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Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)

CHAPITRE XI. (continued 2)

Reading edition

»Ce langage était si propre à faire impression sur Faria, que, promettant de s'abandonner à la conduite du corsaire, il menaça de punir ceux qui le troubleraient par leurs murmures. Nous nous remîmes en mer. Treize jours d'une navigation assez paisible, pendant lesquels nous ne perdîmes point la terre de vue, nous firent arriver dans un port nommé Buxipalem, à 49 degrés de hauteur. Ce climat nous parut un peu froid. Nous y vîmes des poissons et des serpens d'une si étrange forme, que ce souvenir me cause encore de la frayeur. Similau, qui avait déjà parcouru tous ces lieux, nous fit des peintures incroyables de ce qu'il y avait vu et de ce qu'il y avait entendu pendant la nuit, surtout aux pleines lunes de novembre, décembre et janvier, qui sont le temps des grandes tempêtes; et nous vérifiâmes par nos propres yeux une partie des merveilles qu'il nous avait racontées. Nous vîmes dans cette mer des raies auxquelles nous donnâmes le nom de peixes mantas, qui avaient plus de quatre brasses de tour et le museau d'un bœuf; nous en vîmes d'autres qui ressemblaient à de grands lézards, moins grosses et moins longues que les autres, mais tachetées de vert et de noir, avec trois rangs d'épines fort pointues sur le dos, de la grosseur d'une flèche. Elles se hérissent quelquefois comme des porcs-épics, et leur museau, qui est fort pointu, est armé d'une sorte de crocs d'environ deux pans de longueur, que les Chinois nomment puchis-sucoens, et qui ressemblent aux défenses d'un sanglier. D'autres poissons que nous aperçûmes ont le corps tout-à-fait noir et d'une prodigieuse grandeur. Pendant deux nuits que nous passâmes à l'ancre, nous fûmes continuellement effrayés par la vue des baleines et des serpens qui se présentaient autour de nous, et par les hennissemens d'une infinité de chevaux marins dont le rivage était couvert. Nous nommâmes ce lieu la rivière des serpens. Quinze lieues plus loin, Similau nous fit entrer dans une baie beaucoup plus belle et plus profonde, qui se nomme Calindamo, environnée de montagnes fort hautes et d'épaisses forêts, au travers desquelles on voit descendre quantité de ruisseaux dans quatre grandes rivières qui entrent dans la baie. Similau nous apprit que, suivant les histoires chinoises, deux de ces rivières tirent leur source d'un grand lac nommé Moscombia et les deux autres, d'une province qui se nomme Alimania, où les montagnes sont toujours couvertes de neige.

»C'était dans une de ces rivières que nous devions entrer. Elle se nomme Paatebenam. Il fallait dresser notre route à l'est pour retourner vers le port de Nankin, que nous avions laissé derrière nous à deux cent soixante lieues, parce que, dans cette distance, nous avions multiplié notre hauteur fort au delà de l'île que nous cherchions. Similau, qui s'aperçut de notre chagrin, nous fit souvenir que ce détour nous avait paru nécessaire à notre succès. On lui demanda combien il emploîrait de temps à retourner jusqu'à l'anse de Nankin par cette rivière. Il nous répondit que nous n'avions pas besoin de plus de quatorze ou quinze jours; et que, cinq jours après, il nous promettait de nous faire aborder dans l'île de Calempluy, où nous trouverions enfin le prix de nos peines.

»À l'entrée d'une nouvelle route qui nous engageait fort loin dans des terres inconnues, Faria fit disposer l'artillerie et tout ce qu'il jugea convenable à notre défense. Ensuite nous entrâmes dans l'embouchure de la rivière avec le secours des rames et des voiles. Le lendemain nous arrivâmes au pied d'une fort haute montagne nommée Botinafau, d'où coulaient plusieurs ruisseaux d'eau douce. Pendant six jours que nous employâmes à la côtoyer, nous eûmes le spectacle d'un grand nombre de bêtes farouches, qui ne paraissaient pas effrayées de nos cris. Cette montagne n'a pas moins de quarante ou cinquante lieues de longueur; elle est suivie d'une autre qui se nomme Gangitanou, et qui ne nous parut pas moins sauvage. Tout ce pays est couvert de forêts si épaisses, que le soleil n'y peut communiquer ses rayons ni sa chaleur. Similau nous assura néanmoins qu'il était habité par des peuples difformes, nommés Gigohos, qui ne se nourrissaient que de leur chasse et du riz que les marchands chinois leur apportaient en échange pour leurs fourrures. Il ajouta qu'on tirait d'eux chaque année plus de deux mille peaux, pour lesquelles on payait des droits considérables aux douanes de Pocasser et de Lantau, sans compter celles que les Gigohos emploient eux-mêmes à se couvrir et à tapisser leurs maisons. Faria, qui ne perdait pas une seule occasion de vérifier les récits de Similau pour se confirmer dans l'opinion qu'il avait de sa bonne foi, le pressa de lui faire voir un de ces difformes habitans dont il exagérait la laideur. Cette proposition parut l'embarrasser. Cependant, après avoir répondu à ceux qui traitaient ses discours de fables que son inquiétude ne venait que du naturel farouche des barbares, il promit à Faria de satisfaire sa curiosité, à condition que Faria ne descendrait point à terre, comme il y était souvent porté par son courage. L'intérêt du corsaire était aussi vif pour la conservation de Faria que celui de Faria pour celle du corsaire. Ils se croyaient nécessaires l'un à l'autre, l'un pour éviter les mauvais traitemens de l'équipage, qui l'accusait de nous avoir exposés à des dangers insurmontables; l'autre, pour se conduire dans une entreprise incertaine, où toute sa confiance était dans son guide.

»Nous ne cessions pas d'avancer à voiles et à rames, entre des montagnes fort élevées et des arbres fort épais, souvent étourdis par le bruit d'un si grand nombre de loups, de renards, de sangliers, de cerfs et d'autres animaux, que nous avions peine à nous entendre. Enfin, derrière une pointe qui coupait le cours de l'eau, nous vîmes paraître un jeune garçon qui chassait devant lui six ou sept vaches. On lui fit quelques signes, auxquels il ne fit pas difficulté de s'arrêter. Nous nous approchâmes de la rive en lui montrant une pièce de taffetas vert, par le conseil de Similau, qui connaissait le goût des Gigohos pour cette couleur. On lui demanda par d'autres signes s'il voulait l'acheter. Il entendait aussi peu le chinois que le portugais. Faria lui fit donner quelques aunes de la même pièce et six petits vases de porcelaine, dont il parut si content, que, sans marquer la moindre inquiétude pour ses vaches, il prit aussitôt sa course vers le bois. Un quart d'heure après, il revint d'un air libre, portant sur ses épaules un cerf en vie; huit hommes et cinq femmes, dont il était accompagné, amenaient trois vaches liées, et marchaient en dansant au son du tambour, sur lequel ils frappaient cinq coups par intervalle. Leur habillement était de différentes peaux, qui leur laissaient les bras et les pieds nus, avec cette seule différence pour les femmes, qu'elles portaient au milieu du bras de gros bracelets d'étain, et qu'elles avaient les cheveux beaucoup plus longs que les hommes. Ceux-ci portaient de gros bâtons armés par le bout, et garnis jusqu'au milieu de peaux semblables à celles dont ils étaient couverts. Ils avaient tous le visage farouche, les lèvres grosses, le nez plat, les narines larges et la taille haute. Faria leur fit divers présens, pour lesquels ils nous laissèrent leurs trois vaches et leur cerf. Nous quittâmes la rive; mais ils nous suivirent pendant cinq jours sur le bord de l'eau.

»Après avoir fait environ quarante lieues dans ce pays barbare, nous poussâmes notre navigation pendant seize jours sans découvrir aucune autre marque d'habitation que des feux, que nous apercevions quelquefois pendant la nuit. Enfin nous arrivâmes dans l'anse de Nankin, moins promptement à la vérité que Similau ne l'avait promis, mais avec la même espérance de nous voir en peu de jours au terme de nos désirs. Il fit comprendre à tous les Portugais la nécessité de ne pas se montrer aux Chinois, qui n'avaient jamais vu d'étrangers dans ces lieux. Nous suivîmes un conseil dont nous sentîmes l'importance; tandis qu'avec les matelots de sa nation il se tenait prêt à donner les explications qu'on pourrait lui demander. Il proposa aussi de gouverner par le milieu de l'anse plutôt que de suivre les côtes, où nous découvrîmes un grand nombre de lantées. On se conforma pendant six jours à ses intentions. Le septième nous découvrîmes devant nous une grande ville nommée Sileupeumor, dont nous devions traverser le havre pour entrer dans la rivière. Similau, nous ayant recommandé plus que jamais de nous tenir couverts, y jeta l'ancre à deux heures après minuit. Vers la pointe du jour il en sortit paisiblement, au travers d'un nombre infini de vaisseaux qui nous laissèrent passer sans défiance; et, traversant la rivière, qui n'avait plus que six ou sept lieues de largeur, nous eûmes la vue d'une grande plaine que nous ne cessâmes point de côtoyer jusqu'au soir.

»Cependant les vivres commençaient à nous manquer, et Similau, qui paraissait quelquefois effrayé de sa propre hardiesse, ne jugeait point à propos d'aborder au hasard pour renouveler nos provisions. Nous fûmes réduits, pendant treize jours, à quelques bouchées de riz cuit dans l'eau, qui nous étaient mesurées avec une extrême rigueur. L'éloignement de nos espérances, qui paraissaient reculer de jour en jour, et le tourment de la faim, nous auraient portés à quelque résolution violente, si notre fureur n'eût été combattue par d'autres craintes. Le corsaire, qui les remarquait dans nos yeux, nous fit débarquer pendant les ténèbres auprès de quelques vieux édifices, qui se nommaient Tanamadel, et nous conseilla de fondre sur une maison qui lui parut éloignée des autres. Nous y trouvâmes beaucoup de riz et de petites fèves, de grands pots pleins de miel, des oies salées, des ognons, des aulx et des cannes à sucre dont nous fîmes une abondante provision: c'était le magasin d'un hôpital voisin, et ce religieux dépôt n'était défendu que par la piété publique. Quelques Chinois nous apprirent dans la suite qu'il était destiné à la subsistance des pèlerins qui visitaient les tombeaux de leurs rois; mais ce n'est pas à ce titre que nous rendîmes grâces au ciel de nous y avoir conduits.

»Un secours qu'il semblait nous avoir ménagé dans sa bonté, rétablit un peu le calme et l'espoir sur les deux vaisseaux. Nous continuâmes encore d'avancer pendant sept jours. Quelle différence néanmoins entre le terme que Similau nous avait fixé et cette prolongation qui ne finissait pas! La patience de Faria n'avait pas eu peu de force pour soutenir la nôtre; mais il commençait lui-même à se défier de tant de longueurs et d'incertitudes. Quoique son courage l'eût disposé à tous les événemens, il confessa publiquement qu'il regrettait d'avoir entrepris le voyage. Son chagrin croissant d'autant plus qu'il s'efforçait de le cacher. Un jour qu'il avait demandé au corsaire dans quel lieu il croyait être, il en reçut une réponse si mal conçue, qu'il le soupçonna d'avoir perdu le jugement, ou d'ignorer le chemin dans lequel il nous avait engagés; cette idée le rendit furieux. Il l'aurait tué d'un poignard qu'il avait toujours à sa ceinture, si quelques amis communs n'eussent arrêté son bras en lui représentant que la mort de ce malheureux assurait notre ruine. Il modéra sa colère; mais elle fut encore assez vive pour le faire jurer sur sa barbe que, si dans trois jours le corsaire ne levait tous ses doutes, il le poignarderait de sa propre main. Cette menace causa tant de frayeur à Similau, que la nuit suivante, tandis qu'on s'était approché de la terre, il se laissa couler du vaisseau dans la rivière; et son adresse lui ayant fait éviter la vue des sentinelles, on ne s'aperçut de son évasion qu'en renouvelant la garde.

»Un si cruel événement mit Faria comme hors de lui-même. Il s'en fallut peu que les deux sentinelles ne payassent leur négligence de leur vie. À l'instant il descendit au rivage avec la plus grande partie des Portugais; toute la nuit fut employée à chercher Similau. Mais il nous fut impossible de découvrir ses traces; et notre embarras devint encore plus affreux lorsque étant retournés à bord, nous trouvâmes que, de quarante-six matelots chinois qui étaient sur les deux vaisseaux, trente-quatre avaient pris la fuite, pour se dérober apparemment aux malheurs dont ils nous croyaient menacés. Nous tombâmes dans un étonnement qui nous fit lever les mains et les yeux aux ciel sans avoir la force de prononcer un seul mot. Cependant, comme il était question de délibérer sur une situation si terrible, on tint conseil, mais avec une variété de sentimens qui retarda long-temps la conclusion. Enfin nous résolûmes, à la pluralité des voix, de ne pas abandonner un dessein pour lequel nous avions déjà bravé tant de dangers. Mais, consultant aussi la prudence, nous pensâmes à nous saisir de quelques habitans du pays de qui nous pussions savoir ce qui nous restait de chemin jusqu'à l'île de Calempluy. Si nos informations nous apprenaient qu'il fût aussi facile de l'attaquer que Similau nous en avait flattés, nous promîmes au ciel d'achever notre entreprise; ou, si les difficultés nous paraissaient invincibles, nous devions nous abandonner au fil de l'eau, qui ne pouvait nous conduire qu'à la mer, où son cours la portait naturellement.

»L'ancre fut levée néanmoins avec beaucoup de crainte et de confusion; la diminution de nos matelots ne nous permit pas d'avancer beaucoup le jour suivant; mais, ayant mouillé le soir assez près de la rive, on découvrit, à la fin de la première garde, une barque à l'ancre au milieu de la rivière. Nous nous en approchâmes avec de justes précautions, et nous y prîmes six hommes que nous trouvâmes endormis. Faria les interrogea séparément pour s'assurer de leur bonne foi par la conformité de leurs réponses; ils s'accordèrent à lui dire que le pays où nous étions se nommait Temquilem, et que l'île de Calempluy n'était éloignée que de dix lieues. On leur fit d'autres questions, auxquelles ils ne répondirent pas moins fidèlement. Faria les retint prisonniers pour le service des rames; mais la satisfaction qu'il reçut de leurs éclaircissemens ne l'empêcha pas de regretter Similau, sans lequel il n'espérait plus recueillir tout le fruit qu'il s'était promis d'une si grande entreprise. Deux jours après, nous doublâmes une pointe de terre nommée Quinai-Taraon, après laquelle nous découvrîmes enfin cette île que nous cherchions depuis quatre-vingts jours, et qui nous avait paru fuir sans cesse devant nous.

»C'est une belle plaine, située à deux lieues de cette pointe, au milieu d'une rivière. Nous jugeâmes qu'elle n'avait pas plus d'une lieue de circuit. La joie que nous ressentîmes à cette vue fut mêlée d'une juste crainte, en considérant à quels périls nous allions nous exposer sans les avoir reconnus. Vers trois heures de nuit, Faria fit jeter l'ancre assez près de l'île. Il y régnait un profond silence. Cependant, comme il n'était pas vraisemblable qu'un lieu tel que Similau nous l'avait représenté, fût sans défense et sans garde, on résolut d'attendre la lumière pour en faire le tour et pour juger des obstacles. À la pointe du jour, nous nous approchâmes fort près de la terre, et, commençant à tourner, nous observâmes soigneusement tout ce qui se présentait à nos yeux. L'île était environnée d'un mur de marbre d'environ douze pieds de hauteur, dont toutes les pierres étaient jointes avec tant d'art, qu'elles paraissaient d'une seule pièce. Il avait douze autres pieds depuis le fond de la rivière jusqu'à fleur d'eau. Autour du sommet régnait un cordon en saillie, qui, joint à l'épaisseur du mur, formait une galerie assez large. Elle était bordée d'une balustrade de laiton, qui, de six en six brasses, se joignait à des colonnes du même métal, sur chacune desquelles on voyait une figure de femme avec une boule à la main. Le dedans de la galerie offrait une chaîne de monstres ou de figures monstrueuses de fonte, qui, se tenant par la main, semblaient former une danse autour de l'île. Entre ce rang d'idoles s'élevait un autre rang d'arcades, ouvrage somptueux et composé de pièces de diverses couleurs. Les ouvertures laissant un passage libre à la vue, on découvrait dans l'intérieur de l'île un bois d'orangers, au milieu duquel étaient bâtis trois cent soixante-cinq ermitages dédiés aux dieux de l'année. Un peu plus loin, à l'est, sur une petite élévation, la seule qui fût dans l'île, on voyait plusieurs grands édifices séparés les uns des autres, et sept façades semblables à celles de nos églises. Tous ces bâtimens, qui paraissaient dorés, avaient des tours fort hautes, que nous prîmes pour des clochers. Ils étaient entourés de deux grandes rues dont les maisons avaient aussi beaucoup d'éclat. Un spectacle si magnifique nous fit prendre une haute idée de cet établissement et des trésors qui devaient être renfermés dans un lieu dont les murs étaient si riches.

»Nous avions reconnu avec le même soin les avenues et les entrées. Pendant une partie du jour, que nous avions donnée à ces observations, il ne s'était présenté personne dont la rencontre eût pu nous alarmer. Nous commençâmes à nous persuader ce que nous avions eu peine à croire sur le témoignage de Similau et de nos prisonniers chinois, c'est-à-dire que l'île n'était habitée que par des bonzes, et qu'elle n'avait pour défense que l'opinion établie de sa sainteté. Quoique l'après-midi fût assez avancé, Faria prit la résolution de descendre par une des huit avenues que nous avions observées, pour prendre langue dans les ermitages, et régler notre conduite sur ses informations. Il se fit accompagner de trente soldats et de vingt esclaves. J'étais de cet escorte. Nous entrâmes dans l'île avec le même silence qui ne cessait pas d'y régner; et, traversant le petit bois d'orangers, nous arrivâmes à la porte du premier ermitage. Il n'était qu'à deux portées de mousquet du lieu où nous étions descendus. Faria marchait le sabre à la main. N'apercevant personne, il heurta deux ou trois fois pour se faire ouvrir. On lui répondit enfin que celui qui frappait à la porte devait faire le tour de l'édifice, et qu'il trouverait une autre entrée. Un Chinois que nous avions amené pour nous servir d'interprète et de guide, après lui avoir imposé des lois redoutables, fit tout aussitôt le tour de l'ermitage, et vint nous ouvrir la porte où il nous avait laissés.

»Faria, sans autre explication, entra brusquement, et nous ordonna de le suivre. Nous trouvâmes un vieillard qui paraissait âgé de plus de cent ans, et que la goutte retenait assis; il était vêtu d'une longue robe de damas violet. La vue de tant de gens armés lui causa un mouvement de frayeur qui le fit tomber presque sans connaissance: il remua quelque temps les pieds et les mains sans pouvoir prononcer un seul mot; mais, ayant retrouvé l'usage de ses sens, et nous regardant d'un air plus tranquille, il nous demanda qui nous étions et ce que nous désirions de lui. L'interprète lui répondit, suivant l'ordre de Faria, que nous étions des marchands étrangers; que, naviguant dans une jonque fort riche pour nous rendre au port de Liampo, nous avions eu le malheur de faire naufrage; qu'un miracle nous avait sauvés des flots, et que notre reconnaissance pour cette faveur du ciel nous avait fait promettre de venir en pèlerinage dans la sainte île de Calempluy; que nous y étions arrivés pour accomplir notre vœu; que notre seule intention, en le troublant dans sa solitude, était de lui demander particulièrement quelque aumône, comme un soulagement nécessaire à notre pauvreté, et que nous nous engagions à lui rendre dans trois ans le double de ce qu'il nous permettrait d'enlever.

»L'ermite parut méditer un moment sur ce qu'il venait d'entendre; ensuite regardant Faria, qu'il crut reconnaître pour notre chef, il eut l'audace de le traiter de voleur et de lui reprocher sa criminelle entreprise: ce ne fut pas néanmoins sans joindre à ses injures des prières et des exhortations. Faria loua sa piété, et feignit même d'entrer dans ses vues; mais, après l'avoir supplié de modérer son ressentiment, parce que nous n'avions pas d'autre ressource dans notre misère, il n'en ordonna pas moins à ses gens de visiter l'ermitage, et d'enlever tout ce qu'ils y trouveraient de précieux. Nous parcourûmes toutes les parties de cette espèce de temple qui était rempli de tombeaux, et nous en brisâmes un grand nombre, où nous trouvâmes de l'argent, mêlé avec les os des morts. L'ermite tomba deux fois évanoui pendant que Faria s'efforçait de le consoler. Nous portâmes à bord toutes les richesses que nous avions pu découvrir. La nuit qui s'approchait nous ôta la hardiesse de pénétrer plus loin dans un lieu que nous connaissions si peu; mais comme l'occasion seule nous avait décidés à profiter sur-le-champ de ce qui s'était offert, nous emportâmes l'espérance de parvenir le lendemain à d'autres sources de richesses. Faria ne quitta pas l'ermite sans l'avoir forcé de lui apprendre quels ennemis nous avions à redouter dans l'île; son récit augmenta notre confiance. Le nombre des solitaires, qu'il nommait talagrepos, était de trois cent soixante-cinq, mais tous dans un âge fort avancé. Ils avaient quarante valets nommés menigrepos, pour leur fournir les secours nécessaires, ou pour les assister pendant leurs maladies. Le reste des édifices, qui était éloigné d'un quart de lieue, n'était peuplé que de bonzes, non-seulement sans armes, mais sans barques pour sortir de l'île, où toutes leurs provisions leur étaient apportées des villes voisines. Faria conçut qu'en y retournant à la pointe du jour, après avoir fait une garde exacte pendant la nuit, nous pouvions espérer qu'il n'échapperait rien à nos recherches, et que six ou sept cents moines chinois, qui devaient être à peu près le nombre des bonzes, n'entreprendraient pas de se défendre contre des soldats armés.

»Quelque témérité qu'il y eût dans ce dessein, peut-être n'aurait-il pas manqué de vraisemblance, si nous avions eu la précaution de nous défaire de l'ermite, ou de l'emmener sur nos vaisseaux: il pouvait arriver que les menigrepos laissassent passer cette nuit sans visiter son ermitage; et nous serions descendus le lendemain avec l'avantage de surprendre tous les autres bonzes; mais il ne tomba dans l'esprit à personne que notre première expédition pût être ignorée jusqu'au jour suivant, et chacun se reposa sur la facilité qu'on se promettait à réduire une troupe de moines sans courage et sans armes.

»Faria donna ses ordres pour la nuit; ils consistaient principalement à veiller autour de l'île pour observer toutes les barques qui pouvaient en approcher. Mais vers minuit nos sentinelles découvrirent quantité de feux sur les temples et sur les murs. Nos Chinois furent les premiers à nous avertir que c'était sans doute un signal qui nous menaçait. Faria dormait d'un profond sommeil; il ne fut pas plus tôt éveillé, qu'au lieu de suivre le conseil des plus timides, qui le pressaient de faire voile aussitôt, il se fit conduire à rames droit à l'île. Un bruit effroyable de cloches et de bassins confirma bientôt l'avis des Chinois. Cependant Faria ne revint à bord que pour nous déclarer qu'il ne prendrait point la fuite sans avoir approfondi la cause de ce mouvement; il se flattait encore que les feux et le bruit pouvaient venir de quelque fête, suivant l'usage commun des bonzes; mais, avant de rien entreprendre, il nous fit jurer sur l'Évangile que nous attendrions son retour. Ensuite repassant dans l'île avec quelques-uns de ses plus braves soldats, il suivit le son d'une cloche qui le conduisit dans un ermitage différent du premier. Là, deux ermites, dont il se saisit, et que ses menaces forcèrent de parler, lui apprirent que le vieillard auquel nous avions fait grâce de la vie avait trouvé la force de se rendre aux grands édifices; que, sur le récit de son aventure, l'alarme s'était répandue parmi tous les bonzes; que, dans la crainte du même sort pour leurs maisons et pour leurs temples, ils avaient pris le seul parti qui convenait à leur profession, c'est-à-dire celui d'avertir les cantons voisins par des feux et par le bruit des cloches, et qu'ils espéraient un prompt secours du zèle de la piété des habitans. Les gens de Faria profitèrent du temps pour enlever sur l'autel une idole d'argent qui avait une couronne d'or sur la tête et une roue dans la main; ils prirent aussi trois chandeliers d'argent avec leurs chaînes, qui étaient fort grosses et fort longues. Faria, se repentant trop tard du ménagement qu'il avait eu pour le premier ermite, emmena ceux qui lui parlaient, et les fit embarquer avec lui. Il mit aussitôt à la voile, en s'arrachant la barbe, et se reprochant d'avoir perdu par son imprudence une occasion qu'il désespérait de retrouver.

»Son retour jusqu'à la mer fut aussi prompt que le cours d'une rivière fort rapide, aidé du travail des rames et de la faveur du vent. Après sept jours de navigation, il s'arrêta dans un village nommé Susequerim, où, ne craignant plus que le bruit de son entreprise eût pu le suivre, il se pourvut de vivres, qui recommençaient à lui manquer. Cependant il n'y passa que deux heures, pendant lesquelles il prit aussi quelques informations sur sa route, qui servirent à nous faire sortir de la rivière par un détroit beaucoup moins fréquenté que celui de Sileupamor, par lequel nous y étions entrés. Là, nous fîmes cent quarante lieues pendant neuf jours; et, rentrant ensuite dans l'anse de Nankin, qui n'avait dans ce lieu que dix ou douze lieues de large, nous nous laissâmes conduire pendant treize jours par le vent d'ouest jusqu'à la vue des monts de Conxinacau.

»Cette chaîne de montagnes stériles qui forment une perspective effrayante, l'ennui d'une longue route, la diminution de nos vivres, et surtout le regret d'avoir manqué nos plus belles espérances, jetèrent dans les deux bords un air de tristesse qui fut comme le présage de l'infortune dont nous étions menacés. Il s'éleva tout d'un coup un de ces vents du sud que les Chinois nomment typhons, avec une impétuosité si surprenante, que nous ne pûmes le regarder comme un événement naturel. Nos panoures étaient des bâtimens de rames, bas de bords, faibles et presque sans matelots. Un instant rendit notre situation si triste, que, désespérant de pouvoir nous sauver, nous nous laissâmes dériver vers la côte, où le courant de l'eau nous portait. Notre imagination nous offrait plus de ressource en nous brisant contre les rochers qu'en nous laissant abîmer au milieu des flots; mais ce projet désespéré ne put nous réussir. Le vent, qui changea bientôt au nord-ouest, éleva des vagues furieuses qui nous rejetèrent malgré nous vers la haute mer. Alors nous commençâmes à soulager nos vaisseaux de tout ce qui pouvait les appesantir, sans épargner nos caisses d'or et d'argent. Nos mâts furent coupés, et nous nous abandonnâmes à la fortune pendant le reste du jour. Vers minuit, nous entendîmes dans le vaisseau de Faria les derniers cris du désespoir. On y répondit du nôtre par d'affreux gémissemens. Ensuite n'entendant plus d'autre bruit que celui des vents et des vagues, nous demeurâmes persuadés que notre généreux chef et tous nos amis étaient ensevelis dans l'abîme. Cette idée nous jeta dans une si profonde consternation, que pendant plus d'une heure nous demeurâmes tous muets. Quelle nuit la douleur et la crainte nous firent passer! Une heure avant le jour, notre vaisseau s'ouvrit par la contre-quille, et se trouva bientôt si plein d'eau, que le courage nous manqua pour travailler à la pompe. Enfin nous allâmes choquer contre la côte; et déjà presque noyés comme nous l'étions, les vagues nous roulèrent jusqu'à la pointe d'un écueil qui acheva de nous mettre en pièces. De vingt-cinq Portugais, quatorze se sauvèrent. Le reste, avec dix-huit esclaves chrétiens et sept matelots chinois, périt misérablement à nos yeux.

»Nous nous rassemblâmes sur le rivage, où, pendant tout le jour et la nuit suivante, nous ne cessâmes point de pleurer notre infortune. Le pays était rude et montagneux: il y avait peu d'apparence qu'il fût habité dans les parties voisines. Cependant, le lendemain au matin, nous fîmes six ou sept lieues au travers des rochers, dans la triste espérance de rencontrer quelque habitant qui voulût nous recevoir en qualité d'esclaves, et qui nous donnât à manger pour prix de notre liberté. Mais, après une marche si fatigante, nous arrivâmes à l'entrée d'un immense marécage, au delà duquel notre vue ne pouvait s'étendre, et dont le fond était si humide, qu'il nous fut impossible d'y entrer. Il fallut retourner sur nos traces, parce qu'il ne se présentait pas d'autre passage. Nous nous retrouvâmes le jour suivant dans le lieu où notre vaisseau s'était perdu, et découvrant sur le rivage les corps que la mer y avait jetés, nous recommençâmes nos plaintes et nos gémissemens. Après avoir employé le troisième jour à les ensevelir dans le sable, sans autre instrument que nos mains, nous prîmes notre chemin vers le nord, par des précipices et des bois que nous avions une peine extrême à pénétrer. Cependant nous descendîmes enfin sur le bord d'une rivière que nous résolûmes de traverser à la nage; mais les trois premiers qui tentèrent ce passage furent emportés par la force du courant. Comme ils étaient les plus vigoureux, nous désespérâmes d'un meilleur sort. Nous prîmes le parti de retourner à l'est en suivant le bord de l'eau, sur lequel nous passâmes une nuit fort obscure, aussi tourmentés par la faim que par le froid et la pluie. Le lendemain avant le jour, nous aperçûmes un grand feu vers lequel nous nous remîmes à marcher; mais, le perdant de vue au lever du soleil, nous continuâmes jusqu'au soir de suivre la rivière. Le pays commençait à s'ouvrir. Notre espérance était de rencontrer quelque habitant sur la rive: d'ailleurs nous ne pouvions nous éloigner d'une route où l'eau, qui était excellente, servait du moins à soutenir nos forces. Le soir nous arrivâmes dans un bois, où nous trouvâmes cinq hommes qui travaillaient à faire du charbon.

»Un long commerce avec leur nation nous avait rendu leur langue assez familière. Nous nous approchâmes d'eux, nous nous jetâmes à leurs pieds pour diminuer l'effroi qu'ils avaient pu ressentir à la vue de onze étrangers. Nous les priâmes au nom du ciel, dont la puissance est respectée de tous les peuples du monde, de nous adresser dans quelque lieu où nous pussions trouver du remède au plus pressant de nos maux. Ils nous regardèrent d'un œil de pitié. «Si votre unique mal était la faim, nous dit l'un d'entre eux, il nous serait aisé d'y remédier; mais vous avez tant de plaies, que tous nos sacs ne suffiraient pas pour les couvrir.» En effet, les ronces, au travers desquelles nous avions marché dans les montagnes, nous avaient déchiré le visage et les mains; et ces plaies, que l'excès de notre misère nous empêchait de sentir, étaient déjà tournées en pouriture.

»Les cinq Chinois nous offrirent un peu de riz et d'eau chaude, qui ne pouvait suffire pour nous rassasier. Mais, en nous laissant la liberté de passer la nuit avec eux, ils nous conseillèrent de nous rendre dans un hameau voisin, où nous trouverions un hôpital qui servait à loger les pauvres voyageurs. Nous prîmes aussitôt le chemin qu'ils eurent l'humanité de nous montrer. Il était une heure de nuit lorsque nous frappâmes à la porte de l'hôpital. Quatre hommes qui en avaient la direction nous reçurent avec bonté; mais, s'étant réduits à nous donner le couvert, ils attendirent le lendemain pour nous demander qui nous étions. Un de nous lui répondit que nous étions des marchands de Siam à qui la fortune avait fait perdre leur vaisseau par un naufrage. Ils voulurent savoir où nous avions dessein d'aller. Notre intention, leur dîmes-nous, était de nous rendre à Nankin, où nous espérions de nous embarquer sur les premières lantées qui partiraient pour Canton. Ils nous demandèrent pourquoi nous préférions Canton à d'autres ports. Nous leurs dîmes que c'était dans la confiance d'y trouver des marchands de notre nation, à qui l'empereur permettait d'y exercer le commerce. Soit prudence, soit curiosité, ils continuèrent de nous faire un grand nombre de questions qui lassèrent notre patience. La faim nous pressait si vivement, que, malgré la commodité du lieu où nous avions passé la nuit, il nous avait été impossible de fermer les yeux. Nous leur représentâmes que c'était le plus pressant de nos besoins, et que depuis six jours nous avions manqué de nourriture. «Il est juste, nous dirent-ils avec autant de douceur que de gravité, de vous accorder un secours que vous demandez avec tant d'instance et de larmes; mais cette maison étant fort pauvre, c'est un obstacle qui ne nous permet pas de satisfaire pleinement à ce devoir.» Alors ils commencèrent à nous raconter par quels accidens leur hôpital s'était appauvri après avoir été fort riche. Les plus affamés d'entre nous, ne pouvant résister à leur indignation, nous proposèrent en portugais de ne pas souffrir plus long-temps qu'on se fît un jeu de notre misère, et d'employer l'avantage que nous avions par la supériorité du nombre. Christophe Borralho, dont j'ai déjà loué la modération naturelle, nous fit comprendre les suites de cette violence; mais interrompant les Chinois, il les conjura d'abandonner un instant tout autre soin pour soulager la faim qui nous dévorait. Une prière si vive ne parut pas les offenser. Au contraire, ils se jetèrent dans des excuses qui traînèrent encore en longueur, et qui aboutirent à nous prier de sortir avec eux pour solliciter la charité des habitans. Le hameau était composé de quarante ou cinquante pauvres maisons dispersées, que nous fûmes obligés de parcourir pour tirer en aumône un demi-sac de riz, un peu de farine, des fèves, des ognons, et quelques méchans habits qui servirent à la réparation des nôtres. Les directeurs de l'hôpital nous donnèrent deux taëls en argent. Nous leurs demandâmes la liberté de passer quelques jours dans leur maison; ils nous répondirent qu'à l'exception des malades et des femmes enceintes, les pauvres n'y demeuraient pas si long-temps, et qu'on ne pouvait violer en notre faveur une loi établie par de savans et religieux personnages; mais qu'à trois lieues du village de Cathiotan, où nous étions, nous trouverions, dans la grande ville de Siley-Jacau, un hôpital fort riche où tous les pauvres étaient reçus. Ils nous offrirent une lettre de recommandation que nous acceptâmes. Elle était conçue en des termes si pressans et si tendres, qu'en nous plaignant de leurs lois et de leurs usages, nous fûmes forcés de rendre justice à leurs intentions.

»Nous arrivâmes le soir à Siley-Jacau, où nous apprîmes à connaître encore mieux le caractère des Chinois. On nous y reçut avec une charité digne du christianisme; mais il fallut essuyer de longues et incommodes formalités, et protester que notre dessein était de quitter la Chine après notre guérison.

»Dix-huit jours que nous passâmes dans le repos et l'abondance rétablirent parfaitement notre santé. Nous partîmes dans l'intention réelle de nous rendre à Nankin, dont nous étions éloignés de cent quarante lieues, et de nous y embarquer pour Liampo ou pour Canton. Le soir du même jour nous arrivâmes à la vue d'un bourg nommé Suzoanganée, où la fatigue nous força de nous asseoir sur le bord d'une fontaine. Quelques habitans qui venaient y puiser de l'eau, surpris de remarquer que nos figures ne ressemblaient pas à celles du pays, s'en retournaient avec des marques de frayeur ou d'admiration, qui attirèrent bientôt autour de nous une partie des habitans. Après nous avoir regardés long-temps sans oser s'approcher, ils nous firent demander ce qui nous amenait dans leur pays. Nous nous donnâmes, comme nous l'avions déjà fait, pour des marchands siamois qui se rendaient à Nankin. Cette réponse leur parut si peu suspecte, qu'ils nous laissèrent la liberté de nous reposer; mais ils avaient eu le temps de faire avertir un de leurs prêtres qui, sortant du bourg, vêtu d'une longue robe de damas rouge, vint à nous jusqu'à la fontaine, avec une poignée d'épis de blé dans la main. Il nous ordonna de mettre les mains sur les épis; nous le satisfîmes volontiers, dans le dessein de nous concilier son affection et celle des habitans. «Par ce serment, nous dit-il, que vous faites en ma présence sur ces deux substances d'eau et de pain, que le ciel a formées pour la conservation de tout ce qui existe au monde, il faut que vous me confessiez s'il est vrai que vous soyez des marchands étrangers qui vont à Nankin. À cette condition, nous vous accorderons la liberté de passer la nuit dans ce lieu, conformément à la charité que nous devons aux pauvres. Au contraire, si vous n'êtes pas tels que vous l'avez dit, je vous commande de la part du ciel de vous éloigner sur-le-champ, sous peine d'être mordus et dévorés par les dents du serpent qui fait sa demeure au fond de l'abîme enfumé.» Nous confirmâmes notre récit sans balancer. Aussitôt, se tournant vers le peuple qui l'accompagnait, il déclara qu'on pouvait nous traiter avec indulgence, et qu'il en accordait la permission. Nous fûmes conduits dans le village, et logés sous le portail du temple, où nous reçûmes en abondance tout ce qui était nécessaire à nos besoins.

»Ces exemples d'humanité nous rassurèrent beaucoup sur les dangers d'une longue route. Nous quittâmes Suzoanganée pour nous rendre à Chiangulay, qui n'est qu'à deux lieues; mais nous eûmes bientôt l'occasion de nous défier du jugement favorable que nous avions porté des Chinois. En approchant du lieu où nous comptions passer la nuit, nous nous reposâmes sous un arbre, où notre malheur nous fit trouver trois hommes qui gardaient un grand nombre de vaches, et qui ne virent pas onze étrangers sans être alarmés pour leur troupeau. Ils se mirent à pousser des cris qui firent sortir tous les habitans armés de bâtons et de pierres. Dans leurs premiers transports nous fûmes blessés de plusieurs coups; et cette chaleur n'ayant fait qu'augmenter à notre vue, parmi des furieux qui ne reconnaissaient point les traits du pays sur notre visage, ils nous lièrent les mains derrière le dos, et nous emmenèrent prisonniers dans le bourg. Nous faillîmes d'y être assommés. On nous plongea dans une citerne d'eau pourie, qui était remplie de sangsues. Nous y étions jusqu'à la ceinture, et pendant deux jours nous y restâmes sans aucune sorte d'alimens. Enfin le ciel amena de Suzoanganée un habitant qui nous y avait vus. Il apprit notre disgrâce; il fit honte à nos ennemis de nous avoir pris pour des voleurs; et, sur son témoignage, on nous délivra de notre prison, tout sanglans de la morsure des sangsues. Nous partîmes fort irrités, sans vouloir entendre les excuses par lesquelles on s'efforça de nous consoler.

»Le lendemain, après avoir passé la nuit sur un peu de fumier, nous découvrîmes du haut d'une colline, dans une grande plaine remplie d'arbres, une fort belle maison qui nous parut environnée de plusieurs tours, surmontées d'un grand nombre de girouettes dorées. Nous nous en approchâmes avec une sorte de respect. Bientôt nous vîmes arriver à cheval un jeune homme de seize ou dix-sept ans, accompagné de quatre valets de pied, qui portaient des oiseaux de proie sur le poing, et qui conduisaient une meute de chiens. Il s'arrêta pour nous demander qui nous étions. Nous satisfîmes sa curiosité par le récit de notre naufrage. Il parut sensible à nos infortunes; et, nous recommandant d'attendre ses ordres dans la première cour du château, il entra dans la seconde. Bientôt une vieille femme en robe fort longue, avec un chapelet pendu au cou, vint nous avertir que le fils du seigneur nous faisait appeler. Nous passâmes dans la seconde cour, qui était environnée d'un beau péristyle. Le frontispice était une grande arcade ornée de riches gravures, au milieu desquelles s'offrait un écusson d'armes suspendu par une chaîne d'argent. On nous fit monter un escalier fort large, qui nous conduisit dans une grande salle, où nos premiers regards tombèrent sur une femme d'environ cinquante ans, qui était assise sur un riche tapis. Elle avait à ses côtés deux fort belles filles, et, sous ses yeux un vénérable vieillard, couché sur un petit lit, qu'une des deux filles rafraîchissait d'un éventail. Près de lui était le jeune gentilhomme qui nous avait fait appeler; et plus loin, sur un autre tapis, neuf jeunes filles vêtues de damas blanc et cramoisi, qui s'occupaient d'un travail convenable à leur sexe. Nous nous mîmes à genoux devant le vieillard pour lui exposer notre situation. Il ordonna que nous fussions bien traités; et prenant occasion de nos disgrâces pour instruire son fils, il lui fit un discours fort touchant sur les misères humaines, et sur le bonheur qu'il avait d'en être à couvert par sa naissance et sa fortune. Ensuite, nous ayant fait donner trois pièces de toile de lin et quatre taëls en argent, il nous proposa de passer la nuit dans sa maison, parce que le jour était trop avancé pour nous mettre en chemin. Nous acceptâmes ses offres avec autant d'admiration que de reconnaissance pour une générosité dont les exemples sont rares en Europe.»

Ils continuent à voyager dans l'empire de la Chine, de pays en pays; mais n'ayant pu éviter une ville nommée Taïpol, ils y furent aperçus par un de ces intendans de justice que la cour envoie quelquefois dans les provinces, et saisis par son ordre comme des vagabonds qui pouvaient troubler la tranquillité publique. Il était arrivé dans ce canton quelques désordres dont ils furent accusés. Ils furent enfermés dans une étroite prison, où pendant vingt-six jours ils éprouvèrent les plus rigoureux traitemens. Cependant, comme le droit des sentences capitales n'appartient point aux tribunaux inférieurs, ils furent conduits par différens degrés jusqu'à la ville impériale, et condamnés enfin, suivant les usages du pays, à servir l'état en qualité d'esclaves pendant l'espace d'un an. Cette sévérité fut toujours accompagnée d'un mélange de douceur. Lorsqu'ils avaient été déchirés à coups de fouet dans leur prison, on les faisait passer dans des chambres plus commodes, où diverses personnes associées pour les exercices de charité, venaient panser leurs blessures, et ne leur refusaient aucune sorte de soulagement; mais les châtimens n'en étaient pas moins recommencés après leur guérison, et de onze qu'ils étaient encore, deux moururent dans cette alternative de caresses et de tourmens.

On les conduisit à Pékin, où ils restèrent deux mois, et le treize janvier 1544, en vertu d'une sentence du tribunal suprême, Pinto est mené avec ses compagnons dans la ville de Quansy, pour y servir pendant le temps auquel ils étaient condamnés. Il paraît qu'après avoir été justifiés des principales accusations, le seul crime qui leur attirait ce châtiment, était d'avoir pénétré dans l'intérieur de l'empire sans une permission de la cour. En arrivant à Quansy, un prince tartare, qui faisait sa résidence en cette ville, souhaita qu'ils lui fussent présentés, et, leur ayant fait diverses questions, ils les mit au nombre de quatre-vingts hallebardiers que l'empereur lui accordait pour sa garde. C'était une faveur du ciel, parce que cet emploi n'était pas pénible, et qu'outre la douceur de leur condition, ils étaient sûrs de la liberté à l'expiration du terme. Mais, tandis qu'ils attendaient une meilleure fortune et qu'ils vivaient entre eux avec une intelligence fraternelle, l'enfer, que Pinto accuse toujours de ses disgrâces, comme il fait honneur au ciel de toutes ses prospérités, leur fit trouver en eux-mêmes la source d'une infinité de nouveaux malheurs. Deux des neuf Portugais prirent querelle sur l'extraction des Mandureyras et des Fonsécas, deux illustres maisons de Portugal auxquelles ils étaient bien éloignés d'appartenir; et sans autre intérêt que celui de la dispute, ils s'échauffèrent tellement sur la prééminence de ces deux noms, qu'après s'être emportés à quelques injures, l'un donna un soufflet à l'autre, qui lui répondit par un coup de sabre, dont il lui abattit la moitié de la joue. Le blessé prit une hallebarde avec laquelle il perça le bras de son adversaire; les autres prenant parti, suivant leurs affections, dans un si ridicule démêlé, en vinrent aux mains à leur tour; et de neuf, sept furent dangereusement blessés. Ce combat ne manqua point d'attirer un grand nombre de spectateurs, entre lesquels le prince tartare accourut lui-même. Il fit saisir les Portugais, et leur ayant fait donner sur-le-champ trente coups de fouet qui furent plus sanglans que toutes leurs blessures, il ordonna qu'ils fussent enfermés dans un cachot souterrain, où ils demeurèrent chargés de chaînes l'espace de quarante-six jours. Rien ne leur fut plus sensible que les reproches qu'on leur fit essuyer. On leur répétait continuellement «qu'ils étaient sans crainte et sans connaissance du ciel, pires que des bêtes féroces, et sans doute d'un pays et d'une nation barbare, puisque avec un même langage et les mêmes usages, ils avaient été capables de se blesser et de s'entre-tuer sans raison; qu'ils méritaient d'être bannis du commerce des hommes, comme les plus dangereux serpens, et qu'ils devaient s'attendre d'être confinés dans les mines de Chabaquaï, de Sumbor ou de Lamau, lieux faits pour des monstres de leur espèce, et dans lesquels ils auraient le plaisir de hurler avec les animaux, qui n'étaient pas plus farouches et plus vils qu'eux.» Ce discours peut servir à faire connaître les idées des Chinois sur les qualités sociales et sur les lois de la police.

Ils parurent ensuite devant un tribunal fort majestueux, qui leur fit donner encore trente coups de fouet, mais qui les renvoya dans une prison plus douce, où ils passèrent deux mois entiers. Enfin, dans une fête publique, où l'usage est de faire beaucoup d'aumônes pour les morts, le prince se ressouvint d'eux avec quelques sentimens de pitié. Il leur fit grâce de la vie en faveur de leur misère et en qualité d'étrangers; mais ce ne fut que pour être conduits dans une forge de fer, et pour y être employés aux ouvrages les plus pénibles. Ils y passèrent six mois nus et presque sans nourriture. Une maladie dont ils furent tous attaqués, et dont on craignit la contagion, leur fit obtenir la liberté de sortir pour se faire traiter, et celle de mendier les nécessités de la vie jusqu'à leur guérison. Dans cette extrémité, ils promirent entre eux, par un serment solennel, de vivre en bonne intelligence et de reconnaître pour leur chef un des neuf, qui serait choisi chaque mois par les huit autres, avec le pouvoir de régler leur conduite. Cet ordre se soutint constamment et servit beaucoup à soulager leur misère. Ce choix étant tombé sur Christophe Borralho, sa prudence leur fit distribuer les emplois qui se rapportaient au bien commun. Deux furent chargés de mendier dans la ville, deux autres d'aller à l'eau et d'apprêter les alimens. Le reste devait s'employer à couper du bois dans une forêt voisine, non-seulement pour l'usage domestique, mais pour tirer quelque profit de ce qu'on pourrait vendre.

Pinto n'explique pas par quel bonheur il évita la mort. Mais, étant tombé au pouvoir des vainqueurs avec ses huit compagnons, il laisse entendre que la qualité d'étrangers fit respecter leur vie. Les Tartares se mirent en marche vers Pékin. Deux jours après, s'étant souvenus, à la vue d'un château nommé Nixoamcou, qu'un de leurs partis y avait été taillé en pièces dans une embuscade des Chinois, ils résolurent de l'emporter par escalade. On commanda un détachement pour cette expédition, et toutes les mesures furent prises avec beaucoup de sagesse. Cependant les Chinois se défendirent si courageusement, qu'après avoir tué trois mille Tartares dans l'espace de deux heures, ils forcèrent leur général de faire sonner la retraite. Cet échec lui causa d'autant plus de chagrin, que les flèches chinoises étaient empoisonnées d'un suc fort subtil, qui rendait la guérison des blessés presque impossible, sans compter qu'il craignait la disgrâce du khan pour avoir sacrifié ses meilleures troupes dans une si légère occasion. Il pensait à renouveler l'assaut, dans la résolution de laver sa honte ou d'y périr lui-même; mais il s'éleva un murmure dans le camp, et les plus braves refusèrent de marcher sans une délibération générale du conseil. On s'assembla; l'affaire fut discutée avec une grande variété d'opinions. Pendant qu'on s'agitait, un officier de considération qui avait la garde des prisonniers, entendant raisonner les Portugais sur l'entreprise qui occupait toute l'armée, leur demanda si l'on faisait la guerre dans leur pays, et s'ils avaient de l'inclination pour les armes. Un d'entre eux, nommé George Mendez, répondit avec assez de vérité que toute leur vie s'était passée dans les combats, et que depuis l'enfance ils n'avaient pas eu d'autre profession. Si dans une si longue expérience, reprit le Tartare, vous aviez appris quelque moyen de prendre le château, il n'y a point de faveurs que vous ne puissiez attendre du général. Alors George Mendez, sans considérer à quoi sa présomption pouvait l'exposer, assura fort hardiment que, si le nauticor voulait s'engager au nom du khan, par un écrit signé de sa main, à le faire conduire avec ses compagnons dans l'île d'Aynan, pour retourner de là dans leur pays, il se croyait capable de lui faire aisément surmonter toutes les difficultés du siége. Cette offre fut reçue avidement de l'officier, qui se hâta d'en donner avis au général. Reprenons ici le récit de Pinto.

«Pendant qu'on informait le conseil du discours de Mendez, nous demeurâmes si surpris de son audace, qu'appréhendant déjà la vengeance des Tartares, nous lui reprochâmes amèrement de s'être rendu l'instrument de notre perte par des promesses que nous n'étions pas capables de remplir. Il nous répondit, avec une confiance qui augmenta notre admiration, qu'il serait bien étonnant que neuf Portugais exercés en effet depuis long-temps au métier des armes, et qui devaient trouver dans leur mémoire le souvenir d'une infinité d'exploits de leur nation, ne fussent pas mieux instruits que des barbares; qu'en joignant nos lumières et nos réflexions, il se promettait que nous leur ouvririons du moins quelque voie qu'ils ignoraient; et que peut-être nous suffirait-il de paraître un peu moins grossiers qu'eux pour obtenir une considération qui pouvait nous conduire à la liberté. Il ajouta, pour exciter notre courage, que, dans la misère où nous étions, notre vie ne méritait d'être conservée qu'autant qu'elle pouvait servir à nous procurer un meilleur sort.

»Nous commençâmes à le regarder d'un autre œil; et sa témérité nous parut une inspiration du ciel, qui voulait peut-être la rendre utile à notre délivrance. Le nauticor, n'étant pas satisfait du conseil, prêta volontiers l'oreille à l'offre de nos services, surtout lorsqu'il eut appris que nous étions d'une nation dont les conquêtes avaient fait du bruit dans les Indes. Il nous fit amener dans sa tente, chargé de chaînes comme nous l'étions encore. Les principaux officiers du camp étaient autour de lui, quoique la nuit fût fort avancée. Après diverses questions, auxquelles Mendez répondit avec assurance, il nous fit ôter une partie de nos liens; et, s'intéressant déjà pour notre conservation, il nous fit apporter quelques alimens, sur lesquels nous nous jetâmes avec une avidité qui parut le réjouir beaucoup. Un de ses officiers, jaloux peut-être de lui voir tant de confiance dans notre secours, lui dit, en raillant notre misère, «que quand sa bonté ne servirait qu'à nous délivrer de la faim, ce n'était pas l'employer inutilement; qu'elle nous empêcherait de mourir de langueur, et qu'elle lui vaudrait au moins mille taëls, qu'il tirerait de notre vente à Lançam.» Cette plaisanterie, qui fit rire assez long-temps les autres, parut peu lui plaire. Il continua de s'entretenir avec Mendez, et ne dissimula point qu'il était satisfait de ses réponses; il lui promit, non-seulement la liberté, mais toutes sortes d'honneurs et de bienfaits, s'il lui faisait emporter le château avec peu de perte. Mendez eut la prudence de lui dire qu'il ne pouvait s'expliquer sans avoir observé la place. Tout le monde loua ce langage; et ceux qui s'étaient défiés de nos offres en prirent une meilleure opinion.

»On nous fit passer le reste de la nuit dans une tente voisine, où nos craintes furent aussi vives que nos espérances. Mendez, apprenant que le général avait commandé trente hommes pour l'accompagner dans ses observations, demanda que ses compagnons fussent du nombre. Cette faveur nous fut accordée, mais sans armes, et toujours chargés d'une partie de nos chaînes. Après avoir observé la situation du château, sur laquelle nous tenions conseil en portugais pendant notre marche, nous conçûmes qu'étant environné d'un fossé plein d'eau, qui faisait sa principale défense, et que les Tartares avaient tenté inutilement de passer, nous pouvions le faire combler aisément de fascines, dont ils ne connaissaient pas l'usage, et qu'à l'aide de quelques attaques feintes qu'on formerait de divers côtés pour diviser les forces de la garnison, le véritable assaut qui se ferait par le passage que nous aurions ouvert ne pouvait manquer de succès. Cette délibération nous ayant peu coûté, on fut surpris de notre diligence, et plus encore de nous entendre assurer au nauticor que le château serait bientôt à lui, avec aussi peu de travail que de hasard. Il nous fit ôter aussitôt le reste de nos fers, et dans le mouvement de sa reconnaissance il jura qu'en arrivant à Pékin, il nous présenterait au khan pour nous faire recueillir les plus glorieux fruits de ses promesses.

»Mendez fut regardé à l'instant comme un second général dont toute l'armée devait reconnaître les ordres. Il donna un modèle de fascines, sur lequel on se hâta d'en faire un prodigieux nombre. Le nauticor étant informé seul de notre projet, les Tartares raisonnaient sur leur usage: les uns s'imaginaient que nous allions faire autour du fossé un feu immense, dont la flamme envelopperait la place et consumerait les assiégés. D'autres, qui sentaient l'impossibilité de cette entreprise, se figuraient que nous voulions élever sur les bords du fossé un rempart de bois, à la hauteur d'un mur, pour accabler les ennemis à cette distance par la multitude des flèches et des zagaies. Personne ne comprit que des fascines, dont chacune surnageait sur l'eau, pussent former par le nombre un poids capable de remplir le fossé à l'aide des traverses et de la terre qu'on y mêle. On ne devina pas mieux l'usage des paniers et des hoyaux que Mendez fit apporter des villages et des bourgs voisins, d'où la guerre avait fait fuir les habitans. Tout le jour fut employé à ces préparatifs. Mendez parut sans cesse à côté du nauticor, qui le comblait de faveurs. Nous crûmes remarquer dans sa contenance un air de fierté qui s'étendait jusqu'à nous, et que nous ne pûmes souffrir sans murmure. Qui sait, disions-nous, dans quelles nouvelles disgrâces sa témérité peut nous engager? Si son entreprise réussit mal, nous devons nous attendre à mourir par la vengeance des Tartares. S'il a le succès que nous désirons, il jouira de toute la faveur du khan, et notre plus grand bonheur sera peut-être de nous voir employés à le servir.

»Cependant toutes ses mesures furent prises avec tant de sagesse, que, dès le matin du jour suivant, l'armée fut mise en ordre de bataille, et divisée en plusieurs corps qui s'approchèrent des murs d'autant de côtés différens. Chaque division devait feindre de commencer son attaque avec aussi peu de précaution que celle du premier jour, tandis que le principal corps dont Mendez avait pris le commandement jetterait les fascines, et se hâterait de passer le fossé pour commencer brusquement l'escalade. Cette opération fut achevée avec tant de diligence, que l'ennemi reconnut à peine de quel danger il était menacé. Mendez fut le premier qui planta l'échelle au pied du mur. Nous y montâmes avec lui, dans la résolution de périr ou de signaler notre valeur. La résistance des assiégés fut d'abord assez vive; mais l'effroi dont ils furent bientôt saisis à la vue d'un si grand nombre de Tartares, qui ne cessaient pas de traverser le fossé sur nos traces, leur fit perdre le courage avec l'espérance. Nous plantâmes le premier drapeau sur la muraille. Le nauticor et ses principaux officiers, qui nous regardaient de l'autre bord, se disaient entre eux avec autant de joie que d'étonnement: «D'où nous vient ce merveilleux secours? Une armée de tels guerriers serait capable de conquérir la Chine et la Tartarie!»

»Le découragement des Chinois n'ayant fait qu'échauffer la furie du vainqueur, on vit presque aussitôt sur les murs plus de cinq mille Tartares qui forcèrent l'ennemi de se retirer, et le carnage devint si sanglant, qu'en moins d'une demi-heure dix mille Chinois périrent dans toutes les parties du château. Le nauticor ne perdit que cent vingt hommes. On lui ouvrit les portes avec les acclamations de la victoire. Il se rendit sur la place d'armes, accompagné de tous ses capitaines. Son premier soin fut d'y brûler les drapeaux chinois. Ensuite, faisant approcher Mendez, il joignit à l'éloge de sa conduite et de sa sagesse un présent de deux bracelets d'or. Nous reçûmes aussi des témoignages de son estime; mais la plus haute marque de considération, au jugement des Tartares, fut de nous faire manger à sa table dans le château même, théâtre de son triomphe. Après le festin, il souilla sa gloire par un excès de barbarie. Non-seulement il fit mettre le feu à la place avec quantité de cérémonies odieuses, mais, ayant fait couper la tête aux Chinois morts, il fit arroser de leur sang tous les lieux que la flamme avait ravagés. Lorsqu'il fut retourné à sa tente, il donna mille taëls à Mendez. Chacun des autres Portugais en reçut cent. Cette inégalité devint un nouveau sujet de murmures pour ceux qui se croyaient au-dessus de lui par la naissance, quoiqu'ils ne pussent désavouer que nous lui devions l'honneur et la liberté.

»Le nauticor leva son camp, et deux jours de marche, pendant lesquels il répandit la désolation sur ses traces, le firent arriver à deux lieues de Pékin. Il trouva sur le bord d'une rivière, nommée Palanxitau, un prince tartare qui venait le féliciter au nom du khan, et qui lui amenait un cheval richement équipé, du nombre de ceux que le khan montait pour faire son entrée dans la capitale de l'empire chinois. Cette cavalcade fut relevée par toutes les marques d'honneur qui pouvaient flatter son ambition. Il envoya les Portugais, sous la conduite d'un de ses gens, au quartier qu'il devait occuper, avec promesse de les présenter le lendemain au khan. Ce prince, auquel il parla d'eux le même jour, les jugea dignes de la liberté. Mais une faveur si juste, que le nauticor même s'empressa de leur annoncer, trouva des obstacles de la part d'un seigneur fort respecté, qui représenta combien il était important pour le bien public de ne pas laisser sortir du pays des étrangers dont on admirait le courage et les lumières. Il exagéra l'utilité qu'on pouvait tirer de leurs services, et ce qu'on devait craindre de leur habileté, si d'autres vues les faisaient passer dans le parti des Chinois. Le nauticor reconnut la force de ces raisons; cependant la fidélité qu'il devait à sa parole, et l'honneur du khan, qu'il ne crut pas moins engagé à tenir la sienne, lui firent refuser d'en faire l'ouverture à la cour. Il nous recommanda de nous tenir prêts le lendemain à recevoir ses ordres.

»Avec quelque distinction qu'on nous eût traités depuis le château de Nixoamcou, nous fûmes surpris de voir arriver à l'heure qu'il nous avait marquée neuf chevaux bien équipés, sur lesquels nous fûmes invités à monter pour nous rendre à sa tente. Il se mit dans une litière, autour de laquelle marchaient soixante hallebardiers pour sa garde, et six pages de sa livrée sur des chevaux blancs. Nous marchâmes après les pages. Ce cortége était fermé par une troupe de domestiques à pied, avec quantité de musiciens sur les ailes. En arrivant aux premières tranchées des tentes du khan, le nauticor sortit de sa litière pour demander au capitaine des portes la permission d'entrer. Nous descendîmes à son exemple. Ensuite, étant rentré dans sa litière, il s'avança par la première enceinte jusqu'à l'entrée d'une longue galerie où il nous ordonna de l'attendre. Nous y passâmes quelque temps à voir sauter et voltiger des bateleurs, qui nous causèrent peu d'admiration. Enfin le nauticor, reparaissant avec quatre pages, nous introduisit par divers appartemens intérieurs dans la chambre du khan.

»Après nous être avancés de dix ou douze pas dans la salle, nous fîmes notre compliment avec diverses cérémonies qu'on nous avait enseignées. Alors le khan dit au nauticor: «Demande à ces gens du bout du monde s'ils ont un roi, comment se nomme leur pays, et de combien il est éloigné de la Chine où je suis à présent.» Un de nous répondit «que notre pays se nommait Portugal, que nous avions un roi fort puissant, et que depuis sa capitale jusqu'à Pékin le voyage était de trois ans.» Cette réponse étonna beaucoup le khan, qui ne croyait pas le monde si vaste. Il se frappa trois fois la cuisse d'une baguette qu'il avait à la main, et levant les yeux vers le ciel, il témoigna son admiration par quelques mots dans lesquels il nomma les hommes de misérables fourmis. Ensuite, nous ayant fait signe d'approcher jusqu'au premier degré du trône, où quatorze rois étaient assis, il nous demanda du même air d'étonnement: «Combien? combien?» Nous lui répétâmes «trois ans.» Il voulut savoir pourquoi nous n'étions pas venus par terre plutôt que par mer, où les dangers étaient continuels. Nous répondîmes qu'ils étaient encore plus grands par terre dans une immense étendue de pays qui étaient peuplés de différentes nations. «Que veniez-vous donc chercher ici? ajouta le khan, et pourquoi vous exposez-vous à tant de périls?» Lorsque nous eûmes répondu à cette question, il demeura quelque temps en silence. Ensuite, branlant trois ou quatre fois la tête, il dit à ceux qui étaient près de lui «qu'il y avait sans doute beaucoup d'ambition et peu de justice dans notre pays, puisque nous venions de si loin pour conquérir d'autres terres.» Ce discours et la réponse d'un vieux seigneur auquel il était particulièrement adressé, excitèrent beaucoup d'applaudissemens. Ils furent interrompus par la musique qui dura quelques momens, et le khan passa dans une autre chambre, avec une jeune fille qui le rafraîchissait par le mouvement d'une sorte d'éventail. Le nauticor reçut ordre de demeurer; mais il nous fit dire de retourner à notre tente, et de nous reposer sur les bons offices qu'il nous rendrait auprès du khan.

»Cependant il se passa quarante-trois jours sans aucun changement dans notre sort. Le siége était poussé avec beaucoup de vigueur; mais les Chinois n'en apportaient pas moins à leur défense. Il s'était répandu dans le camp des maladies qui emportaient chaque jour quatre ou cinq mille hommes; et le débordement des deux rivières dont ce pays est arrosé rendait le transport des vivres extrêmement difficile. D'ailleurs l'hiver approchait, il faisait envisager d'autres obstacles qui commençaient à décourager les Tartares. On tint un conseil général, dans lequel on fit sentir au khan la nécessité de lever le siége pour sauver l'armée. Cette humiliation lui parut inévitable, lorsqu'il eut appris que depuis six mois et demi qu'il était devant la place, il avait perdu le tiers de ses troupes, et qu'une partie de son camp était inondée. Toute l'infanterie fut embarquée avec le reste des munitions, et le khan se mit en marche à la tête de trois cent mille chevaux, au lieu de six cent mille avec lesquels il était entré dans la Chine.

»Ses ravages continuèrent jusqu'à la grande muraille, qu'il repassa sans opposition à la porte de Singrachiran. De là, s'étant rendu à Panquinor, petite ville de ses états, qui n'était qu'à trois lieues de la muraille, il arriva le lendemain à Psipator, où il congédia ses troupes: son chagrin éclatait dans toutes ses résolutions. Il n'avait gardé que dix ou douze mille hommes, avec lesquels il s'embarqua si mécontent, qu'en arrivant six jours après à Lançam, il y descendit pendant la nuit, après avoir défendu toutes les marques de joie par lesquelles on voulait célébrer son retour: il n'était occupé que du siége de Pékin, qu'il voulait recommencer à l'entrée de la belle saison; il assembla les états de son empire; il forma de nouvelles ligues avec ses voisins. L'honneur qu'il nous faisait quelquefois de nous consulter semblait éloigner de jour en jour nos espérances de liberté. Nous prîmes le parti de presser le nauticor qui s'était rendu comme le garant de ses promesses. Il nous fit craindre d'autant plus de difficulté, que le khan lui avait proposé, depuis son retour, de nous attacher à son service par toute sorte de bienfaits. George Mendez ne s'était pas fait presser pour accepter un établissement. On commençait à se persuader que ses compagnons oublieraient aussi facilement leur patrie; et j'avais déjà remarqué que, dans cette idée, les Tartares nous traitaient avec plus de confiance et d'affection.

«Cependant le nauticor ne se crut pas moins engagé par sa parole à nous servir de tout son crédit. En nous promettant de parler de nous au khan, il nous dit que, pour le disposer mieux en notre faveur, il lui représenterait que nous avions en Europe des enfans orphelins qui ne pouvaient subsister sans notre secours, et qu'il ne doutait pas que ce motif ne fût capable de l'attendrir. Nous étions fort éloignés d'en attendre cet effet après tant d'exemples que nous avions eu de la dureté des Tartares, et nous eûmes occasion d'admirer ce mélange de tendresse et de férocité qui entre dans le caractère humain. Le nauticor ayant donné à notre demande le tour qu'il s'était proposé, le khan parut l'entendre avec quelque sentiment de pitié: «Eh bien! je suis fort aise qu'ils aient dans leur pays de si justes raisons d'abandonner mon service. Elles me font consentir plus volontiers à leur accorder ce que tu leur as promis en mon nom.» Nous étions derrière le nauticor, qui nous avait ordonné de le suivre. Le mouvement de notre joie nous fit baiser trois fois la terre, en disant dans le langage et le style du pays: «Que tes pieds se reposent sur mille générations, afin que tu sois seigneur de tous ceux qui habitent la terre!» Cette expression parut plaire au khan. Il dit aux seigneurs dont il était environné: «Ces gens parlent comme s'ils avaient été nourris parmi nous.» Alors jetant les yeux sur Mendez, qui était à côté du nauticor: «Et toi, dit-il, penses-tu aussi à nous quitter?» Mendez, qui s'était attendri à cette question, répondit: «Pour moi, seigneur, qui n'ai point de femme ni d'enfans à qui mon secours soit nécessaire, ce que je désire uniquement, c'est de servir votre majesté; et je ne donnerais pas ce bonheur pour celui d'être empereur de Pékin pendant mille ans.» Le khan lui marqua sa satisfaction par un sourire.

»Nous nous retirâmes avec une vive joie pour nous préparer au départ. Trois jours après, à la sollicitation du nauticor, sa majesté nous envoya deux mille taëls, et nous remit aux ambassadeurs qu'il envoyait à la cour d'Uzanguay, capitale de la Cochinchine. Enfin nous partîmes avec eux. George Mendez nous fit présent de mille taëls; libéralité qui ne pouvait l'appauvrir, parce qu'il en avait déjà six mille de rente. Il nous accompagna pendant le premier jour de notre voyage, sans pouvoir retenir ses larmes lorsqu'il envisageait l'éternel exil auquel il s'était condamné volontairement.

»Étant partis de Tuymicam le 9 mai 1545, nous arrivâmes le soir dans une ville nommée Guatypamear, célèbre par son université, où nous fûmes traités fort civilement sous la protection des ambassadeurs. Le lendemain nous allâmes passer la nuit à Puchanguim, petite ville, mais défendue par des fossés très-larges et par quantité de tours et de boulevards. Nous nous rendîmes le troisième jour dans une ville plus considérable, qui se nommait Euxellu.

»Cinq jours après, n'ayant pas cessé de suivre la rivière, nous arrivâmes à la porte d'un temple nommé Singuafatur, près duquel on voyait un enclos de plus d'une lieue de circuit, qui contenait cent soixante-quatre maisons longues et larges, ou plutôt autant de magasins remplis de têtes de morts. Hors de ces édifices, on avait formé de si grandes piles d'autres ossemens, qu'elles s'élevaient de plusieurs brasses au-dessus des toits. Un petit tertre qui s'élevait du côté du sud offrait une sorte de plate-forme où l'on montait par neuf degrés de fer, qui conduisaient à quatre portes. La plate-forme servait comme de piédestal à la plus haute, la plus difforme et la plus épouvantable statue que l'imagination puisse se représenter, qui était debout, mais adossée contre un donjon de forte pierre de taille. Elle était de fer fondu. Sa difformité n'empêchait point qu'on ne remarquât beaucoup de proportion dans tous ses membres, à l'exception de la tête, qui paraissait trop petite pour un si grand corps. Ce monstre soutenait sur ses deux mains une prodigieuse boule de fer. Nous demandâmes à l'ambassadeur de Tartarie l'explication d'un monument si bizarre. Il nous dit que ce personnage, dont, nous admirions la grandeur, était le gardien des ossemens de tous les hommes, et qu'au dernier jour du monde où les hommes devaient renaître, il nous rendrait à chacun les mêmes os que nous avions eus pendant notre première vie, parce que, les connaissant tous, il saurait distinguer à quels corps ils auraient appartenu: mais qu'à ceux qui ne lui rendaient pas d'honneurs, et qui ne lui faisaient pas d'aumônes sur la terre, il donnerait les os les plus pouris qu'il pourrait trouver, et même quelques os de moins, pour les rendre estropiés ou tortus. Après cette curieuse instruction, l'ambassadeur nous conseilla de laisser quelque aumône aux prêtres, et se fit honneur de nous en donner l'exemple. Les fables qu'il nous avait racontées excitèrent notre pitié; mais nous eûmes plus de foi pour son témoignage lorsqu'on nous assura que les aumônes qu'on faisait à ce temple montaient chaque année à plus de deux cent mille taëls, sans y comprendre ce qui revenait des chapelles et d'autres fondations des principaux seigneurs du pays. Il ajouta que l'idole était servie par un très-grand nombre de prêtres, auxquels on faisait des présens continuels en leur demandant leurs prières pour les morts dont ils conservaient les ossemens; que ces prêtres ne sortaient jamais de l'enclos sans la permission de leurs supérieurs, qu'ils nommaient chisangues; qu'il ne leur était permis qu'une fois l'an de violer la chasteté à laquelle ils s'étaient engagés, et qu'il y avait aussi des femmes destinées à cet office; mais que, hors de leurs murs, ils pouvaient se livrer sans crime à tous les plaisirs des sens.

»Nous continuâmes de descendre la rivière l'espace de quatre jours, pendant lesquels nous vîmes sur les deux bords quantité de villes et de grands bourgs. Notre premier séjour fut à Léchune, capitale de la religion tartare: on y voyait un temple somptueux accompagné de divers édifices qui contenaient les tombeaux de vingt-sept khans, ou empereurs de Tartarie. L'intérieur des chapelles était revêtu de lames d'argent, avec diverses idoles de même métal. À quelque distance du temple, vers le nord, on nous fit remarquer un enclos de vaste étendue, dans lequel il y avait alors deux cent quatre-vingts monastères, de l'un et de l'autre sexe, dédiés au même nombre d'idoles, où l'on nous assura qu'on ne comptait pas moins de quarante-deux mille personnes consacrées à la vie religieuse, sans y comprendre les domestiques qui étaient employés à leur service. Nous vîmes entre les édifices une infinité de colonnes de bronze, et sur chaque colonne une idole dorée. Un de ces monastères dédié à Quay-Frigau, c'est-à-dire au dieu des atomes du soleil, avait été fondé par une sœur du khan, veuve du roi de Pasna, que la mort de son mari avait portée à s'enfermer avec six mille femmes qui l'avaient suivie. Elle avait pris par humilité un nom tartare qui signifie balai de la maison de Dieu. Les ambassadeurs se firent un devoir de lui aller baiser les pieds: elle reçut ce témoignage de leur respect avec beaucoup de bonté; mais ayant jeté la vue sur nous, et s'étant informée qui nous étions, elle parut apprendre avec beaucoup d'étonnement, par le récit des ambassadeurs, que nous étions venus de l'extrémité du monde, et d'un pays dont les Tartares ne connaissaient pas le nom. Sa curiosité devint si vive, qu'elle nous arrêta long-temps: ses questions étaient spirituelles; elle raisonnait juste sur nos réponses; et dans la satisfaction qu'elle en reçut, elle déclara «que nous avions été nourris parmi des peuples plus éclairés que les Tartares.» Enfin, nous ayant congédiés avec des remercîmens fort civils, elle nous fit donner cent taëls.

»Arrivés à Fanaugrem, chez le roi de Cochinchine, l'ambassadeur lui parla de nous suivant ses instructions. La prière qu'il lui fit au nom du khan, de nous accorder les moyens de retourner dans notre patrie, fut reçue avec d'autant plus de bonté, qu'elle ne l'engageait qu'à nous faire conduire dans quelque port où nous eussions l'espérance de trouver un vaisseau portugais. Nous fîmes avec lui le voyage d'Uzangay. Il arriva le neuvième jour à Lingator, ville située sur une large et profonde rivière, où les vaisseaux se rassemblent en grand nombre. Son amusement dans cette route était la chasse, surtout celle des oiseaux, que ses officiers tenaient prêts dans les lieux de son passage. Il s'arrêtait peu, et souvent il passait la nuit dans une tente qu'il se faisait dresser au milieu des bois. En arrivant à la rivière de Baguetor, une des trois qui sortent du lac Famstir en Tartarie, il continua le voyage par eau jusqu'à Natibasoï, grande ville où il descendit sans aucune pompe pour achever le reste du chemin par terre.

»Pendant un mois entier que nous passâmes dans cette ville, nous fûmes témoins de quantité de fêtes; mais ces réjouissances barbares, et les offres par lesquelles on s'efforça de nous retenir à la cour ne nous firent pas manquer l'occasion d'un vaisseau qui partait pour les côtes de la Chine, d'où nous comptions pouvoir retourner facilement à Malacca. Nous mîmes à la voile le 12 janvier 1546, avec une extrême satisfaction d'être échappés à de si longues infortunes. Le nécoda, ou le capitaine de notre bord, avait ordre de nous traiter humainement et de favoriser toutes nos vues. Il employa sept jours à sortir de la rivière, qui a plus d'une lieue de largeur, et qui s'allonge par un grand nombre de détours. Nous observâmes sur ces deux rivières quantité de grands bourgs et plusieurs belles villes. La somptuosité des édifices, surtout celle des temples, dont les clochers étaient couverts d'or, et la multitude des vaisseaux et des barques qui paraissaient chargés de toutes sortes de provisions et de marchandises, nous donnèrent une haute idée de l'opulence du pays.

»Nous sortîmes enfin de la rivière, et treize jours de navigation nous firent arriver à l'île de Sancian, où les vaisseaux de Malacca relâchaient souvent dans leur passage; mais les derniers étaient partis depuis neuf jours. Il nous restait quelque espérance dans le port de Lampacan, qui n'est que sept lieues plus loin. Nous y trouvâmes en effet deux jonques malaïennes, l'une de Lugor, et l'autre de Patane, disposées toutes deux à nous prendre à bord; mais nous étions Portugais, c'est-à-dire d'une nation dont le vice est d'abonder dans son sens, et d'être obstinée dans ses opinions. Nos avis furent si partagés lorsqu'il était si nécessaire pour nous d'être unis, que dans la chaleur de cette contrariété nous faillîmes nous entre-tuer. Le détail de notre querelle serait honteux. J'ajouterai seulement que le nécoda d'Uzanguay, frappé de cet excès de barbarie, nous quitta fort indigné, sans vouloir se charger de nos messages ni de nos lettres, et protestant qu'il aimait beaucoup mieux que le roi lui fît trancher la tête que d'offenser le ciel par le moindre commerce avec nous. Notre mauvaise intelligence dura neuf jours, pendant lesquels les deux jonques, aussi effrayées que le nécoda, partirent après avoir rétracté leurs offres.

»Notre sort fut de demeurer dans un lieu désert, où le sentiment d'une misère présente et la vue d'une infinité de dangers eurent enfin le pouvoir de nous faire ouvrir les yeux sur notre folie. Dix-sept jours que nous avions déjà passés sans secours commençaient à nous faire regarder cette île comme notre tombeau, lorsque la faveur du ciel y fit aborder un corsaire nommé Samipocheca, qui cherchait une retraite après avoir été vaincu par une flotte chinoise. D'un grand nombre de vaisseaux, il ne lui en restait que deux, avec lesquels il s'était échappé. La plupart de ses gens étaient si couverts de blessures, qu'il fut obligé de s'arrêter pendant vingt jours à Lampacan pour les rétablir. Une cruelle nécessité nous força de prendre parti à son service. Il mit cinq d'entre nous dans l'une de ses jonques, et trois dans l'autre.

»Son intention était de se rendre dans le port de Lailou, à sept lieues de Chinchen et quatre-vingts de Lampacan. Nous commençâmes cette route avec un fort bon vent, et nous suivîmes pendant neuf jours la côte de Laman. Mais, vers la rivière du Sel, qui est à cinq lieues de Chabakaï, nous fûmes attaqués par sept jonques, qui, dans un combat fort opiniâtre, brûlèrent celle des deux nôtres où le corsaire avait mis cinq Portugais. Nous ne dûmes notre salut nous-mêmes qu'au secours de la nuit et du vent. Ainsi, dans le plus triste état nous fîmes voile devant nous pendant trois jours, à la fin desquels un impétueux orage nous poussa vers l'île de Lequios. Le corsaire, qui était connu du roi et des habitans, remercia le ciel de lui avoir procuré cet asile. Cependant il ne lui fut pas possible d'y aborder, parce qu'il avait perdu son pilote dans le dernier combat. Après vingt-sept jours de travail et de dangers, nous fûmes jetés dans une anse inconnue, où deux petites barques s'approchèrent aussitôt de notre jonque. Six hommes qui les montaient nous demandèrent ce qui nous avait amenés dans leur île. Samipocheca les reconnut à leur langue pour des Japonais; et, se faisant passer pour un marchand de la Chine qui cherchait l'occasion du commerce, il apprit d'eux que nous étions dans l'île de Tanixuma.

»Ils nous montrèrent dans l'éloignement la grande terre du Japon dont ils dépendaient. Ils nous promirent un accueil favorable de leur seigneur, auquel ils donnaient le titre de nautaquin; et remarquant le désordre de notre jonque, ils nous montrèrent un port du côté du sud, sous une grande ville qu'ils nommaient Miaï-Apima. Nous étions pressés par tant de besoins, que nous levâmes aussitôt l'ancre pour suivre leurs informations. Notre arrivée fut remarquée par quantité d'autres barques qui nous apportèrent des rafraîchissemens. Le corsaire ne prit rien sans en compter le prix. Avant la fin du jour, le nautaquin, ou le prince de l'île, vint à bord de notre jonque avec quantité de marchands et d'officiers qui apportaient des caisses pleines de lingots d'argent pour nous proposer des échanges. Ils ne s'approchèrent qu'après s'être assurés de la bonne foi du capitaine; mais, devenant bientôt libres et familiers, ils distinguèrent le visage des Portugais de celui des Chinois, et le nautaquin demanda curieusement qui nous étions. Samipocheca lui répondit que nous étions d'un pays qui se nommait Malacca, où nous étions venus, depuis plusieurs années, d'un autre pays nommé Portugal, dont le roi, suivant nos récits, avait son empire à l'extrémité du monde. Ce discours parut causer beaucoup d'étonnement au nautaquin. Il se tourna vers ses gens: «Je suis trompé, leur dit-il, si ces étrangers ne sont pas les Chinchi-Cogis, dont il est écrit dans nos livres que, volant par-dessus les eaux, ils subjugueront les terres où Dieu a créé les richesses du monde. Nous sommes heureux s'ils viennent parmi nous à titre d'amis.» Là-dessus il fit demander au nécoda, par une femme de Lequios, qui lui servait d'interprète, dans quel lieu il nous avait trouvés, et sous quel titre il nous amenait au Japon. Le nécoda répondit que nous étions d'honnêtes marchands qu'il avait trouvés à Lampacan, où nous nous étions brisés, et que la pitié lui avait fait prendre sur son bord. Ce témoignage parut suffire au nautaquin. Il se fit donner un siége sur lequel il s'assit près du pont, et la curiosité devenant sa passion la plus vive, il nous fit quantité de questions avec beaucoup d'empressement pour entendre nos réponses. En nous quittant, il nous proposa de lui faire quelque relation de ce grand monde où nous avions voyagé: marchandise, nous dit-il, qu'il achèterait plus volontiers que celles de notre vaisseau. Le lendemain, à la pointe du jour, il nous envoya une petite barque remplie de toutes sortes de rafraîchissemens, pour lesquels notre capitaine lui fit porter quelques pièces d'étoffes, avec promesse de descendre au rivage et de lui mener ses trois Portugais.

»Nous nous aperçûmes effectivement que cette aventure nous attirait plus de considération des Chinois, qui ne pensaient plus qu'à profiter de l'occasion pour réparer leur vaisseau et pour se défaire avantageusement de leurs marchandises. Ils nous prièrent d'entretenir le nautaquin dans l'opinion qu'il avait de nous. Leurs bienfaits devaient répondre à nos services. Nous descendîmes avec le nécoda et douze de ses gens. L'accueil que nous reçûmes augmenta beaucoup leurs espérances. Tandis que les principaux marchands du pays traitaient avec eux pour leurs marchandises, le nautaquin nous prit dans sa maison, et recommença fort curieusement à nous interroger sur tout ce que nous avions observé dans nos voyages. Nous nous étions préparés à satisfaire son goût, suivant le tour de ses demandes, plutôt qu'à nous assujettir fidèlement à la vérité. Ainsi, lorsqu'il voulut savoir s'il était vrai, comme il l'avait appris des Chinois et des Lequiens, que le Portugal était plus riche et plus grand que l'empire de la Chine, nous lui accordâmes cette supposition. Lorsqu'il nous demanda si le roi de Portugal avait conquis la plus grande partie du monde, comme on l'avait assuré, nous le confirmâmes dans une idée si glorieuse pour notre nation. Il nous dit aussi que le roi notre maître avait la réputation d'être si riche en or, qu'on lui attribuait deux mille maisons qui en étaient remplies jusqu'au toit. À cette folle imagination, nous répondîmes que nous ne savions pas exactement le nombre des maisons, parce que le royaume de Portugal était si grand, si riche et si peuplé, que le dénombrement de ses trésors et de ses habitans était impossible. Après deux heures d'un entretien de cette nature, le nautaquin se tourna vers ses gens, et leur dit avec admiration: «Assurément aucun des rois que nous connaissons sur la terre ne doit s'estimer heureux, s'il n'est vassal d'un aussi grand monarque que l'empereur du Portugal.» Ensuite, ayant laissé au nécoda la liberté de retourner à bord, il nous pressa de passer quelque temps dans son île. Nous y consentîmes avec la participation des Chinois. L'ordre fut donné pour nous préparer un logement commode, et nous fûmes logés pendant plusieurs jours chez un riche marchand qui n'épargna rien pour seconder les intentions de son prince.

»Le nécoda, n'ayant pas fait difficulté de débarquer toutes ses marchandises, profita fort heureusement, de notre faveur. Il nous avoua que, dans l'espace de peu de jours, un fonds d'environ deux mille cinq cents taëls en divers effets qui lui restaient de sa fortune lui en avait valu trente mille, et que toutes ses pertes étaient réparées. Comme nous étions sans marchandises, et par conséquent sans occupation, notre ressource, dans le temps que la curiosité du nautaquin nous laissait libres, était la chasse ou la pêche. Diégo-Zeimoto, l'un de mes deux compagnons, était le seul des trois qui fût armé d'une arquebuse. Il s'était attaché à la conserver soigneusement dans nos malheurs, parce qu'il s'en servait avec beaucoup d'adresse. Pendant les premiers jours on y avait fait d'autant moins d'attention, qu'il en avait fait peu d'usage, ou qu'il s'écartait pour la chasse; et, ne nous figurant pas que cette arme fût encore inconnue au Japon, il ne nous était pas tombé dans l'esprit qu'elle pût nous faire un nouveau mérite aux yeux des insulaires. Cependant, un jour que Zeimoto s'arrêta dans un marais voisin de la ville, où il avait remarqué un grand nombre d'oiseaux de mer, et où il avait tué plusieurs canards, quelques habitans, qui ne connaissaient pas cette manière de tirer, en eurent tant d'étonnement, que leur admiration alla bientôt jusqu'au nautaquin. Il s'occupait alors à faire exercer quelques chevaux. Son impatience le fit courir aussitôt vers le marais, d'où il vit revenir Zeimoto, son arquebuse sur l'épaule, accompagné de deux Chinois qui portaient leur charge de gibier. Il avait eu peine à comprendre les merveilles qu'on lui avait annoncées, et la vue d'une sorte de bâton qu'il voyait porter au Portugais ne suffisait pas pour l'en éclaircir. Lorsque Zeimoto eut tiré devant lui deux ou trois coups, qui firent tomber autant d'oiseaux, il parut d'abord effrayé, et dans sa première surprise il attribua ce prodige à quelque pouvoir surnaturel. Mais, après avoir entendu que c'était un art de l'Europe, qui dépendait du secret de la poudre, il tomba dans un excès de joie et d'admiration qui ne peut être représenté que par ses effets. Il embrassa Zeimoto avec transport; il le fit monter en croupe derrière lui; et, retournant à la ville dans cet état, il se fit précéder de quatre huissiers qui portaient des bâtons ferrés par le bout, et qui criaient par son ordre au peuple, dont la foule était infinie: «On fait savoir que le nautaquin, prince de cette île et seigneur de nos têtes, vous commande à tous d'honorer ce Chinchi-Cogis du bout du monde, parce que, dès aujourd'hui et pour l'avenir, il le fait son parent comme les jacarous qui sont assis près de sa personne, et quiconque refusera d'obéir à cet ordre sera condamné à perdre la tête.»

»Je demeurai assez loin derrière avec Christophe Borralho, qui était le troisième Portugais, tous deux dans la surprise d'un événement si singulier. Le nautaquin, étant arrivé au palais, prit Zeimoto par la main, le conduisit dans sa chambre, le fit asseoir à sa table; et pour le combler d'honneur, il ordonna que la nuit suivante on le fît coucher dans un appartement voisin du sien. Nous participâmes à cette faveur par les caresses et les bienfaits que nous reçûmes aussi du prince et des habitans.

»Zeimoto crut ne pouvoir mieux s'acquitter d'une partie de ces distinctions qu'en faisant présent de son arquebuse au nautaquin. Il choisit pour ce témoignage de reconnaissance un jour qu'il revenait de la chasse; après avoir tué quantité de colombes et de tourterelles, il lui offrit cet instrument qui lui donnait cet empire sur leur vie. Le prince lui fit compter sur-le-champ mille taëls; mais il le pria de lui apprendre à faire de la poudre, sans quoi l'arquebuse n'était qu'une pièce de fer inutile.

»Nous avions déjà passé vingt-trois jours dans l'île de Tanixuma, lorsqu'on avertit le nautaquin de l'arrivée d'un vaisseau du roi de Bungo, qui apportait avec plusieurs marchands un vieillard respectable auquel il se hâta de donner audience. Nous étions présens à cette cérémonie. Le vieillard, s'étant mis à genoux devant lui, avec quelques discours que nous ne pûmes entendre, lui offrit une lettre et un coutelas garni d'or. La lecture de cette lettre parut causer quelque embarras au nautaquin. Après avoir congédié celui qui l'avait apportée, il nous fit approcher de lui: «Mes bons amis, nous dit-il par la bouche de son interprète, je vous prie d'écouter le contenu de cette lettre que je reçois du roi de Bungo, mon seigneur et mon oncle. Je vous expliquerai ensuite ce que je désire de vous.» L'interprète nous fit entendre qu'Orgendono, roi de Bungo et de Facata, marquait à Hiascaran Goxo, nautaquin de Tanixuma, son gendre et son neveu, qu'ayant appris depuis peu de jours qu'il avait dans son île trois Chinchi-Cogis venus du bout du monde, gens de mérite et d'honneur, qui lui avaient parlé d'un autre monde plus grand que celui qu'on connaissait au Japon, et peuplé d'une race d'hommes dont ils lui avaient raconté des choses incroyables, il le priait très-instamment de lui envoyer un de ces trois étrangers pour le consoler dans les douleurs d'une longue maladie. Il ajoutait que, si notre inclination ne nous portait point à ce voyage, il s'engageait à nous renvoyer avec sûreté lorsque nous commencerions à nous ennuyer dans sa cour.

»Le nautaquin nous dit après cette explication que le roi de Bungo était non-seulement son oncle maternel, mais son père même, parce qu'il l'était de sa femme; et que, dans la passion qu'il avait de l'obliger, il conjurait l'un de nous d'entreprendre un voyage court et peu pénible; mais qu'il ne souhaitait pas que ce fût Zeimoto, qu'il avait adopté pour son parent, et dont l'éloignement le chagrinerait beaucoup avant qu'il eût appris de lui à tirer de l'arquebuse. Une invitation si douce et si polie nous pénétra de reconnaissance, Borralho et moi. Nous lui abandonnâmes le choix de celui des deux qu'il jugeait le plus convenable à ses vues. Il ne se détermina pas tout d'un coup; mais, après quelques momens de réflexion, il me nomma comme le plus gai, et par conséquent le plus propre au commerce des Japonais, qui ont naturellement l'humeur vive. «Borralho, nous dit-il avec la même civilité, plus sérieux et plus porté par la nature aux affaires graves, entretiendrait la mélancolie du malade au lieu de la dissiper.» J'arrivai à Bungo.

«Nous trouvâmes le roi au lit. Il me dit d'un air et d'un ton fort doux: «Ton arrivée ne m'est pas moins agréable que la pluie qui tombe du ciel n'est utile à nos campagnes semées de riz.» On m'expliqua ces termes; et leur nouveauté m'ayant causé de l'embarras, je demeurai quelques momens sans réponse. Le roi, regardant les seigneurs qui étaient autour de lui, leur dit «qu'il me croyait effrayé par la vue de sa cour; que je n'étais pas accoutumé à ce spectacle, et qu'il me fallait laisser le temps de m'apprivoiser.» Un excellent interprète que j'avais reçu du nautaquin me fit comprendre aussitôt le jugement qu'on portait de moi. Je rappelai toutes les forces de mon esprit pour citer un tas de figures asiatiques et de comparaisons où tous les animaux faisaient leur rôle, depuis l'éléphant jusqu'à la fourmi. Peut-être mon interprète y joignit-il ses propres idées: mais tous les courtisans marquèrent tant d'admiration pour cette ridicule harangue, que, battant des mains à la vue du roi, ils dirent à ce prince «qu'on n'avait jamais parlé avec une éloquence plus noble; qu'il n'y avait pas d'apparence que je fusse un marchand dont les notions se renfermaient dans les affaires du commerce, mais plutôt un bonze qui administrait les sacrifices au peuple, ou du moins quelque grand capitaine qui avait couru long-temps les mers.» Le roi parut si satisfait, qu'en imposant silence à tout le monde, et déclarant qu'il voulait être seul à m'interroger, il assura qu'il ne sentait plus aucune douleur. Le reine et les princesses ses filles, qui étaient assises près du lit royal, se mirent à genoux pour exprimer leur satisfaction. Elles remercièrent le ciel, en levant les mains et les yeux, des grâces qu'il accordait au royaume de Bungo.

«Alors le roi, m'ayant fait approcher plus près de sa tête, me pria de ne pas m'ennuyer de cette situation, parce qu'il souhaitait de me voir et de me parler souvent. Il me demanda si dans mon pays ou dans mes voyages je n'avais pas appris quelque remède pour sa maladie, surtout pour un fâcheux dégoût qui ne lui avait pas permis de manger depuis deux mois. Je me souvins que, dans la jonque d'où j'étais arrivé à Tanixuma, j'avais vu guérir diverses maladies par l'infusion d'un bois de la Chine, dont j'avais admiré la vertu. Ce secours que je lui proposai, et qu'il envoya demander sur-le-champ au nautaquin, répondit si parfaitement à mes espérances, que dans l'espace de trente jours il fut guéri de tous ses maux, dont le principal était une espèce de paralysie qui lui ôtait depuis deux ans le mouvement des bras. Après un service de cette importance, je me vis presqu'au même degré de faveur dans cette cour que Zeimoto à celle du nautaquin. Mon seul embarras était de répondre à mille questions bizarres qu'on me proposait continuellement; mais j'étais soulagé par la facilité avec laquelle on se contentait de mes plus frivoles explications. J'employais le reste du temps à m'instruire des usages du pays, à visiter les édifices ou à me donner le spectacle des fêtes et des amusemens. Le nautaquin ayant envoyé au roi quelques arquebuses de la fabrique de son île, l'impatience que tout le le monde eut bientôt d'apprendre à en tirer augmenta beaucoup mon crédit. Sans avoir l'habileté de Zeimoto, je m'attirai de l'admiration en tuant quelques petits oiseaux, et je fis valoir particulièrement mes connaissances pour la composition de la poudre. Les premiers seigneurs de la cour prenaient des leçons de moi: j'exagérais la nécessité de mon secours, et je n'accordais de la poudre aux plus empressés qu'avec beaucoup de ménagement. Mais cette conduite, quoique aussi sage en elle-même qu'utile au soutien de ma fortune, pensa devenir l'occasion de ma ruine.

«Un des fils du roi nommé Arichaudono, âgé de seize à dix-sept ans, m'ayant prié de lui apprendre à tirer, je différais de jour en jour à le satisfaire, dans la seule vue de lui faire attacher plus de prix à mes services. Cependant le roi son père, à qui il fit quelques plaintes de ce délai, me demanda plus de complaisance pour un fils qu'il aimait fort tendrement. Mes premières leçons ne furent remises qu'à l'après-midi du même jour; mais le jeune prince, ayant accompagné la reine sa mère dans un pèlerinage qu'elle fit pour la santé du roi, ne put venir chez moi que le lendemain. Il avait à sa suite deux jeunes seigneurs du même âge. Je m'étais endormi sur ma natte près des arquebuses et de la poudre. Comme il m'avait vu tirer plusieurs fois, il se fit un plaisir de me surprendre; et se hâtant de charger une arquebuse sans savoir quelle quantité de poudre il y fallait mettre, il eut l'imprudence de remplir le canon jusqu'à la moitié de sa hauteur. Il voulut tirer contre un oranger. Un des deux jeunes seigneurs alluma la mèche. Le coup partit, et m'éveilla: mais l'arquebuse ayant crevé par trois endroits, le malheureux prince fut blessé de deux éclats de fer, dont l'un lui emporta une partie du pouce. Je sortis à l'instant. Il était tombé sans connaissance. Les deux seigneurs prirent la fuite vers le palais en criant que l'arquebuse de l'étranger avait tué le prince.

«Cette affreuse nouvelle répandit une si vive alarme dans toute la ville, que la plupart des habitans se précipitèrent avec de grands cris vers ma maison; le roi même s'y fit apporter dans une espèce de fauteuil sur les épaules de quatre hommes; et la reine le suivit à pied, se soutenant sur les bras de deux femmes, et suivie des deux princesses ses filles, qui marchaient tout échevelées, avec un grand nombre d'autres dames. Dans mon premier saisissement, j'avais pris le prince entre mes bras, et je l'avais porté dans ma chambre, où je m'efforçais d'arrêter son sang et de rappeler ses esprits. On me trouva occupé de ces deux soins; mais la plupart des spectateurs qui me voyaient aussi couvert que lui de son propre sang, conclurent que je l'avais tué; et mille cimeterres que je vis briller autour de moi me firent connaître le sort auquel je devais m'attendre. Cependant le roi suspendit les effets de cette violence pour se faire expliquer la cause d'un si funeste accident, de peur, ajouta-t-il, que le crime ne fût venu de plus loin, et que je n'eusse été corrompu par les parens des traîtres qu'il avait condamnés depuis peu au dernier supplice. Malheureusement pour moi, la crainte avait fait fuir mon interprète, et cette circonstance était capable d'aggraver les soupçons. On le découvrit néanmoins après de longues recherches; il fut amené au roi, chargé de chaînes. Mais on m'avait déjà livré aux officiers de la justice qui m'avaient fait lier les mains, et qui commençaient à me traiter comme un coupable avéré. Le président était assis, les deux bras retroussés jusqu'aux épaules, tenant de la main droite un poignard rougi dans le sang du prince. J'étais à genoux devant lui, environné des autres officiers; et cinq bourreaux qui étaient derrière moi avec leurs cimeterres nus, semblaient n'attendre qu'un mot ou un signe pour l'exécution.

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