CHAPITRE XI. (continued 3)
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«Ces horribles préparatifs s'étaient fait apparemment pour l'interrogation, pendant que mon interprète avait été conduit devant le roi: il fut amené au tribunal. Mon épouvante redoubla lorsque je le vis paraître au milieu d'une troupe de gardes, les mains liées, aussi pâle, aussi tremblant que moi. On me fit diverses questions auxquelles je ne laissai pas de répondre avec toute la force de l'innocence. J'ignore quelle impression mes réponses firent sur mes juges; mais le ciel permit que le jeune prince, étant revenu d'un long évanouissement, souhaita de me voir; et qu'apprenant la rigueur avec laquelle j'étais traité, l'inquiétude de mon sort alla jusqu'à lui faire protester qu'il ne recevrait aucun secours, si je n'étais délivré sur-le-champ des mains de la justice. Un ordre du roi vint adoucir aussitôt la sévérité d'un inflexible tribunal. On m'ôta mes chaînes, et je fus conduit au palais, où le prince me fit des satisfactions et des excuses qui ne laissèrent rien à désirer pour ma justification. Il avait été pansé par quelques bonzes qui font l'office de médecins et de chirurgiens au Japon; mais la blessure était si dangereuse, qu'ils paraissaient douter eux-mêmes de leur méthode. Une longue expérience que je n'avais pu manquer d'acquérir dans un si grand nombre d'aventures militaires me fit rappeler la connaissance de quelques remèdes que j'avais vu employer avec succès. Je les proposai avec d'autant plus de confiance, que le jeune prince paraissait attendre de moi sa guérison. Le roi, qui croyait me devoir la vie et la santé, ne balança point à me confier le soin de son fils. Je m'armai de courage, et l'ayant prié de faire éloigner les bonzes, je fis sept points à la main droite, où me parut être la moins dangereuse des deux blessures: un bon chirurgien en eût peut-être fait beaucoup moins. À la tête, qui me causait le plus d'embarras, je n'en fis que cinq; après quoi j'y appliquai des étoupes, trempées dans des blancs d'œufs, avec de bonnes ligatures, telles que je les avais vu faire en mille occasions. Cinq jours après je coupai les points, et je continuai de panser les deux plaies. Vingt jours après, le prince se trouva si parfaitement guéri, qu'il ne lui resta qu'une petite cicatrice au pouce.
«Après cette dangereuse opération, je reçus du roi et de toute la cour des honneurs et des caresses qu'il me serait difficile de représenter. La reine et les princesses ses filles m'envoyèrent quantité d'étoffes de soie; les seigneurs me firent présent d'un grand nombre de cimeterres; on me compta de la part du roi six cents taëls; enfin cette dangereuse audace me valut plus de quinze cents ducats.
«Cependant mes réflexions sur le péril dont le ciel m'avait délivré, et l'avis que je reçus de mes compagnons, que le corsaire Samipocheca faisait ses préparatifs pour retourner à la Chine, me déterminèrent à demander au roi la permission de le quitter; il me l'accorda. Son affection se soutint jusqu'au dernier moment; il me donna une barque remplie de toutes sortes de provisions, et pour capitaine un homme de qualité avec lequel, étant parti de Foucheo un samedi matin, j'arrivai le vendredi suivant au port de Tanixuma.
«Quinze jours que nous passâmes encore dans cette ville donnèrent le temps au corsaire d'achever ses préparatifs; il fit voile enfin pour Liampo. Nous y arrivâmes heureusement. Les principaux habitans nous reconnurent et nous rendirent ce qu'ils croyaient devoir aux amis d'Antonio Faria. Cependant, paraissant étonnés de notre confiance pour les Chinois, ils nous demandèrent d'où nous étions venus, et dans quel lieu nous nous étions embarqués avec eux. Christophe Borralho leur apprit nos aventures. L'île de Tanixuma, le Japon et toutes les richesses que nous y avions admirées furent pour eux autant de nouvelles connaissances qu'ils reçurent avec étonnement. Dans la joie de cette découverte, ils ordonnèrent une procession solennelle, depuis l'église de Notre-Dame de la Conception jusqu'à celle de Saint-Jacques, qui était à l'extrémité de la ville. Ensuite la piété fit place à l'ambition; chacun s'empressa de tirer les premiers fruits de nos lumières. Il se forma divers partis qui mirent l'enchère à toutes les marchandises; et les marchands chinois profitèrent de cette fermentation pour faire monter le pico de soie jusqu'à cent soixante taëls. En moins de quinze jours, neuf jonques portugaises qui se trouvaient au port de Liampo furent prêtes à faire voile, quoiqu'en si mauvais ordre, que la plupart n'avaient pas d'autres pilotes que les maîtres mêmes, qui n'avaient aucune connaissance de la navigation.
«Elles partirent dans cet état malgré les fâcheuses circonstances de la saison et du vent. L'avidité du gain ne connaissait aucun danger. Je fus moi-même un des malheureux qui se laissèrent engager dans ce fatal voyage. Le premier jour nous gouvernâmes comme à tâtons entre les îles et la terre ferme. Mais vers minuit une affreuse tempête nous ayant livrés à la fureur du vent, nous échouâmes sur les bancs de Gaton, où, des neuf jonques, deux seulement eurent le bonheur d'échapper. Les sept autres périrent avec plus de six cents hommes, entre lesquels on comptait cent quarante des principaux Portugais de Liampo. Cette perte en marchandises fut estimée plus de trois cent mille ducats.
«J'avais le bonheur de me trouver dans une des deux autres jonques. Nous suivîmes la route que nous avions commencée jusqu'à la vue de l'île de Lequios, où nous fûmes battus d'un si furieux vent de nord-est, que nos deux bâtimens furent séparés pour ne se revoir jamais. Dans l'après-midi, le vent s'étant changé à l'ouest-nord-ouest, les vagues s'élevèrent si furieusement, qu'il devint impossible d'y résister. Notre capitaine, qui se nommait Gaspard Mello, voyant la proue entr'ouverte, et plus de neuf pieds d'eau dans la jonque résolut, de concert avec les officiers, de couper les deux mâts; mais tous les soins qui furent employés à cette opération n'empêchèrent point que le grand mât, dans sa chute, n'écrasât cinq Portugais; spectacle pitoyable, et qui acheva de nous ôter les forces. La tempête ne faisant qu'augmenter, nous nous vîmes forcés de nous abandonner aux flots jusqu'à l'arrivée des ténèbres, où toutes les autres parties de notre bâtiment commencèrent à s'ouvrir. Nous passâmes la nuit dans cette horrible situation. Vers le jour, nous touchâmes sur un banc, où du premier choc la jonque fut mise en pièces, avec des circonstances si déplorables, que soixante-deux hommes y perdirent la vie, les uns noyés, les autres écrasés sous la quille.
«Entre tant de malheureux, nous demeurâmes sur le sable au nombre de vingt-quatre, sans y comprendre quelques femmes. Aux premiers rayons du jour, nous reconnûmes la grande île de Lequios. Nous étions blessés presque tous par le froissement des coquilles et des cailloux du banc. Après nous être recommandés à Dieu avec beaucoup de larmes, nous marchâmes dans l'eau jusqu'à l'estomac. Ensuite, traversant quelques endroits à la nage, nous employâmes cinq jours à nous approcher de la terre, sans aucune nourriture que les herbes qui nous étaient apportées par les flots. Nous arrivâmes au rivage; il était couvert de bois, où nous trouvâmes d'autres herbes assez semblables à l'oseille, qui furent notre unique ressource pendant trois jours. Le quatrième, nous fûmes aperçus par un insulaire qui gardait quelques bestiaux, et qui se mit à courir aussitôt vers une montagne voisine pour donner l'alarme aux habitans d'un village dont nous n'étions éloignés que d'un quart de lieue. Bientôt nous vîmes paraître environ deux cents hommes, qui s'étaient rassemblés au bruit des tambours et des cornets. Leurs chefs étaient à cheval au nombre de quatorze. Ils vinrent droit à nous, et quelques-uns se détachèrent pour nous observer. Lorsqu'ils nous virent sans armes, presque nus, la plupart à genoux, pour invoquer le secours du ciel, et deux femmes déjà mortes de misère, ils furent touchés d'une si vive compassion, qu'étant retournés vers ceux qui les suivaient, ils les firent arrêter avec défense de nous causer aucun mal. Cependant ils revinrent à nous, accompagnés de six hommes de pied, qui étaient les officiers de leur justice, et nous ayant exhortés à ne rien craindre, parce que le roi des Lequiens était un prince juste et plein de pitié pour les misérables, ils nous firent lier trois à trois pour nous conduire à leurs habitations. Nous étions moins rassurés par leurs discours qu'effrayés par un traitement si rigoureux. Il nous restait trois femmes, qui tombèrent pâmées de faiblesse et de crainte. Quelques insulaires les prirent entre leurs bras, et les portaient tour à tour; ce qui n'empêcha point que dans la marche il n'en mourût deux, qui furent laissées en proie aux bêtes féroces, dont nous avions vu paraître un grand nombre. Après avoir marché jusqu'au soir, nous arrivâmes dans un bourg d'environ cinq cents feux, que nous entendîmes nommer Cypantor. Là, nous fûmes enfermés dans un grand temple, dont les murailles étaient fort hautes et sans aucun ornement, sous une garde de plus de cent hommes, qui, avec des cris mélés au son des tambours, nous veillèrent pendant toute la nuit.
«Le lendemain on nous fournit assez abondamment du riz, du poisson et divers fruits de l'île. La charité des habitans alla même jusqu'à nous donner quelques habits; mais un courrier du broquen, c'est-à-dire au premier officier de l'état, apporta vers le soir un ordre de nous conduire à Pungor, ville éloignée de sept lieues. Cette nouvelle causa beaucoup de mouvement dans le bourg, comme si les habitans eussent réclamé quelque droit qu'on prétendît violer. On dressa plusieurs mémoires qui furent envoyés au broquen par son courrier. Cependant quelques officiers et vingt hommes à cheval, qui arrivèrent le jour suivant, nous enlevèrent sans opposition. Nous nous arrêtâmes le soir dans une ville nommée Gondexilau, où l'on nous fit passer la nuit dans un cachot, et nous arrivâmes le lendemain à Pungor.
»Trois jours après nous parûmes devant le broquen, dans une grande salle où nous le trouvâmes assis sous un dais fort riche, environné de six huissiers avec leurs masses, et de plusieurs gardes qui portaient de longues pertuisanes damasquinées d'or et d'argent. Il nous fit diverses questions auxquelles nous répondîmes avec autant de bonne foi que d'humilité. Notre infortune le toucha si vivement, malgré quelques apparences de sévérité, qu'ayant recueilli nos réponses, il y mêla des réflexions favorables, par lesquelles il combattit les fausses idées que quelques Chinois avaient fait prendre de nous. Cependant nous continuâmes d'être resserrés pendant deux mois. Le roi, faisant gloire de son zèle pour la justice, envoya secrètement un homme de confiance, qui, prenant avec nous la qualité de marchand étranger, employa beaucoup d'adresse à nous faire confesser notre profession, et la vérité de nos desseins. Mais nos explications furent si simples et les témoignages de notre douleur si naturels, que cet espion en parut attendri jusqu'à nous faire un présent de trente taëls et de six sacs de riz. Il y a beaucoup d'apparence qu'il en avait reçu l'ordre du roi; et nous apprîmes du geôlier que ce prince était résolu de nous rendre la liberté.
»Nous étions dans cette douce espérance lorsque l'arrivée d'un corsaire chinois, à qui le roi donnait une retraite dans son île, à condition d'entrer en partage du butin, nous replongea dans un horrible danger. C'était un des plus grands ennemis de notre nation, depuis un combat que les Portugais lui avaient livré au port de Laman, et dans lequel ils lui avaient brûlé deux jonques. La faveur dont il jouissait, non-seulement à la cour de Lequios, mais dans l'île entière, où ses brigandages faisaient entrer continuellement de nouvelles richesses, disposa le roi et ses sujets à recevoir les inspirations de sa haine. Aussitôt qu'il eut appris notre malheur et qu'on pensait à nous renvoyer absous, il nous chargea des plus noires accusations. Les Portugais étaient des espions qui venaient observer les forces d'un pays sous le voile du commerce, et qui profitaient de leurs lumières pour passer tous les habitans au fil de l'épée. Ces discours répandus sans ménagement, et confirmés avec audace, firent tant d'impression sur l'esprit du roi, qu'après avoir révoqué les ordres qu'il avait déjà donnés en notre faveur, il nous condamna, sur de nouvelles instructions, au supplice des traîtres, c'est-à-dire à nous voir démembrés en quatre quartiers, qui devaient être exposés dans les places publiques. Cette sentence, qu'il porta sans nous avoir entendus, fut envoyée au broquen, avec ordre de l'exécuter dans quatre jours. Elle pénétra aussitôt jusqu'à nous, et dans la consternation d'un sort si déplorable, nous ne pensâmes qu'à nous disposer à la mort.
»Si j'ai quelquefois donné le nom de miracles aux secours que j'ai reçus du ciel dans l'extrémité du danger, c'est ici que je dois faire admirer le plus éclatant de ses bienfaits. De plusieurs Portugaises qui avaient trouvé la fin de leur misérable vie depuis notre naufrage, il en restait une, femme d'un pilote qui était prisonnier avec nous, et mère de deux enfans qu'une malheureuse tendresse lui avait fait prendre à bord. Un sentiment de pitié pour elle et pour deux innocens avait porté une dame de la ville à la loger dans sa maison, et cet asile était devenu pour nous une source de bienfaits, que nous avions partagés continuellement avec son mari. On lui apprit notre malheur; elle fut si frappée de cette nouvelle, qu'étant tombée sans connaissance, elle demeura long-temps comme insensible; mais, rappelant ses esprits, elle se déchira si cruellement le visage avec les ongles, que ses joues se couvrirent de sang. Ce spectacle attira toutes les femmes de la ville, et la compassion devint un sentiment général. Après quelques délibérations, elles convinrent d'écrire une lettre en commun à la reine, mère du roi, pour lui représenter que nous étions condamnés sans preuves et sur la simple foi d'un ennemi. Elles lui rendaient compte de notre véritable histoire, et des raisons qui portaient le corsaire à la vengeance. L'aventure de la Portugaise, sa situation et celle de ses enfans, ne furent pas oubliées. Cette lettre, signée de cent femmes, les principales de la ville, fut envoyée par la fille du mandarin de Comanilau, gouverneur de l'île de Banca, qui est au sud de Lequios. On fit tomber le choix sur elle, parce qu'elle était nièce de la première dame d'honneur de la reine. Elle partit pour Bintor, où le roi faisait sa résidence, à six lieues de Pungor, accompagnée de deux de ses frères et de plusieurs gentilshommes de la première distinction.
»Nous fûmes avertis du secours que la Providence nous avait donné, et nous ne cessâmes point de prier le ciel pour le succès d'un voyage auquel notre vie ou notre mort étaient attachées. Le roi se laissa fléchir à l'occasion d'un songe qui l'avait disposé à recevoir les sollicitations de la reine-mère. Les lettres de grâces arrivèrent à Pungor le jour marqué pour le supplice. Elles nous furent apportées par le broquen même, qui avait toujours gémi de l'injustice de notre sentence, et qui parut presque aussi sensible que nous à cette heureuse révolution. Il nous mena dans son propre palais, où toutes les dames de la ville vinrent se réjouir de leur ouvrage, et s'en crurent bien payées par nos remercîmens. Pendant quarante-six jours que nous passâmes encore dans l'île pour attendre l'occasion de la quitter, elles se disputèrent le plaisir de nous traiter dans leurs maisons, et nous y reçûmes tout ce dont nous avions besoin avec tant d'abondance, que nous emportâmes chacun la valeur de cent ducats. La Portugaise, qui méritait le premier rang dans notre reconnaissance, en eut plus de mille, accompagnés d'une infinité de présens qui dédommagèrent son mari de toutes ses pertes. Enfin le broquen nous fit obtenir place dans une jonque chinoise qui partait pour Liampo, après avoir fait donner au capitaine des cautions pour notre sûreté.
»En arrivant à Liampo, nous trouvâmes les Portugais de cette ville dans l'affliction de leur perte. Nous étions le malheureux reste de leur flotte. Cette considération nous attira beaucoup de caresses. Divers négocians m'offrirent de l'emploi dans leurs comptoirs ou dans leurs jonques; mais j'étais rappelé par mes désirs à Malacca, où j'espérais que mon expérience me tiendrait lieu de mérite, et ferait employer mes services avec plus de distinction. Je m'embarquai dans le navire d'un Portugais nommé Tristan de Goa. Notre navigation fut heureuse. Je m'applaudis extrêmement de mon retour en apprenant que don Pédro Faria commandait encore à Malacca. Le désir qu'il avait toujours eu de contribuer à ma fortune, échauffé par la mémoire du brave Antonio Faria son parent, et par le récit de nos aventures, lui fit chercher l'occasion de m'occuper utilement avant que le terme de son gouvernement fût expiré.
»Il me proposa d'entreprendre le voyage de Martaban, d'où l'on tirait alors de grands avantages, dans la jonque d'un nécoda mahométan, nommé Mahmoud, qui avait ses femmes et ses enfans à Malacca. Outre les profits que je pouvais espérer du commerce, je me trouvai chargé de trois commissions importantes: l'une de conclure un traité d'amitié avec Chambaïnha, roi de Martaban, dont nous avions beaucoup d'utilité à tirer pour les provisions de notre forteresse; la seconde, de rappeler Lancerot Guerreyra, qui croisait alors avec cent hommes dans quatre fustes sur la côte de Ténasserim, et dont le secours était nécessaire aux Portugais de Malacca, qui se croyaient menacés par le roi d'Achem; la troisième de donner avis de cette crainte aux navires de Bengale pour leur faire hâter leur départ et leur navigation. Je m'engageai volontiers à l'exécution de ces trois ordres, et je partis un mercredi 9 de janvier. Le vent nous favorisa jusqu'à Poulo-Pracelar, où le pilote fut quelque temps arrêté par la difficulté de passer les bancs qui traversent tout ce canal jusqu'à l'île de Sumatra. Nous n'en sortîmes qu'avec beaucoup de peine pour nous avancer vers les îles de Sambillon, où je me mis dans une barque fort bien équipée, qui me servit pendant douze jours à visiter toute la côte des Malais, dans l'espace de cent trente lieues jusqu'à Jonsala. J'entrai dans les rivières de Barruhas, de Salangar, de Panagim, de Queda, de Parlès, de Pandan, sans y apprendre aucune nouvelle des ennemis de notre nation. Mahmoud, que je rejoignis après cette course, nous fit continuer la même route pendant neuf jours, et le vingt-troisième de notre voyage, il se trouva forcé de mouiller dans la petite île de Pisanduray, pour s'y faire un câble. Nous y descendîmes dans la seule vue de hâter cet ouvrage. Son fils m'ayant proposé d'essayer si nous pourrions tuer quelques cerfs, dont le nombre est fort grand dans cette île, je pris une arquebuse, et je m'enfonçai dans un bois avec lui. Nous n'eûmes pas fait cent pas que nous découvrîmes plusieurs sangliers qui fouillaient la terre; et nous en étant approchés à la faveur des branches, nous en abattîmes deux. La joie de cette rencontre nous fit courir vers eux sans précaution. Mais notre horreur fut égale à notre surprise lorsque, dans le lieu même où ils avaient fouillé, nous aperçûmes douze corps humains qui avaient été déterrés, et quelques autres à demi mangés.
L'excès de la puanteur nous força de nous retirer, et le jeune Maure jugea seulement que nous devions avertir son père, dans la crainte qu'il n'y eût autour de l'île quelque corsaire qui pouvait fondre sur nous et nous égorger sans résistance, comme il était arrivé mille fois à des marchands par la négligence des capitaines. Le vieux nécoda était homme prudent: il envoya faire aussitôt la ronde dans toutes les parties de l'île. Il fit embarquer les femmes et les enfans, avec le linge à demi-lavé, pendant qu'avec une escorte de quarante hommes armés d'arquebuses et de lances, il alla droit où nous avions trouvé les corps. La puanteur ne lui permit pas d'en approcher; mais un sentiment de compassion lui fit ordonner à ses gens d'ouvrir une grande fosse pour leur donner la sépulture. En leur rendant ce dernier devoir, on aperçut aux uns des poignards garnis d'or, aux autres des bracelets de même métal. Mahmoud, pénétrant aussitôt la vérité, me conseilla de dépêcher sur-le-champ ma barque au gouverneur de Malacca pour lui apprendre que ces morts étaient des Achémois qui avaient été défaits vraisemblablement près de Ténasserim, dans la guerre qu'ils avaient faite au roi de Siam. Il m'expliqua les raisons qu'il attachait à cette idée. Ceux, me dit-il, auxquels vous apercevez des bracelets d'or sont infailliblement des officiers d'Achem, dont l'usage est de se faire ensevelir avec tous les ornemens qu'ils avaient dans le combat; et, pour ne m'en laisser aucun doute, il fit déterrer jusqu'à trente-sept cadavres auxquels on trouva seize bracelets d'or, douze poignards fort riches et plusieurs bagues. Nous conclûmes qu'après leur défaite les Achémois étaient venus enterrer leurs capitaines dans l'île de Pizanduray. Ainsi le hasard nous fit trouver un butin de plus de mille ducats, dont Mahmoud se saisit, sans y comprendre ce que ses gens eurent l'adresse de détourner. À la vérité, il le paya fort cher par les maladies que l'infection répandit dans son équipage, et qui lui enlevèrent quelques-uns de ses plus braves soldats. Pour moi, je me hâtai de faire partir ma barque pour informer don Pedro Faria de la route que j'avais suivie, et des conjectures du nécoda.
»Avec ce nouveau motif de confiance, nous remîmes plus librement à la voile vers Ténasserim, où j'avais ordre de chercher plus particulièrement Lancerot Guerreyra. Nous passâmes à la vue d'une petite île nommée Poulo-hintor, d'où nous vîmes venir une barque qui portait six hommes pauvrement vêtus. Ils nous saluèrent avec des témoignages d'amitié auxquels nous répondîmes par les mêmes signes; ensuite ils demandèrent s'il y avait quelques Portugais parmi nous. Le nécoda leur ayant répondu qu'il y en avait plusieurs à bord, ils parurent se défier d'un mahométan, et leur chef le pria de leur en faire voir un ou deux sur le tillac. Je ne fis pas difficulté de me montrer. Ils n'eurent pas plus tôt reconnu l'habit de ma nation, qu'étant passés dans la jonque avec de vives marques de joie, ils me présentèrent une lettre que le chef me pria de lire avant toute autre explication. Elle était signée de plus de cinquante Portugais, entre lesquels étaient les noms de Guerreyra et des trois capitaines de son escadre. Ils assuraient tous les Portugais qui liraient cet écrit: «Que l'honorable prince qui l'avait obtenu d'eux était roi de l'île et nouvellement converti à la foi chrétienne; qu'il avait rendu de bons offices à tous les Portugais qui avaient relâché sur ces côtes, en les avertissant de la perfidie des Achémois, et qu'il avait servi depuis peu à leur faire remporter sur ces infidèles une victoire considérable dans laquelle ils leur avaient pris une galère, quatre galiotes et cinq fustes, après leur avoir tué plus de mille hommes. Ils priaient tous les capitaines, par les plaies de Notre Seigneur Jésus-Christ et par les mérites de sa sainte passion, d'empêcher qu'on ne lui fît aucun tort, et de lui donner au contraire toute l'assistance qu'il méritait par ses services et par sa foi.»
»Mon cœur ne résista point à ce discours. Je lui recommandai de ne pas faire connaître sa religion devant le nécoda, qui était mahométan comme son ennemi; et m'étant informé de toutes les circonstances qui pouvaient faciliter un dessein que le ciel m'inspira, je représentai si vivement à Mahmoud combien il lui serait glorieux de rétablir un prince infortuné, et quel mérite il se ferait aux yeux du gouverneur en servant un ami des Portugais, qu'il ne m'opposa que les difficultés d'une si grande entreprise. J'étais armé contre cette objection. D'ailleurs son fils, qui avait été nourri parmi les Portugais de Malacca, s'offrit à vérifier par ses yeux les forces de l'usurpateur. Nous disposâmes Mahmoud à faire une descente avec toutes les siennes, qui consistaient en quatre-vingts hommes bien armés.
»Nous descendîmes au rivage à deux heures après minuit. Le fils du nécoda, conduit par le prince détrôné, n'eut pas de peine à se saisir de quelques insulaires qui confirmèrent le récit de leur ancien maître, et qui parurent prêts à nous seconder. Nous recueillîmes de leurs discours que l'île n'était habitée que par des pêcheurs, et nous apprîmes que la garde actuelle de leur nouveau maître n'était que de cinquante hommes, mais faibles et si mal pourvus d'armes, que la plupart n'avaient que des bâtons pour leur défense. Un éclaircissement si favorable nous fit négliger les précautions. À la pointe du jour, le fils du nécoda forma l'avant-garde avec quarante hommes, vingt desquels étaient armés d'arquebuses, et les autres de lances et de flèches. Le père suivait avec trente soldats, et portait une enseigne que Pedro de Faria lui avait donnée à son départ, sur laquelle était peinte une croix qui devait servir à le faire reconnaître des vaisseaux de notre nation pour vassal de la couronne portugaise. Nous arrivâmes dans cet ordre au pied d'une mauvaise enceinte de bamboux qui couvrait quelques cabanes, auxquelles on donnait le nom de palais ou de château. Les ennemis se présentèrent avec de grands cris qui semblaient nous annoncer une forte résistance; mais la vue d'un fauconneau dont nous nous étions pourvus, et le bruit de quelques coups d'arquebuse leur firent prendre aussitôt la fuite. Nous les poursuivîmes jusqu'au sommet d'une colline, où nous jugeâmes qu'ils ne s'étaient arrêtés que pour combattre avec plus d'avantage. Leur intention, au contraire, était de composer pour leur vie; mais, apprenant qu'ils étaient les principaux partisans de l'usurpateur, nous les tuâmes à coups d'arquebuses et de lances, sans en excepter plus de trois, qui se firent connaître pour chrétiens. De là nous descendîmes dans un village composé de cabanes fort basses et couvertes de chaume, où nous trouvâmes soixante-quatre femmes avec leurs enfans, qui se mirent à crier: «Chrétiens! chrétiens! Jésus! Jésus! sainte Marie!» Ces témoignages de christianisme me firent prier le nécoda de les épargner. Cependant il me fut impossible de sauver leurs cabanes du pillage. Il ne s'y trouva pas la valeur de plus de cinq ducats; car l'île était si pauvre, que les plus riches de l'un ou de l'autre sexe n'avaient pas de quoi couvrir leur nudité. Ils ne se nourrissaient que de poissons qu'ils prenaient à la ligne. Cependant ils étaient si vains, que chacun se nommait roi de la pièce de terre qui environnait sa cabane; et nous comprîmes que tout l'avantage de celui que nous rétablissions sur le trône était d'avoir quelques champs un peu plus étendus. Nous le remîmes en possession de sa femme et de ses enfans, que son ennemi avait réduits à l'esclavage.
»Cette expédition n'ayant coûté qu'un peu de poudre au nécoda, nous rentrâmes dans notre jonque pour faire voile vers Ténasserim, où je me promettais de rencontrer Guerreyra et son escadre. Il y avait déjà cinq jours que nous tenions cette route, lorsque nous découvrîmes un petit bâtiment que nous prîmes d'abord pour une barque de pêcheurs. Il ne s'éloignait pas, et nous profitâmes de l'avantage du vent pour le joindre. Notre dessein était de prendre langue sur les événemens, et de nous assurer de la distance des ports. Mais nous étant approchés à la portée de la voix, et ne voyant personne qui se présentât pour nous répondre, nous y envoyâmes une chaloupe avec ordre d'employer la force. Elle n'eut pas de peine à remorquer une très-petite barque qui paraissait abandonnée aux flots. Nous y trouvâmes cinq Portugais; deux morts et trois vivans, avec un coffre et trois sacs remplis de tangues et de larins, qui sont des monnaies d'argent du pays, un paquet de tasses et d'aiguières d'argent, et deux grands bassins de même métal. Après avoir pris un état de toutes ces richesses, et les avoir déposées entre les mains du nécoda, je fis passer les trois Portugais dans la jonque; mais, quoiqu'ils eussent la force de monter à bord et de recevoir mes bons traitemens, je les gardai deux jours entiers sans en pouvoir tirer un seul mot. Enfin, la bonté des alimens les ayant fait sortir de cette espèce de stupidité, ils se trouvèrent en état de m'expliquer la cause de cet accident. L'un était Christophe Doria, qui fut nommé dans la suite au gouvernement de San-Thomé; un autre se nommait Louis Taborda, et le troisième Simon de Brito, tous gens d'honneur; et connus par le succès de leur commerce, qui étaient partis de Goa dans le vaisseau de Georges Manhez pour se rendre au port de Chatigam. Ils s'étaient perdus au banc de Rakan par la négligence de la garde. De quatre-vingt-trois personnes qui étaient à bord, dix-sept s'étaient jetées dans une petite barque. Ils avaient continué leur route le long de la côte, avec l'espérance de s'avancer jusqu'à la rivière de Cosmin, au royaume de Pégou, et d'y rencontrer le vaisseau de la gomme laque du roi, ou quelque marchand qui retournerait aux Indes. Mais ils avaient été surpris par un vent d'ouest, qui dans l'espace d'une nuit leur avait fait perdre la terre de vue. Ainsi, se trouvant en pleine mer sans voiles, sans rames, et sans aucune connaissance des vents, ils avaient passé seize jours dans cette situation, avec le secours de quelques vivres qu'ils avaient sauvés. L'eau leur avait manqué. Cette privation, d'autant plus dangereuse qu'il leur restait encore de quoi satisfaire leur faim, en avait fait périr douze, que les autres avaient jetés successivement dans les flots. Enfin les trois qui étaient demeurés vivans n'avaient pas eu la force de rendre le même service aux derniers morts.
»Nous continuâmes heureusement notre navigation jusqu'à Ténasserim, d'où nous prîmes par Touay, Merguim, Juncay, Pullo, Camude et Vagarru, sans y rencontrer les cent Portugais que j'avais ordre de chercher. Cependant j'appris avec joie, dans cette dernière place, qu'ils avaient battu quinze fustes d'Achem; et je crus les conjectures de Mahmoud bien confirmées. Le bruit s'était répandu que la ville de Martaban était assiégée par le roi de Brama avec une armée de sept cent mille hommes, et que Guerreyra s'était engagé au service de Chambaïna, avec ses quatre fustes et tous les Portugais qu'il avait pu rassembler. Quoique cette nouvelle me parût encore incertaine, je ne balançai point à faire tourner mes voiles vers Martaban, dans l'espérance du moins de recevoir des informations plus sûres aux environs de cette ville. Neuf jours nous firent arriver à la barre: il était deux heures de nuit. Après avoir jeté l'ancre dans une profonde tranquillité, nous entendîmes plusieurs coups d'artillerie qui commencèrent à nous causer de l'inquiétude. Mahmoud fit assembler le conseil. On conclut qu'il y avait peu de danger à s'avancer prudemment dans la rivière. Nous doublâmes à la pointe du jour le cap de Mounay, d'où nous découvrîmes la ville de Martaban.
»Elle nous parut environnée d'un grand nombre de gens de guerre, et les rives étaient bordées d'une multitude infinie de bâtimens à rames. Nous ne voguâmes pas moins jusqu'au port, où nous entrâmes avec beaucoup de précaution. Le nécoda donna les signes ordinaires de paix et de commerce. Nous vîmes bientôt venir à nous un vaisseau fort bien équipé, qui portait six Portugais, dont la vue nous causa beaucoup de joie. Ils nous apprirent que l'armée du roi de Brama était réellement composée de sept cent mille hommes qu'il avait amenés dans une flotte de mille sept cents navires à rames, entre lesquels on comptait cent galères; que les Portugais, ayant promis leurs services au roi de Martaban, avaient abandonné ses intérêts par des raisons qui n'étaient connues de leur chef, et qu'ils avaient pris parti pour le roi de Brama; qu'ils étaient au nombre de sept cents sous les ordres de Jean Cayero; qu'entre les principaux officiers je trouverais Lancerot Guerreyra et ses trois capitaines, et qu'étant chargé des ordres de don Pedro Faria, je ne devais attendre d'eux que des civilités et des caresses; qu'à l'égard des Achémois, dont le gouverneur de Malacca se croyait menacé, sa crainte n'étant fondée que sur le départ de cent trente vaisseaux qui étaient venus d'Achem sous la conduite de Bijaya Sora, roi de Pedir, ils m'assuraient que cette redoutable flotte avait été défaite par l'armée de Sornau, avec perte de soixante-dix bâtimens et de six mille hommes, sans compter la ruine de quinze fustes qui étaient tombées entre les mains de Guerreyra; que dix ans ne suffiraient pas aux Achémois pour réparer leur disgrâce; enfin que Malacca était sans danger, et que les troupes portugaises étaient inutiles au gouverneur.
»Je me rendis à terre pour recevoir les mêmes explications de Cayero. Il était retranché à quelque distance de la ville, sans aucune communication avec les assiégés, mais sans traité avec leurs ennemis, c'est-à-dire moins en apparence pour prendre part aux événemens que pour les observer. Je lui présentai l'ordre du gouverneur. Il me tint le même langage. Je le priai de m'en donner une déclaration par écrit. Les circonstances n'offrant rien qui dût m'arrêter, j'attendis le départ du nécoda, qui profitait habilement de l'occasion pour exercer un commerce avantageux dans les deux camps. Son délai, qui dura quarante-six jours, me rendit témoin d'une horrible catastrophe.
»Il y avait déjà plusieurs mois que le siége de Martaban était poussé avec beaucoup de vigueur. Les assiégés s'étaient défendus courageusement; mais, n'ayant reçu aucun secours, ils se trouvaient si affaiblis par le fer, par la faim et par les maladies, que, de cent trente mille soldats qu'on avait comptés dans la ville, et qui faisaient les principales forces du royaume, il n'en restait que cinq mille. Le roi, ne prenant plus conseil que de son désespoir, fit faire successivement trois propositions à l'ennemi. Il lui offrit d'abord, pour l'engager à lever le siége, trente mille bisses d'argent, qui valaient un million d'or, et soixante mille ducats de tribut annuel. Cette tentative ayant été rejetée, il proposa de sortir de la ville, à la seule condition de se retirer librement dans deux vaisseaux avec sa femme et ses enfans. Le roi de Brama, qui en voulait non-seulement à ses trésors, mais à sa personne, ne parut pas plus sensible à cette offre. Enfin le malheureux Chambaïna proposa, pour sa liberté et celle de sa famille, de lui abandonner sa couronne et le trésor du roi son prédécesseur, qu'on faisait monter à trois millions d'or. Cette promesse n'ayant pas été mieux reçue, il perdit toute espérance de composition avec un ennemi si cruel. Les Portugais devinrent son unique ressource, du moins pour se garantir du danger qui le menaçait personnellement. Il leur dépêcha un homme de leur nation, nommé Paul de Seixas, qui était attaché depuis long-temps à sa cour, avec une lettre pour Cayero, dans laquelle il offrait de soumettre ses états au roi de Portugal, et de lui livrer la moitié de ses trésors. Mais l'envie des principaux Portugais du conseil, qui s'imaginèrent que Cayero profiterait seul des richesses de ce prince, sinon en les faisant passer dans ses coffres, du moins en les portant seul au roi de Portugal, qui ferait tomber sur lui toutes ses récompenses, et qui lui prodiguerait les comtés et les marquisats, ou qui croirait ne pouvoir s'acquitter parfaitement, s'il ne le nommait vice-roi des Indes, fit manquer une si belle occasion d'enrichir Lisbonne des dépouilles de Martaban. Ces perfides conseillers représentèrent combien il était dangereux d'offenser le roi de Brama, qui pourrait employer tout d'un coup sept cent mille hommes à sa vengeance contre une poignée de Portugais. Ils déclarèrent même à Cayero, que, s'il n'abandonnait la pensée d'assister le roi de Martaban, ils se croiraient obligés, pour leur propre sûreté, d'en avertir le vainqueur, et de sauver par cette voie les meilleures troupes que le roi de Portugal eût aux Indes.
»Cayero, forcé de renvoyer Seixas avec un refus, écrivit une lettre civile à Chambaïna pour se justifier par de faibles excuses. Nous apprîmes que ce malheureux prince, dans la douleur de perdre une ressource qu'il avait réservée pour la dernière, était tombé sans connaissance après avoir lu cette réponse, et qu'en revenant à lui, il s'était frappé plusieurs fois le visage, avec les regrets les plus touchans de sa misérable fortune et des plaintes amères de l'ingratitude des Portugais. Il eut la générosité de congédier Seixas, en l'exhortant à chercher un protecteur plus heureux, et ce ne fut pas sans lui avoir fait de riches présens. Il lui laissa aussi la liberté d'emmener une jeune et belle fille de sa cour, dont il avait eu deux enfans, et qu'il épousa depuis à Coromandel. Seixas revint au camp cinq jours après, et nous attendrit beaucoup par ce récit.
»Chambaïna connut qu'il ne lui restait plus d'espérance. Il rassembla tous ses officiers; et dans ce conseil général, on prit la résolution de donner la mort à tous les êtres vivans qui n'étaient pas capables de combattre, et de faire un sacrifice de ce sang à Quaï-Nivandel, dieu des batailles. On devait jeter ensuite dans la mer tous les trésors du roi, et mettre le feu à la ville. Après ces trois exécutions, ceux qui se trouvaient en état de porter les armes étaient déterminés à fondre sur les ennemis pour chercher la mort, ou pour s'ouvrir un passage. Mais un des trois généraux de l'état, préférant l'opprobre à cette glorieuse fin, se jeta la nuit suivante avec quatre mille hommes dans le camp des Bramas. Le reste des troupes, qui ne montait pas à deux mille, parut si découragé par cette désertion, que, dans la crainte de voir ouvrir les portes de la ville ou d'être livré à l'ennemi, Chambaïna prit enfin le parti de se rendre volontairement.
»Le lendemain à six heures du matin, nous vîmes paraître sur les murs un étendard blanc, qui fut regardé comme le signe de la soumission. Un homme à cheval s'approcha des portes. On lui demanda les sauf-conduits ordinaires. Ils furent envoyés sur-le-champ par deux officiers bramas qui demeurèrent en otages dans la ville. Alors Chambaïna fit porter à son ennemi, par un prêtre âgé de quatre-vingts ans, une lettre écrite de sa propre main. Elle contenait l'offre de s'abandonner à sa clémence avec sa femme, ses enfans, son royaume et tous ses trésors, sans autre condition que la liberté de passer le reste de sa vie dans un cloître. Le roi de Brama répondit aussitôt par une autre lettre qu'il oubliait les offenses passées, et que son dessein était d'accorder au roi de Martaban un état et des revenus dont il serait satisfait. Cette promesse n'était qu'une trahison. Cependant elle fut publiée dans le camp avec beaucoup de réjouissances.
»Dès le lendemain on vit briller tous les préparatifs du triomphe. Le roi fit dresser dans son quartier quatre-vingt-six tentes d'une richesse admirable, dont chacune fut environnée de trente éléphans. Toute l'armée fut rangée dans un fort bel ordre; et les étrangers ayant été avertis de prendre les postes qui leur seraient assignés, Cayero ne put se dispenser d'en accepter un avec tous ses Portugais. Il se trouva placé à l'avant-garde, qui n'était pas éloignée de la porte par laquelle Chambaïna devait sortir. On comptait plus de quarante nations qui étaient rangées successivement depuis ce lieu jusqu'au quartier du roi, derrière lequel tous les Bramas s'étaient rangés pour sa garde.
»Un coup de canon qu'on tira vers midi fut le signal auquel nous vîmes ouvrir les portes de la ville. Trois cents éléphans armés commencèrent la marche: ils étaient suivis d'une partie des détachements bramas qui avaient été envoyés la veille pour prendre possession des principaux postes; ensuite venaient tous les seigneurs qui s'étaient trouvés dans la ville, et qui partageaient l'infortune de leur maître. Huit ou dix pas après eux, on voyait le raulin de Mounaï, ce prêtre qui avait apporté au camp la soumission de Chambaïna. Il était chef de tous les autres prêtres, et pontife suprême de la nation. Immédiatement après lui, on portait dans une litière Nhaï-Canatou, fille du roi de Pégou, que les Bramas avaient dépouillé aussi de ses états, et femme de Chambaïna. Elle avait près d'elle quatre petits enfans, deux garçons et deux filles, dont le plus âgé n'avait pas plus de sept ans. Sa litière était environnée de trente ou quarante femmes, le visage penché vers la terre, et les larmes aux yeux. On voyait ensuite certains moines du pays qui vont pieds nus et la tête découverte. Ils tenaient en main une sorte de chapelet, et, marchant en fort bon ordre, ils récitaient dévotement leurs prières. Quelques-uns aussi s'employaient à consoler les femmes, et leur jetaient de l'eau sur le visage lorsqu'elles manquaient de force. Ce spectacle, qui se renouvelait souvent, aurait attendri des cœurs plus durs que le mien. Une garde de gens de pied venait après les femmes et les moines. Cinq cents Bramas suivaient à cheval pour servir de gardes à Chambaïna, qui marchait au milieu d'eux sur un petit éléphant.
»Il avait demandé le plus petit, comme un symbole de son mépris pour le monde, et de la pauvreté dans laquelle il se proposait de passer le reste de sa vie. Il était vêtu d'une assez longue robe de velours noir, pour marquer son deuil; sa barbe, ses cheveux et ses sourcils étaient rasés, et, dans le vif sentiment de son infortune, il s'était fait mettre une corde au cou, pour se présenter au vainqueur avec cette marque d'humiliation; il portait sur son visage l'impression d'une si profonde tristesse, qu'il était impossible de le voir sans verser des larmes. Son âge était d'environ soixante-deux ans; il avait la taille haute, l'air grave et sévère, et le regard d'un prince généreux.
»Aussitôt qu'il fut entré dans une grande place, qui était devant la porte de la ville, il s'éleva un si grand cri des femmes, des enfans et des vieillards qui s'étaient rassemblés dans ce lieu pour le voir passer, qu'on les aurait crus tous dans les plus douloureux tourmens, ou près de recevoir le coup de la mort. Ce bruit funeste recommença six ou sept fois. La plupart de ces misérables se déchiraient le visage, ou se frappaient à coups de pierres, avec si peu de pitié pour eux-mêmes, qu'ils en étaient tout sanglans: les Bramas mêmes ne pouvaient retenir leurs pleurs. Ce fut dans cette place que la reine s'évanouit deux fois. Chambaïna descendit de son éléphant pour l'encourager, et, la voyant sans aucune marque de vie, quoiqu'elle ne cessât point de tenir ses enfans embrassés, il se mit à genoux près d'elle. Là, tournant ses regards vers le ciel, il passa quelques momens en prières; ensuite, soit que les forces lui manquassent à lui-même, ou qu'il fût emporté par la violence de sa douleur, il se laissa tomber sur le visage près de la reine sa femme. À ce spectacle, l'assemblée, qui était innombrable, recommença tout d'un coup à pousser un si horrible cri, que toutes mes expressions ne sont pas capables de le représenter. Chambaïna, s'étant relevé, jeta lui-même de l'eau sur le visage de sa femme, et lui rendit d'autres soins qui lui rappelèrent les sens. L'ayant prise alors entre ses bras, il employa pour la consoler des termes si tendres et si religieux, qu'on les aurait admirés dans la bouche d'un chrétien.
«On ne cessa plus de marcher jusqu'à la tente du vainqueur, qui attendait son captif avec une pompe royale. Chambaïna, paraissant devant lui, se prosterna d'abord à ses pieds. On s'attendait à lui voir prononcer quelque discours convenable à son sort, mais la douleur et la confusion lui lièrent apparemment la langue; il laissa cet office au raulin de Mounaï, qui, ne se contentant pas d'exhorter le vainqueur à la clémence, lui représenta la vicissitude des fortunes humaines, et le rappela même à l'heure de la mort, où la justice du ciel s'exerce sur tous les hommes. Le roi de Brama parut touché de son discours: il ne balança point à faire espérer des grâces et des bienfaits; cependant son cœur avait peu de part à cette promesse. Chambaïna fut mis sous une garde sûre, et la reine sa femme ne fut pas gardée moins étroitement.
«Entre les motifs qui avaient attiré tant d'étrangers dans l'armée des Bramas, on faisait beaucoup valoir l'espérance du pillage, que le roi leur avait promis sans exception. Cependant, sous prétexte de se faire amener tranquillement Chambaïna, mais en effet pour se donner le temps d'enlever ses trésors, il avait mis de fortes gardes à toutes les portes de la ville, avec défense, sous peine de la vie, d'en accorder l'entrée sans sa participation. Après le jour du triomphe, il trouva des prétextes pour en laisser passer deux autres, pendant lesquels il mit à couvert les principales richesses de Martaban, et quatre mille hommes y furent employés. Ensuite s'étant rendu de grand matin sur une colline qui se nomme Beidao, à deux portées de fauconneau de la ville, il fit lever la défense aux portes. Alors un coup de canon, qui fut le dernier signal, livra la malheureuse ville de Martaban à l'emportement d'un nombre infini de soldats, qui n'épargnèrent pas plus la vie que les richesses des habitans. Le pillage dura trois jours et demi, après lesquels on y mit le feu, qui la consuma jusqu'aux fondemens. On m'assura que le nombre des morts montait à soixante mille hommes, et celui des prisonniers à quatre-vingt mille.
«Quelques jours après on vit paraître sur la même colline une multitude de gibets, dont vingt étaient de la même hauteur, et les autres un peu moins élevés. Ils étaient dressés sur des piles de pierre entourées de grilles, au-dessus desquelles on avait placé des girouettes dorées. Cent Bramas y faisaient la garde à cheval. Plusieurs tranchées qui formaient d'autres enceintes étaient bordées d'enseignes tachées de gouttes de sang. Ce nouveau spectacle paraissant annoncer quelque événement qui n'était pas connu de l'armée, j'eus la curiosité d'y courir avec cinq autres Portugais. Nous entendîmes d'abord un bruit extraordinaire qui venait du camp des Bramas. Tandis que nous en cherchions la cause, nous vîmes sortir du quartier du roi cent éléphans armés et quantité de gens de pied qui furent suivis de quinze cents Bramas à cheval. À cette cavalerie succéda un gros de trois mille hommes d'infanterie, armés d'arquebuses et de lances, au milieu desquelles nous découvrîmes cent quarante femmes liées quatre à quatre, avec un grand nombre de moines du pays qui les consolaient par leurs exhortations. Toutes ces infortunées étaient femmes ou filles des principaux capitaines de Chambaïna, et la plupart n'étaient âgées que de dix-sept à vingt-cinq ans. Nous admirâmes leur blancheur et leur beauté; mais elles étaient si faibles, que plusieurs tombaient évanouies presqu'à chaque pas. Derrière elles nous vîmes paraître douze huissiers avec leurs masses d'argent, qui précédaient Nhaï-Canatou, reine de Martaban. Quatre hommes portaient ses enfans autour d'elle. Après cette princesse, marchaient deux files de soixante moines, priant dans leurs livres, la tête baissée et les yeux baignés de larmes. Ils étaient suivis d'une procession de trois au quatre cents enfans, nus jusqu'à la ceinture, portant des cierges à la main et des cordes au cou, qui faisaient retentir l'air de leurs cris et de leurs gémissemens. On nous dit qu'ils n'étaient pas destinés au supplice, et qu'ils n'accompagnaient la reine et ses dames que pour invoquer le ciel en leur faveur. Cette marche était fermée par une autre garde d'infanterie, et par cent éléphans armés comme les premiers.
»Lorsque ces misérables victimes furent entrées dans l'enceinte des échafauds, six huissiers à cheval publièrent leur sentence. Elle portait, «qu'étant filles ou femmes de pères et de maris qui avaient tué un grand nombre de Bramas, et qui avaient donné naissance à cette guerre, le roi les avait jugées dignes de mort.» Alors tous les exécuteurs de la justice s'étant mêlés avec les gardes, on n'entendit plus qu'un effroyable bruit. Entre les cent quarante femmes, celles qui avaient la force de se soutenir embrassaient leurs compagnes et jetaient la vue sur Nhaï-Canatou, qui était assise à terre, appuyée sur les genoux d'une vieille femme, et déjà presque morte; plusieurs lui firent leurs derniers complimens: mais elles furent bientôt saisies par les bourreaux, et pendues sept à sept par les pieds, c'est-à-dire la tête en bas. Cet étrange supplice nous fit entendre pendant quelque temps leurs cris et leurs sanglots, qui furent étouffés à la fin par la chute du sang.
»Alors Nhaï-Canatou fut avertie de s'avancer vers l'instrument de sa mort. Le raulin de Mounaï, qui avait ordre de l'assister particulièrement, lui adressa quelques discours, qu'elle parut écouter avec constance. Elle demanda un peu d'eau, qu'on lui apporta; et s'en étant rempli la bouche, elle en arrosa ses enfans, qu'elle tenait entre ses bras. Ensuite jetant les yeux sur le bourreau qui se saisissait d'eux, elle lui demanda au nom du ciel de lui épargner le spectacle de leur supplice en la faisant mourir la première. Il parut que cette faveur lui fut accordée, car on lui rendit ses enfans, qu'elle embrassa plusieurs fois pour leur dire le dernier adieu; mais tout d'un coup, penchant la tête sur les genoux de la femme qui lui servait d'appui, elle y expira, sans aucune autre apparence de mouvement. Les bourreaux, qui s'en aperçurent aussitôt, se hâtèrent de l'attacher au gibet qui lui était destiné. Ils y pendirent en même temps ses quatre enfans, deux à chaque côté, et leur mère au milieu.
»La nuit suivante, Chambaïna fut jeté dans la mer, une pierre au cou, avec environ soixante des principaux seigneurs du royaume de Martaban, qui étaient pères, ou maris, ou frères des cent quarante femmes dont nous avions vu l'exécution.
»Après cette cruelle vengeance, le roi de Brama ne passa pas plus de neuf jours à la vue des murs qu'il avait détruits; et prenant le chemin de Pégou avec son armée, il laissa dans le royaume de Martaban un corps de troupes sous la conduite de Bainha-Chaqué, un de ses principaux officiers. Cayero le suivit avec les sept cents Portugais; mais il en resta trois ou quatre, entre lesquels était un gentilhomme nommé Gonzalo-Falcan, qui, ayant quitté Chambaïna pour s'attacher au vainqueur, avait obtenu la confiance des Bramas par divers services. Don Pédro de Faria m'avait chargé d'une lettre pour lui; et le trouvant encore à Martaban lorsque j'y étais arrivé, je n'avais pas fait difficulté de l'informer de ma commission. Il était passé dans le parti du roi de Brama, et les suites du siége avaient suspendu sa perfidie; mais, après le départ de l'armée, le désir apparemment de s'enrichir tout d'un coup par la dépouille de mon nécoda, ou l'espérance de s'établir mieux que jamais dans la faveur des Bramas, lui fit oublier que j'étais Portugais comme lui, et chargé des intérêts communs de notre nation; il apprit au nouveau gouverneur de Martaban que j'étais venu de Malacca pour traiter avec Chambaïna, et pour lui offrir du secours. Bainha-Chaqué, de concert peut-être avec lui, me fit arrêter aussitôt; et s'étant rendu lui-même à la jonque qui m'avait amené, il se saisit de toutes les marchandises. Mahmoud et cent soixante-quatre hommes du bord, entre lesquels on comptait quarante marchands fort riches, mahométans ou gentous, mais tous nés à Malacca, furent jetés dans une profonde prison. Dès le lendemain, ils furent condamnés à la confiscation de leurs biens, et à demeurer prisonniers du roi, pour avoir été complices d'un projet de trahison contre les Bramas. De cent soixante-quatre, la faim, la soif et la puanteur d'un horrible cachot en firent périr cent dix-neuf dans l'espace d'un mois; les quarante-cinq qui résistèrent à leurs souffrances furent mis dans une mauvaise chaloupe sans voiles et sans rames, et livrés au courant de la rivière, qui les entraîna jusqu'à la barre, d'où le vent les poussa dans une île déserte nommée Poulo-Coumoudé, qui est à vingt lieues de l'embouchure; là ils se fournirent de quelques provisions de fruits qu'ils trouvèrent dans les bois. Ensuite s'étant fait une voile de deux habits, et deux rames de quelques branches d'arbres, ils suivirent la côte de Ionsalam et celle d'après, jusqu'à la rivière de Parlès, au royaume de Queda, où ils moururent presque tous de certains apostumes contagieux qui leur vinrent à la gorge; enfin, n'étant arrivés que deux à Malacca, ils parlèrent de ma mort comme d'un malheur certain.
»En effet, je n'attendais que l'heure du supplice. Après le bannissement de mes compagnons, je fus transféré dans une prison plus éloignée, où je passai trente-six jours sous le poids de plusieurs chaînes. Gonzalo renouvelait continuellement ses accusations; et mon chagrin ou ma fierté ne me permettant pas toujours de répondre avec modération, on me fit un nouveau crime du mépris qu'on me reprocha pour la justice. Je fus condamné, pour expier cette offense, à recevoir le fouet par la main des exécuteurs publics, et mes ennemis firent dégoutter dans mes plaies une gomme brûlante qui me causa de mortelles douleurs. Cependant quelque ami de la justice ayant représenté au gouverneur que, s'il me faisait ôter la vie, cette nouvelle irait jusqu'à Pégou, où tous les Portugais ne manqueraient pas d'en faire leurs plaintes au roi, il se réduisit à confisquer tout ce que je possédais, et à me déclarer esclave du roi. Aussitôt que je fus guéri de mes blessures, je fus conduit à Pégou avec les chaînes que je n'avais pas cessé de porter; et sur les informations de Bainha-Chaqué, je fus livré à la garde du trésorier du roi, nommé Diosoraï, qui était déjà chargé de six autres Portugais pris les armes à la main dans un navire de Cananor.
»Notre voyage et nos observations jusqu'à Timplam, capitale de l'empire de Calaminham, furent une diversion assez agréable à mes peines. À la pagode de Tinagogo, nous fûmes témoins de plusieurs fêtes qui nous firent admirer tout à la fois l'aveuglement et la piété de ces peuples. Nous vîmes une infinité de balances suspendues à des verges de bronze, où se faisaient peser les dévots pour la rémission de leurs péchés, et le contre-poids que chacun mettait dans la balance était conforme à la qualité de ses fautes. Ainsi ceux qui se reprochaient de la gourmandise, ou d'avoir passé l'année sans aucune abstinence, se pesaient avec du miel, du sucre, des œufs et du beurre. Ceux qui s'étaient livrés aux plaisirs sensuels se pesaient avec du coton, de la plume, du drap, des parfums et du vin. Ceux qui avaient eu peu de charité pour les pauvres se pesaient avec des pièces de monnaie; les paresseux avec du bois, du riz, du charbon, des bestiaux et des fruits; les orgueilleux, avec du poisson sec, des balais et de la fiente de vache, etc. Ces aumônes, qui tournaient au profit des prêtres, étaient en si grand nombre, qu'on les voyait rassemblées en pile. Les pauvres, qui n'avaient rien à donner, offraient leurs propres cheveux; et plus de cent prêtres étaient assis avec des ciseaux à la main pour les couper. De ces cheveux, dont on voyait aussi de grands monceaux, plus de mille prêtres rangés en ordre faisaient des cordons, des tresses, des bagues, des bracelets, que les dévots achetaient pour les emporter comme de précieux gages de la faveur du ciel.
»On nous conduisit ensuite aux grottes des ermites ou des pénitens, qui étaient au fond d'un bois, à quelque distance de la colline du temple. Elles étaient taillées dans le roc à pointe de marteau, et toutes par ordre, avec tant d'habileté, qu'elles semblaient l'ouvrage de la nature plutôt que de la main des hommes. Nous en comptâmes cent quarante-deux. Les ermites, qui habitaient les premières, avaient de longues robes, à la manière des bonzes du Japon, et suivaient la loi d'une divinité qui, ayant passé autrefois par la condition humaine, sous le nom de Situmpor Michai, avait ordonné pendant sa vie, à ses sectateurs, de pratiquer de grandes austérités. On nous dit que leur seule nourriture était des herbes cuites et des fruits sauvages. Dans d'autres grottes nous vîmes des sectateurs d'Anghematour, divinité plus austère encore, qui ne vivaient que de mouches, de fourmis, de scorpions et d'araignées, assaisonnés d'un jus de certaines herbes. Ils méditent jour et nuit, les yeux levés vers le ciel et les deux poings fermés, pour exprimer le mépris qu'ils portent aux biens du monde. D'autres passent leur vie à crier nuit et jour, dans les montagnes, Godomem, qui est le nom de leur fondateur, et ne cessent qu'en perdant haleine par la mort. Enfin ceux qui se nomment taxilacous, s'enferment dans des grottes fort petites; et lorsqu'ils croient avoir achevé le temps de leur pénitence, ils hâtent leur mort en faisant brûler des chardons verts et des épines dont la fumée les étouffe.
»Nous approchions de la capitale de Calaminham. Nous vîmes arriver un député du premier ministre de l'état, qui apportait à l'ambassadeur toutes sortes de rafraîchissemens, et qui venait le prier de suspendre sa marche pendant neuf jours. C'était un intervalle dont les officiers du calaminham avaient besoin pour leurs préparatifs. On nous les fit employer à divers amusemens, tels que la chasse et la pêche, qui étaient suivis de grands festins, de concerts, de musique et de comédies. Cependant j'obtins de l'ambassadeur, pour mes compagnons et pour moi, la permission de visiter plusieurs curiosités du pays que les habitans nous avaient vantées. On nous fit voir aux environs de la rivière des bâtimens fort antiques, des temples somptueux, de fort beaux jardins, des châteaux bien fortifiés et des maisons d'une structure singulière. Notre principale admiration fut pour un hôpital nommé Manicaforam, qui servait uniquement à loger les pèlerins. Il contenait plus d'une lieue dans son enceinte. On y voyait douze rues voûtées, dont chacune était bordée de deux cent quarante maisons, c'est-à-dire cent vingt de chaque côté, toutes remplies de pèlerins étrangers, qui ne cessaient pas de se succéder pendant le cours de l'année. Ils y étaient non-seulement bien logés, mais nourris fort abondamment pendant le jour, et servis par quatre mille prêtres qui vivaient dans cent vingt monastères. Manicaforam signifie prison des dieux. Le temple de cet hôpital était fort grand; il était composé de trois nefs, dont le centre était une chapelle de forme ronde, environnée de trois balustres de laiton, avec deux portes, sur chacune desquelles on remarquait un gros marteau de même métal. Cette chapelle renfermait quatre-vingts idoles des deux sexes, sans y comprendre quantité d'autres petites divinités qui étaient prosternées devant les grandes. Celles-ci étaient debout, mais toutes attachées par des chaînes de fer, avec de gros colliers, et quelques-unes avec des menottes. Les petites, qui étaient presque étendues par terre, étaient attachées six à six par la ceinture avec d'autres chaînes plus déliées. Autour des balustrades, deux cent quarante figures de bronze rangées en trois files, avec des hallebardes et des massues sur l'épaule, semblaient servir de gardes à tous ces dieux captifs. Les nefs étaient traversées, aux environs de la chapelle, de plusieurs verges de fer sur lesquelles étaient quantité de flambeaux, chacun de dix lumignons, vernissés à la manière des Indes, comme les murs et tous les autres ornemens du temple, en témoignage de deuil pour la captivité des dieux.
»Dans l'étonnement de ce spectacle, nous en demandâmes l'explication aux prêtres. Ils nous dirent qu'un calaminham, nommé Xixivarom Mélitaï, qui avait régné glorieusement sur cette monarchie plusieurs siècles auparavant, s'étant vu menacé par une ligue de vingt-sept rois, les avait vaincus dans une sanglante bataille, et leur avait enlevé tous leurs dieux: c'était cette multitude d'idoles que nous paraissions admirer. Depuis cette grande guerre, les vingt-sept nations étaient demeurées tributaires des Calaminhams, et leurs dieux portaient des chaînes. Il s'était répandu beaucoup de sang dans un si long espace par les révoltes continuelles de tant de peuples qui ne pouvaient supporter cette humiliation. Ils ne cessaient pas d'en gémir; et chaque année ils renouvelaient le vœu qu'ils avaient fait de ne célébrer aucune fête et de n'allumer aucune lumière dans leurs temples jusqu'à la délivrance des objets de leur culte. Cette querelle avait fait périr plus de trois millions d'hommes. Ce qui n'empêchait pas que les Calaminhams ne fissent honorer les dieux qu'ils avaient vaincus, et ne permissent à leurs anciens adorateurs de venir en pèlerinage dans ce lieu. Nous apprîmes aussi des mêmes prêtres l'origine du culte que les païens des Indes rendent à Quiaï-Nivandel, dieu des batailles. C'était dans un champ nommé Vitau, que le calaminham, vainqueur des vingt-sept rois, avait détruit toutes leurs forces. Après le combat, ce dieu s'était présenté à lui, assis dans une chaise de bois, et lui avait ordonné de le faire reconnaître pour le dieu des batailles, plus grand que tous les autres dieux du pays. De là vient que dans les Indes, lorsqu'on veut persuader quelque chose qui paraît au-dessus de la foi commune, on jure par le saint Quiaï-Nivandel, dieu des batailles du champ de Vitau.
»Après qu'on eut laissé à l'ambassadeur le temps de se reposer pendant neuf jours, il fut conduit au palais avec des cérémonies fort extraordinaires. On nous fit traverser quelques salles, et passer de là par le milieu du jardin, où les richesses de l'art et de la nature étaient répandues avec une admirable profusion; les allées étaient bordées de balustres d'argent. Tous les parfums de l'Orient paraissaient réunis dans les arbres et les fleurs. Je n'entreprendrai point la description de l'ordre qui régnait dans ce beau lieu, ni celle d'une variété d'objets dont je n'eus la vue qu'un moment; mais tout fut enchantement pour mes yeux. Plusieurs jeunes femmes, aussi éclatantes par leur beauté que par la richesse de leur parure, s'exerçaient au bord d'une fontaine, les unes à danser, d'autres à jouer des instrumens, quelques-unes à faire des tresses d'or ou d'autres ouvrages. Nous passâmes trop rapidement pour ma curiosité dans une vaste antichambre, où les premiers seigneurs de l'empire étaient assis, les jambes croisées, sur de superbes tapis; ils reçurent l'ambassadeur avec beaucoup de cérémonie, quoique sans quitter leur place. Au fond de cette antichambre, six huissiers avec leurs masses d'argent nous ouvrirent une porte dorée, par laquelle on nous introduisit dans une espèce de temple.
»C'était enfin la chambre du calaminham: nos premiers regards tombèrent sur lui. Il était assis sur un trône majestueux, environné de trois balustres d'or. Douze femmes d'une rare beauté, assises sur les degrés du trône, jouaient de diverses sortes d'instrumens, qu'elles accordaient au son de leurs voix. Sur le plus haut degré, c'est-à-dire autour du monarque, douze jeunes filles étaient à genoux avec des sceptres d'or à la main. Une autre, qui était debout, le rafraîchissait avec un éventail. En bas, la chambre était bordée par cinquante ou soixante vieillards qui portaient des mitres d'or sur la tête, et qui se tenaient debout contre le mur. En divers endroits, quantité de belles femmes étaient assises sur de riches tapis: nous jugeâmes qu'elles n'étaient pas moins de deux cents. Après tant de magnifiques spectacles que j'avais vus dans l'Asie, la merveilleuse structure de cette chambre, et la majesté de tout ce qui s'y présentait, ne laissèrent pas de me causer un véritable étonnement. L'ambassadeur discourant ensuite avec nous des merveilles de sa réception, nous dit qu'il se garderait bien de parler au roi son maître de la magnificence qui environnait la personne du calaminham, dans la crainte de l'affliger en diminuant l'idée qu'il avait de sa propre grandeur.
»Les cérémonies de la salutation, et celles du compliment et de la réponse, ne m'offrirent rien dont je n'eusse déjà vu des exemples; mais il me parut tout-à-fait nouveau qu'après une harangue de cinq ou six lignes et une réponse encore plus courte, tout le reste de l'audience fût employé en danses, en concerts et en comédies. Après quelques préludes des instrumens, cette fête commença par une danse de six femmes âgées avec de jeunes garçons, qui fut suivie d'une autre danse de six vieillards avec six petites filles, bizarrerie que je ne trouvai pas sans agrément. Ensuite on joua plusieurs comédies, qui furent représentées avec un appareil si riche et tant de perfection, qu'on ne peut rien s'imaginer de plus agréable. Vers la fin du jour, le calaminham se retira dans ses appartemens intérieurs, accompagné seulement de ses femmes.
»Notre séjour à Timplam dura trente-deux jours, pendant lesquels nous fûmes traités avec autant de civilité que d'abondance. Le temps que mes compagnons donnaient à leurs amusemens, je l'employais avec une satisfaction extrême à visiter de somptueux édifices et des temples qui me ravissaient d'admiration. Je n'en vis pas de plus magnifique que celui de Quiaï-Pimpocau, dieu des malades; et j'ai déjà fait remarquer que la piété de ces peuples se porte en particulier au soulagement des infirmités humaines.
»À l'égard du calaminham et de son empire, je donnerai d'autant moins d'étendue à mes observations, que je veux les resserrer dans les bornes de mes lumières.
»Le commerce est considérable à Timplam, et s'exerce avec beaucoup de liberté pendant les foires. Elles attirent quantité d'étrangers qui apportent leurs richesses en échange de celles du pays, et cette communication y fait trouver toutes sortes de marchandises. On n'y voit point de monnaie d'or ni d'argent. Tout se vend ou s'achète au poids des échanges.
»La cour est fastueuse; la noblesse, qui est riche et polie, se fait honneur de contribuer par sa dépense à la grandeur du monarque. On y voit toujours plusieurs capitaines étrangers, que le calaminham s'attache par de grosses pensions. Il n'a jamais moins de soixante mille chevaux et de dix mille éléphans autour de sa personne. Les vingt-sept royaumes dont l'état est composé sont gardés par un prodigieux nombre d'autres troupes divisées en sept cents compagnies, dont chacune doit être formée, suivant leur institution, de deux mille hommes de pied, de cinq cents chevaux et de quatre-vingts éléphans. Le revenu impérial monte à vingt millions d'or, sans y comprendre les présens annuels des princes et des seigneurs. L'abondance est répandue dans toutes les conditions. Les gentilshommes sont servis en vaisselle d'argent, et quelquefois d'or. Celle du prince est de porcelaine ou de laiton. Tout le monde est vêtu de satin en été, de damas et de taffetas rayés, qui viennent de Perse. En hiver ce sont des robes doublées de belles peaux. Les femmes sont fort blanches et d'un excellent naturel. En général, le caractère des habitans est si doux, qu'ils connaissent peu les querelles et les procès.
»L'ambassadeur, après avoir reçu des lettres et des présens pour le roi son maître, partit de cette cour le 3 novembre 1556, accompagné de quelques seigneurs qui avaient ordre de l'escorter jusqu'à Pridor. Ils prirent congé de lui dans un grand festin. Dès le même jour, ayant quitté cette ville, nous nous embarquâmes sur la grande rivière de Bitouy, d'où nous passâmes dans le détroit de Maduré, et cinq jours de plus nous firent arriver à Mouchel, première place du royaume de Pégou.
»Mais, si près du terme, et dans un lieu de la dépendance du roi de Brama, nous étions attendus par un malheur dont nous ne pouvions nous croire menacés. Un corsaire, nommé Chalogonim, qui observait peut-être notre retour, nous attaqua pendant la nuit et nous traita si mal jusqu'au jour, qu'après nous avoir tué cent quatre-vingt-dix hommes, entre lesquels étaient deux Portugais, il enleva cinq de nos douze barques. L'ambassadeur même eut le bras gauche coupé dans ce combat, et reçut deux coups de flèches qui firent long-temps désespérer de sa vie. Nous fûmes blessés aussi presque tous; et le présent du calaminham fut enlevé dans les cinq barques, avec quantité de précieuses marchandises. Dans ce triste état, nous arrivâmes trois jours après à Martaban. L'ambassadeur écrivit au roi pour lui rendre compte de son voyage et de son infortune. Ce prince fit partir aussitôt une flotte de cent vingt seros, ou barques, qui rencontra le corsaire, et qui le fit prisonnier après avoir ruiné sa flotte. Cent Portugais qui avaient été nommés pour cette expédition revinrent chargés de richesses. On comptait alors au service du roi de Brama mille hommes de notre nation, commandés par Antonio de Ferreira, né à Bragance, qui recevait du roi mille ducats d'appointemens.
»Les lettres que ce prince avait reçues du calaminham lui promettant un ambassadeur qui devait être chargé de la conclusion du traité, il cessa de compter pour le printemps sur la diversion qu'il avait espérée, et la conquête d'Ava fut renvoyée à d'autres temps. Mais il fit partir le chamigrem son frère avec une armée de cent cinquante mille hommes pour faire le siége de Savadi, capitale d'un petit royaume, à cent trente lieues de Pégou, vers le nord. J'étais de cette expédition à la suite du grand trésorier, avec les six Portugais qui me restaient encore pour compagnons d'esclavage. Elle fut si malheureuse, qu'après avoir été repoussé plusieurs fois, le chamigrem, irrité par ses mauvais succès, résolut de porter la guerre dans les autres parties de l'état. Diosoraï, dont nous étions les esclaves, reçut ordre d'attaquer avec cinq mille hommes un bourg nommé Valeutay, qui avait fourni des vivres à la ville assiégée. Cette entreprise n'eut pas plus de succès. Nous rencontrâmes en chemin un corps de Savadis, beaucoup plus nombreux, qui taillèrent nos Bramas en pièces.
»Dans cette affreuse déroute, j'eus le bonheur d'éviter la mort avec mes compagnons. Nous prîmes la fuite à la faveur des ténèbres, mais avec si peu de connaissance des chemins, que pendant trois jours et demi nous traversâmes au hasard des montagnes désertes. De là nous entrâmes dans une plaine marécageuse, où toutes nos recherches ne nous firent pas découvrir d'autres traces que celles des tigres, des serpens, et d'autres animaux sauvages. Cependant, vers la nuit, nous aperçûmes un feu du côté de l'est. Cette lumière nous servit de guide jusqu'au bord d'un grand lac. Quelques pauvres cabanes, que nous ne pûmes distinguer avant le jour, nous inspirèrent peu de confiance pour les habitans. Ainsi, n'osant nous en approcher, nous demeurâmes cachés jusqu'au soir dans des herbes fort hautes, où nous fûmes la pâture des sangsues. La nuit nous rendit le courage de marcher jusqu'au lendemain. Nous arrivâmes au bord d'une grande rivière que nous suivîmes l'espace de cinq jours. Enfin nous trouvâmes sur la rive une sorte de petit temple ou d'ermitage, dans lequel nous fûmes reçus avec beaucoup d'humanité. On nous y apprit que nous étions encore sur les terres de Savadi. Deux, jours de repos ayant réparé nos forces, nous continuâmes de suivre la route, comme le chemin le plus sûr pour nous avancer vers les côtes maritimes. Le jour d'après nous découvrîmes le village de Pomiséraï, dont les ermites nous avaient appris le nom; mais la crainte nous retint dans un bois fort épais, où nous ne pouvions être aperçus des passans. À minuit nous en sortîmes pour retourner au bord de l'eau. Ce triste et pénible voyage dura dix-sept jours, pendant lesquels nous fûmes réduits pour nourriture à quelques provisions que nous avions obtenues des ermites. Enfin, dans l'obscurité d'une nuit fort pluvieuse, nous découvrîmes devant nous un feu qui ne paraissait éloigné que de la portée d'un fauconneau. Nous nous crûmes près de quelque ville; et cette idée nous jeta dans de nouvelles alarmes. Mais, avec plus d'attention, le mouvement de ce feu nous fit juger qu'il devait être sur quelque vaisseau qui cédait à l'agitation des flots. En effet, nous étant avancés avec beaucoup de précaution, nous aperçûmes une grande barque et neuf hommes qui en étaient sortis pour se retirer sous quelques arbres, où ils préparaient tranquillement leur souper. Quoiqu'ils ne fussent pas fort éloignés de la rive où la barque était amarrée, nous comprîmes que la lumière qu'ils avaient près d'eux, et qui nous les faisait découvrir, ne se répandant pas sur nous dans les ténèbres, il ne nous était pas impossible d'entrer dans la barque, et de nous en saisir avant qu'ils pussent entreprendre de s'y opposer. Ce dessein ne fut pas exécuté moins promptement qu'il avait été conçu. Nous nous approchâmes doucement de la barque, qui était attachée au tronc d'un arbre, et fort avancée dans la vase. Nous la mîmes à flot avec nos épaules, et nous y étant embarqués sans perdre un moment, nous commençâmes à ramer de toutes nos forces. Le courant de l'eau et la faveur du vent nous portèrent avant le jour à plus de dix lieues. Quelques provisions que nous avions trouvées dans la barque ne pouvaient nous suffire pour une longue route; et nous n'en étions pas moins résolus d'éviter tous les lieux habités. Mais une pagode qui s'offrit le matin sur la rive nous inspira plus de confiance. Elle se nommait Hinarel. Nous n'y trouvâmes qu'un homme et trente-sept religieuses, la plupart fort âgées, qui nous reçurent avec de grandes apparences de charité. Cependant nous la prîmes pour l'effet de leur crainte, surtout lorsque, leur ayant fait diverses questions, elles s'obstinèrent à nous répondre qu'elles étaient de pauvres femmes qui avaient renoncé aux affaires du monde par un vœu solennel, et qui n'avaient pas d'autre occupation que de demander à Quiaï-Ponvedaï de l'eau pour la fertilité des terres. Nous ne laissâmes pas de tirer d'elles du riz, du sucre, des féves, des ognons et de la chair fumée, dont elles étaient fort bien pourvues. Les ayant quittées le soir, nous nous abandonnâmes au cours de la rivière; et pendant sept jours entiers nous passâmes heureusement entre un grand nombre d'habitations qui se présentaient sur les deux bords.
»Mais il plut au ciel, après nous avoir conduits parmi tant de dangers, de retirer tout d'un coup la main qui nous avait soutenus. Le huitième jour, en traversant l'embouchure d'un canal, nous nous vîmes attaqués par trois barques, d'où l'on fit pleuvoir sur nous une si grande quantité de dards, que deux de nos compagnons furent tués des premiers coups. Nous ne restions que cinq. Il n'était pas douteux que nos ennemis ne fussent des corsaires, avec qui la soumission était inutile pour nous sauver de la mort ou de l'esclavage. Nous prîmes le parti de nous précipiter dans l'eau, ensanglantés comme nous l'étions de nos blessures. Le désir naturel de la vie soutint nos forces jusqu'à terre, où nous eûmes encore le courage de faire quelque chemin pour nous cacher dans les bois. Mais, considérant bientôt combien il y avait peu d'apparence de pouvoir résister à notre situation, nous regrettâmes de n'avoir pas fini nos malheurs dans les flots. Deux de nos compagnons étaient mortellement blessés. Loin de pouvoir les secourir, le plus vigoureux d'entre nous était à peine capable de marcher. Après avoir pleuré long-temps notre sort, nous nous traînâmes sur le bord de la rivière; et ne connaissant plus le danger ni la crainte, nous résolûmes d'y attendre du hasard les secours que nous ne pouvions plus espérer de nous-mêmes.
»Nos ennemis avaient disparu; mais le lieu qu'ils avaient choisi pour nous attaquer était tout-à-fait désert. Vers la fin du jour, nous vîmes d'assez loin un bâtiment qui descendait avec le cours de l'eau. Comme notre ressource n'était plus que dans l'humanité de ceux qui le conduisaient, nous ne formâmes pas d'autre dessein que d'exciter leur compassion par nos cris. Ils s'approchèrent. Dans la confusion des mouvemens par lesquels nous nous efforçâmes de les attendrir, un de nous fit quelques signes de croix, qui venaient peut-être moins de sa piété que de sa douleur. Aussitôt une femme qui nous regardait attentivement s'écria d'un ton qui parvint jusqu'à nous: «Jésus! voilà des chrétiens qui se rencontrent devant mes yeux!» et, pressant les matelots d'aborder près de nous, elle fut la première qui descendit avec son mari. C'était une Pégouane qui avait embrassé le christianisme, quoique femme d'un païen dont elle était aimée tendrement. Ils avaient chargé ce vaisseau de coton pour l'aller vendre à Cosmin. Nous reçûmes d'eux tous les bons offices de la charité chrétienne. Cinq jours après, étant arrivés à Cosmin, port maritime de Pégou, ils nous accordèrent un logement dans leur maison. Nos blessures y furent pansées soigneusement; et dans l'espace de quelques semaines nous nous trouvâmes assez rétablis pour nous embarquer sur un vaisseau portugais qui partait pour le Bengale.
»En arrivant au port de Chatigam, où le commerce de notre nation était bien établi, je profitai du départ d'une fuste marchande qui faisait voile à Goa. Notre navigation fut heureuse. Je trouvai dans cette ville don Pedro de Faria, mon ancien protecteur, qui avait fini le temps de son administration à Malacca. Son affection fut réveillée par le récit de mes infortunes. Il se fit un devoir de conscience et d'honneur de me rendre une partie des biens que j'avais perdus à son service.
»La générosité de don Pedro n'ayant point assez rétabli mes affaires pour m'inspirer le goût du repos, je cherchai l'occasion de faire un nouveau voyage à la Chine, et de tenter encore une fois la fortune dans un pays où je n'avais éprouvé que son inconstance. Je m'embarquai à Goa dans une jonque de mon bienfaiteur qui allait charger du poivre dans les ports de la Sonde. Nous arrivâmes à Malacca.
»Quatre vaisseaux indiens qui entreprirent avec nous le voyage de la Chine nous formèrent comme une escorte, avec laquelle nous arrivâmes heureusement au port de Chincheu. Mais, quoique les Portugais y exerçassent librement leur commerce, nous y passâmes trois mois et demi dans de continuels dangers. On n'y parlait que de révolte et de guerre. Les corsaires profitaient de ce désordre pour attaquer les vaisseaux marchands jusqu'au milieu des ports. La crainte nous fit quitter Chincheu pour nous rendre à Chabaquaï: c'était nous précipiter dans les malheurs dont nous espérions nous garantir. Cent vingt jonques que nous y trouvâmes à l'ancre nous enlevèrent trois de nos cinq vaisseaux. Le nôtre se garantit par un bonheur qui me causa de l'admiration. Mais les vents d'est qui commençaient à s'élever nous ôtant l'espérance d'aborder dans d'autres ports, nous nous vîmes forcés de reprendre la haute mer, où nous tînmes une route incertaine pendant vingt-deux jours. La barre de Camboge, que nous reconnûmes le vingt-troisième au matin, ranima notre courage; et nous en approchions dans le dessein de jeter l'ancre, lorsqu'une furieuse tempête, qui nous surprit à l'ouest sud-ouest, ouvrit notre quille de poupe. Les plus habiles matelots ne virent pas d'autre ressource que de couper les deux mâts et de jeter toutes nos marchandises à la mer. Ce soulagement et quelque apparence de tranquillité qui commençait à renaître sur les flots nous donnaient l'espérance d'avancer jusqu'à la barre; mais la nuit qui survint nous ayant obligés de nous abandonner sans mâts et sans voiles aux vents qui soufflaient encore avec un reste de fureur, nous allâmes échouer sur un écueil, où le premier choc nous fit perdre dans l'obscurité soixante-deux personnes.
»Ce malheur nous jeta dans une si étrange consternation, que de tous les Portugais il n'y en eut pas un seul à qui la force du danger fît faire le moindre mouvement pour se sauver. Nos matelots chinois, plus industrieux ou moins timides, employèrent le reste de la nuit à ramasser des planches et des poutres, dont ils composèrent un radeau qui se trouva fini à la pointe du jour. Ils l'avaient fait si grand et si solide, qu'il pouvait contenir facilement quarante hommes; et tel était à peu près leur nombre. Martin Estevez, capitaine du vaisseau, à qui la lumière du jour apprenait qu'il ne restait plus d'autre espérance, pria instamment ses propres valets, qui s'étaient déjà retirés dans cet asile, de le recevoir parmi eux. Ils eurent l'audace de répondre qu'ils ne le pouvaient sans danger pour leur sûreté. Un Portugais, nommé Ruy de Moura, qui entendit ce discours, sentit renaître son courage avec sa colère; et se levant quoique assez blessé, il nous représenta si vivement combien il était important pour notre vie de nous saisir du radeau, qu'au nombre de vingt-huit comme nous étions nous entreprîmes de l'ôter aux Chinois. Ils nous opposèrent les haches de fer qu'ils avaient à la main; mais nous fîmes une exécution si terrible avec nos épées, que dans l'espace de trois ou quatre minutes tous nos ennemis furent abattus à nos pieds. Cependant nous perdîmes seize Portugais dans ce combat, sans compter douze blessés, dont quatre moururent le jour d'après. Un si triste spectacle me fit faire des réflexions sur les misères de la vie humaine: il n'y avait pas douze heures que nous nous étions tous embrassés dans le navire, et que, nous regardant comme des frères, nous étions disposés à mourir l'un pour l'autre.
»Aussitôt que nous fûmes en possession du radeau qui nous avait coûté tant de sang, chacun s'empressa de s'y placer dans l'ordre qu'Estevez jugea nécessaire pour nous soutenir contre l'agitation des vagues. Nous étions encore trente-huit, en y comprenant nos valets et quelques enfans. Le radeau ne fut pas plus tôt à flot que, s'enfonçant sous le poids, nous nous trouvâmes dans l'eau jusqu'au cou, sans cesse obligés de nous attacher à quelque solive que nous tenions embrassée. Une vieille courte-pointe nous servit de voile; mais étant sans boussole, nous flottâmes quatre jours entiers dans cette misérable situation. La faim, le froid, la crainte et toutes les horreurs de notre sort faisaient périr à chaque moment quelqu'un de nos compagnons. Plusieurs se nourrirent pendant deux jours du corps d'un Nègre qui était mort près d'eux. Nous fûmes jetés enfin vers la terre; et cette vue nous causa tant de joie, que, de quinze à qui le ciel conservait encore la vie, quatre la perdirent subitement. Ainsi nous ne nous trouvâmes qu'au nombre de onze, sept Portugais et quatre Indiens, en abordant la terre dans une plage où notre radeau glissa heureusement sur le sable.

Le radeau s'enfonçant sous le poids nous nous trouvâmes dans l'eau jusqu'au cou.
»Les premiers mouvemens de notre reconnaissance se tournèrent vers le ciel, qui nous avait délivrés des périls de la mer: mais ce ne fut pas sans frémir de ceux auxquels nous demeurions exposés. Le pays était désert, et nous vîmes quelques tigres que nous mîmes en fuite par nos cris. Les éléphans, qui se présentaient en grand nombre, nous parurent moins dangereux; ils ne nous empêchèrent pas de rassasier notre faim avec des huîtres et d'autres coquillages. Nous en prîmes notre charge pour traverser les bois qui bordaient la côte; et dans notre marche nous eûmes recours aux cris pour éloigner les bêtes féroces. Après avoir fait quelques lieues dans un bois fort couvert, nous arrivâmes au bord d'une rivière d'eau douce, qui nous servit à satisfaire un de nos plus pressans besoins; mais nous nous crûmes à la fin de nos maux en voyant paraître une barque plate chargée de bois de charpente. Elle était conduite par huit ou neuf Nègres, dont la figure nous effraya peu, lorsque nous eûmes considéré qu'un pays où l'on bâtissait des édifices réguliers ne pouvait être habité par des barbares. Ils s'approchèrent effectivement de la terre pour nous faire diverses questions. Cependant, après avoir paru satisfaits de nos réponses, ils nous déclarèrent que, pour être reçus à bord, il fallait commencer par leur abandonner nos épées. La nécessité nous força de les jeter dans leur barque. Alors ils nous exhortèrent à nous y rendre à la nage, parce qu'ils ne pouvaient s'avancer jusqu'à terre. Nous nous disposâmes à leur obéir. Un Portugais et deux jeunes Indiens se jetèrent dans l'eau pour saisir une corde qu'on nous avait jetée de la barque; mais à peine eurent-ils commencé à nager, qu'ils furent dévorés par trois crocodiles, sans qu'il parût d'autres restes de leurs corps que des traces de sang dont l'eau fut teinte en divers endroits.
»J'étais déjà jusqu'aux genoux dans la vase avec mes sept autres compagnons. Nous demeurâmes si troublés de ce funeste accident, qu'ayant à peine la force de nous soutenir, les Nègres qui nous virent dans cet état sautèrent à terre, nous lièrent par le milieu du corps et nous mirent dans leur barque. Ce fut pour nous accabler d'injures et de mauvais traitemens; ensuite ils nous menèrent à douze lieues de là, dans une ville nommé Cherbom, où nous apprîmes que nous étions dans le pays des Papouas. Nous y fûmes vendus à un marchand de l'île Célèbes, sous le pouvoir duquel nous demeurâmes près d'un mois. Il ne nous laissa manquer ni de vêtemens, ni de nourriture; mais, sans nous faire connaître ses motifs, il nous revendit au roi de Calapa, prince ami des Portugais, qui nous renvoya généreusement au détroit de la Sonde.»
Pinto, plus pauvre que jamais, entreprend encore un voyage à la Chine. Il est témoin de la ruine du comptoir portugais à Liampo.
»Un négociant de quelque distinction, nommé Lancerot-Pereyra, natif de Ponte-de-Lima, ville de Portugal, avait prêté une somme considérable à quelques Chinois, qui négligèrent leurs affaires jusqu'à se trouver dans l'impuissance de la restituer. Le chagrin de cette perte excita Lancerot à rassembler quinze ou vingt Portugais aussi déréglés dans leurs mœurs que dans leur fortune, avec lesquels il prit le temps de la nuit pour se jeter dans le village de Chipaton, à deux lieues de la ville. Ils y pillèrent les maisons de dix ou douze laboureurs; et s'étant saisis de leurs femmes et de leurs enfans, ils tuèrent dans ce tumulte treize Chinois qui ne les avaient jamais offensés. L'alarme fut aussitôt répandue dans la province, et tous les habitans firent retentir leurs plaintes. Le mandarin prit des informations dans toutes les règles de la justice: elles furent envoyées à la cour. Un ordre plus prompt que toutes les mesures par lesquelles on s'était flatté de l'arrêter, amena au port trois cents jonques, montées d'environ soixante mille hommes, qui fondirent sur notre malheureuse colonie. Je fus témoin que, dans l'espace de cinq mois, ces cruels ennemis n'y laissèrent pas la moindre chose à laquelle on pût donner un nom. Tout fut brûlé ou démoli. Les habitans, ayant pris le parti de se réfugier dans les navires et les jonques qu'ils avaient à l'ancre, y furent poursuivis et la plupart consumés par les flammes, au nombre de deux mille chrétiens, parmi lesquels on comptait huit cents Portugais. Notre perte fut estimée à deux millions d'or. Mais ce désastre en produisit un beaucoup plus grand, qui fut la perte entière de notre réputation et de notre crédit à la Chine.
»Peu de temps après, d'affreuses nouvelles nous vinrent de Canton. Le 17 du mois d'avril 1556, nous apprîmes que la province de Chan-Si avait été abîmée presque entièrement, avec des circonstances dont le seul récit nous fît pâlir d'effroi. Le premier jour du même mois, la terre y avait commencé à trembler, vers onze heures du soir, avec beaucoup de violence, et ce mouvement avait duré deux heures entières. Il s'était renouvelé la nuit suivante, depuis minuit jusqu'à deux heures, et la troisième nuit, depuis une heure jusqu'à trois. Pendant que la terre tremblait, l'agitation du ciel n'était pas moins terrible par le déchaînement de tous les vents, par le tonnerre, la pluie et tous les fléaux de la nature. Enfin le troisième tremblement avait ouvert une infinité de passages à des torrens d'eau qui sortaient à gros bouillons du sein de la terre avec tant d'impétuosité dans leur ravage, qu'en peu de momens un espace de soixante lieues de tour avait été englouti, sans que d'une multitude infinie d'habitans il se fût sauvé d'autres créatures vivantes qu'un enfant de sept ans, qui fut présenté à l'empereur comme une merveille du sort. Nous nous défiâmes d'abord de la vérité de ce désastre, et plusieurs d'entre nous le crurent impossible. Cependant, comme il était confirmé par toutes les lettres de Canton, quatorze Portugais résolurent de passer au continent pour s'en assurer par leurs propres yeux. Ils se rendirent, avec la permission des mandarins, dans la province même de Chan-Si, où la vue d'une révolution si récente ne put les tromper. Leur témoignage ne laissant plus aucun doute, on tira d'eux à leur retour une attestation qui fut envoyée depuis par François Toscane, capitaine de notre vaisseau, au roi don Jean de Portugal, et pour dernière confirmation, elle fut portée à la cour de Lisbonne par un prêtre nommé Diégo Reinel, qui avait été du nombre des quatorze témoins. On nous raconta dans la suite, mais avec moins de certitude, quoique ce fût l'opinion commune, que, pendant les trois jours du tremblement de terre, il avait plu du sang dans la ville de Pékin. Au moins ne pûmes-nous douter que l'empereur et la plupart des habitans n'en fussent sortis pour se réfugier à Nankin, et que ce monarque, après avoir fait six cent mille ducats d'aumônes pour apaiser la colère du ciel, n'eût élevé un temple somptueux sous le nom d'Hypatican, qui signifie amour de Dieu. Cinq Portugais, qui furent délivrés à cette occasion de la prison de Pocasser, où ils languissaient depuis vingt ans, nous donnèrent ces informations avant notre départ.»
Les Portugais, chassés de Liampo, s'étaient procuré un autre établissement dans l'île de Lampacao; c'est là que Pinto s'embarque encore une fois pour le Japon. Il trouve moyen de s'y rendre agréable à l'empereur; il en obtient des présens considérables avec lesquels il revient à Goa; il apportait une lettre du monarque japonais, qui donnait les plus belles espérances de commerce et d'établissement aux Portugais. Pinto croyait obtenir de grandes récompenses de ce service. Mais voici comme il termine son récit.
»François Baratto, qui avait succédé dans cet intervalle au gouvernement général des Indes, parut sensible au plaisir de recevoir une lettre et des présens par lesquels il se flatta de faire avantageusement sa cour au roi de Portugal. «J'estime ce que vous m'apportez, me dit-il en les recevant, plus que l'emploi dont je suis revêtu; et j'espère que ce présent et cette lettre serviront à me garantir de l'écueil de Lisbonne, où la plupart de ceux qui ont gouverné les Indes ne vont mettre pied à terre que pour se perdre.»
»Dans la reconnaissance qu'il eut pour ce service, il me fit des offres que d'autres vues ne me permirent pas d'accepter. Ma fortune, quoique fort éloignée de l'opulence, commençait à borner mes désirs; et l'ennui du travail s'étant fortifié dans mon cœur à mesure que j'avais acquis la force d'y renoncer, je n'avais plus d'impatience que pour aller jouir dans ma patrie d'un repos que j'avais acheté si cher. Cependant je profitai de la disposition du vice-roi pour vérifier devant lui, par des attestations et des actes, combien de fois j'étais tombé dans l'esclavage pour le service du roi ou de la nation, et combien de fois j'avais été dépouillé de mes marchandises. Je m'imaginais qu'avec ces précautions les récompenses ne pouvaient me manquer à Lisbonne. Don François Baratto joignit à toutes ces pièces une lettre au roi, dans laquelle il rendait un témoignage fort honorable de ma conduite et de mes services. Enfin je m'embarquai pour l'Europe, si content de mes papiers, que je les regardais comme la meilleure partie de mon bien.
»Une heureuse navigation me fit arriver à Lisbonne le 22 septembre 1558, dans un temps où le royaume jouissait d'une profonde paix, sous le gouvernement de la reine Catherine. Après avoir remis à sa majesté la lettre du vice-roi, j'eus l'honneur de lui expliquer tout ce qu'une longue expérience m'avait fait recueillir d'important pour l'utilité des affaires, et je n'oubliai pas de lui présenter les miennes. Elle me renvoya au ministre, qui me donna les plus hautes espérances. Mais, oubliant aussitôt ses promesses, il garda mes papiers l'espace de quatre ou cinq ans, à la fin desquels je n'en trouvai pas d'autre fruit que l'ennui d'un nouveau genre de servitude dans mon assiduité continuelle à la cour, et dans une infinité de vaines sollicitations qui me devinrent plus insupportables que toutes mes anciennes fatigues. Enfin je pris le parti d'abandonner ce procès à la justice divine, et de me réduire à la petite fortune que j'avais apportée des Indes, et dont je n'avais obligation qu'à moi-même.»