Chant Premier.
Paulin Paris translation
1. Au commencement était le verbe immédiatement après Dieu; Dieu était le verbe, le verbe n'était rien moins que Dieu. Il était au commencement des choses, selon ma manière de voir, et rien ne put se faire sans lui. Ainsi; ô Seigneur plein de justice! du haut de ton céleste séjour, envoie-moi, dans ta bienveillante sagesse, un ange, un ange seul, qui soit mon compagnon et mon appui durant le cours de la fameuse, noble et ancienne histoire que je m'en vais chanter.
2. Et toi, ô vierge, fille, mère, épouse de ce même Seigneur, qui te donna les clefs du ciel, de l'enfer et de l'univers entier, dès ce jour où ton ange Gabriel te dit: «Salut, Marie!» Ah! puisque tu ne refusas jamais ta pitié à tes serviteurs, daigne, dans ta bonté, prodiguer à mes vers les rimes coulantes, les fleurs d'un style aisé, et jusques à la fin illumine mon esprit.
3. C'était dans la saison où la triste Philomèle pleure avec sa sœur, qui se rappelle et déplore les antiques malheurs que toutes deux ont soufferts, et où ses chants inspirent l'amour aux nymphes: à la main de Phaéton, fils trop aimé, Phébus avait livré les rênes de son char, sans cesser néanmoins cette fois d'en modérer le cours par ses ordres: l'astre venait de poindre à l'horizon, et d'obliger Tithon à se gratter le front;
4. Lorsque je préparai ma barque à obéir incontinent, comme elle le doit toujours faire, à mon esprit, son vrai gouvernail, à porter prose ou vers, et ce mien poème sur l'empereur Charles, que mainte plume, comme bien pouvez le voir, a déjà célébré; mais ceux qui désirèrent répandre sa gloire, à en juger par tout ce que j'ai lu de rimes ou de prose, ont mal compris l'histoire de Charles--et l'ont écrite encore plus mal.
5. Léonard Arétin a déjà dit que si, comme Pepin, Charles avait eu un historien d'une imagination vive et d'un zèle scrupuleux, aucun héros n'aurait une place plus brillante dans les annales des siècles. Politique infatigable dans le cabinet, et sur le champ d'honneur invincible guerrier, ce prince a, pour l'église et pour la foi chrétienne, fait certainement beaucoup plus qu'on ne dit ou qu'on ne pense.
6. Vous pouvez encore voir, à San-Liberatore, l'abbaye élevée à sa gloire, dans les Abruzzes, non loin de Manopello, à cause de la grande bataille où, si l'on en croit la renommée, tombèrent--un roi payen et son peuple félon, que Charles envoya aux enfers: et là gisent tant d'ossemens, tant d'ossemens, qu'auprès d'eux la vallée de Josaphat semblerait peu de chose, sinon rien.
7. Mais le monde, aveugle et ignorant, ne prise pas les vertus du héros autant que je voudrais le voir. Toi, Florence, c'est par sa grande bonté que tu t'élèves, que tu as et peux avoir, si tu veux bien l'avouer, les coutumes les plus louables, et les grâces les plus vraies: tout ce que tu as acquis depuis lors jusqu'à ce jour par ton chevaleresque courage, par tes trésors ou par tes lances, tu en dois la source première au noble sang de France.
8. Charles avait à sa cour douze paladins, dont le plus sage et le plus fameux était Roland, que le traître Ganellon précipita dans la tombe à Roncevaux. Ainsi le scélérat accomplit-il son noir dessein, pendant que le cor retentissait si haut, et sonnait l'heure de cette douloureuse rencontre, où le noble preux fit tout ce qu'un chevalier peut faire. Dante, dans sa Divine Comédie, a donné à Roland et à Charles une place dans le ciel parmi les bienheureux.
10. Avolio, Arino, Othon de Normandie, le paladin Richard, le sage Hamon, le vieux Salomon, Gaultier de Montlion, et Baudoin, fils du farouche Ganellon, étaient là réunis, ce qui transportait d'une trop vive allégresse le fils de Pépin:--quand ses chevaliers s'avancèrent, il soupira de joie de les voir tous ensemble.
11. Mais la fortune, qui se tient aux aguets, prend toujours grand soin d'élever une barrière contre nos desseins. Tandis que Charles se reposait, Roland, de nom et de fait, gouvernait la cour, Charles, et toutes choses. Le maudit Ganellon, crevant d'envie, eut un tel besoin d'évaporer son dépit, qu'un jour il se mit à dire ouvertement au roi Charlemagne: «Devons-nous donc toujours obéir à Roland?
12. «Mille fois j'ai été sur le point de le dire, Roland se conduit avec trop de présomption: tous tant que nous sommes ici, comtes, rois, marquis, nous reconnaissons ton autorité; Hamon, Othon, Ogier, Salomon, nous tous, enfin, nous ne songeons qu'à t'honorer, et à t'obéir: mais Roland a trop de crédit auprès du trône, c'est ce que nous ne pouvons souffrir, et nous sommes entièrement résolus à ne plus nous laisser régir par un tel jouvenceau.
13. «C'est à Aspremont même que tu commenças à lui faire entendre qu'il était un brave chevalier, et qu'il avait, près de la fontaine, contribué de beaucoup au gain de la journée. Mais je sais qui aurait remporté ce jour-là la victoire, si ce n'eût pas été le vaillant Gérard; oui, Aumont eût été le vainqueur; c'est lui qui eut toujours l'œil sur l'étendard; en vérité, et de bonne foi, c'est lui qui a mérité les lauriers, roi Charlemagne.
14. «Et en Gascogne, s'il t'en souvient encore, lorsque les hordes d'Espagne s'y précipitèrent, la cause de la chrétienté eût souffert un honteux échec, si la vaillance d'Aumont n'eût repoussé les ennemis. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de dire la vérité, quand il y a motif pour cela: connais-la donc, ô empereur; sache que tout le monde se plaint. Quant à moi, je repasserai les monts que j'ai franchis avec ma suite de soixante-deux comtes.
15. «Il convient que ta grandeur dispense les grâces, de manière à donner à chacun la part qui lui est due. Tous tes courtisans s'affligent, les uns plus, les autres moins. Crois-tu peut-être que ce damoiseau soit un Mars en fait de bravoure?» Roland entendit en partie ces discours, un jour qu'il se trouvait par hasard assis à l'écart près du lieu de l'entretien. Il lui déplut que Ganellon tînt un pareil langage, mais plus encore que Charles y ajoutât foi.
18. Comme un homme qu'un délire furieux conseille, il s'imaginait dans son impétueuse colère exercer sa vengeance sur Ganellon, ce qui parut fort étrange à Aldabelle. Mais bientôt Roland se réveilla de son illusion, et, à ce retour de sa raison, sa compagne ayant saisi la bride de son cheval, il mit pied à terre, s'empressa de parler de tout ce qui s'était passé, et puis se reposa quelques jours dans la maison conjugale.
19. Puis, le cœur toujours plein de rage, il abandonna ses foyers; errant à l'aventure, il s'en fut jusque dans les contrées payennes, et, tandis qu'il se laissait emporter par son cheval le long de la route, il ne pouvait bannir l'image du traître Ganellon, sans cesse attachée à ses pas. Enfin, de courses en courses et d'erreurs en erreurs, après avoir franchi un long espace, il trouva dans un désert solitaire une abbaye, qui, parmi d'obscures vallées et de lointains pays, formait une limite entre la terre des chrétiens et celle des payens.
20. L'abbé s'appelait Clermont, et était issu de la race d'Angrant. Une énorme montagne étendait sa cime sombre au-dessus de l'abbaye, et c'était de ce poste élevé, que certains géans sauvages, savoir, en premier rang un nommé Passamont, puis deux autres, Alabastre et Morgant, assaillaient la place à coups de fronde, et la mettaient chaque jour en péril.
21. Les moines ne pouvaient plus franchir le seuil du couvent, ni quitter leurs cellules pour aller chercher de l'eau ou du bois. Roland frappa, mais nul ne voulut ouvrir, avant que le prieur ne l'eût enfin trouvé bon. Une fois entré, le paladin dit qu'il avait été instruit à adorer l'homme-Dieu qui naquit du sang sacré de Marie, et qu'il avait reçu le baptême chrétien, puis il raconta comment il était arrivé jusqu'à l'abbaye.
22. L'abbé lui dit alors: «Vous êtes le bienvenu; tout ce qui appartient à mon couvent, nous vous l'offrons de grand cœur, puisque vous avez foi comme nous au divin fils de la Vierge Marie; et, afin que vous n'alliez pas attribuer à grossièreté le retard que nous avons mis à vous recevoir, vous saurez, noble chevalier: pourquoi notre porte vous fut quelque tems fermée, ainsi doit agir quiconque vit dans le soupçon du danger.
23. «Quand nous vînmes pour la première fois habiter ces montagnes, quelque sombres qu'elles soient comme bien le voyez, néanmoins elles semblaient nous promettre un asile aussi sûr contre la crainte que contre le blâme. Il suffisait de garantir notre paisible demeure contre les brutes sauvages, trop farouches pour être apprivoisées: mais maintenant, si nous voulons rester ici; il faut que nous nous gardions des bêtes domestiques qui veillent et se tiennent aux aguets autour de nous.
24. «En vérité, nous sommes forcés d'être toujours sur le qui vive: dernièrement sont ici survenus trois géans cruels. Quel peuple ou quel royaume nous a envoyé cette troupe ennemie? je ne le sais, mais elle est d'une sauvage étoffe. Quand la force et la malice se joignent à un peu de génie, vous savez que rien n'y résiste;--nous ne sommes pas en nombre suffisant. Nos oraisons sont tellement troublées, que je ne sais plus quoi faire, à moins que la face des choses ne change.
25. «Nos antiques aïeux, qui vivaient dans le désert, étaient bien et dûment traités pour leurs œuvres saintes et justes; ne croyez pas qu'ils ne vécussent que de sauterelles, il est certain qu'une pluie de manne leur tombait du ciel pour nourriture. Mais il nous faut ici monter la garde dans nos murs, ou goûter les pierres qui pleuvent sur nous en guise de pain; grêle rapide qui chaque jour nous vient du haut de cette montagne, et que nous lance Passamont et Alabastre.
26. «Morgant, le troisième, est le plus farouche des trois; il déracine pins, hêtres, peupliers et chênes, et les lance sur notre communauté pour l'ensevelir sous la masse: tout ce que je puis faire ne sert qu'à exciter davantage sa colère.» Tandis qu'ils parlaient devant le cimetière, une pierre, partie de la fronde d'un des géans, faillit écraser Rondel, et vint tomber à terre avec une telle force qu'elle rebondit presque jusques au toit.
27. «Au nom de Dieu, chevalier, s'écria l'abbé, hâtez-vous d'entrer: voici venir la pluie de manne.--Cher abbé, répliqua Roland, ce gaillard-là ne veut pas que mon cheval paisse plus long-tems, il le guérirait d'humeur rétive, si besoin en était; cette pierre me semble avoir été lancée de bon cœur, et cela n'est pas mal visé.» Le révérend père repartit. «Je ne vous trompe point; un jour, je crois, ils lanceront la montagne.»
28. Roland recommanda qu'on prît soin de Rondel, et se mit aussi à déjeuner. «Abbé, dit-il, j'ai besoin d'aller trouver le camarade qui a lancé ce pavé contre mon bon cheval.» L'abbé reprit alors: «Ne méprisez-pas mon avis, je vous parle comme à un frère chéri; baron, je voudrais vous dissuader d'engager un pareil combat, car je suis sûr que vous y perdrez la vie.
29. «Ce Passamont a en main trois dards,--plus frondes, massues, et roches, devant lesquelles il faut céder; vous savez que les géans ont des cœurs plus hardis que les nôtres, et cela par une trop juste raison. Si vous êtes résolu de marcher au combat, méfiez-vous bien d'eux, car ils sont barbares et robustes.» Roland reprit: «Je verrai cela, soyez-en certain, et je vais, pour plus de sûreté, traverser à pied le désert.»
30. L'abbé traça sur le front de Roland un grand signe de croix. «Allez donc, dit-il, avec la bénédiction de Dieu et la mienne.» Roland, après qu'il eut gravi la montagne, se dirigea en droite ligne, suivant les instructions de l'abbé, vers le séjour ordinaire de Passamont, qui, le voyant ainsi tout seul, le regarda par devant et par derrière avec un œil observateur, puis lui demanda s'il désirait devenir son serviteur.
31. Il lui promit un office propre à lui donner du bon tems. Mais Roland repartit: «Sarrazin insensé! je viens te tuer, s'il plaît à Dieu, et non pas me faire page, et, comme tel, grossir le cortége de tes serviteurs. Vous avez trop souvent ravi la paix aux moines du Très-Haut: oui, vil chien; la patience divine est poussée à bout». Le géant courut saisir ses armes, furieux qu'il était de recevoir une réponse si injurieuse.
32. Revenu au lieu où Roland était resté sans s'écarter d'un seul pas, il fit pirouetter sa corde, et lança une pierre avec une si terrible force, qu'il donna un bel exemple de son adresse dans le maniement de la fronde. La pierre tomba sur le casque de bonne trempe qui couvrait la tête du comte Roland, et elle fit retentir à la fois la tête et le casque, au point que le noble preux s'évanouit de douleur comme s'il fût mort: il semblait même plus que mort, tant le coup l'avait étourdi.
33. Lors Passamont, qui le crut tué sans retour, se dit: «Je m'en vais, maintenant qu'il est par terre, le dépouiller de ses armes; pourquoi me suis-je battu contre un tel poltron?» Mais jamais le Christ n'abandonne pour un long tems ses serviteurs, et surtout Roland; délaisser un tel chevalier, ce serait presque un tort. Tandis que le géant s'apprête à le désarmer, Roland a recouvré sa force et ses sens.
34. Il s'écria d'une voix forte: «Géant, où vas-tu? Tu as sans doute pensé m'avoir mis au linceul, fuis d'un autre côté;--si tu n'as point d'ailes, tu n'es pas assez preste pour échapper à ma vengeance,--chien de renégat! Ce n'est que par un coup de trahison que tu m'as jeté sur le carreau.» Le géant ne put retenir sa surprise, se détourna soudain, arrêta ses pas, puis se baissa pour prendre une grosse pierre.
35. Roland avait en main la tranchante Cortane, fendre en deux la tête du géant, voilà quel fut son dessein, et Cortane coupa ce crâne païen comme doit faire un pur acier. Passamont tomba pour ne plus se relever; mais, hautain et farouche jusque dans sa chute, il adressa dévotement à Mahom ses prières impies. En entendant ces horribles et durs blasphêmes, Roland remercia le Père céleste et le Verbe,--
36. Disant: «Oh quelle grâce tu m'as accordée! et je te dois, Seigneur, une éternelle reconnaissance. Je sais que toi seul, du haut des cieux, as pu me sauver la vie, lorsque le géant m'eut si bien étendu par terre. Toutes choses sont, par toi, réglées dans une juste mesure; notre pouvoir n'est rien sans ton secours. Je te prie de veiller sur moi, jusqu'à ce que je revoie encore Charlemagne.»
37. Ayant ainsi parlé, il s'en fut, et trouva plus bas Alabastre employant tout ce qu'il avait de forces à enlever d'une rive escarpée un rocher ou deux. Lorsqu'il se fut approché de lui, il dit d'une voix haute: «Comment penses-tu, glouton, lancer une telle pierre?» Dès qu'Alabastre eut entendu retentir ces menaçantes paroles, il se saisit soudain de sa fronde,
38. Et jeta un roc de si large dimension, que si l'énorme masse eût en effet rempli sa mission, si Roland n'eût point paré le choc avec son bouclier, certes il n'y aurait pas eu besoin de médecin. Le paladin prit, à son tour, l'offensive, et fit à l'immense poitrine du géant une blessure où il plongea son épée jusqu'à la garde. Le rustre tomba; mais, quoique expirant, il ne renia pas Mahomet.
39. Morgant avait un palais à sa guise, un palais composé de branches, de poutres et de terre; il s'étendait à son aise dans cette demeure, et s'y renfermait dès le soir. Roland frappa,--puis refrappa encore pour réveiller le géant. Celui-ci vint ouvrir la porte, comme un être en démence, car un songe funeste avait troublé son sommeil.
40. Il s'était vu attaquer par un serpent terrible; il invoquait Mahom, mais Mahom ne lui servait à rien, et ne lui donnait pas un instant de secours; alors, adressant sa prière au divin Jésus, il était délivré de toutes les craintes qui le torturaient. Il vînt donc à la porte avec grand regret:--«Qui frappe ici? dit-il tout en grommelant,--Vous le verrez bientôt, dit Roland.
41. «Je viens, envoyé par les malheureux moines, vous prêcher, ainsi qu'à vos frères,--la pénitence; car la divine Providence condamne en vous, comme dans les autres, les outrages faits à vos voisins. Ceci est écrit là-haut;--votre propre malheur doit venger le malheur d'autrui; le ciel même a porté cette sentence. Sachez donc qu'à cette heure j'ai laissé plus froids que des pilastres votre Passamont et votre Alabastre.»
42. Morgant lui dit: «O noble chevalier! au nom de votre Dieu, ne me dites pas d'injures. Faites-moi le plaisir de m'apprendre votre nom; et si vous êtes chrétien, dites-le moi, de grâce.» Roland répondit: «Par ma foi, votre oreille entendra ce que vous désirez savoir: j'adore le Christ, qui est le Dieu véritable; et, si vous le voulez, vous pourrez l'adorer.»
43. Le Sarrazin répliqua d'une voix humble: «J'ai eu une étrange vision: un serpent féroce m'assaillit; j'étais seul, et Mahom n'avait aucune pitié de mon sort. Soudain, j'offris mes vœux à ton Dieu, au Dieu qui expia vos péchés sur la croix; il me secourut à tems, et je fus sauf et libre; aussi suis-je tout disposé à devenir chrétien.»
44. Roland repartit: «Baron juste et pieux, si cette bonne résolution dévoue réellement votre cœur au vrai Dieu qui, seul, nous dispense un immortel honneur, vous irez au céleste séjour; et, si vous voulez, nous vivrons ensemble en amis, et je vous aimerai d'une amitié parfaite. Vos idoles sont les œuvres du mensonge et de la fraude; le seul vrai Dieu est le Dieu des chrétiens.
45. «Ce Dieu descendit dans le sein de sa mère Marie, vierge pure et immaculée. Si vous reconnaissez le divin Rédempteur, sans qui ni le soleil ni les étoiles ne peuvent briller, abjurez la foi fausse et félone du maudit Mahom; reniez votre Dieu, et adorez le mien;--recevez, avec zèle, le baptême, puisque vous vous repentez.» A quoi Morgant répondit: «J'y consens avec plaisir.»
46. Roland courut l'embrasser, prodigua ses carresses à son nouveau converti, et lui dit: «Ce me sera grande joie de vous mener à l'abbaye.--Allons-y, reprit Morgant, j'ai à faire ma paix avec les religieux.» Roland écoutait ces paroles avec un secret orgueil, et disait: «Mon frère, vous êtes si dévot et si bon que vous demanderez pardon à l'abbé, comme je désire que vous le fassiez.
47. «Puisque Dieu à daigné vous éclairer de sa lumière, et vous admettre, dans sa miséricorde, au nombre de ses enfans, l'humilité doit être votre première offrande.» Morgant lui dit alors: «De grâce, puisque votre Dieu va devenir le mien, faites-moi connaître votre rang, et apprenez-moi votre véritable nom; puis je suivrai vos ordres de point en point.» Sur quoi l'autre lui dit qu'il était Roland.
48. «Oh! s'écria le géant, divin Jésus! reçois de ma reconnaissance mille et mille bénédictions! J'ai entendu souvent parler de vous, incomparable baron, durant le cours de mes diverses années; et, comme je vous l'ai dit, je veux être à jamais votre vassal, tant votre bravoure m'inspire d'admiration!» Ainsi causant, tous deux continuèrent à deviser de mainte et mainte chose, et se mirent en route pour l'abbaye.
49. Et, chemin faisant, Roland parlait avec Morgant sur les deux géans tués: «Consolez-vous de leur mort, je vous prie; et, puisque tel est le bon plaisir de Dieu, pardonnez-moi. Ils avaient fait mille outrages aux moines, et nos saintes écritures déclarent nettement--que le bien est récompensé, et le mal puni, et le Seigneur n'a jamais manqué à cette loi,
50. «Tant il aime à rendre justice à chacun. Il veut que ses jugemens accablent quiconque a commis un péché, grand ou petit; mais il n'oublie pas de rendre le bien pour le bien. S'il n'était pas juste, pourrions-nous l'appeler saint, ce Dieu que je veux maintenant vous faire adorer? Tous les hommes doivent prendre sa volonté pour règle suprême de leurs désirs, et lui obéir, soudainement et de plein gré.
51. «Nos docteurs s'accordent tous en ce point, et parviennent tous à cette même conclusion;--c'est que si les bienheureux esprits qui louent le Seigneur dans le ciel, se laissaient entraîner à une compassion coupable pour leurs parens précipités en enfer et voués à la damnation,--soudain leur félicité serait réduite à néant: et en ceci le Tout-Puissant pourrait paraître injuste.
52. «Ils ont mis dans le Christ leur plus ferme espérance, et tout ce qu'il a trouvé bon de faire, leur semble légitime; et cela ne pouvait pas être autrement, car Jésus ne peut faillir en aucun point. Si leurs pères ou leurs mères subissent d'éternelles tortures, ils ne prennent nul souci de leurs pères ni de leurs mères: ce qui plaît à Dieu ne peut que les satisfaire.--Tels sont les devoirs observés par le chœur des élus.
53.--Un mot suffit aux sages, dit Morgant, et vous verrez quel chagrin je ressens du trépas de mes frères; et si j'approuve la volonté de Dieu, suivant la stricte obéissance que vous me dites être pratiquée dans le ciel.--Les morts sont morts,--ne songeons qu'à nous réjouir. Je vais couper les mains aux deux cadavres, et les porter aux saints moines.
54. «Ainsi, chacun pourra s'assurer qu'ils sont bien morts, et qu'on ne doit plus craindre de se promener seul dans ce désert; et l'on verra que mon esprit a été illuminé par la grâce du Seigneur, qui a déchiré le voile des ténèbres, et a fait paraître à mes yeux son brillant royaume.» A ces mots, il coupa les mains de ses frères, et abandonna leurs troncs mutilés aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie.
55. Puis ils s'en furent tous deux à l'abbaye, où l'abbé attendait dans la plus grande anxiété. Les moines, qui ne savaient pas encore le fait, coururent en désordre et hors d'haleine vers leur supérieur, et lui dirent en tremblant: «Veuillez nous dire si vous voulez voir ce géant dehors ou dedans.» L'abbé, regardant Morgant à travers la porte, fut trop effrayé au premier aspect pour consentir à ouvrir.
56. Roland, le voyant ainsi troublé, lui dit aussitôt: «Abbé, réjouis-toi; ce géant croit en Jésus-Christ, et doit être compté au nombre des chrétiens; il a renié son faux prophète Mahom.» Morgant corrobora ce discours en exhibant les mains, preuve tout-à-fait claire du sort des deux géans: sur quoi, l'abbé adressa au Seigneur un juste remercîment, disant: «Tu m'as comblé de joie, ô mon Dieu!»
57. Il regarda Morgant, calcula les dimensions de ce nouveau-venu, après les avoir mesurées de l'œil plutôt deux fois qu'une; puis il dit: «O géant très-illustre! sachez que je ne m'étonnerai plus désormais que vous déraciniez et lanciez les arbres comme vous l'avez fait naguère: mes propres yeux m'instruisent de vos forces. Dorénavant vous vous montrerez l'ami aussi sincère et aussi parfait du Christ, que vous en fûtes autrefois l'ennemi.
58. «Un de nos apôtres jadis, nommé Saül, persécuta la foi du Christ. Un jour enfin, enflammé par le souffle du Saint-Esprit: «Pourquoi me persécutes-tu ainsi?» dit le Christ. Lors, il ouvrit les yeux sur son péché, et s'en fut prêchant en tout lieu et à toute heure le Christ: trompette de la foi, ses accens résonnent et retentissent par toute la terre.
59. «Ainsi ferez-vous, mon cher Morgant: un seul pécheur qui se repent,--telle est la parole de l'évangéliste,--occasionne plus de joie dans les cieux qu'une liste de quatre-vingt-dix-neuf bienheureux. Vous pouvez être sûr que, si tous vos vœux aspirent à Dieu avec un juste zèle, vous goûterez dans l'éternité le bonheur des saints,--vous qui naguères étiez condamné à la perdition et à l'enfer.»
60. Ainsi l'abbé rendit de grands honneurs à Morgant, et durant plusieurs jours on ne songea qu'au repos. Un jour qu'ils se promenaient tous trois, et couraient çà et là au gré de leur caprice, l'abbé ouvrit une chambre où se trouvaient plusieurs armures, et entr'autres certains arcs: Morgant eut la fantaisie d'en prendre un, quoiqu'il pensât n'en faire jamais aucun usage.
61. Ce lieu, étant tout-à-fait dépourvu d'eau, Roland dit en bon et digne frère: «Morgant, vous me feriez plaisir en ce moment, si vous alliez quérir de l'eau.--Vous serez toujours obéi, reprit Morgant; et dès que vous aurez commandé.» Là-dessus, il plaça sur son épaule une grande cuve, et se mit en chemin vers une fontaine, où il avait coutume de boire, et qui était située au pied de la montagne.
62. Arrivé à la fontaine, il entend un prodigieux fracas, qui soudain s'étend dans la forêt: aussitôt il tire de son carquois une flèche, bande son arc, et lève la tête. Voici venir une immense troupe de pourceaux, qui marche avec un bruit pareil à celui de la tempête, et se dirige précisément aux bords de la source: ainsi notre géant se trouve environné de ces immondes animaux.
63. Morgant décocha à tout hasard une flèche qui frappa un porc à l'oreille, et lui perça la tête d'outre en outre; l'animal, blessé à mort, tomba en gambillant. Un autre enfant de la race cochonne, brûlant de venger son frère, courut contre le géant avec une ardeur farouche, et franchit la distance d'un pas si rapide, que Morgant n'eut pas le tems de tirer l'arc.
65. Le tonneau sur une épaule, et les deux porcs sur l'autre, il marcha à grands pas vers l'abbaye qui se trouvait encore assez loin, et dans sa course il ne perdit pas une gouttelette d'eau. Roland, l'apercevant sitôt reparaître avec les porcs tués et ce vase plein jusqu'au bord, s'étonna de voir un mortel doué d'une si grande force;--ainsi fit l'abbé; et pour recevoir le géant, la porte fut toute grande ouverte.
66. Les moines se réjouirent à la vue de cette eau bonne et fraîche, mais encore davantage en apercevant le porc: tout animal est joyeux à l'aspect de la pâture. Ils laissent dormir leurs bréviaires, et se mettent à l'œuvre avec une telle gloutonnerie, manient la fourchette avec un tel plaisir, que la chair du cochon n'a pas besoin d'être salée; il n'y a pas de danger qu'elle devienne rance et se pourrisse; car on laisse en arrière tous les jeûnes.
67. Ils mangèrent comme s'ils eussent voulu se crever, et jouèrent si bien de la mâchoire, que les os qu'ils laissèrent semblaient avoir trempé dans l'eau: vive douleur pour le chien et le chat, qui trouvaient à peine de quoi ronger! L'abbé fit grand honneur à tout le monde: puis, quelques jours après cette scène de bombance, il donna à Morgant un beau cheval bien harnaché, qu'il avait long-tems gardé pour son propre usage:
68. Morgant mena le cheval dans une prairie, afin de le faire galopper, et de le mettre à l'épreuve; il croyait peut-être que l'animal avait une échine de fer, ou se croyait lui-même assez léger pour ne point casser les œufs. Mais la bête, accablée de fatigue, tomba par terre et creva. Tandis qu'elle gisait immobile et froide, Morgant s'écriait: «Allons, lève-toi, rosse rétive!» et il continuait à la piquer de l'éperon.
69. Mais, enfin, il jugea convenable d'abandonner la selle, et dit: «Je suis pourtant léger comme une plume, et il est crevé;--qu'en dites-vous, comte Roland?» Celui-ci repartit: «Vous me semblez plutôt un grand mât avec sa hune en guise de front:--laissez cet animal; la fortune veut que nous cheminions ensemble, moi à cheval, mais vous, Morgant, à pied.» A quoi le géant répondit: «Je le veux bien.
70. «Quand l'occasion s'offrira, vous verrez comme je déploierai mon courage dans le combat.» Roland dit alors: «Je crois, en vérité, que vous serez, s'il plaît à Dieu, un brave chevalier, et vous ne me verrez pas non plus m'endormir. Ne vous inquiétez plus de votre cheval;--toutefois, il vaudrait mieux le porter en quelque bois caché, mais je ne sais ni le moyen ni la route.»
71. Le géant dit: «Eh bien, je le porterai moi-même, puisque le lâche n'a pu me porter;--je rendrai, comme Dieu, le bien pour le mal; mais donnez-moi un coup de main pour le mettre sur mon dos.» Roland répliqua: «Si mon conseil a quelque poids, Morgant, n'entreprenez pas de soulever ou d'emporter ce cheval mort; qui vous fera ce que vous lui avez fait.
72. «Prenez garde qu'il ne se venge, quoique mort, et d'une vengeance irréparable, comme fit jadis le centaure Nessus; je ne sais si vous avez lu ou entendu cette histoire, mais il vous fera crever, soyez-en sûr.--Aidez-moi à me le mettre sur le dos, dit Morgant, et vous verrez quel fardeau je peux supporter, mon bon Roland; je porterais, à la place de ce palefroi, ce clocher avec toutes ses cloches.»
73. L'abbé reprit: «Le clocher est bien là, mais, quant aux cloches, vous les avez brisées.» Morgant répondit: «Ils en portent la peine dans les enfers, ceux qui gisent roides morts dans cette grotte;» et hissant sur ses épaules le cheval qui l'avait fait tomber: «Eh bien, dit-il, regardez, Roland, si la goutte m'est descendue dans les jambes,--et si j'ai la force nécessaire.» Et, à ces mots, il fit deux gambades avec le cheval sur le dos.
74. Morgant étant constitué comme une montagne, il n'y avait aucun prodige à le voir faire cela. Mais Roland le blâmait dans le fond de son ame; il craignait que ce géant, qui était maintenant de sa famille, ne se fît quelque mal ou ne s'estropiât; il l'engagea encore une fois à déposer son fardeau: «Mettez-le à bas, ne le portez pas dans le désert.» Morgant répondit: «Oh! certes, je l'y porterai.»
75. Il le porta, en effet, et le jeta dans quelque recoin; puis il se hâta de retourner à l'abbaye. Roland lui dit: «Pourquoi demeurer ici plus long-tems? Morgant! ici, il n'y a rien à faire, en vérité.» Il prit un jour l'abbé par la main, et lui dit, avec une extrême politesse, qu'il avait résolu de quitter sa Révérence; mais que, pour accomplir cette résolution, il lui demandait pardon et congé:
76. Que les honneurs dont on les comblait sans cesse excédaient peut-être la mesure de leurs mérites. Puis il ajouta: «J'ai intention de réparer, et le plus tôt possible, les jours perdus du tems passé: mon inaction est susceptible de blâme. Je vous aurais, il y a déjà plusieurs jours, demandé permission de partir, mon bon père, mais j'éprouvais une confusion réelle; et je ne sais même encore comment vous dévoiler ma pensée, tant je vous vois content de notre long séjour.
77. «Mais, dans mon cœur, j'emporte, partout où j'irai, le souvenir de l'abbé, de l'abbaye et de ce lieu désert,--tant j'ai conçu d'amour pour vous en si peu de tems! Puisse, du haut des cieux, vous rendre tout le bien que vous m'avez fait, ce vrai Dieu, ce maître éternel et puissant, dont le royaume est ouvert pour vous à la fin du monde! Pour le moment, nous attendons votre bénédiction, et nous nous recommandons vivement à vos prières.»
78. Quand l'abbé entendit le comte Roland, il fut tout attendri jusqu'au fond de son cœur, tant chaque parole allumait en son sein une douce ferveur. «Chevalier, dit-il, si j'ai paru ne pas accorder à votre mérite autant de bienveillance et de courtoisie qu'il convient d'en montrer à un si noble sang (car je sais que j'ai trop peu fait en cette occurrence), n'accusez que notre ignorance et la pauvreté du lieu.
79. «Nous ne pouvons, en vérité, que vous prodiguer les messes; les sermons, les bénédictions et les Pater noster; soupers chauds, bons dîners, se trouvent mieux ailleurs que dans les cloîtres. Mais mon cœur est épris d'un tel amour pour vous, à cause des mille et mille vertus que vous nourrissez en votre ame, que je serai partout où vous irez, et que d'autre part, néanmoins, vous resterez avec moi.
80. «Ceci renferme une apparente contradiction; mais je sais que vous êtes sage, que vous entendez et goûtez mes paroles, que vous me comprenez avec une entière conviction. Pour vos justes et pieux exploits, puissiez-vous recevoir les hautes récompenses et la bénédiction du Seigneur, qui vous a envoyé dans ce désert! C'est à sa grande miséricorde que nous devons notre liberté; nous en rendons grâces à lui et à vous.
81. Vous avez sauvé tout à la fois notre vie et notre ame; ces géans nous inspiraient une telle épouvante, que nous avions perdu les voies qui pouvaient guider heureusement nos pas jusques à Jésus et à l'armée céleste. Votre départ fait naître ici une telle douleur, que nous restons tous inconsolables. Mais vous ne pouvez perdre les mois et les années dans l'oisiveté, et vous n'êtes pas né pour revêtir notre modeste costume,
82. «Mais pour porter les armes et manier la lance; et en vérité, on peut, sous les armes, faire œuvres aussi méritoires que sous ce capuchon; en preuve de quoi je vous invite à lire l'Écriture. Quant à ce géant, son ame peut gagner le ciel, grâce à votre miséricorde: qu'-il aille donc en paix! Je ne cherche pas à découvrir votre état et votre nom; mais, si l'on m'interroge, je dirai, pour réponse, qu'un ange est descendu, ici, du haut des cieux.
83. «Si vous avez besoin d'armures ou de quelque autre chose, venez, examinez notre garde-robe, et prenez-y ce que vous voudrez; choisissez de quoi couvrir la nudité de ce géant.» Roland répondit: «Si il y avait quelque armure qui pût servir à l'usage de mon compagnon, avant de nous mettre en voyage, j'accepterais le présent avec plaisir.» L'abbé reprit alors: «Venez voir.»
84. Ils entrèrent dans une chambre dont la muraille était couverte de vieilles armures comme d'un vernis, et l'abbé leur dit: «Je vous donne tout cela.» Morgant secoua, une à une, ces armures poudreuses qui se trouvèrent toutes trop petites, hormis une seule cuirasse, dont les mailles n'avaient pas non plus échappé à la rouille. Il l'essaya, et ce fut merveille de voir avec quelle exactitude elle s'ajustait à sa taille, comme aucune peut-être n'avait jamais fait.
85. C'avait été la cuirasse d'un géant démesuré, qui, plusieurs années auparavant, était tombé devant l'abbaye, sous les coups du grand Milon d'Angrant. L'histoire était parfaitement figurée sur le mur; on avait peint les derniers momens du cruel ennemi qui, long-tems avait fait à l'abbaye, une guerre implacable; le combat était dessiné, et Milon était là qui renversait son adversaire.
86. Voyant cette histoire, le comte Roland dit en son cœur: «O Dieu! qui sais tout! comment Milon vint-il ici pour donner la mort au géant?» Puis il lut, en pleurant, certaines lettres; il ne pouvait s'empêcher de mouiller de larmes son visage,--comme je vous l'expliquerai dans la suivante histoire.--De mal toujours vous garde le glorieux roi du ciel!
FIN DU MORGANTE MAGGIORE.