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Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3

ALINE ET VALCOUR, (continued 2)

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Le premier mouvement de mon cœur fut, je l'avoue, de me laisser tomber aux pieds de cet homme généreux, et j'y répandis un torrent de larmes avant de souffrir qu'il me releva. . . . Généreux mortel, m'écriai-je, vous avez absorbé dans vous toutes les chimères religieuses, mais si vous avez dégagé votre esprit de ces fables inutiles à l'homme, ce n'est, je le vois bien, que pour y laisser plus d'empire à tout ce qui doit faire la félicité de vos semblables. Ah! Laissez moi vous offrir ma reconnaissance et mon cœur, laissez moi vous regarder comme un ami, . . . comme un frère, . . . comme le dieu même auquel vous refusez des vertus, . . . et qui ne serait vraiment digne de nos hommages, que s'il avait celles de votre ame. Ô! Gaspard, je n'eus pas trouvé ces sentimens dans un dévot.

Ici le caractère de Léonore, ou du moins sa façon de penser sur la religion, se trouvant entièrement à découvert, madame de Blamont, quelqu'enthousiasmée qu'elle fût, de l'action de Gaspard, ne put s'empêcher pourtant de faire sentir à sa fille qu'elle était fâchée de lui voir ne soupçonner ce trait que dans un ennemi de nos principes religieux; il était difficile que l'extrême piété de cette femme honnête et sensible, ne s'allarma pas de ce qui venait d'être dit . . . , Léonore fut calme aux reproches de sa mère. . . . Ô! madame, lui dit-elle, vous avez exigé de moi de la sincérité, je la blessais en vous cachant mes principes, je dois-donc en rester là s'ils vous scandalisent, car je serai contrainte en avançant, de vous dévoiler des choses plus fortes, et que vous condamnerez d'autant plus, qu'à la rigueur j'aurais pu ne pas m'y prêter. Ce n'est ni à monsieur de Sainville, madame, ni à dom Gaspard, ni aux autres personnes avec lesquelles vous allez me voir, qu'il faut s'en prendre du peu de conformité de mes systêmes aux vôtres; mon mari vous dira que dès l'âge de 13 ans, il reconnut en moi cette ferme aversion pour toutes idées religieuses; et j'avais déjà lu à cet âge presque tout ce qui a été écrit contre les opinions que vous adoptez; une amie de la comtesse de Kerneuil me prêta ces livres; je les dévorai; elle en raisonnait avec moi, m'affermissait dans les principes dont ces ouvrages m'offraient l'analyse, me les expliquait avec soin, et se plut aussi pendant deux ans, à nourrir mon ame d'une philosophie dont elle était enthousiaste; l'expérience, mes malheurs, l'image du monde ont vivifié dans moi ces systêmes et me les ont rendus si familiers, qu'il me serait bien difficile d'en adopter d'autres aujourd'hui; je les crois compatibles à la plus saine vertu; la suite de mon histoire vous en convaincra peut-être, je n'ai pourtant point anéanti l'idée d'un dieu, ne l'imaginez pas madame, mais je crois ce dieu très-au-dessus de tous les cultes, je suis fermement persuadée qu'il n'en mérite et n'en exige aucun, et que de tous le moins raisonnable étant le nôtre, serait celui qui devrait l'offenser le plus grièvement s'il se mêlait des folies humaines. Malheureux enfant, dit madame de Blamont en pressant Léonore entre ses bras, tu n'aurais pas couru tous ces risques sans les premiers malheurs de ton enfance. —Ah! crois que les vertus morales ne sont que plus actives, étayées par celles de la religion, et que celui qui sert bien son dieu, n'en aimera que mieux ses semblables; . . . quelques larmes coulèrent ici des beaux yeux de cette mère tendre, . . . ceux d'Aline se mouillèrent aussi, elle tenait les mains de sa sœur, elle la regardait avec cette pitié douce qui s'allarme pour tout ce qui ne lui ressemble pas; non, que cette chère fille s'imagine être mieux qu'une autre; mais elle est persuadée de ses maximes, elle y croit lié le bonheur présent et futur. L'être qui ne les adopte pas, lui présente l'idée du malheur, et cet aspect afflige toujours une ame aussi délicate que la sienne.

Le comte vit bien que sa médiation devenait nécessaire à rétablir la paix dans les esprits; madame, dit-il à la présidente, les erreurs de Léonore ne sont point vos fautes, elles ne doivent vous donner aucun remord, il faut la plaindre sans essayer de l'en faire revenir, vous n'y réussirez pas, il n'y a rien à quoi l'on tienne comme à ses idées sur la religion, vous savez que les approches, même de la mort, n'en font point changer. —Oh! non certainement, reprit Léonore avec vivacité, c'est pour assurer le calme de cet instant, qu'on travaille à secouer de bonne heure ce qui peut le rendre horrible; il s'en faut donc bien que je puisse renoncer à ce que je n'ai adopté que pour mon bonheur, à ce qui, j'ose le dire, le fait uniquement après les sentimens que je dois à ma mère et à mon époux, et que trouble seulement aujourd'hui le chagrin qu'en ressent cette mère à qui je suis prête à faire tous les sacrifices qui pourraient lui devenir de quelqu'utilité, aux seules conditions qu'elle n'exigera pas ceux qu'elle ne souhaite que pour me rendre à des liens que je ne prendrais qu'avec horreur.

Eh bien, dit le comte, cela posé, je crois que ce qu'il nous reste de mieux à faire, est d'écouter la suite des aventures de Léonore, et de l'engager plus que jamais à ne nous rien déguiser. Chères et charmantes amies, continua-t- il, en s'adressant à madame de Blamont et à son Aline, quand on a votre solidité, votre vertu, on peut tout entendre sans risques, et quand on a votre sagesse et vos cœurs, on plaint et pardonne la faute sans cesser d'aimer la coupable, et Léonore aussitôt embrassée par sa mère et sa sœur, pressée par elles et par toute la société de continuer le fil de ses aventures, en reprit le récit dans les termes suivans:

Quand nous arrivâmes aux environs de Dongola, le conducteur de notre caravanne fut demander au roi la permission de traverser sa capitale, on la lui accorda sur-le-champ, et en vérité la faveur n'était pas grande; rien de plus affreux que cette ville, des maisons désertes ou mal bâties, des rues embarassées de monceaux de sables entraînés par les lavanches, et partout l'image de la désolation; un château assez mal fortifié se présente au milieu de la ville; il est défendu par une garnison d'arabes pasteurs; Dom Gaspard et moi, ainsi que quelques négocians Hollandois de la caravanne, eûmes l'honneur de manger chez le roi de Dongola, à des tables séparées, mais aussi bien servies que la sienne.

Le titre de domestique de Dom Gaspard n'avait duré qu'un jour, dès que nous nous étions crus en sûreté, cet ami m'avait fait passer pour le neveu d'un roi d'Afrique, qu'il ramenait à son oncle, et comme il m'avait appris le Portugais, je ne m'exprimais plus que dans cette langue.

Quatre jours après notre départ de Dongola, nous entrâmes dans le royaume de Sennar; la crainte d'être pillés par les peuples qui sont au-dessus de Korti le long du Nil, nous contraignit à nous éloigner des bords de ce fleuve, et à entrer dans le désert de Bihonda, un peu moins agreste que ceux de la Libie, et où l'on voit au moins quelqu'arbres; de l'autre côté du désert nous trouvâmes des habitans campés sous des tentes qui ne nous laissèrent manquer de rien. Nous parvinmes enfin à Hargabi, où se trouve avec profusion tout ce qui peut flatter les voyageurs; cette abondance délicieuse quand on vient de traverser des pays si incultes, nous engagea à quelque séjour dans cette contrée. Ce fut en la quittant que nous voyageâmes dans des forêts charmantes d'acacias; leur fraicheur, la quantité de petits perroquets verts, de gelinottes et d'autres oiseaux qui peuplent ces bois, ne contribuent pas peu à rendre délicieuse la route qui les traverse; au sortir de là, nous marchâmes dans des plaines très-fertiles, d'où nous découvrîmes la ville de Sennar.

Cette capitale où vous trouverez bon que je vous arrête un instant, à cause de la fatale aventure qui nous y arriva, contient environ trois cent mille ames; mais elle est aussi sale que peu policée; le palais du roi construit de briques cuites au soleil, est un amas confus de bâtiment qui n'a de remarquable que le désordre et le mauvais goût. Les appartemens garnis de tapis, sont meublés à la manière du Levant; quelques jardins les environnent; tout est désagréable dans ce climat brûlant, les chaleurs qui prennent de janvier en avril y sont incontenables, les peuples de la religion mahométane y sont fourbes, méchans, superstitieux, débauchés, et l'on n'est pas plutôt dans ce triste séjour, que l'on désire aussitôt de le quitter.

Le roi auquel nous fûmes présentés, est un homme d'environ cinquante ans, d'un libertinage effréné et d'une cruauté inouie; on ne peut l'aborder que pieds nuds; ses traits ne s'aperçoivent jamais; perpétuellement couverts d'un voile de gaze, on dirait que cet imbécile craint d'éblouir ses peuples, quand il va de sa capitale à une maison de campagne à lui qui en est éloignée de deux lieues, il est précédé de quatre cents gardes à cheval, entouré de deux cents valets, chantant ses louanges, dont douze le portent sur un palanquin, et suivi de sept cents femmes nues, portant sur leur tête des corbeilles remplies des différens mets qui doivent être servis au repas de sa majesté; trois cent cavaliers ferment la marche, et ce cortège forme une ligne d'une telle étendue, que souvent la tête de la colonne est déjà dans la maison de campagne que l'arrière garde n'a pas même encore quitté la ville. Si le souverain s'en tenait à ce faste, dès que ses trésors lui permettent de le soutenir, il ne donnerait aucune prise aux reproches des passagers; mais son extrême cruauté les lui mérite absolument. Elle révolte souvent ses sujets; et comme il les craint, à l'exemple de tous les despotes, ce n'est depuis quelque-tems que sur les caravannes, qu'il fait tomber les traits de sa noirceur. Nous en étions prévenus, mais notre maudite curiosité nous fit, malgré tout cela, tomber dans l'un des pièges qu'il tend ordinairement aux voyageurs, pour se procurer, parmi eux, des victimes à ses scélératesses. Un des goûts le plus vif de ce monstrueux prince, un de ceux qui le chatouille le plus énergiquement, est de faire empaler sous ses yeux, tous les délinquans qu'il peut surprendre en faute, et cela sans distinction d'âge ni de sexe. Placé à une fenêtre de son palais, ouverte à quinze ou vingt pieds du lieu où l'on exécute, le vilain homme au milieu de ses femmes jouit là tout à son aise du cruel plaisir de voir souffrir des malheureux. Afin d'augmenter leur nombre, il surcharge les voyageurs d'impôts et de défenses, dont le défaut de payemens ou l'infraction est toujours punie par le pal. Dans le nombre de ces défenses, celle qui nous fit succomber Gaspard et moi et qui nous précipita ainsi que quelqu'autre de nos compagnons dans le péril que je vais vous raconter, est celle publiée à son de trompe, toutes les fois qu'une caravanne passe dans Sennar; cette défense consiste à ne point approcher d'un petit pavillon situé à une demi-lieue de cette ville, dans lequel, est dit-on, renfermé l'organe de Mahomet; mais en même tems que le fourbe fait faire ces défenses, un nombre infini de satellites à lui, conversant avec tous les voyageurs, ne cessent d'exciter leur curiosité sur cette merveille, et ce qu'ils en racontent est si bisarre, que pour peu qu'on soit né avec un peu d'imagination, il est bien difficile de ne pas succomber; quelques-uns de ces fripons offrent de vous conduire, tous vous assurent que la défense publiée est chimérique, que fût-on même surpris, il n'en résulterait aucun danger; on se laisse séduire, on y va, dès qu'on y est, il y arrive ce que vous allez voir.

Vivement pénétrés que cette défense n'était que de forme, chaudement excités à aller admirer une des plus grandes merveilles du monde, en ayant déjà dans nous-mêmes une violente envie, Gaspard, trois femmes arabes, deux turcs, quatre négocians Hollandais ou Portugais et moi, tous voyageurs de la caravanne, nous nous laissâmes entraîner, et à la pointe du jour le surlendemain de notre arrivée à Sennar, conduits par deux de ces fripons qui nous avaient suborné, nous nous rendîmes au pavillon de Mahomet; à peine en fûmes-nous à trente pas, qu'un gros de soldats armés de carabines débusquant à la hâte d'un taillis voisin, dans lequel ils étaient à plat-ventre, nous entoure, nous saisit avec la même facilité qu'un chasseur s'empare du gibier qu'il vient de prendre en son lacet, et nous ramène à l'instant tous les onze au prince, qui se met à éclater de rire, voyant une si bonne capture, en nous promettant que par ses soins nous ne languirons pas sur la terre; il nous examine les uns après les autres, et sans être touché de la jeunesse, de la beauté des trois femmes arabes, qui se jettent à ses pieds pour implorer sa grace, il les condamne comme le reste, en leur assurant qu'il aura le plus grand plaisir à voir, si elles supporteront les douleurs du supplice qui leur est préparé, avec le même courage que les hommes.

Mon sexe n'étant pas découvert, mon déguisement toujours le même, le roi continua comme il avait fait jusqu'àlors de me prendre pour un garçon. . . . Gaspard voulut l'implorer pour moi, lui rappeler les alliances avec un roi d'Afrique, qu'il m'avait supposée (comme partout,) en arrivant dans cette cour, l'attendrir en un mot sur mon sort, en lui disant que j'étais d'un sang royal comme lui, rien ne réussit; parle pour toi, lui dit le barbare, et ne t'inquiète pas des autres.

Cependant on nous donna un excellent dîner, au palais même, et l'on nous laissa tous ensemble dans la salle, où l'on nous avait servi jusqu'à l'heure du spectacle que le roi se préparait à nos dépends.

Je ne vous peins point ma situation, vous comprenez aisément son horreur, toutes mes idées se tournaient vers Sainville. —ô! malheureux amant, m'écriai-je, je ne te verrai donc plus, ceci est bien pis que le poignard du cercueil de Venise, mourir à la bonne heure, . . . mais mourir empalée! et mes larmes coulaient en abondance, sans que la main du tendre et bon Gaspard, oubliant tous ses dangers pour moi, cessa jamais de les essuyer. Le même désespoir régnait dans notre petite troupe, les hommes juraient et tempêtaient, les femmes toujours plus douces, même dans leurs douleurs, se contentaient de pleurer ou d'hurler, et l'on n'entendait que des cris, que des imprécations dans cette salle, funeste; mélodie bien flatteuse sans doute aux oreilles du bourreau qui nous sacrifiait, puisque pour les entendre plus à l'aise, le cruel était venu dîner avec ses femmes dans une pièce voisine de la nôtre.

Enfin, elle arriva cette heure fatale, où nous allions devenir la proie de la mort; je ne l'entendis pas sans frissonner, je me serrai contre Gaspard, il me semblait que celui qui allait pourtant périr comme moi, devait encore me servir d'appui; le prince fut se placer, et l'œil fixé sur l'arène sanglante, le monstre vit exécuter d'abord les deux turcs, ensuite les quatre européens et les trois femmes arabes; il ne restait donc plus que Gaspard et moi, on vient me chercher la première, j'embrasse mon ami, je meurs contente, lui dis-je, puisqu'on m'épargne au moins la douleur de vous voir périr à mes yeux, puis réunissant mon courage et mes forces, je m'élance au milieu du cercle; l'exécuteur me saisit. —Oh! madame, dit Léonore, en frémissant de souvenir, si j'ai cru voir la mort de près, j'ose bien dire que c'est dans cette terrible occasion.

Pour l'accomplissement de cette cérémonie à-peu-près comme pour celle où l'on châtie les enfans, la portion de chair que l'on découvre, est celle que la nature a placée au bas de nos reins, et cela, pour que rien ne puisse mettre obstacle à l'introduction du pieu dans la partie destinée au supplice. On dégarnit donc promptement, aux yeux du monarque observateur, ce qui gênait dans moi le local nécessaire à l'action; mais jugez ce que je devins, quand j'entendis, dès qu'on me vit nue, des cris tumultueux retentir dans toute l'assemblée, et le bourreau lui-même me repousser avec horreur. Trop émue de mon sort, je n'avais pas pensé à la surprise que je devais naturellement causer en présentant un derrière assez blanc sous un buste fort noir; la frayeur avait été générale; les uns m'avaient prise pour un dieu, les autres pour un sorcier, mais tous s'étaient enfuis, le roi seul un peu moins crédule, ordonna qu'on me ramena à l'instant à ses yeux; on fait venir Gaspard, les interprètes s'avancent et on me demande ce que signifie cet état mixte dont la nature n'offrait aucun exemple; il n'y eut plus moyen de feindre, il fallait tout avouer; le roi me fit débarbouiller devant lui, me fit prendre des habits à l'usage de ses femmes, et m'ayant malheureusement trouvée de son goût sous cette métamorphose, il me déclara qu'il fallait m'apprêter à recevoir, dès la même nuit, l'honneur de servir ses plaisirs. —Funeste arrêt, me dis-je, différence bien légère entre le supplice qui m'attend et celui où j'échappe. —Ô Sainville! . . . Sainville, ne m'aimerais-tu pas mieux empalée.

En considération des plaisirs que le roi de Sennar se promettait avec moi, il accorda la vie au jeune Portugais, mais on nous sépara aussitôt, il fut placé parmi les esclaves, et moi reléguée dans une petite chambre attenant au harem.

Une émeute affreuse survint heureusement pour moi le même soir, elle était occasionnée par nos compagnons de voyage; furieux de ce qui venait de nous arriver, ils nous vengeaient, et le tumulte devenait si pressant dans la ville, que le roi avait été obligé de marcher en personne à la tête de ses troupes, pour en arrêter le désordre; il rentra fort tard, et se trouvant harassé; il se retira seul dans son appartement, en me faisant dire que je ne jouirais que le lendemain des graces qu'il lui plaisait de m'accorder.

Cette nouvelle me calma, c'est un trésor que le tems pour un malheureux, celui qu'on lui donne quelque court qu'il soit, lui paraît toujours suffisant à se dégager des fers qui lui sont préparés, et son ame s'épanouit en proportion des heureux délais qu'il obtient.

La nuit était déjà très-avancée; anéantie sur mon balcon, je me livrais à mille projets plus singuliers les uns que les autres, pour tacher de me soustraire aux nouveaux maux dont j'étais menacée; encouragée par mon heureuse étoile, je ne doutais pas que le sort ne m'offrit incessamment les moyens de fuir, lorsque tout-à-coup j'entendis prononcer mon nom; qui m'appelle, dis-je? qui peut donc s'occuper encore de la plus malheureuse des femmes? Le meilleur ami qu'elle ait au monde, me répondit-on, l'infortuné Gaspard qui vient pour la sauver. —Gaspard! Dieu, qu'entends-je. —Ô Léonore! laissez-vous glisser, peu de hauteur, nous sépare, je le vois, hasardez tout et n'ayez nulle crainte, un des gardes du tyran gagné par mes largesses, est là qui nous attend, il s'échappe avec nous; fuyons: la caravanne partie tout de suite après l'émeute, n'est pas à deux mille d'ici, nous la rejoindrons aisément; pressons-nous, le beaume qui coule sur des playes brûlantes, la rosée qui rafraîchit le calice des fleurs déssechées par le vent du Midi, produisent des effets moins doux, que ces paroles ne firent sur mon cœur, je ne perdis pas une minute, et sans mesurer des yeux la hauteur, je me précipite dans les bras que me tend Gaspard. Son guide et lui m'emportent à l'instant, et en moins de trois quarts d'heure d'une marche forcée, nous rejoignent à nos camarades, un peu surpris de mon changement d'état, mais dont nous ne fûmes pas moins reçus avec des transports inexprimables de joie. Tous les hommes deviennent frères quand le péril les rassemble; le généreux soldat qui nous sauve, est récompensé de nouveau, j'embrasse mille et mille fois Gaspard, les paroles manquent aux sentimens de ma reconnaissance, notre nègre et nos effets se retrouvent dans le plus grand ordre, et notre route se poursuit.

Ah! je respire, dit le comte, vous m'avez fait une frayeur . . . moi qui connais si peu ce sentiment-là; il n'appartient, je crois, qu'à l'intérêt que vous inspirez de le faire naître dans mon ame; voilà peut-être la première fois de la vie qu'une jolie femme se sauve par de tels moyens; il en est mille qui se seraient perdues pour avoir montré ce que vous fîtes voir. —En vérité, comte, dit la présidente. —Mais madame laissez-moi rire à l'aise, d'une aventure qui n'a point d'exemple, je vous assure que cette partie blanche en contraste avec un mufle noir devait produire un des plus plaisants effets. —Continuez, continuez ma fille, car ce maudit comte est insupportable.

En sortant de Sennar, reprit Léonore, nous gagnâmes Bakas, petit village sur le bord du Nil, que nous trouvâmes à sec en cet endroit. De-là, nous parvinmes à Giésim, endroit plus considérable, mais situé dans la même position, relativement au fleuve, et cependant au milieu d'une forêt où nous vîmes des arbres que dix hommes n'embrasseraient pas; une de ces monstrueuses productions de la nature, minée de vieillesse, formait à l'intérieur une chambre où se serait tenu cinquante personnes à l'aise. Ce fut là où nous fûmes obligés de quitter nos chameaux à cause des montagnes qui nous restaient à traverser; entièrement remplies d'herbes qui les empoisonnent dès qu'ils en mangent.

Nous traversâmes en sortant de Giésim, des forêts superbes de tamarins toujours verts, portant une espèce de prune dont le goût n'est point désagréable; ces forêts où jamais le soleil ne pénètre à cause de leur épaisseur, sont d'un frais souvent funeste aux passagers; mais la bonté de mon tempérament, et la vigueur de mon âge, me garantirent de tous ces maux, et sans les cruelles inquiétudes de mon esprit, cette route toute dangereuse qu'elle est, ne m'eut offert que de l'agrément; nous arrivâmes de-là, à Serké, petite ville au milieu des montagnes, située dans un joli valon, rafraîchie d'un petit ruisseau qui sépare l'Éthiopie du royaume de Sennar; partout dans cette nouvelle contrée, nous trouvâmes la plus belle et la plus brillante agriculture: le cotton, les cannes de bambous, les ébeniers et une multitude de plantes aromatiques, varient agréablement les richesses du sol; mais la multitude de lions que l'on entend mugir autour de soi distrait un peu du plaisir que l'on trouve à traverser ce beau pays. On est obligé d'allumer de grands feux pour écarter ces animaux dont la société sans ces précautions pourrait bien n'être pas très-douce. Quelques jours ensuite, nous passâmes plusieurs rivières fort dangéreuses, et peu après nous traversâmes une plaine ombragée de grenadiers, dont nous dévorâmes les fruits.

Là, nos bagages, sous la garde des différents seigneurs de terre où nous passions, étaient portés par leurs vassaux, de territoires en territoires, ce qui dura tout le tems que nous fûmes en éthiopie.

Quoique nous ne pénétrâmes pas jusque dans la capitale de cet empire, j'en vis assez, pour pouvoir vous parler en peu de mots d'un pays qu'on fréquente trop peu et qui par-tout, offre à l'œil du philosophe et du naturaliste, une foule d'objets intéressants. Il n'est sans doute aucune province en Europe plus artistement cultivée, le Cardamomum et le Gingembre en donnant à ces plaines un aspect flatteur, parseme l'air, d'atomes les plus odorifférans; agréablement coupées, par de vastes rivières bordées de lis, de jonquilles, de tulipes et de violettes; on se croit dans le paradis terrestre, on ne s'étonne plus en voyant ce climat que quelques imaginations ardentes ayent placé ce lieu de délices dont notre premier père eut la mal-adresse de se faire chasser pour une pomme, fruit qu'on n'y aperçoit pourtant nulle part. Les forêts plus délicieuses encore que les plaines, sont remplies d'orangers, de citroniers, de grenadiers et de plusieurs autres arbres toujours couverts de fleurs, parmi lesquels on en voit qui portent des roses, d'une odeur bien plus forte et bien plus délicate que les notres.

Les peuples de cette contrée qu'on a long-tems confondues avec ceux de la Nubie leurs voisins, en diffèrent pourtant beaucoup par la figure; ceux-ci sont d'un brun tirant un peu sur l'olive, leur taille est haute et majestueuse, leurs traits agréables, ils ont presque tous les yeux beaux; le nez bien pris, les lèvres minces, et les dents très-blanches, au lieu que ceux que nous quittions sont fort noirs et n'ont absolument d'autres traits que ceux des nègres que vous connaissez.

Les Éthiopiens suivent la religion Copte, sorte de culte mélangé du Catholicisme et du Grec. Ils sont très-dévots, grands adorateurs de saints profondément pénétrés de la possibilité des miracles, et sur-tout de celui de la transubstantiation, quoiqu'ils ayent aussi parmi eux des gens assez raisonnables pour rejeter un dogme, où la foi, le plus trompeur des guides est si nécessaire pour soumettre la raison révoltée.

Eh! comment pouvoir admettre, disait un de ces philosophes à Gaspard, assez heureux pour s'entretenir devant moi quelques instans avec lui en langue latine, comment supposer un dogme aussi impossible que celui de la transubstantiation? N'est-ce donc pas s'aveugler à plaisir que de préférer au sens réel des paroles de Jésus-Christ, un inexplicable mystère qui ne peut se supposer qu'en contrariant toutes les lumières de la raison? Est-il vraisemblable qu'un être bon voulut à ce point abuser de la crédulité des hommes? N'est-ce pas une chose également absurde et dégoûtante que d'imaginer qu'un dieu nous ordonne de manger sa chair; n'est-ce pas une chose ridicule et atroce que d'oser croire qu'un homme, fut-ce même un saint, puisse avoir la faculté d'évoquer son dieu par des paroles, et de le faire descendre à son gré dans des élémens corruptibles et dissolubles? Ou ce Dieu descend dans l'hostie corporellement ou il s'y transporte en esprit, s'il y descend corporellement, comment n'emplifie-t-il pas par la matière? Et comment cette hostie n'est-elle pas d'un volume différent après l'incorporation qu'avant? S'il n'y descend qu'en esprit, comment cette essence divine peut-elle s'introduire dans des portions de matières, sans les vivifier? Ou il faut que l'hostie grossisse après l'incorporation, si elle s'est faite charnellement, ou il faut qu'elle s'anime si la jonction n'est que spirituelle, car la métamorphose totale est absolument impossible; un changement quelconque ne peut s'opérer idéalement, toute mutation suppose une cessation des parties visibles du premier corps, et une prompte jonction des élémens du second corps dans les parties décomposées du premier, procédé qui ne peut s'opérer que par le choc des atômes des premiers élémens sur les atomes des seconds; mais l'opération doit être apperçue, elle n'est sans cela qu'illusoire et dans le cas d'être rejettée de tous les bons esprits. Ce n'est donc que comme incorporation que nous pouvons concevoir l'eucharistie. Or, vous venez de voir que cette incorporation est impossible. Inutilement direz-vous que rien n'est tel à dieu. Ce raisonnement est faux, invinciblement enchaîné lui-même par ses premiers actes, il ne peut plus faire aujourd'hui que les effets de ses créations, ayent des qualités différentes de celles qui leur imprima d'abord; il lui est par exemple impossible de changer la nature des élémens, il ne peut leur ôter leur propriété; celui qui a recours au miracle pour expliquer ce qu'il ne conçoit pas, est un sot qu'on doit plaindre et ne jamais écouter. Un miracle est, selon lui, un effet de la toute-puissance de dieu qui déroge à cet égard aux loix générales qu'il a établies. —Peut-on prêter de pareils sentimens à l'Être-Suprême? S'il a besoin de déroger à ses premières opérations pour se faire croire par l'homme, il convient donc que ce qu'il avait fait avant, n'avait pas assez de puissance pour mériter notre foi? il avoue donc qu'il a mal fait d'abord, et qu'il faut maintenant qu'il fasse mieux, . . . première absurdité; mais qui vous persuade d'ailleurs que dieu raisonne ainsi? Qui vous prouve dans lui cette action de déroger que vous nommez miracle? Quelque puisse être votre mauvaise volonté à l'égard de ce dieu si maltraité de vous, comment pouvez-vous croire qu'il se conduise comme vous le faites agir? Connaissez-vous toutes les loix de Dieu, pour oser soutenir votre systême? et le plus étonnant des phénomênes, s'offrit-il même à vous, qui vous assure que ce qui vous surprend n'est pas une des loix de dieu que vous avez ignoré jusqu'alors? et si c'en est une, de quel droit osez-vous l'appeler miracle? à moins qu'on ne me persuade qu'il est impossible que le phénomène qui me frappe, puisse dépendre des loix générales de la nature; on ne pourra jamais me convaincre que ce phénomène puisse être un miracle. Il ne peut y avoir de miracles que dans l'événement qui contrarie les loix de la nature; or, quel est-il, et quel peut-il être cet événement? Est-ce à nous à le décider? nous qui ne sommes pas encore parvenus à dévoiler le quart des mystères de cette nature incompréhensible. . . . À supposer donc qu'il s'opérât ce changement dont il s'agit . . . ; qu'il s'opérât d'une manière visible, sous les paroles magiques du prêtre, ignorant si cette mutation n'est pas et ne peut pas être une des loix de la nature; je pourrais encore même en la voyant ne pas la supposer un miracle; je pourrais en la reconnaissant, n'en rien conclure en faveur de la cause, mais que sera-ce quand je ne vois rien de cette métamorphose? Quand elle ne s'opère que parce que vous me le dites, sans que rien puisse m'en convaincre, que sera-ce quand je verrai ce que vous m'affirmez, contrarié par des accidens impossibles à supposer si le miracle avait lieu? Quand je verrai cette farine sacrée, identifiée avec le corps d'un dieu, se flétrir, se putréfier, se laisser dévorer aux vers, se brûler, se dissoudre, se digérer, se résoudre en chile et en excrémens, se profaner enfin sans le plus léger risque, puis-je raisonnablement admettre que ce qui contient un dieu, que ce qui est un dieu lui-même puisse être soumis à des effets si humilians? et ne vaut-il pas mille fois mieux que je rejette ce que vous me dites sur cela, que de l'admettre avec des contradictions d'une telle force, que ma raison s'en révolte, que mon cœur y répugne, et que votre dieu même s'y dégrade. Un mystère doit, dites-vous, confondre la raison, il faut qu'elle plie devant l'incompréhensibilité du mystère, et qu'elle s'y soumette; mots vuides de sens que tout cela, ma raison me vient de Dieu, c'est le seul flambeau qu'il m'ait donné pour me conduire et pour le connaître, il est absolument impossible qu'il exige de moi l'adoption de choses qui contrarient ouvertement cette raison; s'il eût voulu que je les crusse, ne m'eût-il pas donné une raison faite pour les adopter; cela était bien plus simple que de me forcer d'admettre ces choses aux dépens de la sorte de bon sens que j'ai reçue de lui; pourquoi voulez-vous qu'entre deux moyens Dieu n'ait pas choisi le meilleur? Il semble que vous preniez à tâche de me peindre ce Dieu, haïssable, moi qui ne cherche qu'à l'adorer; et d'ailleurs, vous en croyez vous le mérite de ce mystère incompréhensible? Détrompez-vous sur cette opinion, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, Confucius l'avait introduit dans ses dogmes, les chinois et les mexicains qui descendent d'eux, croyent comme vous que des paroles mystérieuses font incorporer l'esprit saint à du pain et du vin consacrés, on enseignait ces fables dégoûtantes aux écoles égyptiennes, où s'admettaient toutes les métamorphoses et toutes les métempsycoses possibles, et ce fut là où Confucius, Pithagore et Jesus-Christ qui y étudièrent en des temps différens prirent, sur ces points de doctrine, les idées dont ils composèrent leurs systêmes. Mais celui de votre religion, relatif à l'eucharistie, s'explique plus facilement que toutes les autres opinions des grands hommes dont nous venons de parler, et c'est, poursuivit notre philosophe éthiopien, une réflexion échappée à vos déïstes, dont les nôtres m'attribuent ici le mérite. Écoutez-la, et revenez de vos chimères.

Tout est purement symbolique ici comme dans tout ce que proférait Jésus, et quand il dit à ses apôtres, quelque temps avant sa mort: mangez, ceci est mon corps; buvez, ceci est mon sang; il voulait dire: Le repas que vous faites est des deniers que Judas a retirés de la vente de mon corps. —C'est mon corps que vous allez manger, c'est mon sang que vous allez boire. Étudiez bien toutes les autres paroles de ce prophète; cherchez à pénétrer leur sens, vous reconnaîtrez dans toutes, ce même ton de figure, positivement ce même genre symbolique, et c'est sous cet unique sens qu'il est quelquefois admirable; mais prendre ses discours à la lettre, est, non seulement en perdre tout le fruit, c'est s'exposer même, comme dans ce cas-ci, à tomber dans d'exécrables idolâtries, et à commettre des impiétés révoltantes; renonçons donc à des erreurs aussi dangéreuses; adjurons à jamais le système effrayant de la transubstantiation, et n'imaginons pas être athée, pour oser nous écrier du fond du cœur avec le capharnaïte: Quomodò potest hic nobis dare carnem suam.

Ainsi raisonnait le philosophe nègre, et Gaspard enchanté me disait avec enthousiasme: je n'aurais jamais cru que tant de lumières pussent pénétrer au sein de l'Afrique. On a beau propager l'erreur, on a beau la porter au bout du monde, on a beau la faire circuler, elle trouvera toujours des ennemis; elle rencontrera toujours des bornes par tout où la raison humaine aura liberté de se faire entendre; et j'approuvais dom Gaspard, et le philosophe noir, parce que je pensais bien intimement comme tous deux.

On admet l'écriture sainte en Éthiopie, et ces peuples font usage des mêmes sacremens que les catholiques; mais ils communient sous les deux espèces, et consacrent absolument à l'usage grec. Leur confession est beaucoup plus simple que la nôtre, peut-être même plus édifiante, ils s'avouent pécheurs, et se prosternent aux pieds de leurs prêtres, implorent de lui l'absolution et la pénitence, mais n'entrent dans aucun de ces détails aussi humilians pour celui qui les fait, que dangereux pour celui qui les écoute, et qu'inutiles à ce que Dieu peut exiger des pécheurs.

Leurs églises sont belles et propres, ils y sont contenus dans les bornes du plus grand respect; on voit dans ces temples quelques peintures, mais ils n'y admettent aucune image en relief, ils ne les peuvent souffrir, et les regardent avec raison comme des preuves sans replique, du plus absurde paganisme. Leur chant de chœur, agréablement mêlé au son des instrumens, est juste et agréable quoiqu'ils n'ayent point de livres notés; ils usent comme les juifs et les turcs de la circoncision, mais ils n'y attachent d'autre idée que celle d'imiter le Dieu qu'ils révèrent et qui s'y est soumis comme eux.

Dès que nous fûmes en Éthiopie, dom Gaspard voulut me faire voir les fameuses sources du Nil dont nous nous trouvions assez près: une petite troupe de la caravane se joignit à nous pour aller admirer cette merveille de la nature.

Du sommet d'une montagne fort élevée, située au nombre de celles que l'on appelle les Monts de la lune, sortent avec un bruit épouvantable deux grosses sources d'eau, l'une à l'Orient, l'autre à l'Occident. Ces sources forment deux ruisseaux qui se précipitent avec une impétuosité surprenante, dans un sol marécageux couvert de cannes et de joncs, là elles se perdent et ne reparaissent plus qu'à douze lieues de la montagne où elles forment en se réunissant le fleuve du Nil, qu'augmentent dans sa course une infinité d'autres rivières. Non loin de-là, ce fleuve offre une assez grande singularité, ses eaux majestueuses passent au travers d'un lac fort considérable sans qu'il en résulte aucun mêlange [3]. C'est au milieu des eaux de ce lac que l'empereur d'Éthiopie possède un palais superbe, mais que nous n'eûmes pas le temps d'aller voir. Nous apperçumes dans notre incursion cet animal extraordinaire, à-peu-près de la grosseur d'un chat, qui a le visage d'un homme, une très-belle barbe blanche, et une voix semblable à celle d'une personne qui se plaint; il se tient communément sur des arbres, et ne s'apprivoise que très-difficillement; doué du même amour pour la liberté que l'homme; il dépérit et meurt dès qu'on l'enchaîne.

Presque toutes les villes de l'Éthiopie se ressemblent, elles sont toutes basses, ornées de terrasses au-dessus, et séparées les unes des autres par des haies couvertes de fleurs et de fruits, entremêlées d'arbres plantés à des distances régulières. J'aurais bien desiré de parcourir ces provinces, mais pour exécuter ce projet il eut fallu suivre la partie de notre caravane qui achevait la route dans le milieu des terres, et qui descendait au Monomotapa, par le royaume de Monoëmugi, en traversant les affreux déserts des Caffres. Dom Gaspard ne voulut pas m'exposer aux terribles dangers de cette route, et comme la caravane se séparait ici, nous suivîmes la portion de nos voyageurs, composée d'hollandais et de portugais, qui prit la résolution de gagner les bords du fleuve Zébé, et de s'y embarquer pour le descendre jusqu'à Monbaca, sur la côte du Zamguebar où nous devions trouver un comptoir portugais; cette manière plus commode de voyager, offrant beaucoup moins d'événemens, vous permettrez que je vous transporte tout de suite à Monbaca où dom Gaspard me présenta à ses compatriotes comme une jeune française que des malheurs sans nombre avaient fait tomber dans ses mains, et qu'il s'était engagé de ramener en Europe dès que les affaires qu'il avait au Monomotapa seraient finies. La noblesse du procédé de dom Gaspard qui ne voulut jamais prendre avec moi d'autre titre que celui d'ami, ni me présenter jamais aux européens qu'il rencontrait, que comme il venait de le faire; cette générosité, dis-je, joint à tout ce qu'il avait déjà fait pour moi, me toucha jusqu'aux larmes; plut au ciel que j'eusse toujours trouvé dans sa nation des gens aussi honnêtes que lui, je n'aurais pas été exposée à tous les malheurs qui me restent encore à vous peindre.

Nous séjournâmes peu dans le premier comptoir portugais; les affaires de dom Gaspard, et plus que tout l'empressement qu'il avait de s'acquitter envers moi en me remettant, le plus vîte possible, en Europe, ne lui permirent pas de s'arrêter à Monbaca; quoique toute cette côte soit garnie d'établissemens portugais, et qu'il nous fut devenu facile de toucher la destination de dom Gaspard, en descendant de l'un à l'autre; il trouva plus simple de profiter d'un vaisseau hollandais qui faisait route vers le Cap, et qui serrant la côte, nous relâcha aux bouches du Guama où de petites barques portugaises qu'on y trouve toujours, nous amenèrent en peu de tems au fort de Séna, premier comptoir de cette nation sur les frontières du Monomotapa. Mon ami y conclud quelques affaires dont il était chargé par le consul d'Alexandrie, et nous en partîmes promptement, pour nous rendre au fort de Tété où était notre destination, en attendant la possibilité de regagner l'Europe.

Cet établissement était composé d'un chef, homme d'environ quarante-cinq ans, de quatre commis, et d'une garnison de soixante Portugais ou mulâtres, commandés par trois officiers. Dom Lopes de Riveiras, c'était le nom de ce chef, avait avec lui, pour maîtresse, une très-jolie Espagnole de vingt-trois ou vingt-quatre ans, que l'on nommait Clémentine, fille d'esprit, parlant deux ou trois langues, instruite, ayant beaucoup lue, bonne musicienne, d'une vivacité prodigieuse, d'un caractère agréable et enjoué, mais sans religion, sans principes, quoique ses mœurs ne fussent pas encore entièrement corrompues.

Comme vous allez me voir vivre quelque tems avec cette nouvelle amie, vous me permettrez de vous la peindre avec un peu de détails. Clémentine était de Madrid, née dans la classe des courtisanes, elle n'en avait pourtant jamais exercé le métier. Sa mère, autrefois très-célèbre par ses amans, ses friponneries et ses charmes, il était difficile que sa jeune élève pût avoir une morale bien pure; et quoique celle-ci n'eût jamais eu dans sa vie que deux amans, le Duc de Medina-Celi, qui l'avait acheté de sa mère, et l'avait entretenu secrettement dans son palais, depuis l'âge de douze ans, jusqu'à celui de dix-sept; l'autre, Dom-Lope de Riveiras, qui l'avait emmené en Afrique, à la sollicitation du Duc, dont il était protégé, quoique la belle Clémentine, dis-je, n'eût jamais connu que ces deux hommes, elle avait une sorte de libertinage dans l'esprit qui rendait sa société dangereuse pour une femme de mon âge; et comme elle joignait à cela, du liant, de l'esprit, de la complaisance et beaucoup de séduction; il était, on ne peut pas plus facile, que la dépravation de sa tête, pût s'étendre à ce qui l'entourait. Le mot de vertu n'offrait aucune idée à l'imagination de cette fille singulière, celui d'amour n'en donnait que de chimérique. Ce sentiment, prétendait- elle, n'existait plus que dans les vieux romans; une femme devait en donner et n'en jamais prendre. Attachant un peu plus de prix à l'amitié; mais ne la supposant possible qu'entre sexes égaux, elle avouait qu'on pouvait accorder son cœur à une amie, quand la ressemblance des goûts et des caractères était absolument parfaite, et qu'il n'existait aucune rivalité. D'ailleurs, tous liens, tous devoirs étaient nuls aux yeux de Clémentine; la bonté, selon elle, n'était qu'une duperie, la sensibilité qu'une faiblesse dont il fallait se garantir; la modestie une erreur qui n'allait jamais qu'au détriment des charmes d'une jolie personne; la franchise une imbécillité dont on était toujours la dupe; l'humilité une bêtise; la tempérance une privation qui glaçait les plus beaux ans de la vie, et la religion une momerie dont il ne fallait que rire. Cette chère compagne, telle que la voilà peinte au moral, avait de plus un physique très-voluptueux; elle était grande et dessinée comme Vénus; la peau d'une blancheur éblouissante, quoique ses cheveux et ses yeux fussent du plus beau noir; il régnait dans ses yeux fripons que j'esquisse, une langueur qui semblait éveiller l'amour, et l'exciter dans tous les sexes; ses regards d'une incroyable expression, parlaient même sans le vouloir; et vous adressa-t-elle les choses les plus simples, elles avaient toujours l'air du sentiment. Quand elle le voulait, elle avait une manière de les ouvrir à demi, et d'adoucir leur vivacité, qui ne rendait plus qu'intéressant et doux, ce qu'elle avait dessein de leur laisser dire; mais la volupté ou la jouissance les animaient-ils, on ne pouvait en soutenir le feu; elle avait le nez fin, délicat et serré, les lèvres vermeilles et minces, la bouche petite et les plus belles dents qu'on pût voir. Avec une taille svelte et très-peu d'embonpoint, toutes ses masses étaient néanmoins fortement prononcées; sa gorge ronde et même un peu pleine, ainsi que ses hanches, ses bras, ses jambes, et par-dessus tout cela, un air de fraîcheur, de santé qui la faisait desirer de tous les hommes. . . . Malgré tant de graces . . . Vous me pardonnerez ce petit mouvement d'orgueil; par-tout où nous avons parus ensemble, mes succès ont été bien plus sûrs; il est vrai que j'avais sept ans de moins, et une sorte de candeur et d'innocence dans les traits, qu'aucune cause n'avait pu détruire dans moi comme dans elle. . . . On a beau traiter ce-ci de chimère, les sentimens de notre ame influent singulièrement sur le caractère de nos traits; l'habitude où nous sommes de leur faire prendre les différens mouvemens des passions qui nous agitent, fait qu'il est difficile qu'ils ne gardent pas, de préférence, le ton donné par la passion favorite, et à beauté égale; la pudeur imprimera toujours sur eux une sorte d'intérêt et de majesté qu'on ne démêlera point dans une femme immodeste, dédaignant les graces naïves, dont la vertu fait adoucir l'éclat de la beauté.

Une vieille femme servait de duégne à Clémentine; une plus jeune était sa femme de chambre, et Dom Lopes la faisait d'ailleurs servir par ses gens.

Dom Gaspard m'avait présenté dans cette nouvelle société, comme il avait fait par-tout; mais ne se trouvant ici qu'en qualité de subalterne, on mesurait malheureusement à la médiocrité de ce grade, les politesses que nous recevions; et comme on doutait un peu de la manière vertueuse dont nous vivions, mon ami et moi, on ne tarda pas de nous en plaisanter. Six semaines détrompèrent pourtant les esprits, et je fus assez heureuse pour les ramener tous à une manière plus honnête de penser sur notre compte: le respect remplaça la calomnie: on se défit des préjugés; on nous rendit justice, et nous acquîmes bientôt, Dom Gaspard et moi, par cette conduite, la considération de nos chefs.

Mon jeune ami me témoignait chaque jour combien il était désolé que ses affaires missent obstacle à l'empressement qu'il avait de me tenir parole, et m'assurait en même-tems que l'année ne se finirait pas sans qu'il obtint la permission de repasser dans sa patrie.

Cependant je recevais beaucoup d'amitié de Clémentine, et je lui rendais de bon cœur le sentiment qu'elle me montrait. Le premier effet de sa confiance fut de m'avouer qu'elle n'aimait nullement Riveiras, et qu'elle ne desirait, pas moins que moi, de retourner en Europe; mais que bien plus infortunée, sans doute, elle n'en avait pas le même espoir. Je crois pourtant, m'ajouta- t-elle, que Dom Lopes se refroidit; comme je ne l'ai jamais aimé, je le démêle mieux: il faut être froide avec les hommes pour les connaître; et il est bien plus important pour nous de les savoir, que de les aimer. Je voudrais bien être sûre de l'indifférence de Dom Lopes; ce qui affligerait une autre, me comblerait de joie; une fois que je lui déplairais, il ne s'opposerait plus à mon retour; mais de crainte d'être abandonnée tout-à- fait, je dois ménager les moyens que j'ai d'anéantir sa flamme; et mon rôle est d'autant plus difficile, qu'il faut que j'aie l'air de l'aimer encore, en le contraignant à me haïr.

Les choses étaient en cet état, lorsqu'un événement terrible vint me plonger moi-même dans le plus grand chagrin que j'eusse encore ressenti depuis le fatal instant qui m'avait séparé de Sainville. Dom Gaspard tomba malade; une fièvre ardente s'empara de son sang, et il expira le quatrième jour dans mes bras, toujours occupé de moi, ne s'inquiétant jamais que de mon sort, présageant les malheurs où m'allait entraîner sa perte, et ne regrettant la vie que par le désespoir de ne plus pouvoir m'être utile.

Quelle situation! . . . Au fond de l'Afrique, à plus de deux mille lieues de ma patrie, au milieu de gens à peine connus, sans ressource, ne sachant que devenir, seulement étayée d'une nouvelle amie dont je connaissais déjà le peu de sensibilité . . . Ô juste ciel! quel état! je n'avais pas besoin de ce surcroît de douleur pour pleurer amèrement dom Gaspard; l'honnêteté que j'avais reconnue dans ce jeune homme, la pureté de ses sentimens, ses attentions soutenues lui avaient trop bien mérité mon estime, pour que mes larmes ne fussent pas sincères, ses dernières paroles furent des recommandations et des prières instantes à dom Lopes de l'acquitter de sa promesse, et ne pouvant plus se contraindre en ce fatal instant, le malheureux jeune homme expira, en jurant qu'il n'avait jamais adoré que moi.

Sainville, interrompit ici le comte de Beaulé, après une liaison comme celle là, il ne fallait rien moins, ce me semble, que l'examen fait chez ben Maacoro, pour vous rassurer: monsieur le comte, répondit Sainville, du même ton de plaisanterie, cette preuve de plus de la sagesse d'Eléonore était inutile à qui connaissait son cœur, l'amour délicat et sensible n'est point jaloux des droits de l'amitié. . . . En vérité, comte, dit madame de Senneval, nous vous faisons grace de vos réflexions, car elles sont d'une indécence. —Je le savais. . . . Indécent quand on vous soupçonne, mesdames, comme si malheureusement pour vous on n'en avait pas sujet à tout instant: Je réponds d'Eléonore, dit madame de Blamont, je parie qu'elle n'est pas même coupable d'une seule pensée envers dom Gaspard. Oh! pour des pensées, dit le comte, c'est ce dont les femmes ne s'accusent jamais; ne parlons pas des pensées, je vous prie, il n'y aurait pas au monde une seule femme de chaste, si leurs pensées se mettaient au jour.

Je serais donc cette femme unique, reprit l'épouse de Sainville, car je proteste que depuis que j'existe, mon esprit toujours dirigé par mon cœur, n'a pas conçu une seule idée qui n'ait eu mon mari pour objet. Allons, continuez donc, belle Léonore, dit le comte, vous êtes faite pour les singularités, c'est l'histoire du sang, n'est-ce pas, ma chère présidente. Madame de Blamont baissa ses deux grands yeux, elle rougit, et notre belle aventurière profitant du silence qu'on faisait de nouveau pour l'entendre, continua de la manière suivante:

On s'occupait vivement au fort de Tété, quand dom Gaspard mourut, de la réunion de cette colonie avec celle de Benguele, par le milieu des terres et d'un établissement dans le royaume de Butua. Le cabinet de Lisbonne, toujours rempli de ce plan, donné par le comte de Souza, ne cessait d'exciter ces deux colonies à se joindre, et dom Lopes qui avait acquis du caractère de Ben-Maacoro, souverain de cette partie du centre de l'Affrique, toutes les connaissances nécessaires pour y réussir, songeait sérieusement à entamer la négociation, lorsque huit jours après la perte que je venais de faire, et comme je réfléchissais aux moyens de repasser en Europe, dom Lopes nous fit entrer, Clémentine et moi, dans son cabinet; là, toutes les portes soigneusement refermées, nous ayant dit de l'écouter avec la plus grande attention, il nous tint à-peu-près ce discours.

«Clémentine, dit-il en s'adressant à sa maîtresse, il m'est impossible de ne pas reconnaître le but de vos desirs; vos sentimens pour moi sont anéantis, et vous n'aspirez plus qu'à retourner en Portugal, ne cherchez point à m'abuser, continua-t-il vivement, vous êtes séduisante, vous êtes artificieuse, et vous me tromperiez peut-être encore si je ne m'étais pas dégagé le premier. . . . Quant à vous, mademoiselle, poursuivit-il en me regardant, rien de plus naturel que vos desirs sur le même objet. Aucun lien ne vous attache à nous, vous retourniez dans votre patrie, vous devez donc être dans les mêmes intentions; cependant quelque légitime que puissent être vos volontés sur cela, leur accomplissement depend de moi, je puis ou permettre ce départ ou le rompre suivant que ma fantaisie ou les affaires de ma cour devront ou non s'y opposer; mais l'amour n'y sera pour rien, je vous le déclare; Clémentine, je renonce aux sentimens que j'ai eus pour vous, et vous, mademoiselle, je n'en conçus jamais pour vos charmes. Exécutez toutes deux le projet hardi que je vais vous confier, une fois rempli, un vaisseau vous attend, des fonds sont prêts, et sous trois mois vous êtes à Lisbonne. —Ô ciel! monsieur, que faut-il faire, m'écriai-je avec vivacité, dites, dites, je vous réponds de moi, j'entreprends tout pour obtenir ce que vous m'offrez. —Je fais le même serment, ajouta Clémentine, tu l'as découvert, dom Lopes, j'aspire à revoir ma patrie, ordonne, j'imite Léonore. —Écoutez- moi donc, reprit le portugais.

«Nous ne sommes occupés ici que de nous réunir à la colonie de Benguele, par une suite de forts que nous desirons construire à travers les terres, depuis les limites du Monomotapa, jusqu'à la baye Sainte-Marie, mais le peuple avec lequel il nous faut des alliances pour la réussite de ce dessein, est le plus cruel et le plus féroce de l'affrique; il est de plus très- guerrier, quoique peu nombreux, et comme nous sommes encore bien plus faible que lui, nous devons désespérer d'en venir à bout par les armes, il ne nous reste que la politique et la ruse; Benmaacoro est le nom du souverain de ce peuple, son amour pour les femmes est au-delà de toute expression; les blanches sur-tout ont un pouvoir décidé sur lui; une femme de cette couleur est sûre d'en faire ce qu'elle veut. Je vous destine à ce monarque . . . , vous êtes faites pour l'enchaîner. . . . Je vais lui faire donner de faux avis, l'engager à attaquer mon fort, le lui laisser prendre . . . bien sûr de le ravoir quand je voudrai. Il vous fera prisonnières dans ce fort, ou vous conduira à sa cour. . . . vous irriterez son cœur . . . , vous enflammerez ses passions, vous y céderez, et vous vous servirez de l'empire que vous aurez acquis par elles, pour le décider à l'alliance que desire mon souverain. Mais si vous voulez réussir, bannissez la jalousie d'entre vous, elle troublerait vos manœuvres, elle fairait avorter l'entreprise; que celle qui ne sera point préférée, n'en serve pas moins l'autre avec ardeur; que celle qui aura triomphé, change aussitôt en lauriers les mirthes de l'amour; qu'elle ne se serve de son crédit que pour remplir notre but. Ne cessez jamais d'être unies, de vous secourir, de vous soutenir toutes deux, votre intérêt mutuel le demande, celui du projet l'exige. L'alliance faite, la permission de construire des forts dans le royaume de Butua, accordée, vous engagerez ce monarque à me le faire savoir, je m'y rendrai sur-le-champ avec les troupes de ma garnison, augmentées de celles de nos colonies voisines, dont je tirerai des détachemens; une fois à la cour de cet empereur, je saurais trouver les moyens de vous ravoir toutes deux. Vous vous y prêterez, vous me saurez près de vous, votre courage s'en animera, vous vous évaderez, je protégerai votre fuite en ayant l'air de l'ignorer; vous passerez à Benguele, vous y trouverez et l'argent et le vaisseau que je vous promets; si l'évasion vous devient impossible, j'exigerai que vous soyez rendues pour première clause de l'alliance. . . . S'il s'y oppose, il s'agira d'attendre quelques mois de plus . . . Je construirai mes forts, je tirerai des détachemens de partout, Benguele se réunira à moi, et maîtres insensiblement du pays, nous saurons obtenir par la force ce qu'il aura refusé aux négociations. J'ai dit: répondez maintenant, mais retenez sur-tout qu'il n'est point pour vous d'autres manières de retourner en Europe, et que vous n'irez sûrement qu'à ce prix.»

Avez-vous bien réfléchi, monsieur, dis-je au portugais, dès qu'il eut fini, à l'atrocité de votre proposition? De quel droit, s'il vous plait, à quels titres prétendez-vous disposer ainsi de deux femmes qui dans le fond, n'ont aucun besoin de vous, de deux femmes libres en un mot. —Libres, répondit fierement dom-Lopes, vous vous trompez, vous ne l'êtes plus, l'instant où je vous ai confié mon projet, a été l'époque de votre esclavage. . . . Essayez de sortir de ce cabinet; Clémentine à ces mots se jette sur la porte avec impétuosité, et recule d'horreur, la voyant hérissée de soldats . . . , monstre, s'écrie-t-elle au désespoir, est-ce là ma récompense de t'avoir tant aimé! ne devais-tu reconnaître ma tendresse qu'en me livrant à un antropophage? . . . Et cette malheureuse que t'a-t-elle fait pour l'envelopper dans la trame de cette politique infernale? Est-elle de ta nation? t'appartient-elle? Ne t'est-elle pas recommandée par un ami? —Tous les sentimens vulgaires que vous m'alléguez là, Clémentine, reprit dom Lopes avec le plus grand flègme, ne sont d'aucune force où parle la raison d'état. . . . Amour . . . Reconnaissance . . . Droits des gens . . . tous ces liens disparaissent à l'organe du devoir, à l'obligation de servir sa patrie, les états ne s'établissent et ne se soutiennent qu'à force de lézer les conventions du faible, toujours nulles dès qu'il s'agit des droits du fort. —C'est une injustice atroce. —Soit, mais quand vous saurez un peu plus de politique, vous vous convaincrez que l'injustice et la violence sont les bases de tous les gouvernemens monarchiques, et que leurs droits ne sont assis que sur une multitude de viols faits à ceux de la société. D'ailleurs, vous avez le choix, rien ne vous oblige à préférer le parti que je vous offre à celui de finir ici vos jours dans les fers. —Ô! dom-Lopes, m'écriai-je, parmi les freins que tu brises, dois-tu te permettre d'anéantir ceux de ta religion? C'est aux autels du dieu que tu sers que j'ai promis fidélité à l'époux que tu veux m'exposer à trahir. —Je prends le crime sur ma conscience, répondit le portugais en souriant avec dédain, ce n'est qu'aux yeux du peuple que le ciel fait les rois. . . . Au tribunal de leur propre conscience, il n'y a de Dieu que ce qui leur sert, d'intérêt sacré que le leur, de loi divine, que leur orgueil ou leur ambition. —Ah! dis-je avec chaleur, que réclameront les sujets, quand les rois mépriseront l'équité, quand ils n'auront plus de dieux que leurs passions —Ce n'est pas le sort du sujet qui intéresse le monarque, dit le portugais, c'est celui de sa grandeur et de son état, et quand la perte de l'un sert à l'autre, qui doute qu'il ne le sacrifie. —Vous définissez les tyrans, répondis-je, —tous les rois le sont plus ou moins, et la différence de leurs crimes n'est que celle de leurs intérêts; mais ces attentats même que vous craignez parce qu'ils vous blessent, en quoi sont-ils contre la nature? son étude la plus réfléchie nous apprend chaque jour que le sacrifice de la faiblesse à la force est partout la première de ses loix, les rameaux touffus du chêne, en privant la plante qui végète à ses pieds, des rayons de l'astre qu'ils absorbent, la font languir et dessécher. Le loup dévore l'agneau, le riche énerve le pauvre, et partout la force écrase ce qui l'entoure sans que la nature réclame jamais en faveur de l'opprimé . . . , sans qu'elle le venge, sans qu'elle le soulage, sans même qu'elle imprime au cœur de l'homme de protéger ou de secourir ce que le despotisme ou la force anéantissent à ses yeux. —Ainsi donc la tyrannie n'outragerait en rien la nature? —Elle la sert, elle en est l'image, elle est empreinte dans le cœur de l'homme civilisé comme dans celui de l'homme naturel; elle guide les animaux, elle détermine les plantes, elle conduit les fleuves, elle maîtrise les astres; il n'est pas une seule opération de la nature dont la tyrannie ne soit la base, il n'est pas une seule de ses influences qui ne soit un acte de tyrannie. —Et l'humanité? —C'est la raison du faible, c'est l'égide qu'il oppose au joug qui le ploie et l'asservit, c'est un argument de situation. Qu'il change de rôle, il deviendra tyran comme celui qui le domptait, le sophisme de l'infériorité détruit-il donc la loi de la nature? L'humanité toujours égoiste ne naît que dans le cœur de l'esclave; si ses larmes coulent sur les tourmens qu'il voit, c'est qu'il les craint pour lui-même, et voilà pourquoi la raison d'état est cruelle, . . . le gouvernement ne craint jamais rien du sujet, et celui-ci craint tout de l'état.

Eh bien, dis-je alors à ma compagne, osons avoir autant de courage que ce monstre a de cruauté, partons. —Mais la promesse que tu nous fais, dit Clémentine. —Je la tiendrai, ceci ne regarde que moi; je peux, quand j'agis pour mon prince, me permettre des torts qui alarmeraient ma conscience s'ils étaient les miens; je vous ai promis de vous sauver, de mettre tout en usage pour y réussir, je vous en renouvelle ma parole, et je vous la tiendrai. Je vous rends malheureuses comme homme d'état . . . , je vous servirai comme ami . . . , Oh! Clémentine, repris-je avec fermeté, ma résolution est prise, je me fie à lui, il ne nous abandonnera pas. . . . —Eh bien! dit Clémentine, j'unis mon sort au tien; puis s'adressant au facteur, me sera-t-il au moins permis d'emmener mes femmes. —Assurément, dit dom-Lopes, elles seront enlévées avec vous. On va donner avis à Ben-Maacoro que le fort ne contient qu'une garnison faible, qu'il recèle des femmes blanches, il y marchera, je fuirai, vous serez prises. . . . Vous réussirez, songez-y, vos seuls succès assurent votre liberté. Comment puis-je entrer dans les états de ce prince, si vous ne m'en ouvrez la porte? Cela est clair, répondis-je, c'est ainsi que je l'entends, et je ne m'en effraye point; j'ai courru d'aussi grands dangers, le ciel me fera triompher de ceux-ci comme des autres, quand partons-nous? Ici dom-Lopes étonné de mon courage, s'abaissa pourtant jusqu'à le louer. Imitez cette valeur, dit-il à Clémentine, secondez-la, de l'union, point de jalousie, que la moins chérie cède à l'autre, l'aide de ses conseils, et je vous réponds du projet. Je demandai à dom-Lopes si ce monarque avait déjà quelque connaissance du plan dont il s'agissait. Je ne le crois pas, me dit-il, il a eu long-tems à sa cour un réfugié de notre nation, scélérat avéré, qui, je crois, ne travaille que pour lui, fuyez-le, s'il y est encore, il ne pourrait que nous trahir. Le peu de bien que ce malheureux a fait pour nous, est d'avoir appris le portugais à l'empereur. . . . Vous vous entendrez avec lui dans cette langue, c'est au moyen d'elle que vous lui communiquerez le projet et que vous lui en ferez sentir les avantages.

La conversation cessa; nous nous retirâmes dans nos chambres où des gardes, dès cet instant, ne cessèrent de nous observer. Dès le lendemain les opérations commencèrent; huit jours après le fort fut attaqué; quoiqu'avertis, quoique fuyans, les portugais perdirent deux hommes, et les sauvages pénétrant avec des cris affreux dans les chambres mêmes où nous étions renfermées, nous enlevèrent aussi-tôt, Clémentine, ses deux femmes et moi, on avait trop d'envie de nous présenter au roi, pour n'avoir pas tous les soins possibles de nous pendant la route; nous fûmes quatre jours à arriver pendant lesquels rien ne nous manqua.

Dans cet intervalle où la crainte combattant sans cesse l'espoir dans mon cœur, le tenait dans une situation violente, j'avais besoin, je l'avoue, de toute la gaieté de Clémentine pour me dissiper un peu.

J'ai infiniment moins peur, me disait-elle un soir, de servir aux plaisirs de ce monstre, que de plat de milieu sur sa table. —Quelle différence! et moi, j'aimerais mille fois mieux être mangée, que d'assouvir son indigne luxure. —C'est porter la vertu bien loin. —Ce n'est que chérir délicatement ce que j'aime; —quand nous serons un peu plus tranquille, tu me feras saisir cette délicatesse; je ne l'entends pas encore bien. —Comment, tu ne comprends pas qu'on aime mieux la mort que trahir ce qu'on aime? —Mais ce n'est pas trahir que d'être violée, —de quelle nature que soit la défaite, la mort est moins affreuse qu'elle. —Je suis donc bien heureuse de n'avoir point d'amant; car si par malheur j'allais adopter ta métaphysique, accoutumée à tout porter à l'extrême, je serais femme à supplier ben Maacoro, de me mettre plutôt à la broche que dans son lit; Dieu soit loué; je n'aime personne, et je suis toute à lui, s'il me préfère, quelques répugnances que ses habitudes me causent; car indépendamment de celle d'immoler des femmes, qui n'a rien de bien réjouissant, il a encore, dit-on, celle de se servir d'hommes dans ses plaisirs . . . et cela me dégoûte à un point. . . . —Eh quoi! il n'y a que cela qui t'arrête? L'horreur du crime où nous allons être en proie, n'est éveillée dans ton ame que par ces deux raisons. —En vérité, je n'en vois pas d'autres. —Étranges principes que ceux qui ne font abhorrer le crime que par l'infamie de celui qui le commet, et non pas relativement à la seule douleur de s'en voir souillée. —Eh bien! voilà encore de ces raffinemens de morale absolument inconnus de moi: oh! quel besoin j'ai d'être à ton école, ou pour devenir meilleure, ou pour pécher plus voluptueusement: —pécher plus voluptueusement? —Sans doute; ne sais-tu donc pas qu'il est essentiel de connaître à fond toute la force du délit, pour en être plus délicieusement chatouillée, quand j'étais à Madrid, dévote en apparence, comme toutes les femmes de mon pays, je n'allais à confesse que pour cela; je me faisais bien expliquer toutes les gradations du mal . . . Je m'en faisais dire tous les dangers . . . Ô Léonore! si tu savais au retour le plaisir qu'il me donnait à commettre! . . . Scélérate, m'écriai-je, tu seras mangée par l'empereur . . . Marchons, marchons, car tu me pervertis.

Nous approchâmes enfin de la capitale, on nous couvrit de voiles, on nous banda les yeux, on introduisit du coton dans nos oreille; et ce fut dans cet état que nous parvînmes au palais; on ne nous avait pas prévenues de la cérémonie préliminaire; et ce cruel examen qui parut affecter assez peu mes compagnes, fut pour moi le coup de la mort. . . . Je me défendis, . . . et c'était le barbare, dit Léonore en souriant à Sainville, . . . le cruel, que je frémissais d'offenser, c'était lui qui donnait des ordres pour qu'on outrageât ma pudeur.

L'examen fait, nous passâmes au Sérail; là, nos voiles furent enlevées par le monarque même; les deux femmes de Clémentine furent reléguées dans les appartemens les plus secrets, et destinées à des services, . . . à des soins . . . peut-être même à des plaisirs particuliers que nous ignorâmes, et qui nous privèrent à jamais de leur vue . . . Cela fait, nous fûmes examinées, et comme notre seule couleur, enflammait le prince. —Comme il était dans cet état violent, où la soif de jouir n'a plus besoin d'être excitée par des recherches, les détails furent très-courts; il saisit fortement Clémentine, et la malheureuse . . . Oh! quelle image, grand Dieu! Je crus voir un chétif agneau sous la griffe d'un tigre en furie. . . . Se peut-il qu'il y ait des êtres, dans le monde, assez dénués de délicatesse et de sensibilité, pour dénaturer ainsi les plus doux plaisirs de l'amour . . . Pour ne les goûter qu'avec les expressions de la fureur, et pour sacrifier à leurs solitaires sensations toutes les facultés de l'objet qu'ils immolent! J'éprouvai dès ce moment un dégoût si furieux pour cet homme, que je doutai s'il me resterait la force de mettre en usage les moyens dont je me flattais de l'enchaîner.

Ses premiers feux éteints, il se tourne vers moi, et, à dessein de les ranimer sans doute, approche, me dit-il, viens te rendre aussi heureuse que ta compagne. —Tyran, lui dis-je, tu connais bien mal ma nation; si tu t'imagines que les femmes qui y naissent puissent se trouver heureuses des caresses d'un monstre tel que toi, mérites les faveurs que tu desires, et je me déciderai quand tu auras su t'en rendre digne. —Étonné de cette réponse, Ben-Maacoro, qui m'avait à peine regardée, me prit par la main, et, m'amenant au grand jour, il me contempla un instant à l'aise. —Et de quelle nation es- tu donc, me dit-il, pour parler à ton maître avec tant d'insolence? —D'une nation où l'on ne jouit que quand on aime, où l'on ne plaît que par des attentions, où les hommes sont aux pieds des femmes, et n'obtiennent jamais leurs faveurs que comme la récompense de leurs soins. —Celle qui vient de m'obéir n'est donc pas du même pays que toi? —Elle n'en est pas, mais tu ne l'as pas moins outragée. —Tu as joui d'elle, mais elle te déteste; comporte- toi différemment avec moi; retarde des plaisirs brutaux, pour apprendre à en connaître de délicats; ils dureront autant que ta vie, ils en feront le charme, au lieu que ceux que tu viens de goûter, sont déjà oubliés de toi, et méprisés par elle. —Et quels sont ces plaisirs que tu me promets, à la place de ceux que tu me refuses? —Ceux de l'ame, les plus doux de l'homme, les seuls réellement faits pour son bonheur. —Expliques-toi, je ne t'entends point? —Je t'aimerai. —Tu m'aimeras. —Je ferai plus, je t'estimerai. —Et que me reviendra-t-il de tout cela? quelle volupté en recevrai-je? —Une bien plus pure que celle que tu connais, une qui placera ton ame dans une situation de douceur mille fois plus sensible que tout ce qui a pu l'affecter jusqu'à présent. —Tu es belle, dit l'empereur, en me fixant; il me semble que je sens déjà quelque chose de ce que tu dis; je me plais à te regarder; j'y goûte presque le même plaisir que quand je remplis mon imagination de l'idée du dieu que j'adore. . . . Tu l'es peut-être ce dieu, et tu te déguises sous la forme d'une femme blanche. —Non, je ne suis point un dieu, je ne suis qu'un des plus médiocres ouvrages de la nature; mais si tu m'écoutes, si tu mérites d'être aimé de moi, je te rendrai plus fortuné qu'un dieu. —Tu as donc une manière de faire goûter le plaisir, qui n'est pas connue dans ces climats? —Oui, mais il faut du temps pour que tu la conçoives, il faut que tu cèdes, à mes genoux, les droits imaginaires de la force, pour faire triompher ceux de ma faiblesse; c'est moi qui te commanderai, . . . tu m'obéiras, . . . tu démêleras mes desirs, tu les satisferas; . . . tu seras mon esclave, je t'enchaînerai, et le bonheur où tu aspires, sera le prix de ta soumission. —Ta voix a beaucoup de puissance sur mon âme; tes yeux la brûlent à mesure que tes paroles y pénètrent; il faudrait mettre un voile quand on te regarde, comme quand on va braver les feux de l'astre, et tes discours sont comme le miel qui coule sur les plaies de la flèche empoisonnée du Jagas. —Me trouves-tu donc quelque supériorité sur toi? —Celle de la lune sur les étoiles du ciel, et tu divises ma puissance par les rayons de ta beauté, comme la foudre partage le cèdre fièrement élevé vers les cieux. —Eh bien, laisse-moi me retirer avec ma compagne, ne l'outrage plus, et ne m'outrage jamais. —Et si je t'obéis. —Je te permettrai de tout entreprendre pour me servir. —Mais tu me rendras ce que je ferai pour toi? —Quand je serai sûre de l'empire que tu me promets.

À ces mots, il ouvrit lui-même les portes du cabinet où nous étions, ordonna de me préparer le plus beau logement du palais, et pendant qu'on lui obéissait, il me demanda s'il ne me déplairait pas en mangeant avec moi. Je lui dis que je le voulais bien. On apporta des fruits; il en mangea, puis nous en offrit, à Clémentine et à moi. Ce repas fait, je lui témoignai le desir que j'avais de me retirer dans mon appartement, et d'y être libre avec ma compagne. Il accepta le premier point, mais se rendit très-difficile sur le second. Je crus voir qu'il espérait triompher plutôt de moi en nous séparant. Ce ne fut qu'avec des peines extrêmes, en le menaçant de ne le jamais aimer, que je parvins à obtenir que Clémentine ne me quitterait point; et la chose accordée, nous sortimes enfin, suivies de deux femmes esclaves que le roi nous donnait pour nous servir.

Telle était, mon cher Sainville, dit Léonore, en s'adressant à son époux, telle était la cause du trouble que vous remarquâtes le lendemain dans l'air du monarque, changement qui vous fit craindre sa disgrace, et occasionna votre fuite.

Oh! quel homme, me dit Clémentine, dès que nous fûmes seules! . . . Quelles gigantesques proportions! . . . je n'ai jamais rien vu de semblable. Il n'y a pas de filles en Europe, qui puisse devenir la femme d'un tel personnage. Oui, . . . oui, ris, poursuivit-elle, en me voyant éclater; j'aurais bien voulu qu'il t'en fit autant, tu n'aurais pas la mine si gaie. —Eh quoi, si peu de chose change ton humeur? —Si peu de chose . . . Je te dis, qu'il n'y a rien de plus effrayant; j'aurais mieux aimé mille fois combattre le taureau à la porte de l'Alcala de Madrid, que de jouter contre ce cannibale; mais patience, tu auras ton tour, et tu m'en diras des nouvelles. —Cette espérance pourrait bien te tromper; je crois être sûre de lui maintenant, et crois l'être également, qu'au moyen de l'empire que je me suis acquis, tu n'as plus rien à en redouter. —Dieu le veuille, dit Clémentine, et nous nous couchâmes.

Le lendemain, de bonne heure, le monarque vint nous voir; il voulut prendre quelques libertés avec ma compagne, il s'en saisit, et ce qu'il semblait vouloir varier à ses entreprises de la veille, n'en effrayait que plus Clémentine. . . . Je me mis à pleurer, il l'abandonna tout de suite, et s'avançant vers moi, qu'as-tu fière esclave? . . . C'était le nom qu'il m'avait donné. . . . —Qu'as-tu, quelle est la cause de ton chagrin? —Ton infidélité; je me flattais d'être aimée de toi; je vois bien que je me suis trompée. —Ce n'est pas toi que j'attaque; tu me refuses; je ne te presse plus; n'est-ce pas là tout ce que tu veux? —Mes désirs vont plus loin; en aspirant à ton cœur, je veux le posséder seule; le partager est un outrage, en doit-on faire à l'objet de ses feux? —Comment, il faut, non-seulement ne point jouir de toi quand on t'aime, mais encore ne jouir de rien en t'aimant; tu ordonnes trop, esclave, tu ordonnes trop. —Craignant effectivement alors que ce cœur dépravé ne glissa dans la main qui cherchait à le captiver, . . . ce que je desire de toi, lui dis-je, est une preuve de ta tendresse que tu es le maître de me refuser; mais il ne faut pas plus exiger des autres que de moi, si tu veux que je croie à ton amour. —Eh bien, je vais te satisfaire encor, je vais te prouver combien je desire de ta part ce que tu mets à un si haut prix. . . . Toi, dit-il à ma compagne, tu ne serviras plus à mes plaisirs, puisque cela t'afflige, et pour elle, que j'aime plus que ma vie, elle n'y servira que quand elle le voudra. Il sortit à ces mots. Eh bien, dis-je à Clémentine, tu vois, nous en voilà maîtresses; . . . le tyran est à nos genoux; est-elle chimérique ou non cette délicatesse que tu blames? reconnais-tu enfin son empire, et conviendras-tu qu'il n'est pas d'homme qu'une femme ne puisse enchaîner avec l'art de lui résister à propos? Et Clémentine enchantée d'être délivrée de ce monstre, me témoigna sa reconnaissance avec toute l'ardeur dont elle était susceptible.

Nous laissâmes passer huit jours avant que d'entamer notre négociation, pendant lesquels je ne négligeai rien de tout ce qui pouvait étayer mon empire; mais comme je ne désirais sa solidité que pour l'exécution du projet de Dom Lopes, et nullement, comme vous croyez bien, pour jouir du détestable triomphe de faire un amant soumis du plus indigne des hommes, je me relâchai un peu sur l'envie que je lui avais fait paraître de le captiver uniquement. Mon but était bien moins de maîtriser ses caprices, que de l'empêcher de me prendre pour en être l'objet; et dans cette intention je ne devais pas trop contraindre ses desirs: plus je leur eu prescrit des bornes, plus ils fussent devenus dangereux pour moi; je trouvai enfin un excellent moyen de leur donner de l'issue, en conservant toutes les apparences de la délicatesse que je m'étais d'abord imposées.

Un jour qu'il m'avait promenée dans les plus secrets appartemens de son harem, qu'il en avait fait paraître toutes les femmes devant moi, il me proposa de me montrer celui de ses mignons. . . . Je l'y suivis pour ne pas lui déplaire. Quand il eut un instant amusé son orgueil et son intempérance à me faire voir l'espèce d'hommage indécent qui lui était rendu, dès qu'il paraissait dans ce lieu d'horreur et de corruption, l'infâme osa me demander si je lui permettais cette sorte de plaisir; . . . si elle n'offensait pas l'amour qu'il avait pour moi? Je me hâtai de lui répondre que non, avec l'air du mépris, bien sûre que là, ses feux perdraient de leur activité, sans que rien fût pris sur le cœur; qu'il aurait en tolérant cette faiblesse, moins de violence avec autant d'amour, deux objets également nécessaires au dessein où j'étais de le captiver sans le craindre. . . . Le monstre fut si content de la permission que je lui donnais; il entendait si mal encore le langage du véritable amour, qu'il passa de ce moment trois jours et trois nuits de suite dans d'effroyables orgies, avec ces vils objets de son intempérance,—chose qu'il ne s'était permis avec qui que ce fût, depuis l'époque de ses sentimens pour moi.

Il y a des cœurs bien inexplicables dans la nature, dis-je alors à Clémentine, serait-il donc possible que des besoins factices, des goûts d'habitude, quelques criminels qu'ils puissent être, balançassent les sentimens les plus épurés de l'ame, et crussent même pouvoir s'allier avec eux? N'en doute point, me répondit Clémentine; ne voyons-nous pas sans cesse l'amour le plus délicat, ressenti pour les plus vils objets de la débauche publique; et d'autre part, les excès les plus crapuleux, exigés de la maîtresse qu'on chérit le plus. —Quand on en est-là, c'est dépravation, ce n'est plus sentiment. —Tu te trompes, Léonore, les passions de l'homme sont inconcevables; rien n'est étendu comme leurs branches; les excès dont il s'agit, . . . ou ceux-là, ou d'autres semblables, peuvent exister chez l'homme qui n'est que libertin, comme chez celui qui est le plus délicat; les suites de ces irrégularités dans l'homme débauché, ne sont que du libertinage. Je l'avoue, mais ce sont des rafinemens délicieux dans l'homme, embrasé d'une flamme honnête. Tout dans ce cas tourne au profit du sentiment; lui seul a tout dicté, lui seul inspire tout, et les excès les plus inconcevables, nécessaires dans une telle ame, ne deviennent plus que des preuves du plus ardent amour. Tout homme naît avec plus ou moins de dispositions à ces écarts qui te surprennent; tous avec une manière différente de les exercer plus ou moins; et l'amour qui ne s'établit dans l'homme qu'après ces premières impressions reçues, les détermine en sa faveur, en raison du degré d'activité qu'il leur trouve. Les impressions sont-elles faibles; l'amour qui s'en nourrit ne devient pas plus violent qu'elles; il règne alors avec sagesse; il ne s'exprime qu'avec douceur. Trouve-t-il au contraire exce??if, le ton des passions, ainsi que l'acquilon, entraînant de son souffle impétueux tout ce qu'on veut lui opposer de frein, il brise, il déchire, il dévore; c'est une flamme ardente qui consume tout ce qu'elle rencontre, et qui regarde comme un aliment de plus à son ardeur, tout ce qu'on lui présente pour l'étouffer; mais tous ces résultats sont de l'amour; l'enfant mutin brise le hochet qui l'amuse; il jouit, en le pulvérisant, et répand bientôt des larmes amères sur les débris de sa fureur. Tel est l'amour, et tels sont ses effets; tels sont ces débordemens incroyables, tantôt impurs, tantôt cruels, mais toujours enfans de la nature, . . . que le sot ignore, que l'épais rigoriste punit, et que le philosophe respecte, parce que lui seul connaît le cœur humain, et que lui seul en a la clef. Tout ce qui ne ressemble pas à cet homme sage, s'étonne à tout moment des effets réunis du cœur et de l'esprit; et comme il n'y a rien de si ordinaire que d'avoir l'un fort bon, et l'autre très-mauvais, lorsque tous deux agissent à-la-fois. On voit souvent dans les actions du même être, une foule de vices liés à des vertus; on se rejette sur les contradictions naturelles à l'homme; sans voir qu'il s'en faut bien que ce qui arrive, soit le fruit de l'inconséquence, mais seulement les effets réunis des deux principes qui, nécessairement divers, doivent produire des effets dissemblables. Adrien put aimer Antinoüs, comme Abeillard aima Héloïse; l'un n'avait qu'une mauvaise tête, l'autre n'avait qu'un bon cœur. Adrien, plus délicat et aussi libertin, eût aimé à la fois Héloïse et Antinoüs; tandis qu'Abeillard, seulement délicat, n'eût jamais aimé qu'Héloïse.

Enfin l'empereur était amoureux; il ne se conduisait plus que par mes conseils, il ne prenait même plus aucune résolution relative au gouvernement de ses états, sans me demander mon avis. Dès que je le sentis à ce point, j'entamai la négociation, aidée des instructions de Clémentine, je lui fis sentir l'avantage qu'il devait retirer de l'amitié des Portugais; de quel prix serait pour lui cette alliance dans ses perpétuelles guerres avec les nations qui l'environnaient; la supériorité du peuple dont je lui proposais l'union, l'effraya un instant; il redouta d'en être subjugué; mais quand je lui eus fait voir que les Portugais étaient loin de ce dessein, qu'ils seraient bien plutôt embarrassés qu'enrichis de la totalité de ses provinces; qu'ils ne desiraient que la facilité de commercer, et d'établir le fil de communication avec leurs compatriotes de la côte occidentale du continent. Alors il me demanda si j'étais chargée par les Européens de négocier cette affaire avec lui: je ne lui cachai pas; je lui dis même que s'il n'avait pas attaqué le fort des Portuguais, j'allais, avec ma compagne, me rendre incessamment à sa cour, pour lui proposer ce dont je lui parlais. Au bout d'un instant de silence, l'empereur me témoigna qu'il n'était pas très- éloigné du projet que je lui communiquais; mais qu'il craignait que les Européens, une fois dans ses états, ne m'enlevassent à lui. Je lui fis sentir qu'ils en seraient toujours d'autant plus éloignés, que leur intérêt exigeait qu'ils eussent quelqu'un de leur nation, possédant la confiance de l'empereur, pour les maintenir dans ses bonnes graces; il me comprit; je le pressai de plus en plus, il se rendit sans difficulté, et m'accorda tout ce que je voulais; mais c'était pour la dernière fois, ajoutait-il, que j'obtenais sur lui quelqu'empire, si je ne me décidais à le rendre heureux. Il ne voulait plus attendre; jamais femme n'avait eu de lui ce que j'en recevais; il fallait, continuait-il, que ma puissance fût aussi forte que celle du serpent qui avait créé la terre [4]. Mais c'était fait, le jour où les Portugais signeraient leur alliance avec lui, devenait celui de son triomphe sur leur négociatrice, et il me le déclarait d'une manière à ce que je dus m'attendre à de la violence, si je ne consentais pas de bonne grace. . . . Comme j'avais tout, je ne refusai rien, et l'on ne s'occupa plus que de ce projet à la cour de ben Maacoro. Il trouva quelques contradicteurs; on me les opposa dans le conseil; je combattis leurs raisons, et j'en alléguai de si fortes, que je ramenai insensiblement tous les esprits à mon opinion.

On envoya donc sur-le-champ trois guerriers inviter les Portugais à venir comme amis, sur les terres de l'empire: dom Lopes parut six jours après, à la tête de deux mille hommes rassemblés des colonies voisines; il eût dès l'instant son audience particulière. Je vous somme de votre parole, lui dis je, en français, dès que je le vis entrer. . . . Comptez-y, me répondit dom Lopes, un vaisseau vous attend à Benguelle; six de mes gens bien armés, qui connaissent un peu les chemins vous y conduiront par les terres avec Clémentine. Le facteur de la compagnie vous attend; il est prévenu; mais il faut n'employer que l'évasion; je la protégerai, je ne l'aiderai point, je ne puis débuter par un acte d'hostilité chez un peuple, que tout m'engage à ménager. Ne pourriez-vous pas, répondis-je, nous exiger pour gage de l'alliance. —Je le ferai, sans doute, mais comment espérer que l'empereur y consente, dès qu'il est amoureux. Je vous le répète, il ne vous reste que l'évasion; déterminez-vous y, j'empêcherai les poursuites, je vous en donne ma parole; c'est tout ce que je puis.

Quelque violent que fut ce parti, quelque danger qu'il présenta, il fallut pourtant l'accepter; quelle apparence de faire changer d'avis un homme aussi entier que dom Lopes! Tout se passa au mieux dans l'audience qu'il obtint du roi, et le traité se signa sans obstacles; mais quand le Portugais parla de rendre les prisonnières faites au fort de Tété, Ben Maacoro tressaillit de rage, et protesta qu'on auroit plutôt sa vie. Dom Lopes qui craignoit tout ce qui l'auroit contraint à des hostilités, et qui n'imaginoit pas que quelques femmes valussent la peine de faire répandre du sang, ne parla plus de cet article.

Cependant ma situation devenait à tout instant plus embarrassante, je n'avais plus aucun prétexte de refus, on m'avait accordé tout ce que je voulais, mais la mort me paraissait plus douce que la cruelle nécessité de devenir la femme de ce monstre. —Comment donc faire pour l'éviter? Déterminée à tout plutôt que de me résoudre au sort affreux qui me menaçait: j'avertis Clémentine de se tenir prête pour la nuit suivante, et priai le Portugais de me faire trouver les six hommes qu'il m'avait promis, sous les murs d'un jardin favori du roi, près d'un cabinet de Claiyes, situé sur le bord du chemin, revêtu d'un parapet qui n'avait pas trois pieds de haut dans l'intérieur et guères plus de six au-dehors; n'ayant donc plus rien à ménager, je dis au roi que je consentais enfin à le rendre heureux . . . Que ce jardin me plaisant beaucoup, je voulais ne me donner à lui que dans cette voluptueuse retraite. . . . Ben-maacoro comprit ce désir; ce jardin comme trop ouvert, nous était expressément défendu, nous ne l'apercevions que de nos fenêtres; il sentit donc facilement qu'il était tout simple que j'eusse envie de l'admirer. . . . Ce n'est pas tout, lui dis-je, quand cette première clause fut acceptée, il faut que ma compagne y soit; ô grand empereur, tu verras de quel puissant effet est une seconde femme dans les plaisirs singuliers que je t'ai promis! Des cris de joie furent sa réponse, j'étais bien sûre de l'enchaîner, plus solidement en irritant sa tête, qu'en séduisant son cœur, il fut toute la journée dans un tel enthousiasme des nouveaux plaisirs que je lui promettais, que suivant son usage, en pareille circonstance, il se plongea toute la journée dans des débauches préliminaires que je tolérai d'autant mieux que j'étais sûre qu'elles affoibliraient sa raison et ses forces.

Un peu avant de nous acheminer au rendez-vous, il me pria de lui permettre de mener avec nous quelques-unes de ses femmes, pour être témoins des recherches que j'allais lui apprendre, et leur faire voir combien elles étaient éloignées de l'art de procurer de vrais plaisirs; je l'assurai que cela ne se pouvait pas, que ma compagne et moi suffisions pour plonger ses sens dans l'ivresse, et que la pudeur naturelle à notre nation, nous empêcherait de partager ses plaisirs et de les irriter, s'il y admettait des témoins; dès que la nuit fut sombre, ce moment favorable à nos projets lui avait été offert par moi, comme plus agréable à cause de la fraîcheur; nous nous enfonçâmes tous trois dans le jardin, aussi-tôt que nous sommes dans le cabinet, et que je me suis assurée des six hommes qui nous étoient promis, je fais étendre Clémentine sur le parapet de la petite muraille, exposant en entier ses charmes au voluptueux empereur; allons, dis-je, en ayant l'air de céder, que l'une excite tes désirs, pendant que l'autre va les satisfaire. —Ce dernier mot est celui du signal, dès que Clémentine l'entend, elle pousse un grand cri et se jette dans le chemin, saisissant alors avec rapidité moi-même et l'effroi du monarque et le mouvement qu'il fait pour retenir ma compagne, je franchis le mur aussi lestement qu'elle, et tombe à ses côtés; là, bientôt relevées toutes deux, nous nous élançons au milieu des terres, suivies de nos six gardes, trop heureuses de sortir de cet asyle effrayant du crime, à si bon marché l'une et l'autre.

Nous l'entendîmes appeller à lui, mais nous étions déjà loin, comme il avoit vu du monde avec nous, et qu'il était seul, il n'avoit pas osé, sans doute, se jetter à notre poursuite et il rentra bien honteux, je crois, de se trouver dupé par deux Européennes, lui qui faisoit journellement trembler deux mille femmes dans son sérail, et qui, même à la tête de ses armées, passoit pour un des princes les plus valeureux de l'Afrique.

Nous sûmes à Benguele que, dans le premier moment de sa colère, il avait accusé dom Lopes d'avoir favorisé notre fuite, et que telle étoit la raison, voyant les Portugais en force dans ses états, pour laquelle il ne nous avoit pas fait suivre.

Mais dom Lopes avoit protesté de sa bonne foi, il avait même envoyé plusieurs de ses gens courir faussement après nous, moyennant quoi, rien ne se dérangeait dans l'alliance projettée, et la paix mutuelle en avait été d'autant moins troublée que dom Lopes s'était engagé par l'acte même du projet, à faire venir à l'empereur dix femmes blanches dont il lui jura que la moins belle vaudrait infiniment mieux qu'aucune de celles qu'il perdait.

Tous les dangers pourtant n'étaient pas évanouis pour nous, nous avions à traverser le pays entier des Jagas, peuple aussi méchant pour le moins que celui que nous quittions; nous fûmes huit jours avant que d'arriver à Benguele, ne mangeant que quelques singes tués à la chasse, et couchant les nuits sur des arbres; rien ne nous arriva cependant; la fortune qui nous destinait à de plus grands maux dans notre patrie que chez les peuples les plus sauvages de la terre, nous couvrit ici de ses aîles, mais pour nous plonger peu après dans l'abyme effrayant qu'elle creusait déjà sous nos pas.

Nous arrivâmes donc sans accident aux Colonies Portugaises de cette côte d'Afrique, le consul averti, nous reçut à merveille, nous combla d'éloges, et après nous avoir gardé chez lui le temps nécessaire à attendre le vent favorable, il nous conduisit lui-même avec toute sorte d'égards à bord du vaisseau marchand qui devait nous transporter à Lisbonne. Nous lui recommandâmes les deux femmes qui avaient été faites prisonnières avec nous, nous lui témoignâmes le regret que nous avions d'avoir été forcées de les abandonner, il nous promit ses soins pour elles, et nous partîmes.

Pendant que les voiles mollement enflées par le souffle frais des aquilons, font voler le vaisseau sur la plaine liquide, que le passager se livre en baillant d'ennui, au doux espoir d'embrasser bientôt ce qu'il a de plus cher; que l'aumonier prie; que le matelot jure, que l'officier s'enivre; il est à- propos ce me semble de vous instruire un peu de notre situation, à l'une et à l'autre.

Celle de Clémentine était brillante, elle avait peu d'effets; quelques robes de gaze, sont les seuls vêtemens que l'on porte dans le pays que nous quittions; mais elle avait gagné avec Dom Lopes, près de soixante mille francs, que le chef de la colonie portugaise de Tété avait fait exactement passer à son correspondant de Benguele, et qui lui avait été remis dès qu'elle y avait parue.

Pour moi, j'étais bien loin sans doute d'un tel sort, lorsque je fus enlevée dans le jardin de Venise, j'avais tout au plus sept ou huit louis dans une bourse, légères sommes que me donnait Sainville, pour mes plaisirs, et qu'il remplaçait dès qu'ils étaient dépensés. Ils me furent pris par le corsaire de Tripoli, et Duval qui me défrayait de tout et qui se méfiait un peu, ne me laissait pas la disposition d'un sol; ce fut donc dans cet état de misère, que Dom Gaspard se chargea de moi. Vous vous rappelez le refus que je fis de la bourse qu'il m'offrit dans le désert; en arrivant au fort il me conjura d'accepter quelques doublons; et quand il mourut il disposa de tout ce qu'il avait en ma faveur; mais cet arrangement déplut à Dom Lopes, il me déclara que le jeune homme étant sous la tutelle de ses parens, n'avait pas la liberté de disposer de ses fonds, et qu'il allait faire repasser en Portugal, les effets qu'il avait laissés; ce raisonnement que je supposai fondé sur l'envie que ce chef avait de me disposer à l'exécution de son projet, et de m'y enchaîner par toute sorte de moyen, et par la misère même, le plus certain sans doute; cet argument dis-je, juste ou non, me priva du peu de secours sur lequel je pouvais compter, et quand j'arrivai à Benguele, je n'avais en tout que six portugaises [5], soigneusement cachées dans mes cheveux pendant notre expédition. Cette somme s'augmenta à Benguele, d'une gratification de deux cents pistoles d'Espagne [6], à partager entre ma compagne et moi, pour les services que nous avions rendus au roi de Portugal; avant de nous embarquer, nous avions été obligées de dépenser près des deux tiers de cette faible somme, pour nous habiller; moyennant quoi, pour mon compte, il me restait comme vous voyez, fort peu de chose. Le total de nos effets consistait en trois malles, dont deux très-grosses, à Clémentine, une très-mesquine à moi; par une mal-adresse singulière, ma compagne m'avait conseillé de ne point porter d'argent dans mes poches pendant la traversée, et de cacher comme elle, ce que j'avais, dans un coin de ma malle . . . Plut à dieu que je ne l'eusse pas écouté . . . Enfin, la navigation fut heureuse, et nous arrivâmes à Lisbonne, sept semaines après notre départ de Benguele.

Au moyen de l'extrême largeur du Tage les plus gros vaisseaux parviennent comme vous savez, jusqu'à la ville même, et dès qu'un bâtiment arrive, dès que les formalités des douanes sont remplies, il se trouve là un nombre infini de Gualegues [7] qui vous offrent leur service pour le transport de vos bagages. Nos malles fouillées, Clémentine jettant indifféremment les yeux sur les premiers de ces gens qui l'environnaient, leur ordonna de se charger de nos effets et dans l'instant ils furent sur le dos de trois de ces drôles. —Où faut-il aller excellence dit l'un d'eux, en fixant ma compagne? —À la Strella, chez Boulnois, répondit Clémentine, en donnant à cet homme l'adresse d'une auberge, qu'un hollandais lui avait indiquée à Benguele, comme une des meilleures de la ville. —Le mot dit, nos gens partent et nous suivons. Tant que nous longeâmes le quai, nos Galègues, marchant à peu de distance de nous, furent à-peu près toujours sous nos yeux, mais comme ils allaient beaucoup plus vite, la foule nous les fit bientôt perdre de vue, et insensiblement nous ne les apperçumes plus. En ce moment, survint un embarras prodigieux, c'était le roi qui passait en carrosse de cérémonie, pour se rendre dans un couvent, où une demoiselle de la plus haute qualité, allait prendre le voile. Le peuple s'étouffait pour contempler ce sot spectacle, Clémentine voulut s'arrêter comme les autres, nous regardâmes, et pendant que nous jouissions de ce vain plaisir populaire, on travaillait à nous plonger dans le désespoir, les rues dégagées, nous avançames, instruites de notre route, nous appercevions déjà le clocher du couvent de San Benté, maison religieuse, en face de laquelle est située l'auberge de Boulnois, vers laquelle nous nous dirigions, nous arrivons enfin.

Menez-nous à l'appartement que nous vous avons envoyé commander par trois hommes chargés de nos bagages, dit avec fierté Clémentine, au valet de la maison, quels bagages, répond celui-ci, en la regardant sous le nez? —Ici je ne pus m'empêcher de frissonner, il semblait que le malheur dont nous étions menacées vint entrouvrir déja mon ame. —Comment réponds-tu insolent, dit la fougueuse Clémentine, je te demande mes bagages. — Je te dis de me mener à la chambre où ils doivent être avec les hommes qui les ont portés. —Ce que vous demandez n'est pas dans cette maison. —N'est-ce donc point ici l'auberge du bon repas? —C'est elle, assurément. —L'auberge hollandaise située dans la Strella, tenue par le sieur et la dame Boulnois? —Rien de plus juste; et trois Galèguas ne viennent pas d'apporter nos malles? —Vous les avez sans doute mal indiqué, répondit le valet en s'éloignant, ils n'ont pas paru. —Alors Clémentine me prenant la main. —Nous sommes volées, me dit-elle, et appuyant de là un blasphême exécrable comme elle avait coutume de faire à chaque contradiction qu'elle éprouvait. —Oui, s . . . nous sommes volées. —Ne dis mot, il ne faut pour cela, ni nous passer de souper, ni coucher dans la rue. —Camerieros, dit-elle en appelant le valet, donnez- nous toujours un logement, et qu'on observe, je vous prie, si ces trois hommes n'arriveront pas. —Vous leur indiquerez, notre chambre sitôt que vous les verrez. —Peut-être vos gens se sont-ils trompés madame, dit le valet, ils auront été sans doute à Bueros Ciairès, chez le sieur Villiams, qui tient l'auberge anglaise [8]; si vous souhaitez, j'irai m'éclaircir? Assurément, dit Clémentine, et revenez nous donner des nouvelles au plus vite. On nous ouvrit un appartement assez vaste beaucoup plus beau sans doute, que nous n'étions en état de le payer, et on fut aux informations.

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