ALINE ET VALCOUR, (continued 3)
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Ce premier moment ne fut pas aussi affreux qu'il aurait pu l'être, il nous restait encore de l'espoir, nous n'eûmes que de l'agitation. Mais elle fut très-vive. —Clémentine se promenait à grands pas dans la chambre. —J'étais anéantie sur un sopha, quelques paroles sans suite, nous échappaient avec impétuosité, le moindre bruit nous inquiétoit. . . . Nous écoutions . . . Nous nous replongions dans nos tristes pensées, on arriva enfin, et ce fût pour nous certifier qu'il n'était certainement rien arrivé chez le sieur Villiams, qui ressembla à ce que nous demandions. . . . N'importe, dit Clémentine, avec une tranquillité contrainte, qui me développa mieux son caractère en ce moment, qu'il ne l'avait encore été pour moi, depuis que nous nous connaissions, n'importe, ordonnez qu'on nous serve à souper. . . . Ils arriveront . . . Il est impossible qu'ils n'arrivent pas. . . . Nous sommes perdues, me dit-elle, dès que le valet fut sorti, nous ne retrouverons jamais nos effets . . . nous sommes anéanties Léonore. . . . Et comme elle vit que je répandais un torrent de larmes, . . . ne t'affliges pas poursuivit-elle, songe à tous les dangers dont nous nous sommes tirées, nous échapperons encore à celui-ci. . . . Mon enfant, souviens toi qu'avec l'esprit que nous avons, deux jolies filles ne meurent jamais de faim. —Oh ciel! n'attends jamais que je partage l'infamie que tu me fais entendre. —Je n'ai pas plus d'envie que toi de me livrer à la débauche, je déteste ce genre de vie, non que je croye qu'il offense le ciel, je suis trop loin de ces préjugés pour y céder encore; non que j'imagine que la corruption des femmes nuise à la société, qu'elle sert bien plutôt, puisqu'elle multiplie les objets de ses jouissances, mais je hais la prostitution pour elle-même, je la crains, parce qu'elle nous ravale aux yeux des hommes, parce qu'elle nous fait mépriser de ce sexe, qui mériterait seul notre indignation, si nous lui faisions justice. . . . Inconséquent qu'il est, il nous entraîne dans l'abime, et ose nous punir d'une faiblesse dont il est la première cause. . . . Mais il faut vivre Léonore, voilà le premier but de la nature, cette impérieuse loi se fait entendre avant toutes les conventions sociales, qui ne furent établies que pour la mieux servir. Et telles qu'elles soient ces conventions secondaires, elles ne sont plus faites que pour le mépris, dès qu'elles manquent le premier vœu de la nature. —Tous les moyens ne sont pas permis pour arriver à ce but. —Tous de quelqu'espèce qu'ils puissent être, il n'en est pas un seul qui ne soit autorisé par la nature, dès qu'il s'agit de se conserver, punit- elle l'habitant de l'air de tous les moyens qu'il prend pour se procurer sa nourriture, et sera-t-elle plus cruelle envers nous? Les conventions qui s'opposent à cette manière de vivre, quand il ne nous en reste plus d'autres, ne sont pas de sa main? Pourquoi donc veux-tu que je les respecte, puisqu'elles ne font que contrarier ce que m'inspire la seule voix qui parle réellement à mon cœur? N'importe, pour n'avoir rien à nous reprocher, puisque tu es si délicate, commençons par toutes les démarches honnêtes qui peuvent nous faire retrouver notre bien. . . .
Nous descendîmes; ce n'est pas la peine, me dit cette folle créature, en sortant, de prendre la clef de notre chambre. Dieu, merci on ne touchera pas à nos effets, qu'en penses-tu? Mais moins décidée que ma compagne à réparer nos malheurs par des crimes, et par conséquent plus affligée qu'elle, je ne répondis pas à la plaisanterie. Cependant je l'avoue le flègme heureux de cette fille, même au sein du malheur, ranima mon courage un instant, je la suivis pleine d'espoir. . . . Il faisait encore grand jour, nous retournâmes au port; aucune figure semblable à celle des gens à qui nous avions remis nos bagages, ne frappa nos regards, nous nous informâmes du bâtiment qui venait de nous débarquer, peut-être aurions-nous pu y trouver quelques secours, mais après avoir mis ses passagers à terre et fait visiter ses papiers, le capitaine avait sur-le-champ remis à la voile pour Cadix où l'appelaient des affaires de la plus grande importance. Il était parti depuis une heure.
Nous rentrames dans la ville, et nous informant de la maison de l'Alcaïde du quartier de notre auberge, nous fûmes lui porter nos plaintes et lui demander des conseils.
Dom Laurent de Pardénos, était un de ces hommes dont la physionomie douce et minaudière, cache une ame atroce et corrompue, un de ces prévaricateurs comme il y en a tant . . . qui ne voyent dans la place qu'ils occupent, que ce qui peut les conduire plus vite à étancher la soif de leur luxure ou de leur avarice . . . À qui tous les moyens sont bons, pourvu qu'ils fassent tomber dans leurs filets, celui qui les implore, si quelque chose de ce malheureux peut assouvir leurs passions. Fourbe, adroit, endurci à tous les maux de son prochain, les voyant sans les soulager ou ne les secourant que par l'espoir d'en venir promptement à ses vues, effréné libertin, grand hypocrite, scélérat profond, tel était le respectable magistrat chez lequel nous nous rendîmes, pour informer contre les fripons qui nous réduisaient à l'aumône [9].
Dom Laurent nous fit entrer dans son cabinet dès que nous fûmes annoncées, nous recevant avec l'air le plus doux et le plus benin, il nous demanda ce qui lui était possible de faire pour nous obliger, et en prononçant ces mots: il nous lorgnait avec bonté, ayant l'air de nous encourager, de nous applaudir par de légers signes de tête et de mains, avant même que nous eussions encore dit une parole; nous lui racontâmes notre histoire. . . . Nous lui détaillâmes les services que nous venions de rendre au Portugal. . . . Il nous plaignit, il nous dit que nous avions eu le plus grand tort du monde de ne pas prendre une lettre de recommandation des chefs de la colonie, que cette lettre nous aurait plus servi que notre argent même, et que sur elle, nous aurions trouvé tous les secours possibles à la chambre du commerce d'Afrique. Mais vous y aller présenter sans celà, continua ce tartufe, c'est exposer deux honnêtes filles à être prises pour des aventurières, je ne vous conseille pas cette démarche. . . . Et que faire monsieur, dis-je alors avec amertume, que voulez-vous que nous devenions? Attendez reprit le magistrat, attendez pour vous désespérer, qu'il y ait quelque chose de fait sur les perquisitions que je vous promets d'entreprendre; comportez-vous bien en attendant, et ne succombez pas sur- tout, dit-il en nous flattant doucement les joues de la main, aux pièges nombreux que le crime toujours surveillant, prépare sans cesse à l'innocence; moi j'espère beaucoup. . . . La bonté de Dieu est si grande, sa main secourable abandonne-t-elle jamais l'infortuné? Dites-moi, beaux enfans, poursuivit il, en laissant doucement tomber une de ses mains sur la gorge de Clémentine qui ne le repoussa point d'abord, dites-moi, avez-vous fait choix d'un confesseur en arrivant dans cette ville? . . . Depuis le temps que vous vivez avec des barbares. C'est que j'ai un bien honnête homme à vous proposer. . . . Ici Clémentine outrée, rejetta promptement la main dont les progrès devenaient immenses. . . . Non, dit-elle, monsieur, non, nous n'avons point fait choix d'un confesseur, l'envie de souper est plus pressante dans nous, que celle d'aller à confesse, et nous n'avons pas de quoi satisfaire à cet urgent besoin. . . . Ah! comme c'est fâcheux, comme c'est fâcheux, répliqua le saint homme, en vérité l'on ne vit jamais. . . . Dans ce moment l'angelus sonna, et Dom Pardénos s'interrompant aussitôt, se jette aux pieds d'un grand crucifix, nous invite à en faire autant, et se met un quart- d'heure en prière. . . . Je le répète, continua-t-il, en se relevant, espérez tout de la bonté du ciel. . . . Je vais agir, et j'irai vous rendre réponse moi-même demain matin de mes travaux. . . . Monsieur, lui dit effrontément Clémentine, tout celà est bel et bon, mais je vous dis encore une fois, que nous n'avons pas une raix pour nous sustenter ce soir [10], prêtez-nous au moins une portugaise, puisque vous êtes si dévot, vous devez aimer à faire de bonnes œuvres, le ciel que l'on sert bien mieux ainsi, que par des patenôtres, vous en récompensera infailliblement. Je ne prête jamais d'argent, dit l'honnête commissaire, cependant continua-t-il, en replaçant sa main sur le sein de ma compagne, à cause de vous et de cette chère enfant, poursuivit-il, en voulant me traiter comme Clémentine. . . . Oui, à cause de vous deux, qui m'inspirez une véritable compassion. La voilà cette demie portugaise que vous désirez [11]. Mais si demain je n'ai nulles bonnes nouvelles à vous dire, je vous avertis qu'il faudra me rendre ces avances, ou d'une façon ou d'une autre; et en disant cela, il nous mit honnêtement toutes les deux à la porte de son cabinet. —Un moment monsieur, dit Clémentine, expliquez mieux ce que vous nous annoncez, comment voulez-vous que nous vous rendions vos avances, si nous ne trouvons pas nos effets? Vous vous acquitterez comme s'acquittent des femmes, dit Dom Laurent, n'ont-elles pas toujours des moyens, et reportant sa main sur la croupe de Clémentine. . . . Ne voilà-t-il pas de quoi me payer amplement. Nous serions indignes du prêt que vous voulez nous faire, si nous consentions à ces moyens de vous rembourser, répondis-je en colère, et le mépris que vous auriez pour nous, devrait vous empêcher de nous être utile. . . . Je n'entends rien à tout celà dit l'Alcaïde avec un visage un peu moins composé, voilà ce que vous me demandez, ou vous me le rendrez, ou je m'acquitterai moi-même à ma fantaisie. . . . Soit, dit Clémentine, de cette manière nous ne vous aurons aucune obligation, nous avions peur d'être méprisées de vous, mais c'est vous au contraire qui aurez mérité toute l'étendue de ce sentiment, nous en serons toutes deux plus à l'aise.
Notre premier soin en arrivant à l'auberge, fut de savoir si l'on n'avait pas eu des nouvelles de nos malles, on nous assura que non, et comme on se méfie un peu dans de telles maisons, de gens qui n'ont pas les effets nécessaires à répondre de leur consommation, on nous pria de payer notre souper d'avance, si nous voulions qu'il nous fût servi; eh bien me dit Clémentine, en me regardant, cette pitié, ce sentiment sublime, tu vois comme il est écouté chez les hommes, à peine nous soupçonne-t-on d'être dans la misère, que nous sommes insultées de toutes parts; l'un . . . celui qui, par sa place nous devrait des secours, met au prix de notre vertu les foibles services qu'il veut bien nous rendre; l'autre, qui nage dans l'or, veut qu'on lui paye d'avance, un malheureux souper qu'il craint de perdre. . . . Tiens dit Clémentine, en jettant la demie portugaise au nez du valet, paye-toi de ton souper faquin, mais sers le bon et tout de suite. . . . Puis aussitôt qu'il fût sur la table, en est-ce celà pour notre argent, dit ma compagne. —Non madame, il vous reste deux cruzades, les voici [12]. —Apporte-nous du vin de Sétuval pour cette somme. Je veux boire à la santé des frippons qui nous volent, il n'y a que les malheureux auxquels il soit permis de se réjouir sans offenser personne. On apporta le vin, et Clémentine ayant ordonné qu'on se retira, et qu'excepté pour nos malles, on ne s'avisa pas de nous interrompre. . . . Soupons me dit-elle à présent, dès que nous fûmes renfermées, nous ne sommes pas encore sans ressources, tu le vois, il sera temps de nous désoler quand nos malheurs seront plus certains.
Le stoïcisme de ma compagne me ranima; je mangeai presqu'aussi-bien qu'elle, mais je bus beaucoup moins; décidée à noyer ses chagrins dans le jus délicat des vignes de Sétuval, elle sabla ses deux bouteilles comme j'aurais fait d'un verre de limonade, et devint dans l'état de déraison, qui s'empara d'elle peu à-près, aussi folle, aussi gaie, aussi vive que jamais une jolie femme puisse être. Ses beaux cheveux noirs flottant sur son sein d'albâtre, ses yeux superbes tour-à-tour enflammés par le dépit et par la douleur . . . quelquefois mouillés de larmes d'un souvenir qu'elle ne pouvait éteindre. . . . Le désordre flottant d'une cimarre de gaze, seul habit que la chaleur nous permît de porter, cet air touchant, qu'un peu de lassitude imprimait à ses traits; tout . . . tout en un mot, la rendait si voluptueuse et si belle, qu'aucun homme sur la terre n'eût pu lui résister alors, et que j'eus peut-être besoin, moi-même, de toute ma raison et de tout mon amour pour me rappeler que j'étais de son sexe.
Nous nous couchâmes. . . . Elle me tint cent propos, plus extravagans les uns que les autres . . . et cela à la veille du jour où nous allions être obligées peut-être à demander l'aumône, ou à faire pis pour obtenir notre subsistance.
En ouvrant les yeux le lendemain Clémentine fondit en larmes. . . . L'ivresse est comme l'opium, elle calme la douleur et ne la rend que plus vive au réveil . . . Ô mon amie, me dit-elle, que ne suis-je morte en dormant! . . . il ne faudrait jamais s'éveiller quand on a l'infortune pour perspective. . . . Ce n'eût-il pas été un bonheur pour moi que de passer dans les bras de la mort, du sein de l'ivresse où j'étais hier? . . . Non, répondis-je, non, nous nous sommes tirées d'un pas plus dangereux que celui-ci. . . . espérons tout de la bonté du ciel. —du ciel! . . . ah! ne comptons jamais sur le ciel; toute espérance fondée sur des chimères n'est faite que pour l'esprit des sots. —Ô Clémentine! chimère ou non c'est la ressource du malheureux, n'en détruisons pas l'idée dans nos cœurs elle peut encore nous consoler. —Que la foudre m'écrase à l'instant où je serai consolée par de telles fables, cesse de me parler d'un être indifférent au sort de ses créatures, qui ne les forme que pour les rendre malheureuses, qui ne les conserve que pour les abreuver de pleurs . . . qui ne leur prolonge la vie que pour mieux exercer sa rage, en les accablant d'infortunes, et qui ne les attend au bout de tout cela qu'avec des flammes et des bourreaux. Mort de ma vie, mon plus grand bonheur est d'être sûre qu'un tel tyran n'exista jamais; je deviendrais frénétique ou furieuse s'il me fallait y croire un instant. On t'a mal peint cet être que tu injuries, Clémentine, défiguré par les cultes humains, il a pu te paraître odieux; dégage-le de ces absurdités et tu l'aimeras bientôt. Ne vois dans cette essence divine, qu'un père tendre et compatissant, qui, s'il nous éprouve un moment par les malheurs, place avec art au fond de nos ames, pour que nous n'en soyons pas découragés, ce rayon si doux d'espérance qui les adoucit aussi-tôt. Plus sont affreux nos revers ici-bas, plus sera divine et douce la récompense qu'il nous en prépare. . . . Éprouvé par tant de traverses ne sera-t-il pas bien plus doux ce bonheur éternel où nous devons prétendre! . . . Ah! descends au fond de ton cœur, même en ce cruel instant d'abandon où ton injustice outrage l'éternel, tu sentiras sa voix te ranimer encore . . . Ô mon amie! voilà l'être consolateur que j'offre à ton esprit; voilà celui qui t'ouvre les bras. . . . implorons-le par nos actions, je t'abandonne les paroles et les simagrées, je t'abandonne les cultes et les autels, mais que nos cœurs, créés à son image, le servent au moins par des vertus. —Je ne crois pas plus aux vertus, qu'à ton Dieu, dit Clémentine, en versant des larmes amères, j'adopterai des vertus quand j'aurai de quoi vivre, je croirai en Dieu quand je ne verrai plus que du bien sur la terre.
En ce moment on frappa assez rudement à la porte, et comme nous étions encore au lit, nous priâmes qu'on nous donnât le temps de nous lever. . . . Nous ouvrîmes enfin; c'était l'Alcaïde. . . . Point d'espoir, nous dit-il en entrant, vos voleurs dépendent d'une troupe nombreuse, qui depuis long-tems infeste la ville et les environs; il est impossible de trouver leur dépôt, le plus court est d'y renoncer. —Ici tout mon courage m'abandonna. . . . Je fondis en larmes. —Clémentine, plus ferme, répondit que ce coup la désolait d'autant plus, qu'en attendant qu'elle eût écrit à sa mère, à Madrid, pour obtenir des secours, qu'elle aurait sûrement très-vite, elle se voyait contrainte à abuser encore de la bonté de dom Laurent, et à lui demander un nouvel emprunt. Vous vous êtes trompées, répondit l'Alcaïde, en s'enfermant avec nous dans la chambre, vous vous êtes trompées mes beaux enfans, bien loin d'être dans l'intention de vous donner davantage je viens vous demander, ou ce que je vous ai prêté, ou les faveurs qui doivent le compenser. . . . et s'avançant à moi . . . allons, décidez-vous mignonne. Expédions d'abord celle-ci, nous verrons l'autre ensuite; pressons-nous surtout je vous conjure, je ne suis pas sans pratique, dieu merci, et au moment où je vous parle on m'attend pour pareille besogne.
Entièrement absorbée par ma douleur, le dos tourné vers ce monstre, la tête dans mes mains, à demi couchée sur le canapé; je ne l'avais pas vu venir à moi, lorsque tout-à-coup le traître me saisissant dans cette attitude, fixe d'une main ma position, pendant que l'autre, écartant tout ce qui le gêne, m'expose à ses regards un instant presque nue, sans qu'il me soit possible de m'en défendre; mais son triomphe n'est pas long; me relevant avec plus de vitesse qu'il n'en a mis à m'abattre, et le culbutant loin de moi d'un vigoureux coup de poing dans la poitrine: fuis, lâche, m'écriai-je, dès que tu es assez vil pour nous refuser tes services; fuis, mais ne nous outrage point, et pendant ce débat, Clémentine ayant lestement ouvert la porte, appelait l'hôtesse à son secours. . . . elle arrive: notre histoire est courte, madame, lui dit ma compagne, daignez vous asseoir un instant et l'entendre. . . . Cet homme, dit-elle en montrant dom Laurent, très-confus, cet homme est un indigne; il sait notre malheur et il en abuse. . . . Nous arrivons des Colonies, nous avons par nos soins soumis plus de trois cents lieues de terre à la nation portugaise, quoique nous n'en soyons pas; car, je suis espagnole et ma compagne est française; nous avons reçu des louanges et des gratifications de nos services; nous sommes arrivées ici hier avec trois malles pleines d'effets et d'argent; nous les avons, suivant l'usage, confiées à des galegues, avec ordre de les apporter chez vous, ils nous les ont volées; nous avons été demander des conseils et des secours à ce malheureux, qui, parce que nous avons tout perdu, parce que nous sommes hors d'état de lui rendre le peu qu'il a fait pour nous, exige en dédommagement que nous nous prêtions à ses infâmes désirs. . . . A-t-il raison, madame, le devons-nous? Votre maison est-elle faite pour que deux femmes honnêtes, qui s'y croyent à l'abri, y soient pourtant traitées de la sorte? Décidez vous- même la question, et nous ferons ce que vous nous ordonnerez.
Ici madame Boulnois regarda dom Laurent; elle lui demanda s'il était vrai qu'un homme honoré de la confiance publique se fût permis une chose semblable? . . . Ces femmes vous trompent, répondit l'hypocrite, en reprenant son air doucereux, puissiez n'être pas vous-même la dupe de ce que vous faites pour elles. . . . Je leur fais volontiers présent de la portugaise qu'elles m'ont escroquée, il faut savoir faire la charité quelquefois—et en terminant ces mots insultans il se retira, et nous laissa avec l'hôtesse.
Madame, dis-je alors à cette femme, l'embarras de ce monstre vous prouve son crime; je vous conjure d'avoir pitié de nous, nous avons dit la vérité; croyez que nous ne vous en imposons sur rien; vous voyez à quelles funestes extrêmités vont être réduites deux jeunes filles, si vous nous refusez vos secours; vous aurez sur votre conscience le crime où nous plongera votre abandon. Nous allons écrire à nos parens, à nos amis; nous allons tout employer pour vous rembourser des avances que nous vous conjurons de faire pour nous; nous vous servirons d'ôtages en attendant; nous ne bougerons pas de votre maison. . . . Ayez pitié de nous, madame, le ciel vous rendra le bien que vous nous aurez fait. —En vérité mes belles amies, dit l'hôtesse en se levant, je n'ai pas envie de nourrir pour rien deux femelles; je ne manquerais pas de filles de votre espèce si j'en voulais; mais, Dieu soit loué, ma maison ne leur a jamais servi d'asyle. Si pourtant vous y voulez rester il ne tient qu'à vous, mes servantes me quittèrent hier, je vous offre leur place; la condition n'est pas mauvaise. —Jour de Dieu! s'écria la fougueuse Clémentine, en s'élançant les poings levés sur l'hôtesse, nous, te tenir lieu de servantes, apprends double catin que ma mère en a chez elle qui valent mieux que toi. . . . Ne l'écoutez pas, madame, dis-je à l'hôtesse, en me mettant entr'elles deux, ne l'écoutez pas le malheur échauffe sa tête; daignez nous garder cette seule journée, je ne vous demande d'autre grace, et voilà, lui dis-je, en défaisant un petit colier à croix d'or que j'avais autour de mon cou, voilà de quoi vous en répondre. . . . Eh bien! dit l'hôtesse, en sortant avec le colier, on vous nourrira jusqu'à la concurrence de cet effet, après cela prenez votre parti.
Le mien est pris, dit Clémentine, en se jettant avec fureur sur un siège; il l'est, . . . ou que le jour qui m'éclaire, soit le dernier de ma vie. —Oh! Dieu, Dieu! . . . ne décide jamais rien dans le désespoir. —et que veux-tu que nous devenions? —Pauvres et sages, nous travaillerons;—je ne sais rien faire. —Eh bien, moi, je sais coudre et broder, je travaillerai pour toutes deux; je gagnerai de quoi nous faire vivre; . . . je ne te quitterai jamais: je ne te demande que d'être sage, et de ne te point désespérer. —Ô! Léonore, reprit ma compagne, en se jettant sur mon sein, et l'arrosant des larmes amères de sa douleur; ô toi! que j'aime plus que ma vie, ne crains pas que je t'abandonne non plus; mais laisse-moi le soin de te nourrir . . . , moins délicate que toi j'y pourvoirai d'une façon plus sûre. . . . Conserve cette vertu imaginaire, dont tu fais le phantôme de ta gloire; je l'outragerai pour te faire vivre; et si jamais les remords venaient à déchirer mon ame, je leur opposerais les droits de l'amitié. —Ah! crois-tu que je pourrais être heureuse, en subsistant du fruit de tes crimes. . . . Écoute, me dit Clémentine, un peu plus calme, je n'ai pas plus envie de me prostituer que toi, je te l'ai déjà dit: il faudra que je sois dans une furieuse extrémité, quand je me jetterai dans un tel abyme; mais j'ai tout combiné, et malheureusement nul autre moyen que celui-là ne peut nous sortir de cet infâme pays: nos projets, tu le sais, sont d'aller à Madrid; là je te l'avais promis, et t'en renouvelle le serment; si ma mère et le duc de Médina-Celi vivent encore, je te donnerai tout ce qu'il faudra pour passer en France; mais il faut y arriver. Calculons un instant tous les moyens qui s'offrent à nous pour y parvenir; ou il faut, en nous prostituant, gagner ici de quoi nous y conduire, ou il faut demander l'aumône en chemin,—ou il faut voler; lequel trouves-tu le plus honnête des trois? . . . Tu proposes de travailler? où nous mèneront six vingtains par jour [13], que nous gagnerons peut-être en passant chacune douze heures à l'ouvrage. . . . Pendant ce tems-là nous écrirons, dis-tu? Faible ressource, ma chère; on obtient quelquefois en sollicitant soi-même, presque jamais en écrivant. Combien de gens d'ailleurs ont pour maxime, qu'il ne faut jamais répondre à ceux qui sont dans l'infortune. Si donc ces lettres ne rapportent rien, il faudra se résoudre à végéter ici dans quelque grenier, sans jamais pouvoir approcher du but où nous devons tendre. Cessons donc d'envisager tout ce qui ne nous y mène pas, pour nous occuper seulement de ce qui y conduit, à quelque prix que ce puisse être, et quelque sacrifice qu'il nous en puisse coûter.
Ah! comment crois-tu, répondis-je à ce discours, que je puisse jamais accepter aucun des trois moyens que tu proposes, de tous encore pourtant, celui de demander l'aumône me paraîtrait le moins affreux. —Ma chère amie, reprit Clémentine, nous n'éviterions pas, dans ce malheureux parti, ce qui paraît t'effrayer autant, crois que dans ce siècle d'horreur et de dépravation, les hommes ne font pas l'aumône à des filles comme nous, sans exiger l'intérêt de leur argent; il n'y a point de charité gratuite, ma chère; ou l'orgueil, ou l'intempérance, voilà les seuls motifs qui la réveillent; celui qui fait l'aumône veut, ou qu'on le sache, ou qu'il en puisse recueillir quelque fruit. On est revenu de l'idée de gagner le ciel par ces sortes de bonnes œuvres. On a démêlé l'intérêt puissant de ceux qui nous prêchaient cette doctrine. On s'est douté qu'une religion, d'abord adoptée par des pauvres, devait faire une vertu de l'aumône, —qu'une religion persécutée, devait crier à la bienfaisance, et qu'il fallait répandre un peu d'or sur les autels d'un dieu né dans la boue. La philosophie n'a perfectionné l'esprit de l'homme qu'en endurcissant son cœur. . . . Elle lui a appris que pour épurer les lumières de l'un, il fallait se défier de l'organe trompeur de l'autre, et qu'on n'arrivait point à la découverte du vrai, sans renoncer à la chimère du bien. Et pour combien de gens dépravés d'ailleurs, ce malheureux état ne devient-il pas un attrait de plus! saisis un instant avec moi le fil qui conduit dans les impénétrables détours du cœur d'un libertin, ne sais-tu donc pas qu'il veut maîtriser l'objet offert à ses passions; que c'est par la force et par la violence que jouit celui dont l'ame énervée par la débauche a perdu sa délicatesse; l'égalité lui refusant les plaisirs despotiques dont il alimente sa luxure, il ne les trouve plus comme il les lui faut, que chez la victime que la misère assoupit à sa brutalité; ainsi devenues plus à plaindre, sans échapper à un seul écueil, nous aurions, avec l'ignominie de nos mœurs, tous les dangers de l'infortune, nous allumerions la concupiscence des hommes, sans fléchir leur humanité; nous serions la cause de beaucoup de crimes, sans jouir du fruit d'aucune vertu.
J'allais répliquer, quand le dîner qu'on apportait, interrompit notre conversation. . . . Il est mince, nous dit le garçon de l'auberge, mais madame m'a chargé de vous dire qu'elle avait mieux aimé vous envoyer peu, et vous nourrir plus long-tems, afin de vous mettre à même de finir vos affaires; elle vous servira trois jours sur l'effet que vous avez mis dans ses mains, en vous réduisant à ce que vous voyez. Nous sommes contentes, répondit Clémentine; . . . Fermez la porte, et laissez-nous. Allons, me dit ma compagne, en m'invitant de venir partager un mauvais morceau de bouilli et quelques figues, viens recevoir de la main de la nation portugaise, le prix des soins que nous lui avons rendus; viens apprendre à servir les rois. . . . Hélas! répondis-je, celui dans les états duquel nous sommes, ignore ce que nous avons fait pour lui; croyons-le assez généreux pour ne pas le laisser sans récompense, s'il en était instruit. Lui de la reconnaissance! une telle vertu dans l'ame d'un roi! ah, n'y compte pas; la nature, en pétrissant l'ame de tous ces scélérats, avec des vices, y plaça l'ingratitude pour enseigne, afin que les hommes s'y trompassent moins.
À peine eumes-nous dîner, que le valet parut, en nous demandant la permission d'introduire un commissionnaire chargé d'une lettre importante pour nous. Qu'il entre, répondis-je, ne négligeons rien dans notre situation; les plus petites lueurs peuvent amener au grand jour. . . . Un laquais, sans livrée, paraît, et ayant posé une lettre sur la table, il décampe sans qu'il soit possible de le retenir, et sans proférer une parole. J'ouvre la lettre: voici ce que j'y trouve.
«Le duc de Cortéreal a eu des nouvelles de la perte que vous venez de faire; il peut vous donner des indications sûres, relativement à vos effets volés. Le même homme qui vous remet ce billet, viendra vous prendre, avec une voiture, dès qu'il sera nuit: on vous conduira hors du faubourg de Bèlem, dans une maison de plaisance, située à quelques milles de-là, appartenant au Seigneur qui paraît s'intéresser à vous; une fois que vous y serez, l'une et l'autre, pour prix d'une obéissance sans bornes à ce qui vous sera proposé, vous retrouverez vos malles et un tiers de plus que leur valeur.»
Notre premier mouvement à toutes deux, fut une surprise muette qui nous tint les yeux fixés l'une sur l'autre, la bouche ouverte, et la respiration arrêtée. Clémentine, toujours plus vive que moi dans le malheur, rappela aussi-tôt le garçon de l'auberge: quel est, lui-dit-elle, l'homme qui vient d'apporter cette lettre; le valet, en vérité, je ne le connais pas; c'est la première fois qu'il met les pieds dans cette maison. Léonore, il se dit au duc de Cortéreal, connaissez-vous ce duc? Le valet, assurément; c'est un des plus riches seigneurs de Lisbonne. Clémentine, fort libertin? Le valet, il aime les femmes, il les paye bien. Clémentine, quel âge a-t-il? le valet, cinquante ans. Clémentine, dites-nous, mon ami, . . . vous avez l'air d'un brave garçon; instruisez-nous comment il est possible que ce duc puisse avoir des nouvelles de nos malles? Le valet, il en a? Léonore, oui: écoutez, dit le garçon (en fermant la porte, de crainte d'être entendu) je m'en vais vous révéler une partie de ce mystère; mais, par saint Jacques, ne me trahissez pas. Léonore, ne crains rien, sers-nous, et crois qu'une bonne action n'est jamais sans récompense. Le valet, ne doutez point que ces malles ne soient effectivement chez ce seigneur; mais vous ne les aurez jamais, si vous ne satisfaites ses désirs, et ceux de ses amis: il en a trois liés avec lui depuis trente ans, et tous trois à-peu-près du même âge: ils partagent les fruits de leurs plaisirs et les goûtent ensemble. Leurs richesses sont prodigieuses, et ils en consument les deux tiers en femmes. Il n'y a sorte de ruses qu'ils n'inventent, eux ou leurs agens, pour prendre les oiseaux dans leurs filets. Argent, mauvais tour, séduction, procès, prison, rapt, vol, et peut-être pis. Rien ne leur coûte enfin; et comme l'un d'entre eux est directeur-général des domaines, un de leurs moyens favoris est d'envoyer aux salles où les équipages se fouillent, des fripons à leurs gages, qui observent les voyageurs de terre ou de mer, et qui leur font ce qu'on vous a fait, quand il se trouve parmi du gibier de leur goût. Si vous allez trouver ces seigneurs, vous aurez vos effets, sans doute; si vous n'y allez pas, et que profitant du billet, vous cherchiez à vous plaindre, ils nieront que l'écrit vienne d'eux: ils diront que vos malles étaient pleines de contrebande, que c'est en raison de cela qu'ils les ont fait saisir; si vous persistez, leur crédit est immense; ils vous feront, sous quelques prétextes imaginaires, renfermer dans la maison des filles de débauche, où ils abuseront tout de même de vous, et vous ne sortirez jamais de leurs mains. —Laisse-nous, mon ami, dit Clémentine, mille sincères graces de tes éclaircissemens; crois qu'aussi-tôt que nous en serons en état, tu en recevras de nous le salaire. —Eh bien, me dit Clémentine, dès que nous fumes seules, as-tu vu, depuis que tu existes, le crime sous de plus odieuses couleurs. Les femmes ont-elles raison de tromper les hommes, lorsque ceux-ci dressent journellement de pareilles embûches à leur innocence! Mais ce n'est pas le tems de dissérter, continua-t-elle; il faut agir, que décides-tu? —De fuir Lisbonne. —Quoi, dans l'indigne état où nous voilà réduites? —Qu'importe l'état, si la vertu nous reste. —être les dupes de ces scélérats? —Nous ne devenons telles qu'en leur cédant; eux seuls le sont, si nous ne tombons pas dans leurs pièges. —Non, il faut être plus courageuses que tu ne le dis là; il faut y aller; il faut ravoir nos malles, les écraser de nos reproches, les pétrifier par notre résistance. —Le vice consommé rit de la vertu; elle cesse de lui en imposer. Nous braverons des périls certains, sans avoir la gloire de les vaincre. —Qui les craint n'a point de courage;—qui les affronte a trop d'orgueil —Confions le projet à l'hôtesse; proposons-lui de nous accompagner:—essayons le, mais elle refusera. —Nous priâmes madame Boulnois de monter, . . . elle vint; . . . nous lui montrâmes la lettre que nous venions de recevoir; et sans compromettre les aveux du valet, nous lui demandâmes ce qu'elle pensait de l'aventure, et ce qu'elle ferait à notre place? J'irais, nous répondit-elle effrontément, sans nous cacher ce qui pouvait s'ensuivre; au fait, examinez votre position; est-ce donc un si grand malheur dans le cas où vous vous trouvez? De ce moment nous ne doutâmes plus que cette femme ne fût gagnée, et je penchais à la congédier, lorsque Clémentine, plus hardie, osa lui dire avec hauteur, qu'un tel conseil la surprenait, et qu'elle voyait bien qu'elle s'était furieusement trompée, quand elle avait cru qu'une femme honnête était en sûreté dans son logis. Notre intention était bien différente madame, continua-t-elle, nous voulions aller chez le duc réclamer le vol qu'il a l'infamie de nous faire, et vous prier de nous servir de sauve-garde:—moi, que j'aille dans une telle maison? . . . —et vous nous conseillez d'y aller? . . . —C'est votre métier, et ce n'est pas le mien, poursuivit cette femme en se retirant; au reste, faites ce que vous voudrez; mais songez seulement que dans vingt-quatre heures je ne peux plus vous garder chez moi.
Ô juste ciel! tout l'enfer est conjuré contre nous, dit Clémentine, dès que nous fumes seules; tes maudits préjugés de vertu vont nous perdre. . . . Reste, poursuivit-elle, en se levant furieuse et gagnant la porte, je veux aller affronter les chimériques dangers de cette aventure. . . . Non, m'écriai-je, en la saisissant dans mes bras. . . . Non, je ne mangerai pas le pain de la prostitution; je ne vivrai pas du fruit de ton deshonneur. . . . Et que deviendrais-je moi-même dans cet affreux logis; l'inquiétude de ce qui t'arriverait, la crainte des mêmes malheurs où je me trouverais peut-être en proie. . . . Tout tiendrait, pendant cette fatale absence, mon esprit dans une telle agitation, que tu me trouverais morte au retour. —Eh bien donc, du courage; allons-y toutes deux, et ne craignons rien; prenons ces armes, continua-t-elle, en se saisissant d'un des couteaux de la table, et me donnant l'autre, et ne ménageons pas ceux qui seront assez lâches pour nous sacrifier à leurs indignes passions. . . . —Allons, dis-je, en me levant, j'accepte le parti.
Je le voyais comme le meilleur; en y allant, nous pouvions échapper au crime, et recouvrer notre bien; en n'y allant pas, nous tombions dans une misère certaine, dont le crime seul pouvait nous sortir. Nous convinmes donc de nos faits; nous disposâmes nos démarches; nous étudiâmes nos discours, et nous attendîmes l'heure fatale qui allait décider de notre sort. . . . Elle frappa cette heure cruelle, le laquais parut. . . . On vint savoir si nous étions décidées;—Oui, dis-je, nous le sommes. . . . La voiture est-elle là? —Elle attend au détour de la rue, nous la gagnerons à pied, si vous le voulez bien;—soit, et nous avançâmes. . . . C'était un vis-à-vis, nous y montons; le laquais s'élance derrière; le cocher touche et nous volons.
Il est difficile de vous peindre l'état dans lequel je me trouvais; la circulation de mon sang était entièrement suspendue; je n'existais plus que par les palpitations réitérées de mon cœur. Un peu moins d'agitation . . . je succombais; Clémentine, ou plus courageuse ou plus décidée, n'était que silencieuse et sombre, elle me serrait quelquefois la main et ne disait mot. Le trajet était long et nous avait été mal peint, au sortir de Lisbonne que nous quittions pour la dernière fois de notre vie, nous suivîmes les bords du Tage, environ deux lieues, ensuite nous coupâmes tout court à gauche, du côté de Leivia, puis quittant subitement la grande route, nous enfilâmes au milieu d'un bois, une allée touffue, qui nous conduisit enfin à la porte- cochère d'une maison très-isolée, mais d'une assez belle apparence; la voiture entra dans la cour, et les portes se refermèrent aussitôt. Le laquais descendit, ouvrit la portière, et marchant dans l'obscurité, il nous introduisit dans une seconde anti-chambre, où sans que nous vissions encore aucunes lumières, il nous pria d'attendre un instant.
Là, je posai la main sur le cœur de ma compagne, il battait aussi fort que le mien. . . . Courage lui dis-je, à mon tour, c'est toi qui m'exhortais tantôt, souffre que ce soit moi maintenant, je me trouve en disposition de tout entreprendre, le ciel remplit mon ame de cette force qu'il prête toujours à la vertu; quand il s'agit d'écraser le vice. . . . Nous observions, il nous paru qu'il y avait fort peu de monde dans le logis, les précautions que prend le crime en voulant s'envelopper avec trop de soin, tournent quelquefois contre lui-même; une vieille duègne parut enfin, elle s'éclairait d'une bougie. . . . Mes beaux enfans nous dit-elle, ayez la bonté de vous soumettre à l'usage établi dans cette maison; aucune femme ne peut entrer vêtue dans les appartemens où vous attendent les seigneurs respectables, auxquels vous allez avoir à faire. . . . Je m'en vais vous aider si vous le trouvez bon; et en même-temps elle ôtait déjà les épingles du juste de Clémentine, mais celle-ci l'arrêtant avec douceur, ma chère dame lui dit-elle, nous repugnons ma compagne et moi, à cette avilissante cérémonie, nous n'en serons pas moins soumises à ce que pourront exiger de nous vos maîtres; mais daignez leur aller dire que nous les supplions instamment de nous exempter de cette règle; la duègne partit et nous relaissa dans les ténèbres. Il n'y a plus à douter dis-je à Clémentine, en vérité ma chère, il est imprudent d'aller plus loin. —Attendons la réponse. —La vieille reparut, elle nous assura que notre difficulté était ridicule. . . . Qu'un peu plutôt ou qu'un peu plus tard, dès qu'il fallait que cela fût, il ne lui semblait pas raisonnable de se faire prier. Au moins tout ceci, continua-t-elle, en désignant les vêtemens de la ceinture en bas, et pour cette soumission de votre part, peut-être vous fera- t-on grace du reste. . . . Pas la moindre chose, madame, dit Clémentine, nous vous en supplions, nous accepterons tout là dedans. . . . Il le faudra dit la vieille, on saura bien une fois entrées, vous faire faire tout ce qui convient. Suivez-moi donc, puisque vous êtes entêtées comme des mules de Galice. . . . et nous avançâmes; il fallait traverser encore trois pièces, que nous trouvâmes dans les ténèbres comme celles qui les précédaient; un sallon très-éclairé, s'ouvre au bout, la vieille entre la première, nous la suivons. Quatre hommes de cinquante à cinquante-cinq ans, vêtus de robes de taffetas flottante, qui les laissaient à moitié nuds, se promenaient avec agitation tous ensemble, lorsque la porte s'ouvrit, et en même-temps que nous les aperçûmes, nos malles toutes trois posées sur une table en face de nous, frappèrent également nos regards; à quoi bon ces difficultés, dit l'un des personnages, en s'adressant à nous, pendant que les trois autres également arrêtés, nous considéraient avec attention. Ne semble-t-il pas, poursuivit le premier orateur, que ce soit une chose bien mystérieuse, de voir deux p . . . toutes nues. . . . Avez-vous cru venir ici pour nous faire la loi? . . . Eh non, dit un autre, c'est que ces pucelles ont peur de s'enrhumer. . . . pas un mot, dit le troisième; c'est qu'elles veulent nous faire admirer la magnificence de leur parure . . . dona Rufina, dit en s'adressant à la vieille, celui qui n'avait pas encore parlé, saisissez une de ces vestales, et qu'en trois secondes, elle n'ait pas un fichu sur le corps. . . . La vieille s'avance. . . . arrêtez madame, lui dis-je avec tant de fierté, qu'elle en est émue. . . . arrêtez, ce n'est point pour cela que nous venons, puis-je savoir messieurs, dis-je, en m'adressant au cercle, lequel de vous est le duc de Cortéreal? . . . que veut-elle dire, dit le premier qui avait parlé . . . et où va-t-elle chercher ici le duc de Cortéreal? —Quoi ce n'est point chez lui? . . . Les innocentes dit le second . . . Comme on les a trompées. . . . Apprenez que vous êtes ici chez le premier Corregidor de Lisbonne. Le voilà continua-t-il, en montrant le plus âgé des quatre, il se réunit ici avec trois de ses amis, gens de justice ainsi que lui, à dessein de s'amuser des petites imbéciles qui, comme vous, nous tombent par fois sous la main; mais cependant voilà nos malles dit Clémentine, est-il possible que ceux qui sont faits pour maintenir l'ordre aient pu le troubler à ce point. . . . Dom Carles, dit celui qu'on nous avait désigné pour être le Corregidor, j'espère que c'est ici où nous allons apprendre les lois, et voilà une bachelière de Salamanque, qui va nous instruire de notre devoir . . . Patience, patience, reprit dom Carles, nous allons bientôt, à leur tour, les envoyer à notre école. Monsieur, dis-je au chef, [pour couper court à ces mauvais propos] . . . voilà nos effets. . . . ils ont été volés, nous vous les redemandons. Vous les aurez, dit le Corregidor, mais vous devez comprendre qu'il y a quelques cérémonies préalables à remplir avant. Eut ce été la peine de les prendre, si nous ne voulions pas vous les faire gagner? Gagner ce qui nous appartient. . . . Et c'est un magistrat qui ose nous parler ainsi, dis-je avec hauteur? devez-vous mettre des conditions quand il s'agit de rendre ce qui est à nous? . . . Cette logique n'est pas la nôtre, dit l'un de ces insignes fripons, le plus fort est toujours le maitre des lois, . . . un coup-d'œil sur votre misère . . . sur l'abandon dans lequel vous êtes, . . . sur les gens à qui vous parlez, et dites-nous s'il vous convient de résister quand on veut bien vous secourir? —Ce n'est pas nous secourir que de nous remettre ce qui est à nous, et c'est nous insulter cruellement que d'oser nous le ravir. —Dom Carles, vous aviez raison, dit le Corregidor, je devais faire traîner hier ces créatures dans un cachot, elles seraient plus souples aujourd'hui; dona Rufina, si vous me faites dire encore une fois de faire votre devoir, je vous fais mettre demain dans une maison de votre connaissance, dont vous ne verrez le soleil de vos jours. À ces mots, l'insolente courtière me saisit par le colet de ma robe, et m'entraine vers un canapé, mais me pliant légèrement sous elle. . . . je lui échappe, et mettant aussitôt à la main l'arme dont j'étais munie. . . . Malheureuse m'écriai-je, si tu fais un pas vers moi, tu es morte; à l'instant les quatre amis se jettent sur Clémentine et moi, mais cette valeureuse compagne qui s'était armée en même-temps, en culbute un à ses pieds de la main qui ne tient pas le fer, et portant la pointe du couteau sur le sein de l'autre, pendant que j'agis de même sur ceux qui se trouvent le plus à ma portée, insignes fripons s'écrie-t-elle en s'élançant vers la porte: voilà comme l'innocence et la vertu savent triompher de la scélératesse! Elle sort; je me précipite sur ses traces, et traversant comme la foudre les appartemens où
[Illustration: Voila comme l'innocence et la vertu savent triompher de la scéleratesse!]
nous avions passé, nous nous jettons toutes deux dans la cour, sans qu'aucuns de ces hommes lâches et affaiblis par le vice, ait, ou le courage de nous y suivre, ou la force de nous y atteindre. Ouvre cette porte, dit impérieusement Clémentine, au valet qui nous avait amené, cesse de nous retenir, ou c'est fait de ta vie, le coquin effrayé de deux fers à la fois, obéit. . . . Nous échappons, et sans nous arrêter ni regarder derrière nous, malgré l'épaisseur extrême de la nuit, nous sortons du bois et gagnons la plaine en courant.
Eh bien! dit Clémentine, en se jettant d'épuisement et de lassitude, contre une mazure qui se trouvait là, tu le vois ma chère, nous voilà échappées, sans avoir versé une goutte de sang . . . sans avoir perdu cette fleur de sagesse si précieuse, et à laquelle tu attaches tant de prix. . . . Oh! qu'il en coûte pour faire le bien, en vérité le vice ne donne pas autant de peine. Mais si nous avions égorgé quelqu'uns de ces malheureux, crois tu que tes beaux projets de chasteté ne nous auraient pas coûté des remords! Il peut donc en être dans le sein même de la vertu, et la meilleure de toutes les actions peut donc cesser d'être désirable, si le crime l'entoure ou peut en résulter.
Oh! dieu m'écriai-je également essouflée et rendue, d'un côté quelle infâme prostitution! et quelle impudence de l'autre. —Au moins nous ne doutons plus reprit Clémentine, nous savons où sont nos effets. —Juste ciel! il y a donc des pays dans le monde, où l'abus des choses les plus respectables est tel, que le premier infracteur de la loi, est celui qui doit la venger. —Rien de plus simple, c'est l'impunité qui encourage, élevés l'homme, vous lui faites naître l'envie de mal faire, par l'espoir qu'il conçoit aussitôt de le pouvoir sans risque. —Il ne faudrait donc qu'aucun homme n'eût de supériorité sur un autre? —Il faudrait qu'il n'en eût jamais qu'un instant, et que la crainte d'être traité dans l'état faible, comme il traitait les autres quand il dominait, servit de toujours de frein à ses passions [14]; quoi qu'il en soit, qu'allons-nous devenir? notre ruine est plus sûre que jamais, quel asyle s'ouvre à notre misère, et quelles ressources nous reste- t-il? —Si tu m'en crois, nous ne retournerons pas à Lisbonne. —Je le veux dis-je, gagnons Madrid comme nous pourrons, peut-être ne trouverons-nous point par-tout des ames flétries comme en Portugal. . . . Peut-être que . . . ô grand dieu! grand dieu, s'écrie Clémentine, en se levant et fuyant avec effroi, je me suis assise auprès d'un homme mort. . . . Non pas mort, dit en se levant aussi, un grand drôle bien découplé, mon bel ange continua-t-il, en retenant ma compagne par le bras, vous n'étiez pas auprès d'un homme mort, mais d'un homme endormi, et d'un cavalier bien tourné, qui ne prétend vous faire aucun mal; et qui êtes-vous, dit Clémentine, toujours tenue? Qui je suis, reprit notre aventurier, un personnage à coup sûr très-énigmatique pour vous, quand je vous l'aurai dit, vous n'en serez pas plus avancée; mais encore dis-je en m'approchant moi-même, rassurée par l'air et le ton de cet homme. —Mes bonnes amies dit notre inconnu, je suis l'ennemi de Dieu, le serviteur du diable, et l'ami du bien d'autrui. Par Saint-Christophe, je ne vous entends pas dit Clémentine, tout a fait rassurée, expliquez-vous mieux mon fils, si vous voulez que je vous comprenne. . . . Doucement dit l'inconnu, commencez par me dire qui vous êtes vous-mêmes, nous avons pour coutume dans notre métier, de ne jamais nous confier au renard, ainsi parlez avant que je ne réponde. Plus nous examinions ce burlesque personnage, plus il nous étonnait; autant que nous pûmes le distinguer au faible crépuscule d'une lune qui se levait, il nous parut vêtu d'un pourpoint vert, et d'un manteau jaune, la bouche ornée de deux moustaches énormes et le chef couvert d'un chapeau garni de plumes à cinq pieds de hauteur, Clémentine le prenant pour un charlatan, dont il n'y avait absolument rien à craindre, lui raconta notre aventure avec ingénuité, et ne lui cacha point l'embarras dans lequel nous étions. —Ah! ah! pucelles, s'écria notre homme, c'est-à-dire, que vous avez le ventre vuide, à force de vertu. . . . Venez . . . venez, suivez-moi, vous avez trouvé des scélérats chez ceux qui vous devaient l'hospitalité. De l'hypocrisie et de la débauche, du libertinage et de l'infamie, parmi les chefs de la justice, et par-tout des cœurs de rochers. . . . Venez vous dis- je, c'est au milieu d'une troupe de bohémiens que vous allez rencontrer des amis. . . . Et toutes deux confondues, nous suivions notre homme en silence. Il tourne la mazure contre laquelle nous nous étions reposées, frappe à la porte de l'autre côté, on ouvre, nous entrons, et nous voyons une douzaine de personnes autour d'un feu, dont quelques unes causaient bas, pendant que les autres dormaient. Camarades dit notre conducteur, voilà deux pauvres filles égarées qui ne savent où reposer leurs têtes; quand le riche abandonne le pauvre, ou que la justice immole l'innocence, c'est à nous à venger les droits de la société; notre premier devoir est de les rétablir. . . . Allons la nappe. Ici nos larmes coulèrent malgré nous, ô Clémentine m'écriai-je, voilà donc quels sont les hommes! . . . Nous ne trouvons que vice et qu'horreur, au centre de leurs associations policées, et toutes les vertus nous attendent chez ceux que l'opinion flétrit.
Pendant ce temps, ceux qui dormaient s'éveillèrent, et le couvert se mit. Les femmes de ces Bohémiens étaient au nombre de six, parmi lesquelles il y en avait quatre très-jolies, elles nous environnaient, elles nous caressaient, elles nous louaient, elles nous plaignaient, elles nous priaient de nous asseoir près d'elles, et que quoi qu'elles eussent soupées, elles se remettraient une seconde fois à table pour nous engager à gouter de leurs mêts.
On servit un chapon rôti, deux gros pâtés, un jambon et deux débris de poules réchauffées dans du riz, on nous entoura de bouteilles d'excellens vins de Madère, on nous exhorta à chasser toute mélancolie, et les hommes se jurèrent entre eux devant nous, qu'ils périraient plutôt que de nous abandonner. . . . Nos larmes continuaient de couler, l'attendrissement dans lequel nous étions, nous ôtait presque la faculté de profiter des politesses de ces bonnes gens et nous ne cessions de nous écrier l'une et l'autre, opinion, . . . fatale opinion, combien tu nous trompes de fois dans la vie, et combien le monde est injuste!
Quand nous eûmes un peu réparé nos forces, ces douces et charmantes filles nous demandèrent avec instance de vouloir bien leur faire l'amitié de raconter nos histoires, et nous les satisfîmes à l'instant, pendant qu'ils formèrent tous un cercle autour de nous, en nous écoutant avec le plus vif intérêt [15].
Il est temps de vous reposer, dit celui qui nous avait introduit; Dona Cortillia, continua-t-il, en s'adressant à la plus âgée de ces femmes, prenez ces demoiselles avec vous, et mettez-les le plus à l'aise que vous pourrez. Demain il fera jour, elles disposeront de leur sort suivant leur volonté, quand elles nous auront fait l'honneur de boire encore quelques flacons de vin avec nous.
Dona Cortillia nous conduisit dans le coin de la cabane qui lui était destiné, arrangea elle-même des feuilles pour nous faire reposer plus mollement, plaça des hardes sous nos têtes, pour nous préserver de l'humidité, et nous dit en nous embrassant, je voudrais avoir le palais du roi d'Espagne, je vous l'offrirais de bien meilleur cœur.
Nous nous endormîmes profondément, il y avait long-temps que nous n'avions passé une nuit plus calme, nous avions toujours tremblé, tant que le sort nous avait placé parmi ce qu'on appelle les honnêtes gens; nous étions en paix avec des Bohémiens.
Dès qu'il fut jour, notre charmante hôtesse et ses compagnes ayant allumé du feu, elles firent chauffer du vin et des bouillons, nous en présentèrent, en nous demandant si nous avions bien pu reposer tranquillement parmi eux, nous répondîmes à leurs caresses, nous les remerciâmes de leur honnêteté, et le chef qui revenait de patrouilles, s'étant fait donner en rentrant une rotie au sucre, nous demanda ce qu'il pourrait faire maintenant pour notre service; permettez, dit Clémentine, qu'avant de vous répondre, je consulte un instant mon amie, et aussitôt, pour nous laisser plus libres, ils se mirent tous à l'écart.
Doutes-tu un instant, me dit Clémentine, que le ciel, aux inspirations duquel tu ajoutes tant de foi, nous ait fait tomber ici, dans d'autres vues que celle d'y trouver de l'adoucissement à nos maux, et après toutes les honnêtetés de ces bonnes gens, consentirais-tu à les quitter? —Quelque répugnance que j'éprouve à me trouver en telle compagnie, répondis-je, il est certain que s'ils vont à Madrid, le plus court est pour nous de les suivre, mais s'ils s'en détournent, . . . je l'avoue, . . . je ne les accompagnerais qu'avec peine; j'aspire autant que toi, sans doute, à revoir Madrid, reprit Clémentine, je me flatte d'y retrouver ma mère et des connaissances, je jouis de l'idée de t'y être utile. Ainsi nos intentions étant à toutes deux les mêmes, il faut demander à ces gens-ci, ce qu'ils deviennent, et nous régler d'après cela.
Nous les rabordâmes; êtres sensibles et hospitaliers, leur dis-je, vous qui avez daigné accueillir notre misère, vous chez qui, nous avons gracieusement trouvé ce que la société injuste qui vous condamne, nous refusait aussi cruellement, nous pardonnerez-vous de vous demander de quel côté vous allez tourner vos pas?
Vers l'Espagne, me répondit le chef, nous n'avons plus de sûreté en Portugal, il nous faut changer de royaume. Eh bien! dis-je alors, serait-ce abuser de vos bontés que de vous prier de nous protéger jusqu'à Madrid, où nous espérons de trouver des secours. Jeune fille, me répondit le chef, comme nous ne voulons contraindre ni vos mœurs, ni vos préjugés, nous devons vous prévenir de nos usages, avant de vous accorder ce que vous désirez de nous. Nous ne faisons ce que vous sollicitez, pour qui que ce soit, si la personne qui le demande n'accepte d'être reçue parmi nous, de faire le même métier que nous, de vivre sous notre religion et nos lois, et de suivre, en un mot, toutes nos coutumes; à ces conditions, nous vous conduirons à Madrid; mais en nous quittant là, si c'est toujours votre intention, nous vous prévenons que si vous agissez contre nous, vous n'y serez pas en sûreté, eussiez-vous toute la ville en votre faveur; si vous nous quittez, au contraire, sans jamais parler de nous, sans jamais chercher à nous nuire, en tel endroit du monde que vous trouviez de nos bandes, vous en recevrez secours et assistance. Dans le cas où le parti que nous vous proposons ne vous convienne pas, nous allons vous composer une portugaise entre nous tous, et vous irez où bon vous semblera. Clémentine prenant aussi tôt la parole, toutes nos réflexions sont faites, dit-elle, nous ne vous quitterons qu'à Madrid, et nous sommes prêtes à entrer dans votre troupe, quand vous voudrez nous y recevoir. . . . Je ne contredis point ma compagne, mes gestes prouvèrent, au contraire, que j'approuvais ce qu'elle disait; je ne sais, mais j'étais rassurée, ces Bohémiens ne m'effrayaient nullement, il y a une sorte de conscience parmi les scélérats, qui vaut quelquefois mieux que celle de l'honnête homme, le premier n'ayant que peu de lois, respecte bien celles qu'il s'impose, l'autre en a trop pour les révérer toutes, et le relâchement qu'il se permet, ébranle à-la-fois tous ses freins. . . . Cher et brave compagnon, dis-je au chef, une seule chose m'inquiète, entre-t-il dans vos principes et dans vos usages de répandre le sang humain? Si cela est, ni elle, ni moi, ne nous associerons jamais avec vous; par Lucifer, dit le chef, un peu courroucé, apprenez, filles de Dieu, que nous ne détruisons jamais l'ouvrage de la nature, nous laissons aux prêtres, aux gens de loi et aux souverains, toute l'atrocité de ce crime; une partie de notre haine pour eux, vient du sang-froid avec lequel ils se livrent journellement à ces horreurs; nous vous permettons de verser notre propre sang, la première fois que vous nous en verrez répandre d'autre que celui des animaux qui nous sustentent. Eh bien! dis-je, touchez-là, brave ami, nous sommes à vous, regardez-nous comme vos sœurs, et recevez-nous quand vous voudrez, nous sommes prêtes à tout, aux deux seules conditions, de conserver notre honneur intacte, et de ne jamais souiller nos mains de sang. —Accordé, s'écria la troupe entière. —Un moment, dit le chef, avez-vous réfléchi qu'il faut faire abjuration? Nous adorons le diable, et nous ne croyons pas en Dieu, nous servons l'un, nous injurions l'autre, il y a des cérémonies très-fortes, dont nous ne vous exempterons pas. —Offensent-elles la pudeur, m'écriai-je. —Elles n'absorbent que le préjugé, dit le chef, elles n'attaquent et n'outragent que des chimères, et laissent en repos toutes les vertus. . . . Nous ferons tout, nous ferons, dit Clémentine. . . . Tu l'entends, je réponds pour toi, Léonore; je cesse d'être ton amie, si tu me fais jurer en vain; ne refusons pas ce que la fortune nous envoie, de crainte de heurter quelques méprisables dogmes qui ne nous ont pas nourries quand nous avons eu la bêtise de les encenser. . . . Vas, dis-je à mon amie, tu me détermines, pourquoi le crime emprunte-t-il les charmes de la bienfaisance pour nous séduire et pour nous captiver. . . . Ô! vous société que je délaisse, pourquoi ne m'avez-vous présenté que des fers quand je vous servais par des vertus. Ce sont les épines que vous avez semées sur mes pas, qui m'ont contrainte à me séparer de vous; votre ingratitude entr'ouvre l'abîme où mon désespoir me précipite; et si j'offense les loix divines ou humaines, c'est l'abandon de Dieu et la méchanceté des hommes qui m'ont entraînée dans mes erreurs.
La troupe partit le lendemain au nombre de huit femmes et de six hommes. Essayons de vous donner, maintenant, une légère idée des personnages les plus remarquables de cette société: dona Cortillia, dont j'ai déjà parlé, était la doyenne des femmes; elle paraissait âgée de quarante ans; elle était belle, fraîche, les yeux extraordinairement vifs et assez bien faite, quoique peu grande; Castellina était la plus jolie des six, elle avait seize ans, la taille leste et bien prise, une peau assez blanche pour résister au hâle perpétuel où l'exposait son métier; de très-beaux yeux, cheveux châtains, les yeux bruns et très-animés, l'air de l'intérêt et de l'innocence dans la phisionomie, emblêmes sûrs de toutes les qualités de son cœur: elle était fille de Brigandos, chef de la compagnie, et avait un frère dans la troupe d'environ vingt ans, taillé comme Hercule, et la figure la plus agréable et la plus animée: on l'appelait Rompa-Testa, c'était un de nos meilleurs et de nos plus braves soldats, le même que nous avions trouvé endormi et qui nous avait introduit dans la masure; une petite fille de treize ans, nommée Florentina, brune, espiègle, spirituelle et vive, était après Castellina ce que l'assemblée de ces dames offrait de plus joli; elle avait été enlevée à quatre ans chez un curé, auprès de Coïmbre, qui ne l'élevait peut-être pas pour un plus saint métier que celui qu'elle faisait, et elle étoit dressée depuis cet âge aux exercices journaliers de la bande, qu'elle remplissait avec autant de légèreté que d'intelligence; il ne lui fallait pas deux secondes pour enlever un bijou de la poche du plus méfiant des hommes: passait-elle dans un village il n'y avait pas de chien barbet qui pût saisir une poule avec autant de vîtesse; la prendre, l'étouffer et l'accrocher, sous ses cotillons, était pour elle l'affaire d'un clin d'œil, et elle jabottait toujours si bien en agissant que le plaisir qu'on avait à l'entendre empêchait qu'on ne vît ses actions: elle était à-la-fois l'élève et la favorite de Cortillia. Le reste des hommes et des femmes, que je ne vous peins point, était de vingt à trente ans, et tous possédaient à-peu-près également de la taille, de la fraîcheur, de l'adresse et de la santé.
Jusqu'au grand jour nous marchâmes en troupe, ce fut alors que le chef s'approchant de Léonore et de moi: nous allons suivre le cours du Tage jusqu'aux portes de Madrid, nous dit-il, la route est un peu plus longue, mais elle est moins fréquentée; on trouve chaque soir, ou de petits bois toufus sur la rive, ou des îles au milieu du fleuve, qui nous fournissent des retraites sûres; nous nous séparerons dès que le soleil va paraître, mais mon fils sera toujours à vingt pas devant nous; vous n'aurez qu'à le suivre, l'appeler quand vous voudrez vous reposer, lui faire signe quand vous voudrez vous remettre en marche; il vous menera tout droit où nous devons coucher ce soir: c'est une caverne, au fond d'un bois, presque baignée par la rivière, et qui n'est connue que des bêtes fauves et de nous. Mes camarades et moi quitterons la route à une lieue d'ici et nous arriverons au même gîte par des chemins plus détournés: tel est l'endroit où nous vous recevrons; il disparaît après ces mots. Tout se passa comme il avait été convenu; nous fîmes environ six lieues, et nous nous retrouvâmes le soir dans la caverne indiquée, où Brigandos ordonna tout pour notre réception; nous étions prévenues d'une partie des cérémonies qui s'observaient en pareil cas. Clémentine ennemie déclarée de tous les dogmes du christianisme, se faisait une fête de l'occasion qui lui était présentée de les accabler du mépris que son cœur nourrissait pour eux; je ne voyais pas tout-à-fait comme elle sur ce qu'on allait exiger de nous; non que ma crédulité fût plus étendue: je vous ai fait sur cela ma profession de foi; mais il me restait un fonds de préjugé que je craignais de n'avoir pas la force de vaincre.
Ils tiennent à la pudeur infiniment plus qu'on ne croit dans notre sexe, ces préjugés insurmontables. Le ridicule usage où sont les hommes de prononcer sur les mœurs d'une femme, en raison de ses opinions religieuses, fait que presque toutes celles qui sont sages, quoique philosophes, n'osent convenir des progrès de leur esprit. Qu'y a-t-il donc de commun entre les mœurs et les opinions? Eh quoi! il faut être taxée de libertine parce qu'on ne peut admettre une infinité de fables qui choquent le bon sens? Ah! qu'on me permette de le dire, la différence est bien plus grande entre le libertinage et l'impiété, qu'entre ce même libertinage et la superstition; on se livre à tout quand on est sûre d'être à l'abri du reproche, sous le manteau sacerdotal; mais celle qui n'aime la vertu que pour la vertu même; qui ne la sert que parce qu'elle enflamme son cœur; celle qui marche toujours à découvert, et dont l'ame se lit sur les traits du visage, ne se précipitera pas dans des erreurs qu'elle serait dans l'impossibilité de cacher.
M'objecterez-vous les flammes de l'enfer? qui sait les pallier comme la dévote? à force de les adoucir, elle les brave, et ce frein est bientôt aussi nul à ses yeux qu'à ceux de son adversaire; l'habitude de pouvoir pécher en paix, entraîne en un mot l'une à tous les égaremens que ses passions lui dictent; l'autre qui s'est accoutumée à ne jamais rien se permettre, uniquement contenue par les lois de son cœur et par les principes de sa raison, n'imagine point de les enfreindre.
Les cérémonies commencèrent; c'est ici où j'aurais grand besoin que vous me dispensiez des détails. . . . On nous soumit d'abord à cette pratique en usage au Japon, quand les Hollandais veulent pénétrer dans les villes. . . . On ne s'en tint pas là. Un symbole plus respecté des catholiques, un gage bien plus sacré de leur culte, nous fut également offert; et sur ce dernier objet, dont le respect au fond n'est que local, on exigea bien plus que sur l'autre. Tous deux bientôt nous furent représentés à-la-fois, et il fallut en venir alors aux marques du mépris le plus outrageant et les mieux constatées; à celles enfin, dont l'excès ne laisse plus de possibilité au retour. . . . On n'imagine point avec quel flegme, . . . avec quelle hardiesse, . . . avec quel dédain les femmes de notre troupe nous donnèrent l'exemple; . . . avec quelle sécurité Clémentine l'imita. . . . Je tremblai d'abord, je l'avoue, on se moqua de moi; . . . on me dit que des choses grossières ne pouvaient envelopper l'être immatériel: . . . on me dit qu'un Dieu ne pouvait être ni représenté dans une image, ni contenu dans un oubli, et que rien de ce qui était matériel ne pouvait mériter d'hommage, sans que le culte n'en devînt idolâtre. —Je m'enhardis, . . . j'exécutai, et n'en ai jamais eu de remords; ce qui suivit m'inspira un peu plus d'effroi. Dans le premier cas on ne faisait qu'agir, . . . il fallait parler dans l'autre. Vous comprenez qu'il s'agissait de l'abjuration: les mots en étaient effrayans; le sens des derniers était le vœu de son ame et de son corps à l'être infernal. Dès que nous eûmes fini, on ouvrit une fosse au milieu de la caverne, et nous nous prosternâmes tous autour, en répétant les paroles du chef, qui étaient une formule d'adoration au diable. La prière finie, Brigandos nous demanda, 1°. Si nous jurions d'être fidèles aux points de doctrine que nous venions d'adopter? 2°. Si nous nous engagions à ne point révéler ce que nous ferions ou ce que nous verrions faire? 3°. Si nous ne reviendrions jamais au culte que nous venions d'abjurer? 4°. Si c'était du fond du cœur que nous anéantissions toute idée de l'Être-Suprême, pour ne plus révérer que celle du démon; 5°. Si nous étions bien décidées à nous approprier le bien d'autrui, toutes les fois que nous en trouverions l'occasion? 6°. enfin, . . . et voici, sans doute, ce qui m'étonna le plus:—si nous protestions de secourir toujours le faible envers le fort, et d'adoucir la situation de tous les infortunés que le hasard offrirait à nous; nous promîmes tout.
Un repas splendide suivit notre réception; il y régna une gaieté honnête, . . . et pas le moindre mot, . . . pas le moindre geste qui pût nous donner la plus légère inquiétude sur la décence où l'on s'était engagé envers nous.
Le lendemain nous décampâmes comme à l'ordinaire; la marche de ce jour fut comme celle du précédent. Brigandos nous promit de nous mettre incessamment au fait de la morale, des coutumes des mœurs et du fond de la religion des Bohêmiens. Notre station, ce soir-là, était au milieu du fleuve même, dans une petite isle inabordable, et toute remplie de bois. Là, pendant qu'on préparait le souper, le chef voulant nous tenir parole sur les explications qu'il nous avait promises, nous tint à-peu-près le discours suivant:
Fin de la cinquième Partie.
[Footnote 1. Canal qui conduit de Padoue à Venise, et dont les rives sont couvertes des campagnes superbes de la noblesse vénitienne.]
[Footnote 2. Il n'étouffe pas les sentimens de la nature, mais il entraîne à l'égoïsme, les désirs du libertin, presque toujours en contradiction avec les devoirs sociaux, et se trouvant dans son ame d'après les principes qu'il s'est fait infiniment plus fort que ces devoirs, il les anéantit, mais il n'a point étouffé la nature, il n'a fait que céder à l'égoïsme. Cet axiome général ne va pourtant pas à ce cas-ci, où Fallieri ne fait ou n'écrit qu'une noirceur gratuite.]
[Footnote 3. Ptolémée pensait que c'était de ce lac d'où sortait le Nil; quelque foi que l'on doive ajouter au récit des voyages de Léonore, qui ne paraissent pécher en aucune circonstance, il serait pourtant possible qu'elle se trompe sur les Sources du Nil, dont aucuns détails réels ne nous sont encore parvenus.]
[Footnote 4. On doit se rappeler ici la Mithologie de ces peuples, détaillée par Sarmiento.]
[Footnote 5. La portugaise vaut 40 livres.]
[Footnote 6. La pistole courante est de 21 livres.]
[Footnote 7. Ce sont des gens de la Galice, qui font à Lisbonne le métier de porte-faix, de ramoneurs, etc.]
[Footnote 8. Cette auberge et la précédente étaient, lorsqu'on écrivait, les deux meilleures de Lisbonne.]
[Footnote 9. Le portrait n'est pas chimérique, peut-être d'autres polices que celle de Lisbonne en ont-elles offert l'original. Voyez le mot Sartine, au dictionnaire des grands coquins.]
[Footnote 10. La plus basse monnaie de Portugal, il en faut 6400 pour faire 42 liv. 12 s. 6 d.]
[Footnote 11. La demie portugaise vaut environ 20 liv.]
[Footnote 12. La cruzade vaut à-peu-près 3 liv.]
[Footnote 13. Environ quinze sols de France; c'est le quart de la cruzade d'argent.]
[Footnote 14. Quelques lecteurs vont dire: —voilà une bonne contradiction. On a écrit quelque part avant ceci, qu'il ne fallait pas changer souvent les ministres de place: ici l'on dit tout le contraire. Mais ces vétilleux lecteurs veulent-ils bien nous permettre de leur faire observer que ce recueil épistolaire n'est point un traité de morale dont toutes les parties doivent se correspondre et se lier; formé par différentes personnes, ce recueil offre, dans chaque lettre, la façon de penser de celui qui écrit, ou des personnes que voit cet écrivain, et dont il rend les idées: ainsi, au- lieu de s'attacher à démêler des contradictions ou des redites, choses inévitables dans une pareille collection. Il faut que le lecteur, plus sage, s'amuse ou s'occupe des différens systêmes présentés pour ou contre, et qu'il adopte ceux qui favorisent le mieux, ou ses idées, ou ses penchans.]
[Footnote 15. Autre vertu inconnue des gens du monde: qu'un infortuné raconte ses malheurs, à peine lui accorde-t-on un instant d'attention; à peine un seul cœur s'ouvre-t-il pour recueillir ses plaintes; il semble que l'homme heureux s'irrite à la peinture du malheur des autres; l'assurer, lui prouver qu'il peut devenir tel, est une espèce d'offense qu'on fait à son orgueil, dont il se venge tout de suite par de la froideur ou de la distraction.]