ALINE ET VALCOUR, (continued 2)
Reading edition
Le lendemain comme nous ouvrions nos fenêtres, le premier spectacle qui nous frappa, fut l'appareil lugubre d'un malheureux que l'on conduisait au supplice, il était suivi d'une foule innombrable. . . . Dans tous les pays du monde, et peut-être plus en Espagne, qu'ailleurs, cette fatale curiosité est toujours celle du peuple. . . . —Quel est le crime de cet homme demanda Clémentine à Laurentia? —Un événement affreux arrivé avant-hier, le coupable n'ayant pu soutenir l'horreur de son crime, est venu l'avouer lui- même. C'est un des premiers seigneurs de la ville, je suis surprise que vous n'ayez pas entendu parler de cela, tout s'est passé à une demie lieue d'ici, précisément du côté d'où vous venez. —oh ciel dis-je, je parie que nous avons vu la victime . . . Et que cette infortunée jeune fille . . . —Une fille assassinée, vous l'avez vue? —Oui. —C'est celà, c'est celà . . . Oh l'histoire vous fera frémir. . . . Mais que vois-je? . . . Cachez-vous mignones, voilà deux cordeliers qui me font signe, nous les gênons, ils veulent s'introduire secrétement chez moi. . . . Dînez en paix, j'irai vous tenir compagnie au dessert, et vous faire part de cette sanglante aventure. La duègne sortit . . . les cordeliers entrèrent. . . . Nous dinâmes, et à peine eûmes-nous fini que Laurentia reparut; écoutez-moi, nous dit-elle, je vais vous raconter la cause de la fin tragique de ce gentilhomme que vous venez de voir passer, et qui vient de mourir comme un saint.
Ici Léonore ayant demandé à la compagnie si l'on désirait qu'elle rendit cette histoire, et tout le monde l'y ayant invitée elle le fit de la manière suivante. . . .
[Footnote 1. Des loix très-sages punissaient en Sirie bien plutôt celui qui par défaut de soins, exposait ses effets à la tentation, que celui qui les dérobait; celui qui manque et qui prend ce qu'il trouve, fait, à fort peu de choses près, ce qu'il a dû; mais celui qui laisse ce qu'il possède à l'abandon, est loin de faire ce qu'il aurait dû faire, et mérite, par conséquent, une punition, bien plutôt que l'autre. Voilà comme raisonnaient les Siriens.]
[Footnote 2. Saint-Thomas objecte seulement contre la sorte d'inceste dont il s'agit ici, que si les frères s'alliaient à leurs sœurs, il en résulterait un trop grand amour dans les ménages, amour qui deviendrait alors par sa trop grande force, contraire à la chasteté; on a peu de chose à dire contre ce qu'on a dessein de réfuter, quand on est réduit à employer de tels sophismes; c'est donc à dire, d'après Saint-Thomas, que l'inceste est vicieux parce qu'il nait de lui ce qui fait la plus grande perfection des mariages; avouons-le, il est absolument impossible de trouver un argument légitime contre ces sortes d'alliances, mais il est aisé de prouver en revanche quelle foule de vertus il en résulterait.]
[Footnote 3. Nous lisons dans le quatrième livre de l'Énéide:
Nocturnos que ciet manes mugire videbis
Sub pedibus erram.
Et dans Horace, satire 8, livre premier:
Cruor in fossam codjusus ut inde
Manes alicerent animas responsa daturas.]
[Footnote 4. Voilà où Brigandos est dans l'erreur. Un meilleur logicien l'a dit dans ce même ouvrage, et avec bien plus de raison: il n'est jamais permis de faire le mal pour arriver au bien. Peut-être verrons-nous notre Bohême agir et raisonner mieux par la suite.]
[Footnote 5. La mandragore est la racine de brivna, sa forme est celle de l'homme. On lui attribue la propriété d'engourdir les sens; d'autres disent que semblable au ginseng, elle excite à l'amour. Circé s'en servit dans ses enchantemens, et ce fut là, dit-on, le secret de Jeanne d'Arc; quelques personnes prétendent qu'elle est produite ex semine hominis suspensi vel quovis alio supplicio morte muletati. —Pour qu'elle ait de la vertu, il faut qu'elle soit cueillie au printemps, lorsque la lune est en conjonction avec Jupiter ou Venus. La distribution de cette poudre par les Bohémiens, paraît contrarier un peu ce qu'ils ont dit tout à l'heure en se défendant de causer des avortemens. Car on sait que cette racine produit ce criminel effet, et vraisemblablement ils en distribuaient dans plus d'une intention.]
[Footnote 6. On n'est point encore convenu d'un nom honnête pour cet égarement. Celui que les femmes de mauvaise vie lui donnent, est affreux, puisque Sapho s'immortalisa bien plus par ce désordre que par ses vers; pourquoi ne conviendrait-on pas de nommer saphotisme ce travers singulier du libertinage des femmes.]
[Footnote 7. Il ne faut pas que le lecteur s'étonne de voir Brigandos quitter les principes de sa religion dans le morceau suivant, ainsi que dans quelqu'autres. Chaque fois qu'il parle à des gens qui ne sont pas au fait de ses principes, il est tout simple qu'il s'accommode aux leurs; nous le reverrons redevenir manichéen, lorsqu'il parlera à ses femmes, ou à ses compagnons.]
[Footnote 8. C'est, dit l'auteur des talismans justifiés, le sceau, la figure, le caractère ou l'image d'une figure céleste, d'une planète ou d'une constellation gravée sur une pierre simpathique, ou sur un métal correspondant à l'astre, par un ouvrier qui ait l'esprit attaché à l'ouvrage et à la fin de son ouvrage, sans être distrait par quoi que ce puisse être, au jour, à l'heure de la planète, en un lieu fortuné, par un tems serein et beau, afin d'attirer plus fortement les influences du ciel, par un effet dépendant du même pouvoir et de la vertu de ses influences.]
[Footnote 9. C'est de cette indécente manière que beaucoup de curés en Espagne et même dans plusieurs provinces de France, portent le viatique dans les campagnes.]
[Footnote 10. Ces événemens étaient pour lors ceux du jour.]
[Footnote 11. L'or et l'argent étaient en Espagne en si grande abondance, dit Strabon, qu'on rencontrait quelquefois des masses de ces métaux en labourant; les rivières en charriaient, et l'on creusait rarement la terre sans trouver les rameaux d'une mine. Strab. Lib. 3.
Les Siriens et les Phéniciens n'y formèrent de si riches établissemens qu'à cause de cela.]
[Footnote 12. C'est la prétention et le droit des Catalans comme noble, titre qu'ils se donnent tous.]
[Footnote 13. Environ 25 écus.]
[Footnote 14. Environ 42 liv.]
[Footnote 15. Les quinze piastres font à peu près 84 l.]
[Footnote 16. Il n'y a qu'à Paris et à Londres où ces méprisables créatures soient ainsi soutenues. À Rome, à Venise, à Naples, à Varsovie, à Pétersbourg on leur demande lorsqu'elles comparaissent aux tribunaux dont elles dépendent, si elles ont été payées ou non; si elles ne l'ont pas été, on exige qu'elles le soient, cela est juste; si elles l'ont été, et qu'elles n'ayent à se plaindre que de traitemens, on les menace de les faire enfermer si elles étourdissent encore les juges de saletés pareilles; changez de métier, leur dit-on, ou si celui-ci vous plaît, souffrez-le avec ses épines. Aussi, dans toutes les villes, y a-t-il un tiers de ces filles de moins qu'à Paris et à Londres, proportion gardée.]
[Footnote 17. Il est très-extraordinaire qu'un magistrat ait mis dans sa cervelle qu'il pouvait résulter quelque bien d'éclairer et de publier les secrètes horreurs que le libertinage enfante. Comment ce magistrat tel qu'il soit ou tel qu'il ait pu être, a-t-il arrangé ce systême avec la religion ou la décence dont les loix s'opposent si formellement à cette publicité? Il faudrait au contraire punir sévèrement la malheureuse prostituée assez bête pour revêler ces écarts, et qui en les dévoilant non seulement se fait tort à elle-même, mais corrompt et le juge qui se délecte à ces indignes confidences, et tous ceux qui vont les apprendre par l'éclat du juge. Que l'on daigne un instant comparer le danger qui peut naître de fermer les yeux sur ces vilainies, à celui qui résulte de leur scandaleux éclat; ne vaut-il pas mieux qu'il y ait dans une ville cent libertins cachés que d'en faire éclore aussitôt dix mille, en divulguant les travers de ces cent? Avant le règne de Louis quinze, on ignorait cet art infâme de pervertir ainsi la jeunesse, et de produire un très-petit bien, en opérant d'aussi grands maux, il n'y avait point d'espions tentateurs, point de journaux chez les courtisanes, et tout allait aussi bien qu'aujourd'hui; c'est à Sartine que furent dues ces absurdités inquisitoires, et c'est depuis ce grand magistrat, qu'un homme sait aujourd'hui à quinze ans, ce qu'il ignorait encore à quarante autrefois. On ordonnait à ce méprisable espagnol de faire des listes de toutes ces turpitudes, pour en réveiller l'engourdissement du souverain. Cet imbécile imagina qu'il fallait colorer d'un vernis d'équité la déshonorante fonction dont on le chargeait, et prendre l'amour des mœurs et de la décence pour excuse de ces vexations. Malheureux Français, voilà comme on vous trompait, comme on se moquait de vous. . . . Voilà comment, pendant que vous chantiez et couriez vos catins, on enchaînait votre liberté, comme on grévait vos goûts et vos fantaisies les plus simples. Comme on mettait des entraves sur vos besoins les plus naturels, et comme on gangrenait vos enfans et tout cela sous le spécieux prétexte d'une excellente police. Les Romains conquéraient l'univers et n'avaient point d'espions chez leurs courtisanes. On assure qu'il fut présenté à l'illustre magistrat dont il s'agit ici, un ingénieux projet de vexation sur le citoyen, en raison de la manière dont il perdrait son urine. Le premier plan ayant passé, celui-ci pouvait bien avoir lieu malheureusement, il y avait peu de profit, aucun détail obscêne, point de liste qui put amuser les petits soupers du roi, et Sartine refusa.]
[Footnote 18. Chapelle fondée sous ce nom pour 12 chanoines, dans la cathédrale, par le cardinal Kimènès. On appelle ainsi les nouveaux chrétiens, c'est-à-dire les maures convertis.]
[Footnote 19. Promenade de Tolède.]
[Footnote 20. L'hippomane est regardé, par les gens crédules, comme le plus sûr de tous les talismans; c'est une excroissance de chair qui se trouve au front des poulains naissans; il est rare, parce que la mère l'arrache à belles-dents du front du poulain, dès qu'elle l'a mis bas; son effet est de se faire aimer de la femme à qui l'on en fait avaler.]
[Footnote 21. Théodora était femme de Justinien; voyez ses désordres dans Procope; une partie des loix que nous suivons encore est l'ouvrage de ses amans, en amusant son mari de ces codes atroces, elle lui voilait sa conduite; l'imbécile Justinien compilait et sa femme couchait.]
[Footnote 22. La raison de cela est simple; c'est avec de l'esprit qu'on résiste aux argumens que le vice emploie pour triompher. Tout ce qu'on objecte flatte donc, parce qu'on n'y parvient qu'en développant une qualité qui nous honore; mais s'il est démontré que la conduite qu'on a, que les opinions qu'on adopte soient réellement des ridicules, voilà l'orgueil compromis, et dès ce moment on change de plan; le ridicule blesse tellement notre vanité, que s'il était possible de persuader l'être le plus sage, que la vertu est un ridicule; il l'abjurerait à l'instant.]
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LE CRIME
DU SENTIMENT,
OU
LES DÉLIRES DE L'AMOUR.
NOUVELLE ESPAGNOLE [1].
IL n'y avait point à Tolède de maison plus riche que celle du comte de Flora-Mella, point de seigneur dans les deux Espagnes, qui joignit à cet avantage, une naissance plus illustre, et de plus flatteuses prérogatives; mais la fortune ne se soutient pas toujours également chez ceux qu'elle favorise ainsi, et sa main inconstante ne les élève souvent au faîte des grandeurs que pour les en précipiter avec plus d'éclat.
Le comte marié fort jeune, avait perdu sa première femme au bout de trois ans, et n'en ayant eu qu'une fille, il était résolu de se lier encore sous les loix de l'hymen. Ces seconds nœuds réussissent rarement, le comte en devint la funeste preuve; une demoiselle de la maison de Brajados, belle et riche sans doute, fut l'objet qui le captiva, mais il s'en fallait bien que les vertus de cette jeune personne, répondissent aux dons précieux qu'elle apportait, d'ailleurs rien de plus scandaleux que sa conduite, rien de plus perverti que ses mœurs.
Le duc de Medina-Sidonia, était alors le jeune homme à la mode, à Tolède, quoique marié lui-méme, il n'en était pas moins l'effroi de tous les époux et l'idole de toutes les femmes. La comtesse de Flora-Mella avait trop de vanité, elle avait le coup-d'œil trop sûr, pour ne pas désirer à son char, ce célèbre amant de toutes les jolies femmes; le voir et l'enchaîner, furent pour elle l'affaire d'un jour, et cette intrigue devint bientôt si publique, que le comte de Flora-Mella, ne pouvait presque plus en soutenir la honte.
Quelques fussent ses tribulations, le désir qu'il avait de se voir un héritier, l'engagea néanmoins à feindre; il dévora ses chagrins; il essaya d'imposer silence au public, et continua de vivre avec sa femme dans l'intimité des époux. Ses vœux s'accomplirent enfin, la comtesse devint grosse, et mit au monde un fils, nommé Dom Juan, malheureux héros de cette sanglante histoire. De ce moment le comte leva le masque, il crut ne devoir plus suspendre sa vengeance, et la jeune comtesse reléguée par lui, dans des terres à elle, au fond de l'Andalousie, quitta pour jamais Tolède et son époux.
Cependant les fruits des deux différens hymens du comte de Flora-Mella, s'élevaient ensemble, dans son palais, et ce père infortuné semblait recueillir au moins dans les qualités de ces deux beaux enfans, le dédommagement des chagrins occasionnés par la mort de la mère de la jeune fille, et par l'affreuse conduite de celle du jeune homme. Rien n'avait été négligé pour l'éducation de ces élèves chéris; on n'épargnait aucun des soins qui devaient réunir à tous les dons qu'ils avaient l'un et l'autre reçus de la nature, ceux des talens les plus agréables.
Dom Juan venait d'atteindre sa vingtième année quand Léontine sa sœur, en prenait vingt-deux; et si la fierté, la noblesse et les agrémens d'un sexe se montraient à profusion dans Dom Juan, Léontine plus belle que l'astre du jour, et plus fraîche que la fleur que ses rayons font éclore, réunissait de son côté tout ce qui peut rendre une femme digne de l'admiration générale. Elle avait la peau la plus belle . . . les traits les plus fins et les plus délicats, . . . les yeux les plus vifs et les plus animés, . . . de ses cheveux dégagés des liens de fleurs qui lui formaient un diadême, elle pouvait ceindre deux fois la taille enchanteresse qu'elle avait emprunté des graces.
Mais si la nature s'était épuisée pour embellir ces deux jeunes personnes, si elle les avait égalisé par les charmes de la figure, quelle différence extrême n'avait-elle pas mis dans leur caractère! Autant Dom Juan avait de violence et d'impétuosité, autant Léontine avait de douceur et de retenue; l'un ne connaissait que ses passions et n'écoutait que leur organe, l'autre n'avait pour guide, que sa raison et ses devoirs.
Les attraits de Léontine n'avaient point échappés à Dom Juan, il sentait bien tous les obstacles qui s'opposaient à ses vues, mais la nature plus forte que les conventions sociales, cette nature vigoureuse et mâle, qui les brise souvent au lieu de les servir, élevait mille mouvemens tumultueux dans son cœur qui lui semblaient impossibles à vaincre, et ne plaçait que trop follement l'espoir à côté de l'amour; l'honnête liberté dont il jouissait auprès de sa sœur, lui donnait souvent occasion de s'expliquer avec elle; long-temps il avait déguisé son trouble, captivé long-temps sous un joug cruel, il avait mieux aimé se faire violence que de montrer les sentimens coupables dont il osait brûler; mais tant de contrainte devenait difficile à un tel caractère; ce n'est pas avec l'ame fougueuse de Dom Juan, qu'on aime ainsi sans l'avouer.
De son côté peut-être, Léontine n'avait-elle pas remarquée sans émotion, toutes les graces d'un jeune homme charmant, qu'il lui était permis d'aimer comme frère; mais son excessive modestie ne tolérant aucun écart, ses sentimens eussent-ils même été plus vifs que ne le souffraient ses nœuds, elle se fût bien gardée de ne pas leur imposer un frein; la nature ne perd pas plus ses droits dans une ame comme celle de Léontine, que dans un cœur comme celui de Dom Juan, mais la vertu, plus écoutée dans l'une, sait restreindre au moins ce qui peut balancer son empire, on cache sa douleur et l'on souffre en silence.
Égarés tous les deux un jour dans ces vallons fleuris et frais qu'arrose le Tage auprès de Tolède, loin des yeux toujours incommodes des gouverneurs et des duègnes, Dom Juan ne se contenant plus, osa se jeter aux pieds de sa sœur. —Ô vous que j'idolâtre s'écria-t-il en imprimant ses lèvres brûlantes sur une des mains de cette belle fille. . . . Vous que je crois pouvoir aimer sans forfait. . . . Ô Léontine! il est donc vrai que je vais vous perdre, ces heureux jours de notre enfance vont être oubliés pour jamais, et les souvenirs déchirans que j'en conserverai, ne serviront qu'au tourment de ma vie. . . . Oui, Léontine on vous enlève à mon amour, à cet amour furieux et infortuné que je n'avais osé vous peindre; à peine éclate-t-il, qu'il faut en étouffer la flamme, il faut briser le cœur qui l'a nourrit au même instant qu'elle s'en élance. . . . Je vous perds Léontine, apprenez cette nouvelle affreuse de celui qu'elle plonge au désespoir, le comte vous destine à dom Diègue, avant un mois vous serez l'épouse de ce rival indigne de vous appartenir. . . . Et moi confus, désespéré . . . mourant, j'irai traîner votre image au bout de la terre, ou l'immoler dans le temple même où la plaça la main de l'amour. Oh ciel! dit Léontine, qu'avez-vous prononcé Dom Juan? . . . Que venez-vous d'apprendre à la fois à votre malheureuse sœur? Quel amour venez-vous de lui découvrir, et quelle infortune lui présagez- vous? —Ah! puissiez-vous être aussi peu surprise de l'un, que vous devez être effrayée de l'autre; je vous ai dit vrai Léontine, je vous aime, . . . que dis-je? tous les mots sont trop faibles, il n'en est point qui peignent ma passion. . . . Je vous adore et je vais vous perdre; fille cruelle auriez- vous donc cru que je pusse être insensible à tant d'attraits, était-il possible de les voir sans leur rendre hommage? Léontine peut-elle exister sans être idolâtrée de ce qui l'environne? semblable au dieu de l'univers, animant tout ce qui respire à ses pieds, ne doit-elle pas comme ce dieu, s'attendre au culte universel? —Mais songez-vous aux nœuds? —Il n'en est point que mon amour n'absorbe, il n'en est point qu'il ne combatte, quand ils doivent anéantir les siens; ah croyez-vous qu'un cœur tel que celui de Dom Juan, puisse être retenu par les frivoles conventions qui nous lient. . . . Ô combien je les méprise ces conventions arbitraires, qui séparent aussi cruellement ce qu'a réuni la nature, je n'écoute à vos pieds que sa voix, elle me dit de vous adorer, j'y cède, et ne veux vivre que pour vous, ou mourir percé de vos traits. —Oh! Dom Juan qu'osez-vous dire? —Ce que j'eprouve et ce que vous m'inspirez, j'ose vous parler de mon amour, j'ose vous jurer de n'écouter que lui, j'ose prendre le ciel à témoin que je n'aurai jamais d'autre femme que vous. Un baiser que Dom Juan cueillit sur les lèvres de rose du tendre objet de son ardeur, devint le sceau de ses sermens, Léontine tremblante rougit sans le refuser. On s'approcha, et nos deux jeunes gens bientôt entourés de leur suite, furent obligés de feindre, et de reprendre la route de Tolède.
La funeste nouvelle que Dom Juan venait d'apprendre à sa sœur, ne se vérifia que trop, dès le lendemain le comte de Flora-Mella déclara à sa fille le mariage qu'il projettait, et peu de jours après, il lui présenta Dom Diègue.
Pour tout autre, même que pour une fille prévenue, Dom Diègue eût été un objet d'horreur, unissant au caractère le plus désagréable, tous les défauts de la nature, on n'imaginait pas comment le comte osait proposer de tels nœuds; des circonstances de fortune les légitimaient sans doute, mais combien ces motifs sont faibles sur une ame délicate et sensible, qui, sacrifiant tout à la douceur des liens, n'imagine pas qu'elle puisse exister dans ceux qui ne sont pas l'ouvrage de l'amour.
Léontine osa témoigner à son père le peu de dispositions qu'elle ressentait pour cet hymen, et le comte, qui aimait sa fille, désespéré de lui offrir un sort qui lui déplut ne pouvant d'autre part renoncer à ses engagemens, fit usage des sollicitations; il connaissait au mieux celle qu'il avait à séduire, aussi certain de la révolter par de la rigueur, que de l'attendrir par des caresses, son éloquence fut celle de l'amitié, elle persuada; une ame honnête ne résiste jamais aux attaques que le sentiment dirige, la fausseté, le mystère, la violence, toutes ces armes odieuses que l'imbécillité dicte à la tyrannie paternelle, soustrayent à leur joug de fer les cœurs que l'on y veut soumettre; emploie-t-on la douceur et la confiance, tout s'obtient, et en arrivant au but désiré, on n'a pas du moins à redouter les remords que les procédés contraires occasionnent.
Léontine promit. Parfaitement déterminée au sacrifice, elle protesta de s'y soumettre. Cette vertueuse fille, oubliant l'amour d'un frère qu'elle ne pouvait regarder que comme un crime, perdit également de vue toutes les répugnances que lui inspirait dom Diègue, et préféra les maux qui la menaçaient sous les nœuds proposés, au chagrin trop violent pour elle, d'affliger un instant celui dont elle tenait le jour.
Dom Juan trop inquiet, trop violent et trop amoureux à-la-fois, pour abandonner un seul jour ce qui tenait aux intérêts de sa passion, ne fut pas long-tems à savoir ce qui venait de se faire. Toutes les expressions d'une telle ame devant être ou violentes, ou dures, il accabla sa malheureuse sœur des reproches les plus amers; il la reprimanda de sa faiblesse dans les termes les moins ménagés; il osa s'oublier enfin jusqu'à lui dire, avec orgueil, qu'après les sentimens qu'il lui avait déclarés, il n'imaginait pas qu'elle eût dû le trahir à ce point. —Vous trahir, répondit Léontine avec candeur, . . . que vous ai-je promis? . . . qu'ai-je donc pu vous promettre, et comment puis-je mériter de vous une accusation si déplacée? . . . Oublierez-vous toujours les nœuds qui nous captivent? Voulez-vous me forcer à les détester, quand je ne voudrais que les chérir? . . . —Abhorrez-les, ces nœuds fatals; . . . abhorrez-les, ô Léontine, ils ne seront jamais aussi funestes à vos regards qu'ils le sont aux miens. Et comment ne détesterais-je pas ce qui favorise aussi-bien l'éloignement que vous avez pour moi? —Mais vous devez au moins les respecter. —Ah! n'imaginez jamais que de tels liens ayent aucune force dans le cœur qui vous aime, en devraient-ils avoir dans le vôtre, s'il était ému de mes tourmens? —Ne m'y croyez pas insensible, je les plains, sans doute; c'est tout ce que je puis;—mais qui vous garantit la vérité de ces liens? Nous ne sommes pas du même lit, et vous avez connu la conduite de ma mère? —Est-il possible que votre amour vous aveugle, au point de préférer la honte et le deshonneur, à la certitude de ne voir jamais couronnée une passion criminelle qui vous entraîne à votre perte. —Le deshonneur, . . . la honte, . . . et que m'importe toutes ces chimères! que m'importe le sang qui coule dans mes veines, sitôt qu'on lui défend de s'enflammer pour vous. . . . Je ne connais que vous dans l'univers; je n'y respecte et n'y chéris que vous, et je vais à l'instant percer le cœur du traître qui vous enlève à moi, si vous ne me promettez de rompre la fatale promesse qu'on ose vous arracher. —Voulez-vous me rendre entièrement malheureuse? Voulez-vous m'enlever l'innocent plaisir que je goûte à vous aimer comme un frère? Voulez-vous donc mettre entre nous d'éternelles barrières? —Je veux mourir ou vous posséder, vous enlever et fuir. . . . Sacrifier à ma vengeance tout ce qui s'oppose à mon amour;—cruel! . . . —vous ne le connaissez pas, Léontine, ce cœur ardent que vous sûtes embraser; tous les sentimens sont des passions chez lui; il ne peut les vaincre qu'en cessant d'exister; et si les plus légères l'agitent à ce point, où le portera donc celle qu'ont allumé vos yeux? Fuyons nos tyrans, Léontine, allons vivre à jamais au bout de l'univers. . . . Mais que dis-je, hélas! qu'ose-je dire? Il faudrait être aimé pour obtenir ce que j'exige, et votre ame indifférente et froide ne connaît pas même l'ardeur qui me dévore. . . . Allez, perfide, . . . allez lâchement languir sous les fers odieux qui vous sont préparés. . . . Sacrifiez l'amant qui vous idolâtre, aux vils intérêts d'un père qui ne consulte que son avarice —Homme injuste! le père tendre que vous outragez ne mérite pas vos reproches. . . . J'en suis encore moins digne en lui obéissant, puisque votre élévation et votre fortune sont le prix certain de ces nœuds auxquels je vais m'asservir. Ne m'accablez donc pas quand j'ai des droits si sûrs à votre reconnaissance. —Funeste façon d'y prétendre; puissiez-vous plutôt me haïr que de m'aimer ainsi! . . . Eh! que m'importe cette fortune? . . . que me font ces honneurs, achetés aux dépens de ce que j'ai de plus cher au monde? Dussai je être le plus malheureux des hommes, je m'en croirais toujours le plus fortuné, si j'étais aimé de Léontine; il n'est de bien pour moi que son amour; il n'est de bonheur que sa main, voilà les seules prospérités où j'aspire, les seules que je sois envieux de posséder, dût-il m'en coûter mille vies.
Léontine avait eu beau faire; émue de tant d'ardeur, quelques regards lui étaient échappés: c'en était trop pour dom Juan; il n'eut pas plutôt cessé de croire qu'il était indifférent, qu'il lui parut possible d'être bientôt aimé; il crut que les résistances de Léontine étaient plutôt les effets de sa vertu, que les sentimens de son cœur. Il imagina tout pour l'arracher aux nœuds qu'on lui destinait; déguisant ses desseins réels, sous l'apparence de moyens honnêtes et doux; il proposa d'abord à Léontine de permettre qu'il s'employât au moins près du comte, pour retarder la célébration de l'hymen qu'il redoutait autant. . . . On y consentit; il osa demander l'aveu d'un peu de retour. . . . On ne lui montra ni éloignement, ni courroux; . . . mais hazardait-il davantage, on cessait de l'écouter aussitôt; et plusieurs mois se passèrent ainsi, sans que cet amant impétueux pût obtenir autre chose que quelques retards et de la pitié.
Il agissait toujours pendant ce tems-là; et le rôle qu'il jouait vis-à-vis du comte de Flora-Mella, était bien différent, quoiqu'inspiré par les mêmes principes, ayant su, malgré la fougue de son caractère, se contraindre assez pour s'abaisser à la souplesse, il persuadait au comte, que les délais que demandait Léontine, n'avait qu'une forte prévention pour cause; . . . qu'il lui soupçonnait le cœur pris; que lui seul était en état de démêler ce fatal secret; qu'il en avait déjà fait quelques ouvertures, mais que n'ayant rien pu connaître encore, il n'avait gagné à cela que de se rendre suspect lui- même. —Il ajouta ensuite qu'il était essentiel que le comte l'aidât dans l'entreprise qu'il avait formé de sonder les replis de l'ame de sa sœur; il ne pouvait, disait-il, agir commodément au milieu de la foule de domestique qui les entourait sans cesse, il était essentiel d'abord de les écarter: combien ne lui fallait-il pas d'aisances, puisqu'avant de parler en faveur de dom Diègue, il avait même à vaincre l'éloignement que Léontine commençait à ressentir pour lui, depuis qu'elle s'appercevait de ses efforts à la pénétrer.
Le comte, pleinement la dupe des détours de son fils, bien éloigné de soupçonner les motifs personnels qui le font agir, le sert de tout son pouvoir. Léontine est moins observée, les surveillans disparaissent quand elle se trouve avec dom Juan, et le comte l'engage lui-même à écouter les avis d'un frère qui ne veut que la félicité de sa sœur.
Léontine ne fut pas long-tems à démêler les ruses de l'amour; mais trop prudente pour les révéler, elle ne s'occupa qu'à tâcher de n'en pas être la victime.
De son côté dom Juan était bien loin, comme on le croit, d'employer pour les intérêts de dom Diegue, les doux momens qu'on lui laissait. Peindre son amour en traits de flamme, proposer mille moyens différens de le faire triompher et de fuir, voilà comment s'employaient ces instants . . . Si précieux d'abord au cœur de Dom Juan, si cruels ensuite quand il voyait que l'inflexibilité de sa sœur ne lui opposait que des refus.
Une fois certain de cette insurmontable résistance, rien ne l'arrêta; il s'était contenu, tant qu'il avait eu de l'espoir, à peine le vit-il évanoui, qu'il n'écouta plus que ses premiers desseins; et pleinement résolu à la force, puisqu'il ne pouvait réussir d'une autre manière, il se prépara à faire usage de la liberté qu'il avait, pour diriger les pas de cette malheureuse sœur, vers l'endroit où des gens sûrs seraient postés pour l'enlever.
Toutes les batteries furent donc dressées d'après ce projet; il envoya avant- hier une chaise de poste lestement attelée, l'attendre sur la route qui mène en Portugal, où il avait dessein de se réfugier; et cette voiture escortée de quelques valets fidèles, avait pour rendez-vous, les environs de la tour enchantée.
Le jour venu, sous le prétexte d'une promenade, dom Juan engage Léontine à venir voir avec lui les intéressans débris de cette antiquité.
Une fois là, l'impétueux Dom Juan, hors de lui,—ô Léontine, s'écrie-t-il, tout nous attend; . . . tout nous attend; . . . nous ne reverrons plus Tolède; il faut s'arracher enfin aux apprêts d'un funeste hymen, qu'il n'est plus possible de retarder. —Qu'osez-vous proposer? —notre commun bonheur. —Juste ciel! aux dépens de celui de mon père; . . . aux dépens de sa mort certaine, quand il apprendra notre perte. Songez à tous les malheurs qui l'accablent. . . . Songez qu'il n'y a que nous dans le monde dont les soins puissent le consoler; . . . c'est de nous, . . . c'est de nous seuls, hélas! qu'il attend quelques fleurs sur l'hiver de ses ans; détruirons-nous cet espoir légitime! et les mains qui doivent essuyer ses pleurs, le précipiteront-elles au tombeau? —ô Léontine, je n'écoute plus que mon amour; devoir, respect, honneur, religion, vertu, tout est effacé de mon cœur; je ne connais plus que ma flamme; je ne suis plus conduit que par elle, il faut me suivre: . . . on nous attend. . . . J'emploie depuis six mois, en vain, tout ce qui peut détruire vos scrupules. À quoi m'a servi tant de zèle? Qu'ai-je retiré de tant d'amour? Je n'ai réussi qu'à me convaincre de votre indifférence. . . . Il faut que je la surmonte ou que je meure —Cruel, ayez pitié de moi! ayez pitié de mon père et de vous; ne nous engloutissez pas tous les trois dans un abyme de malheur, dont aucune félicité humaine ne saurait nous retirer; rien n'égale aujourd'hui la prospérité de notre maison dans Tolede: évanouie demain par nos démarches, vous la plongez à jamais dans le deuil et dans la douleur. Est-ce donc ainsi que vous voulez me prouver votre amour? Ah! s'il était aussi délicat que vous cherchez à me le persuader, mon honneur ne vous toucherait-il pas davantage? Consentiriez-vous à le flétrir pour un instant de volupté honteuse et criminelle, qui va nous couvrir à jamais et de malheurs et de remords! Je ne vous ai pas conduite ici, répondit le furieux dom Juan, pour écouter les sophismes de la prévention ou de la haine, et pour chercher à y répondre. Je suis malheureusement trop convaincu du peu d'empire de mon esprit sur le votre, pour employer encore des armes, . . . trop long-tems émoussées par vos rigueurs; . . . mon amour est au désespoir; je ne me rends plus qu'à lui seul; . . . et la saisissant alors dans ses bras, . . . —il faut me suivre, Léontine; . . . n'essayez pas de vous soustraire; . . . n'entreprenez pas de vous défendre, . . . mon égarement serait affreux; . . . j'irai jusqu'à vous méconnaître, . . . jusqu'à me venger de vos dédains: . . . vous n'ignorez-pas l'impétuosité de ce cœur de feu, que rien ne maîtrisa jamais . . . Ne l'irrites point, Léontine, ou ce moment, peut-être, coûterait à tous deux la vie. —Eh bien, perce-le ce cœur qui ne veut pas se souiller d'un crime; entr'ouvre-le, te dis-je, je ne m'oppose point à tes coups . . . Vas, j'aime mieux cent fois la mort que les affreux tourmens qui déchirent mes jours: . . . et des larmes s'échappant de ses yeux; . . . —si je les regrettais ces jours que veut m'enlever ta fureur, si je les regrettais, dom Juan! c'était à cause de mon père. . . . Je voulais les lui consacrer; je voulais faire son bonheur; . . . je voulais prolonger sa vie. . . . Barbare! . . . je voulais peut-être t'aimer, et tu ne le veux pas, . . . Ne balance plus, dom Juan, ensanglante ce cœur que tu fais palpiter. . . . Je suis indigne du jour, après ce que j'ai dit. . . . Immole-moi, j'y consens; mais ne te flattes jamais de me faire partager tes torts;—tu les partageras, ou ta vie m'en répond. —O, Dieu! . . . ta cruauté m'outrage, ton ame atroce est indigne de moi; tu ne méritais pas l'aveu que je t'ai fait; . . . et s'échappant des bras de Dom Juan, . . .fuis, traître, éloigne-toi pour toujours de celle qui ne peut plus que te haïr. —Je cacherai tes imprudens projets, et n'aurai pas à me reprocher, du moins, d'en avoir été la complice. En prononçant ces mots elle veut s'élancer au-delà des ruines qui captivent ses pas; . . . mais le féroce dom Juan, aveuglé par toutes les passions impétueuses qui bouleversent son ame, . . . l'atteint, le poignard à la main, se jette impitoyablement sur elle, et la renverse morte à ses pieds.
Juste ciel! s'écrie-t-il aussi-tôt, en contemplant sa malheureuse victime. . . . Est-ce moi qui ai pu trancher les jours de celle à qui j'aurais sacrifié les miens! . . . et mon bras se refuse à venger mon amante! . . . Uniquement armé pour la scélératesse, il tremble à punir l'assassin. . . . Fuyons. . . . Mais il l'essaye en vain, retenu par un pouvoir invincible, dont il a avoué n'avoir pu concevoir l'énergie. . . . N'agissant plus qu'en insensé, . . . il se jette comme un furieux sur les restes sanglans de celle qu'il idolâtre; il la couvre de ses baisers ardens: . . . il adresse encore à cette divinité de son cœur, les expressions de son féroce amour: il veut la ranimer par ses soupirs, . . . la réchauffer de ses larmes amères: . . . et là, seul, . . . égaré par son désespoir, . . . dans le silence et l'obscurité de ces rochers et de ces ruines . . . Perdu d'amour et de douleur, . . . le malheureux ose consommer son crime, . . . il ose ravir l'honneur à celle dont il vient d'arracher la vie.
Bientôt le calme de ses sens lui laisse entrevoir la double horreur dont il vient
[Illustration: Est-ce moi qui ai pu trancher les jours de celle à qui j'aurais sacrifié les miens!]
de se souiller, il n'a ni la force de soutenir le poids de son forfait, ni celle d'en punir l'auteur; il veut que la vengeance de ce crime exécrable soit réservée à ceux à qui elle appartient. Il était maître de fuir ses gens, et ses chevaux l'attendaient près de-là; il ne le fait point. Glacé d'effroi, immobile en face de ce corps inanimé, . . . il le regarde en frémissant; un instant il croit se tromper; il croit voir dans ses bras celle qu'il aime, et qu'il appelle encore. Revenu de cette affreuse erreur, son désespoir le reprécipite une seconde fois sur ce cadavre informe: . . . ô Léontine! tu seras vengée, s'écrie-t-il, tu seras vengée, Léontine, et les flots de mon coupable sang vont payer, s'il se peut, celui que ma fureur osa répandre ici. . . . Il accourt à Tolede et vient se remettre lui-même entre les mains de la justice.
Le corregidor effrayé a voulu le rendre à son père: . . . il l'a fait; . . . mais quelle nouvelle scène!. . . quel nouveau sujet de remords se préparait pour dom Juan! on venait d'instruire le comte de Flora-Mella de la mort de sa perfide épouse. . . . Et quelle catastrophe accompagnait cet événement. . . . —Ô mon fils, a dit à dom Juan, le duc de Medina-Sidonia, pour lors tête-à- tête, avec le comte. . . . Ô mon cher fils, qu'avez-vous fait? . . . Faut-il que vous me soyez enlevé au même instant où je vous retrouve. . . . Faut-il que vous fuyiez le bonheur, quand il vient embellir vos jours! . . . Faut-il enfin que vous acumuliez sur ma tête et le remords et le deshonneur! . . . dom Juan, c'est de moi que vous tenez la vie, vous n'êtes point le fils du comte de Flora-Mella; j'apporte ici la preuve incontestable que vous n'appartenez qu'à moi; lisez les dernières volontés de votre malheureuse mère, et frémissez de l'abyme où vous venez de vous engloutir à l'instant où vos malheurs cessaient.
Dom Juan, éperdu, se saisit du papier; . . . sa main tremble, ses larmes coulent, . . . ses yeux distinguent à peine les traits qu'on lui présente; il y lit à la fin les mots suivans de la comtesse sa mère.
«Il ne me reste que le tems d'avouer mon crime et de le réparer; dom Juan n'appartient point au comte de Flora-Mella; il est le fils du duc de Medina- Sidonia. J'exige en expirant que le duc aille réparer sa faute aux genoux mêmes de mon mari; qu'il implore de lui son pardon; . . . qu'il réclame son fils, qu'il le reconnaisse comme fruit de l'hymen dont il perdit autrefois la compagne, et qu'il déclare ce fils, en cette qualité, son héritier universel. Je ne publie rien, en exigeant ceci; ma malheureuse conduite avec le duc a été trop connue, pour que ces dispositions puissent apprendre ce qu'on ignorait; je répare et ne divulgue point. J'enlève un poids affreux de ma conscience; elle n'était vraiment bourrelée que de l'horreur de sentir mon époux embrasser un fils qui ne lui appartenait pas. . . . Ô femmes imprudentes, ô vous qui pourriez imiter mes écarts, songez qu'il n'est point d'ame honnête qui tienne à ce tourment. . . . Que l'effroi d'en être déchirée, vous retienne donc au bord du précipice. . . . Aux volontés précédentes, je joins quelques désirs; il dépend de mon mari de me les accorder. Instruite des sentimens secrets de Léontine et de Dom Juan, je supplie le comte de Flora-mella de consentir à l'union de ces deux jeunes personnes, dont mes aveux détruisent les liens qui s'opposaient à leurs désirs. . . . J'ose croire que la fille de mon époux pourrait difficilement prétendre à un hymen plus avantageux. Cette alliance, en réunissant deux anciens rivaux, en les faisant redevenir amis, apaise un peu mes regrets, et me fait mourir plus tranquille.»
Ô ciel! dit dom Juan, en terminant cette terrible lecture. . . . je pouvais donc devenir heureux —tu l'étais, s'écria le comte, ma parole était donnée, mon consentement signé; . . . le voilà.
Monsieur, a dit alors dom Juan avec la plus grande fermeté au corregidor, vous voyez de combien de crimes je me suis à-la-fois souillé; j'ai massacré ma maîtresse, . . . la respectable fille de celui qui a pris soin de mes jeunes ans. . . . Vous voyez que je porte egalement le poignard dans le sein d'un père . . . , qui ne me revoit que pour me pleurer. . . . Conduisez-moi à la mort, monsieur; . . . je veux qu'elle me soit donnée publiquement: . . . Je veux recevoir celle que je mérite; vous comte, désavouez-moi pour votre fils, cet écrit vous y autorise, . . . et vous, mon père, ne m'avouez jamais pour le vôtre; ma mort ainsi ne deshonorera personne.
On a voulu calmer ce désespoir; on a voulu sauver cet illustre coupable. . . . Tous les moyens ont été employés sans qu'aucun ait pu réussir. . . . Mon crime est trop affreux, a répondu dom Juan; il n'y a que ma tête seule qui puisse le payer. —Et saisissant la main du corregidor, sortons, sortons, monsieur, lui a-t-il dit fermement, ou je vais me déclarer à d'autres juges, si votre pitié l'emporte sur votre devoir; et comme en prononçant ces paroles il se jettait dans la rue, avec la ferme résolution d'aller monter lui-même sur l'échafaud, où le plaçait son crime; le magistrat n'a plus osé résister. Dom Juan a été déposé le même soir dans les prisons de la justice, ayant tout déclaré, sans qu'on lui fît aucune question, le malheureux a promptement payé de sa vie l'effroyable forfait où l'avait entraîné l'égarement de sa raison, et l'impétuosité de son caractère. Cependant toute la ville le pleure, mais les regrets les plus douloureux se tournent vers les deux infortunés pères; chacun leur porte des tributs de larmes et de douleurs, qui n'effaceront jamais de leur ame, les pertes affreuses qu'ils viennent de faire.
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Voilà une histoire bien cruelle a dit ici madame de Blamont, fatale suite du désordre des femmes, à quel malheur affreux leur inconduite peut exposer une famille, je ne m'étonne plus si les loix ont punies leurs fautes plus sévèrement que celles des hommes. Et moi je m'en étonnerai toujours, a répondu madame de Senneval. . . . Ce sont eux qui sont nos séducteurs . . . Eux qui abusent de notre faiblesse et de leur supériorité, ils sont la première cause de nos torts; eux seuls en mériteraient donc la punition. —Tout cela exigerait d'être discuté à loisir, a dit le comte de Beaulé, il y a un peu de la faute des deux partis, et beaucoup de raison de part et d'autres, ce ne sont ni les hommes qui attaquent, ni les femmes qui cèdent qui ont tort. La première origine du mal, est dans la disproportion des mariages et dans l'impossibilité du divorce, qu'un jeune homme épouse la femme qu'il aime, et que quand tous deux sont las l'un de l'autre, ils puissent changer à l'amiable, et vous ne verrez plus d'adultère. C'est une vérité que Sainville vous a fait voir dans sa constitution de Tamoé, n'y revenons plus maintenant, je suis trop curieux je vous l'avoue, de savoir comment notre belle aventurière va trouver le secret d'échapper aux dangers qui me paraissent la menacer à Tolède, et si notre chère Clémentine trouvera tous les plaisirs dont elle se flatte, dans le faux pas qu'elle médite . . . Et Léonore ayant vu qu'on lui prêtait cette attention curieuse qui désire d'être satisfaite, reprit ainsi le fil de ses aventures.
[Footnote 1. Cette nouvelle, purement d'invention, n'est ni traduite, ni empruntée de nulle part; on est presqu'obligé d'avertir de ces choses, dans un siècle de pillage littéraire, tel que celui-ci.]
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Suite de l'Histoire de Léonore.
****Dona Laurentia n'eut pas plutôt fini son récit, que Brigandos entra; il s'informa comment nous étions, nous recommanda à la matrone, et lui laissa les fonds nécessaires pour deux habillemens complets avec tous les ajustements plumes et parures à la mode; l'un pour Clémentine, l'autre pour moi. Ensuite il ordonna à Clémentine de se transporter le lendemain, chez un vieux courtisan retiré à Tolède, curieux de connaître le temps qu'il avait à vivre. Ignorant que ma compagne eut renoncé à ses projets de sagesse, il l'assura qu'elle pouvait aller sans courir aucun risque, chez l'homme qu'il lui indiquait. C'est un vieux dévot plein de superstitions, lui dit-il, et qui croirait que l'enfer va le saisir tout vivant, s'il s'avisait de penser à ce qui l'échauffait autrefois; tels sont les funestes effets de la dévotion, continua notre chef, elle remplit l'homme de trouble et de frayeur, à mesure qu'il avance son terme, elle aigrit son caractère, elle change son humeur, elle le rend sombre, inquiet, soucieux, tracassier, rigoriste, cruel, elle l'empêche de jouir du présent, elle lui donne des remords du passé, et n'est bonne à rien pour l'avenir; je me serais peut-être fait dévot comme un autre, si j'eusse cru que cela pu être bon à quelque chose, mais on n'y prend pas une qualité de plus, et on a beaucoup de plaisirs de moins. . . . Est-ce bien la peine de croire à des chimères, pour ne pas gagner davantage? . . . Doucement dis-je à notre philosophe, vous peignez là le superstitieux; mais l'homme vraiment attaché à sa religion qui la suit et la croit dans la simplicité de son cœur, qui adopte la vertu, parce que la religion la récompense et l'inspire, qui déteste le vice parce qu'elle le condamne et le punit, qui perpétuellement enflamé de l'être suprême, consolé des maux de la vie, par l'espoir de revoler bientôt dans le sein de celui qui l'a crée, vit en craignant de lui déplaire, meurt en tâchant de l'imiter; un tel homme sans doute ne vous paraît pas un modèle indigne à suivre? Assurément, reprit notre chef, je ne méprise pas le phantôme qu'il vous plait d'ériger là, et auquel vous ne croyez pas plus que moi, mais s'il existe je le plains; il a travaillé toute sa vie pour des illusions qui ne le dédommageront pas des sacrifices qu'il a pu leur faire, il n'a d'ailleurs été vertueux que par crainte, ce mérite est bien peu de chose, plus difficile que vous ne pensez Léonore; je veux qu'on fasse le bien pour lui seul; je veux qu'on ne soit animé en le faisant que de la seule idée du bonheur des autres, et si l'enfer ou le paradis entre pour quelque chose dans les motifs qui font agir, je me dis, voilà un imbécile, mais à coup sûr ce n'est pas un honnête homme. Trop de l'avis de notre chef pour le combattre davantage, je laissai tomber la discussion et Clémentine qui n'avait reçu qu'en secret d'une femme de la troupe, l'adresse du gentilhomme dont elle attendait tant de plaisir, ne voulant pas se démasquer encore, accepta l'ordre; notre capitaine s'adressant alors à moi, pour vous Léonore dit-il, vous vous transporterez chez Dom Flascos de Benda-Molla, doyen des chanoines de Tolède; vous y remplirez les mêmes fonctions que votre amie chez le vieux seigneur, et vous y trouverez j'espère à-peu près les mêmes sûretés; vous examinerez ses yeux, ses mains, vous lui promettrez vingt ans, quoiqu'il soit condamné par tous les gens de l'art; vous lui vendrez fort cher le philtre que voilà et que j'intitule Beaume de vie, lequel pour tant n'abrégera ni ne prolongera la sienne d'une heure. —Celà fait, vous recevrez de moi de nouveaux documens.
Les robes furent apportées dès le lendemain, nous y ajoutâmes tout ce que l'art de la toilette put nous inspirer de plus coquet, et chacune de nous partit pour sa destination.
Le portrait que Brigandos m'avait fait du doyen, le délabrement de sa santé, le philtre qui lui devenait nécessaire, . . . la tranquillité dont je devais jouir, tout cela contraignait mon imagination à se représenter un septuagénaire; Dom Flascos n'avait néanmoins que cinquante ans; sa taille fluette, le rouge de ses joues, annonçaient cependant qu'il était menacé de la poitrine, mais quoique avec un peu de nonchalance dans toute sa tournure, ses yeux respiraient la volupté, une très-jolie gouvernante lui faisait mousser du chocolat quand j'arrivai, et se retira par son ordre dès qu'il m'eut un instant fixé.
Le doyen me fit asseoir près de lui, me demanda mon âge, me dit de deviner le sien, que je diminuai de dix ans, puis, présenta son front, me livra sa main pour m'aider à trouver les augures dont je lui vantais la sûreté; aidé par les avis secrets que j'avais reçus de Brigandos, je dis à cet homme tout ce qu'il avait fait depuis vingt ans, je lui en assurai encore trente de vie, et lui révélai quelques détails de famille dont il lui paraissait impossible que je pus être instruite; étonné de ma science, il crut aveuglément tout ce que je lui disais. Je lui fis quelques questions captieuses dont les réponses m'éclairant sur une infinité de choses, facilitèrent étonnamment mes prédictions, et le laissai si content de moi à la fin de notre entretien, si convaincu de la vérité de ce que je lui annonçais, qu'il me donna vingt pistoles en m'embrassant de tout son cœur [1].
Mais la joie que je venais de verser dans son ame, enflammant sans doute son sang et d'amour et d'incontinence, il fut curieux de voir si je faisais jouir aussi bien du présent que je savais annoncer l'avenir, il débuta d'abord par de légéres caresses; ses passions un peu réfroidies exigeaient quelqu'alentours pour se monter au degré de force dans lequel il paraissait avoir grande envie de se trouver; il me dit en balbutiant que si je voulais me prêter à ce qu'il désirait de moi, il ajouterait six doublons aux vingt pistoles qu'il venait de me donner, et sans trop attendre ma réponse, une de ses mains s'égara sous les gazes qui voilait mon sein. . . . Je me défendis . . . Ma résistance produisit un miracle, il en devint tellement glorieux, il y avait si long-tems sans doute que la nature ne l'avait si bien servi, qu'il osa me faire voir l'effet de mes charmes. Je me lève avec le dessein de fuir . . . il s'en apperçoit, il me suit, et se jettant au travers de la porte où se dirigeait mes pas, il m'assure que je ne sortirai point sans l'avoir satisfait. Ses yeux étaient étincelans; il bégayait à-la-fois des mots d'amour et de libertinage, perdant enfin toute retenue, il me jura avec de bien gros mots pour un homme de dieu, que quand il se trouvait dans l'état où il était alors, ce qui à la vérité lui arrivait bien rarement, il devenait impossible à qui que ce fût de lui résister. . . . Ah! dis-je à mon redoutable adversaire en jouant le plus grand effroi, qu'aperçois-je monsieur, et l'écartant de la porte. —Venez, venez, accourez au plus vîte, que j'examine sur votre front un signe qui m'était échappé. . . . oh monsieur! votre état m'effraie. —Qu'est-ce, dit notre homme allarmé, en cessant de me barrer le chemin. . . . Qu'observez-vous, ma mie. . . . Vous me faites une peur. . . . Voilà déjà les choses dans leur état naturel. . . . Moi qui croyais aujourd'hui . . . Moi qui me flattais . . . Mais que voyez- vous donc enfin? —Combien il y a t-il, monsieur, que vous n'avez eu de commerce avec une femme? —Plus de six mois. —Oh! prenez garde à vous. . . . je ne m'en étais point encore convaincue, vous êtes un homme mort, monsieur, mort vous dis-je, si vous vous avisez d'en voir avant que le soleil ne soit entré dans le capricorne, et en disant celà, je m'élance sur la porte, et me précipite si légèrement hors de la maison, que je suis déjà dans la rue avant qu'il n'ait le temps de revenir de l'effroi dans lequel je viens de le plonger.
En rentrant je trouvai Clémentine dans le plus grand accablement, elle s'était deshabillée, et son physique paraissait souffrir presqu'autant que son moral; qu'as-tu dis-je à ma compagne? —Le chagrin de n'avoir pas écouté tes conseils. Plus empressée de voler à mes plaisirs qu'où m'appelait les intérêts de notre chef, je me suis rendue chez ce personnage dont on m'avait donné l'adresse. . . . Il était prévenu, il m'attendait. . . . On m'avait parlé d'un jeune homme, celui qui fut présenté à mes yeux, avait environ cinquante ans, fort laid, l'esprit aussi méchant que l'ame corrompue; ô Léonore! tu ne te peindras jamais le dérèglement des mœurs de ce libertin, l'incroyable désordre de ses propos et de ses fantaisies, l'irrégularité de ses goûts. . . . J'ai eu deux amans dans ma vie . . . mais aucun d'eux . . . oh! non, non, quelque dépravée que tu me supposes, je rougirais trop de ces détails. . . . Contente-toi de savoir qu'il a voulu outrager mon sexe . . . Que résistant à ses désirs, il a appelé à lui, et m'a contraint par la violence, à en assouvir l'horreur, . . . et mon amie fondait en larmes en achevant cet odieux récit.
Je ne la consolai pas, je crus que c'était le moment de pénétrer son ame, plutôt que de l'attendrir . . . l'instant de frapper les grands coups. . . . Eh bien! lui dis-je, te voilà punie de tes systêmes, les voilà culbutés par l'expérience, cette aventure vaut mieux pour toi, que toutes les raisons dont j'aurais combattu tes sophismes; ô Clémentine! as-tu pu croire que la volupté put naître, où le sentiment devait être inconnu. . . . Que celui qui serait assez vil pour payer l'amour, en ferait goûter les plaisirs. . . . Que cette leçon te rende sage, que les remords qui te déchirent, garantissent du moins ton cœur d'une corruption plus entière; je t'avais entendu jadis, excuser ces écarts. Tous ces égaremens tournent au profit de l'amour osais-tu dire, ils sont tous enfans de la nature [2]. Pardon . . . Je t'y croyais familiarisée. . . . Ta douleur me prouve le contraire, cesse donc de te livrer ainsi aux paradoxes d'une tête embrâsée, et que la vaine gloire de montrer de l'esprit, à préconiser des erreurs, ne te fasse pas au moins défendre celles que tu n'as jamais partagées. . . . Et Clémentine m'embrassait en pleurant. Je n'eus pas besoin de lui faire promettre d'être sage, elle en trouvait le serment dans son cœur, sans qu'il fût nécessaire de la rappeler à l'utilité de cette conduite, attendrie par ses regrets et par ses larmes, je la calmai, et lui fis du moins passer une nuit tranquille.
Le lendemain Florentina vint nous voir, avec celle de nos compagnes qui avait engagé Clémentine, à aller chez l'homme qu'elle avait été visiter la veille, mon amie ne put s'empêcher de faire des reproches à celle-ci, mais ce fut là, où je pus remarquer l'extrême différence qui se trouvait entre Clémentine, dont tout le tort était d'avoir une mauvaise tête, et une créature vraiment libertine comme celle qui avait voulu la débaucher. —Bon, bon, répondit Aldonza, il ne faut pas être si difficile dans notre métier; as-tu donc imaginé que je t'envoyais chez l'amour, et qu'il t'attendait au sein des plaisirs je l'ai cru jeune, on me l'avait dit, mais qu'importe, les hommes qui payent, ne cherchent point à contenter nos caprices, ma chère amie, ils ne s'occupent que des leurs; . . . je te ménageais une excellente pratique . . . tu n'as pas su en profiter. . . . Nous en sortons, moins difficiles que toi . . . il n'a pas eu besoin de nous violer. . . . On se fait à tout mon enfant, et à cela peut-être plus aisément que tu ne crois. —Il nous a priées de revenir, et voilà vingt-cinq pistoles de profit. —Des plaisirs communs se payent-ils ainsi? Or comme il ne faut viser qu'à l'argent dans l'état que nous professons, les plus grandes irrégularités, puisque ce sont elles qui valent le plus, doivent donc devenir les seuls objets de nos recherches. Cette Aldonza était à la vérité la plus corrompue de la troupe, il s'en fallait bien que nous eussions jamais rien entendu de pareil avec ses compagnes; Clémentine et moi révoltées de ses propos, nous nous disposions à les faire cesser, en prétextant quelqu'affaires, lorsque dona Laurentia, vint nous supplier de recevoir deux dominicains qui brûlaient d'envie de nous connaître, et sans nous donner le temps de la réponse elle les poussa dans notre chambre. —Un moment madame, dis-je à cette insolente courtière, en me levant avec horreur, ces messieurs n'étant que deux, n'ont pas besoin de quatre femmes, laissez-nous retirer mon amie et moi. —Comme il vous plaira, répondit la duègne, à qui sans doute notre chef avait bien défendu de nous contraindre; agissez suivant vos désirs, ces deux demoiselles suffiront pour nos révérends, vous pouvez passer dans la salle, vous y serez libres et tranquilles, pendant qu'on va se servir un instant de vos chambres. Nous descendîmes, et ces infâmes se divertirent tellement de nos compagnes, qu'il ne nous fut possible de rentrer chez nous que le soir.
Clémentine avait fort peu d'envie d'aller chez le vieux courtisan, négligé la veille pour l'intérêt de ses faux plaisirs, elle y craignait quelques nouveaux pièges, et sa sagesse allait maintenant jusqu'à la défiance, elle me conjura d'y aller à sa place. —J'y consentis, et comme ce personnage ne me fit courir nul danger; je ne vous ennuierai point des détails de ma visite chez lui.
Trois ou quatre histoires semblables où je gagnai une centaine de pistoles à notre chef, terminèrent notre séjour à Tolède, et nous reçûmes enfin l'ordre d'en partir au bout de trois semaines. Le rendez-vous nous fut indiqué à l'entrée d'un petit bois qu'on trouve à gauche de la grande route de Madrid; nous nous y rendîmes mon amie et moi, après avoir pris congé de notre duègne, fort mécontente de ce que nous lui avions valu si peu.
Peut-être me blâmerez-vous ici, dit Léonore, en s'adressant à sa mère, de n'avoir pas profité des sommes que je recevais, pour fuir ces malhonnêtes gens, je le proposais à ma compagne, elle en avait autant d'envie que moi, mais elle persista à me faire envisager l'extrême péril que nous courrions à quitter ces gens-ci en les volant. Clémentine rendue à la sagesse l'était aussi à la sincérité, elle m'avoua que bien loin d'oser compter sur les secours dont elle s'était flattée à Madrid, c'était elle au contraire qui se fondait maintenant sur les miens, elle était bien éloignée disait-elle d'oser se présenter à ses connaissances dans l'état où elle se trouvait. Pour quant à sa mère, elle m'avoua qu'elle était morte, il ne lui restait donc plus de ressource, que celle de s'attacher à mon sort, et nous nous en tinmes en conséquence au plan que j'avais adopté . . . Celui de suivre la troupe jusqu'aux frontières de France, et là, de nous échapper dans quelques villes où la justice nous ferait donner sûrement à l'une et à l'autre, les moyens de gagner ma province; d'après ces résolutions, nous nous contentâmes donc de détourner quelques quadruples que nous cachâmes avec le plus grand soin, précaution d'autant plus nécessaire, que Brigandos nous fouilla toutes dès que nous fûmes réunies; plusieurs sans avoir usé des mêmes ruses, avaient fait également un peu de contrebande; le chef s'empara de tout. J'ai soin de vous dit-il, rien ne vous manque; mais c'est à moi qu'appartiennent les fonds, et je ne souffrirai jamais qu'on en détourne un réal.
Nous nous remîmes en marche, et mon amie ne me quitta plus; ce premier soir nous nous couchâmes sous les murs des jardins d'Aranjues, superbe maison de plaisance bâtie par Philippe III; nous en partîmes le lendemain au matin avec le projet de passer la nuit prochaine à une demie lieue de Madrid, dans une caverne au bord du Mancanares, où notre chef devait nous haranguer, et nous distribuer ses ordres, relativement à ce qui concernait notre séjour dans cette capitale; nous marchions tous ensemble, il était environ sept heures du matin . . . Brigandos paraissait inquiet, il semblait avoir quelques pressentimens du malheur prêt à nous accabler . . . lorsque tout à coup à environ quatre lieues de la ville, un détachement de trente hommes à cheval débusque d'un petit bois, nous entoure lestement à l'improviste, et nous menace de la carabine, si nous n'arrêtons à l'instant . . . Faites de nous ce que vous voudrez dit Brigandos, avec résignation, nous ne sommes ni en état ni en volonté de nous défendre . . . Mais qu'elle fut sa surprise en prononçant ces mots, de reconnaître à la tête de ce détachement, Dom Pedre, . . . ce même chevalier de la sainte Hermendad, auquel Castelina fille de notre chef, avait sauvé la vie près d'Alcantara, et que la troupe avait soigné, nourri et secouru pendant quatre jours, malgré les risques qu'elle y courait . . . Scélérat lui dit Brigandos, nous remets-tu bien? . . . te souviens-tu que tu nous dois la vie? —Ami répondit cet infâme coquin, la reconnaissance est nulle dans notre état, nous n'écoutons que le devoir; nous ordonna-t-on d'égorger nos pères, nous le ferions pour le service du tribunal sacré dont nous avons l'honneur de dépendre [3]. C'est moi qui t'ai dénoncé . . . C'est moi qui t'arrête, toutes les chaînes sociales se détruisent envers les criminels, on ne leur doit que de la rigueur, et en disant celà, le monstre liait et garrottait les mains de Castellina, ces mains, ces mêmes mains, qui quelques semaines auparavant avaient étanché le sang de ce traître, et l'avait rendu à la vie. Ô justice! s'écria notre malheureux chef, en voyant cette horreur, t'appellera-t-on fille du ciel, quand de semblables forfaits souilleront tes membres; s'il est vrai qu'un Dieu gouverne les hommes, doit-il être regardé comme équitable, en tolérant de telles exécrations sur terre, en souffrant que le bien ne s'y fasse que par des crimes éffrayans! puisse mon funeste exemple apprendre aux hommes que la plus grande de toutes les sottises est d'écouter ce sentiment famélique de la pitié, qui ne sert qu'à faire des ingrats, et qu'on n'éprouve bien moins de tourmens à ne jamais se livrer au bien, qu'à le pratiquer au prix des remords dont l'ingratitude des autres vient pénétrer nos cœurs. Vous juges, souverains, magistrats, vous enfin, qui tenez la balance, ne vaudrait-il pas mieux changer toutes vos loix, ne vaudrait-il pas mieux fouler aux pieds tous vos principes, que d'en admettre qui doivent nécessairement placer le remords à côté de la vertu, et convaincre l'homme que c'est à faire le bien, qu'existent les plus grands dangers.
Mais l'air emporte toutes ces déclamations, et sans distinguer l'innocence du crime, nous n'en sommes pas moins tous, liés et campés indifféremment comme des sacs sur les chevaux de ces alguasils, qui nous conduisent rapidement à Madrid, au palais de l'inquisition, en qualité de bohémiens, de gens sans aveu, commettant par-tout différents excès, à la vérité sans effusion de sang, clause qui, au lieu de nous faire mettre dans les prisons de la justice, nous fit simplement placer dans le saint tribunal. Douce vertu me dis-je alors à moi-même; est-ce donc la peine d'encenser tes autels, qu'ai-je gagné à te révérer dans mon cœur? . . . Qui démêlera maintenant si je suis coupable ou non! qui protégera mon innocence . . . quel droit aurai-je à la faire éclater.
Après avoir été suivis de la foule, après avoir servi de pâture à la sotte curiosité du peuple, nous fûmes remis entre les mains de l'Alcaïde, qui nous conduisit tout de suite dans les différentes prisons qui nous étaient destinées.
Ô Léonore! mille et mille fois adieu, me dit Brigandos, en nous séparant, je vous recommande ma chère enfant, si elle tombe avec vous, n'oubliez jamais fille vertueuse que si mes fautes vous enveloppent dans ma disgrace, j'ai du moins par de vers moi deux procédés qui doivent m'obtenir mon pardon près de vous . . . Celui de vous avoir secouru dans l'infortune, et celui de vous aimer sans jamais avoir osé vous le dire. Ce dernier aveu m'étonna, et j'en étais encore dans la surprise, quand ce malheureux dont les larmes coulaient en me regardant, fut aussitôt arraché d'avec nous; ciel! me dis-je, je n'ai trouvé que de la dureté dans les hommes du monde, tous ont voulu abuser de mon malheur et de mon innocence; et c'est dans un chef de brigands que je rencontre de l'honnêteté et de la délicatesse. . . . Ô société! je le répète, ou vos loix sont bien iniques, ou vos membres sont bien corrompus! ce chef infortuné suivait une carrière dangereuse, sans doute, je suis bien loin de vouloir l'excuser, mais son esprit était juste, son cœur délicat et sensible, il devait succomber rien de plus simple; parmi les êtres aussi pervers, aussi injustes, aussi inconséquens que les hommes, celui qui près d'un peu de mal ouvrira son ame, à beaucoup de vertus, doit périr infailliblement [4]; heureusement pour moi, la chambre où je fus placée, se trouva près de celle de Clémentine, quelle consolation!
Le lendemain de notre arrivée, nous fûmes tous interrogés à part; je suivis Clémentine qui me dit que vraisemblablement les autres femmes nous avaient précédées, elle en avait, disait-elle, apperçu deux auxquelles il lui avait été impossible de parler; elle n'eut pas le temps de m'en dire davantage. —On vint me prendre et je parus à l'audience.
Le grand inquisiteur était seul quand j'y entrai. —Ce n'est pas le même qui interrogea Sainville, celui-ci vraiment le chef, et le premier de la maison est un homme de quarante-cinq ans, d'une taille haute et fière, fait comme hercule, l'air de la force, de la santé et de la vigueur, le regard sombre, le sourcil farouche, la voix rude, et menaçante, et bien plus ressemblant à l'exécuteur même de la justice qu'au ministre équitable et débonnaire, qui ne doit que la faire chérir et régner. On le nomme dom Crispe Brutaldi Barbaribos de Torturentia. Il m'ordonna de me mettre à genoux en entrant, et de faire un acte de contrition devant le cruxcifix; il était debout, il m'observait d'un œil rigoureux et sévère, où se mêlait pourtant une sorte de joie maligne et de curiosité lubrique. Quand j'eus fait semblant d'obéir à ce qu'il me disait, je me levai, il s'assit, me fit approcher de lui, et me regardant avec impudence sous le nez, il me demanda en me tutoyant quel âge j'avais. —Près de dix-huit ans, répondis-je;—Es-tu fille, es-tu femme? —Je suis femme; j'ai été enlevée à mon époux en Italie, je cours la terre pour le chercher; je suis tombée par hazard dans les mains de ces bohémes, et j'ai été prise avec eux. —Tu n'es donc pas de leur troupe? —Je ne suis qu'accidentellement réuni à elle. —Et qui es-tu? —Ici je lui fis en peu de mots l'histoire de ma naissance et de mes malheurs. —Bon, bon, conte que tout cela, me dit-il, tu es une aventurière, tu es une fille de mauvaise vie. —J'ai dit la vérité, je vous le proteste. —Mais ces bohémiens ont abusé de toi, ils-t-ont violée? —Je n'ai nuls reproches à leur faire, puisse-je avoir autant à me louer de vous, que j'ai de graces à leur rendre. —On te traitera comme tu le mérites, tu as profané les sacremens, nous le savons, tu seras rôtie à petit feu, tu vivras douze heures dans les flammes, et l'on ne t'y plongera que déchirée. —Oh ciel! quelque foi qu'il faille ajouter à des sacremens, mérite-t-on la mort pour n'y pas croire? Un dieu de paix veut-il le sang des hommes, ses ministres doivent-ils le répandre? —Tu ne crois donc pas à ces cérémonies? —Je crois qu'il existe un Dieu bon à qui le meurtre est en horreur. —Tu te trompes, Dieu commande de tuer ceux qui ne croyent pas à la religion, il ordonne à son peuple de massacrer les nations idolâtres, son fils a dit, je suis venu apporter le glaive et non la paix. —En ce cas je ne crois point à son fils. —C'est ce qui fait que tu seras suspendue au milieu des flammes, pour en être retirée, et y tomber tour-à- tour, pendant douze ou quinze heures que durera ton supplice. —J'invoquerai le dieu unique et saint que je crois, il me sauvera des mains de mes bourreaux, Daniel l'implora dans la fosse, et Daniel en fut écouté. Et ici mes larmes coulèrent malgré moi. —Quand l'inquisiteur me vit pleurer, il m'observa avec des yeux plus expressifs, et qui, en même-temps me glacèrent d'effroi; ses deux lêvres se resseraient l'une sur l'autre, et une sorte de mugissement s'échappa de sa poitrine, il me demanda si les larmes que je versais étaient celles du repentir? Je lui répondis que je n'avais point fait de faute, et que par conséquent je ne connaissais point le remord, il continua de me fixer, et alors en soupirant comme il venait de faire, il fit un geste sur lui-même qui me causa autant de surprise que de frayeur; je m'apperçus qu'il était dans un grand trouble, il s'agitait sur son fauteuil, renouvellait le geste qui m'avait effrayé, et continuait d'étouffer ses soupirs . . . Il avança une main vers moi comme pour me rapprocher de lui, cette main jetée à travers de ma ceinture, tomba sous mes reins comme par inadvertance, et pressa vivement ce qu'elle rencontra. . . . Je le regardai fièrement, et mes larmes tarirent. On n'imagine pas ce que le vice qui s'oublie, donne de force à la vertu; il retira sa main, et m'ordonna de me mettre à genoux devant lui, je m'y plaçai à quelque distance, perdant le plus que je pouvais du terrein qu'il m'avait fait gagner en m'attirant. Il rejetta sa main sur ma poitrine, à l'ouverture de ma robe, et me tira quoiqu'agenouillée, absolument entre ses jambes, il prit mes deux mains les joignit sur ses cuisses où il les appuya, et m'ordonna de réciter le pater. —Je lui dis que je l'avais oublié, . . . Il me demanda d'autres prières. —Je lui dis que depuis que je courais le monde, je ne me souvenais plus de tout celà, que je ne savais qu'invoquer Dieu, dans le fond de mon ame, contre ceux qui travaillaient à me perdre. —Tu es une impie me dit-il en reportant ses doigts sur mon sein, comme pour le couvrir; mais en effet, pour le toucher, j'écartai sa main tout de suite. . . . Ici sa figure s'anima prodigieusement, le couroux s'y peignit à côté de la luxure; son agitation redoubla, et il recommença plusieurs fois sur lui-même le geste indécent qui lui était échappé, il m'apostropha de deux ou trois invectives et me dit qu'il allait me faire mettre à la question; pourquoi faire lui dis-je? —Pour découvrir tes crimes. —Je n'en ai point commis. —Tes impiétés. —J'adore Dieu. —Tes complices. —Je n'en ai point. Tu les nommeras quand je te tourmenterai. Et ici sa respiration se pressa; son cœur et sa poitrine palpitaient, et ses mots ne se prononçaient plus qu'en bégayant. —Je saurai continua-t-il, t'imposer des supplices qui arracheront de toi la vérité, ses mains se reportèrent alors sur mes deux seins, et ce fut en les saisissant à nud, non sans me faire une violente douleur, qu'il me raprocha de lui d'avantage; me trouvant par cette secousse entièrement entre ses jambes, il écarta totalement le voile qui couvrait ma poitrine, et sur ce que je le priai de me laisser, il me dit qu'il allait me faire entièrement deshabiller, c'est contre la pudeur répondis-je, et vous me grondiez de l'avoir enfrainte. —Ce qui se fait au nom de Dieu n'offense jamais la pudeur, et ses mains que je n'osais plus contenir, ne m'attachant qu'à le calmer, s'égaraient indiscrètement sur ma gorge, mais d'une manière si brutale, qu'il me faisait frémir. Il redescendit mon corset de tous côtés, débarassa mes épaules des manches, et le buste entier, au moyen de cette manœuvre, se trouva nud à ses regards. Il me dit en ce moment de sortir tout à fait mes deux bras de ma robe, et sur mon refus, il me menaça d'un air effrayant d'appeler du monde. —J'obéis donc, je retirai d'abord un bras, puis l'autre; et ainsi toujours à genoux, mes vêtemens tombèrent jusqu'à la ceinture, cependant ses deux mains continuaient de presser ma gorge et de se promener sur mes épaules, sous mes bras, et généralement sur toutes les parties mises à nud; il prit une de mes mains et la porta sur lui, mais je la retirai si vite que son dessein ne fut qu'imparfaitement accompli. Il me demanda si je n'avais point sur la peau quelques signes qui prouva que j'avais donné mon ame au diable, il examina en conséquence tout ce que l'état où j'étais, lui permit d'observer; alors il me fit relever, et tenir droite entre ses jambes, il me dit qu'il fallait qu'il examina le reste de mon corps dans les mêmes intentions, je me défendis vivement, il me menaça de nouveau en m'ordonnant de lacher les rubans qui tenaient mes habits, afin qu'ils tombassent tout-à-fait. Et comme je m'obstinais à le refuser, il chercha vers ma ceinture, les liens qu'il voulait dégager, ne les trouvant pas, il me fit tourner, les saisit au bas de mes reins, les rompit en fureur, et toujours dans cette attitude mes vêtemens coulèrent à mes pieds. J'ignore les mouvemens qu'il fit alors sur lui-même, je ne pouvais les voir, je sais seulement qu'il s'en permit; que ses mains parcoururent tout ce qu'il venait de découvrir, que ses yeux parurent s'y fixer long-temps, que son agitation fut inexprimable, que ses soupirs augmentèrent de forces, qu'il prononça des mots sans suite, tantôt des éloges, et tantôt des menaces, et que . . . retombant enfin dans le calme, il m'ordonna de me r'habiller. Je lui dis que puisque l'état où je me trouvais était son ouvrage, je voulais retourner dans ma chambre, et traverser toute la maison dans ce désordre, il s'approcha de moi à ces mots, mais sa figure n'avait plus aucun signe de couroux, le sourire même parut un instant sur ses lèvres, il me dit en me passant la main sous le menton, que j'étais une petite fille bien entêtée, . . . bien méchante, que je ne sentais pas le bien qu'il me voulait, et tout en disant celà avec les manières les plus douces, il m'aida à me rajuster. Sonna dès que je le fus, et me renvoya dans ma chambre en m'ordonnant de lui faire dire si j'avais besoin de quelque chose, son intention étant que rien ne me manqua; je profitai de cet instant de faveur, pour lui recommander ma compagne; et sur celà il me répondit qu'il ne connaissait que moi, et qu'il ne prenait intérêt qu'à moi.
Mon premier soin fut de raconter à Clémentine tout ce qui venait de m'arriver, je lui demandai si la conduite de l'inquisiteur avait été la même envers elle, je t'aurais tout dit me répondit ma compagne, si j'en avais eu le temps, avant que tu ne te rendis où l'on t'appellait; mais tu as vu l'impossibilité où je me suis trouvée de te prévenir. Moins patiente que toi, je ne lui ai pas donné le temps d'aller si loin, et devinant ses desseins au premier mot, je lui ai demandé ou de me renvoyer dans ma prison, ou de ne m'interroger que devant des témoins; cette fermeté l'a mise en fureur, et il m'a juré qu'il ne m'épargnerait pas. Hélas! dis-je à mon amie, je me repends de n'avoir pas imité ton courage, mais j'ai deux raisons pour excuses. . . . L'éffroi dans lequel j'étais . . . L'espoir que j'ai eu de l'attendrir et d'échapper aux grands dangers en osant braver les petits. Ses premiers mouvemens ont été ceux de la brutalité, je ne m'étonnerais pas qu'un peu d'amour n'eût peut-être conduit les seconds; si je croyais que ce sentiment put jamais naître dans une telle ame, je ne le repousserais pas, et son cœur ammolli par le dieu dont on obtient tout, nous donnerait peut-être à l'une et à l'autre, les moyens de lui échapper. Ici la crainte d'être entendues nous empêcha de poursuivre, et je me livrai seule à mes réflexions.
Oh ciel! me dis-je dès que je fus un peu calme, serait-ce donc ici le tombeau de cette fidélité qui m'est si chère, et que je conserve avec tant de plaisir? J'ai échappée aux pièges d'un noble Vénitien, un corsaire barbare n'a osé attenter à ma pudeur, elle n'a point cédé aux poursuites d'un consul français, à la veille d'être empalée à Sennar, ne sauvant ma vie qu'au prix de mon honneur, j'ai trouvé le secret de garder l'un et l'autre, j'ai vu un Empereur cannibale à mes genoux, je suis sortie intacte des mains d'un jeune Portugais, d'un vieux Alcaïde de Lisbonne, des quatre plus grands débauchés de cette ville, dom Flascos de Benda-Molla n'a pu triompher de mes rigueurs; une bohémienne, deux moines et un chef de brigand, ont soupiré sans fruit. Et tout cela serait-il, grand Dieu, pour devenir la proie d'un inquisiteur. . . . Hélas! j'avais des ressources par-tout, il ne m'en reste aucune ici, il faut que je périsse ou que Dieu fasse un miracle en ma faveur, et depuis celui de l'annonciation, je ne sache pas qu'il en ait fait un seul en faveur de la vertu des femmes.
Huit jours se passèrent ainsi, sans que nous entendissions parler de la moindre chose, et sans que nous eussions d'autres douceurs, Clémentine et moi, que de nous entretenir de nos communs désastres. Ce fut alors que vous arrivâtes près de nous, dit Léonore à son mari: mon amie vous implora pour elle et pour moi; vous nous craignites, votre prudence était bien cruelle, je ne vous la reproche pas, elle était juste; il y a des cas où la commisération est impossible, où elle n'est pas même dans la nature: elle n'en est donc alors qu'une loi secondaire, qu'un sentiment égoiste. Plût au ciel que nous eussions été pénétrés de cette vérité, quand nous secourumes le scélérat dom Pédre, nous ne fussions pas devenus aussi cruellement ses victimes. Quoi qu'il en soit, vous vous sauvates seul; votre évasion fit le plus grand bruit; elle nous fit resserrer tous; elle donna de l'humeur à nos gardes, et il n'y eut pas un seul prisonnier qui n'en souffrit.
Le surlendemain de votre départ, était enfin le jour destiné à la fatale scène qui nous attendait; on nous avertit dès le matin, de nous tenir prête pour être interrogée, avec les formalités de rigueur; je laissai passer ce mot sans l'interpréter; mais Clémentine, ou plus craintive, ou plus clairvoyante, me demanda si j'avais fait attention à la phrase dont on s'était servi? —Non, lui dis-je; eh bien! me dit-elle, sois malheureusement bien sûre que cet interrogatoire, avec les formalités de rigueur, ne signifie autre chose que la question à laquelle nous allons certainement être appliquées. —Ô ciel! tu me fais frémir, . . . et nos larmes coulèrent à toutes les deux.
Neuf heures sonnèrent enfin; c'était l'instant pour lequel nous étions averties; l'alcaïde se présenta à moi quand on ouvrit ma porte; et m'ayant prise à part, sans que les geôliers pussent nous entendre; il me confirma les craintes de Clémentine. . . . Vous allez subir la question, me dit-il, mais vous passerez la dernière: cela vous donnera le tems de la réflexion. Si vous demandez au révérend pere inquisiteur d'être une seconde fois interrogée secrètement par lui seul, il vous l'accordera, et vous ne subirez point de tourmens. . . . Je l'avoue, le début de ce discours m'avait si fort étourdie, qu'à peine en compris-je la fin; et comme il s'apperçut de mon trouble, il me répéta ce qu'il venait de me dire.
Nous marchâmes. Clémentine, déjà conduite par ses geôliers, me devançait, il me fut impossible de lui parler. Après avoir traversé toute la maison, nous descendîmes un grand escalier pratiqué sous une voûte, qui, au bout de cent marches, nous conduisit à la porte d'un corridor si sombre, qu'à peine y voyait-on pour se conduire. Au bout de ce passage extrêmement long, nous trouvâmes une porte de fer très-étroite, attenante à un autre escalier tournant, qui nous offrit encore plus de cent marches à descendre; je crus que nous nous engloutissions dans les entrailles de la terre [5].
Le silence qui s'observait dans cette marche, les fréquentes effigies de saints, de vierges, de représentations de supplices, dont étaient remplis les murs de cette traversée, le bruit lugubre d'une multitude de portes de fer qui s'ouvraient et se refermaient sur nous à mesure que nous avancions, l'obscurité profonde qui régnait dans ces souterrains, à l'exception du peu de lampes allumées devant les images, la hauteur, l'humidité des voûtes, quelquefois des cris et des mugissemens sourds qui sortaient du fond des cachots, tout inspirait à l'ame une sorte de terreur sinistre qui glaçant à la fois tous mes sens, m'interdisait jusqu'à la faculté de pouvoir suivre mes conducteurs. Nous parvinmes enfin à une dernière porte qui s'ouvrit au plus léger bruit que notre guide fit à la serrure, nous entrâmes seules, nos gardes se retirèrent après nous avoir vu passer devant eux.
Au milieu d'une haute et grande salle voûtée, de forme parallélogramme, uniquement éclairée par des lampes, était une longue table, autour de laquelle se trouvaient assis le grand inquisiteur, le grand vicaire de l'archevêque, obligé d'assister à ces cérémonies, et le greffier. Dans trois des coins de ce fatal endroit, se voyaient les différens préparatifs des trois supplices employés communément à l'inquisition. —Celui de la corde, celui de l'eau, et celui du feu [6]; deux bourreaux assistaient à chacun de ces apprêts; ils étaient vêtus d'une tunique noire, la tête affublée d'un capuchon percé aux yeux, et le plus grand calme régnait dans l'assemblée.
Castellina, cette douce et charmante fille de Brigandos, nous attendait à la porte de la salle: elle y fut introduite avec nous. Quelqu'effrayée que je fusse, mon courage ne m'abandonna point. Je me ressouvins de ce que m'avait dit l'alcaïde, et je crus voir dans ces paroles un peu d'espoir et de consolation que je payais bien, sans doute, puisque je ne pouvais envisager pour motif de cette tolérance, qu'un sentiment dont les suites m'eussent été plus cruelles que la mort. Quoi qu'il en fût, je pouvais au moins me tirer d'affaire bien plus facilement, n'ayant à craindre que cette sorte de danger, qu'exposée à ceux dont les apprêts me faisaient frémir.
On nous fit mettre d'abord à genoux toutes les trois autour de la table, et dans cette posture, l'inquisiteur nous demanda, d'où vient que nous avions profané les sacremens de l'église? —Nous répondîmes que cela ne nous était jamais arrivé. Sur cela le grand vicaire prit la parole et dit, —qu'il était inutile de renier un fait avoué par nos compagnons. On demanda à Castellina si elle ne vivait pas en intrigue criminelle et incestueuse avec son père, elle jura que non. —Avec son frère, —elle dit que leur usage était de se marier entre frères et sœurs; qu'elle était destinée à épouser son frère; mais que n'étant point encore sa femme, elle n'avait jamais prise aucune liberté avec lui; que voulant même se conserver pure pour celui qu'on lui destinait; elle n'avait jamais mené la vie prostituée de ses compagnes; qu'elle répondait de sa virginité, et qu'on pouvait la faire examiner. Ensuite elle ajouta que Clémentine et moi avions également vêcu dans la plus extrême continence, depuis que nous étions aggrégées à eux. —On lui demanda si elle croyait à la religion catholique, elle dit que non; on nous adressa la même question, —nous y fîmes la même réponse. On demanda à la fille de notre chef, pourquoi elle n'ajoutait point de foi à ce culte? elle dit qu'elle ne croyait pas le devoir, et qu'elle ne le pouvait pas: et à la même interrogation nous répondîmes, ma compagne et moi, que nous étions convaincues que ce culte offensait souverainement la divinité, et que nous l'avions abjuré dès l'enfance. —Perfide réponse, s'écria madame de Blamont; ô Léonore, n'eussiez-vous pas dû être plus prudente? —Les approches des plus affreux supplices, répondit Léonore, ne me feraient jamais feindre sur cet objet, madame. —Ô juste ciel! s'écria, avec des pleurs, madame de Blamont, dont l'ame délicate et tendre s'allarmait de tout ce qui paraissait enfreindre les sentimens pieux auxquels elle était inviolablement attachée. —Femme à jamais respectable, dit le comte, en prenant les mains de son amie; vous êtes tellement pure, qu'un récit même vous offense; mais de grace, laissons continuer votre fille. . . . Eh bien! Léonore, que vous demanda-t-on ensuite? Si nous étions juives, reprit l'aimable épouse de Sainville, nous assurâmes que non; nous dîmes que nous étions déïstes, et qu'il n'existait aucun tourment qui pût nous faire changer de façon de penser. —On nous demanda si nous aidions les hommes dans les vols qu'ils faisaient; nous assurâmes que non. Enfin on nous demanda si nous étions livrées au démon? nous protestâmes que non; et nos réponses étant toutes écrites, on nous fit lever. Le greffier resta à la table; Clémentine et moi, près de lui, sur des tabourets; le grand vicaire et l'inquisiteur furent s'asseoir sur deux fauteuils, placés dans celui des coins qui n'était point occupé par des appareils de supplices. Ils appelèrent à eux Castellina; ils lui ordonnèrent de se dépouiller entièrement; elle recula d'horreur, en protestant que cela ne lui était jamais arrivé devant aucun homme; l'inquisiteur lui dit que cela devait être ainsi; qu'il fallait absolument procéder à la visite de son corps; . . . que ce qui était crime devant les mondains, cessait de l'être aux yeux des ministres du seigneur; et comme elle refusait encore, deux bourreaux s'approchèrent, par ordre de dom Crispe; ils la saisirent et la dépouillèrent en un instant; dès qu'elle fut en cet état, les bourreaux se retirèrent; un d'eux s'empara d'une spatule qu'il tint au feu, jusqu'à ce qu'il fût appellé.
Il s'agit, dit alors l'inquisiteur à cette belle et malheureuse fille, la pudeur sur le front, et les joues inondées de larmes, il s'agit de vérifier sur toutes les parties de votre corps, si vous ne portez point les stigmates du démon; approchez-vous. . . . —Elle obéit, et dom Crispe l'ayant, par un mouvement de son fauteuil, enfermée entre le grand-vicaire et lui, tous deux examinèrent avec le plus grand soin chacune des différentes parties du corps de cette fille, qui se trouvait tournée vers eux. Au bout d'un assez long- tems, on la fit changer d'attitude; ensorte qu'elle offrait maintenant à l'un, ce qu'elle venait de présenter à l'autre. Le silence était profond; on observait de fort près, et avec le soin le plus exact. Les doigts vérifiaient ce que l'œil ne discernait pas bien, . . . facilitaient les recherches, ou fixaient les positions; il y avait près d'une heure que l'examen durait, et cette victime infortunée avait déjà été visitée trois fois de l'un et de l'autre côté, par chacun de ses juges, sans qu'il se fût prononcé une parole, lorsque l'inquisiteur observa sur le sein gauche, un signe noir presque imperceptible; il le montra sur-le-champ à son confrère, et tous deux ordonnèrent au greffier d'écrire qu'on venait de reconnaître à la partie qu'ils désignèrent, un stigmate bien certain du démon, ils lui enjoignirent d'observer et d'écrire de même le mouvement qu'allait faire cette enfant du diable, lorsqu'on imprimerait un fer ardent sur ce signe impie. Selon eux la victime ne devait rien sentir, si le signe était de Satan. La pauvre fille de Brigandos voyant approcher vers elle le bourreau armé du fer, demanda instamment de n'être pas brûlée, jurant et protestant que ce signe lui venait de sa mère; mais rien n'y fit; dom Crispe saisit le sein, et montra du doigt au bourreau l'endroit où il devait faire son application, pendant que lui- même contiendrait; le fer fut appuyé rouge, et la patiente jetta deux ou trois cris. —Allons, dit l'inquisiteur, dès que ce moyen ne réussit pas, il faut user d'un autre; il n'est que trop certain, poursuivit-il, que cette créature est vouée au démon; et puisqu'elle refuse d'en convenir, il faut tirer des réponses d'elle par la voie des tortures; alors elle fut saisie par deux questionnaires qui la conduisirent auprès du feu, et lui firent endurer cette sorte de supplice. . . . Les pointes acides et aiguës de cet élément, n'eurent pas plutôt pénétrées la plante de ses pieds, imbibée de matières combustibles, qu'elle poussa des cris affreux, et convint qu'elle était effectivement vouée au démon dès son enfance. On lui demanda quel motif avait pu engager ses parens à en agir ainsi; elle dit qu'elle l'ignorait; et on la rappliqua pour tirer d'elle ce second aveu. Après avoir encore souffert long-tems, et ne sachant que répondre à cette question: elle dit pour se soustraire aux maux qu'elle endurait, que ce qui fait qu'on l'avait vouée au démon, était l'espoir de lui faire faire sa fortune, et que c'était d'ailleurs un des dogmes de sa religion. —Enfin on lui demanda quels étaient les complices que son père pouvait avoir hors de la troupe? elle dit qu'elle ne lui en connaissait aucun. On la réchauffa, mais de beaucoup plus près. Elle jetta des cris épouvantables, et tressaillit avec tant de violence, qu'elle s'enleva de plus de deux pieds; quoiqu'elle fût fortement contenue. Tous ses traits étaient renversés, ses cheveux hérissés sur sa tête, s'agitaient et se dressaient d'eux-mêmes; ses muscles racourcis se contournaient de mille effrayantes manières, et la malheureuse faisait à regarder, autant de pitié que d'horreur. Alors je me rappelai les secours que je lui avais vu donner au scélérat, cause des tourmens affreux qu'elle endurait. —Je me peignis sa candeur et sa bienfaisance, et je me dis: —Est-il possible que des qualités si réelles, ne contrebalancent pas des vices imaginaires; et le ciel est-il juste, quand il abandonne la vertu à de si grands tourmens. Mais si, dans cet instant, les infamies dont j'étais témoin, m'engageaient à déclamer contre le ciel et contre les hommes, combien l'événement qui suivit, n'augmenta-t-il pas l'horreur que j'éprouvois contre toute la terre! À la troisième reprise, Castellina, jeune et forte, se défendant avec vigueur, exerça celle de ses bourreaux, l'un d'eux s'agitant pour la contenir; laissa tomber, en se débattant, le capuchon qui lui couvrait la tête. . . . Oh ciel! quel était celui qui remplissait cette horrible fonction! le croirez-vous? . . . Dom Pedre, . . . l'exécrable dom Pedre, . . . cet insigne scélérat, non content d'avoir dénoncé, . . . arrêté lui-même celle à qui il devait la vie . . . se trouvait encore au nombre de ses persécuteurs; . . . que dis-je, il était le seul qui eût agi quand il avait fallu lui faire endurer le supplice . . . Le seul qui allait agir encore, elle le reconnut: . . . elle détourna les yeux avec horreur, et le monstre se rajustant bien vite, achève de lui calciner les pieds. . . . Ô vous, qui mettez votre gloire et votre félicité à secourir les maux de l'infortune . . . vous qui courrez chercher l'indigent sous l'humble toit qui le recèle . . . Vous qui séchez ses pleurs et lui rendez la vie, . . . que cette exécration ne vous arrête point; toutes les belles ames ne sont pas aussi malheureuses que Castellina; . . . tous les individus que l'on soulage ne ressemblent pas à dom Pedre.
Enfin la triste victime de tant de scélérats réunis, vaincue par les douleurs, avoua tout ce qu'on voulut, mais elle persista à dire que Clémentine et moi n'étions tombées dans leurs mains que par hazard; et que nous n'étions nullement fautives. On la relâcha, et elle fut déclarée coupable sur ses aveux, d'impiétés, de commerce avec le diable, et de vol public. Après l'avoir un instant laissée respirer, l'inquisiteur ordonna qu'elle fût rapportée dans sa chambre, et qu'elle eût à s'y préparer à la mort. Elle tourna vers nous ses deux grands yeux languissans et noyés de larmes. . . . Elle soupira, sembla nous adresser le dernier adieu, et sortit. Voilà comme fut traitée une pauvre fille de seize ans, belle comme un ange, sage, vertueuse, du plus excellent caractère, qui peu de jours avant, s'était dépouillée pour secourir celui qui servait aujourd'hui de bourreau. . . . Infortunée, dont l'unique tort était d'appartenir à des parens qui l'avait corrompue dès l'enfance.
Quoique les aveux de Castellina eussent dû nous épargner les tourmens de la torture, si la justice eut régné dans un tribunal aussi effroyable, on nous déclara qu'il fallait nous préparer au même sort. Je fus appelée, . . . me trouvant tout près de ces monstres, je pus les observer. Le feu sortait de leurs yeux, ils etaient l'un et l'autre dans une ardeur prodigieuse; . . . mais il était difficile de dire quel était le motif de cette irritation? . . . À supposer un instant la raison pour eux, devaient-ils éprouver autre chose qu'une fermeté compatissante, et beaucoup de pitié? Mais de tels sentimens ne sortent pas l'ame de son assiette; ils ne jettent pas dans un trouble pareil à celui où étaient ces sauvages; ils ne font pas écumer, ils ne font pas vomir des imprécations; ils ne placent pas sur le front une sorte de colère ténébreuse, presque impossible à définir! Il y avait donc autre chose dans ces cœurs pervers que ce qui devait naturellement y naître, et quelle était cette passion tumultueuse et désordonnée, qui leur faisant un jeu des tortures qu'ils infligeaient, éteignaient en même-tems les vrais mouvemens permis dans leur situation.
Ô vous qui tolérez de tels tribunaux, . . . réfléchissez à cette cruelle analyse, et voyez si le bien que vous retirez de ces dangereuses institutions, vaut tous les crimes secrets qu'elles entraînent.
L'inquisiteur en entrecoupant ses mots, et respirant avec difficulté, me demanda d'un air sévère, si les exemples que je venais de voir, produisaient quelqu'effets sur moi? . . . Alors je me ressouvins de ce qu'on m'avait dit, et jugeant que ce n'était pas le moment de l'aigrir, je lui dis que ces effets étaient si violens en moi que j'étais résolue à lui avouer des choses fort secrettes, et de nature à ne pouvoir être dites qu'à lui; que j'implorais en conséquence vivement de ses bontés, un interrogatoire secret. Le grand-vicaire dit que cela ne se pouvait pas; que j'aurais dû profiter de celui que j'avais eu, mais qu'il était impossible de m'en accorder un second; que je n'avais qu'à dire ce que j'avais à révéler, après qu'au préalable la visite de mon corps aurait été faite; . . . et en disant cela, sa physionomie se démontait, il lançait sur moi des regards, tels que le seraient ceux du lion prêt à dévorer sa victime. Je me jettai aux genoux de mes juges; je leur demandai avec les plus vives instances, de m'écouter dans un endroit moins effrayant. . . . Cela ne s'est jamais fait, dit le grand-vicaire, et en même temps il fit signe aux bourreaux d'avancer. En ce moment je me prosternai la face contre terre, et renouvellai mes instances avec tant de chaleur, que dom Crispe qui, comme je m'en doutais bien, devait y céder, dit à son confrère, —eh bien! je saurai demain ce que c'est, monsieur, après demain matin je vous donne rendez-vous ici pour y terminer notre besogne. Le grand-vicaire assez mécontent, se rendit, on me renvoya, je les laissai tous deux avec ma malheureuse amie, qui, dès ce moment, me fut soustraite, et ne reparut plus à côté de moi.