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Amis

PREMIER LIVRE (continued 2)

Reading edition

Elle voulut aller dans le parc, malgré la terre détrempée: ses petits talons se collaient dans la boue. Une bonne odeur humide montait des herbes et descendait des branches. Parfois, Jeanne tremblait d'un petit frisson: cependant, le soleil s'échauffait.

La pluie, au printemps, sent l'amour: on le hume dans l'air: il émane du sol et des mousses; le flanc de la terre semble recevoir avec ivresse l'eau du ciel qui le féconde; le bois a les senteurs d'une alcôve à la fois sensuelle et religieuse; les petites flaques, dans l'ombre, s'entr'ouvrent comme des yeux noyés de volupté; et tout ce monde des plantes jase, bouge, se baise, et la vie sourd dans ces caresses. Georges songea qu'il ferait bon être là, avec celle qui vaudrait un rêve…

Comme Jeanne était lente à marcher! Son compagnon la regardait avec plus d'abandon qu'à l'ordinaire; il lui plaisait de la retrouver vraiment femme, et plus faible. Il avait pris un châle pour la couvrir. Elle s'assit sur un banc, sans force, et ramena sa jupe pour faire une place auprès d'elle. Sur ses cheveux, une goutte tomba des hautes aiguilles d'un sapin: elle eut un nouveau frisson: il lui posa le châle sur les épaules.

—Merci, dit-elle.

Sa parole était lasse. Elle soupira.

—C'est bien vilain, ici, l'hiver, quand il pleut, quand il fait froid. Nous causons, ou bien je lis; je lis beaucoup. Je fais de la musique aussi.

Elle contemplait des bouquets d'arbres où de jeunes feuilles, bien lavées et d'un vert tendre, luisaient sous le reflet bleu du ciel.

—Oui, l'hiver est long. Avez-vous remarqué quelle influence la nature a sur nous? Quand elle se chagrine, on est chagrin. Il y a une phrase que Pierre répète souvent et qui n'est pas de lui; il dit qu'un paysage est un état de conscience. Qu'est-ce que cela signifie?

Puis, ils se taisaient.

—Comme tu m'aurais plu, pensa Georges, si tu étais toujours comme te voici!

Jeanne avait tiré sur sa poitrine les deux pans de son châle; elle se tournait parfois vers le jeune homme, avec un sourire de convalescente.

—N'est-ce pas que vous ne m'avez point aimée tout d'abord, en venant? Ne niez rien, je l'ai vu, et Pierre me l'a presque dit.

Elle avait à demi baissé les paupières, et pendant quelques minutes, elle resta comme muette: muette et non silencieuse, car il y avait en elle une sorte de lutte inconsciente entre un besoin maladif de se confier et une pudeur d'ouvrir son âme; sa pensée ébauchait des phrases courtes et sans suite qu'elle ne proférait pas.

A la fin, pourtant, elle dit:

—C'est que je n'ai pas toujours été heureuse, voyez-vous. J'ai vécu bien seule. Personne ne m'a jamais aimée.

—Cependant…

—Oui, Pierre! Mais nous nous ressemblons si peu! Et puis, il m'aime trop, lui: cela gêne. Mais, avant, si vous saviez…

—Votre famille, votre mère…

—Ah, ma mère!

Elle eut un mauvais rire, strident et rancunier.

—Elle est morte, et je n'en peux rien dire, mais elle avait bien d'autres soucis que celui de sa fille.

Georges se tut, car il ignorait, et la crainte de remuer quelque douleur arrêta sur ses lèvres la formule de sympathie qu'il cherchait et trouvait à peine.

Jeanne était de moins en moins maîtresse d'elle-même.

—Mon père avait sa charge, il maniait l'or, et ne connaissait que la banque. Notre maison n'était pas d'ailleurs la seule où il eût un feu pour se chauffer et un lit pour dormir. Vous vous étonnez de me voir si instruite? Tout le monde savait cette histoire, et les amis ont bien pris soin de me l'apprendre.

Ses mots claquaient, maintenant; Georges n'osait la détourner de sa mémoire, ni l'y entretenir.

—Ma mère, disiez-vous? Elle le savait comme les autres, mais on la consolait.

—Voyons…

—Je vous révolte à parler ainsi? J'en ai bien assez pleuré pour que j'aie enfin le droit de le dire!

Un sanglot lui vint à la gorge; elle se renversa sur le dossier du banc.

—Cela me soulage, d'en causer un peu. Vous êtes un ami, vous! Pierre, je ne peux pas…

Elle porta vivement une main à ses yeux, qu'elle essuya du doigt, en se détournant.

—Oh, oui, j'ai bien souffert, entre eux deux, qui me voyaient d'un œil si froid! Les enfants sentent cela. On m'a fourrée dans un couvent. Ils étaient plus libres, ainsi!

Les sanglots l'étouffaient: elle ne cachait plus ses larmes.

—Ni sœur, ni frère, je n'avais rien, personne! Aux jours de sortie, je m'ennuyais dans un angle de salon. Les dames me donnaient un baiser poli.

Elle raconta qu'une grande, au couvent, l'avait appelée mademoiselle la présidente, et les autres riaient; un lundi, on affecta de répéter autour d'elle les détails d'un drame dont elle n'avait pas entendu parler la veille: un magistrat trouvé pendu, dans sa chambre, par chagrin d'amour, disait-on à voix basse.

—On m'appela désormais madame la colonelle. Je ne comprenais rien, alors! Elles non plus, sans doute, car elles auraient eu moins de pitié encore. Je n'ai commencé à deviner qu'à la mort de ma mère. Un de nos amis tomba à genoux dans sa chambre, au pied du lit. Mon père était tout pâle, et je lui ai pardonné bien des choses, à ce moment-là. J'avais douze ans. L'homme pleurait et je le secouais par les épaules, de toutes mes forces; je lui criais: «Allez-vous-en! Allez-vous-en!» Et les commérages que ce fut, au sujet de cette terrible scène!

Jeanne regardait la terre; elle ajouta froidement:—Dans toutes les larmes que j'ai versées alors, il n'y en eut que bien peu pour ma mère.

Georges avait mis une main sur les siennes; lui aussi, en ce moment, pardonnait bien des choses, et devant ce chagrin du mal, il se reprenait à croire au bien de l'avenir. Il n'imaginait pas que Jeanne voulût le tromper; elle était sincère, en effet; et bien que ses paupières ne fussent plus qu'à peine humides, parfois de grands hoquets secouaient sa poitrine et râlaient dans sa gorge.

D'une voix dolente, humble presque, elle rappela son renvoi du couvent, vers la fin de la treizième année, et sa vie nouvelle entre un père affairé et une tante impitoyable qui la tyrannisait, sous prétexte de «refréner les mauvais penchants». Sa mère morte était tellement honnie, que la petite en arriva à l'absoudre de tout, et la vertu était prônée d'une si terrible façon qu'elle apparut comme un fantôme à la fois grotesque et cruel, capable de tuer ou d'abêtir toute vie, si l'on n'avait pas la force de s'en défendre. La jeune fille se consola dans les livres, en cachette.

Ce fut une telle jeunesse; puis, le mariage: Pierre avait commencé à l'aimer à cause de la vie misérable qu'il lui devinait, et son premier attachement était né d'une causerie intime un peu semblable à celle-ci; la famille était trop heureuse de se délivrer d'une fille, mais on avait exigé que le prétendu reprît son titre de noblesse et son blason!

Elle fit l'éloge des qualités de Pierre; elle les voyait toutes, mais quelque chose la glaçait, peut-être tant d'amour.

Jeanne s'exprimait lentement, et les phrases irréfléchies venaient sans étude à sa bouche. Elle ne songea même pas un instant à s'étonner devant un si complet abandon d'elle-même. Quoi donc l'avait séduite ainsi et poussée à tant de confessions? Elle ne cherchait pas à le savoir. Elle tenait une des mains de Georges, et, calmée, souriait.

Les dernières gouttes de pluie achevaient de tomber des arbres, et des oiseaux sautaient par-dessus les sentiers.

Desreynes, conquis pleinement, compatissait; mais sa tristesse était heureuse; il lui sembla qu'il assistait à la crise où une existence venait de se transformer tout entière; l'entraînement des révoltes s'arrêtait là. Trop longtemps cette âme avait réagi contre la persécution d'une vertu acariâtre. Il la voyait, cette tante, il la comprenait, cette enfant. On avait par degrés desséché cette adolescence, et les tortures d'une inquisition l'avaient plus dépravée que la contagion d'un exemple. Et voilà qu'elle était passée, la rage sourde, intérieure, profonde qui jusqu'ici avait fait de la pauvre femme un être glacial et inquiet: passée, puisque les larmes avaient coulé! Georges s'en félicita presque comme de son œuvre. Son imagination s'échauffant, il vit Pierre sauvé, Jeanne sauvée, et pour jamais.

Avec effusion il la remercia de sa confiance, la caressa de mots émus, l'interrogea encore, afin qu'elle eût tout dit en une fois, puisqu'elle parlait maintenant sans souffrance ni effort.

—N'avez-vous pas froid? Vous frissonniez, tantôt.

Ils marchèrent.

—Pierre va rentrer: il ne faut pas qu'il voie que j'ai pleuré.

Ils s'en allèrent au bassin d'une source, où Jeanne voulait laver ses yeux rougis; elle se pencha vers l'eau et tendit les deux bras; mais elle s'arrêta dans son geste et se redressa, toute rose: elle avait peur de plonger ses mains dans la fraîcheur de l'eau.

—Aidez-moi, dit-elle.

Des acacias formaient toiture.

Merizette offrit son mouchoir, dont Georges baigna le coin, et, debout devant elle, il lui mouilla les yeux. Cambrée, le buste en avant, Jeanne levait le visage. Elle avait fermé les paupières, et, par instants, remuait les cils où tremblait une goutte; un long fleuve serpenta jusqu'à ses narines, et, chatouillée, elle les fronçait furieusement en secouant la tête, comme une jeune chatte dont on agace les oreilles. Tous deux riaient. Georges se baissait et se relevait tour à tour.

—Vous êtes gentil, dit-elle.

Puis, s'essuyant:

—Est-ce que cela se voit encore?

Elle voulut se promener jusqu'au retour de Pierre. Ils suivaient des sentiers, les quittaient pour d'autres, passaient, repassaient: leur double silhouette se perdait entre les bosquets et les taillis, pour reparaître plus loin. Ils traversèrent les pelouses. Plus de tristesse; ils s'interrogeaient et répondaient gaîment.

—Racontez-moi donc l'histoire de cette reine des Indes dont vous fîtes la conquête et dont le mari jaloux…

—Je veux bien, fit Georges… D'abord, et comme en tout récit de voyages, le roi, que j'avais guéri d'une migraine, me fit premier ministre. La reine se nommait…

Le couple s'enfonça sous les arbres, dans les chemins tortueux, et le rire de Jeanne voletait à travers les branches, pareil à une chanson de fauvette.

DEUXIÈME PARTIE A DEUX

I

Serons-nous aujourd'hui amis ou ennemis?

Stendhal.

Desreynes s'exaltait dans ce triomphe imprévu; il avait repris son insouciance et son humour: chaque soir l'endormait heureux. Il trouva sublime un proverbe espagnol: «Songer à demain, c'est ne pas croire en Dieu.» Tout lui paraissait logique ou du moins explicable depuis ces révélations qui venaient de lui dévoiler l'intime caractère de Jeanne.

Mais elle en jugeait autrement et l'expansion d'un jour n'était plus revenue. Elle ne comprenait pas comment une telle lâcheté avait pu l'aveulir; elle rougissait devant elle-même de s'être oubliée à ce point, elle qui faisait sa gloire d'ignorer les faiblesses de femme. Elle disait avec dégoût: «S'oublier!» Comme si la confiance, l'abandon de toutes les vanités dans une minute d'émotion, n'étaient pas la joie suprême permise à nos misères! Une grande honte la tenait, et en même temps une grande rancune contre elle et surtout contre lui. Elle estimait avoir commis une faute ridicule, et, comme il arrive toujours, elle en gardait contre elle moins de colère que contre l'homme qui l'avait vue: elle croyait s'être avilie devant lui, et ne lui pardonnait pas.

Elle avait, en lui parlant, de brusques hostilités, de sèches intonations de dépit, des regards durs. Georges ne s'en blessait point; même, il s'en réjouissait. «Les choses suivent leur cours: c'est bien.» Venant d'une nature plus douce, cette irritation l'eût inquiété; ici, elle le rassurait. Il ne doutait pas que Jeanne ne dût revenir à lui, un matin de lassitude nouvelle, devant quelque beau paysage; puisqu'elle avait enfin goûté la paix des larmes, elle voudrait encore en éprouver le charme consolant, et puisqu'elle avait ouvert devant lui le secret qu'elle cachait à tous, elle redemanderait la pitié qui presque nous fait un bonheur de nos tortures elles-mêmes.

La pitié, ce que Jeanne ne voulait pas! Elle avait été un objet de compassion, elle! Et pour cet homme! Son excès de honte lui donnait un excès d'orgueil.

Georges, sans pénétrer exactement les subtilités vaniteuses de cette âme, en comprenait à demi la souffrance: sa sympathie se développait doucement. Il entourait de soins l'épouse de son ami, se faisait frère, se faisait sœur. Il voyait la guérison prochaine; il songeait à la vie de Pierre, il attendait. Mais comme les jours passaient sans rien amener, il s'intrigua, devint plus assidu, plus caressant encore.

Jeanne était obsédée de le voir prévenir ses moindres fantaisies; ce qui l'eût séduite en d'autres temps la révoltait comme une insulte, à cause de la raison qu'elle devinait à ces bontés. La galanterie l'eût charmée, l'affection la froissait. Et plus l'ancienne animosité de Georges s'en allait mourante, plus la sienne grandissait. A ses pieds, il l'avait vue, humiliée et pleurant! Elle l'aurait battu, pour sa tendresse. Certes, elle aimait mieux la lutte des premiers jours.

Elle se souvenait bien, pourtant, d'avoir été presque heureuse, ce matin-là. Du bonheur à ce prix, non, non, elle n'en voulait plus!

Georges, soit qu'il eût enfin un soupçon de la vérité, soit qu'il fût las de ses efforts inutiles, se remit à plus de réserve. Jeanne en fut soulagée; mais la vie, maintenant, lui apparaissait, avec cet hôte, aussi banale qu'auparavant. Pour se distraire, elle inventa de donner un dernier bal, et l'amour de cette idée nouvelle dispersa aussitôt sa pensée et occupa toute sa tête.

Desreynes s'en allait parfois en compagnie de son ami, qu'il suivait aux ateliers, et c'était alors une délicieuse matinée. Georges appelait cette fête le jeudi de sortie: c'était congé! Auprès de Jeanne, il avait le devoir et la tâche.

La dame se calmait.

Peu à peu, sa colère d'oiseau s'était transformée en un ardent besoin de revanche, qui devenait de plus en plus pressant. Cette pensée remontait en elle comme un liège qu'on plonge et qui surnage toujours, et l'obsession ne laissait pas de lui être infiniment sympathique. Elle s'habitua si bien à cette idée, que la réalisation lui en apparut bientôt comme un devoir. Sa raison de tacticienne se réveilla dans ce désir qui la hantait. Elle s'en voulut d'avoir négligé si longtemps son rôle de conquérante, et, à dater de cet instant, regarda Georges sans courroux: elle l'étudiait du coin de l'œil, dans la convoitise vaguement désintéressée d'un chien de chasse qui guette le gibier mais ne le mangerait pas. Voulait-elle un amant? Non, rien qu'un triomphe! Il ne la séduisait plus, d'ailleurs, depuis qu'il l'avait moralement possédée. Elle se demanda si l'on garderait autant de honte devant l'homme à qui on a livré son corps: elle répondait non.

—Il faudra bien qu'il y vienne! Je veux.

Une semaine était perdue, cependant.

Mais elle eut une joie subite, lorsqu'en réfléchissant davantage elle s'aperçut que son pouvoir avait grandi par sa faiblesse d'une heure: que son abandon de nature avait mieux préparé la victime que toutes les sciences de la coquetterie; et qu'elle tenait cet homme en sa main, perdu désormais dans une confiance aveugle. N'importe! elle ne pardonnait pas encore tout à fait.

Un peu d'humiliation la chagrinait aussi d'avoir acquis un résultat de hasard, et dans lequel sa volonté n'avait tenu qu'un rôle pitoyable: elle eût préféré ne rien devoir qu'à ses complots. Mais puisque la place était reprise, tant mieux enfin!

—Ah! nous sommes bien fortes, puisque nous n'avons, pour vaincre, qu'à nous montrer telles que nous sommes!

Elle croyait à la supériorité de son sexe, et pourtant n'estimait pas les autres femmes. Elle les trouvait sottes, et se reconnaissait du génie: lequel? Du génie, simplement. En défendant le sexe, c'est elle seule qu'elle défendait. A peine admirait-elle dans l'histoire quelques rares personnalités féminines: Cléopâtre, Thaïs, Catherine; elle n'aimait que les implacables et n'hésitait guère à se sentir la filleule des grandes reines. Elle s'enthousiasmait de vieilles conspirations ourdies par de savantes mains aux ongles roses, et rien ne la révoltait comme d'entendre dire que les femmes sont des êtres irréfléchis et spontanés, guidés bien moins par leur raison que par l'imprévu de leurs bons ou mauvais sentiments. Ses lectures favorites l'entretenaient dans cette foi; les livres l'avaient abecquée de fausse sagesse, et, avec sa petite ténacité de tourterelle têtue, sa mignonne logique, sa volonté froide, elle s'acheminait vers une croissante sécheresse d'âme, momifiant son cœur: tel lui apparaissait l'idéal de la femme royalisée; telle elle prétendait être, et à force d'y croire, elle l'était presque devenue.

Desreynes ne savait pas que le mal fût si grave: il avait connu des femmes plus banales et il jugeait celle-ci semblable à toutes les siennes.

Aussi n'eut-il point d'étonnement quand Jeanne reprit avec lui cette douceur affectueuse qu'il espérait; il s'expliqua son retour par une évolution normale de sa féminité: ne l'avait-il pas admirablement prévu? Il se félicita d'avoir laissé la belle amie plus seule avec elle-même, et se loua d'une discrétion grâce à laquelle disparaissaient par degrés les derniers restes de fausse honte.

Jeanne fut exquise, en effet.

Elle eut soin de ne plus rappeler sa confidence désolée, dans la crainte de n'être pas assez forte pour dissimuler pleinement l'impression toujours un peu rageuse qu'elle en gardait; Georges eut aussi le tact de n'y faire aucune allusion, si sympathique qu'elle fût: il attendait qu'à cela aussi elle revînt d'elle-même. Romance étrange, où le chevalier avait une attitude féminine, et la dame un rôle viril.

Elle le vit clairement et en fut très fière.

Cette constatation lui rendit un peu d'indulgence et quelque pardon pour le témoin de sa courte faiblesse; son jeu de séduction en devint aussitôt plus facile.

Elle se montrait affable, vive, changeante, pleine de soins délicats, et, ne voulant pas être femme, faisait la femme. Georges s'y méprit. Et qu'elle était féline et captivante ainsi!

Chaque jour, ils recommençaient leurs promenades à travers le hasard; Jeanne admirait des paysages, pour être poétique, et sans trop d'effort, car elle éprouvait devant le beau une impression confuse, plus proche de la sensation que du sentiment, mais réelle.

Elle se jetait dans de subites gaietés, rencontrait des mots piquants, s'alanguissait en de sereines émotions, et reprenait son rire, tout à coup.

—Vous êtes bien femme, lui dit Georges, un jour.

Ce mot faillit amener un désastre. Jeanne dissimula son humeur, mal; mais elle se consola bientôt et finit même par s'amuser de cette phrase, qui ne prouvait, en somme, que la perfection de sa comédie.

Elle était en ceci dupe de sa vanité; car elle mettait dans son personnage moins d'étude qu'elle ne pensait: sa jeunesse et sa futilité éclataient malgré tout et crevaient ce masque de futilité même qu'elle avait voulu prendre.

Triste vie! Elle y trouvait un charme incessant.

Parfois, lorsque Georges se levait tard, elle venait frapper à sa fenêtre, et le raillait.

Il prit des habitudes plus matineuses; souvent il fut debout avant qu'elle descendît. Il sellait un cheval et suivait Pierre, ou tous deux s'en allaient à pied. Alors, outre la joie intime de ces courses, il prenait plaisir à se savoir désiré, à la savoir vexée un peu, et s'amusait de coquetterie ainsi qu'avec une maîtresse. Contraint par sa nature, il avait entrepris cette conversion comme une conquête d'amour et catéchisait en abbé Louis XV.

Jeanne, dans le dépit que lui donnaient ces fugues, redoublait d'aisance et d'amabilité.

A propos de tout elle questionnait et se faisait instruire. Elle avait lu qu'il est doux d'enseigner, et voulait donner cette douceur à la vanité de son ami, sachant bien que rien n'est plus reconnaissant que notre vanité. Aussi voulait-elle, en prenant la science et les idées du maître, l'attacher à elle comme l'auteur s'attache à son œuvre.

Georges savait parfois; Jeanne écoutait souvent. Elle devinait plutôt qu'elle ne comprenait les choses supérieures, avec cet art qu'ont les femmes de s'insinuer dans les yeux d'un homme qui leur parle et en qui elles croient, de voir en ses regards afin de voir par eux, et de pénétrer, non pas la vérité elle-même, mais l'opinion qu'en a leur interlocuteur: elles savent saisir votre pensée si vite qu'elles ont eu le temps de la dire avant vous: génie d'assimilation, de substitution même, qui est la plus réelle intelligence de l'autre sexe.

Ils s'occupèrent longuement des préparatifs de ce grand bal. Ils discutaient l'ornementation des jardins et des salles, traçaient des plans, prenaient des notes, et s'égayaient à imaginer d'irréalisables décors.

Quand ils marchaient dans la campagne, Jeanne s'appuyait à son bras, et inclinait son torse vers la gauche pour qu'il la sentît de bien près. Au bout des silences, elle levait son visage joli, et le regardait avec un sourire lent qui se déroulait, tout rouge, sur la blancheur humide de l'émail; ses belles dents luisaient.

—Nous sommes bons amis, maintenant, n'est-ce pas? disait-elle.

Elle avançait sa main jusqu'à celle du jeune homme, et jouait des doigts dans ses doigts.

—Combien avez-vous laissé de maîtresses à Paris?

Elle voulait attiser son imagination par des souvenirs d'amour, mais Desreynes demeurait, sur ce point, d'une réserve britannique.

—Voilà quatre semaines bientôt qu'elles vous attendent: ne vous manquent-elles pas?

—Insinuez-vous qu'il soit temps que je parte?

—Oh, cher!

Sa parole se faisait tendre alors comme un baiser, et son bras pesait plus lourdement.

Lorsque Pierre était là, elle se mettait entre eux: elle les appelait: «Mes enfants.» Elle avait des joies folles et s'accrochait à leurs manches pour sauter des mètres de cailloux ou de sable. Ces promenades à trois l'amusaient, car sa perversité y trouvait un piment nouveau, mais elle préférait leur solitude à deux, qui la laissait plus libre.

Ils se mirent ensemble à préparer les cartes d'invitation: au passage de chaque nom, Jeanne faisait du personnage une peinture rapide et qui toujours était moqueuse, souvent cruelle.

—Le baron Nigault de Valtors, mon amoureux, homme de cheval et de devises: sait par cœur la généalogie et le blason des Arsemar, pour me flatter. Je l'appelle baron Nigault, son vrai nom, ce qui le met en rage.

—Il vous aime?

—Le demandez-vous? Il le dit.

—Et vous l'aimez?

—Il est trop nul!

La vertu était médiocre; Georges hocha la tête.

—Vous savez bien que je n'aime que vous, fit Jeanne.

Elle rougit malgré elle, à cette phrase, et remua vivement ses papiers. Toujours baissée, elle ajouta: «Et vous?» Desreynes, assez gêné, répondit:

—Mais comment donc? Je vous adore. Est-ce que je n'aime pas toutes les femmes?

—M. le substitut Perrenet… Rien de commun avec le peintre.

Elle fit une pause

—Mon compatriote: parle de ses affaires, admire ses réquisitoires et ses favoris, fait des phrases myriapodes qui mettent leur mille pieds dans les plats, cherche un beau mariage et le trouvera: un imbécile, avenir sûr.

—J'en connais mille.

—Madame la sous-préfète, la Parisienne de l'arrondissement, ma rivale blonde: homme et sans maîtresse, c'est elle que je prendrais.

—Est-elle donc à prendre?

—Naïf! Nous sommes toutes…

—Parbleu! On voit bien que vous n'avez jamais essayé.

—Si nous essayions, messieurs, nous réussirions mieux que vous; les femmes savent seules que nulle n'est inviolable: il ne faut que choisir la phrase et la minute: vous vous y entendez fort mal.

—Qui vous l'a dit?

—Nous devinons, nous autres. Voulez-vous que je vous dise le secret de don Juan? Il est femme…

—Vous êtes dure pour lui.

—M. Pancelat, receveur des domaines, un druide: pontife, augure, nullité, vit retiré dans une grande barbe; un front superbe: sa large tête hydrocéphalique est une loupe où se grossit la bêtise des autres. On raconte qu'il avait mis au fond de son chapeau: «Ex libris, Pancelat.» Très recherché d'ailleurs.

Ils poursuivirent: la journée se passa dans ce travail.

Le surlendemain amena la visite du baron de Valtors, qui apportait ses remerciements et l'assurance de sa gratitude pour l'honneur, etc.

Ragot, les jambes torses, les yeux gros, la moustache rouge et retroussée; ses quarante ans l'arrondissaient. Il salua Desreynes avec empressement, et lui tendit la main; il parla de la capitale, du sport et des théâtres; il citait des noms dans un sourire et faisait l'entendu, puis contemplait Mme d'Arsemar avec une langueur qui lui voilait les yeux.

Georges s'en amusa infiniment et l'aida à être sot. Il pensait remplir ainsi un devoir d'ange gardien, protecteur du foyer, mais il s'y donna trop de plaisir. Jeanne se pâmait. Le succès excita le Parisien, qui fut brillant d'esprit. Le petit baron rivalisait et trouvait d'inénarrables platitudes. Il discuta peinture: Delaroche avait de la couleur et dessinait peu; mais, en revanche, quelle extraordinaire perfection dans la ligne de Raphaël, et quel dommage qu'il eût une palette si terne! Il préférait David: il lui compara M. Moulin, professeur au lycée, un incomparable talent: «Il a des embus si délicats!… On voit la toile à travers la couleur, monsieur!» Georges approuvait. Le gentilhomme cita des vers de l'abbé Delille, en regardant la comtesse. Il terminait ses admirations par un: «Il n'y a pas à dire!» Il demanda à Desreynes s'il était, en calembour, de l'école intentionniste. Il parla de ses travaux et de ses études; il venait de découvrir une singulière coïncidence: un voyageur français, au XVIIIe siècle, introduisit à Bourbon la culture des arbres à épices: il se nommait Poivre!

Le baron voyait là un exemple de la prédestination de certains hommes. Puis il conta des anecdotes et fit des mots. Le rire qu'il excitait le grisa à son tour: il passa une délicieuse journée. Une inquiétude le tracassait pourtant, et Georges lui parut un rival dangereux. Un instant qu'il put être seul auprès de Jeanne, il l'appela: «Cruelle!» et lui saisit la main. Elle se dégagea sans colère, vivement. Georges avait vu, mais la figure de la jeune femme, pourpre d'un rire étouffé, le rassura; il voulut néanmoins se venger de l'audace, et replaça le baron sur ses textes favoris d'éloquence. Le causeur devint sublime. Enfin, il déclara, en manière de compliment, que rien n'était tel, pour une nature comme la sienne, qu'une semblable après-midi, entre un homme d'esprit et une jolie femme. Puis il se retira, content de lui, sûr de sa double conquête, et salua du haut de son cheval.

Jeanne était pleine de joie; elle possédait le Parisien rêvé autrefois dans l'hôte inconnu: elle aurait voulu que Georges restât toujours ainsi. Quelles heures! Elles lui semblaient d'autant plus charmantes que tout n'avait qu'un fond de malice et de mépris. Elle ne regretta pas d'avoir été aperçue quand le baron lui pressait la main: ce n'était là qu'un thème de plus à tant d'hilarités, et telle sottise ne saurait compromettre une femme aux yeux d'un galant homme. Elle imagina pourtant d'en paraître inquiétée, et s'excusa, se défendit, afin d'être crue un peu coupable, et d'éveiller, s'il était possible, quelque vague jalousie.

Le soir venait. Le couple gravit l'un des coteaux voisins; et, dans la sérénité du couchant, Jeanne, déjà conquise par sa jeune gaîté, acheva presque d'oublier la rancune. A force de prévenances et d'affectueuses mimiques, elle touchait le point de se leurrer elle-même, et déjà croyait porter à Georges une véritable sympathie, troublée pour une semaine par un malentendu. En une heure son hostilité s'effaça comme en plusieurs jours de patience, et avant que le soleil fût tombé dans la courbe de l'horizon, elle se reprocha d'avoir conservé trop longtemps une colère qui la diminuait dans sa propre estime, comme un nouveau témoignage de faiblesse.

Le soir était superbe: le fleuve se déroulait en ruban de moire bleue sur des peluches aux tons chauds, encadrées dans la gaze des brumes; une paix infinie embellissait le monde. Au pied de la colline, le Merizet, dans le fouillis des frondaisons, faisait un nid rose et doré. Les passereaux se couchaient en piaillant; et d'en haut, on voyait les feuilles trembler, comme vivantes.

Georges sentit qu'il aimait cette patrie; il connaissait maintenant les arbres et les sentes, les rochers et les coteaux, toutes les voix et tous les cris. Ce coin de terre, où tant d'émotions l'avaient secoué pour finir peu à peu dans une adoucissante espérance, ce bois où une femme avait pleuré, cette fraîche maison où l'attachait un devoir de vertu, toutes ces choses lui semblaient une intime partie de son existence et de son cœur.

Jeanne, qui tenait son bras, lui parut vraiment belle, et pour la première fois, dans ce calme, en redescendant vers la plaine, une sorte de naissante union se fit entre ces deux âmes, trop semblables pour l'amour, trop dissemblables pour l'estime.

La nuit roula et s'élargit sur les quatre horizons; alors la lune, presque pleine, brilla, blonde d'abord, puis toute blanche.

Et quand Desreynes fut seul dans sa charnière, les mains jointes sous la nuque et presque dressé sur son lit, il se ressouvint d'avoir vu déjà l'ombre des feuilles tourner sur les rideaux de sa fenêtre, dans une nuit semblable, mais combien triste, celle-là!

Il pensa comprendre que son imagination l'avait tout d'abord entraîné à un pessimisme excusable, mais quelque peu ridicule; et, revenant à l'heure présente, il sourit. Quel changement, en effet! La sympathie après la haine, la confiance après les frayeurs! Il avait tourné comme faisait la lune.

—Femme que je suis!

Sur cette insolence, il s'endormit très heureux.

II

Ils n'estoient ny amis l'un de l'autre, ny amis à eulx-mêmes.

Montaigne.

Mme d'Arsemar avait la voix fort belle, et la musique était à peu près sa seule passion sincère. Au piano, devant ces pages tachées de points noirs et coupées de lignes, elle reprenait vraiment son âme féminine, et savourait l'unique jouissance, encore profonde, qui demeurât possible à cette désorientée: souvent elle s'enfermait chez elle pour jouer ses mélodies favorites; elle oubliait et s'abandonnait; c'était comme une régénération: elle en sortait naturelle et meilleure: pour peu de temps.

En cet art seul aussi elle avait avec Pierre une vibration commune: Rubinstein, Beethoven, Berlioz, Wagner étaient leurs auteurs préférés; Chopin par-dessus tous. Ils passaient, le soir, de longues heures à chanter. Desreynes tournait les pages: il avait de longtemps appris ce rôle nécessaire à ses bonnes fortunes, et personne ne savait mieux que lui cambrer les reins au rebord d'un piano, poser le coude sur la tablette, et sourire d'approbation. Au fond, il n'avait de la musique qu'une demi-compréhension, ne le cachait point, et se permettait même un peu de dédain pour la mélomanie affectée de notre siècle. Il disait, en se levant de table:

—N'allons-nous pas verser quelque bon flot de mélodie?

Merizette le battait, indignée de l'irréligion.

—Notre époque a inventé ce culte: c'est un plaisir de névropathes.

Il insistait:

—Que la musique soit le premier des arts sensitifs, je le veux bien, mais c'est le dernier des arts intellectuels. La double preuve, c'est qu'il est le mieux compris des femmes.

Et Jeanne le battait encore, pour défendre son sexe. Elle le poursuivait à travers le salon, et leurs courses bousculaient les sièges.

—Voilà comment j'aime le bruit, criait Georges, celui-là ne veut rien prouver. Fi de vos compositeurs qui font rouler le char du rêve sur le pavé des bonnes intentions!…

Jeanne effleurait les touches du bout des doigts, et Pierre, assis à côté d'elle, posait la main sur son épaule.

La musique le plongeait dans des rêveries proches de l'extase; Georges restait debout, et certaines phrases l'enveloppaient de charme.

—Je ne peux pas entendre jusqu'au bout! La musique n'est pour moi qu'un tremplin sur le songe, la sœur du vin! J'écoute, et je crois écouter: je me réveille très loin; la musique me rendrait poète ou philosophe; musicien, jamais!

Le pire malheur de Pierre serait la surdité.

—Plutôt sourd qu'aveugle, répliquait Georges. Une cloche se fêle, un poulet piaule, des pincettes tombent: quelle volupté cela donne-t-il? La joie des yeux est incessante, pour qui sait voir. C'est par une injustice, que l'art musical accapare ce superbe mot d'harmonie: la vraie, la grande, la constante harmonie, c'est celle de la lumière; elle seule assouplit et unit tout.

—Taisez-vous donc et tournez les pages, fit Merizette.

Ces soirées musicales se prolongeaient fort tard.

Jeanne avait des élans de passion, de grands cris, des langueurs, des ivresses, et dans l'émotion du chant, une rougeur teignait ses belles joues; ses yeux brillaient d'un éclat noir. Souvent elle les levait sur Georges, qui, fixe, la regardait; elle lui souriait alors, et baissait ses paupières avec lenteur. Desreynes en fut parfois remué: Jeanne le devinait.

—Quel est votre idéal de la femme?

—Faible et douce; qu'elle saute et chante comme un oiseau.

Elle vit un compliment dans cette phrase: tel était pourtant le contraire de sa nature; mais l'admiration de soi-même se contente aisément de tout.

La comtesse parlait à fréquentes reprises de sa toilette de bal, mais n'en voulait pas détailler le secret: une surprise! Elle avait inventé cela, et le baron en resterait fou.

Le jour de la grande fête approchait.

Une après-midi, comme Georges errait dans la bibliothèque à chercher quelque livre, Jeanne entra.

—Voilà mes amis, dit-elle, quand vous n'êtes pas chez nous.

Elle montrait les rayons où les volumes s'alignaient par milliers.

—Pierre a hérité cela de son oncle, un vieux célibataire, très grave et très léger… Il y a là des choses…

—Des romans?

—Je les évite: ce sont des envahisseurs; les lire, c'est remplacer sa propre vie par celle des autres, et je me parais encore trop jeune pour cela… bien que je m'ennuie à mes heures. J'aime mieux l'histoire, les sciences, ce qui fait réfléchir sur soi-même… Je suis une drôle de femme, n'est-ce pas? D'ailleurs…

Elle s'arrêta, puis, d'un geste décidé, prenant Georges par la main, l'emmena.

—Venez voir!

La salle était vaste et sévère; dans un coin, se dressait un meuble antique, en chêne sculpté.

Jeanne s'appuya sur le bras du jeune homme, et se pencha vers son oreille.

—L'oncle était un damné libertin; là, c'est l'enfer!

Georges recula, jouant la terreur; puis, il se rapprocha du meuble avec prudence et feignit de vouloir en forcer la serrure.

—C'est solide! Mais si vous me juriez le secret…

—Vous savez?

—Je sais où est la clef.

—Vous ne l'avez jamais prise?

—Peut-être…

—Vous êtes une curieuse, et les nobles dames ne doivent…

—Les nobles dames! Tout pour vous, n'est-ce pas? Et vous vous étonnez qu'on se révolte un peu?

Son attitude contrastait avec ses paroles, car elle baissait le front. Les femmes ont-elles jamais un air plus chaste qu'à l'heure où elles renoncent la chasteté? Ses grands cils faisaient une ombre sur le bord de ses joues qui venaient de rosir, et ses paupières paraissaient plus blanches. Elle ressemblait à une vierge qu'on trouble, et plus troublante par cela même, elle attendait.

—Mais enfin, qu'avez-vous là dedans?

—Oh, je n'ai pas compris toujours…

—Des gravures aussi?

—Il y en a dont on croit qu'elles vous révolteraient. On nous laisse bien ignorantes, nous autres, même quand nous sommes mariées…

Certaines femmes vertueuses ont, pour parler de la volupté, des termes répugnés et presque répugnants, qui prouvent que le mariage ne leur a révélé que les dégoûts: Jeanne n'était point de celles-là, bien que sa curiosité anxieuse en fût encore à lui promettre la fin d'un rêve commencé…

Elle s'exprimait languissamment.

Georges cherchait la cause d'une si étrange confidence. En d'autres temps, il l'eût prise pour une invitation à tout oser: il la conçut un instant, cette idée d'une provocation galante, mais il la repoussa, honteux de l'avoir eue.

—Vous ne direz rien à Pierre, n'est-ce pas?

—Si vous me promettez de ne plus…

—Promettre, non!

—Je ferai cacher la clef si bien…

—J'en ai l'empreinte!

—J'emporterai les…

—J'ai tout lu!

Elle éclata de rire.

—Soyez gentil. Voudriez-vous trahir ma confiance? Je m'ennuie quand je suis seule. Laissez-moi mes livres.

—Pourquoi choisir ceux-là?

Elle pencha la tête et dit: «Cela dépend des jours.»

Elle le caressait de la main, avec des mines d'enfant.

—Je suis une fille d'Ève, je voudrais savoir. Ai-je donc si mal agi? D'autres le feraient et n'en causeraient pas.

Elle ajoutait encore:

—Je me suis déjà tant confessée à vous, ami! Vous savez des misères que tout le monde ignore. Et puis, le plus grand charme des secrets, c'est de les dire.

Au fond, Jeanne redoutait peu la trahison de Georges, mais elle feignait d'y croire. Elle n'ignorait pas combien le jeune homme hésiterait à instruire Arsemar d'une telle curiosité, et au lieu de crainte, elle ne trouvait là que le plaisir d'un hypothétique péril, et la joie d'avoir introduit dans leur liaison un sujet nouveau de complicité. Elle avait, d'ailleurs, parlé sans préméditation, dans l'entraînement d'une invention subite, par bravade, mais elle se loua de cette forfanterie comme d'une combinaison machiavélique. Elle ne réfléchit pas qu'une semblable révélation pouvait secouer Desreynes dans sa quiétude, et arrêter une conquête qu'elle jugeait si bien commencée.

Georges garda de cet aveu une contrainte douloureuse; il sentait un obscur danger; mais il redoutait de revenir aux soucis déjà anciens, à la méfiance des premiers jours, et de renoncer au calme dans lequel il s'abandonnait. Il éprouva la lassitude d'un homme qui, à la nuit tombante, s'aperçoit qu'il s'est trompé de route et se désole de rebrousser sur tous ses pas. Il avait fait avec amour cette route progressive dans la paix, et l'idée de la quitter le rendait lâche. La confidence de Jeanne l'occupa jusqu'au soir, et jusqu'au soir il fit effort pour l'oublier. Expérimenté par ses premières terreurs si vaines et si folles, il jugea que le mal, en somme, n'était pas grand, et que cette femme avait pu sans crime céder à une tentation bien explicable, et qu'il fallait tenir compte de toutes les excuses, pour se faire une raison…

Il demanda à Pierre la clef du meuble en chêne, et, afin d'en visiter le contenu, s'enferma dans la bibliothèque.

Une centaine de livres étaient là, de toutes sortes.

Il rencontra les bouffonneries de Scarron à côté des poèmes galants de la régence: de fines épigrammes à côté des lourdes gravelures de la Révolution; Baudelaire coudoyait les marquis de Sade et d'Argens, et la Fontaine s'appuyait à Musset; Mirabeau entre Glatigny et Monnier; Balzac entre Diderot et l'Arétin; Restif de la Bretonne auprès du Meursius; l'infini culte de Priape, ancien, moderne, de tous les temps, le Musée secret de Naples et tout le Parnasse satirique, puis un débordement de modernités bruxelloises.

Les cartons contenaient des reproductions de Boucher, Watteau, Coypel, Rubens, Kaulbach, Le Poittevin, Courbet, vingt autres, et de fantastiques albums japonais, et une collection des merveilleuses eaux-fortes de Rops.

Desreynes, en tournant les feuilles, se rappela qu'une femme les avait tenues et s'était attardée dans leur contemplation: ce souvenir le troubla pendant quelques minutes, et le ravit: mais soudain il en rougit comme s'il eût avoué tout haut quelque infamie.

Alors, il entendit dans le couloir un pas léger qui approchait, et le bouton de la porte tourna: en vain; il tourna une seconde fois, avec plus de force.

—Cachottier, dit la voix.

Puis, les pas légers s'éloignèrent dans le corridor, et se perdirent.

Georges conserva la clef du meuble, et Jeanne l'en railla.

Il s'excusait: «Ne croyez pas que j'agisse de la sorte pour le malin plaisir de vous taquiner; certaines choses ne sont pas faites pour les femmes; ce qui est sans danger pour nous devient périlleux pour des imaginations trop sensibles.»

Puis, il moralisa: à quoi bon connaître le mal? La sensualité n'est que la consolation de ceux qui n'ont pas d'amour, et le vide qu'elle laisse est plus terrible que celui qu'elle a voulu combler.

Merizette écoutait avec une bienveillance docile, un peu narquoise; elle lui demandait s'il avait toujours pensé ainsi.

Ces conversations la chatouillaient par leur côté scabreux; elle s'enchantait aussi de cette aventure, parce que Georges y avait donné un encourageant témoignage de sa faiblesse. Il n'avait rien dit, rien fait; il pactisait donc avec sa conscience, et se tenait pour satisfait par une demi-mesure de prudence. Jeanne, avec son flair féminin, plus qu'avec sa logique, avait déjà deviné en lui une nature passive malgré l'orgueil, et soumise aux influences autant que révoltée aux ordres; ce dernier événement la confirma dans son appréciation et acheva en même temps d'effacer toute trace de vieille rancune.

Elle estima d'ailleurs qu'il y avait dans la conduite de Georges une preuve de sympathie pour elle, et se persuada qu'il aurait agi avec moins d'indulgence, aux premiers temps de son séjour. Elle sentait bien qu'il la voyait plus aimable et plus jolie, inconsciemment obsédé par la séduction d'un compagnonnage de chaque heure, enveloppé d'un charme inéluctable, pénétré. Elle le sentait.

Les femmes, qui ne règnent que par l'amour, se réjouissent de tout ce qui leur apporte une preuve de cette puissance éphémère, et n'aiment rien tant que de bouleverser par elle l'ordre régulier des choses: aussi sauront-elles gré à un sot qui, par amour, gagnerait de l'esprit, et à un homme de mérite qui paraîtrait sot.

Georges s'amollissait au milieu de ses propres sermons; et Jeanne, pour l'affadir davantage, le ramenait à ses prêches, sachant qu'il n'était pas de ceux qui s'exaltent dans la constance d'une pensée; elle le voyait descendre et lutter de raison pour composer ce que le sentiment seul aurait dû lui dicter.

Elle le nommait dévotement: «Mon père.» Elle lui demanda en riant si la mémoire de ses maîtresses ne le poursuivait pas, et comment il pouvait s'assouplir à ses récentes vertus d'anachorète.

—N'allez pas au moins faire la cour à ma femme de chambre: elle est mignonne.

Georges revint à la bibliothèque et s'y enferma; Merizette l'en plaisantait: aisément, car elle ressentit une sorte de sincère répugnance pour cette curiosité presque honteuse, mais sans imaginer qu'elle dût se mépriser du même coup.

Et, jour par jour, Georges sembla devenir triste.

Il éprouvait une langueur indéfinie, qu'il attribua à la dernière révélation de Jeanne, et se reprocha d'attacher tant d'importance à cet enfantillage. Les journées lui paraissaient sans terme. Un besoin de changement l'appelait-il déjà? Il examinait les arbres d'un air ennuyé; lorsque Jeanne était à son bras, il l'oubliait ou la regardait trop. Pourquoi donc? Il tomba dans de longs silences, qui n'étaient remplis d'aucune pensée intérieure; il répondait par des monosyllabes étonnés. En vain, la jeune femme développait mille grâces: il semblait ne lui donner qu'avec effort un sourire complaisant et distrait. Ces prostrations le prenaient même parfois en compagnie de Pierre. Il crut qu'une décadence intellectuelle commençait pour lui.

—Ah, je suis bien fini!

Il se déclara que cette vie nouvelle lui avait un instant rendu quelque santé, mais qu'il ne se trompait guère, lorsqu'en quittant Paris il disait «trop tard» à la guérison.

—Qu'est-ce que tu as donc, mon pauvre Georges? demandait Arsemar.

—Rien.

Jeanne prit compassion de cet état; elle voulut occuper leur hôte et le distraire de lui-même. Oui, compassion, vraiment: c'était une revanche.

Elle se mit, avec Desreynes, à préparer les salles pour le soir de la fête. Elle le chargeait, le pressait, le forçait à courir: la maison tout entière roula dans un chaos; Jeanne découvrit des nids de poussière, et s'irrita contre ses gens; les domestiques affairés passaient en grande hâte; les salons, grandis par leur nudité, peuplés de sièges en droit ordre, se faisaient plus sonores, et dans l'embrasure des fenêtres une flore verdoyante montait.

La serre fut parée.

Jeanne s'en réserva la décoration; Georges suivait la jeune femme, un peu amusé par tant de trouble; même, quelques gaîtés le secouèrent dans sa torpeur.

Merizette voltigeait autour de lui, dans son peignoir clair.

Elle affectionnait ce costume presque antique, simple et beau dans ses longues lignes qui s'assouplissent aux rondeurs du corps, si chaste et si troublant tout ensemble, où la femme se perd et se modèle tour à tour, qui la rend invisible parfois, et parfois la révèle plus que nue en la dessinant de caresses.

Jeanne, souple, vive, la taille fière et sans corset, les cheveux un peu dépeignés, sautait sur la pointe de ses fins souliers, avec des légèretés de pinson, et ses manches assez larges s'envolaient comme des ailes.

Georges se plaisait à la voir, et s'y attardait: il admira la plastique régularité de ses formes, et, pour la première fois peut-être, puisa dans cette contemplation une captivante jouissance d'artiste. Rien de plus, pensait-il, et pourtant il faillit se reprocher cette attention physique: l'épouse de Pierre ne devait-elle pas demeurer dans une brume de sanctuaire, dans une demi-abstraction religieuse? Par un contraste de sa propre nature et de sa vie, il l'avait rêvée impondérable, faite d'éther ou de fumée, comme la conception d'un dieu; il l'aurait voulue au-dessus de l'attaque et du soupçon.

Il s'étonna presque de lui reconnaître tout d'un coup, et d'une façon si précise, une grâce si séduisante de femme. Jeanne se multipliait autour de lui; elle était partout, courait, revenait sur ses pas; il la voyait au sommet d'une échelle, puis à terre; en passant, elle lui fouettait les jambes, de sa jupe; il se retournait, et l'apercevait juchée sur quelque haut gradin, et comme suspendue dans les branches. Cette vitalité le rajeunissait. Il s'offrait, à regarder Jeanne, le plaisir des vieillards qui contemplent les enfants; avec un charme de plus.

—Mais venez donc m'aider, paresseux! Je ne suis pas solide!

Debout sur une chaise en bois dont les pieds mal équilibrés s'enfonçaient dans le sable, la châtelaine, les bras levés, accrochait une lanterne chinoise dans les rameaux d'un oranger. Desreynes s'approcha et contint le dossier du siège. Les pans de la robe effleuraient son visage; une tiède odeur d'iris nageait dans les plis de l'étoffe, et contre son épaule, Georges sentait un contact de chair. Merizette, du bout de la main gauche, s'appuyait sur la tête du jeune homme: elle se haussait: chaque mouvement les déséquilibrait tous deux et les froissait l'un contre l'autre. La besogne était longue, paraît-il; Georges regardait le sol.

—C'est loin, soutenez-moi!

Il tendit le bras pour l'aider, mais la chaise fit bascule: Jeanne poussa un cri, tomba à la renverse, pliée en deux; vivement, il la saisit: elle était sur son épaule, les reins cambrés contre son cou; mais avant qu'il pût la déposer à terre, elle s'était déjà redressée, d'un bond, arrachait de sa hanche, avec un geste de colère, la main qui l'avait prise, dardait une menace dans les yeux de Desreynes, et, rouge, s'enfuyait.

III

Tous les hommes se haïssent naturellement.

Pascal.

Georges resta stupéfait; les ongles de la jeune femme avaient déchiré sa main; il était sûr de n'avoir rien fait qui la dût révolter, et ne s'expliquait pas qu'une simple maladresse l'indignât aussi fort.

Il pensa l'avoir serrée trop étroitement, et attribua à la pudeur cette colère soudaine et cette fuite.

Jusqu'au soir, Jeanne l'évita; mais après la veillée elle s'approcha de lui:

—Pardon, dit-elle à voix basse.

Il comprenait mal; pourtant, il demeura satisfait de reconnaître en elle une chasteté si scrupuleuse, et dont il ne la croyait point capable. Mais, ce mot de pardon?—Elle a senti combien sa crainte était déplacée, offensante même, et s'en excuse.

Au lendemain, Jeanne rougit en le voyant, et reprit son allure ordinaire.

C'était le jour du bal; les deux amis laissèrent la petite comtesse aux soucis de toilette, et sortirent.

—Tu ne sais pas, dit Pierre… mais tu me promettras le secret? Je prépare sournoisement notre retour à Paris; je laisse à Berthaud la direction des affaires: c'est un garçon sérieux et entendu… Elle va être si heureuse! Ne lui raconte rien; je suis égoïste, moi, et je veux me réserver la joie de porter les bonnes nouvelles.

Les premiers lilas fleurissaient; Pierre et Georges marchèrent longtemps.

Ils s'arrêtèrent au bord des brandes, parmi l'avalanche des roches qui se poussent vers le fleuve, sinueux et fou dans cet endroit. Tous deux aimaient ce coin sauvage, noir, peuplé de ronces et de genêts, et qu'assourdit la rauque brusquerie des eaux.

—Voilà que je préfère à notre bal, mon Georges.

Étendus sur un pan de mousses, ils se perdaient en de vagues causeries sans suite, regardant tour à tour le ciel bleu et la rivière blanche. Subitement, Pierre se dressa, sauta sur Georges, le saisit aux épaules, l'enleva de terre et plaqua sur le sol un violent coup de talon: à la place où Desreynes s'était couché, une vipère, les reins écrasés, les dents accrochées à la guêtre de Pierre, se tordait. Arsemar prit la bête par la queue et lui brisa la tête sur un roc.

—Elle glissait sous ta nuque!

—C'est donc ça qui me chatouillait?

Un dernier frisson vibrait dans ce corps mince et luisant, que Georges toucha d'un doigt répugné.

—Si nous rentrions, fit Pierre: on a peut-être besoin de nous, là-bas?

Desreynes prit la main de son ami et la serra.

—Que tu es enfant, Georgeot! Est-ce que tu n'en aurais pas fait autant?

Il ajouta encore ému:

—Ce n'est pas bien dangereux, mais j'ai eu peur pour toi… Allons, en route!

Ils arrivèrent.

—Vous avez failli danser sur mon cadavre, belle dame!

Georges raconta l'aventure: Jeanne écoutait avec un frémissement de peur et de dégoût.

—T'es-tu lavé les mains, au moins?

Elle sauta au cou de son mari, puis de Georges, et les baisa tous deux.

Le dîner fut court et rieur. L'incident avait réveillé Desreynes, qui se montra tout heureux de vivre.

Il avait inconsciemment cette joie que l'existence rend à ceux qu'elle lassait, dès qu'ils ont manqué de la perdre. On se sépara. Merizette se faisait belle, et les deux amis, en habit noir, se retrouvèrent ensemble.

Trois invités étaient venus déjà, et se promenaient dans les jardins, en attendant.

—Qu'ils attendent!

—Qu'ils se promènent!

Droits et corrects dans leur costume de bal, Georges et Pierre s'admiraient l'un l'autre.

—Comme il y a longtemps qu'on n'a marché ainsi, bras dessus, bras dessous, tous les deux, avec le claque et les gants blancs! Nous allions chez les autres, on vient chez nous, maintenant!

—C'est drôle! Les mêmes souvenirs nous montrent que nous vieillissons, et à la fois nous rajeunissent…

Des serviteurs allumaient les flambeaux: dans le parc, des taches de clartés multicolores s'épanouissaient entre les frondaisons plus vertes: de-ci, de-là, il en naissait; plus loin de nouvelles naissaient encore. Lentement, ce fut comme un cercle de feux épars qui cernaient le château. Au large, dans cette demi-lueur, on entendait des appels. Deux torchères brûlaient sur le perron. Il y avait des étoiles plein le ciel, et des parfums plein l'atmosphère. Dans la maison, autour des salles, les feuilles des arbres exotiques brillaient d'un éclat de métal, semblables à des plantes fausses. Une tente grise et rose menait du salon à la serre, où un jet d'eau chantait dans l'air attiédi.

—Me voilà!

Jeanne parut, debout sur le seuil.

Elle était entièrement vêtue de noir: une cuirasse de satin, basse et sans épaulettes, ronde comme un corset, l'emprisonnait des hanches jusqu'aux seins, et tout le haut du torse restait nu; sur les épaules toutes blanches s'arrondissait une imperceptible chaînette d'argent mat, ornée au centre d'un diamant: la jupe, sans traîne, était drapée de dentelle. Les pieds, qu'on entrevoyait sous la maille des soies, s'habillaient à peine d'un fin soulier, et les gants noirs, aux manchettes de dentelle, montaient jusqu'à la naissance des bras. Elle avait aux oreilles deux clous de diamant, qui scintillaient au-dessous des cheveux sombres et plaqués; et marmoréenne ainsi, d'un bloc posé sur son socle d'ébène, elle ressemblait à un buste vivant de Paros.

Les deux hommes furent éblouis: elle était superbe et désirable, décente aussi, malgré l'audace de ses épaules dévêtues.

Elle souriait et se tourna.

A sa nuque ondulaient des frisons légers; sur son dos, souple et charnu, le corsage s'évasait. Elle resta sans bouger, le visage de profil, se détachant en clarté sur la pénombre d'une fenêtre. Oui, vraiment belle, elle l'était!

Georges, fasciné, s'approcha. Elle inclina la tête. Ses vêtements paraissaient dressés autour d'elle; il semblait qu'en la saisissant au col, comme on empoigne un glaive, on l'eût dégainée toute nue!

Pierre un peu jaloux des hommes qui la verraient ainsi, voulait parler, quand un domestique cria des noms: avec force révérences, les trois promeneurs du parc arrivèrent en file indienne, inquiets sur le parquet glissant: ils s'assirent, les genoux tendus, en cachant leurs pieds sous les fauteuils.

—Mais très bien, je vous remercie, disaient-ils. Et l'on parla de la saison.

Puis, des roulements de voitures, des grelots, des coups de fouet, des cris; des pas couraient devant le perron, des roues grinçaient sur le sable. En un quart d'heure le salon s'emplit. D'Arsemar présentait les hommes à son ami; Jeanne s'empressait à toutes les dames, qui s'avançaient rigidement, avec des gestes préparés pour être naturels. L'arc-en-ciel des robes se déploya sur les fauteuils, au bruit des soies froissées.

Les invitées regardaient la comtesse de côté, avec un œil arrondi; quelques cavaliers chuchotaient un juron admiratif, vers l'oreille d'un intime.

La noblesse arriva plus tard; les noms sonnaient; à chacun d'eux, on voyait toutes les têtes de femmes converger d'ensemble sur la porte, avec l'exactitude d'une manœuvre militaire; on causait à voix basse. Georges, debout près du piano, était magnifique. Les mères contemplaient comme les filles.

—C'est un Parisien.

—Il est très riche.

—Il est très bien.

—C'est un artiste.

—Oh!

Mais l'hôtesse rappelait tous les yeux,

—Peut-on?

—Un mari peut-il?

—Oh!

De petits sifflements satiriques susurraient sur les bouches. Une froideur régnait encore. Mais l'atmosphère s'échauffa; la sous-préfète parut; les dialogues s'animaient.

Sous les fenêtres du salon, des accords se modulèrent et tout un orchestre chanta: les dames immobiles avaient de tendres airs pensifs; les demoiselles arrangeaient d'un coup de main les plis de leurs jupes; les messieurs, raides contre les chambranles, s'étudiaient à écouter. Un petit mouvement de tête signalait parfois les plus apparents connaisseurs; il entraînait aussitôt beaucoup d'autres mouvements de têtes. L'orchestre s'enleva, dans une brusque colère de cuivres, et tout le monde se redressa en souriant de plaisir.

—Quelle jolie installation!

Les dialogues reprirent discrètement; mais la comtesse ayant parlé tout haut, chacun parla.

Jeanne traversa le salon, seule, sous l'éclat des lustres; à sa droite et à sa gauche les faces tournaient comme dans un sillage. Maintenant, l'orchestre soutenait les conversations, et quand il se tut, on fut gêné pour parler encore.

Les hommes s'approchèrent des fauteuils comme des automates de salutations.

—Madame!

—Monsieur!

Le baron de Valtors se multipliait auprès des plus jeunes; bon nombre en étaient flattées.

—Ne chanterez-vous pas quelque chose?

—Vous nous direz des vers! Le baron dit si bien, madame!

—Je sais, madame!

—Oh, monsieur de Valtors, je disais tout à l'heure à madame… et vous me comprendrez, vous qui êtes poète: n'est-ce pas qu'avec une pendule et des fleurs une chambre n'est jamais déserte?

M. Moulin exposait à Georges ses théories sur la peinture.

—… A moins que le bitume n'ait pas dit son dernier mot…

Toutes les phrases faisaient tous les sourires.

—Vous n'avez pas amené votre demoiselle?

—Elle est si jeune!

—Et si jolie!

Un père qui appelait sa fille cria: «Jeanne!» Pierre se retourna brusquement.

—C'est plus fort que moi, dit-il à Georges: il me semble que nulle femme ne peut porter son nom…

Desreynes fut présenté à la sous-préfète, Parisienne blonde, qui riait. Il s'amusa de son humour.

La fille du percepteur vocalisa une romance d'amour; l'orchestre lança un galop qui fit frémir les robes claires.

Le baron avait préparé quelque chose, et sut avec tant de grâce se trahir, qu'il fallut le prier de prendre la parole. Mais il se récusait, indigne; de nobles personnes insistèrent; il allait céder, puisqu'on l'y obligeait, quand la musique d'un quadrille précipita les danseurs au travers de la salle; les jeunes filles se levaient en posant leur éventail, et le baron s'assit au bord d'une douairière.

Desreynes avait engagé la sous-préfète, et la comtesse fut leur «vis-à-vis». Puis ce furent des polkas et des valses; les robes s'envolaient dans des tourbillons de lumière. Jeanne, en rencontrant Georges, lui souriait: ses lèvres étaient fort rouges sur ses dents blanches.

La première heure s'écoula; Pierre ne dansait point; Desreynes, au milieu de ces visages inconnus, se sentait dans sa propre maison et recevait les gens comme ses hôtes, Merizette l'en remercia.

—Vous ne m'invitez pas, ami?

Il avait peur un peu; et lorsque, dans une valse, il l'eut entre ses bras, il crut concevoir qu'il faisait là quelque chose de mal. Elle se serrait contre lui. L'étoile de diamant étincelait sur son épaule: sa chair avait des tons chauds et des courbes douces qu'il voyait se perdre et se rejoindre; de son corps montait l'odeur d'aucune autre femme; ses yeux ardaient, et quand elle les élevait vers lui, il se sentait trop proche d'elle. Le rythme se précipita. Jeanne, pressée plus fort contre son cavalier, l'entraîna dans une cadence exaltée. Elle avait fermé les yeux. Accrochée à lui, elle le forçait à tourner; ils pivotaient vertigineusement, les genoux aux genoux. Il sentait à travers son plastron la chaleur et le battement d'une poitrine de femme; il étreignit sa danseuse et tourna plus vite; mais soudain: «Assez!» dit-il. Ils s'arrêtèrent.

Les couples s'étaient lassés depuis longtemps, et, rangés autour du salon vide, contemplaient froidement, comme des bancs d'inquisiteurs.

Georges, d'un coup d'œil circulaire, vit ces figures impassibles. Il dressa le front, dans une hautaine impertinence, et tendit à la comtesse un bras qu'elle prit en riant.

La foule, muette, échangeait des coups d'œil; les plus politiques inventaient une banalité pour en sourire.

Il reconduisit Jeanne à son fauteuil: il avait un remords et se promit de ne plus valser avec elle.

—Peut-on?

—Oh!

Il invita des jeunes filles; toutes avaient ordre de le refuser.

Des couples se dirigeaient vers la serre, où un buffet était dressé.

—Avez-vous soif, mademoiselle?

—Quelle délicieuse installation!

—Il est à quoi, le sirop?

—La production est un des éléments primordiaux du bien-être social, monsieur.

Desreynes se rapprocha de la sous-préfète et s'offrit en chevalier servant; ils avaient, dans leurs souvenirs, rencontré des noms d'amis communs; elle possédait un esprit vif et enjoué.

—Vous êtes un remarquable valseur, mon cher compatriote.

De très près, il murmura une réponse, et elle se voila derrière son éventail.

—Pourquoi donc, alors?

—Pour que vous me les accordiez toutes.

—Y pensez-vous? Que dirait la comtesse? Et son mari? Je tiens à mes yeux!

—On dirait que je vous aime.

—Déjà? Et pour la vie?

—Je le jure sur votre honneur.

—Je suis bien tranquille! Les hommes disent «toujours», les femmes «jamais», et cela signifie une fois ou deux.

Dans une salle, des gravités jouaient au whist.

Georges quittait peu la Parisienne. Le substitut Perrenet les aborda; il arrondit quelques phrases avec autorité.

—Mon frère l'a connu à l'École de droit, dit tout bas la sous-préfète. Un jour, à la suite d'une altercation, un camarade gifla M. Perrenet; il recula avec dignité et dit: «Ah, point de menaces, n'est-ce pas?»

Le jeune magistrat les suivit au buffet: ils rencontrèrent la comtesse au bras de Valtors.

—Vous faites des conquêtes, Georges?

D'Arsemar survint.

—Eh bien, monsieur le comte, avez-vous quelque bonne nouvelle de votre protégé?

—Quel protégé, monsieur le substitut?

—Barraton! L'oubliez-vous? Avouez que vous m'en avez voulu; je ne vous en veux pas.

—Je vous garde toujours rancune et je ne vous pardonnerai que si je réussis.

—Réussissez, je vous le souhaite, ayant réussi moi-même, et votre victoire ne donnera que plus de prix à la mienne.

—Qu'est-ce donc? demanda Georges.

—Un rien, reprit le substitut. Figurez-vous, monsieur, qu'un certain Barraton fut soupçonné d'un vol commis dans les ateliers de monsieur le comte; les preuves n'étaient rien moins que concluantes; mais comme j'avais eu, récemment, le malheur de laisser acquitter, coup sur coup, deux prévenus (ce que n'aime pas M. l'avocat général), je fis tous mes efforts pour gagner cette cause. Comprenez; mon avancement se jouait. J'eus quelque mal, en vérité, et quelque mérite à obtenir la condamnation. Monsieur le comte assistait aux débats, et lorsqu'il me vit, au parquet, félicité par mes collègues du succès de mon réquisitoire, lorsqu'il m'entendit avouer mes incertitudes sur la culpabilité et ma satisfaction sur l'issue finale, il me fit l'honneur d'entrer dans une grande colère… oh! ne niez pas…

—Je ne le nie point, monsieur, et même…

—Que voulez-vous? C'est le métier! Chacun le sien. Ne sommes-nous pas l'avocat de la société? C'est affaire entre nous et l'avocat du prévenu. Gagne qui peut! L'un joue sa clientèle et l'autre son avancement, chacun son avenir.

—Sur la vie des hommes, n'est-ce pas?

—Quelquefois seulement… Je disais donc que monsieur le comte entra dans une grande colère et qu'il prit aussitôt un mal énorme pour mener cette affaire en appel. Voulez-vous mon avis? Je crois que le Barraton sera acquitté devant la cour. Mais qu'est-ce que cela prouve?

—Cela prouve, monsieur, que la justice est la mort de l'équité, comme l'équité est la condamnation de la justice, et que l'une ne peut vivre, sinon en l'absence de l'autre.

—Ah, permettez…

On faisait cercle.

—Je crois comme mon ami, poursuivit Desreynes, que la justice est un mal, un mal utile; je m'en sers, mais je ne le respecte pas.

—Distinguons! Je ne suis pas assis. Le parquet…

—Asseyez-vous sur le parquet.

—Très joli, monsieur de Valtors!

—Ce baron, il est tout or et azur!

—Les hommes n'ont pas de droits naturels sur les hommes.

—Excusez! La société, dont la base repose sur des conventions acceptées et tendant au bien-être commun, peut créer des lois.

—Mais non des droits, s'écria Pierre. Juger, punir, que ce soit une nécessité, j'y consens avec tristesse; mais ce n'est pas un droit, en morale pure. Cela est légal, mais non point légitime.

Plusieurs s'ennuyaient: on entendait les mesures d'un quadrille.

—Ces gens de la capitale ont des idées bien subversives et nuisibles au bon ordre.

—Pourquoi viennent-ils chez nous? Les derniers venus font les cimetières bossus.

—Je crois que le comte se prépare une candidature aux élections prochaines.

—Il n'aura pas ma voix.

—Ni la mienne: c'est un charmant homme, au fond.

—L'ami est bien déplaisant.

—Demandez à la comtesse.

—La sous-préfète ne pense pas ainsi.

—Chacun aime les têtes qui lui plaisent.

—Voyez comme Mme d'Arsemar les regarde!

—On la dirait jalouse.

—Quelle toilette! Si ma femme…

Jeanne accosta Desreynes:

—Prenez garde de négliger votre Juliette, ô Roméo.

Elle fit deux pas, et, revenant:

—Je vous préviens qu'elle est déjà mariée sous le régime de la communauté.

Elle reprit le bras du baron. Il déclama:

—Comme vous me quittez pour lui, ô perfide! Vous ne voulez donc pas m'aimer?

—Ne le demandez plus, je me le demanderai peut-être.

—Je voudrais baiser vos épaules.

—Vous leur faites trop d'honneur.

—Cruelle!

—Nous avons manqué le lancier.

Jeanne éprouvait un dépit de toujours rencontrer Desreynes au bras de la même rivale.

—Soyez gentil avec elle, souffla Merizette; elle vient d'avoir des chagrins et se console de l'amant avec l'amoureux.

Le baron, dans un intermède, récita quelques vers d'une poésie sentimentale: il secouait sa calvitie.

—Heureux jeune homme, soupira Georges: moi, j'ai tant aimé que j'en ai perdu l'habitude.

—Pauvre vieillard! soupira la sous-préfète. N'êtes-vous plus assez faible pour aimer?

—Ni assez fort pour être aimé.

—Vous n'en semblez qu'à peine triste.

—Il faut être philosophe: j'ai tant d'orgueil que, lorsqu'une chose me manque, je m'en félicite. D'ailleurs, tout veut un terme: vos pareilles m'auraient rendu stupide, ou du moins aussi bête, si vous approuvez la comparaison, qu'une femme intelligente.

Les dames du beau monde se plaisent volontiers et se prennent parfois aux insolences qui sont doucement prononcées, tout au contraire des courtisanes, qui réclament d'abord la déférence et ne se grisent que de respect, à défaut d'or.

La Parisienne ne répondit que: «Vraiment?»

—Bien vrai! Je me suis fait bête pour elles, car il faut rire comme elles, parler comme elles, penser comme elles, et tant est grand leur petit égoïsme vaniteux, qu'elles ne sont séduites que par leur propre image, et ce qu'elles aiment en nous, c'est encore elles.

—Vous avez une façon de faire votre cour!

—Un mari en serait rassuré.

—Oh, le nôtre est bien couché, et bien bordé.

Le premier magistrat de l'arrondissement s'était en effet retiré de bonne heure; la présidente ramènerait madame.

M. Perrenet s'approcha.

—Vous avez beaucoup voyagé en Orient, monsieur?

Desreynes parla de l'amour et des femmes.

—En sorte, formula le substitut, que l'Occident procède par sélection, et l'Orient par généralisation; nous cherchons en amour une personnalité; ils n'ont souci que de l'animalité.

—Exactement, monsieur.

Les sièges voisins écoutaient: une dame avait écarté sa fille; des hommes se tenaient presque droits.

—Comment donc alors, demanda le receveur des domaines, expliquez-vous la jalousie bien connue de ces peuples?

—Ce n'est, monsieur, qu'un exclusivisme de propriétaire, et non une jalousie d'amant; quelque chose comme une horreur des hypothèques.

—Le proverbe dit pourtant…

—A tout proverbe, on en trouve un autre qui le dément…

—La sagesse des nations…

—La sottise humaine signe volontiers Sagesse des Nations: c'est tout égal, d'ailleurs.

Les regards avaient une froideur de complot. Un banquier s'écarta et dit:

—Ces gens de Paris sont d'une impertinence! Ils croient tout savoir.

—C'est un peintre. M. Moulin l'a fait causer, et dit qu'il n'a pas de talent…

—Oh, lui-même… Mais, enfin, il s'y connaît. Comment se nomme celui-là?

—Délaine.

—J'ai vu de ses œuvres, il fait bien. M. Moulin en parle avec jalousie: Genus irritabile! Car, entre nous, M. Moulin…

—Dame, il ne faut pas se le dissimuler, n'est pas Raphaël qui veut.

—Bien entendu. On naît avec cela.

Les groupes circulaient plus librement; quelque chose comme de la gaieté se dégageait.

—Ma chère, il a fait une déclaration à la sous-préfète! La première fois qu'il la voit! Faut-il qu'une femme…

—En voilà une qui pose pour la grande dame et qui a plus de fermes que de châteaux!

Georges dansait éperdument. Jeanne trouva inconvenante une telle assiduité; la Parisienne était ravie. Elle disait:

—Voyez donc, mon chevalier, les doux yeux que le baron fait à votre comtesse!

—Ce gentilhomme m'émerveille par la sincérité de sa bêtise, et je ne le comprends pas! Il est bien sot, mais pas assez pour l'ignorer, car il l'est tellement qu'il faudrait l'être bien plus encore pour ne pas s'en apercevoir.

—Vous êtes jaloux!

Les heures passaient.

Tout à coup, sur un air de galop, de petites tables toutes dressées envahirent le salon, et le souper s'organisa: des familles à peu près sympathiques s'attablaient ensemble. Desreynes se plaça près de sa nouvelle amie. Il se penchait parfois vers son épaule, murmurant une malice ou une galanterie; la jeune dame minaudait; il demanda l'autorisation de lui rendre visite.

—Certes, j'y compte bien!

Jeanne les examinait de loin. Elle répondit sèchement à une parole de Desreynes. Il ne s'en étonna point, et attribua cette bouderie à une vanité de jolie femme. Lui-même estimait, d'ailleurs, qu'elle eût pu montrer plus de réserve au baron de Valtors. Il le lui fit remarquer, «pour le monde». Elle se redressa, piquée d'abord; mais une seconde pensée la rendit souriante.

—Bien, dit-elle simplement.

Le cotillon déroula ses folies; le champagne avait égayé toutes les têtes.

La comtesse, à chaque figure, ne choisissait plus que Desreynes: à lui seul le miroir et le coussin; pour lui seul le flambeau s'abaissait; à lui ses fleurs et ses rubans: toujours lui; toutes ses valses furent à lui. On jasait.

—Soyez prudent, lui dit la sous-préfète en balançant son éventail de nacre et de malines: vous dansez trop après souper, beaucoup de généraux sont morts comme cela.

Georges sentait l'imprudence d'un tel jeu, et bien que l'opinion de tous ces gens l'intéressât comme une mouche qui vole, il était importuné par l'honneur de son ami. Il en parla discrètement à Merizette.

—Encore! Quand les hommes invitaient, vous m'avez délaissée: je me rattrape.

Autour du salon, on se réjouissait du scandale plus encore que du plaisir même, et l'excellence du souper avait rendu des forces contre les maîtres du logis. Que de choses à dire demain! La comtesse était peu aimée, et d'Arsemar, nouvel Aristide dans l'ostracisme de canton, avait amassé, par la grandeur même de son caractère, d'humbles et glapissantes rancunes. Rien à reprocher à un tel homme, et venu de loin! Il aurait donc enfin son lot! Et tout en riant dans sa fête, on se pâmait à la promesse de l'en punir.

On épuisa les suprêmes fantaisies du cotillon; Valtors usait son génie à se rappeler du nouveau.

Dans le parc, les lanternes s'éteignaient; une pâleur bleue monta dans le ciel et baigna les vitres blanchies de buée. Le bruit des carrosses roulait sous les fenêtres; par degrés, le salon se vida.

Au fond des voitures bien closes, dans l'odeur des soies et des fourrures, des dialogues commençaient, tous pareils.

—Quelle charmante soirée!…

—C'est une justice à lui rendre.

Mais chacun hésitait à parler le premier de ce qui les tenait tous au cœur.

—Quelle toilette, cette comtesse!

—Et quelle valse! Sainte Vierge!

—Chut! Votre demoiselle entend.

—Ne croyez-vous pas que ce M. Georges?…

—La sous-préfète aurait donc servi de paravent?

—Elle ne l'a pas volé!

Les calèches s'attardaient à la porte du parc.

—Ne croyez vous pas, mon cher fils, que ce M. Des Reynes?…

—Non, ma mère, répondit de Valtors, j'ai de trop bonnes raisons pour en douter.

Le bord du ciel était d'un vert tendre; les arbres de la route dessinaient de confuses silhouettes. Les attelages se rejoignaient et se dépassaient: les loueurs fouettaient leurs chevaux pour la gloire de l'écurie.

—Alors, vous croyez aussi que ce monsieur?…

—Dame! On ne sait pas…

—Euh, euh! disait le monde.

Dans le salon désert, d'Arsemar, la comtesse et Desreynes entendaient au loin le bourdonnement confus des roues.

IV

La femme, enfant malade et douze fois impure…

Alfred de Vigny.

Jeanne ne voulut point dormir, et sa fantaisie régla l'existence de tous: il fut décidé qu'on allait réveiller l'aurore. En peu d'instants la toilette des bals fut remplacée par le costume des champs, et l'on partit. Ils suivirent la route.

Le matin se levait, rose et bienveillant: le sol, sous leurs pieds las, s'amollissait comme un tapis; les fougères du fossé pleuraient autour des pâquerettes entr'ouvertes; au bord des haies d'épines, parmi les branches avancées, les toiles d'araignée ployaient sous une broderie d'argent dont la brume avait emperlé leurs fils. Le soleil, encore au-dessous de l'horizon, lançait de petites flèches d'or. Les feuilles semblaient d'une pâleur grise, et la terre, en cercle, s'étendait, bénie de rosée: on eût dit qu'elle achevait de sommeiller sous un voile de tulle et de blondes. Puis, les rauques aboiements des chiens roulèrent autour des collines; une cloche d'église tinta mélodieusement. Ils savouraient, silencieux, la paix du jour naissant. Jeanne, entre les deux amis, accrochée à leurs bras, souriait comme l'aurore. Le soleil qui émergeait éclata dans les feuilles mouillées. Ils traversèrent d'étroites prairies: des génisses se levaient dans l'herbe.

Ils descendirent au fleuve, et la jeune femme y voulut baigner ses jambes nues; assise sur un rocher, elle relevait sa robe jusqu'au bord du genou, et agitait, en riant, ses pieds crispés, qui blêmissaient sous la transparence de l'eau. Elle se pliait en deux, pour voir les flots courir et se renfler autour de ses chevilles: elle aurait voulu se plonger là tout entière, rêvant des Nymphes jadis et des Ondines naguères. Son jupon secouait une dentelle blanche au bord de sa chair brune. D'Arsemar s'agenouilla près d'elle pour essuyer ses pieds qui ruisselaient sur la roche.

Ils gravirent un coteau, puis revinrent au parc.

Chez eux, à la lisière des jardins et du bois, ils s'arrêtèrent devant un pavillon couvert de vigne vierge et de glycines: la maisonnette était à demi pleine de foins en meules; on la décorait pompeusement, en été, du titre de Hammam, et Merizette «y prenait ses douches». Là, Jeanne se ressouvint du fleuve, des ondines, des naïades: un nouveau caprice la séduisit. Elle fit jouer les appareils, se consulta pendant quelques secondes, l'index entre les sourcils, et, d'autorité, congédia les deux hommes, disant qu'il fallait que sa femme de chambre lui apportât un peignoir, aussitôt.

Pierre et Georges rentrèrent dans la maison: les sièges, dispersés au hasard, remués et laissés là au travers des pièces poudreuses, avaient un air d'effarement désolé; les plafonds semblaient plus hauts; le pas des domestiques sonnait plus fort sur le parquet; des meubles de toutes sortes roulaient, poussés, et se heurtaient. D'Arsemar considérait ce désordre; il aurait aimé leur retraite aussi calme qu'un temple.

—Il me semble qu'on déménage mon bonheur!

Jeanne revint, joyeuse et délassée, toute fraîche et tenant dans ses mains jointes une botte de lilas qu'elle leur secoua devant les yeux. Puis elle débarrassa prestement le centre du salon, prit Georges par le bras et le conduisit au piano.

—Vous savez bien une valse, jouez-la.

Elle enleva son mari.

—Tu ne m'as pas fait danser, monsieur le comte: à ton tour!

Puis, câline, comme il résistait:

—Pour me réchauffer, dit-elle, tu veux donc ma mort, si tu refuses?

—Mon cher tyran!

Il la baisa au front et obéit. Desreynes jouait mal et Pierre ne valsait guère mieux.

—Changeons! s'écria-t-elle.

Alors, Georges la reçut de nouveau dans ses bras, plus enfiévrante encore qu'elle n'était hier; car, à cette heure, au lieu de la seule vision de ses épaules, il avait, en quelque sorte, le contact de toute sa chair, sous le chaud peignoir de laine qui s'assouplissait dans chacun de leurs pas: comme la veille, elle se pressait sur lui, mais il la sentait presque nue et plus souple, plus frémissante aussi, et mettant dans son étreinte les mollesses d'un enlacement d'amour. Et, de même qu'au milieu du bal il avait fermé les deux yeux pour ne la point voir, il les ouvrit tout grands, dans cette solitude, pour se bien assurer qu'elle restait vêtue, et regardait voler les larges plis de la robe brune qui tournoyait en fouettant l'air.

—Plus vite!

Mais Georges s'excusa sur la fatigue, et Jeanne lui fit une moue, de pitié moins que de reproche. Il rougit, comme d'un crime, d'avoir, en la reconduisant, le regret involontaire de ne pas la garder davantage; son remords l'obséda tout le jour, mêlé et confondu au souvenir de cette danse, souvenir si pressant qu'il ressemblait à un désir. Merizette, sur tout prétexte, s'approchait de lui, et le touchait de ses doigts fins, ou le frôlait du vent de ses étoffes. Il crut à un hasard, le soir, quand elle lui serra la main plus fort qu'à l'ordinaire: il attribua à leur sympathie née enfin le plaisir qu'il en éprouvait.

Aussi, une lassitude de toujours rechercher les causes et de toujours rêver au mal possible avait à la longue épuisé sa prudence: les sophismes coutumiers de notre raison nous laissent enfin sans défense contre les cajoleries menteuses, les roueries aimables qui sont comme les sophismes du cœur. Une subite révélation le stupéfia, quand il s'imagina comprendre qu'il portait désormais sur elle moins de soupçon que sur lui-même, et qu'en perdant une par une toutes ses terreurs premières, il en avait insensiblement acquis une autre plus honteuse; après elle, lui; après méfiance, défiance. Il demeurait bien sûr, pourtant, de ne jamais faillir dans un tel rôle: mais n'était-ce pas une suffisante misère que d'en avoir pu même concevoir ou craindre la pensée, et n'y avait-il pas une suffisante ignominie dans cette simple assurance qu'il ne faillirait pas?

Depuis quand donc était-il ainsi descendu? Depuis quel jour, ou depuis quelle heure? Il ne trouvait pas, et chaque incident le ramenait plus haut dans sa mémoire; cette matinée, le bal, la serre, les livres, quand donc? Il se blâma de n'avoir pas songé, de la journée entière, à la Parisienne qu'il avait vue la veille.

—Tout est bien calme ici, maintenant: si je partais?

Il voulut attendre un jour, pour mieux réfléchir.

Le lendemain, Jeanne l'emmena dans le parc, et s'assit sur un banc, tout près de lui. Elle parlait, avec lenteur, de choses graves ou douces, et parfois elle lui prenait la main. Une véritable gêne alors paralysait tous les mouvements de Georges et toute sa raison: était-ce l'indécise frayeur d'une faute déjà commencée? Il comprit le sens d'un mot qui jusqu'ici n'avait éveillé que son ironie, mot inquiet et religieux, d'une menace sans colère: le péché!

Jeanne fixait sur son ami, dans de longs silences, ses prunelles claires et alliciantes. Il s'éloignait imperceptiblement, et parvenait à dégager sa main, absorbant toutes ses habiletés dans l'attention de donner à ces retraites une naïve apparence de naturel. Mais Jeanne le rejoignait bientôt, et n'était trompée d'aucune feinte. Elle s'amusait infiniment à deviner le trouble qu'elle imposait et qu'on lui voulait cacher; tout cela, elle l'avait résolu, prescrit, annoncé; elle sentait proche le terme promis à sa gageure: quelques jours à peine, quelques jours encore, et cette résistance d'un homme achèverait de crouler devant son caprice de femme, effritée, anéantie sous l'écrasante puissance de ses doigts. Dissoudre! Un besoin de force tourmentait sa faiblesse. Dissoudre, et rien de plus. Il existe de ces créatures en fonctions pour l'œuvre du néant, et qui, avec une délicieuse inconscience, travaillent d'honneur à la destruction de ce qui les approche.

Qu'il la désirât seulement, et ce serait assez, et son triomphe se trouverait complet, si l'on rêvait seulement de la voir triompher! Se livrer, à quoi bon? Céder une maîtrise sur soi-même, abdiquer son indépendance, se soumettre? Elle voyait dans l'adultère quelque chose de bas, qui répugnait plus à son orgueil qu'à sa vertu, et tous les termes qui désignent l'infidélité d'une femme, excepté cependant le mot même d'infidélité, lui paraissaient blessants comme un lexique d'injures. Elle comprenait le séducteur, mais consentir à être séduite! Sa pudeur se révoltait contre l'infériorité du rôle fait à la femme, et ses scrupules auraient tourné peut-être en autant de raisons de faillir, si, dans un renversement des lois sociales, il se fût agi de prendre et non pas d'être prise.

D'ailleurs, combien il serait plus charmant d'inciter un désir qu'on n'assouvirait pas, de créer de toutes pièces un rêve qu'on briserait, de commencer pour interrompre, et de laisser une âme, esseulée, entre les doubles ruines de sa vertu première et de son espérance nouvelle. Deux victoires au lieu d'une! Elle supputait ainsi, moins par réelle cruauté que par inconséquence; et trop superficielle pour l'amour de la douleur, elle parvenait étroitement à des résultats analogues par un simple amour de l'intrigue.

Elle croyait en effet trop peu à la grandeur des passions véritables, pour concevoir pleinement les souffrances d'une tendresse déçue. L'imagination chez elle remplaçait la sensualité; elle jugeait Desreynes conformé de semblable sorte, et en cela ne se trompait que de rien. Aussi poursuivait-elle son but avec une parfaite sérénité de cœur, joyeuse du jeu, et satisfaite du succès.

Elle s'admirait sincèrement d'avoir pris un homme dans la rancune pour l'amener dans le désir, car elle se croyait désirée: dans la retenue de Georges, elle voyait la délicatesse d'un ami qui veut rester fidèle, mais par-dessus tout l'émotion d'un amoureux qui se cache à lui-même son propre amour. Comme elle se faisait humble! Comme elle devenait sororale, afin de conserver le droit des câlineries innocentes, qu'elle donnait en sœur pour qu'on les perçût en amant!

Georges s'y dérobait de son mieux, et plus d'une fois il eut la pensée d'y mettre un terme par une phrase, si difficile à faire! La crainte du ridicule l'arrêta. Ses anciens soupçons étaient-ils déjà trop loin de lui pour qu'il pût y revenir encore? Ou le charme de la femme l'avait-il pénétré à ce point qu'il n'eût plus sa libre analyse? Tout à la fois, sans doute: car la femme abêtit notre raison entière, et ceux qui la méprisent le plus restent ses premières dupes et ses premiers esclaves. A celui-ci, celle-là ne paraissait qu'imprudente en ses enfantillages; dans une naïveté stupide, qui nous est propre et qu'ignore l'autre sexe, il craignait, par une parole maladroite, de donner à Jeanne l'idée du mal, dont elle se trouvait pleine et tout obsédée.

Il s'écartait, en se forçant à rire, et Merizette lui agaçait le visage avec une grappe de lilas.

—Georges, vous allez me rendre un service.

Elle se leva et lui enjoignit de rentrer à la maison, pour envoyer au pavillon sa femme de chambre et un peignoir.

—Je l'attends là-haut. Vous viendrez me prendre après la douche et nous irons courir.

Desreynes s'éloigna, heureux d'être libre, et la tête un peu lourde.

Il rencontra la fille sur le seuil du perron, et tout en parlant, il lui avait posé la main sur une épaule. Louise était une blanche Flamande, blonde et ronde, de vingt ans. Les soubrettes n'étaient point le faible de ce mondain, mais celle-là lui parut si fraîche, aujourd'hui, que, distraitement, il avança deux doigts jusqu'au rebord du col, en frisant sur la nuque la boucle des premiers cheveux. La servante se prêtait en souriant, baissée un peu, et Georges s'était penché aussi; il regardait cette belle chair transparente, tiède comme un marbre au soleil, et duvetée. Il dit une galanterie paysanne, qui secoua la riche poitrine sous un rire mal étouffé; la fille se courba pour fuir, mais tous deux pénétrèrent dans le couloir, firent quelques pas ainsi. Il la tenait toujours à la nuque, qu'il baisa, et la Flamande partit d'un large éclat de gaîté. Georges se retournait, quand il vit la comtesse, immobile, pâle, les bras croisés, raide et haute sous le grand cadre lumineux de la porte.

Il hésita sur une route à suivre, et continua droit devant lui.

Alors, Jeanne s'écarta et, d'une voix sèche, elle dit:

—Passez!

Il passa, et descendit les degrés du perron; il éprouvait quelque honte de la mésaventure: la vie est semée de ces fautes mesquines et méprisables, qu'on veut bien raconter alors qu'elles sont anciennes, mais dans l'accomplissement desquelles notre petitesse rougit piteusement d'être surprise, comme si le cynisme de l'aveu pouvait seul effacer le ridicule de la faiblesse. Puis, n'est-ce pas l'infimité même de la faute qui nous rend impardonnables aux yeux du monde? Desreynes se fût loué d'une duchesse et se blâmait d'une suivante. Il mâchait sa moustache et fronçait le sourcil. Il aperçut au loin Merizette qui montait vers le pavillon, d'un pas rapide.

Elle entra, et fixe, dans l'ombre de la salle aux volets clos, s'arrêta. Elle tremblait.

Elle ne douta pas d'une intimité absolue. Elle balbutiait.

—Ainsi donc, elle avait fait le jeu de cette fille, d'une fille venue on ne sait d'où, vague souillon d'office! Ses tendresses et ses bontés ne servaient que de prélude aux galanteries de l'antichambre, et tout l'échafaudage de ses combinaisons croulait dans les mains rouges de cette campagnarde! C'est pour une gueuse qu'elle travaillait et qu'il la dédaignait, qu'il s'était gaussé d'elle aussi longtemps! A chaque pensée nouvelle, son indignation s'exaspérait. Oh, se venger, écraser un tel sot, hypocrite et vil à ce point! Leur dupe! Cette idée surtout la fouettait comme une lanière. Elle s'injuriait d'avoir été bafouée par ce couple de goujats, et contre lui, contre elle, contre tous, sifflait entre ses lèvres minces des mots haineux dont les grossièretés soulageaient sa fureur. Certes, elle se vengerait! Elle songea à présenter à Pierre le billet d'amour écrit autrefois par Desreynes et à se plaindre d'une tentative de séduction. Non, la ruse serait trop lourde, et Georges n'aurait pas assez à en souffrir! Mieux, à ses pieds! Il faudrait qu'il y vînt, là, pleurant de détresse et de passion, traître à tout. Il y viendra! Et comme elle le souffleterait, alors! Ah, dût-on, pour ce triomphe, étouffer dix mille pudeurs! «S'être moqué de moi!» Et Jeanne pleura de rage sous ses poings fermés, en mordant le coin de ses doigts.

Elle se jeta à terre; roulée parmi les foins coupés, elle enfonçait ses coudes dans le creux des meules, et de grosses larmes serpentaient le long de ses bras. Soudain, elle entendit des pas sur le sable de l'allée; elle se dressa d'un bond.

—Attendez!

Alors elle s'essuya le visage et commença lentement à se dévêtir, puis tout d'un coup:

—Suis-je folle? Elle se rhabilla.—Entrez! cria-t-elle à Louise.

Georges était loin de soupçonner un tel orage; l'optimiste de certains hommes n'est souvent fait que d'une paresse d'esprit. Sceptique bien plus que pessimiste, celui-ci s'accommodait aisément des plates nullités de la vie, et toutes ses humeurs se dissipaient sans peine dans un sourire d'insouciance. Quand il eut dépensé quelques minutes à pester contre sa sottise, il ne vit plus dans l'escapade qu'un vaudeville assez banal à terminer par un bon mot. Même n'y avait-il point là un réel bénéfice, puisqu'on y pourrait voir une preuve un peu blessante de son indifférence? Il alluma un cigare.

Mais bientôt il croisa la servante, qui revenait du parc, tout en pleurs. Il l'interrogea; elle sanglotait à chaque parole. Madame l'avait traitée comme une misérable, comme la dernière des dernières.

—Elle a failli me battre; elle jure que je finirai dans de mauvais endroits; je suis une honnête demoiselle, et personne n'a jamais rien dit de pareil: ah! si mon père avait entendu; quel guignon de servir chez les autres! elle me chasse comme un roquet; c'est à cause de vous…

Elle suffoquait en d'énormes soupirs d'enfant. Georges écoutait, un peu ému, deux fois peiné, et par ce chagrin dont il était coupable, et par une intolérance trop passionnée pour n'avoir pas d'autre raison que les simples susceptibilités de morale. Il consola la Flamande avec des phrases bienveillantes, et promit de réparer le malheur. Mais il prenait moins garde à elle qu'à ses propres affaires.

A ce moment, la comtesse longea la lisière du bois; Georges demeura près de la servante, et, révolté à l'idée d'une police, il affecta de retenir la pauvre fille. Jeanne les regardait: à son indignation, elle sentit se mêler une douleur presque découragée, devant un si calme mépris de sa présence; elle vit Desreynes se pencher vers la bonne qui pleurait, lui tendre la main, comme un ami, et s'éloigner, tranquille, tournant le dos au bois où il devait la rejoindre, elle! Il partait! Jeanne l'appela. L'aimait-elle donc, cet homme, pour qu'elle jetât son nom comme un cri de détresse, avec la gorge aride, et dans l'effroi qu'il ne voulût pas revenir? Elle attendait: elle le vit se retourner, hésiter, et prendre le sentier qui conduisait vers elle. Un mauvais soupir de bonheur souleva sa poitrine. «Ah! je te dompterai!» Sa pleine force lui revint: amour ou haine, espoir tendre ou désir cruel? Tout ensemble peut-être, mais qu'importait, pourvu qu'elle soumît cette tête. Elle pénétra dans le bois et s'assit sur le banc où trente jours plus tôt elle avait une fois pleuré…

Georges arriva, et resta debout: il était décidé à une réserve glaciale. Jeanne, devant cette attitude, eut une crispation de tous ses nerfs; il lui sembla n'avoir jamais ressenti tant de haine contre un seul homme: elle se vit résolue à tout.

Desreynes parla le premier: elle l'interrompit.

—Asseyez-vous!

Il exprima son regret, non point de ce qu'il avait pu faire, mais de ce qu'il avait occasionné; il déclara nettement que tant de sévérité devenait inconvenant, et tant de courroux déplacé; qu'il avait, pour sa part, présenté à cette fille les excuses qu'elle méritait de lui.

Jeanne l'écoutait rageusement; l'insolence de ce visage impassible, la simplicité de ces phrases, cette hauteur fustigeaient sa colère impuissante; elle n'osait regarder Georges, dans la crainte de ne pas rester maîtresse d'elle-même: elle aurait voulu lui sauter à la gorge, le gifler, le mordre: il continuait. Tout à coup, elle se leva, bondissante, les yeux flambants, folle, et se précipita sur lui.

—Ah, tenez! cria-t-elle.

Face contre face, et comme un serpent dressé, elle dardait sur lui le rayon vibrant de ses prunelles, et ses narines palpitaient; mais soudain, elle le saisit, en lui plaquant sa tête sur le buste. Elle le serrait dans ses deux bras, de toute sa force décuplée par la fureur, le secouant avec des spasmes, enfonçant dents et ongles dans le drap de l'habit. Desreynes tentait vainement de se dégager. A la fin, les bras se détendirent, d'abondantes larmes coulèrent. Elle répétait:

—Vous ne comprenez donc pas!

Desreynes crut trop bien comprendre. Il fut atterré.

Jeanne râlait, épuisée, toujours en pleurs et les mains liées autour du cou de Georges. Elle ne pouvait plus; elle ne raisonnait plus. Elle se sentit vaincue; elle aurait souhaité d'être morte.

Le jeune homme se leva, et, rassemblant tout le calme de sa pensée, sans rien dire, il tendit le bras à la comtesse, qui était maintenant debout. Jeanne obéit à son geste et marchait silencieusement. Elle regardait la terre, mais ses longs cils étaient brouillés de larmes. Elle s'arrêta pour essuyer ses joues. Le couple sortit du bois et traversa les pelouses, droit et morne.

Les domestiques guettaient le retour, cachés derrière les vitres.

—Ça a chauffé!

—Comme si on voulait le lui prendre, son Georges!

—La rosse! Tout de même, monsieur l'est en plein!

—Eh, eh! disait l'office.

V

Le Seigneur a créé sur la terre un nouveau prodige: une femme environnera un homme.

Jérémie.

Jeanne s'enferma dans sa chambre et n'en voulut pas sortir de la journée entière.

Desreynes n'hésita pas, ne trembla plus: le devoir était trop clairement imposé. Il écrivit sans retard plusieurs lettres destinées à provoquer sur-le-champ son retour à Paris. La chose urgente, c'était de fuir. Rien ne lui restait du trouble parfois ressenti dans sa chair, auprès de cette femme. Mais comment donc en était-elle arrivée à l'amour? L'amour! Il prononça le mot. Il se maudissait d'être venu dans cette maison. Une profonde tristesse le désolait au souvenir de Pierre, de son ami tant vénéré, si bon, si digne de tous les bonheurs. Partir, était-ce donc assez, et pour que l'époux reconquît l'épouse chérie, ne fallait-il pas quelque tâche de plus, quelque sacrifice réparateur? Effacer à jamais son nom dans la mémoire de cette songeuse enfiévrée, et si le mal l'exigeait ainsi, ne plus être pour elle qu'un objet de haine ou de mépris? Il cherchait. A Jeanne, il ne gardait nulle rancune, mais il blasphémait contre la destinée impitoyable et ridicule. Oui, de cette fantaisie, faire une haine, dût l'amante en souffrir un peu! Il trouverait. Partir, avant tout! N'est-il donc besoin, pour plaire aux femmes, que de les dédaigner? Quelle pitié que ces petits êtres soient toujours mêlés à la vie, et combien le monde marcherait mieux, sans cette race!

Le lendemain, il accompagna d'Arsemar; chemin faisant, il déclara avec prudence qu'il serait peut-être obligé avant peu de quitter le Merizet; il appréhendait certains événements qui le mettraient hors d'état de prolonger davantage un séjour où il avait trouvé des heures si heureuses…

Pierre ne demanda rien, mais cette nouvelle le surprit d'autant plus douloureusement qu'il était inquiet déjà d'un malaise survenu à sa femme.

—J'espère que ce ne sera rien, mais est-ce que tu me quitterais, si elle tombait malade?

Georges n'osa répondre: Pierre en fut chagriné.

—Enfin, tu sais que tu es libre, mon bon ami.

Ils s'étonnèrent de voir, à deux cents mètres des ateliers, un apprenti qui semblait surveiller la route et qui s'enfuit vers les bâtisses. Quand ils arrivèrent, les ouvriers, de toutes parts, se précipitaient sur le seuil, essuyant leurs larges mains et boutonnant leurs habits des dimanches. Berthaud et les chefs d'équipes s'avançaient les premiers; le plus âgé des hommes tenait un énorme bouquet noué d'un ruban de satin crème, au chiffre brodé d'or: P. A. Mai 1885. Il rappela les bontés de monsieur le comte, les misères qu'il avait soulagées, et le plaisir toujours nouveau qu'ils avaient chaque année… Quand il eut fini de parler, les autres crièrent ensemble.

D'Arsemar, gêné au milieu d'un tel apparat, les remerciait. Plusieurs vinrent ensuite, et chacun rappelait quelque service rendu: Desreynes s'émerveilla de voir que la générosité pût engendrer autre chose que des rancunes. Il plaisanta son ami sur ce rôle de bon ingénieur, si goûté au théâtre et dans les revues, et qui avait fait la gloire sentimentale des littératures modernes; c'était sa façon d'être ému, que de railler ses émotions. D'Arsemar serra la main de tous; il exprima son regret d'une absence. Barraton, qu'il croyait innocent, et que sans doute on reverrait bientôt. Il laissa quelques louis à Berthaud, pour les distribuer après son départ, et ordonna de fermer les ateliers.

Pierre et Georges reprirent la grand'route.

—Donc, te voilà demi-dieu des foules, monsieur le comte: Saint-Vincent-de-Paul pour adultes, cours de bienfaisance à domicile, père et pair élu des libéraux à force de libéralités! D'ailleurs, ils t'adorent, ces gens.

—Jusqu'à ce qu'ils me pendent.

—Hein?

—Que ton scepticisme est donc jeune, mon pauvre Georges, et faut-il que les croyants te donnent la leçon de ne pas croire! Ce n'est point moi qu'ils aiment, c'est eux seuls: je suis l'ami de leurs besoins. «Il nous doit bien ça, il est assez riche!» A l'occasion qui donc ornerait la première potence? Le cher patron!

—Mais alors, pourquoi?…

—Voilà bien votre enfantillage et vos logiques superficielles! Parce que l'humanité sort d'un moule qu'elle n'a point choisi, faut-il renoncer à la plaindre et à la secourir quand c'est possible? Laisseras-tu mourir ton chien sous prétexte qu'il a des crocs? Le printemps réchauffe bien les vipères!

—Le printemps, mais toi?

—D'abord, ce sont des couleuvres! N'importe. La sagesse est de ne point ignorer, le devoir, d'agir comme si l'on ignorait. En face de ce qui souffre, «sache ne pas savoir», c'est une devise comme une autre…

—Tu me reprocheras encore mes doutes et mon mépris! Viens-y donc maintenant!

—Oui, parce que tu te souviens à l'heure d'oublier. Au fond, mon scepticisme est plus profond que le tien, et serait plus triste si je ne vous avais pas. Mais j'ai foi en elle, et en nous deux. N'est-ce pas assez pour garder l'indulgence à tout le reste de la terre?… Marchons un peu plus vite.

Au Merizet, ils trouvèrent Jeanne abattue et très pâle.

Elle reçut Desreynes avec indifférence; sincère, ce matin-là, car l'épuisement de ses forces ne lui laissait de sa colère et de sa honte qu'une mémoire presque importune. Elle sourit, quand Georges l'interrogea courtoisement sur son état.

—Cela passe, fit-elle: je suis une femmelette.

Elle se montrait affable; il eut pitié. Cette tiédeur à peine amicale le rassurait aussi. Elle voulut essayer quelques pas dans les allées du parc; elle prit le bras du comte, et Desreynes marchait seul. Elle ne lui parlait qu'à de rares intervalles, avec une bienveillance polie. D'Arsemar n'avait osé tout d'abord annoncer le départ prochain de leur ami. Mais, le soir, comme Jeanne se trouvait mieux, il parla. Elle releva le front, encore lasse dans sa brusquerie, et dit simplement:

—Ce n'est pas vrai.

—Je vous en demande pardon, madame.

—Savez-vous mieux que moi, reprit-elle avec un persiflage hautain, ce qui doit se passer dans ma maison?

Pierre ne pouvait voir en cette parole qu'une boutade de fièvre.

—Serait-ce vrai? pensa-t-elle. Bah! Qu'il s'en aille, et que m'importe? Il m'agace.

Mais elle fut dès lors nerveuse, intolérante; elle interrompait chaque dialogue et protestait d'une faible et courte rage contre les assertions les plus banales. Elle se retira de bonne heure et ne put dormir. La peau chaude, les tempes battantes, elle entendait, l'autre après l'autre, sonner les heures de la nuit. Sa songerie maladive zigzaguait dans mille incohérences, sautillant et se posant comme un oiseau sur le bord des rêves épars, et s'affolant de plus en plus dans l'appel impuissant du sommeil. Elle frappait ses coussins avec une rage d'enfant. De l'air, de la paix! Que c'est donc ennuyeux de vivre! Le souvenir de Georges la poursuivait à travers ses agitations et l'obsédait avec une persistance tyrannique dont elle se révoltait plus que de sa souffrance. Cet homme ne la laisserait-il pas en repos? Elle le fit responsable de ce qu'elle endurait, et le voua vingt fois à toutes les Euménides. Donc, il partait! L'avait-il assez torturée? Il ajouterait un nom, ce fat, à la liste de ses dérisoires conquêtes, et rirait d'une femme encore! D'elle, vraiment! Il l'avait bernée comme une autre! Elle ne l'aimait pas, du moins, mais il aurait le droit de le croire et d'en rire! Quelle ridicule comédie elle avait jouée hier! Il faudrait brûler le banc maudit! Mais, ne pouvoir dormir! Vaincue par ce coureur de filles! Et c'est fini… Sans recours… Il part…

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