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Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3

ALINE ET VALCOUR, (continued 4)

Reading edition

Angélique se rendit, monsieur de Bersac, que cette thèse consolait peut-être un peu, approuva plus encore que le systême, l'éloquence, l'érudition de Brigandos, et la conversation redevint générale.

À l'égard de mon histoire, Clémentine nous dit qu'elle avait été si secrète qu'il était devenu absolument impossible à cette compagne d'infortune d'apprendre aucune de mes nouvelles, qu'elle me supposait morte et qu'elle s'en était plusieurs fois désolée avec Santillana qui, quoique de la maison, n'avait pourtant jamais pu réussir à savoir ce que j'étais devenue; le sort de la troupe de Brigandos lui avait été également caché, et toutes réflexions faites ne s'occupant que de moi seule et de notre aimable chef, elle avait pris peu de part à tout le reste. Brigandos croyait que ses deux enfans étoient devenus victimes du tribunal; il eût donné sa vie pour les sauver, ne le pouvant pas, il profitait au moins de ce qu'il avait obtenu pour lui-même, et sans être dégoûté du métier, il allait rassembler une nouvelle troupe en Biscaye, avec laquelle il avait dessein de passer en Italie. Monsieur et madame de Bersac qui avaient pris sur mes récits le plus vif intérêt à Clémentine, furent enchantés de faire connaissance avec elle, tout ce qui me fâche, dit Bersac, en souriant un peu, malgrè lui, c'est que cette connaissance m'ait coûté l'honneur. —l'honneur dit Clémentine, en tachant de ramener la gaïté qu'elle craignait voir se dissiper au souvenir de cette triste catastrophe. . . . Ah, monsieur! comme vous vous trompez, si vous croyez que l'honneur des hommes puisse résulter de la conduite des femmes, et que vous importe ce que nous faisons, vous êtes bien dupes d'y prendre garde, le petit mal que vous éprouvez de notre incontinence n'est absolument que chimérique; changez de systême, il devient nul. . . . Soyez plus justes, messieurs les maris, et ne nous soumettez pas à un joug qui vous désolerait à porter, loin de vous scandaliser des délices dont nous osons nous enivrer sans vous; devenez assez délicats pour nous en procurer vous- mêmes, la reconnaissance où vous nous contraindrez, deviendra volupté dans vos ames sensibles. Vous comprendrez que si nos sens s'émeuvent un instant pour d'autres, ce qui est bien autrement précieux; ce qui ne dépend que de l'ame seule, ne vous appartient que plus sûrement, et que vous nous enchaînez toujours, même en dégageant nos liens. . . . Ah! je le dis, comme je le pense! mais si j'étais homme, voilà comme j'agirais, ou pas assez sûr des plaisirs que je donnerais à ma femme, ou craignant sans cesse de ne lui en pas procurer assez, je la presserais d'en prendre avec mes amis, je regarderais l'acceptation qu'elle en ferait, comme une preuve de son amitié et de sa confiance, je la remercierais cent fois du bonheur dont elle me ferait jouir, en me permettant de travailler au sien. . . . D'être témoin de son délire, oui, monsieur, voilà en quoi consiste la délicatesse dans une ame bien organisée, il ne s'agit pas d'être content tout seul; il ne s'agit pas de ne vouloir rendre nos épouses heureuses, que quand nous le sommes nous- mêmes, il faut répandre la félicité sur elles. . . . Dut-ce même être à nos dépens, et ne pas s'imaginer sur-tout qu'on est ou à plaindre ou déshonoré parce qu'elles ont pu goûter un instant de plaisir loin des nœuds dont nous les accablons. Bersac demanda au jeune époux de Clémentine, s'il adoptait de pareils systêmes, assurément, monsieur, répondit cet aimable jeune homme, on me verra sans cesse partager tous ceux qui paraîtront faire le bonheur de ma femme; la société entière applaudit ces principes; le sérieux Bersac n'y put tenir lui-même; la chaste Angélique en lorgnant Santillana, lui disait bas —__Votre femme est folle. . . . Mais vous êtes d'une imprudence . . . On ne fait pas de ces choses-là. . . . Je ne conçois pas comment j'ai pu m'y tromper un moment. . . ._ Et le reste de la nuit se passa dans une honnête joie et sans se quitter qu'à l'instant du départ; cette séparation ne se fit qu'avec des larmes bien amères, répandues entre Clémentine et moi, et mille protestations de nous écrire, ce que nous n'avons pas cessé de faire jusqu'à ce moment-ci, où je puis assurer qu'elle vit contente, heureuse et riche avec un mari qui l'adore, et qui ne s'occupe journellement que de sa félicité. Brigandos continua de les suivre, et ce ne fut pas non plus sans attendrissements que je me séparai de cet ami sincère. Le reste de notre route se poursuivit avec tranquillité, nous passâmes heureusement les monts, et nous arrivâmes bientôt à Bayonne, sans le plus léger accident.

Quoique la destination de mes amis fût pour Bordeaux, leur talent reconnu et chéri par toute la France, les fit désirer à Bayonne; ils n'accordèrent vingt représentations au directeur, qu'aux conditions de mon début dans cette ville, et que mes talens naissans y seraient soutenus; je parus donc pour la première fois dans Iphigénie de Racine, et dans Lucinde, de l'Oracle. Mais je tremblai tellement, que sans les puissantes étaies que m'avaient procuré monsieur et madame de Bersac, peut-être eussé-je quitté les planches dès le premier jour que je m'avisais d'y monter. Le lendemain, encouragée par mes amis, je parus avec beaucoup plus de hardiesse dans la Junie, de Brittanicus et dans Zénéïde, je fus extrêmement applaudie; le troisième jour je jouai Rosalie dans Mélanide, et Betti dans la jeune indienne, cela fut encore mieux; le quatrième jour enfin on m'abandonna à moi-même, et la Sophie du père de famille devint mon chef-d'œuvre. Mon succès se décida dès-lors, et reprenant mes premiers débuts, joints à de nouveaux rôles que j'étudiais chaque jour, j'occupai la scène près de deux mois à Bayonne, avec les applaudissemens généraux. Le jour où je jouais Zénéïde, je reçus le soir au foyer des vers charmans, et une invitation de souper des plus pressantes. . . . Ah! me dis-je alors, au comble de mes vœux . . . Voilà donc les seuls écueils contre lesquels je puis briser à présent. . . . Courage, . . . tant qu'il ne m'en restera que de cette sorte, j'en triompherai facilement. La décence et la politesse décorent au moins ceux-ci. —Je n'ai plus de violence à redouter. Ne voulant point me faire d'ennemis, je refusai, d'après le conseil de madame de Bersac, avec autant d'honnêteté que de reconnaissance; cela fit bruit, je n'en fus que plus accueillie le lendemain. Je gagnai à Bayonne autant qu'il me fallait pour dédommager mes amis des frais qu'ils avaient faits pour me faire paraître avec éclat sur la scène, mais ils ne voulurent jamais rien accepter; je fus obligée de leur céder sur ce point, et ce ne fut qu'à Bordeaux, où madame de Bersac voulut bien recevoir de moi pour cinquante ou soixante louis de parures.

Nous arrivâmes enfin dans cette ville, j'y étais attendue, j'ose même dire desirée; et j'allais y paraître, lorsque je fus assez heureuse pour rencontrer tout ce que j'adorais dans le monde, et tout ce que je cherchais avec tant d'empressement.

Vous savez le reste, madame, dit Léonore, le ciel en me dédommageant de tant de malheurs, par une foule de prospérités inattendues, a voulu joindre au charme de retrouver un époux, celui de me rendre une mère. . . . Oh! madame, a-t-elle ajouté en se jettant dans les bras de la présidente, que de maux on oublierait à ce prix!

Ici la belle épouse de Sainville cessa de parler: et comme il était tard, après de mutuelles marques de tendresse et d'affection, chacun se retira, excepté la présidente et le comte de Beaulé, qui passèrent une partie de la nuit à statuer tout ce qu'il y avait à faire pour completter le bonheur de ces jeunes époux. Ces décisions, dont on a bien voulu me faire part, feront le sujet de ma première lettre: il me semble qu'en voilà quelqu'unes de suite, dont la longueur mériterait des excuses, si ce qu'elles contiennent ne dédommageait pas un peu, selon moi, du tems que l'on perd à les lire. Je t'embrasse.

Fin de la sixième partie.

[Footnote 1. Vingt pistoles font 240 liv.]

[Footnote 2. Voyez p. 367, morceau réfuté par celui-ci; voyez aussi la page où Brigandos dit laissez tous ces vilains vices là se punir les uns par les autres.]

[Footnote 3. Plut au ciel que ces effrayantes maximes ne se trouvassent qu'en Espagne, et qu'elles n'eussent jamais souillées nos annales!]

[Footnote 4. On a quelquefois demandé la raison de cette inconséquence, elle se trouve dans l'histoire du cœur humain; ce ne sont pas les mauvais attributs des autres qui humilient notre orgueil, ce sont leurs perfections, moyennant quoi l'on prend peu garde à l'être entièrement mauvais quand on n'a point de rapports avec lui. Mais les qualités de l'être mixte, désespèrent l'amour-propre, révolté du bien, on veut voir s'il ne fait point de mal, et l'on met tous ses vices au jour pour se venger de ses vertus. Fatale conclusion, mais ne doutons pourtant point de sa bonté, la véritable sagesse est de se conduire à la guise des hommes, c'est le seul moyen d'être heureux, or d'après ce principe, celui qui a le malheur de ne pouvoir être tout-à-fait bon, fera beaucoup mieux d'être tout-à-fait méchant, que de mélanger l'un et l'autre; il aura tort aux yeux de la vertu, mais grandement raison aux yeux des hommes; et ce sont les hommes qui font notre sort. Réflexion affligeante mais juste.]

[Footnote 5. Tous ces détails locaux sont faits sur les lieux mêmes; le lecteur peut être sûr de leur fidélité.]

[Footnote 6. La torture de la corde se donne en liant le criminel à une corde par les bras renversés en arrière. Par le moyen de cette corde qui joue dans une poulie, on enlève le patient de vingt & trente pieds, puis, après l'avoir ainsi laissé suspendu quelque tems, on le laisse brusquement retomber de toute la hauteur jusqu'à demi-pied de terre; ces secousses lui disloquent toutes les jointures, lui crèvent souvent l'estomach, et font pousser des cris horribles. —La torture de l'eau consiste à faire avaler une quantité d'eau au patient, ensuite on le couche sur un banc creux, dans lequel on le serre à volonté. Ce banc a un bâton qui le traverse et qui tient le corps du patient comme suspendu. La position lui rompt l'épine du dos avec des douleurs incroyables. La torture du feu est la plus rigoureuse de toutes. On allume un brâsier ardent, ensuite on frotte la plante des pieds du criminel de matières pénétrantes et combustibles: on l'étend par terre, les pieds tournés vers ce feu, et on les lui brûle ainsi jusqu'à ce qu'il avoue: ces trois tortures se donnent chacune l'espace d'une heure, et souvent plus. On y applique les femmes et les filles de tout âge, ainsi que les hommes, quelquefois couvertes d'une chemise de grosse toile, souvent nues; mais de toutes manières elles sont toujours dépouillées devant leurs juges: ensorte, dit l'auteur, que nous transcrivons mot à mot dans cette note, que la plupart effrayées de cet immodeste appareil, disent et nient tout ce qu'on veut, afin d'éviter les tourmens. On n'a aucun égard, poursuit le même écrivain, ni à l'âge, ni au sexe: on y traite tout le monde avec une égale sévérité. Tous sont appliqués à la torture ou presque nuds, ou totalement nuds, suivant le caprice des inquisiteurs, qui ne manquent pas de traiter avec bien plus de rigueur les femmes ou les filles qui ne veulent pas leur être favorables. Celles qui pourtant se rendent n'en sont pas plus heureuses. Ils les engagent à se livrer à eux, en leur faisant esperer de les sauver, et dès qu'ils en ont joui, ils les condamnent à mort, afin que, par ce moyen le crime qu'ils commettent, se trouve enséveli. Leurs excès enfin montèrent à tel point, que Clément VI nomma une commission particulière pour informer contre leurs infamies. Ce fut Bernard, cardinal de Saint-Marc, qui en fut chargé. Voilà pourquoi enfin Miguet de Monsarre, auteur espagnol, dans son livre de Coena Domini, leur dit:— Cimas esso mat echores comone tenegis verguenca, ni honoraque despues de aver Gozado las mugueres y Donzellas que entran en vuestro poder despudes de avertas Gozado las Entregays at Fuego o impios péores que los viejos de Suzanna.

Voyez la seconde partie du tome II de l'histoire des Cérémonies religieuses des peuples du monde, et l'histoire des Inquisitions.]

[Footnote 7. Quelle plus grande preuve de la puissance des inquisiteurs, que la fin tragique de dom Carlos? Philippe II, père de ce malheureux prince, ne lui fit perdre aussi cruellement la vie, que par l'instigation de ces scélérats.]

[Footnote 8. Si c'est là ce qu'on pense à l'école du malheur, elle n'est donc pas aussi bonne que les sots le croyent. Le capitaine Cook observe dans ses relations, que plus les gens de son équipage étaient malheureux, et plus il les trouvait cruels, alors dit-il ils se livraient au meurtre sans aucune raison, plus l'infortune semblait les presser, plus leurs esprits devenaient insensibles, plus leurs cœurs devenaient féroces, l'effet de l'infortune sur le cœur de l'homme, est de l'endurcir, voilà pourquoi le bas peuple est toujours plus cruel que les gens qui ont reçu une bonne éducation, si cela est, et nous ne devons pas en douter, l'infortune ne peut être bonne à rien, car ce qui blesse l'ame, ce qui éteint les sentimens de sensibilité, ne saurait qu'entraîner au crime. C'est quand l'homme est heureux, qu'il cherche à rendre tel tout ce qui l'approche; tombe-t-il dans l'adversité, l'humeur, le dépit, le chagrin, corrompent son ame; l'endurcissent, et le conduisent incessamment aux horreurs.]

[Footnote 9. Le marquis de Vauvenargues.]

[Footnote 10. Il ne s'agit pas de mettre en avant ici les intérêts de la société, la réponse aux objections de Bersac serait puérile: il est question de savoir pourquoi on punit. Assurément la peste nuit à la société, autant et beaucoup plus que le voleur de grands chemins. Cependant nous ne nous vengeons pas de la main qui nous envoie la peste, et nous rouons le voleur. —Pourquoi? Répondez, suppots des loix qui commandent le meurtre répondez, voilà le seul état de la question.]

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