion de sa paix; de l'une à l'autre des trois collines, ils allaient par les rues dallées à pentes rapides, qui dévalent et remontent comme de gigantesques V, ou bien serpentent étrangement, tortueuses, sans trottoirs, surplombées de voûtes et d'arceaux, sonores et profondes entre leurs murs bruns à marteaux de fer, sous la surveillance rare des vastes fenêtres carrées; parfois une paysanne, balançant les grandes ailes plates de son chapeau jaune, passait; dès la nuit, la ville déterrée prenait des quiétudes d'outre-tombe; les lumignons grinçants s'allumaient au bas des poulies; quelques vitres s'éclairaient de distance en distance; des escaliers mystérieux s'échelonnaient vers des arcades d'ombre bleue, s'ouvrant sur des pentes plus sombres, pointées tout au loin d'un fanal.

Par un de ces soirs hantés de moyen âge, ils s'étaient assis au pied de l'immense muraille qui derrière le Palais public s'étale comme un rempart de forteresse; on entendait chanter des voix de femmes, avec des mandolines; une fête ancienne s'évoquait, dans des satins et des brocarts, derrière les rouges croisées, là-haut.

Les deux hommes écoutaient en silence, par crainte de leur voix et des réalités; ils renaissaient dans un monde d'autrefois; leur propre existence diminuait en eux, des aventures surannées et des vœux romantiques éveillaient leur imagination: un spadassin soudoyé allait sortir par la poterne… Ils comprenaient la possibilité d'une vie à refaire, et l'accession de l'oubli; confusément la foi voulait naître; l'amitié semblait demander qu'on osât croire encore en elle.

Ils demeurèrent là pendant près de deux heures, et s'en allèrent, toujours muets.

Pierre marchait le premier.

—Est-ce bien moi qui suis, ou qui étais?

Leurs pas tapaient les dalles, et l'écho s'en prolongeait dans le creux des rues minces.

Arsemar méditait sur son état présent, les transformations de son âme et les bouleversements de sa destinée. Des pensées nouvelles s'immisçaient dans les souvenirs et malgré lui le distrayaient; Jeanne, qu'il voulait voir, le fuyait; au regret de l'avoir perdue se mêla pour la première fois le regret de l'avoir connue…

—Hélas, notre vie ne dépend pas de nous: pendant que nous la préparons au gré de nos ambitions ou de nos rêves, que nous la préméditons avec un semblant de sagesse qui nous enjôle et qui nous leurre, il y a, deux cents lieues plus loin, un petit être quelconque qui ne sait même pas notre nom et qui grandit, sans nous prévoir, pour détruire notre songe et notre œuvre, et qui les détruira!

Mais par une sorte d'instinctive réparation, il se demanda: «Que devient-elle?»

Il la chercha, femme esseulée, dans la ville où il l'avait prise, jeune fille en plein cadre de sa jeunesse; il suivit la veuve adultère dans les salons où la vierge un peu grave passait jadis en robes blanches. Il écouta la voix berceuse qu'elle avait au soir de leur première rencontre: il lui prit la main comme à cet autre soir des accordailles: reconnaissante et pure, elle se donnait à lui; il la régénérait en de chastes tendresses; mais lorsque, en descendant le cours des mois vécus, il vit l'enfant devenir une épouse, le charme bénin se rompit. Il jugea qu'il commençait à moins l'aimer, parce qu'il ne retrouvait plus en elle les promesses de la fiancée, et croyait voir une autre femme.

—Pourquoi l'adorais-je ainsi? Était-elle née pour moi, et qu'avait-elle pour moi?

L'amour qui s'analyse est tout près de finir: mais Pierre le savait, Pierre se le disait, et dans cette arrière-pensée il tâchait de considérer sa femme avec un désintéressement qui n'était que trop peu sincère.

—Si je me trompais! Si je ne l'aimais plus! Au milieu des tortures suraiguës qu'elles nous imposent à plaisir, les femmes tuent l'amour en rêvant de l'exaspérer… C'est peut-être ma douleur que j'étreins dans un tel acharnement…

Pourtant, il revenait vers elle, et s'y autorisait, et s'y conduisait, puisqu'il le pouvait faire avec plus de calme maintenant, et que demain peut être sa passion défaillante achèverait de la répudier.

Il songea que là-bas, dans ce coin de province on se gaussait de son malheur et qu'il se contait des fables; il perçut le chuchotement de toutes les médisances, calomnies, éloges, persiflages, compassions, et la sentence dernière des mesquins égoïsmes devant la chute de ce qu'ils ont jalousé: «C'est bien fait!»

—Bah!

Il renvoya cela aussi.

Il fut un jour assez tolérant pour se dire: «Si du moins elle n'avait pas pris celui-là! Il me resterait un ami et je serais moins malheureux.»

La différence n'eût pas été sans doute si sensible qu'il estimait, mais il estimait ainsi.

—La douleur est un égoïsme qui se dévore! Ce reproche que je formulais si gracieusement il y a deux minutes marque plus d'égoïsme que de tristesse. La perte de l'amitié commence à me chagriner, après la perte de l'amour. Indice! Si lui me manque davantage, elle me manque moins: donc je l'aime moins, mille choses me le prouvent un peu chacune. Cela va bien!

Il continua la série des conclusions: trop de peine rend tour à tour subtil et stupide.

—Quand je ne l'aimerai plus, je ne souffrirai plus: voilà du pléonasme. Mais que deviendrai-je, alors? L'ennui! Sans fin, l'ennui! Morne, plat, toujours le même…

L'ennui s'évoque par son nom: il naît d'avoir été pensé. Pierre en fut envahi: comme en Bretagne, comme à Florence! A Venise seulement il n'avait pas connu l'ennui; la torture seule avait pu l'en défendre.

—Sera-ce donc désormais la forme de ma douleur?… Ma vie est définitivement brisée. Mais? Est-il nécessaire de vivre, et vaut-il mieux vivre tel qu'on était hier, plutôt qu'au rebours?

Le soir même, il proposa de se rendre à Rome.

Georges ne vit pas sans inquiétude la précipitation de leur départ: depuis plusieurs jours il espérait beaucoup en l'enveloppante austérité de Sienne; avant de quitter cette ville, il eût voulu en tirer pour son ami toute la sérénité qu'elle semblait promettre; dans la capitale, on retrouverait Jeanne et trop de vie. Il dut pourtant céder à ce désir qui se manifestait comme un ordre, et ne tarda pas à le regretter.

A Rome, la chaleur était accablante: des boulevards, des églises, des cafés, des palais prostitués, des passants à face d'électeur, des militaires satisfaits de l'être, des moines de toutes robes et des ecclésiastiques de toutes couleurs, la ville du dimanche au son perpétuel des cloches, et les gens, toujours les gens!

Pierre redevint bientôt plus intolérant et plus nerveux.

La jeune épouse avait passé là, mais par quel étrange phénomène ne reconnaissait-il plus aujourd'hui l'auguste métropole des mondes antique et moderne, qui, au temps du bonheur, l'avait enthousiasmé? Naguère, en posant le talon sur la terre deux fois sacrée, il s'était rempli d'un respect religieux, devant la double grandeur de la Rome impériale et chrétienne: il ne ressaisissait plus rien des adorations premières.

Il voyait pour ainsi dire une autre ville: il entrait là comme dans une maison dévastée, au lendemain de l'attentat, et la haine du viol étouffait le culte des œuvres. Rome antique? Une tombe polluée! Sous l'effondrement des portiques, il cherchait en vain les toges aux longs plis et ne trouvait que les Marozia et les Zoé du Xe siècle et des autres, sapant les murs, cassant les colonnades, fondant les marbres, charriant les briques du Palatin, déchiquetant les temples, pour bâtir des chapelles à leurs saintes patronnes et des forteresses à leurs amants, papes et barons, bandits pillards! Les courtisanes et les voleurs de grands chemins ont gorgé la goule de leur avarice avec le cadavre des gloires! Et sur ce qui resta debout, les spoliateurs gravant leur estampille ont revendiqué par leur honte l'honneur de n'avoir pas tout pris. «Pont. Max.» Ici, là, partout, sur chaque angle des rues, sur chaque ruine insuffisamment ruinée, arène, basilique, thermes, palais, forum, arc triomphal, sur le préteur et sur le peuple, sur le consul et le césar, sur la maîtresse du monde, en maîtres ils ont écrit leurs noms, comme si tout cela était leur œuvre parce que c'était devenu leur proie. La ville des Catons et des martyrs? Allons donc! Des ruffians et des guides! Rome? Non, la capitale des Italiens! Encore le christianisme en cuirasse assassinait-il avec une certaine majesté de brute! Mais voyez donc ceux-ci! «S.P.Q.R.» Le formidable monogramme flambant d'or sous les aigles victorieuses, et devant qui tremblèrent cent patries, une croupissante vanité ose en apostiller la casquette des facteurs, des policiers et des boueurs, et les affiches de carnaval, et les réclames d'alcazar, et les bouches de l'égout! Honte et pasquinade! La catin a couché dans le lit de la reine morte, elle a vêtu sa robe, et va gueuser sous son blason!

Pierre souffrait à force de révoltes: il vivait dans une si chaude irritation, que la colère lui permettait à peine de penser chaque heure à l'absente. Le souvenir de Jeanne, et de ses piétés sans morale qui l'avaient tant de fois agenouillée dans ces églises, l'aigrissait davantage contre l'inanité des cultes. Toutes ses émotions étaient interverties: à Saint-Pierre, devant le pouce de bronze usé sous les lèvres pieuses, il n'eut plus comme hier l'admiration pour la foi, mais le courroux pour les duperies théâtrales et la pitié pour les aveuglements. De chaque endroit, un nouveau dégoût le chassait: à Sainte-Marie-du-Peuple, un prêtre, qui officiait avec désinvolture, devant les fidèles écrasés sur les dalles, interrompit la phrase latine pour se retourner vers la foule, et cracha bruyamment contre les degrés de l'autel.

Tout conspirait pour chagriner son oubli ou répugner à son cœur.

—Allons-nous-en, répétait Georges: cette ville ne te vaut rien, et je me sens mal ici: l'air est accablant. Tout le monde a fui les fièvres, faisons comme le monde.

—Pas encore.

Les deux seules impressions sympathiques qu'ils purent obtenir à Rome leur vinrent au Colisée, par une nuit de lune, et sur la voie Appienne, au coucher du soleil.

Ce soir-là, ils étaient sortis par la porte Saint-Sébastien, quand leur voiture rencontra sur la route la bande des forçats qui rentraient du travail: les rayons obliques du jour déjà mourant baignaient de feu le drap rouge des vestes et les anneaux des chaînes, dans la poussière d'or qui se nuageait sous les pas: sur quatre rangs, les parias cheminaient au cliquetis des fers, avec un visage tranquille qui reposait du proxénétisme: un enfant arrêté sur un seuil leur disait bonsoir en souriant… Lorsque Arsemar et Desreynes atteignirent la tour de Cécilia Metella, ils descendirent du landau: ils marchèrent entre la double rangée des ruines tumulaires, au milieu des marbres noircissants et des briques terreuses. Alentour, la campagne de Rome s'étendait immensément: par intervalles, des monuments crevés se dressaient sur le ciel; des têtes de marbre dormaient dans le gazon; sur les plaques on lisait de grands noms latins; puis, au mur des tombes, des bas-reliefs rongés, des frises émiettées, des tronçons de colonne, des faces écrasées; et, sur tout, le vaste silence du soir. La pierre milliaire se haussa dans le crépuscule. A droite, le soleil se couchait, sous une pourpre échevelée; à gauche, l'aqueduc fuyait vers les confins de l'empire ou de la terre; au fond, le mont Albain était tout violet.

Pierre dit: «C'est beau.» Il ajouta: «C'est bon.»

Ils avançaient toujours; une fumée lourde cercla l'horizon. Les deux hommes s'arrêtaient à chaque pas. Soudain le froid tomba.

—Veux-tu que nous rebroussions chemin, Pierre?

—Pas encore. On est bien.

Une fraîcheur humide pénétrait leurs vêtements: Georges frissonna. Ils mirent près de deux heures à regagner la voiture et rentrer dans la ville. Desreynes frissonnait souvent: il ne put dîner, et le lendemain garda le lit. Un médecin prescrivit le repos: au terrible nom de quinine, Pierre fut épouvanté.

Il resta près de son ami.

—Cela ne va donc pas, mon pauvre Georges?

Il venait devant le lit, et le bordait, rangeait les couvertures ou les oreillers, et sans bruit retournait s'asseoir.

A son tour, il se jugea coupable, et cette maladie, il la considéra comme son œuvre: depuis leur départ, n'avait-il pas fait vivre, dans les transes et les tribulations, celui qui s'était voué à le guérir et à l'aimer; n'avait-il pas refusé de quitter cette ville où l'autre se sentait languir; n'avait-il pas, hier encore, insisté pour qu'on demeurât plus longtemps sur cette voie Appienne où la fièvre s'était déclarée? Son imperturbable égoïsme avait appelé ce mal nouveau, comme s'ils n'en avaient pas assez déjà, en vérité! Et Georges s'était soumis à tout, cédant et supportant, sans vouloir se plaindre, sans oser prier. Treize semaines de tortures! Et voilà le résultat, bourreau!

La crise dura quelques jours; dans son délire, le patient implorait des pardons et chassait des fantômes de femme. Il criait: «Les meules! Enlevez ce foin! Il me brûle!» Il soupirait: «Je ne veux pas…» Puis: «Elle dit: De nos vertus… Poussière…» Ou bien: «C'est mon amant!» Il éclatait de rire, et voulait la tuer…

Pierre en entendit trop.

Il se vit détaché d'elle moins qu'il n'avait pensé, et souffrit plus qu'il n'aurait cru: mais il violenta ses tourments d'amour, et s'ordonna de les accepter comme un châtiment de ses égoïsmes.

Il partagea ce temps de la maladie entre les soins à donner, la douleur d'apprendre, et l'examen de sa conscience: les sursauts de colère dont il fut parfois secoué au passage des phrases qui narraient l'adultère, n'invectivaient que la traîtresse épouse; dans l'ami qui se tordait là, Pierre ne voyait plus que la double victime d'une femme astucieuse et d'un homme cruel.

Il constata la sécheresse intellectuelle où sa raison était froidement descendue, et la sécheresse de cœur qui par degrés l'avait gagné. Ce regard attentif sur le méprisable moi qu'il avait pris occupa toutes ses heures; et dès que Georges pouvait s'assoupir, Pierre, au lieu de dormir, méditait. Il comprit nettement une vérité qu'il avait entrevue par instants, mais à laquelle il s'était résigné, sous l'excuse d'une lâche impuissance: comme d'un compagnon seulement, il avait usé jusque-là du frère qui s'était livré sans réserve: dans le repentir, il lui rendit son cœur.

Lorsque Desreynes recouvra la raison, il ne se souvint pas d'abord; il contempla la chambre, et Arsemar, avec une longue curiosité, qui lentement se fit inquiète, puis effrayée, quand la mémoire se précisa. Pierre s'approcha du chevet.

—Ami, dit-il, c'est moi…

Georges fixa sur lui ses grands yeux ronds, et, d'une voix faible, rassemblant son âme en deux mots, le passé, le présent, liant dès le réveil son remords et sa reconnaissance, il murmura: «Pardon… merci.»

Il se détourna vers le mur.

La convalescence fut pour chacun une époque bien heureuse.

—Viens près de moi, demandait le malade.

Pierre apportait sa chaise contre le bois du lit, et souvent ils se prenaient la main.

—Est-ce que tu souffres? Que désires-tu?

Il multipliait ces interrogations caressantes qui voudraient être une guérison.—A mesure que Desreynes reprenait plus exactement sa pensée, il appréciait avec plus de certitude le changement de Pierre et davantage en déduisait les promesses; avec une joie d'enfant aux genoux de sa mère, ou d'adolescent aux premiers rendez-vous, il savourait la douceur de l'intimité reconquise. Leur misère lui semblait moins profonde. Il bénissait son mal, pour y avoir retrouvé leur vie et l'amitié. Il se confiait en l'avenir.

Notre intelligence nous est-elle autre chose qu'une source de misères? Dans la maladie, où nos facultés baissent en raison de notre épuisement, nous acceptons notre sort, tout déplorable qu'il est, avec moins de tristesse et de rancune que nous n'en dépensions pour accepter la vie, quand nous étions à l'état de santé.

Arsemar puisait dans sa contrition une sérénité analogue, et à chacun l'émotion d'être meilleur et d'être aimé rendait les destinées plus acceptables.

Cette joie était pourtant, chez Desreynes, traversée d'une crainte: il avait peur, non pas de disparaître et de laisser son ami seul, car l'affaiblissement de nos forces physiques nous rend moins accessibles au sentiment de nos devoirs: non pas de mourir, car les convalescences croient en elles: mais au contraire de guérir. Il s'inquiétait des phrases rassurantes que chaque soir leur prodiguait le médecin, et quand l'homme de science disait: «Encore cinq jours… quatre jours… trois seulement…» Georges ne répondait à la satisfaction d'Arsemar que par une muette anxiété, et se demandait: «Quand je ne serai plus malade, m'aimera-t-il encore?»

—Qu'est-ce donc, pensait-il, que la douleur du corps? La bonne douleur, et comme elle vaut mieux que les tourments de l'âme! Ai-je vraiment souffert? Je ne m'en souviens pas.

Il rêvait de rester des semaines dans cette chambre close, et sur ce lit sans trêve.

Il osa parler de ses incertitudes, et Pierre l'interrompit d'un mouvement si ému que tous deux en furent rassurés.

Ils causèrent; ils épanchèrent les secrets trop longtemps contenus. Georges pouvait dire quelles circonstances involontaires et imprévues l'avaient séduit près d'une femme qu'il détestait; quelles angoisses l'avaient crucifié depuis lors, et quelles terreurs l'avaient assailli sans repos. Pierre pouvait écouter: il expliquait lui-même les raisons d'amoindrir la faute.

Il consolait!

Il s'humiliait aussi dans la confession de ses indifférences et de ses cruautés; il demandait pardon aussi: Georges à son tour le consolait.

Arsemar répétait:

—Je t'ai fait bien de la peine. Mais, va, c'est fini, tu vois bien… Le reste finira aussi. Cela passe.

Il ajoutait:

—L'amour s'éteint, l'amitié dure.

Il espérait ainsi.

N'est-ce pas un commencement de guérison, que d'espérer la guérison et d'y croire?

Pierre n'y croyait pas toujours, mais parfois…

Dès que le malade put se lever, ils quittèrent la capitale.

Cette journée en wagon fut un de leurs plus agréables voyages. Au milieu des paysages changeants, tour à tour montueux et plats, les deux hommes, seuls et comme visités par la nature qui passait, jouirent pleinement du bonheur d'être ensemble: dans cette solitude qui roule, on eût dit que leurs sentiments participaient au vertige de la fuite: cette hâte d'aller exerçait une sorte de contagion sur leur hâte de revivre; la foi s'accélérait en eux, comme les plaines autour d'eux; leurs regards allaient des coins de bois qu'on ne devait plus revoir aux sourires qu'on verrait toujours.

Courons sans but! Ils songeaient à courir jusques au bout du monde; et plus ils s'éloigneraient d'ici, plus ils se rapprocheraient l'un de l'autre.

De là, en Grèce, puis en Turquie; et toute l'Asie!

C'est fini! La guérison les enveloppait; la croyance les enlaçait; ils étaient envahis de leur bonheur.

VII

Rentre au tombeau muet où l'homme enfin s'abrite, Et là, sans nul souci de la terre et du ciel, Repose, ô malheureux, pour le temps éternel.

Leconte de Lisle.

Presque avec regret, ils s'arrêtèrent à Naples, parce qu'ils l'avaient décidé; mais chacun pensait n'y pas rester longtemps, et chacun sans le dire, car il ne fallait pas craindre tout haut que rien pût arrêter les progrès de la délivrance.

Ils durent en convenir pourtant, dès le second jour.

Jeanne était dans les rues; Pierre la fuyait; Georges la flairait.

—Allons, allons, disait Arsemar, il faut se vaincre. Voilà l'épreuve définitive.

Il avait vu Naples pleine de poésie et de couleur, une fête de lumière; il ne la vit plus que pleine d'ordures, une léproserie, une hagne de vermine.

Il luttait pour trouver belles des choses qui devant lui avaient cessé de l'être; il sentait la sérénité lui échapper; pourtant, il prétendait rester là, afin d'y conquérir virilement la libération promise; dans la lutte, déjà, il s'énervait: un fourmillement de fièvre agaçait sa pensée.

Trois fois, en parlant à Desreynes, il ne put retenir ces phrases stridentes, qu'on lance à coups de cravache, et qui font souffrir celui qui les entend moins que celui qui les prononce.

Cependant, il aimait l'ami, et non plus l'amante: il le voulait ainsi.

Le second soir, il lui sembla presque qu'il n'aimait ni l'un ni l'autre.

Allait-il s'effondrer encore au fond des nihilismes qui l'avaient empoisonné dans la haute Italie? L'anxiété, sans doute, ne valait rien? Il eut peur de faillir.

—Partons, dit-il.

Ils descendirent à Pouzzoles; assailli par les guides, il leva sa canne sur l'un d'eux; leur foule hua.

—Marauds, cria-t-il, arrière!

Il en eût assommé quelqu'un.

—Pardieu! Je regrette le temps où pour vingt-cinq sous mes aïeux avaient le droit de vous rompre le crâne!

Puis, comme les autres reculaient: «Est-ce bien moi, pensa-t-il, qui dis de semblables sottises! La plèbe vous rend marquis!»

Que lui importaient l'amphithéâtre où Néron joua devant la foule, et le temple d'Isis?

Il jeta comme un autre son caillou sur la Solfatare.

—Allons à Cumes.

Ils pataugèrent dans le bourbier de la Sibylle: que lui importait l'entrée des Enfers?

—Allons au cap Misène.

Qu'importaient la route d'Enée et la splendeur de la mer poétique, et les îles lointaines?

—Passons à Capri.

Ah! Ces belles filles aux lèvres rouges, aux dents luisantes, aux yeux mouillés, aux seins bombés, au pas lascif: femelles!

—Gardez vos coqs, les poules sont dehors!

Il acheta un collier de coraux: «Voilà pour ma prochaine fiancée.»

Le lendemain:

—Viens à Sorrente.

Le flot chante au pied des falaises, et l'air sort des fleurs: dans une de ces grottes, Jeanne et lui se sont arrêtés sous une bleue après-midi, et se sont longtemps embrassés.

Le calme s'en va: plus il fait effort pour le retenir, plus il le perd, et la fièvre d'efforts allume son sang; il n'a plus de sommeil.

—C'était donc un mensonge, cette paix de l'autre jour? C'était donc une folie?

Il n'insulte plus Georges: il le caresse: mais pour se contraindre à l'aimer.

—A quoi bon méditer, juger sa conscience, faire des plans, faire des vœux? En vérité, je n'aime plus rien. Ce n'est plus moi qui vis: c'est un être inconnu avec ma ressemblance, et qui m'obsède… Si notre corps se mue en sept tours d'années et change tous ses atomes, si notre âme se renverse à la secousse des événements, que reste-t-il donc? Si notre essence est une perpétuelle métempsycose physique et morale, de quel droit croire à notre identité et pourquoi tenir à la vie? L'homme n'existe-t-il pas aussi bien quand il n'est plus qu'une touffe d'herbe sur son sépulcre ou un anneau de larves sous la terre?

L'ancien moi ne revenait en lui que pour pleurer sa propre mort.

—Je ne souffre plus, c'est évident. Je ne pourrai donc même pas souffrir!

Sa douleur, qu'elle fût inavouée ou abstruse, s'envenimait du remords et de la honte de ne plus l'absorber tout entier. Il fallait souffrir, aimer: l'un ou l'autre, ou les deux! Mais ni l'un ni l'autre, c'était peu: immoral, plat, bête, ennuyeux!

—Allons à Castellamare.

Pendant que la voiture, au sommet de pentes rapides, longeait les côtes, il oublia qu'il avait tantôt dénié son enfer:

—Ma vie est courte, mais ne puis-je pas dire que c'est une douleur éternelle, celle qui tiendra toute ma vie, puisque les temps qui s'écouleront après ma mort seront pour moi comme s'ils n'existaient pas, puisque cette vie est toute ma part d'éternité?

Après un long silence il dit, d'une voix perçante et rauque:

—Georges! Nous sommes les traîne-malheur!

Il éclata de rire; ce rire fit froid à Desreynes.

Celui-ci, depuis leur départ de Naples, ne savait plus, ne vivait plus, cherchait, puis renonçait: cette violente réaction le désespérait.

De même que Pierre ne se semblait plus avoir ni haine ni amour, Georges ne se trouvait plus de remords.

Ils étaient déséquilibrés.

Ils avaient supprimé le mal ancien, et leur cœur s'en était pâmé: mais tout cela n'était que pour réédifier un mal nouveau.

—L'horrible sous-préfecture! fit Pierre, en dévisageant, sur la place de Castellamare, les badauds expectants qui les contemplaient de loin, avec la froideur antipathique dont toute l'Italie honore ce qui parle français.

Le soir, il dit:

—Allons à Pompéi.

La journée était belle; le vent de la mer soufflait doucement; devant eux, le Vésuve fumait.

—Ce volcan m'horripile, depuis que nous tournons autour: je voudrais bien voir autre chose.

Il s'amusa à quelques sophismes: «Accepter la mort pour éviter une douleur légère à ce qu'on aime, n'est-ce point la plus forte preuve d'amour?—L'homme qui se tue pour une peine futile se donnerait donc à lui-même la suprême marque d'amour.—Or, plus l'existence sacrifiée était heureuse, plus le sacrifice en est grand: en sorte que d'un heureux et d'un misérable qui se tuent, c'est l'heureux qui, plus que l'autre, se donne une immense preuve d'amour.»

Il rit, et, comme Georges l'interrogeait sur la cause de sa gaieté, il répondit:

—Si je déclare que le suicide est la plus grande preuve d'amour qu'un homme heureux puisse se donner, on rejettera le paradoxe; mais si j'affirme simplement que le suicide est la plus grande preuve d'égoïsme, on m'approuvera sans hésiter. Pourtant qu'est-ce que l'égoïsme, sinon l'amour de soi?»

Desreynes, en pâlissant, s'efforça de sourire; mais désormais il évita de permettre un seul instant de loisir aux silencieuses rêveries.

Ils parvinrent à Pompéi.

Quand arriva la nuit, la ville morte, sous leurs fenêtres, dormait comme une vaste tombe, dans la paix bleue: au-dessus, le volcan flambait rouge, phare de mort, fanal de la nature à l'orgueil des hommes sans cesse avertis de leur néant, perpétuelle menace aux peuples qui osaient bâtir là des foyers, et dont l'accoutumance oubliait d'avoir peur.

—Quoi? Un mode de passer outre, ajouté à tant d'autres… Le volcan n'est pas plus dangereux qu'un fiacre; il travaille par intermittence et n'écrase pas en tas plus de gens que nos carrefours n'en écrasent en détail. Les plus grandes choses sont banales… Où est l'Eden? Où la sécurité? Quand on ne risque pas sa peau, on risque son âme… La mort nous guette à tous les coins. Qu'elle nous prenne donc, elle ne prendra rien qui vaille!

Dix minutes plus tard, il considéra:

—Je suis un niais: je m'offre dans le vague des pessimismes allemands, et je ne souffre même pas… Mais, à quoi bon souffrir?… Vraiment, Georges m'agace avec ses perpétuelles interruptions: on ne peut lier deux idées… Se tuer, ce n'est pas renoncer à la vie, mais à la forme de vie que l'on a: c'est affirmer, par une protestation contre les occurrences, l'amour d'une vie qui serait autre… Mais, à quoi bon une autre vie?… Je m'assomme.

Il se montra gai, et sans contrainte; il le constata:

—Voilà que je ne m'ennuie même plus!

Au matin suivant, ils pénétrèrent dans les fouilles; il dit en entrant: «Revoyons cette colonie anglaise.»

Ils allaient par les rues lourdement dallées, des maisons aux places publiques, stationnant devant les fresques ou se courbant sur les mosaïques. Et Jeanne était partout.

Jamais il ne l'avait tant vue, ni si bien.

Elle n'était donc pas morte?

—Va-t'en!

Elle l'attendait au coin des voies, à l'angle des murs, derrière les colonnades; elle lui sautait au cou, elle lui baisait les lèvres.

Brusquement, intensément, elle le reprit.

Il l'aima de toute sa haine.

—Ces pas, dans la maison du Faune?… Cette voix de femme, chez Méléagre?

Si elle avait, elle aussi, refait le pèlerinage de leur amour? Car c'est cela, sans l'avouer, qu'il venait de faire à travers l'Italie, et l'on était au bout, et c'était donc fini!

Elle, partout.

Il questionna le gardien: «N'avez-vous pas vu une dame brune, française, élégante, de taille moyenne?»

Desreynes se retourna avec stupeur.

—Quand tu me regarderas! Qu'y a-t-il d'extraordinaire dans ce que je demande?

Au Musée, devant le moulage des Pompéiens nus et surpris sous la pluie de cendre, Jeanne avait osé une timide grivoiserie, puis elle avait rougi jusqu'aux ailes de son petit nez fin, qui palpitaient dans le rire contenu… Il eut un trouble à cette vision.

En descendant sous la porte Marine, il voulut retourner sur ses pas et remonta dans la ville.

Avec une superstition païenne, il revint au temple de Vénus. Il vit Georges monter sur le soubassement, s'arrêter et se baisser vers le tas blanc des mosaïques décarrelées qu'il ramassait dans sa main gauche: Jeanne avait fait ainsi, à cette même place, et, accroupie, elle s'était retournée vers lui, avec son rire de carmin, en jouant aux osselets, comme une fille antique, et les dés de marbre claquaient en retombant sur ses doigts effilés.

Il s'enfonça dans le dédale des rues; il marchait d'un pas si rapide que Desreynes et le guide avaient peine à le suivre.

Georges était dans une grande inquiétude.

Pierre avait l'aspect d'un fou.

—Il faut qu'elle soit là!

Dans la villa de Diomède, il se pencha sur le sable pour y chercher des traces. Elle avait passé par ici! Était-elle à jamais introuvable?

—Tu as perdu quelque chose? dit Georges.

—Oui.

—Quoi?

—Rien!

Il vint vers l'autre, et avec rage, il répéta: «Rien!»

Qu'était-elle, en effet, sinon rien, la maudite, l'adorée?

Au seuil du cirque, il attendit Desreynes; il le fixa d'un œil furieux, puis, le prenant par le bouton de son habit qu'il secouait d'un mouvement sec et anguleux, il déclara avec un calme terrible: «Il y a des moments où je te hais.»

Il sortit de là comme un homme ivre qui revient au plein air.

—Quelle heure est-il? Déjeunons et montons au Vésuve.

Ils prirent des chevaux et partirent: à travers les villages dix fois ruinés, les jardins luxuriants, les vignes gigantesques, les laves noires, ils gravissaient la côte, en silence, au pas rythmique et lent des trois montures, dont le balancement berçait leurs songeries.

Le soleil leur plombait l'échine.

Ils avançaient, avec leurs rêves assoupis.

Arsemar s'était calmé, sous le poids du jour.

Georges disait:

—J'ai tout éprouvé, je n'ai rien trouvé.

Et Pierre:

—J'ai cru tout fait; rien n'était fait.

Il méditait, en regardant les deux oreilles du cheval las, qui oscillaient de bas en haut dans la cadence pénible de leur ascension.

Des sentiments confus dorment sourdement dans notre âme, sans qu'elle ose seulement se méfier des occasions qui les font naître. Quelque jour, on imagine qu'ils pourraient exister, et c'est la première marque qu'ils existent. On n'en voit d'abord que le côté irréalisable, dangereux, criminel. La conscience en écarte paisiblement la pensée, comme on renvoie de la main la fumée d'un cigare, et les oublie. Le temps va: ils incubent; la confiance en soi-même fait autour d'eux une paix d'ombre où s'abrite leur éclosion; ils bougent: l'âme qui les sent frémir se rassure dans sa force, et ne s'en trouble pas plus que d'un rêve après le sommeil; ils grandissent: on sent qu'ils sont là, et l'habitude leur fait un lit. Combien de temps encore? Ils se lèvent, on prend peur: ils ont la voix d'un maître et la brutalité d'un bourreau, et tout se tait pour eux quand leur jour est venu de crier: «Me voilà.»

—Mourir! Finir!

L'idée du suicide était en lui.

Il fut plus étonné qu'effrayé de la voir si puissamment assise, et constituant pour ainsi dire une essence de sa personnalité actuelle; elle n'habitait pas en lui, elle était lui. A l'examen de ses actes récents, il constata qu'elle avait obscurément présidé à toutes ses décisions, à ses pensées, à ses pas même, ses pas hâtifs qui couraient avec impatience vers le terme de leur voyage: car, où Jeanne s'était arrêtée, on s'arrêtait.

—Comme j'ai vécu vite!

Sa conduite des derniers jours, la multiplicité et aussi la constance des sentiments qui l'avaient travaillé dans cette unique semaine, les heurts, les ressauts, les arrivées, les fuites, tout, les impressions et les faits s'étaient succédé, poursuivis, chassés l'un l'autre, avec une rapidité qui lui donnait maintenant le vertige.

En une si courte durée, l'amitié, le remords, la honte, l'espoir, l'ennui, le découragement, la peur, le désir, le dégoût, l'amour, la haine, la mort! Il avait résumé la vie entière en une semaine, et le reste, s'il persistait, ne saurait plus être qu'une écœurante et banale répétition, interminablement la même.

—Non, cria-t-il, je veux vivre pour savoir jusqu'où l'on peut souffrir.

Mais il ne souffrait pas.

—Nous étions si heureux, en quittant Rome! Pourquoi cela ne reviendrait-il plus?

Quand on eut traversé la région des pins et des genêts, ils quittèrent leurs chevaux et gravirent à pied, sur les laves durcies qui renflaient les courbes folles de leurs torrents figés; quelques fleurs exilées s'épanouissaient sur le métal. Le sol devint rouge et friable, puis d'un brun terreux, puis, commença le pays noir. Sur la pente abrupte, ils s'enfonçaient jusqu'à mi-jambe dans un gravier coupant comme du mâchefer. On entendit le bruit rauque du volcan et des avalanches. Un froid glacial courait sur le flanc du cône; des nuées pâles, en foule, en cercle, montaient à l'assaut du sommet, dans le vent rapide. Ils atteignirent un sentier qui glissait entre deux lignes de roches: des trous d'ombre étaient pleins de neige; les gouttes suintaient ou claquaient sur la paroi déchiquetée.

Brusquement, la bise cessa, la chaleur fut celle d'une étuve, l'air s'emplit d'une odeur de soufre: les croûtes brûlantes avaient sous leurs pas la sonorité du verre; autour d'eux, dans l'anfractuosité des rocs, fumaient de petits cratères. Le Porphyrogénète avait, dans son palais, étendu, sur le gris des laves, de fulgurants tapis qui se juxtaposaient avec une satanique harmonie: des velours non rêvés où la sourde richesse des bruns sans nombre se mariait à l'éclat de tous les rouges, vermillons, carmins, pourpres et saturnes, des ocres violents ou câlins qui se nuançaient jusqu'à la presque blancheur, des verts violents ou tendres comme des pousses en avril; puis dans d'étroits ravins, des peluches violettes et mauves où glissent les blêmes courants d'une haleine sulfureuse…

Pierre se retourna. Ils étaient dans un cirque fermé par le surhaussement des coulées anciennes, qui se crispaient convulsivement, se tordaient dans une douleur fantastique, et se cabraient, se déchiraient de cent mille angles, lançant à travers la nue leur infernale chevauchée, comme un troupeau de chimères, sur la vapeur opaline du ciel; et derrière celles-là, d'autres batailles encore, plus grises, et d'autres, qui semblaient sans fin, profilaient sur le vague leurs nettes découpures; à gauche, entre deux montagnes éboulées, un gouffre, et par delà, pareille à une montagne ronde et plus haute, dans la perspective des horizons montait la plaine voilée de buée, d'un bleu suavement gris, d'un bleu béni, que les villages et les routes pointaient ou rayaient d'exquises taches rosées, et sur lequel les reflets semaient des étoiles.

De l'autre côté, se bombait la mer diaprée.

En haut, avec un fracas de fusillade lointaine, dans son nuage blond comme des corps de nymphes, le volcan crachait au loin des blocs spongieux qui, fusant et hurlant, noirs et difformes, tombaient de toutes parts, ainsi que des tronçons d'arbres tordus.

Arsemar vint s'asseoir au bord de la rivière incandescente qu'une source de feu vomit avec lenteur, et qui flue, rouge parmi les scories, haletante comme une poitrine, sous son vent embrasé qui siffle, et darde dans l'air une stridence aiguë.

Un homme y planta son bâton, et le bois, dès qu'il toucha le flot pâteux, s'alluma.

—Se jeter, là dedans, la face la première! Je n'aurais même pas le temps de le savoir!

Le rayonnement du brasier lui cuisait le visage.

—J'aurais certainement, moins qu'ici, de souffrance physique… Vrai, la mort est une banalité, une réputation surfaite!… La peur d'elle n'est pas un instinct, car des peuples entiers l'ont ignorée… La douleur d'elle n'est qu'une fantaisie de notre imagination, qui croit à la nécessité de souffrir beaucoup pour mourir, puisque l'on souffre tant sans pouvoir en mourir. La véritable mort est dans la résignation au trépas: difficile, d'où lutte, d'où sanglots et terreurs d'agonie… Mais, moi, je suis déjà mort, puisque je suis désireux de l'être, intimement mort… Un pas manque, rien de plus.

Il revint au pied du cône et s'assit encore: les masses ignées pleuvaient autour de lui. Une donc ne le traverserait pas, trouant sa chair d'une boule de feu? Il la renfermerait dans ses entrailles grésillantes, et ce serait fini!

Tout à coup, il se précipita à l'escalade du volcan. Les guides stupéfaits l'appelaient à grands cris. Georges se lança à sa poursuite, et les guides derrière eux. Pierre montait, sauvage, des pieds, des genoux, des mains; il râlait dans les fumerolles. La pluie de laves se faisait plus dense.

—Encore!

Georges, dans les vapeurs, ne le distingua plus.

Là bas, les gens criaient.

Leur voix grêle se mêlait aux tonnerres.

Enfin, Pierre, étouffant, s'affaissa: les guides le rejoignirent avant Desreynes et l'entraînèrent de force; un d'eux avait la main brûlée; ils dévalèrent sur la pente.

Georges tremblait sur ses jarrets cassés d'effroi.

Il savait, maintenant, il était sûr.

A cela donc, tout avait abouti!

Il rassembla dans son cœur une force d'homme dont nul ne l'aurait cru capable; une volonté de Titan naquit de son épouvante; la révolte décupla sa virilité: puisqu'il avait affaire à un fou, il le traiterait avec un despotisme de tyran; pardieu! dans sa rage de le sauver, et fou à son tour, fou de sa force et de son vouloir, il l'eût presque tué pour l'empêcher de mourir!

Il l'empoigna par le coude et lui fit descendre la montagne: sans mot dire… Pierre se sauvait en avant, par immenses enjambées, avec une gaminerie d'enfant. Georges le planta sur son cheval, que Pierre fit galoper au risque ou dans l'espoir de se rompre le cou.

Ils arrivèrent à Pompéi: Arsemar dîna d'excellent appétit; il souriait; il monta sur la terrasse de l'hôtel, au lever de la lune qui d'un argent doré glaçait les champs de fèves, si bleus, si placides, rayés de noir par la profondeur des sillons, pareils aux vagues d'une mer morte.

Georges le suivait pas à pas. Il coucha dans sa chambre. Pierre souriait.

Au matin, Desreynes boucla les valises, et sans demander avis, fit atteler une voiture. Arsemar le laissa tout faire et se laissa conduire en souriant: comme ils passaient devant Portici, il sifflota gaiement un air de la Muette.

Depuis la veille, ils n'avaient pas échangé une parole.

Le jour même, ils partirent pour Palerme: Pierre obéissait sans quitter son énigmatique sourire.

Cette ridicule et périlleuse attitude ne pouvait se prolonger ainsi; Georges parla: on lui répondit, d'un ton ironique, quelque banalité qui voulait mettre un mur.

La nuit vint.

Arsemar, accoudé sur le bastingage, regardait les eaux montueuses dont la sombre épaisseur remuait par myriades le peuple des phosphorescences; la lune glissait son miroitement sur la pente et dans le creux des flots; l'écume chantait à la proue. Il humait le vent de la nuit, et se berçait dans les tangages.

La résolution de mourir, qu'il avait gestée sans le savoir, et proclamée dans la démence, cent fois depuis hier il l'avait reprise et arrêtée: non plus gravement, mais avec la rancune taquine d'un espiègle qui veut se venger: restaient seulement à chercher l'occasion et le moyen.

Cependant, l'inéluctable paix de ces deux forces, la mer, la nuit, le gagna peu à peu.

La certitude que bientôt il ne serait plus acheva de lui rendre, sinon la sérénité, du moins la raison qui pèse la vie.

Desreynes était à son côté: cette persistante surveillance qui l'avait offusqué tantôt le toucha maintenant. Malgré tout, on l'aimait. Encore une fois il eut honte et remords. Quel chagrin ne léguerait-il pas au frère abandonné?

L'âme s'épure, devant la tombe qui s'entrouvre.

Il ne s'agissait pas de sa mort, mais de la leur.

—Ce qu'il a fait par égarement, je le ferais par volonté!

Le survivant survivrait peu, et telle était encore la meilleure espérance qu'il pût se permettre en partant, car le trépas serait, pour cet autre damné, le seul refuge, le seul accueil, le seul oubli.

—Ma vie m'appartient, mais, la sienne?

Déjà les côtes ne formaient plus à l'horizon qu'une bande inégale et d'un bleu épais: au-dessus flambait le phare du Vésuve.

La mer les berçait toujours.

Arsemar, de plus en plus, se rendait à l'impossibilité du double meurtre; il avait trop peu de vanité pour songer que le suicide est lâche; mais il avait trop de bonté naïve pour ne pas se convaincre que ce suicide serait un crime.

—Nous vivrons.

Hélas! Cette tranquillité relative qu'avait donnée la mort prochaine s'évanouit avec le droit de mourir; la conscience du devoir accompli en voulut rendre une autre, mais plus vague et moins puissante: elle lui eût certes suffi en d'autres temps, mais l'homme épuisé ne portait plus en lui le ressort de ses vertus premières. Donc, il retomba dans l'anxiété de vivre. L'avenir lui parut long d'une éternité: c'était comme une nuit d'années sans terme, un marasme qui ne ressemblait à l'existence ni au néant, l'écrasante insomnie d'un homme qui sans bouger ferme les yeux, et pendant un siècle attend le bon dormir… Il sentit l'idée de la mort remonter perfidement sur son âme, et par minutes, il faiblissait; il se déféra le serment d'être fort et ne point faillir, mais il n'osa jurer.

En face d'eux, et par derrière la chaîne des monts, une rouge aurore teinta un coin du ciel, et disparut: c'était l'Etna.

Pierre, entre ces deux feux, voyait l'image de sa destinée: qu'il allât ou qu'il vînt, l'enfer!

Il vivrait! Il devait vivre!

A peine descendu à Palerme, que pourtant il ne connaissait point, il proposa doucement d'en repartir.

—Soit. Veux-tu que nous passions en Grèce? En Afrique?

—Je suis las. Retournons.

—En France?

—Oui.

Ils visitèrent le Palais et la Cathédrale; dans la chapelle de Sainte-Rosalie, une voix française leur cria:

—Il faut venir si loin pour se rencontrer! Les montagnes seules…

M. le substitut Perrenet les aborda avec les marques d'une joie vive. Le comte lui rendit assez froidement ses politesses.

—J'ai quitté Lyon depuis quelques jours…

Arsemar pâlit; Georges emmena l'intrus. Il apprit sans trop faire violence à la discrétion du jeune magistrat que la comtesse avait tout dernièrement donné à sa ville l'esclandre d'un roman d'amour, où le capitaine B. de R. avait joué le plus beau rôle.

—Mars et Vénus, concluait le spirituel gazetier! Ce pauvre M. d'Arsemar en a l'air vraiment affecté.

Desreynes prit congé, pour ne gifler personne.

—Qu'est-ce qu'il t'a conté?

—Rien.

—Tu as un air, pourtant…

—Moi, non?… Je suis fort gai.

Le paquebot qui les avait conduits devait reprendre au soir la route du continent: les bagages ne furent même pas déchargés.

Pierre, cette nuit encore, demeura sur le pont; Georges, harassé, resta près de lui.

Arsemar pensa qu'il était cruel d'imposer au convalescent ce dangereux excès de fatigues. Mais cette nuit était si bonne et reposante au cœur! Il jura de ne pas mourir…

Une autre chose aussi le retenait dehors. Fréquemment il parlait le premier, et par vingt ambages ramenait la conversation sur le compatriote de Jeanne; il voulait savoir. La réserve de Georges inquiétait sa curiosité, et la changea en une étrange et confuse jalousie. Il devinait déjà, et pour apprendre, se faisait caressant.

—On t'a appris, n'est-ce pas, quelque nouvelle vilenie… Tu peux me dire, mon petit Georges… Je suis tranquille, tu vois bien… Dis-moi…

—Mais on ne m'a rien rapporté d'intéressant, je t'assure. Elle est chez son père, en bonne santé.

—Ah!…

Puis:

—Regarde combien tu es menteur. Tantôt, tu ne voulais même pas m'avouer cela. C'est donc qu'il y a autre chose? Dis-moi le reste.

—Mais, ami, je me taisais simplement pour ne point parler d'elle.

—Tu mens encore.

Puis, de soudaines colères le prenaient contre le silence de Georges, et parmi elles, venaient les mauvais reproches.

—A quoi bon se dévouer pour qui me rend si peu!

La perspicacité du malheur, qui toujours en pressent ou même en désire un nouveau, l'assurait de quelque trahison d'épouse, ajoutée encore à la première: il ne manquait à sa certitude que le complément d'un récit. Il fut bientôt si convaincu, qu'un revirement d'idées en résulta chez lui. S'il se trompait dans ses soupçons, l'injure d'une croyance si blessante devait se réparer: la passion qui se cachait sous le prétexte de justice osa concevoir une hypothétique espérance. Il joua sa vie sur un dé.

—Si je l'ai diffamée, je répare, et je la reprends: si j'ai cru vrai…

Il ne se permettait plus de dire: «Je me tuerai.» A peine se permettait-il de le penser.

L'heure de sentir, l'heure de raisonner, elles n'étaient plus: il subtilisait seulement: et presque sans douleur, sans amour. La lutte n'était plus dans son cœur, mais dans sa tête.

Il harcelait son compagnon.

—Si tu savais ce que je te sacrifie, toi qui ne veux même pas me raconter cela!

Ils débarquèrent à Naples.

Desreynes, obsédé, en vint à peser les avantages et les dangers d'un aveu: il persista dans le silence.

Tout le jour, ils se traînèrent par la ville.

—Georges, j'ai une idée: veux-tu rentrer au Merizet?

—Ami!

—Je suis très calme: la guérison s'achèverait d'un coup. C'est le plus sage, va! Bientôt, voici l'automne. C'est beau, l'automne, au Merizet.

—Plus tard…

—Maintenant! J'irai seul si tu ne viens pas.

Il en causa jusqu'à la nuit; nul argument ne put le dissuader; il voulait partir le lendemain. Il se fit, de cette menace, une arme pour forcer le mutisme de Desreynes. Puis, il parlait de retourner à Palerme et d'y chercher M. Perrenet; il parlait aussi de reprendre sa femme.

—Eh! Garde-le, ton secret! Elle a un amant! Je le sais bien.

Desreynes ne répondit pas.

Arsemar, sombre, le regardait de côté: il porta la main à ses yeux et se mit à marcher.

Au bout de quelques secondes, il dit simplement:

—Tu vois bien que je le savais.

Le lendemain, il ne parla plus de retour; à peine même y songeait-il, avec autant d'ennui qu'à la pensée de demeurer ici.

Silencieux, il errait dans un morne désœuvrement.

Tout désir était mort en lui; l'espérance, ainsi que le désir, était un mot vide de sens.

Les réalités s'estompaient sous une brume incertaine; le monde contingent ne se manifestait à lui que comme un rêve, et son passé comme le souvenir d'un rêve.

Il crut par instants que Jeanne n'existait point, et qu'il l'avait imaginée; il ne parvenait qu'avec peine à restituer ce visage de femme.

Encore, il douta de sa propre existence. Il subsistait non seulement hors de tout, mais hors de lui-même, abstrait et désintéressé de lui comme des choses, suspendu dans une sorte d'attente, qui était l'attente de rien. Sa vie ressemblait à un homme accroché sous la nacelle d'un aérostat immobile, plus haut que les vents; il était un pendule conscient qui voit s'alanguir et diminuer une à une les oscillations de son monotone balancement.

Ne plus souffrir, ne plus pouvoir, ne plus savoir souffrir; degré suprême des douleurs!

Le surlendemain fut pareil.

Desreynes, dans la désolation de son impuissance, contemplait ce jeu de la mort.

Il chassait vainement un soupçon terrible.

Quand vint le soir du troisième jour, après le dîner muet, Pierre, sombre, se promena longtemps à travers la chambre de Georges.

Il serra la main de son ami, et se retira.

L'un ne put dormir, ni l'autre.

Un peu de vie était revenu en Pierre: assez pour que ce fût trop.

Il luttait.

Il murmurait: «Je ne peux plus.»

Ou bien: «Pauvre cher ami.»

Il se levait, faisait le tour des sièges, regardait les meubles, et se recouchait.

Puis, une heure encore… A l'appel de la mort, l'âme, s'affranchissant des intérêts humains, jugeait avec une sagesse divine. Tout et à tous, il pardonnait, du fond de son cœur éclairé. A lui seul, il reprochait la faute encore inaccomplie, et rêvait d'y soustraire sa faiblesse.

Mais il répétait: «Je ne peux plus.»

Les heures tintaient au clocher d'une église.

Il vint à sa table et écrivit.

«J'institue mon légataire universel M. Desreynes Georges, demeurant à…»

Quand il eut terminé, il s'allongea sur le lit.

Aussi longtemps qu'il put, il lutta.

L'aube commençait à bleuir les vitres, derrière les rideaux grisâtres.

Il redescendit à la chambre de Desreynes, et, sans bruit, il entra.

—Qu'as-tu, que veux-tu?

—Rien, j'avais envie de te voir un peu.

Oh! Ce soupçon!

Ils s'assirent face à face, profondément émus tous deux, et tous deux le cachant.

Enfin, Pierre s'avança pour embrasser l'ami.

—Adieu, dit-il, il faut aller dormir… dormir.

—Je t'accompagne.

—Reste là.

—Non.

Ils montèrent, sous la froide clarté du matin.

Leurs pas lourds s'écrasaient sur les marches et sourdement sonnaient dans les couloirs.

Desreynes inspecta la pièce et n'y vit rien de suspect.

—Qu'est-ce que cette lettre? Tu écris à ton notaire?

—Oui, des histoires d'argent… Tu vois bien que je suis calme, puisque je traite des affaires.

Et il sourit.

Georges ne promit de partir que si Pierre se recouchait d'abord.

—Je suis sage, je t'obéis. Maintenant laisse-moi reposer.

—Dors.

—Je ne pourrai pas si tu restes: va-t'en.

Mais Georges demeura debout auprès du lit.

—Pourquoi, songeait-il, suis-je si tourmenté? En tout cas, je le montre trop.

Arsemar lui dit en souriant: «Embrasse-moi, petit frère.»

Il ajouta: «C'est une mauvaise nuit, mais, ça va finir. Console-toi.»

Il prit la main de l'autre qui s'était approché.

—Écoute, dit-il… Viens entendre mon secret… Pierre n'a plus de rancune…

Et tandis qu'il s'était redressé sur les coussins pour étreindre son ami, il murmura: «Pardon.»

—De quoi? fit l'autre avec frayeur.

—Mais, du mal que je te donne, que je t'ai donné, et que je te donnerai encore… peut-être…

—Je t'aime, répondit Georges.

Ils s'embrassèrent une seconde fois.

Pierre dit: «Je t'aime.»

Alors, Desreynes, cédant à la prière d'un regard, s'en alla.

Arrivé sur le seuil, il se retourna, et les deux amis se sourirent.

Arsemar entendit la porte se fermer, et les pas s'éloigner.

Il essaya de lutter encore.

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