NOTE ADDITIONNELLE SUR LES TURKS.
Paulin Paris translation
Les difficultés de voyager en Turquie ont été beaucoup exagérées, ou plutôt ont considérablement diminué depuis quelques années. Les musulmans ont été amenés à une espèce de civilité très-favorable aux voyageurs.
Il est hasardeux de s'étendre beaucoup au sujet des Turks et de la Turquie, puisqu'il est possible de vivre vingt ans parmi eux sans apprendre à les connaître, au moins par eux-mêmes. Autant que ma faible expérience m'a permis d'en juger, je n'ai pour ma part aucune plainte à former; mais je suis redevable de beaucoup de civilités (je puis dire aussi d'amitié) et d'une agréable hospitalité à Ali Pacha, à son fils Véli, pacha de Morée, et à beaucoup d'autres personnes de haut rang dans les provinces. Suleyman Aga, ex-gouverneur d'Athènes, et maintenant gouverneur de Thèbes, était un bon vivant; il était d'un caractère si sociable qu'il était toujours accroupi à table. Pendant le carnaval, lorsque nos compatriotes faisaient des mascarades, lui et son successeur étaient plus heureux de recevoir les masques, qu'aucune douairière de la place du Grand-Veneur (Grosvenor square). Dans une occasion où il soupait au couvent, son ami et son hôte, le cadi de Thèbes, se laissa tomber de table, tandis que le waywode lui-même semblait triompher de sa chute.
Dans toutes mes relations monétaires avec les musulmans, j'ai toujours rencontré l'honneur le plus strict, le plus grand désintéressement. En traitant d'affaires avec eux, on ne rencontre point ces honteuses retenues cachées sous le nom d'intérêt, de différence de change, de commissions, etc., que l'on éprouve uniformément en ayant affaire à un consul grec, qui vous donne des lettres de change même sur les premières maisons de Péra.
Quant à présent, d'après une coutume établie dans l'Orient, vous vous trouverez rarement en perte, parce qu'une bonne lettre de change est généralement retournée par une autre d'une semblable valeur, comme un cheval ou un shawll.
Dans la capitale et à la cour, les citoyens et les courtisans sont formés à la même école que ceux de la chrétienté; mais il n'existe pas un caractère plus honorable, plus aimable et plus courtois que le provincial aga, vraiment turk, ou le gentilhomme musulman de province. On n'entend pas désigner ici les gouverneurs des villes, mais ces agas qui, par une espèce d'alleu féodal, possèdent des terres et des maisons plus ou moins considérables en Grèce et dans l'Asie-Mineure.
Les basses classes sont dans un état de soumission aussi tolérable que le bas peuple dans des contrées qui ont des prétentions plus grandes à la civilisation. Un musulman, en parcourant les rues de nos villes de province, se trouverait plus gêné en Angleterre qu'un Frank dans une pareille situation en Turquie. L'uniforme militaire est le meilleur habillement pour voyager.
On peut trouver des notions satisfaisantes sur la religion et les différentes sectes de l'islamisme dans l'ouvrage français de d'Hosson, et sur leurs manières, etc., peut-être dans l'ouvrage de l'anglais Thornton. Les Ottomans, avec tous leurs défauts, ne sont pas un peuple à mépriser. Égaux au moins aux Espagnols, ils sont supérieurs aux Portugais. S'il est difficile de dire ce qu'ils sont, on peut au moins dire ce qu'ils ne sont pas: ils ne sont pas traîtres, ils ne sont pas lâches, ils ne brûlent pas les hérétiques, ils ne sont pas assassins, quand même l'ennemi marcherait à leur capitale. Ils sont fidèles à leur sultan jusqu'à ce qu'il devienne incapable de gouverner, et ils sont dévoués à leur dieu sans inquisition. S'ils étaient chassés demain de Ste.-Sophie, et si les Russes ou les Français occupaient leur empire, ce serait une question de savoir si l'Europe gagnerait au change? L'Angleterre y perdrait certainementA.
Quant à cette ignorance dont ils sont si généralement, et quelquefois si justement accusés, on peut mettre en doute, en exceptant toujours la France et l'Angleterre, dans quels points usuels de connaissances ils sont surpassés par les autres nations. Est-ce dans les arts habituels de la vie? dans leurs manufactures? Un sabre turk est-il inférieur à un sabre de Tolède? ou un Turk est-il plus mal habillé, logé, nourri et instruit qu'un Espagnol? Leurs pachas sont-ils plus mal élevés qu'un grand d'Espagne? ou un effendi qu'un chevalier de Saint-Jacques? Je ne le crois pas.
Je me rappelle que Mahmout, le petit-fils d'Ali-Pacha, me demanda si mon compagnon de voyage et moi étions de la haute ou basse Chambre du Parlement. Cette question d'un enfant de dix ans prouve que son éducation n'avait pas été négligée. On pourrait douter si un jeune anglais de cet âge connaît la différence du divan et d'un collége de derviches; mais je suis bien sûr qu'un Espagnol ne la connaît pas. Comment le petit Mahmout, entouré entièrement comme il l'avait été par ses gouverneurs turks, eût-il appris qu'il y avait un Parlement en Angleterre, à moins de supposer que ses instituteurs ne bornaient pas ses études au Koran?
Dans toutes les mosquées, il y a des écoles établies qui sont régulièrement fréquentées; et les pauvres sont instruits sans que l'église turque soit en péril. Je crois que le système d'éducation n'est pas encore imprimé (bien qu'il existe déjà des presses turques, et que des livres soient imprimés pour l'instruction militaire du Nizam Gedidd); je n'ai pas entendu dire si le Muphti et les Mollas ont souscrit, ou si le Caïmacam et le Tefterdar ont pris l'alarme, dans la crainte que le jeune homme instruit du turban soit appris à ne pas demander à Dieu sa voie. Les Grecs aussi, espèce de papistes irlandais de l'Orient, ont un collége de leur propre religion à Maynouth,—non, à Haivali, où les chrétiens hétérodoxes reçoivent la même protection des Ottomans, que le collége catholique de la législation anglaise. Qui, alors, osera affirmer que les Turks sont d'ignorans bigots, lorsqu'ils montrent ainsi la même proportion de charité chrétienne qui est tolérée dans le plus prospère et le plus orthodoxe de tous les royaumes possibles? Mais, quoiqu'ils accordent toutes ces choses, ils ne souffriraient pas que les Grecs participassent à leurs priviléges; non: qu'ils se battent bien à la guerre, et paient exactement leur haratch (taxe); qu'ils soient battus dans ce monde et damnés dans l'autre. Émancipons-nous nos hilotes irlandais? Mahomet nous en défende! Nous serions alors de mauvais musulmans et d'indignes chrétiens. À présent, nous réunissons tout à la fois deux excellentes choses: la foi jésuitique, et quelque chose qui n'est pas beaucoup inférieur à la tolérance turqueA.